DE LA CINQUIÈME ÉDITION
La première édition de ce livre remonte à dix années déjà. En ces dix années, l'état matériel de la Macédoine s'est un peu modifié : les diverses races en présence sont toujours les mêmes ; leurs situations respectives ont quelque peu changé.
Par un progrès constant, les Slaves ont gagné du terrain et les Hellènes en ont perdu. Descendant de leurs montagnes, les Slaves ont aisément envahi les vallées intérieures, puis les plaines cotières. Ils se sont installés dans les villes et même en certains ports. Leur propagande s'est partout répandue, grâce à leur admirable discipline et grâce au zèle de leurs agents. Le recul des Hellènes a été presque général, sauf dans les régions limitrophes de la Grèce et de la mer : seules, la Ghalcidique et les vallées maritimes du Vardar, de la Strouma et de la Vistritza restent toujours sous l'influence hellénique (voir mon volume la Macédoine, librairie Armand Colin).
Un autre mouvement, non moins continu et non moins visible, a fait déborder l'Albanie sur la Macédoine occidentale. Tout le long du Pinde, les Albanais descendent vers les talus internes du plateau ou vers les plaines du Vardar et de ses affluents. La vieille Serbie, les Dibres et le pays de Kalkandelen sont devenus leur proie : des populations entières ont disparu devant eux; avec la complicité
des autorités turques, ils ont fait le désert en telle région du Schar Dagh, où de nombreux villages slaves existaient, il y a dix ans à peine.
Mais ces changements matériels ont bien moins d'importance qu'un autre changement tout moral survenu depuis quatre ou cinq ans. La Macédoine autrefois était tiraillée entre quatre ou cinq propagandes étrangères qui, serbe, bulgare, valaque, grecque, etc., avaient toutes pour double caractère d'être nationalistes et d'être religieuses, de revendiquer l'annexion à la Grèce, à la Bulgarie ou à la Serbie, etc., et de s'appuyer sur une Église serbe, grecque ou bulgare. A ces nationalismes cléricaux, fait place aujourd'hui une organisation fédéraliste et révolutionnaire, qui voudrait s'appuyer uniquement sur l'élément indigène; elle revendique pour la Macédoine et les Macédoniens une existence propre et, sinon des droits ou privilèges politiques, tout au moins des réformes administratives et an gouverneur particulier. Au lieu d'une Macédoine écartelée entre les États voisins, il est possible que l'avenir tout proche voit naître une Macédoine centralisée autour de Salonique.
L'intérêt des Turcs et de l'Europe eût été de favoriser cette nouvelle tendance des Macédoniens : une pareille Macédoine, en effet, ne peut se faire et subsister que sous le drapeau turc et sons la tutelle européenne. Mais la folie hamidienne en a décidé autrement : les Macédoniens ont été massacrés comme les Cretois, comme les Arméniens, pour le seul bénéfice du rêve panislamiste et, depuis deux ans bientôt, la révolution macédonienne bat son plein. J'ai expliqué ailleurs (Pro Macedonia, 1 vol. édité par Armand Colin) comment la situation inextricable où se débattent FEurope, la Macédoine et la Turquie ne pourra se dénouer que par la nomination d'un gouverneur responsable et par l'établissement d'un contrôle effectif.
15 Janvier 1904.
PREFACE