‹ La Turquie actuelleChapitre 67 sur 91 · C’est le cherbel. Voy. p · texte numérisé non relu

C’est le cherbel. Voy. p

2. Lettres choisies de lady Montague, p. 1 5, dans la Bibliothèque des chemins de fer.

3. Surmè, préparation d’antimoine et de noix de galle, avec laquelle les femmes turques se peignent les paupières et les sourcils en noir; kinna , argile rougeâtre qui sert à la teinture des ongles.

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dessus des genoux et retombent sur les pieds, qu’ils cachent entièrement. Le corsage de cette jupe est formé d’une espèce de camisole de mousseline ou de soie blanche très-fine et très-transparente, ouverte par devant et garnie de larges manches qui ne vont que jusqu’au coude. Par-dessus cette camisole elle revêt une robe appelée aniari, qui habille complètement les bras, la taille et le reste du corps , qu’elle dépasse d’une assez grande longueur, puis se sépare en trois morceaux qui peuvent à volonté traîner gracieusement comme l’extrémité de nos robes à queue, ou se relever et se nouer à la taille. Une ceinture de cachemire serre à la taille l’antari, qui est complètement ouvert par deyant de bas en haut. Une espèce de spencer se place encore pardessus l’anlari et peut seul fermer hermétiquement sur la poitrine au besoin. En hiver on ajoute des pelisses de diverses fourrures.

On voit qu’il manque à ce costume, assez compliqué pourtant, le vêtement 1e plus nécessaire, le plus indispensable, ce vêtement que la pudeur anglaise défend de nommer, et que ne possédait pas le seul homme heureux qui fût dans l’empire de ce roi des Indes.

Pour chaussure , les dames turques portent des mules légères, ornées de broderies et de perles, et qui n’adhèrent presque point au pied. Lorsqu’elles s’habillent pour sortir, elles remplacent ces mules

par des bottines en maroquin très-larges , et chaussent par-dessus une paire de babouches un peu plus résistantes, destinées à préserver la première chaussure de la poussière et de la boue. Lorsqu’on arrive dans une maison, on dépose ces babouches à l’entrée, si bien que l’on connaît toujours le nombre des visiteuses d’un harem à celui des chaussures qui se trouvent à la porte.

Leur coiffure se compose d’un mouchoir brodé (■ destumal) qui s’attache sur l’oreille et dans l’arrangement duquel elles déploient une grande coquetterie. Les jours de gala, il est parsemé de diamants.

J’avoue mon insuffisance en matière de toilette; mais l’ensemble de ce costume m’a peu satisfait. Il m’a paru incommode , disgracieux , manquant d’harmonie. Puis il a, dirai-je l’inconvénient, de ne pas dissimuler assez ce que le Prophète défend d’exposer à la vue. Aussi n’est-il de mise que dans l’intérieur du harem où, à l’exception de leur mari et de quelques proches parents , les femmes turques ne reçoivent aucune visite d’homme. Le costume de ville est plus orthodoxe. Mais quel affreux déguisement ! Figurez-vous un domino d’une ampleur excessive, de drap en hiver, de soie unie en été, garni d’un collet qui s’étend sur les épaules, sous lequel la femme disparaît tout entière. Cela s’appelle féredgè. La forme, la coupe de ce four-

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reau, la nature môme de l’étoffe, sauf un peu plus ou un peu moins de finesse dans le tissu, sont les mômes ; il n’y a de différence que dans la couleur. Les femmes turques affectionnent les couleurs tendres, bleu, vert, rose, gris cendre, pistache, jonquille ; les femmes arméniennes ont des féredgcs de couleur sombre, brun , marron, gris foncé. Cette distinction date des anciens règlements somptuaires qui fixent en môme temps la dimension du collet. Abolie en principe par la réforme, qui assimile les chrétiens aux musulmans, elle subsiste encore dans la pratique et se retrouve de môme dans la couleur des babouches, jaunes chez les musulmanes, noires ou brunes chez les Arméniennes et chez les Juives.

Au féredgè, il faut ajouter le yachmak. C’est un voile ou plutôt un bandeau de mousseline blanche et très-transparente, composé de deux pièces, dont l’une couvre la gorge et le bas du visage jusqu’à la moitié du nez, tandis que l’autre s’étend depuis les sourcils jusqu’au haut de la tête , de manière à ne laisser qu’une ouverture étroite pour les yeux.

