‹ La Turquie et l'hellénisme contemporain;Chapitre 27 sur 29 · L^HARD · texte numérisé non relu

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étalées, rien ne manque de ce qui fait pour un Grec la beauté d'un « catastima » (établissement). Le Grec s'établit pour l'éternité. La terre et le bois suffisent au Turc ou au Slave qui se contentent éternellement de choses provisoires. Le Grec n'emploie que la pierre.

L'hellénisation de Kastoria s'est faite dans le cours de ce siècle. Au temps de Pouqueville, c'était une ville musulmane et slave : « il me fallut recourir à quelques mots d'esclavon que j'avais appris à Raguse pour adresser quelques questions * ». Les Slaves ont été conquis à l'Idée. Les Turcs sont partis : ils ont abandonné au giaour la douce Kesrié. Les beys musulmans, qui restent encore, Albanais et Slaves, sont tout prêts à l'exil.

Sur le bord du lac, dont nous faisons presque le tour, la chaussée turque s'engage entre les joncs de la rive et les vignes en escaliers. Un coteau circulaire enferme vers le sud le bassin de Kastoria et le sépare de la vallée voisine de la Yistritza. Un étroit déversoir mène au fleuve les eaux du lac par un défilé que nous suivons.

Kastoria, dans son cadre de ciel et d'eau bleus, disparaît derrière les roseaux. La rivière sort du lac sans un murmure et coule lentement dans son lit trop large sous les pierres et les mousses. Les platanes, les noyers et les châtaigniers mêlent leurs larges feuilles. De beaux hérons blancs se promènent parmi les nénuphars, dans l'ombre tachée de lumière.

t. Pouqueville, Voyage de la Grèce, II, p. 517.

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Nous nous sommes arrêtés, saisis par le charme un peu triste de ce paysage : nous sommes les derniers peut-être à le contempler. Demain, dans ces lieux charmants, le Grec apparaîtra, traînant derrière lui le tumulte et l'agitation de notre vie moderne. Ces beaux hérons qui si longtemps possédèrent les eaux du lac, ces beaux arbres qui si longtemps prêtèrent leur ombre au sommeil du Turc, feront place aux vignes, aux cultures, aux moulins, aux établissements bruyants du Grec industrieux...

Dans la vallée de la Vistritza, les premiers pas nous mettent en plein Roumlouk. Le Grec est bien le maître ici. Forêts rasées, collines tondues, vieux arbres à demi flambés, lointains horizons sans autre ligne d'ombre que parfois autour d'une chapelle un bouquet de chênes verts, — le Grec a fait de ce pays un coin d'hellénisme.

Comme aspect au premier regard et comme disposition générale, le bassin de la Vistritza rappelle les plaines de Resen et de Monastir. Entre des collines et des monts à longues pentes, c'est le même plan nu et tout uni : il semble que, d'un galop continu, on puisse atteindre en quelques heures les montagnes de Thessalie qui ferment l'horizon méridional. Mais, à peine lancés, les chevaux s'arrêtent sur le bord d'un large fossé : il faut descendre, par un lacet d'argiles croulantes, une pente presque à pic, traverser les saules

d'une maigre rivière ou d'un torrent desséché, et remonter une autre pente toute semblable et de pareille hauteur. Puis un nouveau ruban de route amène au bord d'un nouveau fossé.

Les rivières qui tombent des monts de l'ouest se sont, dans l'ancienne plaine lacustre, taillé des lits profonds, parallèles entre eux de l'ouest vers l'orient et perpendiculaires au fleuve principal qui coule du nord au sud le long des coteaux de l'est. Ces fossés varient de largeur suivant la force des courants qui les creusèrent : un pont de quelques arches couvrirait les plus étroits ; les plus larges ne dépassent pas un kilomètre; mais tous de la même profondeur, ils se sont enfoncés dans l'alluvion friable jusqu'à la roche plus solide, entre deux berges à pic de trente ou quarante mètres.

