La Turquie en 1861
Deux villes dans le monde ont eu le privilège de fixer sans cesse l’attention des peuples : Rome et Constantinople ont été à toutes les époques et sont encore de nos jours les deux centres autour desquels la politique européenne gravite dans l’inconnu. Comment résoudre à la satisfaction commune la Question d’Italie et la Question d'Orient , ces deux nœuds gordiens faits pour désespérer la diplomatie , et que le glaive seul semble appelé à trancher ?
Etrange destinée que celle de Constantinople ! Sous ses trois noms différents, Byzance, Constantinople, Stamboul, elle résume les trois plus grandes époques de l’histoire politique et religieuse, trois civilisations qui sont venues briller et s’éteindre dans ses murs.
La merveilleuse situation géographique du terri-
toire qui compose l’empire ottoman l’a condamné depuis l’antiquité la plus reculée à être le champ clos des races européennes et asiatiques qui se disputent sa possession. De la ruine de Troie à la prise de Sébastopol, àSalamine, à Actium, à Lépante, c’est en Orient que se sont jouées les destinées du monde. Les empires s’écroulent, les siècles s’accumulent, le problème reste le même.
Démosthène (t) nous montre le peuple d’Athènes attendant les grains chargés sur les vaisseaux expédiés des ports du Bosphore, de l’Euxin, de la Propontide, comme la France et l’Angleterre attendent les céréales du Danube, de la mer Noire et des côtes de l’Asie Mineure. Autrefois la Perse, Lacédémone, Athènes, luttaient d’influence à Byzance, comme aujourd’hui la Russie , l’Angleterre et la France.
* Ces contrées, agitées depuis trente siècles parles ri-
valités politiques et les passions religieuses, théâtres des guerres les plus terribles et les plus sanglantes, autels expiatoires où l’ambition, la barbarie, la civilisation, ont été immolées tour à tour, où chaque génération a sacrifié ses hécatombes humaines, nous sont restées cependant plus inconnues que ne le sont de nos jours l’Amérique, l’Inde et l’Australie.
Au point de vue politique , la Turquie classée parmi les puissances, dont l’indépendance a été so-
(1) Discours contre iSeptimc.
lennellement proclamée de nouveau au Congrès de Paris, ne paraît plus avoir qu’une existence problèmatique que chaque événement remet en discussion. L’empire ottoman semble n’être qu’une combinaison artificielle de l’équilibre européen, dont le maintien ne dépend que de l’impuissance à s’en emparer où est chacun des Etats qui le convoitent, et de la crainte de se voir disputer par les autres cette opulente succession.
Au point de vue économique et commercial, la Turquie est complètement ignorée.
Les lois, les coutumes, la richesse agricole, les ressources minières et forestières, la vitalité de l’empire, sont à peine esquissées dans des relations de voyages , généralement peu dignes de foi , empreintes d’exagération et de partialité, émanant souvent de sources intéressées à déguiser la vérité. Dans les journaux , c’est encore bien pis ! La plupart des organes de la presse européenne ne publient que des correspondances trompeuses qui ne peuvent qu’induire en erreur les personnes qui cherchent à connaître la Turquie. Ces calomnies hebdomadaires que chaque courrier, par l’organe des journaux , distribue à l’Europe et au monde, augmentent la confusion, sèment la défiance, entretiennent l’inquiétude, et sur ces données fausses l’opinion publique discute la Question d’Orient, de laquelle dépend la paix du monde.
Lorsque j’ai visite l’Orient, en 1841 et 1842, j’étais trop jeune pour étudier complètement les hommes et les choses ; mais il m’était resté des impressions qui me portaient à repousser ces appréciations qui me paraissaient, à priori, basées sur l’ignorance ou inspirées par l’esprit de parti. Appelé à revenir en Turquie en 1860, j’ai recherché consciencieusement la vérité. Mes rapports fréquents avec les hommes les plus considérables du pays me rendaient la tâche facile. J’ai passé quinze années à voyager, comme marin et commerçant j’ai parcouru le monde entier; j’ai pris pendant trois ans une part active aux affaires politiques de mon pays en qualité de représentant du peuple : je crois réunir des conditions qui permettent de comparer et de juger.
