‹ La Turquie d'Asie; géographie administrative, statistique, descriptive et raisonnée de chaque province de l'Asie-Mineure;Chapitre 125 sur 144 · hab · texte numérisé non relu

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Il y a à Scutari 12,200 maisons, 3,000 boutiques, 1 béz4}stèn ou marché voûté, 15 quartiers principaux, 26 icharrhi ou marchés en plein air; 215 chambres de mmdfir (hôtes el voyageurs en mission) 13 bains publics {hammam) et 6 bains

sager » et qu'il lui a été donné parce que les Perses avaient établi à Chrysopolis la station principale des courriers qui portaient les ordres souverains dans toute l'Asie, institution qui fut conservée par les Romains et les Turcs ottomans. Le nom de Scutari pourrait venird'un corps de « scutarin qui fut créé avec celui des « sagittarii^^y (archers) par l'empereur Valens (364-378 ap. J.-C). Ce nom ne se trouve pas dans les auteurs anciens; plusieurs auteurs modernes en ont fait la remarque.

Xénophon (iio-3o5 av. J.-C.) rapporte que les Dix-Mille s'arrêtèrent à Chrysopolis pour y vendre leur butin. Le port de cette ville avait quelque importance vers cette époque, lorsque les Athéniens y entretenaient 30 trirèmes sous deux commandants. C'était, d'ailleurs, l'arsenal maritime des Chalcédoniens. Lors de la destruction de la ville de Chalcédoine, une partie du port de Scutari fut comblée ; une autre le fut sous les empereurs byzantins, et ce qui pouvait en rester encore disparut pour asseoir les fondations de Mihr ou Màh-djamisi et créer la belle place devant cette mosquée. Déjà, du temps de Strabon, né en 60 avant J.-C, l'importance du port de Chrysopolis était bien diminuée et ses murailles n'existaient plus, car il lui donne le nom de village. Cette ville acquit une nouvelle célébrité lors de la victoire remportée par Constantin le Grand, sur Lycinius qui fut fait prisonnier. Par la suite, devenue faubourg de Constantinople comme autrefois de Chalcédoine, Scutari reprit son ancien rang. Les successeurs de Constantin élevèrent des palais entourés de parcs, de grands jardins, de beaux vignobles à Chrysopolis et aux environs, et y séjournèrent souvent à cause de la pureté de l'air. Les Comnène et les Paléologue se plaisaient surtout à y résider ; un de ces palais était nommé Scutnrion; un autre, appelé Damalh (la génisse), était probablement voisin du monument de la femme de Charès, aujourd'hui Qez qoulé (vulgo : Tour de Léandre) plus haut cité. Outre la poste impériale créée par les Perses et améliorée par Auguste qui institua la corporation des veredani^ remplacée par celle des tatar sous les sultans ottomans, les souverains byzantins avaient établi une ligne télégraphique, correspondant la nuit au moyen

de feux allumés sur les points culmiDants. La première station était à Chrysopolis au sommet du mont Au xent (Boulgourïou) et la dernière à Koula^ dans le voisinage de Tarsous (Cilicie). A ces deux extrémités de la ligne étaient placées deux horloges semblables, et à chacune des douze heures se rapporlait une phrase telle que : « Les Arabes font des préparatifs de guerre », ou bien : « U ennemi vient de franchir la frontière » etc., etc., de sorte que, lorsqu'un de ces cas divers survenait, on en étail informé au palais impérial, directement rehé à la station du mont Auxent, d'après l'heure à laquelle étaient allumés les feux. Cette institution n'existait plus lors de la conquête ottomane, car Michel III, voyant, à la veille de courses importantes dans le cirque, le phare du palais annoncer une invasion des musulmans, avait fait détruire ces signaux pour ne plus être troublé dans ses plaisirs.