Lorsque vous rencontrez une femme ainsi affublée dans la rue, il est presque impossible, à moins qu’elle ne le veuille bien, de deviner si elle est jeune ou vieille, jolie ou laide. Son mari peut passer dix fois à coté d’elle ; il ne la reconnaîtra pas. Impossible encore de distinguer la noble ico s

dame de l’esclave : c’est le véritable costume égalitaire.

Une compatriote de lady Montague, qui séjourna quelques semaines à Constantinople vers 1843 ou 1844, lady Londonderry, a raconté quelque part dans un livre une visite qu’elle fit au harem de Réchid pacha. Le nom de cet homme d’État donne un intérêt d’actualité à cette relation , dont j’emprunte les principaux passages :

« Arrivées à l’entrée du harem de Réchid pacha, nous descendîmes de voiture. Une main invisible ouvrit la porte, qui se referma presque aussitôt, et nous vîmes paraître plusieurs esclaves ; Mme Réchid se tenait au bas de l’escalier. Unique épouse de Son Excellence et mère de ses cinq fils, cette dame jouit d’une grande considération. Elle a de beaux yeux bruns et a dû être fort belle ; mais elle n’est plus jeune , et , ne portant pas de corset malgré son excessif embonpoint , elle a une tournure extraordinaire. Son costume, composé d’un large pantalon à raies , d’une veste brune et d’un long vêtement qui traînait en queue derrière elle, était on ne peut plus disgracieux. Les étoffes qui la couvraient étaient toutes de coton. Un fichu de couleur foncée ornait sa tête ; une plume penchée sur une oreille et une fleur sur l’autre complétaient sa toilette.

« Au haut de l’escalier, dont les marches étaient

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couvertes de nattes magnifiques, nous trouvâmes Réchid pacha ; il s’était trompé et m’avait attendue par une autre entrée. Il me conduisit à une salle couverte de tapis anglais et éclairée par des bougies. Au centre se trouvait un grand brasier de cuivre ; de chaque côté de la pièce s’élevait un divan garni de coussins couverts d’un drap d’or et ornés de franges pareilles. Ou me fit asseoir sur une ottomane basse au milieu de la salle, auprès de la maîtresse de la maison ; Réchid pacha se plaça sur les divans vis-à-vis Mme Franchini, tandis que les esclaves se tenaient debout près de la porte.

« Réchid pacha me présenta ses fils un à un, s’enquit de ma précieuse santé et de celle de lord Londonderry ; puis il me demanda comment je trouvais Constantinople, ce que j’avais vu, combien d’enfants j’avais, etc. Il s’exprimait en français avec une grande facilité ; mais , comme tôus les Turcs, il parle lentement, avec gravité et d’un ton solennel.

« Il se retira bientôt, en disant que sa présence empêchait d’entrer des dames, ses voisines, qui désiraient me voir. A peine était-il parti qu’une demi-douzaine de femmes accoururent et s’accroupirent. Mme Réchid échangea avec elles quelques mots polis et les invita à prendre des sièges ; mais elles s’y refusèrent. On me présenta des

confitures auxquelles je goûtai , et j’avalai ensuite un verre d’eau fraîche. Alors on servit du café dans de petites tasses de la dimension d’un dé ordinaire, et qui furent placées sur un petit plateau en pierres précieuses ; puis entra une esclave (c’était la bouffonne du harem) qui vint en courant s’étendre à mes pieds.

« Les femmes m’adressèrent différentes questions , et me demandèrent , entre autres choses , combien de temps j’avais été mariée. Je répondis que la date de mon mariage était si ancienne que je ne pouvais me la rappeler. Elles me firent alors plusieurs compliments, me demandèrent si j’avais beaucoup voyagé, et combien de temps il m’avait fallu pour aller de Londres à Constantinople. Quand je leur dis que j’avais été deux mois en roule, leur étonnement et leur compassion ne connurent pas de bornes. Elles voulurent savoir ce que j’avais à ma peau pour la garantir de l’influence du soleil; elles demandèrent à voir mes bijoux : la bouffonne les mit sur sa coiffure et provoqua les éclats de rire de toute l’assemblée. Ces femmes tâtèrent ensuite mes vêtements , et Mme Récbid , sentant quelque chose de dur sous ma robe, fit comprendre par des signes qu’elle désirait le voir. Je lirai ma montre, qui devint l’objet d’une vive curiosité.