Quelques meuniers sont établis sur le bord des rivières. Les villages sont restés sur la hauteur, pour voir dç loin les bandes qui se précipitent du Pinde et se garer des surprises. Ce pays est presque désert. Il est vrai que nous n'avons pas suivi la grand'route ni visité les centres de population, Lapchista (ou Anaselitza) et Ghatista. Ces deux bourgs, complètement hellénisés et depuis fort longtemps, ne possédant plus que quelques agas turcs, étaient sans grand intérêt pour nous. D'ailleurs nous évitions les moudirs, caïmacans et autres fonctionnaires de Sa Hautesse : nos passeports, bien que visés et à peu près en règle, pouvaient prêter à discussion. De hameaux en hameaux nous allions un peu à l'aventure, contournant de loin Lapchista perchée au flanc d'une colline. Dans les

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chaumes moissonnés, la chaleur et la réverbération étaient étouffantes. Bien avant le milieu du jour, nous avons dû faire halte au village de Khotouri.

Khotouri est habité par cinquante ou soixante familles, toutes chrétiennes, et toutes hellénisées : le grec est compris de tous, mais l'albanais est la langue usuelle. La vermine nous chassa bientôt des maisons. Nous nous sommes installés sous l'ombre d'un chêne vert, l'arbre unique, le dernier arbre, que les feux des bergers ont entamé déjà. Tout le village nous rejoint et nous ramène les ennemis que nous fuyions. Et la conversation de ces Albanais ne compense guère les inconvénients de leur voisinage! Toujours les plaintes contre le Turc, les plaintes habituelles du raïa contre le Musulman, du paysan contre l'aga ou le bey propriétaires. Le pays appartient en entier aux Musulmans de Lapchista : ces cornus lèvent la dîme... Il n'est pas question de Bulgares. Ceux qui ont entendu parler des bérats croient que les bérats auraient pour effet juridique d'annexer la Macédoine à la Bulgarie ; ils ne peuvent donc admettre que le Sultan signe jamais de pareils papiers. Nous les avons laissés dans cette foi.

De Khotouri à Tchourchli quatre heures de plaine, de descentes dans les fleuves et de montées sur les pentes ardues. Les rivières sont plus larges et plus abondantes. La Pramoritza est un petit fleuve constant. De hauts peupliers dessinent son cours à travers

les luisantes verdures du maïs. Puis la Vokorina que bordent aussi quelques champs de coton. Sur les plateaux, les sillons moissonnés s'allongent à perte de vue. Des maisons de pierres sèches sont groupées autour d'une source ou près d'une chapelle qu'ombragent des chênes verts. Quelques rares minarets apparaissent dans l'est lointain. A notre droite, les forêts du Pinde commencent à dessiner une haute barrière.

Tchourchli, situé comme, Lapchista sur une butte, domine la vallée. Le village est abandonné : toutes portes ouvertes, il reste à la garde des petits enfants et des chiens féroces. Nous avons pris possession du Khani désert. Mais à mesure que le soleil descend, on voit par tous les sentiers revenir des bandes en longues files. Les femmes, ployées sous les gerbes, poussent de petits ânes dont la tête et la queue frétillante émergent seules d'un buisson d'épis. Les hommes marchent derrière, noblement; le fusil dans le dos, ils fument et encouragent de la voix leurs femmes et leurs bêtes. Cette procession défile devant nous. Les chants et les conversations se taisent à la vue de notre gendarme : on nous prend pour des inspecteurs de la dîme.

Le soir est venu. Les cigales, qui tout le jour ont fait rage, s'endorment avec le soleil. Un grand silence tombe sur la plaine où le vent froid du crépuscule fait passer comme un frisson de fièvre.

A l'intérieur du Khani, que la vermine rend intenable à nos peaux européennes, une grande dispute autour d'une lanterne agite nos gens et le Khandji. Celui-ci veut expulser nos bêtes, nos bagages et nos

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Noblesses et réserver son écurie et son plancher aux femmes d'un bey et à l'escorte qui doit les amener ce soir. Notre fidèle Kostas épuise en vain son éloquence grecque. Pour rétablir la concorde, il a fallu la cravache d'Abeddin. Le Khandji nous proposait un autre logement plus propre, une écurie plus grande. Il est sorti pour venir sous l'arbre où nous avons installé nos Noblesses, et faire appel à notre noble équité... Mais vouloir raisonner Abeddin ! Il paraît qu'une Noblesse ne peut jamais céder ce qu'une fois elle a pris : Abeddin quitterait plutôt notre service...

