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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Lorsque la Grèce, soulevée contre la Turquie, commença la lutte qui se termina par sa constitution en état indépendant, les sympathies de l’Europe chrétienne ne lui firent pas défaut. Le nouvel état a-t-il justifié les sacrifices que la France a chevaleresquement acceptés? Nous n’avons pas à l’examiner.

A cette époque, Chàteaubriand , dont la parole puissante ne restait jamais sans trouver de l’écho , dont l’opinion était presque une autorité, publia une note sur la Grèce.

Cette note eut un retentissement immense. L’avantpropos qui précède la deuxième édition nous montre l’auteur constatant que cette publication, faite alors qu’il était ministre, contribua beaucoup à fixer la ligne de conduite que les grands cabinets de l’Europe suivirent à l’égard de l’empire ottoman.

Chàteaubriand, ayant quitté le ministère, ne cessa pas de défendre la cause des Grecs. A l’Académie française, à la Chambre des pairs, ses discours poussaient le gouvernement français à l’intervention armée, pendant qu’à l’aide de la publicité il s’efforçait de généraliser cette tendance. Ces efforts ne restèrent pas infructueux. Le gouvernement et la nation eurent la même pensée, le même désir : rendre la Grèce indépendante. Ce résultat a été obtenu : la Grèce est devenue un royaume constitutionnel ; le peuple est hellène, le roi et la reine sont allemands.

Rappelons comment Chàteaubriand, nous devrions dire la France, jugeait alors l’empire ottoman, qui avait été déclaré partie intégrante de l’Europe au con'grès de Vienne.

« Pour la Turquie les gouvernements étrangers ne sont « que des gouvernements de fait; elle ne se comprend « pas elle-même autrement.

« Elle ne reconnaît point le droit politique de l’Eu- « rope, elle se gouverne d’après le Code de l’Asie; elle « ne fait, par exemple, aucune difficulté d’emprisonner « les ambassadeurs des peuples avec lesquels elle com- « mence des hostilités.

« Elle ne reconnaît pas notre droit des gens. Si le « voyageur qui parcourt son empire est protégé par les « mœurs , en général hospitalières , par les préceptes « charitables du Coran, il ne l’est pas par les lois.

« Dans les transactions commerciales, l’individu mu- « sulman est sincère, religieux observateur de ses proie près conventions ; le fisc est arbitraire et faux.

n Le droit de guerre chez les Turcs n’est point le droit

« de guerre chez les peuples chrétiens; il emporte la « mort dans la défense, l’esclavage dans la conquête.

« Le droit de souveraineté de la Porte ne peut être lé- « gitimement réclamé par elle que pour ses provinces « musulmanes. Dans ses provinces chrétiennes, là où « elle n’a plus de force, là elle a cessé de régner, car la k présence des Turcs parmi les chrétiens n’est pas l’éta— « blissement d’une société, mais une simple occupation « militaire (1). »

Voilà quelle est, d’après Chàteaubriand, la valeur morale de la Turquie. Combien de gens la jugent encore aujourd’hui d’après Chàteaubriand !

En 1833, une des gloires littéraires de la France, un écrivain qui, plus tard, devait gouverner notre pays en révolution, visita l’Orient ; une flotte russe était alors à l’ancre dans le Bosphore , et M. de Lamartine écrivait : « Les Russes, campés en Asie et à l’ancre sous nos « fenêtres, se retireront-ils? Pour moi, je n’en doute « pas. On n’est pas pressé de saisir une proie qui ne « peut échapper... Constantinople ne s’envolera pas, et « la nécessité y ramènera les Russes (2\

« Le sultan est reparti sur son léger brick à vapeur, « dont la colonne de fumée traînait sur la nier et s’est « évanouie en silence comme une ombre qui serait venue « assister à la ruine d’un empire...

« 11 y avait aussi quelque chose de profondément con- « solant pour la pensée du philosophe qui reconnaît la

(1) Chàteaubriand , Note sur la Grèce, Itinéraire de Paris à Jérusalem, p. 40. Paris, Firmin Didot, 1844.

(2) Lamartine, Voyage en Orient, t. II, p. 256, édition Gosselin, Furne et compagnie. Paris, Pagnerre, 1845.

« Providence et qui aime les hommes : c'était cette mar- « che du temps et des choses qui faisait tomber en dé- « bris un empire immense, obstacle à la civilisation de « la moitié de l’Orient, et qui ramenait pas à pas , vers « ces beaux pays, de3 races d’hommes moins usées, des « dominations plus humaines et des religions plus pro- « gressives (1).

« Les Grecs reviennent sous le nom et sous le costume « des Russes, et la Providence sait le jour où un dernier « assaut, donné par eux aux murs de Constantinople, « qui est aujourd’hui tout l’empire, couvrira de feu, de « fumée et de ruines cette ville resplendissante, qui dort « sous nos yeux son dernier sommeil (2). »

Voilà quelle est, d’après M. de Lamartine , la valeur politique de la Turquie. Combien de gens la jugent encore d’après M. de Lamartine; pensent que les Russes sont destinés à la gouverner, et qu’elle est un obstacle à la civilisation de la moitié de l’Orient !

