‹ La Turquie actuelleChapitre 29 sur 91 · Né le 9 février · texte numérisé non relu

Né le 9 février

bre de ses adhérents diminue chaque jour , a fini par se résigner. « Les bons musulmans , dit-il en gémissant, sont sous terre. » Il ne songe pas à conspirer; où trouverait-il, d’ailleurs, des auxiliaires? Le sultan Mahmoud , en détruisant les janissaires , a fermé l’ère des révolutions.

Des quatre sœurs du sultan , mariées, suivant la coutume, à des pachas, la plus jeune seule a survécu : c’est la sultane Adilè, qui a épousé, le 12 juin 1845, l’ancien grand vizir Méhémet-Ali pacha.

L’aînée, Salihé sultane, épousa en 1834, du vivant de son père Mahmoud , le ministre actuel de la marine, Khalil pacha, et mourut, au bout de quelques années , sans enfants.

La seconde, Mihirma sultane, mariée en 1836 à Saïd pacha, mourut l’année suivante.

La troisième, Athiè sultane, épousa le 8 août 1840 le grand maître actuel de l’artillerie, Àhmed- Féthi pacha, et mourut en 1851 , à l’âge de vingtcinq ans.

Les princesses du sang impérial sont fiancées, en général, de très-bonne heure. Le mariage se célèbre vers quatorze ou quinze ans, au palais impérial, avec les mômes cérémonies qui s’observent aux mariages des particuliers. L’acte civil dressé à cette occasion fixe la valeur du don nuptial que l’époux doit fournir.

La sultane n’est point présente au contrat; elle

est représentée par le kislar aga ou par quelque autre grand dignitaire du mabeïn.

La célébration des noces est accompagnée de fêtes somptueuses qui durent ordinairement une semaine, et où sont conviés tous les ordres de l’État ainsi que le corps diplomatique. Ces fêtes se célèbrent en plein air, suivant la coutume générale de l’Orient et des pays méridionaux.

Les plus brillantes furent données à l’occasion du mariage d’Ahmcd-Féthi pacha. L’emplacement choisi était la plaine de Dolma-Baghtchè , où s’étaient célébrées, quatre ans auparavant, les fêtes du mariage de Saïd avec la princesse Mihirma. Les hauteurs qui couronnent cette plaine comme un vaste amphithéâtre, et d’où la vue embrasse une moitié du Bosphore, étaient couvertes de tentes pour le grand vizir, le cheikh-ul-islam et les divers ministres, à l’exception du ministre du commerce , Ahmed-Féthi pacha , qui , en sa qualité de futur époux de la sultane, était regardé, non comme l’invité , mais comme l’amphitryon de la fête. Derrière celles-ci étaient placées les tentes des généraux, des eazi-askers, des mustéchars, des chefs de division des divers ministères , des patriarches des cinq communautés, etc. La foule circulait librement à l’entour de ces tentes , devant lesquelles stationnaient des groupes d’étrangers et des arabas remplis de femmes turques et arméniennes. L’inté-

rieur retentissait du son des instruments , et ce n’était pas la chose la moins curieuse que de voir les ministres se réunir en conseil, donner des signatures, accorder des audiences, envoyer des courriers, les chefs des diverses administrations expédier les affaires de leur département, tous les rouages d’un grand État fonctionner au milieu du tumulte inséparable des réjouissances publiques. En effet, les fêtes devant se prolonger durant une semaine , et la Sublime-Porte étant toujours censée se trouver là où réside le grand vizir , le siège du gouvernement était momentanément transféré de Stamboul dans la plaine de Dolma-Baghtché , transformée en un camp de plus d’une demilieue d’étendue. Dans le palais voisin de Tehéragan , cinq cents cuisiniers étaient constamment occupés à préparer des rafraîchissements et des mets pour les invités.

Le cinquième jour, la foule des curieux quitta la plaine pour s’échelonner le long de la route qui conduit de Tchéragan au palais d’Arnaout-Keuï, destiné aux nouveaux époux. La distance est d’une lieue et demie environ. La veille, la jeune princesse avait reçu les présents de son futur, consistant la plupart en riches étoffes et en bijoux , tels que bagues, bracelets, pendants d’oreilles1. Ce

1. Autrefois l’objet le plus précieux était un diadème d’or en-

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jour-là, c’était le trousseau, présent de son frère, qui , après avoir été exposé dans une salle du Sérail , devait être porté processionnelleinent à la nouvelle demeure de la princesse , et chacun s’empressait pour voir défiler le cortège. Il y avait là, disent les témoins oculaires, près des neuf dixièmes de la population féminine de Constantinople , malgré une chaleur de trente degrés.