« Dans ce moment, je comptai plus de vingt

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femmes : quelques-unes étaient blotties par terre, d’autres se tenaient assises, et enfin d’autres se tenaient debout; toutes parlaient, regardaient et faisaient mille questions. Je fus étonnée de voir que toutes, sans aucune exception, étaient laides, dépourvues de grâces et sales, je pourrais presque dire dégoûtantes. Elles portaient des robes d’étoffe de colon, quelques-unes garnies de fourrures. Une femme énorme, qui évidemment se croyait d’une beauté remarquable, n’était vêtue, jusqu’à la ceinture, que d’une simple mousseline claire.

« Deux esclaves, qui se tenaient auprès de la porte, se mirent à chanter, ou plutôt à brailler, tandis qu’une autre frappait sur un tambourin. O11 me conduisit alors dans une pièce voisine, espèce de vestibule, dont le plancher était couvert de nattes de la plus grande beauté ; puis nous passâmes dans la salle de bains, où nous vîmes une fontaine de marbre, avec deux robinets pour, l’eau chaude et l’eau froide. La chaleur excessive de cette pièce me suffoquait, ce qui amusait beaucoup mes compagnes. Toutes couraient pieds nus, traînant derrière elles les longues queues de leurs robes. Après m’avoir fait voir la maison , qui est neuve et fort belle, elles me conduisirent à line salle élevée, au fond du vestibule, où des esclaves chantaient et se disposaient à danser, lorsque soudain des chuchotements et un grand mouvement an-

noncèrent le retour de Réchid pacha. Les voisines prirent aussitôt la fuite et disparurent : car il est défendu aux femmes de laisser voir leur visage à un étranger. Les esclaves et les femmes de la maison restèrent à l’autre bout de la salle , et Réchid prit un siège auprès de son épouse, de Mme Franchini et de moi. Une vieille femme entra et se mit par terre.

« Réchid me dit : « C’est ma mère ; c’est-à-dire, « ce n’est pas ma mère, mais ma mère de lait. »

« Réchid entama alors une conversation où nous échangeâmes tous force compliments, selon l’usage des Turcs.

« J’essayai plusieurs fois de partir ; mais on s’opposa toujours à ma volonté. Enfin on me laissa aller. Mme Réchid me conduisit , et les esclaves nous suivirent. Réchid pacha, qui souffrait d’un gros rhume, me donna le bras jusqu’à la porte, où l’apparition de mon valet de pied anglais alarma la pudeur des esclaves, et, moitié riant, moitié se cachant, elles disparurent en tumulte. »

A quelques jours de là, lady Londonderry fut priée à dîner dans le harem du séraskier. Les convives étaient : la mère du pacha et ses deux femmes, une vieille Grecque avec ses filles , milady et son interprète, Mme Franchini. « On m’offrit une chaise, dit-elle, mais je refusai et m’assis par terre comme tout le monde. Les esclaves nous

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mirent autour du cou des mouchoirs de mousseline brodée en or. Après le premier service , composé de fromage, de caviar et de confitures, l’on plaça au milieu de la table un grand bol bleu rempli de soupe au lait. Chacun y puisa avec sa petite cuiller, faite d’écaille, et toutes les femmes semblaient manger avec beaucoup de plaisir. Puis on remplaça la soupe par d’autres plats. Il y en avait bien vingt qui se succédèrent un à un : poulet, viandes rôties, légumes, pilau. Chaque convive prenait avec ses doigts et ne manquait jamais* de les bien lécher ensuite. On servit de la crème à l’essence de rose, de l’eau à la fleur d’oranger; puis arriva un plat de saucisses, auquel succédèrent des crèmes, de la pâtisserie, des fruits de toute sorte. Mais ce qu’il y eut de meilleur, à mon avis, ce fut une crème épaisse et froide , avec du riz , et parfumée à l’essence de rose.

<« Tout le monde ayant fini, les autres femmes, qui avaient dîné hors de notre présence , vinrent nous rejoindre, et nous nous levâmes. Les esclaves nous présentèrent, à genoux, de grandes cuvettes d’argent, avec des boules de savon parfumé, et nous nous frottâmes les mains, tandis qu’elles versaient dessus de l’eau chaude avec des aiguières d’argent. L’on servit le café ; la gaieté et la confusion devinrent générales : toutes ces femmes parlaient à la fois , les enfants faisaient de môme, et

l’on voyait circuler dans la pièce trois chats angoras : un noir, un gris et un blanc. »

A cette époque, l’intérieur des harems ne différait guère de ce qu’il était un siècle et demi auparavant, du temps de lady Montague. La réforme ne faisait que de naître; elle n’avait apporté encore aucune modification ni dans le costume ni dans le genre de vie habituel des femmes turques. Mais cette année , aux fêtes du mariage d’Ali- Ghalib pacha avec la fille du sultan, divers changements , indices d’une prochaine révolution dans la toilette et dans les mœurs, se sont laissé apercevoir. Parmi les femmes des pachas invitées aux noces de la sultane, on en remarqua un certain nombre qui avaient des corsets et portaient des gants sous leurs bagues ; d’autres avaient fait tailler en pointe, à l’européenne , le corsage en forme de spencer qui se place pardessus l’antari , et de plus ce corsage était collant ; d’autres , enfin , étaient coiffées à la Sévigné, et avaient remplacé la ceinture de cachemire roulé par un large ruban « la franque , fermé sur le devant par un gros nœud.