J’ai lu presque tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et ces lectures ne m’ont rien appris: j’ai trouvé des auteurs qui, généralement, se copiaient les uns les autres, et je me suis demandé parfois si ces écrivains s’étaient donné la peine de visiter un seul point du pays qu’ils avaient la prétention de décrire. De l’histoire douteuse, des aventures romanesques, des récits légendaires, des scènes dramatiques arrangées de façon à amuser le lecteur, occupent la plus large place dans leurs ouvrages; mais combien rares sont les études sérieuses sur la politique, l’économie, le commerce, la production, les échanges internationaux,
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et principalement sur la richesse et la vitalité de l’empire ottoman , sur les progrès qu’il a accomplis, sur les réformes qui restent encore à réaliser, sur l’action civilisatrice qu’un gouvernement musulman , résidant à Constantinople , en contact incessant avec l’Europe, est appelé à exercer parmi les races asiatiques et africaines qui relèvent de lui ou que la communauté des idées religieuses lui rattache. Cependant c’est là ce que demande notre époque, ce qu’elle recherche avec avidité : car la politique la seule bonne, la seule vraie, la seule progressive, est celle qui tend à unir les peuples en fusionnant leurs intérêts matériels, en augmentant leur commerce réciproque qui, par le travail , leur donnera la tranquillité à l’intérieur, le bienêtre dans le présent , et leur permettra de regarder l’avenir avec sécurité.
« Être de son époque , conserver du passé tout ce « qu’il avait de bon , préparer l’avenir en dégageant « la marche de la civilisation des préjugés qui l’en- « travent ou des utopies qui le compromettent, voilà « comment nous léguerons à nos enfants des jours « calmes et prospères (1). »
La Turquie me parait être le pays dont la situation actuelle est le plus propre à développer en France cette politique, que l’on devrait nommer la po/i-
(1) Paroles de S. M. Napoléon 111 au Corps législatif, en réponse à l’Adresse. Moniteur du 21 mars 186t.
tique du travail, qui est destinée à remplacer les rivalités ambitieuses des peuples. C’est là ce qui m’a conduit à essayer de faire bien connaître l’empire ottoman. Mon œuvre est très incomplète, je le sais; à cet égard, aucune appréciation ne sera plus sévère que la mienne. Mais j’ai pour excuse la difficulté de réunir des documents authentiques à consulter, et souvent leur absence tolale. Malgré cela j’ose espérer que j’aurai réussi à prouver l’intérêt qu’a la France à soutenir la Turquie, à l’aider à surmonter les obstacles qu’elle rencontre, à lui rendre la force et la prospérité qui hâteront sa marche dans la voie de la civilisation et du progrès.
Je ne crains pas de dire que mon livre est un travail fait de bonne foi ; je l’ai écrit avec indépendance et conviction, après avoir impartialement recherché la vérité. Je n’appartiens à aucun gouvernement, à aucune coterie, à aucune école; j’ai le droit et la liberté de m’exprimer sans réticence ni arrière-pensée.
Mes assertions, mes appréciations, seront, je ne l’ignore pas, en opposition avec des systèmes préconçus, elles gêneront des tactiques patiemment préparées, elles heurteront des jalousies intéressées. Ames adversaires, si j’ai l’honneur d’en avoir, je réponds d’avance: Je n’ai articulé que des faits qui m’ont paru vrais, et je ne les ai jugés tels que preuves en mains. Contre des faits les discussions théoriques ne peuvent rien et ne prouvent rien. Ne raisonnez pas en vous
appuyant sur des suppositions ; analysez , vérifiez , contrôlez mes allégations; apportez des preuves contraires; si elles sont certaines, si vous démontrez que je me suis trompé, je serai le premier à reconnaître mon erreur et je vous remercierai de l’avoir signalée.
Paris, 31 mars 1861.
ÎO JU G2
CnAI’ITUE I.