‹ La Turquie en 1861Chapitre 19 sur 66 · SORTIES · texte numérisé non relu

SORTIES

Navires chargés.

Anglais

Étrangers

Navires sur lest.

Anglais

Étrangers

Total des sorties. .

Total des entrées et des sorties. . . .

Ce qui donne un tonnage moyen par navire do 249 tonneaux 84/100.

(Annual statement, etc., pages 388, 389,390, 391.)

L’extension de notre commerce est loin d’avoir atteint son maximum. L’empire ottoman offre à l’industrie française les débouchés les plus avantageux. Il est facile d’entretenir avec lui un mouvement d’échanges incessants et immenses. Ces échanges s’établiront d’une façon fructueuse et durable dès que le Gouvernement français, s’occupant résolûment de la question commerciale, aidera la Porte à reviser les traités et à mettre l’ordre à la place de la confusion législative qui règne et qui provient de l’intervention des chancelleries étrangères. La France, en agissant ainsi, aidera la Turquie à se relever, et rendra un service signalé à notre commerce.

La fréquence et la rapidité des services à vapeur postaux et commerciaux qui desservent le Levant ont provoqué l’accroissement du commerce de l’Europe avec la Turquie et ses dépendances. Ce commerce appartient, nous l’avons dit, aux négociants européens établis en Orient et aux Grecs et Arméniens sujets ottomans. Les négociants européens, conservant leur nationalité, aux termes des Capitulations, ne relèvent que de leurs chancelleries respectives. Ils ont trouvé , ils trouvent encore, par cette ancienne législation , une indépendance, une sécurité, qui sont devenues les desiderata des Levantins, surtout des chrétiens sujets ottomans. Ces Levantins cherchent à se placer sous cette législation , à profiter des immunités ou des privilèges qui , en droit, ne devraient appartenir qu’aux étrangers. Ces chrétiens ottomans, ayant souvent intérêt à conserver leur nationalité, s’efforcent d’obtenir d’un gouvernement étranger le titre de protégés. La France n’accorde pas facilement celte faveur, mais d’autres États n’apportent pas la même

réserve; on en citerait qui vont jusqu’à conférer la naturalisation sans exiger de résidence préalable. La nationalisation ou la protection ne sont souvent qu une question d’argent pour ces États, qui cherchent à multiplier les occasions d’intervenir dans les affaires de la Sublime-Porte , de procurer à leurs agents une importance qu’ils n’auraient pas si leur action était bornée à leurs nationaux. Tout sujet ottoman chrétien (on pourrait dire aussi musulman) trouve, quand il en a besoin , en faisant un voyage de quelques jours exigé par 1 accomplissement de certaines formalites, un État qui lui accorde la naturalisation immédiatement ; ou, sans quitter la Turquie, moyennant une somme d’argent, une ambassade, un consulat, une agence consulaire prête à le déclarer protégé.

Cette protection , qui a pu avoir sa raison d’être à d’autres époques, est devenue, par l’abus, l’arme de la mauvaise foi. Elle suscite constamment des conflits ; elle fait aboutir aux chancelleries les litiges qui surviennent entre le Gouvernement ottoman et ces protégés, qui ont le monopole des fournitures de l’État, de l’achat des douanes, des dîmes, etc. Alors une question commerciale devient presque une question politique : la chancellerie, saisie de l’afl'aire, la remet à ses drogmans, travaille à résoudre les difficultés , pendant que le protégé attend patiemment la rentrée de ses fonds. Grâce à cette influence , elle s’opère; le capital revient arrondi par de gros intérêts, et le protégé recommence , avec le Gouvernement ottoman , une affaire plus importante , destinée à se terminer de la même façon. Ces spéculations, très communes en Turquie, complètement en dehors des

échanges internationaux , ayant un caractère purement local, transforment les chancelleries en agences commerciales chargées gratuitement du contentieux de certaines maisons.

Parlons à présent du commerce international.

Le commerce avec le Levant a {four point de départ l’ouverture d’un crédit. Le négociant levantin se met en relations avec une maison de Marseille, par exemple; il lui demande l’ouverture d’un crédit déterminé. Il est fait usage de ce crédit de deux fuyons : soit par des lettres de change que le Levantin fournit sur Marseille , soit par des marchandises ; souvent les deux moyens sont mis en usage simultanément. La maison de Marseille est ainsi à découvert dès l’origine, ou par l’acceptation des lettres de change, ou par l’envoi des marchandises. 11 est convenu qu’elle sera couverte, à l’époque de l’échéance de ses acceptations ou de ses factures , par des marchandises expédiées en consignation, ou, à défaut, par des traites de commerce.