Arrivent les femmes du bey, deux paquets de voiles blancs, à cheval sur de hautes selles, les pieds dans de minuscules babouches, les culottes rouges remontées jusqu'aux genoux par le frottement de la selle. Le regard inattendu de deux giaours les fait crier de honte. Elles sautent, s'engouffrent dans la chambre qu'elles ont retenue et que nos bagages occupent. Elles ressortent avec des piaillements de colère, et sur chaque joue, le Khandji reçoit de beaux soufflets.

Les mains, teintes au henné, étaient petites, les chevilles et les pieds très fins, les voix toutes jeunes. Ce fut une pluie d'insultes difficiles à transcrire : « Chien, cornu, tête d'âne, gueule de mule, que le diable prenne ta mère! » Les Albanais de l'escorte, conduisant leurs chevaux, avaient aussi trouvé l'écurie pleine. Ils revenaient la cravache haute. Abeddin en belle humeur jouissait de son œuvre. Sa joie fut complète en reconnaissant de vieux amis, Selim, Veli, Mehemet et Pacho, tous quatre zaptiehs du vilayet de Jannina.

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Entre amis, les affaires s'arrangent : le Khandji va conduire les femmes dans la maison qu'il nous offrait.

— Mais, dit le Khandji, c'est la maison du pappas, et le pappas attend cette nuit l'évêque de Grévena : il n'a qu'une chambre dont il nous aurait donné la moitié, à nous, l'autre moitié à l'évêque, tandis que les femmes vont tout prendre, et l'évêque...

— Oh ! l'évêque, pour une fois qu'il ne sera pas à son aise! dis-lui, s'il vient, qu'il apporte du raki, et Pacho lui chantera la messe.

Tout l'auditoire, Chrétiens et Musulmans, approuve : ce cornu d'évêque qui vient pour les dîmes!...

Autour du feu, où Kostas cuisine un plat très compliqué de beurre, de lait, de fromage et d'œufs frits, les zaptiehs nous content les dernières nouvelles de Jannina. Depuis notre passage, il y a cinq semaines bientôt, que de changements! Pronio, le brigand de Paramythia, arrêté! le consul italien revenu ! notre ami Janni enlevé par une bande sur la route dePréveza! EtSalonique brûlée, toute la ville engloutie! Et Stamboulofï ué, c'est sûr, mort, le cornu! Au bout d'une heure, Abeddin demande ce que deviennent ses frères, sa femme, ses enfants. Depuis notre départ, il n'a rien su d'eux, mais il ne les a pas oubliés : il étale une pièce de cotonnade achetée pour eux à Monastir. A son tour maintenant de conter : nous avons fait un voyage I des montagnes! des plaines! des fleuves! des lacs! des mers! nous avons vu deux loups et tué dix brigands! à Monastir, toute la garnison nous escortait dans les rues! Et maintenant nous allons jusqu'à Tricala!...

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Les autres, escortant les femmes, s'en vont à Sarygôl : ce sont les femmes d'un bey de Konitza; elles sont venues d'abord à Jannina, au tombeau d'Ali de Tebelen, demander la guérison de leur vieux mari; ensuite, elles ont eu l'envie de consulter la sorcière de Sarygôl.

La lune était levée et les cigarettes éteintes, et la conversation somnolait depuis longtemps quand tout ce monde s'est enfin résigné à dormir. Les portes ont été barricadées, les fusils chargés, les revolvers placés à portée de la main : tout est prêt pour quelque événement nocturne.

Un galop de chevaux, des coups de crosse sur les volets de bois, des voix sonnant claires dans la nuit, et les jurons et les « cornus! » ordinaires mettent bientôt nos gens sur pied. Dans la plaine éblouissante de lune, cinq ou six cavaliers entourent un vieux pappas : « Ouvrez, c'est l'évêque! » On a longtemps discuté. L'évêque et ses gendarmes ont menacé, puis négocié. On a fini par ouvrir. L'évêque est venu partager notre natte et nous apporter de nouvelle vermine. Au dehors le feu s'est rallumé. Les arrivants, bien fournis de tabac et de raki, ont lié connaissance avec notre garnison, et sous la lune les histoires ont repris de plus belle, puis les chansons.

Quand l'aube parut, une intimité attendrie unissait les buveurs. Gendarmes de l'évêque et gendarmes des pèlerines, tous ces bons ivrognes se prirent soudain

d'affection pour nos Noblesses. Ayant sellé leurs chevaux, la fantaisie leur vint de nous accompagner à Grévena. On devine la colère raisonneuse de l'évêque et les piaillements rageurs des dames turques. Rien n'y fit : ils voulaient nous indiquer la route. Et deux heures, ils nous escortèrent au galop de leurs petits chevaux, à travers les chaumes de la plaine, jusqu'au bord de la pente qui brusquement tombe sur Grévena.

