‹ La Turquie actuelleChapitre 76 sur 91 · Le village du Jardin · texte numérisé non relu

Le village du Jardin

d’Espagne et de Belgique ont leurs palais d’été à Buyukdéré. Le palais de Russie, avec ses superbes jardins, domine tous les autres. C’est de cette résidence qu’est datée la dernière note que le prince Menschikoff adressa, la veille de son départ (5 mai 1853), à la Sublime Porte.

Devant le palais de Russie s’étend un assez beau quai , bordé de dalles. Ce quai est le rendez-vous ordinaire de la fashion. On s’y promène le soir, en gants jaunes et en bottes vernies, au clair de la lune; et quelle lune! Est-ce bien la même que celle qui éclaire nos froids climats ?

Ceci me rappelle un mot d’une dame pérote. Je ne sais qui, parmi les assistants, avait remis sur le tapis l’éternelle comparaison du Bosphore et de la baie de Naples : « Il manque ici un mont Vésuve, dit un Italien.

— C’est possible, répliqua la dame ; mais avezvous dans votre pays une lune aussi grosse que celle-ci? »

La population de Buyukdéré , pendant Fété , est composée en ' grande partie d’Européens et d’ Arméniens; principalement d’Arméniens catholiques. Les Grecs préfèrent Thérapia et les îles des Princes.

Les îles des Princes sont un groupe de pittoresques écueils -placés à l’entrée de la Propontide, comme pour servir de cadre à ce tableau gran-

PÉRA

dioSe que Byron ne pouvait se lasser d’admirer et « qui charma la charmante » milady Montagne'.

Séparées entre elles par des passes d’un demimille à deux milles de largeur, distantes d’une lieue à peine du littoral de l’Asie , ces îles présentent, par la manière dont elles sont groupées, la forme d’un croissant dont la concavité regarde Stamboul. Quatre seulement sont habitées : Prôti , Antigoni, Khalki et Prinkipo ( File de la Princesse ). Cette dernière , appelée par les Turcs Bnïuk Ada (la grande lie), a donné son nom au groupe entier.

Ces îles jouirent d’une grande célébrité du temps du Bas-Empire. Leurs monastères , qui ne le cédaient pas en réputation à ceux de l’Athos, servaient de retraite aux patriarches déposés, aux impératrices malheureuses, aux princes disgraciés de la famille impériale. Plusieurs y furent enterrés. Aujourd’hui , la plupart de ces monastères tombent en ruines; les autres sont abandonnés. L’un d’eux, le monastère de Saint-Georges, à Prinkipo , a été transformé en hospice pour les aliénés.

Ce qui frappe surtout aux îles des Princes , c’est l’absence complète de population turque. Les habitants sont tous Grecs, et vivent, qui de la pêche

l . The very view

Which charm’d the charming Mary Montagu.

(Byron, Don Juan.)

46i LA TURQUIE ACTUELLE.

(les îles fournissent d’excellents rougets fort estimés des gourmets de Péra), qui de la culture du sol, qui du revenu de leurs barques, avec lesquelles ils transportent à Constantinople les denrées et les produits de l’île.

Cette séparation remonte à un temps fort éloigné. Le petit nombre de Turcs qui s’établirent dans les îles après la conquête, pêle-mêle avec les Grecs, ne tardèrent pas à fuir un séjour que le voisinage leur rendait insupportable. L’Osmanli est ami du repos et du silence ; le Grec vit dans un état perpétuel d’agitation. Ils n’étaient entourés que d’objets qui choquaient à la fois leurs yeux et leurs oreilles ; les maîtres superbes abandonnèrent la place à leurs esclaves, et se retirèrent sur la côte voisine de Cadi-Keui et de Kartal. « Que voulez-vous? disait un vieil efendi; il faut bien que le pourceau se vautre. » Ils se contentèrent d’établir dans chaque île un aga pour veiller au maintien de la police.

La vie des îles est la même que celle de l’Italie et des autres pays méridionaux. Pendant le jour, la plage est déserte. Les hommes sont à Galata ou à Constantinople pour leurs affaires; les femmes font la sieste, couchées sur leurs sofas, dans l’intérieur des maisons ; vous ne rencontrez dehors que des pêcheurs endormis dans leurs barques, ou des chiens étendus sur le sable; le mouvement, la

PÉRA

vie sont comme suspendus. Mais le soir, après l’arrivée des bateaux à vapeur de Galata, l’aspect change ; du séjour de la Belle au bois dormant on

se croirait transporté sur le Lido, un jour de carnaval.

Le Lido de Prinkipo s’appelle le Magyar (le Hongrois), eu commémoration du séjour d’un ancien envoyé de Hongrie. C’est une haute falaise, située à l’extrémité de l’ile , du côté qui regarde Stamboul, et d’où l’on découvre une vue magnifique. Mais la beauté du spectacle n’est pas ce qui charme l’essaim de promeneurs assis à cette heure devant les cafés qui bordent la falaise. Pendant que la lune monte doucement à l’horizon en argentant la surface du golfe, ces cafés s’illuminent de verres de couleur et de feux de Bengale ; des centaines de fusées se croisent dans l’air et répandent une affreuse odeur de soufre mêlée à celle des lampions placés au ras du sol; le bruit des conversations, les dialogues qui se croisent d’un café à l’autre, le retentissement des chansons bachiques, les sons aigus des instruments de musique, les cris des palicares dansant la romaîka1, produisent un vacarme infernal. Les confitures, le café, le vin, le raki circulent, et souvent l’orgie se prolonge jusqu’à la pointe du jour.

Page 1