En tête s’avançait une troupe de musiciens à cheval suivis des employés 'du palais en costume de gala. Ensuite venait le trousseau de la mariée, formé des divers objets nécessaires à son service particulier et à celui de ses femmes. Douze chameaux couverts de housses écarlates, brodées d’or et d’argent , s’avançaient d’un pas lent et comme pliant sous le faix. Ils étaient suivis d’une vingtaine de mulets chargés de coffres recouverts de velours , et d’une longue file de chariots où s’étalaient des vases richement ciselés, des zarfs\ des aiguières, des plateaux pour les confitures , et enfin une paire de galoches pour les bains, en or massif, avec leurs liens en velours marqueté de pierreries. Enfin venaient des pages

richi de pierreries ; mais cet usage , emprunté des Grecs , a été abandonné il y a environ un siècle et demi.

1. Sorte de soucoupe en cuivre, en argent, en vermeil ou en or. suivant le rang et la fortune des particuliers, qui supporte la tasse ( findjan ) daus laquelle on sert le café.

portant sur leurs têtes des corbeilles remplies de diamants, de chaînes et de tous ces bijoux que les femmes étalent avec tant de complaisance en Orient, et qui servent plus à leur amusement qu’à leur parure. Mais la portion la plus curieuse du spectacle, pour un témoin européen , c’étaient les spectateurs eux-mêmes, accroupis de chaque côté du chemin , sur line longueur de plusieurs milles , sous les rayons d’un soleil brûlant, si pressés qu’un faucon eût lâché sa proie au-dessus de leurs têtes sans qu’elle risquât de toucher le sol , silencieux au point qu’on aurait pu entendre le bruit léger de ses ailes. A peine, de loin en loin, la vue des splendeurs du cortège provoquait-elle parmi les groupes de femmes un murmure d’admiration , semblable au bruissement des flots. En Orient l’admiration , comme le respect , s’exprime par le silence.

Le cortège, parti à neuf heures de Tcbéragan, n’arriva au palais d’Arnaout-Kcuï qu’à midi. Le même jour, tout le corps diplomatique fut réuni à un dîner offert par le sultan, et où figurait le fameux service en vermeil que Mahmoud avait fait venir de France, et qui avait coûté, dit-on , un million. Un toast fut porté par l’ambassadeur d’Angleterre, doyen du corps diplomatique, à la santé du sultan. Le ministre des affaires étrangères, Réchid pacha, y répondit par un toast en l’honneur des souverains

étrangers. Le soir, un feu d’artifice fut tiré devant le palais du Tchéragan, et tout le Bosphore fut illuminé.

Le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie de Yalouz-alaï, ou procession de la nouvelle mariée, alors qu’elle passe du palais impérial à celui de son époux. Aussi l’affluence des curieux étaitelle encore plus considérable que la veille. Le cortège quitta Tchéragan à huit heures du matin. Des régiments de la garde impériale formaient la haie et présentaient les armes; la musique des divers corps faisait entendre des airs turcs; un soleil étincelant prêtait à toute la scène un éclat vraiment oriental.

En Turquie, la place d’honneur n’est pas à la tête, mais à la queue. Les voitures des dames du palais, des épouses des hauts fonctionnaires , toutes soigneusement enveloppées du yachmak et du féredjè, ouvraient la marche. Puis venaient, escortées par le kislar aga et sa troupe , la sultane et sa mère , le visage découvert , mais entièrement cachées par les rideaux d’une magnifique voiture. Derrière elles, les employés du palais , les fonctionnaires civils et militaires, deux à deux , les ministres en habits de gala , enfin le cheikh-ul-islam , et le grand vizir sur la même ligne.

Lorsque le cortège fut arrivé devant le palais d’Arnaout-Keuï, tous les invités mirent pied à terre

pour former une haie; et la voiture de la sultane, passant au milieu des hommages, apporta l’auguste épouse jusqu’au pied du grand escalier conduisant au harem. Ahmed-Félhi attendait à l’entrée. Alors commença la petite comédie qui fait en quelque sorte partie du cérémonial de la noce. L’époux, après avoir fait mine de fléchir le genou devant le char de la sultane , lui présenta un bouquet de fleurs symboliques et voulut la soulever dans ses bras pour l’aider à passer le seuil. Celle-ci se rejeta comme effrayée dans le sein de sa mère , qui parut lui adresser tout bas quelques remontrances. Cette feinte résistance se prolongea durant plusieurs minutes; après quoi elle se laissa prendre la main par son mari, qui la conduisit dans la chambre d’honneur du harem , et la quitta immédiatement pour se retirer dans le sélamlik , où il resta jusqu’au soir sans voir personne.