Le fleuve de Grévena est la plus grosse des rivières qui descendent à la Vistritza. Sa profonde vallée taillée à pic comme les précédentes dans la plaine ancienne, est plus large que toutes les autres. Entre les deux talus crénelés de villages aux noms significatifs : Lefkotchifliki (La Ferme Blanche), Asprochori (Le Village blanc), — c'est une petite plaine de verdure, où le fleuve enroule ses méandres autour des îles de peupliers, s'épand et s'endort en flaques vertes, inonde les cotons, les maïs et quelques pans de riz. Grévena, cachée dans les arbres, ne montre au loin que la pointe d'un minaret et, sur une île rocheuse, la longue façade d'une caserne.

A l'entrée de la ville, les sentinelles nous arrêtent et nous prennent nos passeports. Les rues et les terrains vagues sont couverts de tentes, de campements, de feux, d'effets militaires séchant au soleil. La ville mal bâtie se compose d'une rue de maisons de bois, et de quelques konaks isolés, tous en ruines. Des cafés en plein vent, des boutiques. Grévena n'est plus qu'une caserne avec le cortège habituel de cantiniers, cabaretiers et revendeurs.

L'influence valaque. — Soldats turcs et soldats grecs. Prenons Gonstantinople. — La Force et l'Idée.

Bénissons les Valaques et le père Faveyrial! Sans eux, nous serions encore prisonniers à Grévena ou nous traînerions nos chevaux épuisés sur la route de Salonique.

Nos passeports, examinés parla police, avaient produit un effet déplorable. Il faut bien confesser qu'ils n'étaient point en règle. Mais ce détail n'avait pas scandalisé le sous -préfet. Il avait les yeux sur le titre d'archéologues, que les chancelleries complimenteuses nous attribuaient : ce titre lui donnait de nos personnes une estime et une défiance également fâcheuses. Il avait été préfet de Manissa, en Asie Mineure, quand les Allemands fouillaient Pergame. Il savait, par cette expérience, que les archéologues ont besoin parfois de la complicité des préfets, puisque la Porte défend le commerce des antiquités. Il savait aussi, par la même expérience, que les archéologues bavards et vantards nuisent souvent à leurs bienfaiteurs : il

avait perdu sa préfecture et, s'il n'eût été fils d'un vieux préfet de Macédoine, sa carrière eût été pour jamais compromise...

Outre ces réflexions égoïstes, le sous-préfet tenait compte de nos véritables intérêts. La frontière thessalienne est un mauvais lieu justement célèbre même en Turquie par ses brigands. Des bandes s'organisent dans les villages turcs pour travailler en pays hellénique. Dans les villages grecs, il reste encore beaucoup de braves, dont le patriotisme et la convoitise sont excités par le souvenir des aïeux. Des Albanais équitables, campés dans les bois, descendent indifféremment vers Grévena après la récolte, vers Larissa après la vendange.

M. le sous-préfet nous refuse donc le passage. Il prétend nous renvoyer sous bonne escorte à Monastir ou à Salonique... Nous lui rappelons en vain qu'il s'est attiré déjà une méchante affaire avec le consul français de Jannina : les menaces sont inutiles... L'argent..., le sous-préfet vient de vendre les dîmes et de finir un gros procès intenté aux agas du pays par l'administration des vacoufs... Nous avons la dernière ressource d'un départ nocturne : la frontière grecque n'est qu'à six heures de Grévena. Mais le pays est couvert de bois et la route à peine tracée... Apostolo nous a donné une lettre ouverte pour les Valaques du chemin : il nous recommande à ses frères, il garantit notre intelligence, notre honnêteté et nos bonnes intentions. Mais la colonie valaque de Grévena est aux trois quarts hellénisée et parmi les scribes de la sous-pré-

fecture, qui tous parlent grec, comment reconnaître les vrais Valaques?... Abeddin, appelé devant le souspréfet, a tracé les grandes lignes de notre voyage et raconté nos aventures chez les Albanais, chez les Bulgares, à Monastir. Il a dit les fleuves traversés, les lacs, les montagnes, les brigands, sa bravoure et les terreurs de Kostas. Le nom du père Faveyrial, qui l'a bien traité, est venu en son lieu.

