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CHAPITRE VIII

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(les emplois du sabre.)

L’occupation turque de 1848 dans la Moldo-Valachie. — Visite dan6 le camp d’Omer pacha. — Une nuit sous la tente. — Portrait d’Omer pacha. — Ses commencements. — Héroïsme du soldat turc. — Souvenirs d’Olténitza et de Silistrie. — Moussa pacha. — L’impéritie des généraux est la cause des revers de l’armée d’Asie. — Anciennes pratiques barbares abandonnées. — Sortie d’un vieux marchand de pipes à ce sujet. — Ancienne répugnance des Turcs à se soumettre aux manœuvres et à l’exercice à l’européenne.— Curieux dialogue d’un janissaire et de deux Osmanlis. — Instructeurs européens. — L’escadre anglo-française dans le Bosphore. — Un rondeau turc. — Insuffisance de la marine ottomane. — Sinope. — Le nouveau Cynégire.

Le soulèvement de la Valachie en 1848 et le brusque départ du liospodar Bibesco avaient amené l’envoi dans les Principautés d’un corps de troupes commandé par Orner pacha. Le général en chef avait établi son camp le long de la rive gauche du Danube , à trois quarts de lieue environ de la petite ville de Giurgevo , où le gouvernement provisoire avait envoyé deux de ses membres à la rencontre du plénipotentiaire ottoman , Suleïman pa-

cha. Les communications étaient fréquentes entre la ville et le camp. C’était un va-et-vient continuel d’équipages , de chevaux , d’estafettes, de visiteurs, de marchands. 11 y avait longtemps que Giurgevo n’avait présenté un aspect aussi animé. Une gaieté, une confiance sans réserve avaient succédé à la consternation, à l’anxiété des premiers jours. Les Turcs venaient en amis; des Russes, on n’en entendait plus parler. Les boyards valaques, qui avaient passé la frontière au premier bruit des troubles, rentraient peu à peu dans le pays. La confiance redoubla quand on sut que le plénipotentiaire ottoman avait reconnu, à de légers changements près, la constitution rédigée par Éliade, et qu’une députation, chargée de la présenter à la sanction du sultan, allait partir pour Constantinople. On se félicitait, on se donnait l’accolade dans les rues, on poussait des hourras en l’honneur des Turcs , on battait des mains à la musique de leurs régiments exécutant les airs nationaux des Roumains. Le brave Suleïman versait des larmes d’attendrissement.

Je faisais partie de la députation envoyée à Constantinople. La veille de notre départ, nous nous rendîmes au camp d’Omer pacha pour lui faire nos adieux. Le général en chef avait envoyé une garde d’honneur nous recevoir aux avant-postes; dix minutes après , nous mettions pied à terre devant sa tente. C’était la troisième fois que je me trouvais

en présence de l’homme qui devait, cinq années plus tard , attirer sur lui les regards de toute l’Europe ; cependant, bien qu’il passât à celte époque pour l’un des meilleurs généraux de l’armée ottomane, rien ne faisait pressentir encore ce rôle glorieux. Il me parut alors âgé de quarante -cinq à quarante-six ans; sa haute stature, la profondeur de son regard, les plis de son front, sa barbe noire, que je retrouvai presque entièrement grise lorsque je le revis quatre ans après à Constantinople, rehaussaient la mâle dignité de son maintien. La conversation avait lieu tantôt en allemand, tantôt en italien ; le général s’exprimait dans l’une et l’autre langue avec une égale facilité. Cependant il paraissait préférer la dernière, soit qu’elle se liât plus intimement aux impressions de son enfance , soit qu’elle éveillât en lui moins de souvenirs pénibles.

Après le cérémonial usité du café et de la pipe. Orner pacha voulut nous faire les honneurs de son camp. J’avais vu bien souvent manœuvrer les troupes turques à Constantinople, et, si peu expert que je fusse en de telles matières , je n’avais pu m’empêclier d’être frappé de leur bonne tenue , de leur air martial, de la précision et de la régularité de leurs mouvements; mais c’était la première fois que je me trouvais au milieu d’une armée sur le pied de guerre , campée hors de ses frontières et disposée

comme on l’est à la veille d’une campagne. En effet, l’on ne savait rien de positif touchant les intentions ultérieures de la Russie, et la guerre pouvait à tout moment sortir des complications actuelles.

