‹ La Turquie actuelleChapitre 34 sur 91 · Novembre et décembre · texte numérisé non relu

Novembre et décembre

éducation militaire. Méhémet passa plusieurs années à Paris et à Metz, servit pendant quelque temps , avec le grade de capitaine , dans un régiment de dragons français , passa de là en Angleterre, puis en Allemagne, et revint ensuite (1839) dans sa patrie, où il fut fait colonel. Trois ans après, il fut promu général de brigade et chargé du commandement de l’École militaire, dont il fut le principal organisateur.

Des dissentiments avec le ministère de cette époque amenèrent son éloignement de la capitale. Il fut nommé gouverneur de la province de Saint-Jean d’Acre, puis de Jérusalem. L’année suivante (1847), il devint gouverneur de Belgrade avec le grade de général de division. Nommé, vers la fin de 1848, ambassadeur à Londres , il demeura dans cette capitale pendant toute la durée des négociations relatives aux réfugiés hongrois et polonais. Cette question était à peine résolue, que la nouvelle de l’insurrection d’Alep (octobre 1850) précipita la Porte dans un nouvel embarras. Méhémet se trouvait alors en congé à Constantinople. Le sultan le lit appeler et le nomma gouverneur général d’Alep, avec le titre de muchir.

11 ne fallait pas moins que l’énergique décision de Méhémet pour mener à bien cette mission délicate. L’Europe chrétienne , qui s’était si profondément émue à la nouvelle du massacre d’Alep, et

LA SUBLIME PORTE. 175

avait crié au réveil du vieux fanatisme musulman, commença à se rassurer en apprenant les détails du combat que Méhémet livra aux rebelles, et dans lequel six cents musulmans périrent pour venger la mort d’une quinzaine de chrétiens.

L’insurrection d’Alep avait des ramifications dans le Liban, où les montagnards montraient une répugnance invincible à se soumettre au recrutement. Tout le Hauran était en armes. La présence de Méhémet n’était plus aussi nécessaire à Alep. Nommé commandant en chef de l’armée d’Arabie, il marcha contre les rebelles, les dispersa, et fit partout exécuter la loi.

Appelé à Constantinople peu après l’arrivée du prince Menschikoff, il prit une part active aux délibérations des grands conseils qui se tinrent à cette époque , et fut un des plus chauds partisans de la résistance à tout prix. Lorsque la rupture devint inévitable, il fut mis à la tête du pachalik d’Andrinople, qui , placé au centre des populations grecques de la Roumélie , acquérait une très-grande importance par la possibilité d’un soulèvement. Or Méhémet-Kibrisli n’est pas seulement un bon général, c’est un habile metteur en scène ; ce qui prête à l’effet ne lui déplaît pas. Doué d’une parole entraînante , il connaît l’art de frapper à propos les jeux et l’imagination des peuples. Quelques jours après son arrivée, il convoqua, suivant l’usage, les

autorités et les notables d’Andrinople pour assister à la lecture du firman d’investiture. Plus de quarante mille spectateurs , musulmans , chrétiens , israélites, s’étaient joints à la réunion officielle. Après la lecture du firman, le nouveau gouverneur prit la parole. Il commença par rappeler aux Grecs et aux autres raïas les bienfaits dont ils jouissaient depuis le tanzimat ; puis s’adressant aux enfants du Prophète et leur rappelant ce beau précepte de leur religion, qui leur dit en parlant des raïas : Leur vie est votre vie , leurs biens sont vos biens , leur honneur votre honneur.... Si donc, continua- t-il , un seul cheveu tombait de la tète d’un raïa, si une épingle qui lui appartient était égarée , s’il avait à souffrir d’une parole , d’un geste , d’un regard de mépris, nous en serions responsables devant Dieu.» Et , se tournant vers le mufti et les imans qui étaient présents : « Vous qui êtes les docteurs de la loi, reprit- il, dites-le vous-mêmes, sont-ce les commandements de notre loi , sont-ce les préceptes de notre religion ?

— Oui , répondirent-ils tous , ce sont les commandements de la loi , ce sont les préceptes de la religion musulmane.

— Ainsi, poursuivit Méhémet, c’est pour nous un devoir, un devoir religieux, de protéger et d’aimer les raïas. Nos cultes sont différents; mais si, obéissant à la voix de leur conscience, tandis que nous

LA SUBLIME PORTE

Ml

nous rendons pour prier à la mosquée , les chrétiens vont à l’église et les juifs à la synagogue, nous n’en sommes pas moins tous, juifs, chrétiens et musulmans, les serviteurs du Dieu unique, les sujets, c’est-à-dire les enfants du même souverain , c’est-à-dire que nous sommes tous frères. »

Il serait difficile de rendre l’enthousiasme produit par cette allocution. Les actes du nouveau gouverneur répondirent à ses paroles, et, malgré les efforts et les intrigues des agents russes , la tranquillité ne fut pas troublée un seul instant dans son gouvernement.

Six mois après1, Riza pacha ayant été nommé séraskier , Méhémet-Kibrisli lui succéda en qualité de ministre de la marine, et passa de là (l" juin) au grand vizirat, où il a été remplacé nouvellement par Réchid.

En août 1852, lorsque A’ali pacha quitta les affaires étrangères pour devenir grand vizir , il lit nommer à sa place un homme qui s’était fait un nom dans la politique et dans les lettres. Fuad efendi, poète lui-mème, appartient à une famille de poètes. 11 eut pour oncle cet Izzet efendi plus connu sous le nom d’Izzet molla, le Monti ottoman. ' Izzet, qui mourut à Constantinople il y a une quinzaine d’armées, s’était d’abord fait connaître par un

Page 1