Quand nous rentrons à l'auberge , mécontents et songeurs, un secrétaire du sous-préfet nous attend, et sans d'abord se compromettre amène peu à peu la conversation sur Apostolo et le père Faveyrial : nous lui montrons la lettre...

Une heure après, nos passeports nous étaient rendus. Le sous-préfet s'excusait de ne pas nous recevoir. Il nous envoyait le conseil de partir aussitôt, avant que notre présence fût connue dans la montagne . Un tchaouch et douze cavaliers accompagnaient cet avis.

Abeddin nous quitte. Il dit que la Thessalie n'est plus dans son vilayet. Il voudrait nous mener encore jusqu'à la frontière ; mais nous avons une grosse escorte et son cheval est blessé; lui-même, en route avec nous depuis quatre semaines, il commence à être rassasié de gloire et de fatigues; ici, il est tout près de Jannina, de sa maison, de sa femme que les zaptiehs de Tchourchli lui ont remise en mémoire. Il est fort ému en

embrassant Kostas, en pressant nos deux mains sur son cœur. II a fendu la doublure de son dolman pour cacher nos cartes de visite. Sa voix s'étrangle un peu, quand nous lui donnons quatre ou cinq livres turques en souvenir de ses bons services. Mais une fois en selle, sous le clair soleil du matin, il a bientôt repris sa chanson. Il s'éloigne le long des saules qui bordent le Grévenetiko :

Trois corbeaux, trois corbeaux sont posés sur les monts de Souli...

Il retourne à son Albanie; dans quelques jours il montera la garde au tombeau d'Ali de Tebelen ; demain, nous prendrons le train de neuf heures trente à Kalambaka.

Les monts Voluca et Chassia qui nous séparent de la Thessalie ne forment point vers la Macédoine un rempart escarpé. Ils s'élèvent lentement, en un long glacis couvert de forêts, jusqu'à la crête d'où Ton domine les vallées thessaliennes.

La route de Grévena à Kalambaka était jadis très fréquentée, non par le commerce, mais par les troupes sans cesse déplacées, toujours en marche entre la Macédoine et la Thessalie pour la levée des impôts ou la répression du brigandage. Les sentiers aujourd'hui sont à peine tracés. Il ne passe plus ici que les dix cavaliers qui chaque mois vont relever le poste de Vêlemisti. Dans les fourrés de ehênes bas et de coudriers,

le tchaouch mène grand train notre troupe, sans un chant, sans un mot, sans un arrêt. Nos douze cavaliers sont des Osmanlis anatoliotes, qui vont droit devant eux sans boire à toutes les sources, sans crier et chanter à toutes les rencontres, comme ce joyeux garçon d'Abeddin, — de vrais soldats en piteux uniforme, mais de fière allure, bien montés et bien armés.

Le soir, nous arrivons au petit hameau de Manis qui avoisine le poste de Velemisti. Des Albanais sont venus, la nuit précédente, enlever l'un des propriétaires à la barbe même de l'officier turc. Ils ont écrit ce matin un bout de lettre pour désigner un arbre dans le bois, où les parents devront déposer cent livres de rançon. Le tchaouch organise un campement militaire, place les sentinelles et fait garder les chevaux. Les hommes obéissent sans discussion.

Quels admirables soldats l'on peut faire de ces Osmanlis! La discipline leur est innée. Leur soumission est bestiale. Autour du feu où l'on prépare le café du soir, les langues se sont déliées. Le tchaouch sait un peu de grec, étant depuis quinze ans dans l'armée d'Épire. Les autres ne parlent que turc. Ils sont tous de la province de Smyrne, du vilayet d'Aïdin, comme ils disent : l'un a servi quatre années déjà, un autre huit; la plupart ne se souviennent plus exactement s'ils avaient deux ans ou trois ans de service au moment de la guerre, — l'affaire de Koutra en 1885; ils resteront tant que le mouchir (maréchal) voudra. Et pourtant, quel pays que ce Grévena! L'été on y crève de fièvre et de dysenterie ; chaque jour, on porte au