L’armée se composait de quatorze à quinze mille hommes , infanterie , cavalerie et artillerie. La tenue de ces troupes était vraiment remarquable, et bien différente de celle des troupes russes que je vis un mois plus tard , après leur entrée dans les Principautés. Au lieu de ce ramassis de borgnes, de bossus, de boiteux, d’écloppés dont parle Blanqui dans son Voyage en Bulgarie , j’apercevais autour de moi des hommes vifs, alertes, parfaitement équipés, des armes étincelantes, une cavalerie bien montée. C’était précisément l’heure du dîner des soldats. Du mouton bouilli, un plat de pilau, du fromage, des fruits composaient l’ordinaire. Le général s’arrêta à deux ou trois reprises devant les tentes; il nommait la plupart des soldats par leur nom , goûtait leur riz et leur eau , s’enquérait de leurs besoins et leur adressait plusieurs questions, auxquelles ils répondaient d’un ton de familiarité respectueuse. Malgré la discipline rigoureuse qu’il maintenait dans son armée, il y avait conquis cette popularité qui a été le propre de la plupart des grands capitaines.

Il se plaisait, du reste, à en faire montre, de môme qu’il mettait une sorte de coquetterie à nous initier aux moindres détails concernant le matériel

de son armée , les approvisionnements , les ambulances , etc. Cette partie essentielle , et , il faut le dire , si négligée jusqu’ici par les généraux ottomans , du service des armées , préoccupait au plus haut point Orner pacha , et il se montrait en cela aussi bon administrateur qu’il est bon général.

Sa sollicitude pour le bien-être du soldat va aussi loin que la sévérité qu’il déploie pour le maintien de la discipline. On l’a vu, dans la dernière campagne sur le Danube, donner presque toute sa fortune personnelle pour que ses soldats, qui depuis six mois ne touchaient pas un para de leur solde , ne manquassent point de tabac.

Un quart d’heure environ après que le soleil eut disparu derrière les steppes de la Petite-Valachie , le canon annonça la prière de la fin du jour. Les troupes se réunirent sans armes sur la grande place du camp , et le mufti commença à haute voix l’oraison que toute l’armée , officiers et soldats , répéta suivant les formules et les attitudes prescrites. J’ai rarement vu une scène aussi imposante que ces quinze mille soldats, le visage tourné dans la direc tion de la Mecque , se prosternant et se relevant tour à tour , comme s’ils eussent obéi à un muet commandement , tandis que la voix sonore de l’iinan et le lointain murmure des eaux du Danube troublaient seuls le silence majestueux de la plaine.

Nous primes congé du généralissime, et mes

compagnons regagnèrent Giurgevo. Pour moi, ce que je venais de voir m’avait si fort intéressé , que j’acceptai l’offre d’une de mes anciennes connaissances de Constantinople, que j’avais retrouvée quelques jours auparavant à Routschouk, de demeurer toute la nuit dans le camp. C’était un Arménien du nom de Daout , qui avait accompagné Sulelnian pacha en qualité de médecin. 11 était lié avec plusieurs officiers de l’armée, auxquels il m’avait présenté , notamment avec ce fameux colonel Iskender bey, dont les prouesses dans la guerre actuelle rappellent celles de son homonyme1, et qui devait partir avec nous le lendemain pour Constantinople. Le colonel, qui n’était alors que binbachi (chef de bataillon), nous offrit l’hospitalité sous sa tente. Nous restâmes une partie de la nuit à deviser en fumant et en buvant du champagne. C’était une splendide nuit du mois d’août. Le calme était si profond que nous entendions distinctement à trois quarts de lieue de distance, sur la rive turque du Danube, la voix des muezzins s’élevant par intervalles du haut des minarets de Routschouk , tandis que de notre côté le qui-vive des sentinelles turques se mêlait à Y ausculta (écoute !) des soldats valaques échelonnés le long de la rive du fleuve , qui s’étendait à droite et à gauche comme une

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