Pendant ce temps-là, la troupe des invités s’était divisée comme avant le départ de Tchéragan; les dames avaient suivi la sultane dans le harem, et, après avoir été reçues successivement par elle, elles se rendirent dans les appartements qui leur avaient été préparés, et passèrent le reste de la journée à se visiter et à se féliciter réciproquement. De magnifiques cadeaux étaient apportés à chaque instant à la sultane, et, chaque dame d’importance ayant amené avec elle sa musique, le palais

Ui LA TURQUIE ACTUELLE,

retentit jusqu’au soir du son des flûtes, des violons, des guitares et des tambours de basque. Les rafraîchissements de toute sorte circulaient sans interruption , et enfin , au coucher du soleil , des dîners furent servis à l'orientale dans les divers appartements.'

De leur côté , les pachas et leur suite se retirèrent sous des tentes où la musique , les rafraîchissements de mille sortes, le café, le tchibouk, les visites rendues et reçues avec cette politesse élégante et pompeuse qui pourrait faire considérer les Turcs comme le peuple le plus accompli de l’univers, remplirent le reste de la journée jusqu’au dîner, qui eut lieu au coucher du soleil et qui fut suivi d’une réception générale dans le sélamlik.

A l’heure de la cinquième prière, c’est-à-dire deux heures vingt minutes environ après le coucher du soleil, les pachas , les invités et leur suite se retirèrent, et le nouvel époux, précédé des eunuques portant des flambeaux d’or, pénétra seul dans le harem.

Autrefois, le cérémonial de ce dernier jour comportait certains détails un peu humiliants pour le mari. La sultane était conduite la première dans le harem ; puis, à l’heure de la prière, après que tous les assistants s’étaient retirés, le kislar aga revêtait l’époux d’une pelisse de zibeline, présent de la sultane, et le conduisait à son appartement. Il l’an-

nonçait en disant : « Illustre princesse, voici le pacha, votre serviteur, » et se retirait aussitôt. La sultane était assise, cachée par un rideau d’une riche étoffe, ayant auprès d’elle line de ses femmes destinée à remplir l’office d’introductrice, ainsi que cela se pratique encore aux mariages des particuliers. Après avoir récité son namaz dans un angle de la pièce, le pacha s’approchait de sa femme, baisait sa robe et attendait qu’elle lui commandât par un signe de prendre place à ses côtés sur le sofa.

Les princesses du sang ottoman , encore plus strictement recluses que les autres musulmanes, saluent le jour de leurs noces comme celui de leur délivrance. En effet , à partir de ce moment , elles deviennent libres, sauf les restrictions générales imposées par le Coran. S’il ne leur est pas permis de suivre leur mari hors de la capitale, elles emploient leurs journées suivant leur caprice , reçoivent chez elles les harems des pachas et des grands dignitaires, fréquentent les bazars et les promenades publiques comme les femmes des simples particuliers. Leur époux devient en quelque sorte leur esclave. 11 doit répudier sa femme , s’il est déjà marié, rompre tout ancien engagement, ou se résigner à passer sa vie dans de continuelles tracasseries suscitées par la jalousie de sa royale maîtresse.

Il n’y a pas longtemps qu’une barbare coutume 160 j

condamnait les enfants mâles issus de telles unions 4 à périr dès l’instant de leur naissance. Cette coutume qui fonda, il faut l’avouer, la stabilité de la maison ottomane , en préservant l’empire des révolutions incessantes suscitées dans les autres États par l’ambition des prétendants, fut abolie par le sultan Mahmoud, à l’occasion du mariage de sa tille aînée avec Khalil. La sultane ayant mis au monde, l’année suivante, un fils, Mahmoud lui permit de l’élever; mais l’enfant mourut cinq ou six mois après sa/naissance.

C’est ici le lieu de dire quelques mots de Khalil et des autres beaux-frères du sultan Abdul-Medjid.

Je ne m’étendrai pas sur les deux aînés. Khalil , esclave géorgien, acheté, puis adopté par le vieux Khosrew pacha, à la chute duquel il travailla plus lard, occupe aujourd’hui, pour la cinquième ou sixième fois, le poste de grand amiral, devenu vacant par l’élévation de Méhémet-Kibrisli pacha au grand vizi rat. Il passait avant la guerre actuelle pour l’un des partisans les plus dévoués de la Russie et était en disgrâce; on dit qu’il s’est amendé depuis, et qu’il a donné des gages qui ont motivé son rappel.

