LE HAREM
( LES FEMMES
Préjugés à l’endroit des femmes turques. — Le Coran et le moyen âge. — Condition légale de la femme d’après la jurisprudence musulmane. — Son rôle dans la famille et dans la société. — Première éducation. — Fiançailles et mariage. — Cérémonies des noces. — Répudiation et divorce. — Singulière disposition de la loi. — Anecdote. — Vie et amusements des femmes dans les harems. — Le tandour. — Bains. — Une page de lady Montague. — Costume. — Une dame turque chez elle et dans la rue.
— Lady Londonderry. — Une visite au harem de Réchid pacha.
— Importations européennes.
On se fait généralement une idée très-fausse de la condition des femmes en Turquie. Si elles n’y jouissent pas tout à fait des mêmes droits et des mêmes prérogatives qu’en Europe; si le rôle qu’elles remplissent dans la société et dans la famille est moindre ; si la loi religieuse , d’accord en cela avec la tradition historique, laisse subsister entre elles et les hommes certaines inégalités qui
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tendent à diminuer de jour en jour, il n’est pas vrai non plus qu’elles soient ravalées à la condition de servantes ou de concubines et qu’elles ne possèdent d’autres droits que ceux qu’elles tiennent de leurs avantages personnels ou du caprice passager du maître.
Au fond, le rôle de la femme, j’entends de la femme légitime, dans la société musulmane, ne diffère pas essentiellement de ce qu’il a été , durant plusieurs siècles , dans l’Europe chrétienne. Sans remonter jusqu’au moyen âge, où il était permis au mari de battre sa femme et môme de la blesser , « pourvu , dit l’ordonnance , que la blessure ne dépassât pas les bornes d’une honnête correction', « reportons-nous à deux siècles en arrière, à l’époque de Molière :
Bien qu’on soit deux moitiés de la société ,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême et l’autre subalterne;
L’une est soumise en tout à l’autre qui gouverne ;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N’approche point encor de la docilité
Et de l’obéissance et de l’humilité
Et du profond respect où la femme doit être
1. Recueil des ordonnances des rois de France, t. XII, p. 541.
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
Lorsqu’il jette sur elle un regard sérieux ,
Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, etc.
Le Coran et l’usage lie prescrivent rien de plus à la femme mariée que ce que renferme le discours d’Arnolphe à la jeune Agnès. Tenue à un simple devoir de subordination et de déférence envers son mari, elle demeure debout en sa présence, le sert à table, le salue en parlant des titres d’agha, d’efendi, de Ichèlèbi'. En revanche, elle règne en souveraine dans le harem. Elle préside seule à l’intérieur, est chargée des soins et des détails du ménage, élève ses enfants, surveille les domestiques et les esclaves. Les exemples de polygamie étant extrêmement rares, soit par l’effet des restrictions légales apportées à l’exercice du droit, soit par suite des changements opérés dans les mœurs, elle exerce son autorité sans contrôle. Même dans le cas contraire, son droit demeure intact, la loi obligeant l’homme qui épouse plusieurs femmes à donner à chacune un appartement séparé avec un état de maison proportionné à ses moyens et à la naissance de l’épouse.
Elle n’est astreinte à aucun travail en dehors
1 . Ces trois expressions répondent plus ou moins exactement à notre qualification de « Monsieur. » Toutefois, tchèlèbi indique quelque chose de plus, et se rapprocherait du gentleman anglais.
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des soins et des occupations du ménage. Elle n’exerce aucun état, aucune industrie; les professions qui , chez nous , sont le partage exclusif des femmes , en Turquie , sont exercées par des hommes. Ce sont des hommes qui tiennent les magasins de lingerie et de broderie ; ce sont des hommes qui confectionnent les antaris et les féredgès. Les métiers de couturière et de ravaudeuse sont faits ordinairement par des Juifs ou des Arméniens ; les esclaves des harems viennent chercher l’ouvrage quand il est terminé.
Ainsi l’existence de la femme en Turquie est tout intérieure et domestique. Son rôle dans la maison est considérable ; hors de la maison il est nul. Elle ne participe point à l’activité ni au mouvement du dehors. Elle n’a que la vue du monde extérieur, ou, si elle le traverse, c’est sans s’y mêler. Des deux faces sous lesquelles apparaît la société en Orient, et qui sont représentées l’une parle harem, l’autre par le sélamlik, une seule est à sa portée, et ce n’est pas celle qui l’intéresse le plus.
