Iskender, en turc, signifie Alexandre
grande nappe d’argent. Derrière nous, les cavaliers de garde aux avant-postes, immobiles, la main sur leurs lances et couverts de leurs longs manteaux blancs , nous apparaissaient de loin comme des fantômes. •
Iskender et ses camarades parlaient tous français. M. Daout avait, au sortir de Pise, complété ses études médicales à Paris. Après nous être communiqué nos impressions mutuelles au sujet des événements qui venaient de se passer en France, j’interrogeai mes compagnons sur Orner pacha. Ils m’apprirent certaines particularités de sa vie qui étaient totalement ignorées alors. Son véritable nom était Michel Lattas, et il était né, au commencement de 1806, dans un petit village croate, nommé Plaski , de parents professant la religion grecque orthodoxe. Son père était lieutenant administrateur du cercle d’Ogolini, dont Plaski faisait partie. A sa sortie du gymnase militaire de Thurn, près de Carlstadt, le jeune Michel entra comme cadet au régiment frontière d’Ogolini, puis il passa dans l’administration des ponts et chaussées, placée en Autriche entre les mains du génie militaire avec lequel elle se confond, et fut adjoint à la direction de Carlstadt. Le commandant sous- les ordres duquel il était placé était un officier de mérite; c’était, de plus, un excellent homme. Michel était un travailleur zélé et obstiné. . Il n’eut pas de peine à se con-
cilier la confiance et l’affection de son chef, qui eu vint bientôt à ne plus pouvoir se séparer de son jeune employé , et à l’emmener dans ses tournées d’inspection en Dalmatie. Grâce à son protecteur, Michel Lattas fut nommé, en 1820, sous-inspecteur des ponts et chaussées à Zara. Il avait alors vingt ans.
C’est de là que, deux années plus tard, vers l’automne de 1828 , renonçant tout à coup au service de l’Autriche , il passa en Turquie. Iskender bey ne sut pas ou ne voulut pas me découvrir la vé- ‘ ritable cause de cette détermination , que les biographes ont entourée d’hypothèses et de circonstances romanesques. Dès son arrivée à Knin , en Bosnie , son caractère franc et décidé lui attira de nombreux amis, et il fut même présenté au grand vizir à son passage à Travnik. Cependant ses débuts ne furent pas aussi heureux qu’il l’avait peutêtre espéré. Après avoir langui quelque temps dans un emploi subalterne auprès du vizir commandant la province, voyant que la fortune ne venait pas le trouver en Bosnie, il résolut d’aller au-devant d’elle en Bulgarie. C’était le temps où le terrible exterminateur des janissaires, Hussein pacha, venait d’être envoyé à Widin comme gouverneur. Chargé par lui de l’éducation de ses fds, le jeune professeur profitait des intervalles des leçons pour se perfectionner lui-même dans la connaissance des langues et dans l’art militaire.
En 1834, il partit pour Constantinople, muni de lettres de recommandation de son protecteur, et fut attaché, dès son arrivée, au séraskier, en qualité de secrétaire. Appelé dans la suite (1839) dans l’armée active, avec le grade de colonel, il prit part, à compter de cette époque , à toutes les grandes luttes de la Turquie à l’intérieur. La Syrie, l’Albanie, le Kurdistan , où couvaient de vieux restes d’indépendance, le virent tour à tour déployer sa bravoure et son génie militaire, et chacune de ces campagnes lui valut un nouveau grade. L’expédition du Kurdistan, où il commanda en chef (1847), fut la plus glorieuse pour lui. Après avoir forcé les beys à reconnaître l’aulorilé de la Porte, il emmena prisonnier leur chef, Bederkhan bey, dernier représentant de cette féodalité turbulente à laquelle le sultan Mahmoud avait porté de si rudes coups. Le sultan Ahdul-Medjid , plus miséricordieux que son père, épargna le vaincu et récompensa le vainqueur en faisant frapper, en commémoration de cette campagne, une médaille dont il voulut luimême le décorer.
Tels étaient les antécédents de l’homme qui avait été choisi pour appuyer avec son corps d’armée la mission de Suleïman pacha dans les Principautés. Quoiqu’il passât dès cette époque pour le meilleur général de la Turquie, celte gloire ne lui suffisait pas. Il était impatient de se produire sur un
plus grand théâtre. Au lieu de ces expéditions lointaines , dans des contrées ignorées , contre des ennemis qui ne savent combattre qu’en fuyant, il rêvait une lutte corps à corps , sous les yeux de l’Europe, contre l’ancien ennemi de sa nouvelle patrie. Il s’indignait des lenteurs de la diplomatie, et je compris, à quelques mots qui lui échappèrent, qu’il n’hésiterait pas, pour peu que la Russie lui en fournît le prétexte, à tirer le sabre pour le maintien des droits de la Porte. Il ne fit pas moins preuve, pendant tout le temps qu’il resta en Valaehie , d’une grande circonspection , et s’abstint avec soin de tout ce qui aurait pu faire rejeter sur lui la responsabilité d’une rupture qu’il désirait sans vouloir la provoquer.
