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une ménagerie des bêtes d’une nouvelle espèce. « Je trouvai Madame sur un sofa, au fond de la chambre, avec deux de ses amies ; Monsieur se remuait dans ses babouches, offrant des tasses de café et des verres de sorbet. Les visiteurs entraient le chapeau à la main (M. Mac Farlane est Anglais, ne l’oublions pas), et, sans regarder ni à droite ni à gauche, ils allaient, avec l’air empesé de quelque noble Breton , se courber jusqu’à terre devant l’astre du sofa. Alors commençait une longue série de compliments dont le protocole était fixé depuis des siècles. Madame répondait de l’air le plus gracieux , avec un sourire plein de finesse ; la phrase qu’elle prononçait en cette occasion était consacrée par un usage immémorial ; on aurait dit le son monotone d’une cloche ou l’éternel refrain d’un orgue de Barbarie. « Monsieur, » répétait-elle à tout le monde, « vous nous faites beaucoup d’hon- « neur. « Comme les autres, je m’acquittai de la cérémonie ; en vain j’essayai de prolonger la conversation, je ne pus jamais obtenir autre chose qu’un « Monsieur, vous ôtes bien bon, » prononcé avec un charme impossible à décrire. Les femmes étaient assises dans le plus profond silence , les jambes croisées sur le divan ; on eût dit des idoles d’une pagode. Les hommes se promenaient dans l’appartement , en faisant tourner leurs chapeaux dans leurs doigts ; ils prenaient une tasse de café ,
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et, quand le temps fixé pour une visite d’étiquette était passé , ils courbaient encore leurs fronts devant la divinité du lieu , et puis ils disparaissaient1. »
L’école dite des Jeunes de langues, fondée en 1669, sous le ministère de Colbert, donna naissance à une nouvelle classe de drogmans qui finit par supplanter les interprètes indigènes. Les jeunes de langues étaient des élèves-interprètes qui, après avoir fait leurs premières études orientales en France, aux frais du gouvernement, étaient envoyés à Constantinople pour se perfectionner, sous la surveillance de l’ambassade , dans la pratique des langues, et passaient de là dans les Échelles en qualité de drogmans des consulats. L’école fut supprimée pendant l’ambassade du général Guilleminot. Peut-être n’avait-elle pas réalisé toutes les .espérances du fondateur ; néanmoins elle compta au nombre de ses élèves et de ses maîtres de savants orientalistes, qui furent en même temps l’honneur du drogmanat français. 11 suffira de rappeler les noms des Cardonne , des Petis de La Croix, des Danton , des Ducaurroy, et par-dessus tout celui du vénérable M. Ruffin, le « Nestor du Levant,» comme on l’appelait, qui fut trois fois chargé d’affaires de France à Constantinople, dans les circonstances les
l. Mac Farlane, Turkey in 1828 and 1829.
plus difficiles1. C’est, je crois, l’unique cas où il ait été dérogé à la règle qui établit une incompatibilité radicale entre les fonctions du drogmanat el celles de la diplomatie : disposition funeste autant qu’injuste, qui fut cause que quelques-uns de nos meilleurs interprètes quittèrent la carrière, tandis que d’autres passèrent au service de l’Autriche et de la Russie. Tels furent, entre autres, les frères Franchini.
Le commerce français est honorablement représenté à Péra par d’anciennes maisons , la plupart originaires de Marseille et du midi de la France, et qui vinrent s’établir en Turquie sous l’empire des anciennes ordonnances*. J’ai déjà dit quelle était la sévérité de ces ordonnances relativement aux établissements de commerce français dans les pays du Levant et de Barbarie. Outre l’obligation de justifier d’un certificat de la chambre de commerce de Marseille, visé el approuvé par le ministère, et de fournir un cautionnement qui variait de quarante à soixante mille livres, aucun négociant ne pouvait résider dans les Échelles plus de dix années ; de plus , il lui était interdit de s’y marier, et
1. Notamment en 1798, à l’époque de l’expédition française en Égypte.
2. Il convient de citer en première ligne MM. Antoine et Jacques Alléon, anciens directeurs de la banque ottomane, Durand, qui a été chargé de négocier le dernier emprunt turc, David et Jacques Glavany, Crépin, Arlaud, etc.