Cependant la tradition, les mœurs, l’éducation, tout prépare de longue main les femmes à ce genre de vie. Fiancées d’ordinaire à trois ou quatre ans, mariées à douze ou treize , elles passent du harem de leur mère dans celui de leur époux , résignées d’avance à une contrainte que l’habitude leur a 160 y
rendue facile. Le mariage est arrangé par les parents à l’insu des jeunes gens. Ceux-ci ne sont même pas présents à la cérémonie ; quelquefois le futur se mêle parmi les témoins , mais son rôle est passif. Ce sont les parents ou les tuteurs qui stipulent au nom et avec le consentement des époux et qui dressent le contrat, en présence de l’iman et des témoins. Le mariage ne reçoit pas de consécration religieuse. L’iman qui y assiste n’est point là comme prêtre, mais comme magistrat civil. Il inscrit sur son registre l’acte de mariage avec les conditions arrêtées par les parties ; les témoins y apposent leurs cachets qui tiennent lieu de signature, et le lien résulte de cette simple inscription.
En Turquie, c’est le mari qui dote la femme; il lui doil .de plus un entretien honnête et un état de maison proportionné à ses moyens et à la naissance de l’épouse. Autant de femmes, autant de dots à fournir, autant de logis ou de corps de logis séparés, avec tout leur attirail de meubles, de voitures, de domestiques, d’esclaves, etc. U n’est donc pas aussi facile que l’on croit , poulies enfants du Prophète , d’user de la latitude de la loi. Peu d’entre eux sont assez riches pour se permettre le luxe de quatre femmes 1 ;
I . a. Épousez les femmes qui vous plaisent , au nombre de deux, de trois et même de quatre. » (Coran.)
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et ceux qui pourraient en avoir quatre trouvant que c’est bien assez d’en avoir une , il en résulte , comme je le disais, que les cas de polygamie sont peu nombreux en Turquie.
L’Osmanli trop pauvre pour se marier achète une esclave qui lui sert à la fois de femme et de. servante , et en cela encore il se conforme au texte de la loi : « Celui qui ne sera pas assez riche, dit le Livre, pour se marier à des femmes honnêtes et croy antes , prendra des esclaves croyantes. » S’il lui naît des enfants, il est le maître de les légitimer, et cette légitimation emporte de droit, à sa mort, l’alTranchissement de la mère, sans que celle-ci puisse être, dans l’intervalle, ni donnée ni vendue.
Rien de plus simple donc, rien de plus dépourvu d’incidents qu’un mariage turc. Voici à peu près comme les choses se passent.
Esinè a atteint son douzième printemps; elle est tiancée depuis l’àge de quatre ans avec Békir, qui eu a dix-huit; il est temps de les unir. Békir ne connaît pas Esmè, ou du moins il a oublié tout à fait les traits de son visage, depuis le temps où elle venait enfant chez sa mère. Esmè , de son côté , a conservé de Békir un souvenir encore plus confus ; c’est pourquoi elle supplie sa mère, avant de renouveler un consentement définitif cette fois, qu’il lui sort permis d’envisager au moins les traits de
son fiancé. La mère y consent , et , un jour que Békir est en visite chez son futur beau-père, Esmè assiste «à l’entretien derrière un grillage. « Quail im ( je consens); » dit-elle; et là-dessus les parents des deux parts se concertent et fixent ensemble le jour de la cérémonie. Encore huit ou dix jours, et Esmè échangera son titre de demoiselle ( kutchuk hanem) contre celui de dame ( buîuh hanem').
Cependant Békir, à son tour, est impatient de connaître celle qui doit être sa femme. Sa mère lui a fait maintes fois l’éloge de sa beauté ; mais doit-il en croire sa mère, qui a désiré, qui a arrêté ce mariage? 11 s’adresse alors à quelque vieille habile et discrète (c’est ordinairement une juive), qu’il charge de s’introduire, sous un prétexte quelconque , dans le harem d’Esmè , de la voir, de lui parler en notant dans sa mémoire ses moindres traits, ses moindres discours. L’ambassadrice revient le lendemain ou le surlendemain , et ne manque pas de faire le portrait le plus séduisant de celle qu’elle a vue : une lune de beauté, des dents pareilles à des perles , les yeux comme deux étoiles , les sourcils comme deux arcs-en-ciel. Békir loue Dieu et le Prophète ; puis il verse dans les mains de la duègne une poignée de bechliqs et envoie à sa future des
1. Kutchuk hanem (petite femme) par opposition à buiuk ha~ nem( grande femme); en italien signorina, signora.
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corbeilles ou des vases remplis de fleurs , de fruits et de sucreries.