A padir de la prise de Constantinople par Mahomed II el- Fatih, la prospérité de Chrysopolis, dont le nom moderne de Sciitari subsista seul, modifié par la prononciation turque qui le changea en celui d'Us/cudar, ne cessa point de s'affermir. Tous les sultans voulurent y avoir des palais, parmi lesquels on en cite deux bâtis par le célèbre maître Sinân pour Suléimân-el' Qanouniy dont l'un à l'clièlèbi-baghtchêsi (le jardin du gentilhomme). Ils enrichirent Uskudar de belles mosquées, de bains, de fontaines, dotèrent son commerce, tout de transit, de nombreux et vastes han^ où vont se loger et entreposer leurs précieuses marchandises, les milliers de riches négociants qui viennent s'y rencontrer de toutes les contrées de l'Asie. Scutari, enfin, est le séjour de prédilection du grand commerce musulman, des hauts fonctionnaires civils et mihtaires, des officiers de l'armée impériale, des soldats d'élite de la garde du sultan. C'est aussi celui des élèves des écoles spéciales : médecine, marine, génie, beaux-arts, arts et métiers, etc. C'est le principal lieu de casernement des troupes réunies dans la capitale de l'empire. C'est encore, en quelque sorte, une ville réputée sainte, car les seigneurs de la cour et les citoyens les plus distingués se font inhumer de préférence dans ses cimetières,

qui font partie du continent privilégié où sont situées les villes de la Mecque, de Médine, de Damas et de Jérusalem.

Localités remarquables. — Beylerbey. — Le village de Beylerbey (prince des princes), Tune des échelles du Bosphore les plus fréquentées comme agréable but de promenade, est ornée d'une très-belle mosquée, de bains publics {hammam) de magasins et de nombreuses boutiques, fondations de Sultan Abd ul-Hamid P\ C'est de son règne (1774-1789) que date l'importance de celte localité, à peine connue auparavant par les jardins qu'y avait fait planter Sultan Mahmoud P' en 1734, et le kiosque de Chévk-âbâd qu'il avait fait construire près de là pour la sultane sa mère. Outre ces anciens monuments elles délicieuses prairies environnantes, on y remarque surtout aujourd'hui le beau palais de marbre blanc élevé par Sultan Mahmoud II et reconstruit entièrement par Sultan Abd ul-Aziz, ainsi que ses magnifiques jardins en terrasses, ses fontaines, ses bains et le vaste bassin situé sur la plus haute terrasse des jardins dont les eaux limpides occupent la superficie presque tout entière. Par une singuhère et bien royale fantaisie, le sullan Abd ul-Aziz avait chargé son sculpteur Messina, d'exécuter luimême et de commander à d'illustres statuaires, tels, par exemple, que Barye, des groupes d'animaux : lions, tigres, panthères, qu'il fit ensuite placer autour de cette belle nappe d'eau, debout sur la terre, sans piédestal, et que son peintre M. Masson, et des artistes fort distingués, appelés de France à cet effet, Tabar entre autres, durent peindre de couleurs naturelles.

C'est ce palais, aussi plein de charme que d'originalité et d'imprévu, qu'il donna, en 1869, pour résidence à Timpératrice Eugénie; et, depuis lors, il est assigné de même à la plupart des souverains et princes régnants de passage à Constantinople. On y admirait déjà, du temps de Sultan Mahmoud II, un superbe vase de vert antique et six grands miroirs d'une rare beauté. De nombreuses richesses artistiques ne cessent de s'y accumuler.

Beylerbey, selon le patriarche Constantius et la généralité

des archéologues, est le « dhevteros dhiskos » dont fait mention Denys de Byzance.

Stavros. — Entre Beylerbey et Komkoundjouk se trouve le village maritime de « Stavros » (la croix), ainsi nommé, d'après une ancienne tradition, parce que ce fut précisément là qu'en Fan 324, Constantin le Grand arbora Tétendard de la Croix, signe par lequel il fut vainqueur de Lycinius à Chrysopolis.

KousKOUNDJOUK. — L'échelIc la plus proche de Scutari est Kouskoundjouk, ainsi appelée du nom d'un célèbre dervich, Kouskoun-Baba, qui vivait du temps du sultan Mohammed II el-Fatih. Selon le patriarche Constantius, cette petite ville est l'ancienne « Chryso-kéramis » où l'empereur Justin et l'impératrice Sophie avaient fait bâtir une église couverte de tuiles dorées; mais d'autres savants prétendent qu'il se trompe et que celle église se trouvait à Tchènghèl-keuï^ où l'on a découvert une tuile semblable sur le toit de l'église moderne dédiée à Saint- Georges. De plus, disent-ils, Pierre Gyllius parle d'un fleuve de « Chryso-kéramu » qui coule en ce dernier endroit, mais qui se dessèche en été , et d'anciennes fondations qu'on peut reconnaître comme celles du palais impérial de Chryso-kéramis, converti par Justinien, en un magnifique monastère pour les femmes pénitentes.