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celui môme qui était marié ne pouvait y conduire sa femme. Ces mesures restrictives étaient compensées par des attributions et des privilèges exceptionnels qui contribuèrent aussi à rehausser la considération et la dignité du corps. Deux des principaux négociants, sous les noms de premier et de deuxième députés, étaient et sont encore aujourd’hui les représentants officiels de la nation auprès de l’autorité française. Ces députés sont nommés à l’élection pour deux .ans; les autres composent le tribunal civil et correctionnel, séant à Constantinople, sous la présidence du chancelier de l’ambassade, et ressortissant à la cour impériale d’Aix, et concourent à la formation des tribunaux mixtes de commerce et de justice correctionnelle nouvellement institués en Turquie pour connaître de toutes les causes civiles et criminelles entre les sujets de la Porte et les Européens. Ces tribunaux sont composés de huit membres , dont «quatre ottomans, nommés par la Porte, et quatre Européens désignés à tour de rôle par les ambassades, d’après la liste des notables commerçants de chaque nation.
Les négociants ont leurs comptoirs et leurs magasins à Galata ; mais leur résidence ordinaire est à Péra. Vers quatre ou cinq heures du soir en hiver, l’été à six ou sept heures , vous les voyez remonter, les uns à pied, les autres à cheval, la rue longue et
étroite qui conduit de Gaiata au centre de Bey- Oghlou, en longeant le pied de l’ancien château bâti par les Génois, le petit champ des Morts, le tékiè des derviches tourneurs, le palais de la légation de Prusse et l’hôtel de la* chancellerie et de la poste russes. Quelques-uns s’arrêtent en passant devant un cahvenè attenant à la demeure des derviches et connu des Européens sous le nom de « café Munich, » du nom de l’Arménien son fondateur : c’est le Tortoni et la Petite-Bourse de Péra. Rentrés chez eux , ils soupent en famille ; le souper est suivi d’un kèf d’une demi-heure ou de trois quarts d’heure , et le reste de la soirée est donné aux plaisirs.
Ces plaisirs sont peu variés : en hiver, le théâtre trois fois par semaine; de loin en loin un dîner ou un bal offietel , où sont invitées seulement les sommités du négoce et de la banque , ainsi que les étrangers recommandés de passage à Constantinople, ou bien quelque soirée particulière" où le jeu remplace la conversation ; l’été , la promenade le soir au Grand-Champ , avec accompagnement de glaces et de chants hongrois ou tyroliens. Point de casins, comme àSmyrne, ni de cercles littéraires, ni de concerts et de bals de Société, pas même un simple cabinet de lecture. Péra, qui possède actuellement dix journaux ou recueils périodiques, dont quatre en langue française; Péra, que vingt lignes
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de bateaux à vapeur melteul en communication journalière avec tous les points de l’Europe et du globe; Péra, qui n’est plus qu’à six jours de la France et qui reçoit chaque semaine plusieurs centaines d’hôtes de tous les pays, est resté aussi étranger aux idées et à la vie morale de l’Occident qu’il y a vingt ans , quand il ne fallait pas moins de six semaines pour franchir la distance qui sépare Constantinople de Marseille ou de Gênes ; c’est le milieu le plus anlilittéraire , je pourrais dire le plus antisocial, que je connaisse.
Je préfère de beaucoup le séjour de Smyrne. Tous les officiers de notre marine qui ont fait partie de la station du Levant et que j’ai interrogés ont été de mon avis ; tous ont conservé le meilleur souvenir de l’hospitalité et de l’amabilité des Smyrniotes, tandis qu’ils avaient Péra en aversion.
Lorsque Lamartine visita Péra, en 1832, il y reçut cet accueil auquel il a partout droit de prétendre. De retour en France, il consacra quelques lignes de son Voyage à la réhabilitation des Pérotes : « En général, dit- il, la société franque de Constantinople, composée des officiers des ambassades, des consulats, des familles de drogmans et des négociants de diverses nations européennes, est très au-dessus de sa réputation. Constituée en petite ville, elle a les défauts des petites villes, le commérage et les jalouses tracasseries ; mais il y a de
la probité, de l'instruction , de l'élégance, une hospitalité gracieuse et cordiale pour les étrangers. On y est au courant de l’Europe comme à Vienne et à Paris ; il y a des hommes de mérite et des femmes de grâce et de hautes vertus. J’ai vu tel salon de Péra, de Thérapia et de Buyukdéré où l’on se serait cru dans un des salons les plus distingués de nos grandes villes d’Europe, si l’on n’avait jeté les yeux sur le Bosphore ou sur la Corne-d’Or, qui étincelaient aux pieds des jardins, entre les feuilles des arbres. »
Il avait contracté une dette de courtoisie : il s’acquitta en monnaie de poète.