L’offre de ce que nous appelons le cadeau ou la corbeille de noces suit immédiatement la signature du contrat. La corbeille consiste principalement en étoffes et en bijoux, avec l’addition d’un miroir de toilette et d’une paire de patins brodés pour le bain : ceci est obligatoire. Békir reçoit en retour du linge de corps et des essuie-mains brodés en or, en argent ou en soie. Les membres des deux familles se font , de leur côté , des présents mutuels.
Plusieurs jours, souvent même plusieurs semaines s’écoulent entre la signature du contrat et la célébration des noces. Ce temps est employé par Békir à satisfaire au payement de la dot; par les parents d’Esmè, à former son trousseau et à faire les apprêts des noces.
Elles durent quatre jours, depuis le lundi matin jusqu’au jeudi au coucher du soleil. La première nuit des noces est Axée à la nuit du jeudi au vendredi, réputée plus propice que les autres, à cause de la conception de Mahomet.
Les noces sont célébrées isolément dans les deux familles, les femmes étant, suivant l’usage, séparées des hommes. Les réjouissances consistent principalement dans des repas, dont les intervalles sont remplis par un régal successif de café, de cherbet, de confitures, de parfums et de pipes.
Une hilarité grave préside à ces réunions, égayées quelquefois par des troupes de baladins et de jongleurs. Parents et amis sont invités à passer tour à tour vingt-quatre heures dans les deux maisons, et les longs et larges sofas qui garnissent les pièces du sélamlik et du harem servent, comme d’habilude, de lits aux conviés pour la nuit.
Chaque jour esi marqué par une cérémonie différente. Le mardi , le trousseau d’Esinè est transporté en grand appareil de sa demeure à celle de son époux. J’ai décrit plus haut ce cérémonial en parlant des noces de la sultane Adliè, sœur du sultan , avec le grand maître actuel de l’artillerie , Ahmed-Féthi pacha. Le mercredi soir, Esmè est conduite solennellement au bain, où sont conviées, outre les invitées de la noce , toutes les femmes pauvres du quartier. Celles-ci, en arrivant, déposent leurs haillons dans la première salle et retrouvent au sortir du bain un vêtement tout neuf, avec une somme d’argent proportionnée au rang et à la fortune de l’époux. En Turquie, la charité se mêle à tout. Quelquefois, chez les rid jais surtout , elle est accompagnée d’un certain faste, en sorte que les frais de ces préliminaires sont considérables. En 1848 ou 1849, lors du mariage du fds de Rifa’at pacha , ils atteignirent , dit-on, un demi-million.
Le lendemain, enfin, dans l’après-midi, Esmè,
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accompagnée de sa mère, de ses sœurs, de ses suivantes , quitte sa demeure pour celle de son époux. Les parents, les invités des deux maisons sont réunis, les hommes dans le sélamlik, les femmes dans le harem. Les réjouissances, qui se prolongent jusqu’à la tombée de la nuit, sont terminées par un souper. A l’heure du cinquième nainaz, Békir, après avoir baisé les mains de son père, de ses oncles, de ses frères aînés, se glisse mystérieusement dans le harem où l’attend Esrnè, assise sur le sofa, la tète couverte d’un voile. Une vieille matrone, qui fait l’office d’introductrice, se tient debout dans un angle de l’appartement. A la vue de son époux, Esmè se lève, et, tandis qu’il se précipite pour lui prendre la main, elle saisit la sienne et la baise en signe de soumission. Békir s’apprête à lever le voile mystérieux, mais la maudite vieille est toujours là, immobile, dans l’angle du mur, comme une statue dans sa niche. Comment la renvoyer? Il faut venir à composition. «Cent piastres et va-t’en! »> La statue ne bouge pas. « Deux cents, cinq cents ! » Môme immobilité. Esmè sourit sous son voile. A la fin, cette petite comédie a son dénoùment prévu. La vieille est poussée dehors, et Esmè apparaît pour la première fois aux yeux charmés de son époux.