Saïd est également d’origine esclave. Devenu, vers le temps de la campagne de Russie, page, puis favori de Mahmoud, sa faveur suscita contre lut des jalousies qui le renversèrent. Il tourna alors à la dévotion et se fit derviche. Après avoir pirouetté

LA FAMILLE IMPÉRIALE. Ul

et hurlé pendant plusieurs mois , il quitta le tékiè et obtint le commandement d’un régiment. Son élévation aux honneurs de gendre , à quelques mois de là , surprit tout le monde dans un pays où l’on çst habitué à voir les individus passer en un moment de l’état le plus humble au faite des grandeurs. Mais il était encore moins que Khalil en état de se maintenir au niveau de sa fortune. La mort de sa femme, arrivée l’année suivante, le fit reléguer dans un gouvernement de province. Sa disgrâce aigrit son humeur déjà irritable. Un jour, étant , je crois , gouverneur de Koniah , il cassa sa pipe sur la tête d’un de ses domestiques. Le domestique, qui était un protégé autrichien ou prussien, mourut. La légation de Péra intervint. Said fut destitué, privé de ses grades et dignités , et déclaré incapable de remplir aucune fonction. Il vit retiré , aujourd’hui , dans un faubourg de Constantinople, sans autre fortune , dit-on , qu’une pension de 7000 piastres que lui fait le sultan.

Le sultan Mahmoud fut mieux inpiré dans le choix qu’il fit de son troisième gendre. Esprit fin et cultivé , bon administrateur, dévoué aux intérêts de sa patrie, sans toutefois perdre de vue le soin de sa fortune, Ahmed-Féthi pacha doit être compté au nombre des partisans les plus éclairés de la réforme. Issu d’une famille riche de l’île de Rhodes, il a sur ses autres beaux-frères l’avantage d’une

éducation commencée dès sa première jeunesse. Il parle couramment le grec et le français. Entré de bonne heure au service , il prit part à la campagne de 1828, dans laquelle un brillant fait d’armes lui valut le surnom de Fethi (Victorieux). U fut depuis , successivement , grand maréchal du palais , gouverneur général d’Aïdin , ambassadeur à Vienne (1834) et à Paris (1838-1839).

Rappelé à Constantinople à la mort de Mahmoud, il entra dans le ministère au département du commerce, créé deux années auparavant, et épousa peu après la troisième sœur du nouveau sultan. Depuis celte époque, il n’a presque point cessé de faire partie du conseil, soit comme ministre du commerce (1840-1844), soit comme président du conseil d’État (1844), soit comme directeur du matériel de la guerre et grand maître de l’artillerie. Les services rendus par Ahmed-Féthi pacha dans ce poste, qu’il occupe depuis huit années presque consécutives, l’ordre et la régularité introduits par lui dans les services de Topkhanè , témoignent assez de ce que peut, en Turquie, une volonté ferme et vigilante , aidée d’une conscience honnête.

L’établissement et l’organisation du service des quarantaines sont en grande partie l’œuvre d’ Ahmed-Féthi. Il m’a raconté lui -même comment, lors de la création de ce service, il parvint à lever les scrupules de ses collègues. Malgré les intentions bien

connues du sultan Mahmoud , plusieurs membres du conseil, le mufti à leur tôte , hésitaient à sanctionner une ordonnance qui choquait si ouvertement les préjugés populaires. « Vous voilà bien embarrassés, dit Ahmed. Ne vous souvenez-vous plus de ce que dit la Sunna? 1 Au temps du Prophète, la peste désolait une ville du Hedjaz. Les habitants de la contrée, frappés d’épouvante, allèrent trouver l’envoyé de Dieu, l’interrogeant sur ce qu’il convenait de faire. Il répondit : « Que personne de ceux du de- « hors n’entre dans cette ville ; que personne de « ceux du dedans n’en sorte. Le salut d’une seule « créature ne doit pas être risqué sans nécessité. » Voilà les quarantaines! »

« C’est ainsi, continua mon interlocuteur, qui aimait à rappeler ce souvenir, que, chez nous, on peut toujours combattre par la religion les préjugés nés de la religion. Quand donc vos écrivains vous parlent du Coran comme d’un obstacle insurmontable au progrès, ils ne savent ce qu’ils disent. On trouve tout dans le Coran, môme l’art de faire de la poudre et de fondre des balles; mais il faut savoir le lire. »

Esclave de naissance, comme ses beaux-frères

1. Sunna, recueil des traditions orales du Prophète, d’où le nom de Sunnites donné aux Ottomans et aux autres musulmans orthodoxes, par opposition aux Persans Chy'as ou Chiites, c’està-dire sectaires.