Esprit de dénigrement à part, Péra offre peu de ressources à un étranger ; il y a dans ses salons quelques jolies femmes et quelques hommes d’esprit, puisqu’on les compte; mais la morgue et l’ostentation gâtent tout. On s’y plairait davantage si l’on mettait à vivre agréablement le soin que l’on apporte à faire marcher de pair l’étiquette et l’ennui.
Point de causerie possible. En vain vous voudrez parler voyages , musique, littérature; en fait de littérature , les Pérotes connaissent Alexandre Dumas et Fénelon. Encore, entendons-nous bien : ils connaissent Fénelon pour avoir fait le Télémaque , et ils connaissent le Télémaque pour avoir été le premier livre français qu’ils aient eu entre leurs mains.
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Télémaque est là-bas le livre classique par excellence : aussi a-t-il été traduit dans tous les idiomes du Levant. Le prince Wiasimski, attaché à l’ambassade de Russie, me montra un jour sur une page d’album le fameux début : « Calypso ne pouvait se consoler, etc., » traduit en dix-sept ou dixhuit langues, turque, arabe, persane, grecque, arménienne, kurde, géorgienne , russe , tatare, valaque , bulgare , albanaise , syrienne , chaldéenne, etc.
Ma vieille hôtesse avait retenu par cœur les plus beaux passages du livre , mais elle ne le lisait plus. Au contraire , elle lisait et relisait Alexandre Dumas. Les Mousquetaires et le Comte de Monte-Cristo faisaient fureur de mon temps à Péra; .deux éditions en grec moderne, publiées par livraisons, furent épuisées en moins de trois mois.
Péra est une vraie Babel : aussi tout ce qui n’est pas diplomate, ou négociant, ou médecin, est-il maître de langues. Le métier rapporte peu, mais il exige moins encore ; il ne demande ni préparation ni diplôme. Un jour j’arrivai dans une maison, maison des plus considérables , juste au tnoment où le maître de français des enfants prenait son chapeau pour sortir après avoir salué jusqu’à terre. La vue de cette figure me frappa d’une vague réminiscence. Je demandai qui il était; on me nomma M. N..., « de Paris. » CeM. N..., « de Paris, » avait
un accent auvergnat des plus prononcés. A quelques jours de là, je le rencontrai dans une ruê de Galata, pérorant avec deux ou trois autres individus dont le langage aussi accentué que le sien n’avait rien d’académique. Cette fois, je le reconnus tout d’abord : c’était l’ancien chef de cuisine d’un pyroscaphe autrichien sur lequel j’avais fait la traversée du Pirée à Constantinople. Je l’abordai. <
« Eh! signor cuoco , m’écriai-je, quel nouveau métier faites-vous donc?
— Peuh ! répondit-il en faisant la moue, chien de métier 1 J’étais fait pour autre chose; mais que voulez-vous? la nécessité.... Je dus quitter le bord à la suite d’une affaire ; j’étais sur le pavé; par bonheur, je trouvai à emprimter un habit, et je me poussai dans l’instruction. » ,
Quoique les dames de Péra affectent en société de ne parler que le français , leur langue ' favorite, celle qu’elles parlent le plus volontiers en petit comité , c’est le grec , qu’elles ont sucé à la mamelle Je ne leur en fais pas un réproche ; je ne sache rien de comparable au grec tel qu’on le parle à Athènes ou même au Phanar. Le français et l’italien sont bien loin de cette élégance , de cette souplesse , de
1 . Presque toutes les nourrices à Constantinople sont des Grec ques , originaires la plupart des îles de l’Archipel.
