CONCLUSION
Les faits qui s’accomplissent depuis que nous avons commencé ces études sur la Turquie viennent justifier nos appréciations : un emprunt considérable a été conclu en France; on travaille activement à rétablir le crédit de l’empire ottoman; des réformes sérieuses sont apportées dans les finances, où le contrôle, la responsabilité, la publicité , paraissent devoir réellement exister prochainement; une commission composée de hauts fonctionnaires ottomans et étrangers a travaillé à la révision des traités de commerce dans le sens que nous avons indiqué , et les travaux de cette commission vont devenir les nouvelles conventions internationales qui régiront le commerce (1 ) ; la perception directe de l’impôt par l’État, et la suppression du système des fermages, etc., sont à l'étude ; enfin , de grandes réformes politiques et administratives vont être promulguées prochainement par S. M. le Sultan.
(t) Nous recevons de Constantinople, sous la date du A mars 1801, la copie du texte du traité de commerce qui vient d'être conclu entre la France et la Sublime-Porte. Le traité avec l'Angleterre est de même teneur. Voir Pièces justificatives, n° 17.
Quoi que puissent dire les détracteurs de l’empire ottoman et les correspondants salariés de certains journaux systématiquement hostiles, la Turquie progresse rapidement. L’Etat que l’empereur Nicolas I er appelait l’homme malade entre dans la période de la convalescence. Il y a sans doute beaucoup à faire encore avant que la situation soit prospère, avant que les choses aient repris leur état normal ; mais la force de vitalité est telle que le succès n’est pas douteux. Les tristes événements de Syrie, l’agitation religieuse de la Bulgarie, sont des questions locales qui auront par les voies diplomatiques une solution prochaine, qui ne peut que tendre à faciliter la marche générale de l’empire.
Ce sont des questions politiques que nous n’avons pas cru devoir examiner. Nous nous sommes renfermé dans le cadre commercial, qui nous paraît être celui qui permet de résoudre le mieux la question politique elle-même.
Nous nous sommes efforcé de présenter la situation actuelle de la Turquie sous son véritable aspect ; nous avons exposé l’organisation de l’empire dans son ensemble ; les finances, le commerce, l’agriculture, l’industrie, les moyens de communication, ont été tour à tour appréciés : la forme que nous avons adoptée et suivie pourrait nous dispenser de conclure. Les faits que nous avons cités parlent d’eux-mémes, leur analyse permet de déduire les conséquences et d’apprécier quelles sont les réformes, les améliorations, les modifications, qu’il est utile d’apporter. Nous résumerons les principales en peu de mots.
La Turquie n’est plus et ne sera désormais qu’un pays producteur de substances alimentaires et de matières pre-
mières végétales , animales ou minérales , nécessaires à l’Europe.
L’Europe achète dans le monde entier les marchandises que la Turquie, sa voisine, lui vendra à meilleur marché, à qualité égale, souvent supérieure, lorsque la production ottomane sera placée dans des conditions autres que celles qui l’ont régie jusqu’à ce jour.
Les Etats-Unis, l’Inde, l’Egypte, fournissent le coton; les peaux, les os et sabots de bétail viennent du Rio de la Plata ; les graines oléagineuses et le riz, de l’Inde ; les laines, de l’Australie ; les soies, de la Chine ; les céréales, les matières tinctoriales , les tabacs, les bois de construction, les minerais, etc., de tous les pays producteurs sans exception.
Nous avons vu que ces marchandises, qui, parleur variété , composent l’ensemble du commerce général de l’Europe avec les pays d’outre-mer, se trouvent en Turquie , où leur production peut atteindre des proportions immenses. Si ces marchandises sont fournies par les provinces ottomanes , elles arriveront sur les marchés grevées de moins de fr»is de transport , d’assurances , de risques, d’intérêt d’argent immobilisé. La proximité des lieux de production rendra les opérations moins aléatoires, plus fréquentes; l’Europe aura ainsi des matières premières à meilleur marché : caria Turquie, grâce à la fertilité de son sol, n’a à redouter, à conditions égales, aucun autre pays producteur.
Le commerce extérieur de la Turquie augmente dans son ensemble ; mais, quel que soit son accroissement, il reste très loin d’avoir l’importance qu’il est facile de lui donner.