Certains journaux, de nombreuses brochures, répètent chaque jour que la domination des Turcs en Europe est la honte de la civilisation chrétienne; que les Turcs ne sont que campés en Europe ; qu’il faut les refouler en Asie, etc.

Sans parler de la difficulté qu’il y aurait à rejeter en Asie la population musulmane établie en Europe, à refouler cette nationalité attachée au sol par quatre siècles d’occupation, ce qui, soit dit en passant, ne s’accorde ni avec la morale de l’Evangile que l’on invoque, ni avec

(t) Lamartine, Voyage en Orient, p. 286. (2) Lamartine, id., p. 218.

les principes qui régissent les sociétés modernes; considérant même la chose comme facile, nous n’hésitons pas à déclarer que ce serait une faute.

La Turquie n’est plus le peuple dont Chàteaubriand et M. de Lamartine traçaient le portrait que nous avons reproduit.

« On vous raconte qu’il y a aujourd’hui, sur le sol de « la Grèce antique , une nation où nul individu n’a de « volonté ni de propriété personnelle, où un seul homme <i dispose de tous les autres, qui s’abjurent tous devant <« lui ; il faut demander au narrateur si la population qu’il « prétend ainsi régie n’est point conquise, si l’homme « dont il parle n’est point le chef de ses vieux conqué- « rants, le représentant suprême de la conquête. Et si « par hasard on répond que ce peuple , loin d'avoir été « conquis, est conquérant lui-même; qu’il vit sur des « terres qu’il a usurpées , loin que ses terres l’aient été « par d’autres ; que l’homme sous lequel il plie en esclave « n’est point étranger à sa race ; que c’est au contraire « le descendant des chefs de guerre qui ont conduit ses « aïeux à la conquête; que, de plus, on ne trouve pas, « depuis la conquête , d’époque où ce chef se soit armé « contre sa propre nation et en ait subjugué une partie « avec l’aide et la force du reste... alors vous devez nier ■< le fait de l’esclavage , et soutenir a priori que la nation « dont on vous parle , que la nation turque, n’est point « privée de liberté.

u Le problème de la société turque n’a rien d’exeep- « tionnel ; il n’est pas autre que le problème de la société « franque conquérante de la Gaule, de la société saxonne u conquérante de la Bretagne , de toutes les petites so-

« ciétés germaniques conquérantes de l’Italie, de l’Espa- « gne et de FAfrique romaine. Les circonstances étant « les mêmes de part et d’autre , tout a dû être pareil , et « tout l’a été réellement. De même que les Franks dans « la Gaule, les Turcs dans la Grèce sont égaux, comme « conquérants, chacun pour leur part, du peuple qu’ils « possèdent en commun. Ils sont la race à qui l’épée n’a « point donné de maîtres; et ceux qu’ils agrègent à leur « race sont rendus à la liberté , comme ceux qui deve— « naient Francs sous les Franks. Le reste des vaincus, « désigné sans distinction de races par le nom commun « de rayas, est dans la même situation que cette foule « anonyme que les barbares, conquérants du midi de « l’Europe, appelaient au hasard serfs, hommes de peine, « hommes de puissance, colons , roturiers ou bourgeois. « Les rayas payent tous une capitation annuelle qu’on « nomme kharadge ; leur servitude n’est pas uniforme, < non plus que celle des vaincus du moyen âge. Une par- « tie est esclave domestique , une autre cultive pour les « maître^, une autre est chargée de redevances arbitrai- « res; une autre, plus favorisée, a conservé des magis- « trats de sa nation et de son culte ; elle est régie par « eux, et paye en commun les taxes de la conquête.

« Sur ces hommes dominent les hommes de la race « turque, qui se donnent le nom d 'Osmanlis, ou de fils « d’Osman: eux, ils ne sont point dominés; ils sont la « caste supérieure , et il n’y a point de castes parmi eux ; ,, tous peuvent également prétendre aux magistratures de « leur société. 11 n’y a qu’une seule exception en faveur « d’une famille où l’on prend invariablement les chefs « suprêmes de l’administration , parce qu’on croit cette

« famille héritière du premier législateur. Mais ce privi- « lége ne fait point que la liberté des Osmanlis s’anéan- « tisse devant celui que le sort ou le choix public ont « mis à la tête des affaires. Plusieurs chefs qui ont tenté « de violer la loi où sont enregistrés les droits de la na- « lion ont été victimes de leur ambitieuse entreprise ; et « l’usage, reprenant son empire quand la liberté s’était « vengée , a replacé imperturbablement sur le siège su- « préme , rendu vacant par la volonté populaire, un autre « descendant de la race ottomane, averti de ses devoirs « à venir par la destinée de son prédécesseur (1). »

La Turquie n’est hostile ni aux réformes, ni à la civilisation, ni aux progrès. Sa religion n’y est nullement opposée, elle s’y prête au contraire. « Depuis trente ans l’Orient « se transforme, il se rapproche de l’Occident, et la reli- « gion musulmane se prête elle-même à ce rapproche- « ment, en acceptant les réformes, qui en sont l’utile « avant-coureur (2). »

Des réformes profondes ont été accomplies. 11 en est encore beaucoup à accomplir: nous le reconnaissons, et nous nous réservons de les indiquer. Mais si la Turquie ne marche pas plus vite dans cette voie, la responsabilité

doit retomber bien plus sur les puissances, dont les politiques différentes arrêtent son essor, que sur elle, dont le bon vouloir n’est pas douteux.