En Turquie, où les habitudes intérieures sont si tenaces, ces innovations, futiles en apparence, ont plus de portée qu’on ne se l'imagine.

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Les femmes à l’extérieur. — Promenades. — Arabas. — Superstitions.—Absence de vie intellectuelle. — Intrigues et aventures romanesques rares; pourquoi? — Le muezzin gardien des mœurs. — Aventure d’un jeune Grec. — Souvenirs personnels. — Mystification d’un capitaine napolitain. — Que rien ne ressemble plus à une femme turque qu'une femme arménienne. — Question de l’émancipation des femmes. — Conversation avec Méhémet efendi. — Je suis introduit dans son harem.

Parmi les importations européennes à l’usage des harems, il faut compter la calèche fermée ou découverte , sortie des ateliers de Vienne et de Paris. Fâcheuse innovation; et que cela est loin de valoir le gracieux et pittoresque araba, avec ses jalousies peintes ou dorées, ses décorations intérieures représentant des bouquets ou des corbeilles de fleurs mêlés de devises poétiques , sa tenture en berceau , revêtue d’un drap écarlate doublé de soie et orné de broderies et de franges, son attelage de bœufs superbement enharnachés comme au temps de nos rois fainéants, et, à l’intérieur, son essaim de femmes couchées sur des coussins avec leurs féredgès nuancés de diverses couleurs, qui les font ressembler à une corbeille de tulipes ! Que de fois, dans les premiers temps de mon séjour, je m’amusais à écouter de loin leur charmant caquetage, tandis qu’elles venaient lentement à notre rencontre

et nous jetaient en passant leurs rires moqueurs entrecoupés de paroles que nous ne comprenions pas! J’avoue que nos airs ébahis, notre costume étriqué , et surtout la vue du chapeau que l’un de nous tenait à la main, n’étaient pas faits pour leur donner une grande idée de notre personne. Mais, après tout , notre habit et notre coiffure, si affreux qu’ils soient, ne le sont pas plus que la redingote hongroise et le fez d’écarlate des maris de ces dames.

C’est une erreur de croire que les femmes, en Turquie, soient vouées à la séquestration, comme elles l’étaient dans la société antique ou même dans notre moyen âge. 11 y a loin, sous ce rapport, de la sévérité du harem à celle du gynécée ou du manoir féodal. Les rues de Constantinople sont remplies de femmes, les unes à pied, les autres en voiture, qui vont soit en visite , soit au bain , au bazar, à la promenade. Seulement vous ne rencontrez jamais ou presque jamais une femme seule, à moins qu’elle n’appartiénne aux dernières classes. Lorsque l’épouse d’un pacha, d’un efendi, sort pour aller à la promenade, le harem en masse l’accompagne. 11 ne reste à la maison que les servantes occupées des soins de l’intérieur. Le lieu du rendez-vous, qui varie suivant la saison et le jour de la semaine, est ordinairement un kiosque, un promontoire sur le bord de la mer, ou un site

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pittoresque près d’im des villages qui bordent les deux rives du Bosphore et qui forment la banlieue de Constantinople, tels que les Eaux-Douees d’Europe, Féner-Baghtché , Moda-Bournou, Buyuk- Déré, la Vallée du Grand-Seigneur. A la descente du eaïquë ou de l’araba, les serviteurs étendent par terre des tapis ou des nattes, sur lesquels la troupe s’assied en rond, la maîtresse et ses compagnes au centre du cercle, les esclaves noires et blanches à la circonférence : car en Orient l’on se promène assis. Les serviteurs et les esclaves mâles, s’il y en a, se tiennent debout ou accroupis à quelque distance, attentifs au moindre signe. Quant aux eunuques, l’espèce s’en est comme perdue en Turquie , et on ne les trouve plus guère que dans le harem du sultan ou des membres de la famille impériale.