Les pays manufacturiers, principalement ceux qui ont peu de colonies , doivent s’efforcer de s’approvisionner sur des marchés autres que ceux qui appartiennent à leurs concurrents en industrie. S’ils ont intérêt à rechercher des débouchés nouveaux pour leurs objets manufacturés , ils ont surtout intérêt à rechercher l’échange de ces objets contre les matières brutes dont ils ont besoin. Sous ce rapport, aucun peuple ne leur offre des avantages égaux à ceux que leur présente la population ottomane : elle ne livre' au commerce que des matières premières, et elle achète au dehors les produits de l’industrie nécessaires à sa consommation.
Tout ce qui tendra à accroître l’exportation ottomane aura pour effet d’accroître dans la même proportion l’importation étrangère ; elle grandira comme l’échange des matières brutes contre les objets fabriqués.
L’échange , c’est-à-dire l’exportation , n’augmente que tout autant que la production augmente elle-même, et la production ne progresse qu’en trouvant à vendre à des prix rémunérateurs. Est-il possible que la Turquie soutienne avantageusement la concurrence? A cet égard le doute n’est pas admissible. Ce qui lui manque, ce ne sont pas les débouchés : l’Europe consommera tout ce qu’elle exportera ; ce n’est ni la variété, ni l’abondance de la production , puisque sous ce double rapport la nature lui a prodigué ses trésors à profusion ; c’est une organisation en harmonie avec les exigences commerciales , qui sont la conséquence de la jconcurrence. Jusqu’à présent les produits ottomans ont toujours été placés, pour lutter, dans des conditions d’infériorité déplorables; l’élévation exagérée des droits d’exporta-
tion, et des frais de transports terrestres dès qu’on s’éloigne des ports d’embarquement , a entraîné forcément la vente à perte sur les marchés d’Europe.
Sous ce régime défavorable , anticommercial , la production ottomane devait rester limitée, malgré la variété, la qualité et l’abondance de ses denrées.
La vente à bénéfice, sans laquelle la production ottomane ne saurait s’accroître , dépend uniquement de l’amélioration des moyens de communication avec l’intérieur, et surtout de l’abaissement progressif des droits d’exportation à l’étranger jusqu’à la liberté absolue. Cette liberté d’exportation doit, en attendant, être promulguée pour les échanges de province à province : les barrières des douanes provinciales sont un anachronisme économique.
La révision des traités de commerce n'est qu’une partie du programme dont il n’est plus permis d’ajourner la réalisation.
Ce n'est pas tout.
Il faut que la Turquie, mise en mesure d’exécuter les promesses contenues dans la déclaration de Gulhané et dans le Hatti-humayoun du 18 février 1856, arrête, de concert avec les grandes puissances, les principes en vertu desquels les Européens seront autorisés à devenir propriétaires sous leur nom, afin que leurs capitaux, leurs connaissances pratiques, leur activité, fécondent les riches contrées où les lois et les usages ne leur ont pas permis de s’établir, faute de garanties suffisantes.
Enfin il faut que la Turquie réforme l’assiette de son impôt et le mode de sa perception. Propriétés religieuses ou privées , urbaines ou rurales , toutes , sans exception:
aucune , doivent contribuer également aux charges publiques, et l’impôt, qu’il soit acquitté en nature ou en argent , doit rentrer directement dans les mains de l’Etat.
Cette réorganisation administrative et financière implique forcément le contrôle à côté de la recette et de la dépense, la responsabilité personnelle, et la publicité, qui sont les bases fondamentales des gouvernements modernes.
Ces réformes sont bien plus faciles à accomplir qu’on ne le suppose généralement en Europe. Les hommes d’Etat qui dirigent l’empire ottoman les désirent, mais le désir ne suffit pas. Le moment est solennel : leur patriotisme éclairé ne doit plus admettre aucun ajournement; leur intelligence, leur énergie, doivent les imposer, briser la force d’inertie subalterne, renverser les obstacles que dressent la routine, la corruption et la mauvaise foi. Le jour où leur volonté, fermement exprimée, 8e manifestera, l’œuvre de salut sera accomplie. Alors les institutions financières, les établissements de crédit , les banques, les grandes exploitations agricoles, forestières, minières, apparaîtront à la fois, spontanément. Les villes importantes de l’empire profiteront de ces améliorations; le travail civilisera les masses , effacera les haines religieuses, les antipathies de races, les jalousies de castes. Alors aussi la Turquie, cessant d’être un sujet d’alarmes incessantes pour l’Europe, retrouvera son ancienne prospérité, et, reprenant noblement sa place parmi les nations civilisées , portera le progrès chez les peuplades fanatiques et barbares de l’Asie Mineure et de l’Afrique.