champ des morts un camarade tué par les Albanais ou pourri de ce mal d'Europe qu'un détachement a rapporté de Jannina. L'hiver ramène les neiges et les loups : il faut battre les bois et défendre les villages, ou faire le service de courriers entre l'Epire et Saionique; et ce ne sont pas les vieux uniformes en lambeaux ni les bottes crevées qui protègent du froid. . . Et là-bas, au bord des golfes d'Asie, Boudroun s'endort sous le soleil dans les palmiers et les lauriers-roses! Le grand Méandre baigne de ses eaux tièdes la plaine abritée des vents, couverte de figuiers et de pavots en fleurs... Ils songent aux forêts du Latmos, aux sources dans les pins, aux champs de melons et de pastèques, aux siestes du Ramazan. Ils parlent de la famille délaissée et dont ils ne savent plus rien depuis le départ. Nous, qui avons été dans leur pays, ne pourrions-nous pas leur dire si Aehmet-Aga d'Iasin est encore vivant, et Ali Tartaroglou, et Ouzoun Hassan? Il n'est point question des femmes, entre Turcs.

Quelques-uns sont mariés pourtant. Quand ils rentreront après huit ans d'absence, plus d'un retrouvera son harem dépeuplé ou ses enfants trop nombreux. Ses champs abandonnés auront été pris par le fisc, suivant la loi qui adjuge à l'État toute terre restée trois années sans labour. La famille endettée aura peu à peu engagé tous ses biens au bacal ou au marchand de grains. Elle sera partie vers les terres vierges encore de giaour et, remontant le Méandre, aura cherché des champs en friche dans les plaines de Koniah. L'homme en rentrant ne trouvera même plus trace de sa maison de

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bois... Etsi ine o vios, dit le tchaouch devenu philosophe au contact des Grecs : « Telle est la vie » ; à quoi bon se plaindre? le gouvernement donne du pain, et du bon pain, presque tous les jours; le tabac et le café ne coûtent pas trop cher, grâce à la contrebande; l'eau-de-vie est pour rien,... et puis on verra... bacaloum, premier et dernier mot de la sagesse turque: iavas, iavas, patience, patience.

Près du poteau frontière, planté par le Congrès de Berlin, un poste grec surveille un poste turc et court aux armes dès qu'un cornu envahit l'Hellade sans le drapeau blanc des parlementaires. Loin du poteau, les Turcs fument et dorment, laissant envahir leur poste même par ces joyeux Grecs, dont le babillage et les chansons égaient leurs étés, et qu'ils nourrissent l'hiver quand l'intendant de Kalambaka oublie de ravitailler sa troupe.

L'officier turc sait trois mots de français, femme et tour Eiffel. Il nous remet cérémonieusement entre les mains de l'officier grec et demande un reçu : en cas d'accident, le sous-préfet de Grévena veut avoir ses papiers en règle.

L'officier grec est tout disposé à signer ce papier. Mais le sergent et le caporal sont d'avis contraire : « Yieux frère, tu fais une sottise, en donnant une lettre à ce cornu ». Les soldats ont aussi leur opinion qu'ils expriment : tous sont frères de ce côté de la frontière,

et égaux; parce que le lieutenant a un plus bel uniforme, ce n'est pas une raison pour qu'il prenne à lui seul une résolution aussi grave : « Frère, je ne signerais pas. »

Parlant grec, nous avons eu le droit de donner aussi notre avis; et nous pensons que deux mots en grec sur une feuille sans en-tête, sur un chiffon non officiel, n'engagent ni la dignité du royaume ni l'avenir de l'hellénisme. L'officier turc obtient son reçu.

Mais la discussion dure longtemps encore devant le poste grec. Ce sont des efzônes qui gardent cette frontière, des soldats d'élite, de jolis fantassins en courtes fustanelles, en vestes soutachées, le fez au long gland bleu sur l'oreille et des houpettes à la pointe de leurs babouches, — des enfants de vingt ans, agiles, bavards, effrontés et rieurs, une troupe de moineaux toujours piaillante. Ils se disputent maintenant pour nous accompagner à Kalambaka : c'est aujourd'hui dimanche, et la panégyrie de l'un des monastères; les élections approchent; il y aura sans doute une réunion publique; il ne faut pas que le lieutenant fasse des passe-droits. Chacun expose depuis combien de jours il n'est pas descendu.

