C’est-à-dire G fr. 44 c
rangs plus d’un homme comme Moussa pacha ; mais qui les connaît ?
Ce siège de Silistrie, qui restera comme l’un des . plus beaux faits militaires de notre époque , a bien prouvé que les Turcs n’ont point dégénéré. Non-seulement ils n’ont répudié aucune des héroïques traditions de leurs ancêtres, mais ils y ont môme ajouté certaines qualités qui paraissaient incompatibles avec la fougue irréfléchie de leur caractère. A Arab-Tabia, redoute faisant partie des fortifications de la place, lorsque le saillant eut sauté par l’effet de la mine, les fantassins, placés dans des trous creusés par eux pouce à pouce en jetant la terre en avant, restaient douze heures le genou droit en terre, le fusil appuyé sur le genou gauche, le doigt sur la détente, l’œil fixé sur l’ennemi , prêts à faire feu. Ces hommes se relevaient de douze heures en douze heures, et cela durant plusieurs semaines.
A Olténitza , deux bataillons , imparfaitement abrités par une palissade, reçurent l’ordre de ne tirer sur l’ennemi qu’à la distance de dix pas. Ces deux bataillons restèrent pendant quinze minutes le fusil à l’épaule , immobiles comme des statues , exposés au feu des Russes, qui firent sur eux trois décharges successives. Quand l’ennemi fut à la distance voulue, ils tirèrent à leur tour. Ce fut terrible.
Ce résultat, merveilleux pour qui connaît la manière ordinaire de combattre des Turcs, est dû à Orner pacha. Avant lui , aucun général ottoman n’avait pu ni modérer ni ranimer à son gré l’ardeur de ses troupes. Il était presque aussi impossible de les empêcher de rompre leurs lignes pour se porter en avant que de les ramener au combat quand une fois elles avaient été repoussées. Ce n’étaient pas seulement les soldats d’un régiment qui n’écoutaient plus le commandement , mais le colonel lui-même qui , entraîné par leu# exemple , oubliait les ordres qu’il avait reçus , pour se jeter, le sabre au poing, au milieu de la mêlée.
En même temps que le soldat ottoman s’est plié à la discipline et à un ordre régulier de bataille , il a répudié peu à peu son ancienne barbarie. Il n’y a pas plus de trente ou trente-cinq ans , à l’époque de la guerre de Grèce , les généraux ottomans avaient encore l’habitude d’envoyer à Constantinople, comme témoignage de leur victoire, des sacs remplis des oreilles et des têtes enlevées aux cadavres de leurs ennemis. Ces sanglants trophées étaient pour le soldat turc ce que sont pour l’Indien les chevelures qu’il pend à sa ceinture. Après la destruction des janissaires, le sultan Mahmoud résolut d’abolir cette coutume barbare, et, lors de l’ouverture de la campagne de 1828 contre les Russes, il défendit, sous peine de mort, qu’on
mutilât les corps des ennemis, soit vivants, soit morts. Les Turcs eurent quelque peine à se plier à ces nouvelles façons. Couper les oreilles à un homme mort, qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Et quand bien môme il serait vivant, le grand mal, je vous le demande , surtout quand il s’agissait d’un infidèle moscovite ! En vérité , le padichah avait bien affaire de s’occuper de pareilles misères!
« Fort bien ! disait un vieux marchand de pipes qui avait été quelque peu janissaire et qui s’entretenait de la nouvelle ordonnance avec deux de ses voisins, fort bien! nous ne pourrons plus couper la tôle des pezavinks quand nous en trouverons l’occasion; nous ne pourrons plus les réduire en esclavage, quoique le saint Prophète nous ait autorisés à le faire et qu’il ait déclaré que les captifs du sabre étaient la propriété du vainqueur.
— Non , ajouta un de ses compagnons : quand tu aurais vu un impur Moscovite tuer ton fds ou ton frère dans la bataille , si tu le fais ensuite prisonnier , il faudra remettre ton yatagan à ta ceinture et le prier poliment de passer son chemin. Ne demandez point le sang pour le sang; ne parlez point des liens d’amitié ou de famille. Vous ne pourrez pas même couper les oreilles du kerata. Jioch ! boch 1 /
I. Le sens grossier de ces expressions, pesavink et kerata, qui reviennent à chaque instant dans la bouche des Turcs, les 160 o
— Et lorsqu’ils viendront à Stamboul, reprit le Caustique marchand, j’ai entendu dire que, comme le bagne n’est pas une demeure digne d’eux, le sultan les logera dans le Sérail et les nourrira de pilau et de kebab *. »
Jamais le découragement n’avait été aussi grand à Constantinople. La guerre s’annonçait mal. Les nouvelles milices du sultan Mahmoud inspiraient peu de confiance. Ceux même qui avaient applaudi , dans le temps , à la chute des janissaires, les regrettaient. Le vieux tchiboukji se plaignait du mauvais état des affaires. Jamais il n’avait vu le commerce aussi bas : on ne vendait point de tchibouks ni de bouquins d’ambre. Son voisin , marchand de châles et de mouchoirs bro- . dés, chômait pareillement de pratiques. Or, quand les Turcs ne peuvent faire emplette ni de tchibouks ni de châles, et que leurs femmes n’achètent point de mouchoirs brodés, c’est signe que les temps sont durs à Stamboul. Cependant le bonhomme prenait son mal en patience ; la suite de la guerre le préoccupait plus que le mauvais état de ses affaires. De là , chez lui, une irritation presque constante.
rend intraduisibles dans notre langue. C’est le merelrix et le cornutus des Latins. Boch! est une exclamation plus grossière encore.