La France est la puissance qui est la plus intéressée à voir s’accomplir cette régénération sociale et écono-
mique. Laissons à l’écart le côté politique de la question , et ne l’envisageons qu’au point de vue commercial.
La plus grande partie des matières premières que la Turquie fournirait à nos fabriques, que nous payerions en objets manufacturés, sont précisément celles que nous achetons soit dans les colonies anglaises de l’Inde et de l’Australie, soit en Angleterre.
Lorsque nous achetons aux colonies anglaises , nous ne vendons pas nos produits en échange : nos navires se dirigent le plus souvent sur lest vers les lieux de chargement , et là ils achètent leurs cargaisons contre argent.
Lorsque nous achetons en Angleterre, la situation n’est plus tout à fait la même : l’ensemble peut amener certains échanges ; mais , les transports ayant été effectués par les navires anglais , notre marine marchande et nos fabriques sont restées étrangères au mouvement transocéanique.
S’il s’agit de substances alimentaires, de céréales, les inconvénients sont les mêmes.
Par suite du système vicieux de Y échelle mobile , que nous maintenons, on est forcé , pendant les années de disette, d’autoriser l’introduction des céréales en franchise sous tous les pavillons. Alors notre marine a sa part dans les transports ; mais, comme il faut combler des vides qui ne permettent pas d’attendre, nos navires sont insuffisants , et l’importation a lieu surtout par pavillons étrangers. Les achats se soldent en argent, principalement en Russie, où, même dans les circonstances ordinaires, nos importations restent de beaucoup au-dessous de ce que nous achetons. Si les céréales nous sont four-
nies par les provinces ottomanes, comme ce n’est qu’un fait accidentel , transitoire , le payement a lieu aussi en argent : car la consommation de nos objets ne peut pas suivre en Turquie les oscillations de V échelle mobile, qui , chez nous, autorise et interdit tour à tour l’importation des grains étrangers.
Si la législation douanière de la France admettait l’introduction constante des céréales à des droits fixes , invariables, il est certain que la Turquie, qui dirigerait toujours ses excédants vers nos entrepôts, comblerait la majeure partie du déficit qui se produit périodiquement dans nos récoltes. Elle nous vendrait la plus grande partie des céréales; de même que, si les réformes que nous avons indiquées s’accomplissent chez elle, et nous n’en doutons pas, elle nous fournira la plus grande partie des soies, des laines, des tabacs, des graines oléagineuses, des bois de construction, que nous achetons aux colonies anglaises ou à l’Angleterre.
Ces approvisionnements , provenant directement des provinces ottomanes, seront transportés par nos navires, payés avec les produits de notre industrie, et notre vente progressera comme nos achats.
Nous ne craignons pas d’affirmer que le commerce de la France avec la Turquie placé sous ce régime, réciproquement profitable, occupera promptement le premier rang parmi nos relations internationales, et que l’importation et l’exportation resteront en équilibre.
La France acquerra ainsi une prépondérance dominante en Orient, et la Méditerranée deviendra réellement un lac français.
Répétons, en terminant, ce que nous avons diten commençant ces études sur la Turquie (1) :
« Le commerce, surtout à l’époque actuelle, est le « pionnier infatigable de la civilisation : c’est lui qui met « les peuples en contact, qui multiplie leurs rapports, « les rend tellement étroits qu’ils deviennent indissolu- « blés. Le ballot de marchandises importe les idées en « créant les besoins, en développant les goûts. »
Ces ballots de marchandises, la vapeur les transporte; sa colonne de fumée en s’élevant vers les cieux annonce la marche de la civilisation , comme autrefois , dans le désert, la colonne de feu annonçait la marche du peuple de Dieu.
En Orient, depuis les croisades, le nom de Francs est resté synohyme de chrétien, c’est-à-dire de civilisation. En écrivant l’histoire de ces luttes sanglantes, on a pu sans forfanterie appeler deux siècles héroïques : Gestà dei per Francos. Un jour viendra où on pourra raconter aussi les actes de Dieu accomplis par les Francs d’un autre âge, soldats pacifiques du commerce et de l’industrie, héros du progrès et de l’humanité.
(1) Page 9.