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cette harmonie ; mais il en est autrement du grec bâtard que l’on parle à Péra. Et notez, par surcroît, que ces dames ont la charmante habitude d’y coudre une quantité de mots français, turcs, italiens, dont le mélange produit le plus bizarre effet à l’oreille. Exemple : vous êtes à une table de vingt-etun ; votre voisine est distraite ; vous lui dites : « Jouez-vous, madame? » elle vous répond d’un ton plein de minauderie : « Non , egô passerà (moi je passerai ). » Autre exemple : j’étais en visite dans une maison ; les enfants jouaient à côté de nous et faisaient vacarme.
«« Koumatipiù ïavach, paidia, » dit en s’interrompant la maîtresse du logis ; puis , se tournant vers moi : « Pardon, » «ajouta-t-elle.
Cinq mots, quatre langues.
Koumati , en grec vulgaire, signifie << un peu, « più, « plus, >* est italien; ïavach est turc et signifie « doucement ; » paidia est un autre mot grec et signifie « enfants. » ’
De tout ceci je n’avais compris que deux mots , più et pardon ; mais les enfants entendirent parfaitement ce qu’on leur disait, et ils firent silence.
J’ai parlé de l’Opéra italien de Péra. On a essayé d’y introduire la comédie bourgeoise; mais on n’y a pas réussi. En revanche, un ancien viceconsul dans le Levant, M. Tancoigne, nous apprend qu’il y a quelque trente ans les petits jeux
de société faisaient fureur. Ces dames se jouaient des difficultés : l’une aimait son amant par o parce qu’il était honnête; l’autre, en jouant au corbillon, y eût mis volontiers une tarte à la crème; mais, ajoute le malin chroniqueur, c’était tout ce qu’elle avait de commun avec Agnès.
J’ai dit que la société de Péra comptait un petit nombre de gens d’esprit. M. D.... en était un; mais le plus souvent il se montrait taciturne en société, et réservait ses saillies les plus vives et les plus spirituelles pour les cercles intimes. «Que voulez-vous? nous disait-il ; je suis las, quand je m’approche d’une dame pour lui adresser une phrase de politesse , de m’entendre répéter cet éternel refrain : « Ne dites pas cela , vous voulez vous moquer de « moi. » C’est pourquoi je fais comme le prince de Ligne : je me repose1. »
Vers la fin d’avril ou au commencement de mai, toute la société franque, à l’exemple des ridjals et des riches particuliers de Stamboul, prend ses quartiers d’été , les ambassadeurs dans leurs résidences de Thérapia et de Buyukdéré , les Pérotes
1. Un jour que le prince de Ligne dînait chez Potemkin avec le prince Repnin, celui-ci lui dit : a Prince , on m’avait dit que vous aviez de l’esprit ; depuis trois mois je ne m’en suis pas aperçu. • A ces mots , le prince de Ligne , qui quittait si noblement, quand il le fallait, son air habituel de bonhomie, redressa son grand corps qu’il laissait toujours aller, et répondit : « Qui «st-ce qui serait en état de m’entendre ici? Je me repose. »
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dans les villages qui bordent le Bosphore et aux îles des Princes.
Thérppia, résidence d’été des représentants de France et d’Angleterre, est un joli village, aux maisons blanches , bâti en amphithéâtre le long de la rive droite du Bosphore. Situé à égale distance de Constantinople et de la mer Noire, il emprunte son nom de la salubrité de son air *. A deux milles plus loin , Buyukdéré tire le sien de la vallée aux bords de laquelle il est assis* et qui s’étend en profondeur depuis le bord de la mer jusqu’à l’aqueduc de Baghtchè - Keuï *, sur un espace d’un demi-mille environ. Une portion de la vallée est occupée par une grande prairie qui sert aux habitants de lieu de promenade. Dans cette prairie campa , dit-on , l’armée de Godefroy de Bouillon , et l’on y montre encore le fameux platane qui abrita la tente du chef des croisés.
C’est à Buyukdéré que le Bosphore présente la plus grqnde largeur. De l’autre côté du détroit apparaissent, dans la direction de Thérapia, Unkiar- Skelessi et le mont Géant, célèbres l’un dans l’histoire, l’autre dans la légende, Beycos et la vallée du Grand-Seigneur.
Les ministres de Russie , d’Autriche , de Prusse,