Il fallut attendre cinq ans pour que ses vœux fussent exaucés.
On était aux premiers jours d’octobre 1853. Orner pacha, illustré par le succès de deux nouvelles campagnes en Bosnie et dans le Monténégro, muchir, généralissime des armées ottomanes dans la Turquie d’Europe, attendait, à son quartier général de Choumla, le résultat des délibérations du divan extraordinaire auquel le sultan avait soumis la question de paix ou de guerre avec la Russie. En proie à une impatience fiévreuse, il lirait d’instant en instant sa montre, comme pour bâter l’arrivée de l’estafette qu’il attendait depuis le rna-
tin. A la fin, n’y tenant plus, il commande son cheval et s’élance sur la route de Stamboul. Il aperçoit de loin deux cavaliers qui accourent ventre à terre. 11 braque sur eux sa longue vue. Hourra ! ce n’est pas un courrier ordinaire ; c’est l’aide-de-camp même du séraskier, le brave Télik bey. Il s’arrête ; son cœur bat avec violence. « Quelle nouvelle? s’écrie Orner. — La guerre ! » répond l’officier en mettant pied à terre et en présentant un pli au maréchal, qui l’ouvre, le parcourt des yeux, et, sautant à terre à son tour, embrasse le colonel et le force h remonter sur son propre cheval en lui disant : , « Gardez-le pour l’amour de moi et en récompense de la bonne nouvelle que vous m’avez apportée. » Je m’arrête ici. Les événements qui ont suivi, et qui ont élevé si haut le nom d’Omer pacha , sont présents à l’esprit de tous nos lecteurs.
Six semaines après mon entrevue avec Orner pacha , les Russes , commandés par le général Li'iders, pénétraient à leur tour dans les Principautés.
Cette double occupation, qui se prolongea jusqu’au printemps de 1851, eut du moins cet avantage, qu’elle servit à mettre en lumière la valeur respective des deux armées, qui, pour la première fois depuis 1829, se retrouvaient en présence. Il devint dès lors évident, pour tout observateur impartial, que les soldats du czar n’étaient point aussi formidables , ni ceux du sultan aussi dégénérés
qu'on le supposai! généralement. Cette opinion, que je fus un des premiers à émettre1, rencontra presque partout des incrédules, jusqu’à ce que les événements de la dernière campagne lui eussent donné raison. Olténitza, Kalafat, Silistrie, Sinope même prouvèrent que l’on avait surfait les Russes, de même que l’on avait déprécié leurs adversaires. « Le soldat turc, nous disait Orner pacha, est brave, sobre, patient, et, bien commandé, il est égal aux meilleures troupes de l’Europe. »
Malheureusement les Turcs manquent de généraux, surtout dans les armes spéciales. Les revers de l’armée d’Anatolie en sont une preuve. D’où vient que les armes du sultan, victorieuses sur le Danube , ont éprouvé plusieurs échecs en Asie ? La bravoure, l’héroïsme des soldats étaient les mômes ; mais l’impéritie, la mésintelligence des généraux paralysèrent leur élan. Dans l’armée, comme dans les rangs civils, c’est en bas, chez les simples soldats, chez les officiers subalternes, dont la condition diffère peu de celle des simples soldats, qu’il faut chercher l’élan patriotique, la patience à toute épreuve, l’abnégation complète de soimême. Le soldat turc obéit à un mobile plus élevé que celui qui guide même le soldat français. Ce que celui-ci fait par entrainement, par émulation,
j. Voy. Lettres sur la Turquie, I" édition, 1851, page 324.
pour conquérir une décoration ou un grade, le Turc le fait par devoir. Aussi ne tire-t-il aucune vanité de ses belles actions, de même qu’il n’en attend aucune récompense. Il reçoit l’ordre de inarcher , il va ; ni les fatigues ni les privations ne l’arrêtent ; arrivé en présence de l’ennemi, il se bat comme un lion ; c’est son devoir, il est soldat. Ou bien il n’a pas attendu qu’on l’appelât; mais le dar-ul-islam * était envahi, la religion, la patrie étaient menacées ; il a vendu sa maison, le champ qui le nourrissait , avec l’argent qu’il a reçu il a acheté des armes, un cheval, et il est parti comme volontaire : c’est encore son devoir, il est musulman.
Un tel héroïsme ne se lasse jamais ; il résiste à toutes les épreuves, il est le même partout, à toute heure. On demandait à des cavaliers d’un escadron de lanciers turcs s’ils recevaient régulièrement leur tain * : « Oui, répondirent-ils.
— Êtes-vous contents?
— Oui.
— Quels vivres vous donne-t-on?
— Du pain.
— Et après?
— Rien que du pain : le sultan ne peut taire davantage.
1 . La maison de l’islamisme, c'est-à-dire le pays musulman, par opposition au dar-ul-harb, la maisonde guerre, ou le pays ennemi.