Quoiqu'il en soit, Kouskoundjouk est un gros bourg qui ne manque pas d'importance et en acquiert davantage de jour en jour. Il commence à peu de distance au nord de Scutari, dans un vallon où viennent se rencontrer, au pied des collines, les cimetières Israélites de ces deux localités, que seuls ils séparent à l'est et qui se touchent du côté de l'ouest sur le Bosphore, à Eukuz'limâni^ échelle de débarquement indiquée, tantôt comme appartenant à Scutari, tantôt comme une dépendance de Kouskoundjouk et souvent aussi considérée comme indépendante. Ce petit port, où Denys de Byzance croit que lo, fille d'Imachus, métamorphosée en vache, se jeta dans la mer pour passer de l'autre côté du détroit, en Europe, et y mettre au monde Kéroès qui donna son nom à la Corne d'or, est bien plus probablement appelé Eukuz'limdni (port du bœuf) à cause des nombreux trou-

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peaux de bœufs qui viennent journellement y débarquer de Cabalach et de Béchiklach, qu'en souvenir du passage de la nymphe lo. On le nomme aussi Pacha-Umâni (port du pacha) parce que la sultane Kiya, femme du grand vézir Mélik Ahmed Pacha, y possédait jadis un palais.

La population de Kouskoundjouk, comprise dans le chiffre précité de celle du LV cercle municipal de la ville de Constanlinople, est de 7,624 hab., comme suit :

IIOMIIRS FKMME^ TOTAL

Musulmans 150 80 230 hab.

Grecs orthodoxe 585 500 1,085

Anuénieus grégoripus 1,509 1.200 2,709

Israélites 1,840 1,7(»0 3,600

Total. . . 4,084 3,540 7,624 hab.

On compte à Kouskoundjouk \ ,270 maisons. Celles des israélites qui forment le plus grand nombre des habitants, s'étendent sur le bord de la mer, dans le vallon et autour de la résidence du Khdkfidm-bachi ou grand-rabbin de Constantinople. Elles sont séparées entre elles par des jardins. Les maisons des arméniens et des grecs sont presque toutes au bord de la mer ou sur la colline à gauche; un certain nombre de châh-nichin^ sorte de balcons couverts, s'avancent même au-dessus de Feau. Un café, situé près du débarcadère, est dans ce cas ; la fanfare de la ville en a profité pour s'y installer. Le va-et-vient mouvementé des bateaux offre, en effet, aux musiciens un coup d'œil intéressant, tandis que les passagers, de leur côté, prennent peut-être un certain plaisir à être reçus en musique.

11 y a à Kouskoundjouk 2 synagogues; la communauté arménienne y a une église, snrp Kir/cor (Saint-Grégoire Tllluminaleur) ; et les grecs orthodoxes y possèdent également une église assez belle et élégamment décorée, dédiée à saint Pantaléon. On remarque dans cette église une image antique, peinte sur bois, rapportée de l'ancien couvent de Stavros; elle représente la Sainte Vierge avec l'Enfant Jésus.

On prétend que tous les Israélites de la Bithynie et du Bos-

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phore veulent se faire enterrer dans le cimetière de Kouskoundjouk, persuadés que ce terrain est uni à celui de Jérusalem.

Les écoles de cette petite ville figurent, plus haut, au tableau général des établissements scolaires du IX^ cercle, page 654.

Qez-Qoulèsi. — Qez-Qoulèsi, la Tour de la Fille ou de la Vierge, vulgairement et très improprement appelée la « Tour de Léandre », est située sur un îlot à 250 m. environ à Touest de Scutari. C'est actuellement un phare où résident deux gardiens préposés à son entretien. On y voit plusieurs citernes qui servent à emmagasiner le pétrole; mais, contrairement à ce qui en a été dit et écrit par quelques personnes mal informées, il n'y existe aucune source, aucun réservoir d'eau. L'eau que boivent les gardiens et qui leur sert à préparer leur nourriture, vient des fontaines de Saladjak, de Harem-iskèlèsi, de Sélimiyè où ils vont à tour de rôle s'en approvisionner dans des cruches.