1. Mets dont les Turcs sont très-friands. Voy. plus bas , page 270.
On s’entretenait tout haut dans les rues de la prochaine arrivée des Russes à Constantinople. Je ne sais lequel de ses interlocuteurs hasarda une conjecture analogue; ses yeux s’enflammèrent, et il frappa sa pipe avec tant de violence que le lulè se détacha du tuyau.
« Inch’allah ! c’est ce qu’on ne verra jamais !
— Mais enfin, si cela arrive, que feras-tu?
— Comme il n’y a qu’un Dieu, je percerai le cœur de ma femme et de mes enfants! les ghiaours ne les toucheront pas! Machallah!
— Mais s’ils te tuent auparavant ?
— Allah kerim! Je mourrai chehîd (martyr), et ma vue 11e sera pas souillée du triomphe des infidèles.»
Aujourd’hui la haine contre les Russes est toujours la même , mais les mœurs se sont adoucies : non-seulement les Turcs ne coupent plus la tête ni les oreilles de leurs prisonniers1, mais môme ils les traitent si bien que ceux-ci aiment mieux demeurer avec eux que de retourner servir en Russie.
1. Cette coutume barbare, répudiée par les Turcs, s’est perpétuée jusqu’à ce jour chez les Monténégrins et chez quelques tribus chrétiennes de l’Albanie. Dans les premières rencontres avec les Russes, au commencement de l’année dernière, les Myrdites (Albanais catholiques) rapportèrent comme trophées, dans le camp turc, une cinquantaine de têtes. Orner pacha renouvela, par un ordre du jour, l’ordonnance du sultan Mahmoud , en promettant une récompense de vingt piastres par chaque prisonnier ramené vivant.
On éprouva les mômes difficultés el les mômes lenteurs, lorsqu’il s’agit de l’organisation du nizamdjédid *. 11 semblait qu’on ne vaincrait jamais la répugnance des Turcs à faire l’exercice à l’européenne. Celle obligation de former et de rompre l’alignement, d’avancer, de reculer, de porter le fusil tantôt sur une épaule , tantôt sur une autre , leur semblait le comble de la dégradation. Un Phanariotc , du nom de Paléologue , qui a publié en 1827 des Esquisses de mœurs turques, amusantes parfois, mais visiblement empreintes de partialité, introduit dans un de ses dialogues un janissaire , nommé Ibrahim , qui s’entretient avec un artisan et un cadi de ses amis , Ali et Osman.
osman. Que faites -vous donc dans vos exercices ?
ibrahim. Ce que nous taisons ? J’ai honte de le le dire. On nous éveille le matin à la pointe du jour, pour nous parquer dans un enclos d’où l’on nous fait sortir un à un , et en nous comptant comme des moutons. On nous range ensuite sur des lignes tirées au cordeau , comme celles que tirent les jardiniers pour planter leurs oignons, et, pour peu qu’on se trouve en deçà ou au delà de la ligne, un coup de poing vous force à avancer ou à reculer.
1. Nouvelle ordonnance , nom donné aux premiers essais de réforme militaire sous Sélim et Mahmoud.
Cela fait , un chien de Nemchè 1 vient nous examiner; il regarde si nous avons soigneusement lavé nos mains et notre tête , si nos culottes sont bien boutonnées, si nos habits n’ont point de poussière. Comme il marche toujours accompagné d’un donouz * musulman , dès qu’il trouve la moindre chose à redire, il nous fait adresser des reproches, des menaces, et souvent même administrer de bons coups de fouet.
ali. C’en est fait de l’islamisme!
ibrahim. Ce n’est pas tout. Ici commencent les singeries. On nous met à la main un fusil crochu par le bout, et on nous ordonne de le porter tantôt sur l’épaule gauche, tantôt sur l’épaule droite. Il nous faut marcher tous ensemble et de front , puis tout à coup reculer comme des écrevisses, nous diviser, puis nous réunir de nouveau. Je vous épargne le détail de mille autres sottises de même force.
osman. Quelle dégradation !
ibrahim. On a supprimé le tain parassi *; on nous distribue nos vivres en nature , c’est-à-dire du pain noir cl de la graisse de cochon.
osman. De la graisse de cochon !
!. Autrichien. Quelques-uns des officiers instructeurs dans les régiments étaient allemands.