Journal de Constantinople du l,r février
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en 1798, aucun ambassadeur n’avait visité autrement qu’en curieux le redoutable château des Sept- Tours'. La Porte, de son côté, tint loyalement ses engagements, et, en servant de contre-poids au dehors à la puissance croissante de l’Autriche, elle aida puissamment au maintien de l’équilibre en Europe, et mérita l’assistance qui lui est prêtée aujourd’hui en vue de la conservation de ce même équilibre.
En 1535, à l’époque où furent concédées les premières capitulations, la colline dePéra, couverte de figuiers et de vignobles , ne comptait que quelques masures et un petit nombre de maisons de plaisance , possédées la plupart par des Grecs. Devenue, par autorisation spéciale de la Porte, la résidence de l’ambassadeur du roi de France et des Francs qui s’y établirent sous sa protection, elle commença à se peupler , mais lentement , et pendant plus d’un demi-siècle encore on voit les successeurs de Jean de Laforest* dater leurs lettres el leurs dépêches officielles des « vignes de Péra. »
Ce qui distinguait les capitulations des traités ordinaires qui règlent les rapports internationaux ,
1 . Autrefois les Turcs étaient dans l’habitude de faire précéder chaque déclaration de guerre de l’emprisonnement dans le château des Sept-Tours du ministre et des employés de sa légation.
2. Jean de Laforest fut le premier ambassadeur de France qui résida en cette qualité près de la Porte ottomane (1534).
c’était , d’une part , l’absence de toute réciprocité ; de l’autre, l’autonomie concédée aux étrangers sur le sol ottoman. Encore à présent les Français résidant au Levant ne relèvent point d’une autre autorité que de l’autorité française ; ils n’ont à répondre de leurs actes (sauf dans deux ou trois cas spécifiés) que devant les tribunaux français, et Us ne peuvent être expulsés du territoire ottoman que du consentement et avec la participation de la légation française.
Ce privilège exorbitant, d’où découle ce qu’on appelle Y imperium in imperio, s’étendit successivement à tous les États qui conclurent des traités d’amitié et de commerce avec la Porte, en sorte qu’ aujourd’hui Péra n’est plus la Turquie, c’est la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie, la Hollande, l’Espagne, etc., avec le palais de leurs ambassades pour capitales.
Les mêmes capitulations concédaient aux ambassadeurs et aux agents français la faculté de délivrer aux raïas de la Porte employés à leur service des bérats, ou diplômes, qui leur conféraient les mêmes droits et les mêmes privilèges qu’à nos nationaux. Un grand nombre de Grecs et d’Àrméniens quittèrent Stamboul pour Péra ; et devenus riches à l’ombre de cette protection, ils acquirent du fruit de leurs économies de vastes terrains où ils élevèrent d’abord de modestes maisons
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en bois, puis des palais en pierre. En même temps, les étrangers de toutes les contrées de l’Europe affluèrent en Turquie , les uns attirés par le commerce , les autres chassés de leur pays par le mauvais état de leurs affaires ou par le hasard des révolutions, et Péra devint insensiblement, comme la rue Franque à Smyrne, une ville exclusivement européenne, où se confondirent toutes les religions, tous les idiomes, tous les vices et toutes les misères.
La Porte des sultans était bien véritablement dans ces temps « le refuge du monde. « Les malheureux que l’Europe rejetait de son sein comme hérétiques, devenus les hôtes du padichah, jouissaient, à l’ombre de l 'aman, de la liberté et de la sécurité que leur refusait leur propre patrie ; la même protection était étendue à tous les cultes , et l’Occident, qui traitait les Turcs de barbares, recevait d’eux des leçons de tolérance et d’humanité. « Chose étrange! dit un grave écrivain de xvr siècle, que chez des barbares , dans cet immense égout d’une ville immense, on n’entende parler ni de meurtre ni de violence ; que les droits de chacun soient également garantis; que tous les malheureux trouvent un abri sûr et que la justice soit rendue à tout le inonde, aux petits comme aux grands, aux chrétiens comme aux infidèles1. »
I « Mirum est inter barbares, tu tanta tantæ urbis colluvia.
Pendant un siècle encore la Turquie, alors à l’apogée de sa puissance, put se montrer généreuse avec impunité ; les abus vinrent avec le déclin de cette puissance.
L’asile ouvert au commerce et à l’industrie des nations devint un repaire où tout ce qu’il y avait d’aventuriers , de gens sans aveu , se donnait rendez-vous : c’était la sentine et l’exutoire de l’Europe. En 1818, il circulait à Péra et à Galata une chanson italienne avec ce refrain :
Pera, Pera,
Dei scellerati il nido.
Ces malfaiteurs étaient la plupart des Maltais et «les Ioniens, dont la qualité nouvelle de sujets ou de protégés britanniques avait accru l’audace. Les autres, Croates et Dalmates, Lazes et riverains de la mer Noire, se réclamaient de l’Autriche et de la Russie. La France fournit aussi son contingent, et lorsque, quinze années plus tard (1833), le duc de Broglie, alors ministre des affaires étrangères, eut abrogé l’article des anciennes ordonnances en vertu duquel tout sujet français qui allait s’établir dans le Levant devait fournir un cautionnement
« nullam cædem audiri , vim injustam non ferri , jus cuique « tribui. Omnes miseri ibi tutissime latent, omnibusque, tam in- « fimis quain sumrnis , tam christianis quam infidelibus, justitia « administratur. »( Crusii Turco-Gmcia, p. 487.)