Si la politique des grands cabinets était la même , si

elle n’avait en vue que le progrès , si le désintéresse-

(t) A. Thierry, Dix ans d'études historiques, seconde partie, J IV, Sur la véritable constitution de l'Empire ottoman.

(2) De Valmy, Réformes de l’empire ottoman , leur influence sur les progrès, la civilisation et le maintien de l’équilibre européen, p. 13.

ment remplaçait chez certains un désir de possession qui est d’autant plus impatient qu’ils sont obligés de le comprimer davantage, si l’indépendance de la Turquie, son existence, cessaient d’être mises en question pour et par les raisons les plus vulgaires, alors, livrée à elle-même, forte de l’appui de l’Europe , elle marcherait à pas de géant.

Nous sommes loin de considérer la domination des musulmans comme étant la honte de la civilisation chrétienne. Elle nous apparaît, au contraire, comme un bienfaitdelaProvidence. Enlesrendant possesseurs d’un vaste empire aux limites de l’Europe et de l’Asie, elle semble avoir voulu que cet empire devînt le propagateur de la lumière et du progrès. C'est l’empire ottoman qui seul peut faire pénétrer ces idées dans les provinces éloignées et chez les peuplades nomades. Plus l’empire ottoman verra son existence assurée en Europe, plus il sera fort, plus il imposera facilement sa volonté aux populations fanatiques qui reconnaissent sa loi. Mais ce n’est pas son unique mission : la main de Dieu l’a placé comme l’obstacle destiné à arrêter la marche de la domination russe vers l’Occident. La Roumélie, le Bosphore, que la F rance et l’Angleterre couvrent de leur protection, sont les digues sur lesquelles le flot russe se brise. Arrêté par elles , il reprend son cours vers l’Asie, où, comme la Turquie, la Russie a aussi une mission civilisatrice à remplir. Les faits démontrent chaque jour, depuis la guerre de Crimée, l’exactitude de cette appréciation. La ligne politique que la Russie suit actuellement en Chine, au Japon, les établissements militaires, les colonies qu’elle fonde en Mandchourie , dans la mer d’Okhotsk ,

aux Iles Kourilles , au Kamchatka , en sont la preuve évidente.

Si une puissance européenne remplaçait la domination ottomane à Constantinople, la marche de la civilisation serait arrêtée vers l'Orient, et l’Europe, le monde entier, entreraient dans une période de guerre où des torrents de sang n’engendreraient que des ruines.

« L’empire des Turcs est à présent dans le même de- « gré de faiblesse où était autrefois celui des Grecs ; mais « il subsistera longtemps encore : car, si quelque prince « mettait cet empire en péril en poursuivant ses con- « quêtes , les trois puissances commerçantes de l’Europe « connoissent trop leurs affaires pour n’en pas prendre « la défense sur-le-champ (1). »

Si les Turcs étaient expulsés de Constantinople, l’expansion de la civilisation , le maintien de la paix du monde, commanderaient peut-être de les y rappeler.

C’est ce que nous nous efforcerons de prouver. Puissent ces convictions, exprimées avec indépendance, sincérité, désintéressement, fruits d’études consciencieuses exemptes de préjugés faites sur les lieux, être partagées par nos lecteurs ! Nous serons largement satisfaits si elles contribuent à détruire les préventions injustes dont la Turquie, calomniée , mal connue, mal jugée, est trop souvent la victime.

Le commerce , surtout à l’époque actuelle , est le

(1) Montesquieu, Grandeuret décadence des Romains, chapitre XXIII.

Montesquieu en disant : Les trois puissances commerçantes de l'Europe, désignait la France, l'Angleterre et l’Italie : l'alliance de la France, de l'Angleterre et du Piémont est venue, après plus d'un siècle, lors de la guerre de Crimée, confirmer ses prévisions.

pionnier infatigable de la civilisation : c’est lui qui met les peuples en contact, qui multiplie leurs rapports, les rend tellement étroits qu’ils deviennent indissolubles. Le ballot de marchandises importe les idées en créant les besoins, en développant les goûts. Ce sera principalement au point de vue commercial que nous nous occuperons de la Turquie, que nous nous efforcerons de démontrer l’intérêt que son existence offre à la France, dans l’avenir. Mais, afin de faire bien apprécier cet intérêt et son importance, il est indispensable d’expliquer préalablement ce qu’est maintenant la Turquie. L’histoire et l’organisation actuelle, le passé et le présent comparés, nous montreront les progrès réalisés ainsique les réformes à apporter. Nos appréciations relatives à l’avenir seront les conséquences de cette comparaison.

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