Si c’est jour de bénich, et qu’il y ait une grande affluence de promeneurs , on étend devant le groupe, par surcroît de précaution, un treillage à hauteur d’appui, dans le genre de ceux qui garnissent extérieurement les fenêtres des maisons. Les harems sont ainsi campés à la suite les uns des autres. Des kavass , chargés de maintenir le bon ordre, parcourent les intervalles et tiennent les indiscrets à distance. Le kavass est le sergent de ville de Constantinople. Il a remplacé l’ancien bostandji, dont la seule apparition glaçait

jadis d’effroi les raïas grecs ou arméniens attardés le soir dans la rue. Mais son autorité s’exerce d’une manière plus douce , et ses injonctions, faites d’un ton paternel, sont presque toujours écoutées avec déférence. Un jour, aux Eaux-Douces d’Asie, comme je m’approchais de l’échelle pour remonter dans mon calque, une femme turque qui descen dait, du sien, soit hasard, soit coquetterie, laissa échapper les bords de son féredgè , qu’elle paraissait avoir grande peine à maintenir. Un kavass lui adressa quelques mots à demi-voix. Elle baissa aussitôt la tète avec humilité et ramena son manteau.

A quelques pas, sous un platane, un cahvèdji a établi son appareil ambulant, et fournit aux promeneurs d’excellent café à raison de vingt paras (onze centimes) la tasse, y compris le verre d’eau et le tchibouk obligés. Les vendeurs de cherbets, les chékerdjis, les joueurs d’instruments, les danseurs grecs ou arméniens, occupent le reste du terrain ou circulent à travers les groupes. Quelquefois des comédiens ambulants donnent des représentations : ce sont des espèces de scènes ou plutôt de dialogues improvisés, à la manière des commedie dell’ arte en Italie. Les femmes turques sont très-friandes de ces jeux, que les acteurs accompagnent de lazzi et de pantomimes dont le laisser-aller n’a rien de choquant pour leurs

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oreilles et leurs yeux accoutumés aux crudités de Karagueuz.

La représentation terminée, elles retournent à leurs passe-temps favoris : les unes se regardent dans de petits miroirs circulaires dont le fond est bordé de fils d’or et d’argent; les autres se teignent l’extrémité des ongles avec le henna; cellesci, pressant de leurs lèvres demi-closes le bouquin d’ambre d’une longue pipe de jasmin, immobiles, la tête légèrement inclinée, le regard comme perdu dans l’espace, savourent les douceurs du kèf.

Tel est le genre de vie habituel des femmes turques et arméniennes : car les usages des deux nations présentent, sous ce rapport, une grande analogie. C’est la même uniformité , la même succession régulière et monotone de travaux et de jours, le même vide et, partant, le même ennui, si l’ennui pouvait atteindre des êtres presque entièrement dépourvus d’idées, qui n’ont rien vu, rien lu, rien comparé, dont l’esprit ne franchit jamais le cercle étroit des appétits sensuels et des affections domestiques , et qui , ces besoins une fois satisfaits, vivent à la manière des plantes , d’air, de lumière et de soleil.

« Nous autres Européennes, me disait un jour une vieille dame Pérote, chez laquelle j’étais logé , nous sommes tentées de les plaindre. Ce sont elles

qui nous plaignent. A l’époque de l’ambassade du général Guilleminot1, fêtais très-liée avec sa femme. Elle me pria un jour de l’accompagner chez l’épouse de je ne sais plus quel pacha. Soit politesse, soit curiosité , celle-ci questionna assez longuement l’ambassadrice sur le genre de vie des femmes de notre pays, et c’était, à chaque réponse que je lui transmettais , des exclamations de surprise et d’affliction : « Vai ! vai ! ( hélas ! hélas ! ) Comment ! « chez toi les femmes doivent apporter une dot à « leur mari î Comment ! elles sont obligées de l’ai- « der dans ses travaux ! Elles cousent , elles bro- « dent, elles vendent dans les boutiques, elles « exercent des professions comme les femmes des « Iehoudi * ! Et si leur mari les néglige ou ne les « entretient pas suivant son rang, elles n’ont pas le « droit de demander la séparation ! Et tu dis « qu’elles peuvent supporter un pareil genre de « vie ! » Mme Guilleminot l’interrogeait à son tour : « Vous n’éprouvez donc nul désir de voyager, de « voir d’autres pays, d’autres mœurs ?

« — Non.

« — Mais que faites-vous pour passer le temps?

« — Bien.

« — Vous devez vous ennuyer?

1. Le général Guilleminot fut ambassadeur à Constantinople de 1824 à 1831.

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