Ij'îlot actuel était autrefois relié au continent asiatique, soit naturellement, soit par un môle écroulé, dont on croit voir encore les restes au fond de l'eau. Lorsque Charès, général des Athéniens, vint au secours des Byzantins contre Philippe, roi de Macédoine, il occupa Chrysopolis (Scutari) où sa femme Damalis, qui l'accompagnait, tomba malade et mourut. Charès lui fit ériger sur les brisants qu'il y avait alors à cet endroit, un mausolée soutenu par des colonnes et surmonté d'une génisse [damalis) en marbre, avec une inscription entièrement conservée par G. Codinus et qui constate ce fait tel qu'il est rapporté ici. On croit que l'original de cette inscription existe encore, encastré dans les pierres du soubassement intérieur de la tour actuelle, reconstruite successivement à la suite d'incendies par Ibrahim Pacha, vézir de Sultan Ahmed III et, en dernier lieu, par Sultan Mahmoud II sur l'emplacement et probablement avec le reste de la première tour bâtie par Manuel Comnène, fils de Calo-Jean (ii43-H80), pour la défense et la fermeture de la Corne d'or au moyen de chaînes barrant le passage.

Harem-iskèlèsi. — Harem-iskèlèsi, quartier de la ville actuelle de Scutari, est l'ancien faubourg du Chêne ou du Drys, jadis le plus brillant quartier de Chalcédoine, où Ruffin, ministre

favori de Théodose et d'Arcadius (335-395), possesseur d'immenses richesses, avait fail bâtir une splendide villa^ dont les colonnes de marbre précieux, Tor et les mosaïques, les somptueux appartements se miraient dans les eaux bleues du Bosphore, à son embouchure dans la Propontide. Celte villa, ce faubourg, avaient pris un tel accroissement que les écrivains du temps désignaient Ruffiniana comme une ville et un port de mer.

Harem -iskèlèsi, l'échelle du harem ou appartement des femmes (Yuvaixsîov) , ainsi nommée probablement parce qu'elle a servi successivement de débarcadère au gxjnécée du palais d'Ileradius Constantin, fils d'Héraclius Y\ et au harem du séraï de Mourad IV, tous deux bàlis en ce lieu avec une grande magnificence, est aujourd'hui déchue de toutes ses splendeurs. Toutefois, celle petite échelle, réduile à desservir deux fois par jour, malin et soir, les quartiers de l'extrême sud de Scutari et la caserne deSélimiyè, n'a rien à regretter du côté du pittoresque. Rien n'est plus joli, plus gracieux, que cette plage couverte de sable fin et de galets ronds sur laquelle il faut sauter en débarquant devant un élégant tèkkè^ bâti moitié en bois de cyprès, moitié en pierres blanches, à l'ombre d'un groupe de hauts platanes entremêlés de vieux chênes, derniers descendants peutêtre, du fameux chêne qui donna son nom au faubourg du Drys. Des maisons de bois, peintes en couleurs gaies, s'adossent à une falaise de moyenne hauteur qui s'étend en hémycicle autour du tèkkè. Tout à travers serpentent deux roules : l'une, carrossable, conduit au bourg de Sélimiyè, dont on voit, à peu de distance, se détacher sur le bleu du ciel, la grande mosquée impériale avec son dôme doré et les flèches aiguës de ses deux minarets; l'autre, assez raide, mais vite gravie, mène à la grande caserne de cavalerie en quelques minutes. En continuant cette route, on arrive au cimetière protestant, consacré aux soldats anglais morls durant la guerre de Crimée. Il* est situé entre la grande caserne de Sélimiyè, et Haïdar-Pacha, au bord de la mer surmontée d'une falaise d'environ 20 m. de hauteur. Au milieu du cimetière on a érigé un bel obélisque de granit supporté par quatre anges, ouvrage du sculpteur Marochelti.

Outre une majorité composée d'officiers de lous grades, de quelques sous-officiers el soldats, de médecins et pharmaciens militaires appartenant au personnel de la grande caserne et de Thôpital de Sélimiyè, on rencontre, matin et soir, sur les bateaux toujours bondés de Ilarem-iskèlèssi, beaucoup de passagers européens des deux sexes.

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