Ceux que désigne enfin la voix du peuple, Spires et Ianni, sont bientôt prêts : ils ont mis leur fustanelle propre, bien empesée et bien plissée, qui se tient raide, presque hérissée autour de leur ceinture, et couvre à peine leurs caleçons rouges et le haut de leurs cnémides brodées. En avant, les enfants!

Nous jetons un dernier regard sur la Macédoine. De

grands bois uniformes descendent au loin vers la Vistri tza : jusqu'aux prairies inondées et aux marais qui bordent la rivière, aucun village ne paraît, aucune fumée ne monte, aucun bruit. Ce silence et cette solitude sont inquiétants; on soupçonne quelque ennemi caché dans cette paix mystérieuse.

Le lieutenant grec, pris de tristesse, nous raconte ses malheurs : l'échauffourée de Larissa au printemps dernier ; la protestation de l'armée de Thessalie et les instances auprès du roi pour renverser ce cornu de Tricoupis ; Tricoupis Fa emporté ; notre homme a été envoyé dans ce poste perdu, au milieu de barbares qui ne savent même pas discuter une heure sur la politique et l'Idée; il faut patienter jusqu'aux élections d'octobre ; Delyannis aura la majorité et donnera des compensations à ses amis ; le lieutenant recevra une mission de deux ans à l'étranger; il ira dans un régiment français, à Marseille ou à Paris — les deux capitales françaises pour un Grec.

Les monts tombent brusquement du côté de la Grèce, ravinés et déboisés, — une pente de cent mètres que nos deux efzônes dégringolent en courant ; et d'en bas, ils nous regardent traîner péniblement nos chevaux dans les lacets du sentier. Ils se sont assis pour discuter ; les noms de Delyannis et de Tricoupis reviennent sans cesse : ils parlent politique.

Le vallon où nous sommes descendus est planté de

grands arbres, de beaux chênes très hauts aux formes tourmentées, de gros platanes, de hêtres et de marronniers. Ce n'est point une forêt sauvage. Les clairières ensoleillées alternent avec les massifs ombreux. Les tourterelles roucoulent dans les branches. Les merles et les geais s'envolent des buissons. Une flûte au loin se mêle à des voix d'enfants. C'est un de ces paysages que rêvent les peintres de l'École, un de ces bois divins où Nymphes et Dryades viennent danser la nuit, où Pan lascif entraîne Sélénè... Spiros nous demande si nous sommes très riches et ce que nous vendons, si la vie coûte plus cher à Paris qu'en Grèce, si avec cinquante francs par mois on peut en France tenir un certain rang, cinquante francs en or, bien entendu, car cinquante drachmes en papier, avec le change actuel, ne pourraient pas donner grand'chose... Il est Moraïte, et Ianni est Moraïte aussi, mais Moraïte de la vraie Morée, pas d'Argos ni de Patras, de Dimitzana.

Il faut voir avec quel orgueil un Grec du Péloponnèse dit : Je suis Moraïte ! Tous les Grecs du continent et des îles, les Épirotes et les Insulaires, ne valent pas un chien de la Morée. Et quand on est de Dimitzanal du pays de Kolocotronis et de Delyannis!... Ils vont trottant tous deux à la tête de nos chevaux et toujours causant politique. L'affaire est pour eux d'importance. Si ce cornu de Tricoupis reste au pouvoir, ils ont encore un an de service, étant tombés au sort Tannée dernière. Si Delyannis l'emporte, comme ils sont l'un Koubaros (compère) du démarque de Dimitzana, Tau-

tre neveu d'un filleul de Manetas (l'ancien minisire tricoupiste, candidat delyanniste aujourd'hui), ils obtiendront aussitôt leur congé; tout au moins, ils échangeront leur perchoir de Velemisti contre une bonne garnison, une ville où tout le monde parle et sache parler, Athènes où Ton parade soiis les fenêtres du roi, Nauplie, Patras, d'où l'on remonte facilement en Arcadie.

Nous atteignons le Pénée, un grand fleuve de pierres roulées, sans une goutte d'eau, où des platanes et des lauriers-roses font des îles de verdure. Entre deux rives de forêts et de vignes, cette coulée de pierres descend vers le sud-est, répandant quelquefois sur plus d'un kilomètre ses roches amoncelées, ses arbres entraînés, ses barrages de sable et de buissons. Brusquement, dans les arbres de la rive gauche, surgissent de grands rochers noirs, des aiguilles de cent mètres, des colonnes de basalte, une forêt géante d'arbres pétrifiés, les doigts du Diable, que couronnent, perdus dans l'azur, les couvents des Météores. Blottie à leurs pieds dans les vignes et les olivettes, Kalambaka domine la grande plaine thessalienne.