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et un certificat (le la chambre de commerce de Marseille 1 , et eut remplacé les droits de consulat par un simple impôt de dix francs, prix d’un passe-port, les Échelles se virent infestées par une multitude de repris de justice et d’aventuriers que les capitulations protégeaient, môme dans leurs méfaits, contre la vindicte locale.
La population de Péra est évaluée à vingt-huit ou trente mille individus , dont la moitié environ se compose d’Européens. On y comptait, en 1849, six mille Hellènes, mille Maltais et Ioniens, seize cents Autrichiens, onze cents Français, mille Russes, six cent cinquante Persans ; le reste était un mélange de Siciliens, de Sardes, de Toscans, d’Anglais, de Belges, de Hollandais, de Prussiens, d’Espagnols , de Danois , d’Américains , etc.
Cette courte digression historique et statistique était nécessaire pour bien faire comprendre au lecteur ce qui nous reste à dire de Péra et de ses habitants.
1. L’après l’ordonnance de 1781 , cette condition n’était pas exigible des artisans ni des sujets français non commerçants ; mais ceux-ci ne pouvaient séjourner dans le Levant qu’autant qu’ils justifiaient de leurs moyens d’existence et étaient cautionnés par deux négociants établis dans les Echelles.
Fréquence des incendies à Péra. — Cherté des loyers et des vivres. — Curiosités. — Coup d’œil sur la société. — Diplomates et négociants. — Ambassadeurs de France. — Lord de Redcliffe et l’ambassade d’Angleterre. — Le comte de Stürmer et l’internonciature d’Autriche. — M. de Titoff. — La drogmanerie ancienne et nouvelle.— Une soirée dans un salon pérote.— Ancienne école des Jeunes de langues. — Constitution de la nation française à Péra. — Députés et tribunaux de la nation. —Corps des négociants français. — Galata. — Le café Mimich. — L’hiver à Péra. — Etiquette et ennui. — Spectacle, bals, soirées. — Éducation et genre de vie habituel des dames pérotes. — Alexandre Dumas et Fénelon.- — Absence de vie intellectuelle. — Confusion des langages. — Métamorphose d’un cuisinier en maître de langues. — Entretien en style macaronique. — La villégiature. — Thérapia et Buyukdéré. — Les îles des Princes.
L’habitant de Péra qui quitte sa maison pour aller passer une semaine à la campagne n’est jamais assuré de la retrouver au retour : il y a pour le moins une chance sur cent qu’elle ait été détruite par l’incendie. Si l’absence a duré une ou plusieurs années, ce n’est pas seulement sa maison qu’il courra le risque de ne plus retrouver , mais la rue, le quartier où il habitait. Mettez des lustres à la place des années, et la ville elle-même aura disparu pour faire place à une ville nouvelle bâtie sur l’emplacement et le modèle de l’ancienne.
*« Les flots passent , les pierres restent , » dit un
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proverbe moldave ; mais ici les pierres ne restent pas, par la raison que tout, excepté les mosquées, les palais des ambassades et quelques maisons de riches particuliers, est construit en bois.
De là la cherté extrême des loyers. Une chambre meublée dans la grande rue de Péra, — meublée à la turque, avec l’adjonction d’un lit, d’une table et de quelques chaises, mais sans cheminée, — coûte plus cher qu’un appartement de deux ou trois pièces dans le meilleur hôtel du boulevard des Italiens. La durée moyenne d’un immeuble étant calculée à trois années, quatre au plus, le propriétaire se rattrape, et même au delà, sur le prix de la location. Exemple : une maison coûte de construction, y compris l’achat du terrain, quatre-vingt mille piastres; elle est affermée quinze ou seize mille piastres; au bout de cinq ans, le propriétaire est remboursé de son capital. Vienne maintenant un incendie, il ne s’en chagrinera pas autrement; le terrain vaut à lui seul cent mille piastres, et avec le surplus il bâtit une autre maison.
De cette manière il n’y a de lésé que le locataire, qui afferme seize mille piastres un immeuble qui en vaut quatre-vingt mille. Mais ce prix n’a rien d’exorbitant à Constantinople, où le taux ordinaire de l’argent est de quinze à dix-huit pour cent. Dans certaines villes de l’intérieur, et en Moldo-Valachie, il s’élève jusqu’à vingt pour cent.
Quant à l'élévation graduelle du prix des terrains, elle s’explique par l’affluence croissante des étrangers à Péra , comparée au peu d’étendue du faubourg. En effet , Péra, c’est-à-dire la ville franque, ne se compose, à proprement parler , que d’une longue me, qui suit tout le sommet du plateau depuis Galata jusqu’au Grand-Champ des Morts, et à laquelle viennent aboutir plusieurs petites rues transversales qui descendent par des pentes assez roides, les unes vers Topkhanè et Galata, les autres vers Kacim-Pacha et Tatavla. Au delà de cette limite commencent les quartiers turcs , où les Européens ne peuvent ni construire de maisons ni même résider, à moins d’une autorisation spéciale de la Porte. Ici le pic 1 de terrain, qui se vend à Péra mille et douze cents piastres, ne coûte pas plus de quinze à vingt piastres. Il y a trois ans, le sultan tit don au docteur Spitzer de terrains vagues situés dans la rue qui monte de Topkhanè au koulouk * de Péra, en lui accordant la faculté d’y construire des maisons pour les Européens. La valeur de ces terrains est presque centuplée aujourd’hui.
La cherté de la vie matérielle s’est accrue en proportion. Il est impossible de dîner convenablement à l’européenne, à moins de trente ou trente-cinq piastres. Mais si l’on est homme à se contenter d’un