Juifs
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« — Pourquoi?»
Depuis quarante ans qu’elle servait de guide et d’interprète aux ambassadrices et aux voyageuses de qualité dans leurs excursions à Stamboul, ma vieille hôtesse avait été initiée à tous les mystères des harems. J’aimais à la faire parler; elle s’y prêtait volontiers ; et , bien que son jargon turcogréco-italico-français ne fût pas toujours très-intelligible pour moi, j’appris ainsi beaucoup de particularités dont je n’eusse jamais été instruit sans elle.
Une fois, dans une de ces visites, elle remarqua une femme au maintien grave et sombre, aux traits contractés, qui se tenait à l’écart, impassible et roide comme un marbre. Elle lui avait vainement adressé la parole à plusieurs reprises, lorsque, les dames s’étant levées pour prendre congé, eette femme s’approcha d’elle en cachette, et, lui glissant au doigt un gros diamant, la supplia de lui procurer un coucou vivant. « Vous pensez bien, me dit mon interlocutrice, que je déclinai la proposition.
— Et pourquoi? C’est un goût bizarre, mais innocent.
— Innocent ! Savez-vous quel était son dessein ?
— Non.
— De plumer l’oiseau tout vivant, de l’éventrer et d’en cacher le soir les intestins sous l’oreiller de
quelqu’une de ses rivales, qui l’avait sans doute gravement offensée , afin de la faire mourir pendant la nuit.
— Et vous craigniez, lui dis-je en riant, de vous rendre complice d’un meurtre ?
— Peut-être, me répondit-elle d’un air sérieux. Plus d’une est morte ainsi, non par la vertu du maléfice, mais par l’effet de la peur. Vous ne sauriez vous imaginer à quel point la croyance à la magie, aux sortilèges , aux philtres , est répandue dans les harems. Il y a des philtres pour tous les usages, les uns qui font aimer, les autres qui font mourir, et il se conte là-dessus mille histoires merveilleuses ou terribles. Tous ces secrets sont déposés dans un livre unique qui se trouve, dit-on, au patriarcat arménien, renfermé et scellé dans un coffre. Celui qui possède ce livre peut, à son gré, se rendre invisible. Un jeune homme qui était parvenu, je ne sais comment, à s’en rendre possesseur, pénétrait, par son moyen, dans un des bains les plus fréquentés de Stamboul, à l’heure où il s’ouvrait pour les femmes1, et toutes se sentaient piquées et touchées par tout le corps sans qu’elles vissent personne. Le bain devint désert. Le
i . Certains établissements de bains sont particuliers à l’un ou à l’autre sexe ; les autres sont communs à tous les deux , mais à des heures différentes : le matin est pour les*femmes, le soir pour les hommes.
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patron , désespéré , fut obligé de s’adresser à un •derviche, qui dut faire je ne sais combien de conjurations pour forcer le génie malin à quitter la place. »
L’absence de vie intellectuelle qu’on remarque chez les femmes turques, les effets d’une éducation toute sensuelle, la contrainte même où elles vivent, sembleraient devoir développer chez elles un penchant à la galanterie et donner naissance à une foule d’intrigues et d’aventures romanesques. Bien de plus rare cependant, n’en déplaise aux faiseurs d’opéras comiques, et voici pourquoi.
J’ai dit quelle est la délicatesse scrupuleuse des Turcs dans leurs rapports avec le harem. Telle est l’idée de sainteté qu’ils attachent au mot même, que le proférer est un sacrilège. Aujourd’hui encore, chez les vieux Osmanlis, il est contraire aux règles de la bienséance de demander à quelqu’un des nouvelles de son harem ; eux-mêmes , dans les cas très-rares où ils sont obligés de désigner leurs femmes ou leurs filles, ne se servent que de périphrases ou d’expressions métaphoriques , et mettent une attention extrême à éviter le mot propre. Ainsi, lorsqu’un père viendra annoncer la naissance de sa fille , il dira : « Une voilée, une cachée m’a été donnée; un muçatir est entré sous mon toit. »» On trouve chez les anciens Grecs des traces de cette susceptibilité raftinée à l’endroit des fe»**
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mes. Parler d’elles, même pour les louer, était une sorte de flétrissure. «La femme vertueuse, dit Thucydide , est celle dont on ne parle ni en mal ni en bien. »
Comment pourrait-il venir à l’idée d’un Osmanli de courtiser une femme étrangère à son harem ? 11 évite même de regarder celles qu’il rencontre dans la rue. Melling, architecte de la sultane Khadidgé, sœur du sultan Sélim, à qui nous devons les belles planches du Voyage pittoresque de Constantinople et du Bosphore, raconte qu’il avait ses entrées libres dans le harem de cette princesse et qu’il s’entretenait avec ses femmes à visage découvert, tandis que les officiers du palais qui l’accompagnaient ne leur adressaient la parole que les yeux baissés ou en détournant la tête. « Voir, c’est avoir, » disaient-ils.