Ce mécanisme constitue le négociant français toujours créancier. Si on lui expédie des marchandises en consignation , le crédit est considéré comme soldé dès la remise du connaissement de l'envoi ù réaliser ; si on remet des traites de commerce , il est également considéré comme soldé par les remises, sauf bonne fin. Alors le négociant levantin recommence à en faire usage. Ce genre d’opérations, le seul possible avec le Levant, nous le reconnaissons, a occasionné, durant la crise commerciale de 1857-1858, des pertes énormes à la France, principalement à Marseille et à Lyon.

Nous avons dit que le commerce du Levant était fait en

très grande partie par les maisons grecques. Ces maisons ont abusé le commerce européen en jetant dans la circulation des effets de complaisance confectionnés pour battre monnaie. Nous allons exposer la combinaison qu’elles ont pratiquée au grand dommage du commerce français.

Des négociants grecs établis à Marseille avaient entrepris depuis quelques années des opérations d’importation et d’exportation sur une très vaste échelle. Ils avaient fondé des succursales à Beyrouth, àSalonique, à Constantinople, à Trieste, à Londres et à Manchester. Ces succursales avaient une raison sociale distincte; elles paraissaient avoir leur vie propre, leur capital indépendant. Elles étaient, en réalité, gérées par des commis, et ne possédaient aucun capital. Voici quel était le fonctionnement de ces maisons : qu’il s’agît d’importations ou d’exportations, le procédé était à peu près le même.

Une des maisons du Levant, supposons celle de Beyrouth, fournissait des traites sur la maison de Trieste ou sur les maisons d’Angleterre. Ces traites étaient à l’ordre de la maison de Marseille. On avait ainsi trois signatures : tireur du Levant, accepteur de Trieste ou d’Angleterre, endosseur de Marseille. L’endosseur négociait ces valeurs en banque, ouïes donnait en payement des marchandises expédiées. A l’échéance, l’accepteur fournissait à son tour de nouvelles traites sur une des maisons d’Europe, les négociait, ou les faisait négocier par une autre succursale, et, à l’aide de cette deuxième circulation, on avait les fonds qui servaient à payer le premier jeu de valeurs originaires du Levant. Pendant ce temps, les marchandise arrivaient à destination et étaient vendues.

Nous n’avons pas à mettre ici des noms propres ; mais, si c’était nécessaire, nous citerions une longue liste de maisons grecques, qui, sans compter les engagements de leurs succursales, avaient des échéances dont le chiffre dépassait mensuellement un million. La quantité de lettres de change que ces manœuvres avaient lancées dans la circulation était colossale.

Les maisons qui opéraient de cette façon, chacune pour son compte avec ses succursales, trouvant la négociation de ce papier de plus en plus difficile, sont arrivées à l’échanger entre elles, afin de lui donner, aux yeux des tiers, un caractère plus commercial, d’y ajouter, en apparence, une garantie nouvelle. Chaque opération d’escompte a représenté alors la création de traites d’une somme au moins doublée par l’échange ; ces traites portaient plusieurs signatures paraissant émaner de maisons distinctes, qui, en résumé, n’avaient aucun caractère sérieux.

Ces combinaisons ne pouvaient durer; la moindre perturbation commerciale devait les renverser. Lorsque la crise financière de 1 857 , l’élévation du taux de l’escompte, les inquiétudes que la situation faisait naître, ont rendu impossible la continuation de la négociation de ces valeurs, ces maisons ont toutes suspendu leurs payements. Elles ont croulé sous le poids de leurs échéances (1). Les maisons-mères s’arrêtant, les succursales ne pouvaient en effet que les imiter ; mais, avant de suspendre leurs

(t) La crise financière qui vient de commencer en janvier 1881 produit actuellement les mômes résultats à Marseille, à Paris, à Londres, etc.; chaque jour on apprend de nouvelles suspensions de payements.

payements, elles s’étaient efforcées de réaliser leurs ressources : les marchandises arrivées ou attendues avaient été vendues. Les offres incessantes avaient entraîné les cours, et le commerce général s’est trouvé engagé dans des pertes qui ont occasionné une débâcle générale. Les maisons dont nous parlons sont tombées en faillite, ou ont obtenu de leurs créanciers des concordats amiables à dix, quinze et vingt pour cent, tant en leur nom qu’au nom de leurs succursales. C’est alors que cette organisation artificielle a été connue (1).

Les traites impayées ont été renvoyées en Orient accompagnées de comptes de retour. On a vu alors les obligés, tireurs et endosseurs du Levant, se retranchant derrière leur titre de protégés , invoquer les fins de non-recevoir que suggérait la mauvaise foi, afin d’échapper au remboursement. Les chancelleries, les consulats , les agences consulaires, sont devenus des cabinets d’arbitrages où fonctionnaient parallèlement, pour la même affaire, les législations les plus variées en matière de commerce, et les négociants européens ont été réduits à accepter les liquidations ruineuses qui sont sorties de ce chaos.