Khalil et Saïd, Méhémet-Aii pacha réussit assez bien à dissimuler sous le grand air de ses manières la bassesse de son origine et son manque d’éducation. Son attitude, sa démarche, le ton dont il accentue ses paroles offrent une apparence chevaleresque, que ne démentent point, dit-on, la noblesse et la fermeté de son caractère. Promu au grade de muchir l’année qui précéda son union avec la plus jeune sœur du sultan (janvier 1844), il fut appelé successivement aux fonctions de grand maître d’artillerie, de séraskicr, de grand amiral, et se fit toujours remarquer par une opposition constante et systématique à la Russie. Le 3 octobre 185*2, il fut élevé au grand vizirat, en remplacement d’A’ali pacha, qui lui- même avait succédé à Réchid le 5 avril de la même année. La manière dont il résigna ses fonctions le 13 mai de l’année suivante, quelques jours avant que le prince Menschikoff quittât Constantinople, témoigne d’une indépendance decaractèrc peu ordinaire chez un ministre ottoman. L’ultimatum posé le 5 mai par le prince, et qui devait expirer le 10, avait été prorogé jusqu’au samedi 14. Dans la journée du 12, les ministres, réunis en conseil à la Porte, avaient conclu pour la deuxième fois au rejet pur et simple des demandes de la Russie. Néanmoins on voulait , s’il était possible , ménager un accommodement. Dans cette intention , on invita le prince Menschikoff à se rendre

l'ii

le lendemain à une conférence dans le yali du grand vizir, sur le Bosphore, à une heure de l’après-midi. Le ministre des affaires étrangères, le ministre de la guerre, le grand maître de l’artillerie , Ahmed-Fethi pacha , devaient assister à cette conférence. Le rendez-vous fut accepté. Le lendemain, à l’heure dite, les ministres étaient réunis et attendaient M. de Menschikoff; mais celui-ci avait changé d’avis, et, au lieu de se rendre à la conférence chez le grand vizir, il alla droit au palais impérial de Tehéragan, et insista pour parler sur l’heure au sultan, qui, gardant ses appartements par suite de la mort de sa mère, n’était sorti ce jourlà du palais que pour se rendre, suivant l’usage, à la mosquée. Il déclara qu’il attendrait le bon plaisir de Sa Majesté, mais qu’il fallait de toute nécessité qu’il la vît ce jour-là. Après trois heures d’attente, le sultan consentit à le recevoir, mais l’entrevue lut courte. A toutes les demandes du prince, le sultan répondit qu’il avait fait connaître sa volonté à son conseil des ministres ; que celui-ci la transmettrait, en lieu convenable, à M. l’ambassadeur. Le prince voulut répliquer; le rideau derrière lequel le sultan se tenait debout fut tiré * et le prince se trouva seul dans l’appartement avec son drogman. Quelque temps après, un chambellan vint l’inviter de la part du sultan à attendre l’arrivée du grand vizir et du ministre des affaires étrangères, que Sa

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Majesté venait de mander au palais. En effet , un mabeïndji s’était rendu en toute hâte au palais du grand vizir , où celui-ci attendait d’assez mauvaise humeur avec ses collègues, l’arrivée de M. de Menschikoff depuis près de trois heures. Quand l’officier lui eut signifié l’ordre de l’empereur, il refusa positivement de s’y rendre et écrivit sur-le-champ sa démission, après s’être exprimé en termes fort vifs sur la conduite de l’ambassadeur russe. Le sultan, loin de se montrer offensé de l’honorable susceptibilité de son grand vizir, le nomma à quelques jours de là ministre de la guerre, poste qu’il a conservé jusqu’à ces derniers temps.

Méhéinet-Ali est l’adversaire politique de Réchid. Ses ennemis le disent fanatique, orgueilleux, grossier. J’ignore ce qu’il peut en être. La vérité est qu’il a eu deux belles journées dans sa vie : celle où il a fait déclarer la guerre à la Russie , et celle où il a refusé de livrer à l’Autriche les réfugiés hongrois et polonais ’.

1. Nous apprenons, par les dernières nouvelles reçues de Constantinople, que Méhémet-Ali, impliqué dans un procès scandaleux dont le jugement a été porté devant le conseil d’Etat, vient d’être exilé par le sultan dans l'ile de Rhodes (janvier 1855).

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