Mais Esmè n’est pas toujours jolie. Un vieil efendi, fort riche et fort laid , venait de se marier. Le len-
demain des noces, la femme demanda à son époux de lui nommer ceux de ses parents et de ses proches à qui elle pourrait montrer son visage sans voile. « Montrez -le à qui vous voudrez, lui répondit-il ; mais cachez-le-moi désormais.
— Supportez ma laideur, dit la femme.
— Je n’ai pas assez de patience pour cela.
— Ah! reprit-elle, vous devez pourtant en avoir un assez bon fonds, puisque vous avez supporté, depuis que vous vivez, l’horrible nez que je vous vois. »
Comme compensation, la loi admet la répudiation, mais facultative chez le mari, conditionnelle chez la femme. Le premier est maître de rompre à son gré le lien conjugal moyennant l’abandon de la dot à l’épouse répudiée. L’épouse, de son côté, peut demander le divorce , mais seulement dans un cas et pour des motifs déterminés. Parmi ces motifs, il en est de singuliers et qui ne sauraient être rapportés ici.
Le mari qui a répudié sa femme peut la reprendre , mais seulement après qu’elle a été mariée à un autre homme et que celui-ci l’a répudiée à son tour. Cette disposition bizarre de la loi est formelle : un individu pourtant trouva moyen de l’éluder. Je ne sais si l’anecdote est vraie , mais elle est originale ; la voici :
Un jeune marchand d’Antioche avait une femme
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qu’il aimait beaucoup, mais qu’il répudia dans un accès de jalousie. Le repentir suivit de près son action : repentir stérile ! Il avait proféré trois fois la formule sacramentelle: « Mutallaca , tu es répudiée. >• C’en était fait; le lien qui unissait les deux, époux ne pouvait plus se renouer, à moins que.... Or, c’était précisément cette condition qui faisait bondir le cœur du jeune homme ; il lui semblait moins malaisé encore de renoncer à Zeincb que de la voir revenir à lui après qu’elle aurait passé dans les bras d’un autre. Désespéré, il alla trouver un vieux santon réputé pour sa sagesse et l’excellence de ses conseils. Le don d’une dizaine de sequins mit tout d’abord le solitaire dans les intérêts du jeune marchand, et, après un quart d’heure de méditation, il lui dit: « Fais que la femme que tu as répudiée soit vue demain , vers l’heure du deuxième namaz , se baignant dans le fleuve qui arrose les murs de la ville , à l’endroit où le courant porte directement sur la rive. Je ne t’en demande pas davantage ; mais veille pourtant à ce qu’il ne lui arrive pas d’accident, car le courant est rapide. » Le jeune marchand fit ce qui lui était ordonné; et le lendemain, à l’heure dite, le santon se rendit, de son côté, sur les bords de YEl-Acy *, au moment où le courant venait de déposer sur le sable Zeineb évanouie.
1. « Le Rebelle, » nom que les Arabes donnent à l’Oronte, qui traverse la ville d’Antioche.
Quand elle fut revenue à elle, le santon l’amena en présence du cadi, suivie du jeune homme et de plusieurs témoins. Alors le santon s’adressant au juge : « Seigneur, lui dit-il, je vous prie qu’il vous plaise d’ordonner que cette femme retourne à son premier mari, car elle a rempli toutes les conditions prescrites par la loi ; elle a été séparée de son époux, et est demeurée dans les bras d’un autre qui l’a répudiée. Cet autre est le fleuve El-Acy, qui, après l’avoir possédée devant témoins, l’a chassée de son lit et l’a délaissée sur ses bords. » Le juge, dit-on, fut persuadé par cet ingénieux artifice, et l’amoureux marchand rentra en possession du bien qu’il avait perdu.
La vie des femmes dans l’intérieur du harem leur crée moins d’occupations qu’elle ne leur laisse de loisirs. Comment remplir le vide de la journée? Point de lectures , et pour cause ; peu ou point de musique ni de travaux à l’aiguille. Se parer, se baigner, jouer à des jeux de pensionnaires, tels que l’escarpolette, colin -maillard, passer d’une chambre dans l’autre, recevoir des visites autour du tandour, telle est l’éternelle monotonie de leurs passe-temps.
Le tandour 1 est une espèce de table carrée, sous laquelle on place un mangal, et qu’on recouvre d’une