L’Angleterre, dont le commerce avec le Levant était à peu près, comme chiffre, le même que celui de la France, a été proportionnellement moins frappée, parce qu’elle a su fonder en Orient, avec ses capitaux, de grands établissements de banque, tels que la Banque ottomane et la

(1) Par suite de la chute de ces maisons, le commerce de la France avec la Turquie, en 1838, a diminué do 21 p. 0/0, et le commerce avec l'Egypte de 42 p. 0/0. !l s'est relevé en 1830, et 1800 dépassera probablement le chiffre de 1857.

Banque d’Égypte, institutions financières puissantes, qui ont des sièges sociaux à Londres. Ces banques connaissaient l’existence de cette circulation; elles avaient prévenu leurs correspondants de se tenir en garde contre ces valeurs douteuses, et refusaient de les accepter à l’escompte. Leurs refus ont dirigé vers les portefeuilles français la plus grande partie de ces lettres de change. Quand la crise financière s’est produite, nous avons eu à supporter les pertes résultant non-seulement des opérations de la France avec le Levant, mais aussi des opérations que ces maisons avaient entreprises, en Angleterre, par l’achat de marchandises soldées avec le produit et la négociation de valeurs escomptées en France. Chez nous, la fortune est très divisée ; le commerce a des capitaux restreints, des ressources limitées; il n’est pas a supposer qu’il ose fonder en Turquie des établissements de banque qui sauvegarderaient ses intérêts ; mais il est cependant possible d’améliorer la situation, en employant un moyen pratique très simple.

La Banque de France, par son unité, ses succursales nombreuses, est le centre où aboutissent, presque en totalité, les effets de commerce. Si elle s’enquérait de la solvabilité personnelle des confectionneurs d’effets d’origine levantine; si elle refusait ù l’escompte, quelque solvable que soit le présentateur, les traites reconnues être de création douteuse, ses rigueurs et ses refus arriveraient ù supprimer promptement cette circulation qui se reproduit dès que les affaires reprennent. Notre mouvement commercial avec le Levant reposerait alors sur des opérations entreprises avec des ressources positives, en rapport avec la fortune réelle des négo-

cianls, tandis que, de' 1854 à 1858, on a eu surtout des opérations de jeu sur marchandises, effectuées par des joueurs incapables de payer leurs différences. Quand une crise financière nouvelle se produirait, bien des faillites se trouveraient prévenues.

En commerce, chacun est, jusqu’à un certain point, solidaire de son voisin : une maison qui suspend ses payements à la suite de spéculations aventureuses tentées sans argent, soldées avec le produit de la négociation de lettres de change de circulation , entraîne la chute de celles qui les ont escomptées ou reçues en payement de leurs marchandises ; les faillites se multiplient, et une cause particulière occasionne un désastre général. La chute des maisons grecques de Marseille et de leurs succursales de Londres, Manchester, Trieste, Constantinople, Salonique, Beyrouth, Alexandrie, etc., a été le signal des sinistres commerciaux qui ont frappé Marseille en 1857-58. Ces suspensions de payements ont provoqué la chute ou la ruine des négociants honorables sur lesquels, en définitive , les pertes sont retombées. Si ces valeurs de complaisance, que le tireur, l’accepteur, et quelquefois plusieurs endosseurs, étaient incapables de payer ou de rembourser, n’avaient pas existé , la place de Marseille aurait résisté à la crise financière aussi fortement que l’ont fait le Havre, Bordeaux et Nantes, dont les relations maritimes sont les mêmes, moins celles avec le Levant.

Nous n’avons exposé qu’une faible partie des difficultés qu’engendre la protection. On comprendra facilement combien l’intervention continuelle des chancelleries doit paraître gênante, blessante, au Gouvernement otto-

man. La Porte essaye de réformer cet état de choses; mais si elle reste livrée à ses propres forces , il lui sera impossible de mettre un terme à ces abus. Un seul État peut l’aider à accomplir cette réforme : c’est la France. La France a toujours considéré la protection comme une haute faveur ; elle l’a accordée lorsqu’elle lui a paru être méritée , et elle ne confère la naturalisation qu’après dix ans de résidence sur son territoire. Cette conduite l’autoriserait à exiger des autres États la même réserve ; mais cela ne suffirait pas. Il est devenu nécessaire que le Divan, fort de l’appui du Gouvernement français, obtienne des autres gouvernements la renonciation à ce droit de protection, qui , avec l’organisation actuelle de la Turquie, n’a plus sa raison d’être.

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