Que les femmes pensent là-dessus comme leurs maris et comme Thucydide, c’est une autre affaire. Beaucoup ne seraient pas fâchées que l’on parlât d’elles, même pour en dire du mal. Vertueuses à leur corps défendant, ce n’est pas la crainte du péché qui les retient, c’est l’occasion qui leur manque. Tout conspire d’ailleurs à préserver l’honneur des ménages : la sévérité de la loi, qui punit de mort la femme adultère et son complice, sans que celui-ci, s’il est Européen, puisse en aucun cas se réclamer de son ambassade ; la police
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urbaine, gardienne vigilante des bonnes mœurs ; la structure même des maisons, fermées aux regards comme aux entreprises du dehors. Là , point de jalousies donnant sur la rue, point de balcons à l’espagnole; de rares fenêtres à petits grillages; aucun jour d’une maison voisine ne domine les jardins où les femmes se promènent. Si les murs de clôture sont trop bas, on les exhausse au moyen de planches posées verticalement, qui transforment les jardins et les cours intérieures en véritables préaux. La question de la vertu des femmes devient ainsi une question d’édilité.
Encore oublié-je le muezzin, le muezzin qui, du haut du minaret dont il fait le tour cinq fois la journée pour annoncer la prière, plonge son regard dans toutes les habitations et les jardins environnants ! Pas de bosquet si sombre où sa vue ne pénètre , pas de secrète allée dont il ne sonde les mystères. Mais le muezzin est le vengeur et non le complice des désordres. Un jour, l’un deux aperçoit dans une maison du voisinage l’épouse d’un riche et puissant aga se glissant à la dérobée dans un kiosque où elle avait donné rendez-vous à un jeune Arménien, garçon boulanger. Incapable de maîtriser son indignation, il dénonce le sacrilège dont il est témoin, en mêlant à la formule de l’ezan l’anathème contre l’épouse infidèle et le ghiaour son complice. Voilà tout le quartier en émoi ! Les
voisins s’assemblent, les femmes crient, les chiens hurlent ; enfin les kavass font irruption dans la maison et livrent les deux amants à la justice du cadi.
Que l’on songe maintenant à la quantité de mosquées à un, à deux, à quatre minarets, qui s’élèvent sur tous les points de Stamboul, et que l’on me dise par quels moyens l’on peut espérer de tromper la surveillance de ces milliers d’ Argus en turban !
Un jeune Grec, un jour, l’échappa belle. J’avais lu son aventure dans Jouannin. Lorsque je fis sa rencontre à Smyrne, quelque trente ans s’étaient écoulés depuis celte époque, et il ne possédait plus ces formes d’Antinotts qui avaient captivé la belle Eminé. En revanche, il avait fait fortune, et, de simple apprenti bacal (garçon épicier) à Constantinople, il était devenu l’un des notables de sa ville natale et éphore de sa paroisse. Il frémissait encore au souvenir de cet épisode de sa jeunesse, et toutefois il aimait à en faire le récit. « Que voulezvous? disait-il; j’étais jeune, et Eminé était belle. Veuve à vingt ans d’un vieil Osmanli, elle habitait une maison en face de mon magasin. Elle passait ses journées à me regarder à travers les fentes de sa jalousie, pesant du riz et du caviar pour nos pratiques. Moi , je ne savais rien de tout cela, lorsqu’un jour je fus appelé chez elle, sous prétexte de régler un mémoire qu’elle m’avait fait demander, le pensais, suivant l’usage, avoir affaire à l’inten-
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liante de la maison, lorsque l’esclave qui m’avait ouvert la porte me dit que sa maîtresse elle-même voulait me parler. Cette dérogation aux règles de l’étiquette ne laissa pas que de me causer un certain trouble. Mais ce fut bien autre chose lorsqu’en entrant dans la chambre, au moment où je m’apprêtais à l’aborder avec le respect qui convient à un raïa vis-à-vis d’une noble musulmane, elle se jeta à mon cou, en écartant son voile, et m’appelant «mon lion, mon tigre1, » moi qui tremblais comme un renard pris au piège. Mon embarras la surprit d’abord, puis l’irrita, et je la vis porter la main à sa ceinture. Que vous dirai-je ? J’étais dans la même situation que Joseph ; mais ma Putiphar ne me menaçait pas d’appeler son mari, elle menaçait de me frapper de son poignard, si.... •>
11 y avait dans la manière dont le seigneur Dimitri prononçait ce « si » un accent de fatuité et de terreur, en même temps qu’un arrière-goût de volupté, impossibles à rendre.
« 11 s’écoula plusieurs semaines; à chaque nouvelle entrevue, Eminé me témoignait une plus grande tendresse, et je commençais à ne plus trembler autant de mon bonheur, lorsqu’un jour, comme je sortais de chez elle, je vis mon magasin rempli de janissaires. Je crus que tout était décou-