^ Kalambaka est pavoisée de drapeaux, toute bruisx santé de flûtes et de grosses caisses, de doumbas et de ~ daoulaiSy tapissée d'affiches, encombrée de fustanelles . et de petits ânes. Nous fendons à grand'peine le ras- " semblement de l'agora.

Du haut d'un balcon, le candidat de l'opposition harangue la foule : « Frères, vous connaissez tous ce cornu de Tricoupis ! Vous savez assez comment ce mascaras a trahi l'Hellade, la Race et l'Idée. Il a volé l'argent du peuple, il a triplé les douanes, il a chargé le peuple d'impôts comme on charge un âne aux vendanges, il a créé le monopole du tabac pour donner de l'argent aux Européens... Ce n'est pas un Hellène : c'est un Anglais. Il a vendu Chypre aux Anglais, il abandonne la Crète aux Turcs et la Macédoine aux Bulgares... Levez- vous, frères, et chassez ce voleur I Montrez que vous êtes les fils de Thémistocle et de Kolocotronis, qu'entre le Turc et vous il ne peut y avoir de paix jusqu'au jour où nous aurons repris la Ville! Nous avons notre armée, nous avons nos fusils, nous avons notre flotte; en avant, les enfants! et prenons Constantinople ! » Un orchestre enragé entonne la Marche des Klephtes.

Je regardais nos deux efzônes applaudir, et je pensais aux soldats turcs qui nous ont accompagnés hier de Grévena à Velemisti. Trois mille de ces cavalier» sont en garnison à Grévena, près de six mille à Jannina, autant à Monastir. Quand l'Empereur allemand vint leur rendre visite, les Grecs réunirent toutes leurs troupes pour border les rues de leur capitale. En avant les enfants, prenez Constantinople!

L'opposition l'emporte : son café est plein. Dans le café tricoupiste, presque désert, un employé du gouvernement raisonne un fustaoellard : «Je te dis, frère, que c'est comme cela. Il ne faut pas croire que l'Eu-

rope nous laisserait faire. Si notre flotte allait prendre la Ville, nous aurions encore un blocus. Et puis, tu le sais, nous ne sommes pas, nous, un peuple fanatique comme les Turcs, un peuple de bêtes et de bœufs : nous ne pouvons pas obéir sans savoir les choses; et c'est pour cela que nous n'avons pas comme les Turcs une armée qui marche sans discuter... Nous, nous sommes un peuple intelligent, et c'est l'intelligence qui distingue l'homme des bêtes, et c'est par l'intelligence que les peuples triompheront. Nous devons nous éclairer, nous devons commencer par devenir tout à fait Européens; puis nous éclairerons nos frères du dehors. C'est pourquoi il nous faut des routes, des ports, des vapeurs et des chemins de fer. Les Anglais ont Chypre, les Turcs gardent la Crète et les Bulgares menacent la Macédoine ! Laisse-les venir : nous en avons bien mangé d'autres^ xal aXXouç [xetç ècpaya^e. Les Turcs ont eu l'Acropole et nos pères les ont mangés. Les Turcs étaient encore ici il y a dix ans et nous les avons mangés. Les Anglais étaient à Gorfou et nous les avons mangés. Si tu vas à Smyrne, tu verras comment nous mangeons là-bas. Mais il ne faut pas faire la guerre, nous ne sommes pas les plus forts. »

Deux courants se partagent Phellénisme. Les Moraïtes et en général tous les Grecs de l'ancien royaume, ceux qui fièrement se donnent le nom d'Autochtones, les Hellènes du dedans, se croient encore aux jours de Canaris et de Kolocotronis. Ils rêvent encore de brûlots, de Klephtes et de Pallikares. Ils méprisent le Turc, autant pour le moins que leurs aïeux méprisaient le

Perse. Ils dédaignent l'Europe ou ne la tiennent, quand elle les aide, que pour un débiteur acquittant sa dette, — quand elle les entrave, pour une abominable ingrate, un satrape capricieux. Ils vivent, dans la pauvreté et la politique, de leurs olives, de leurs vignes et de leur gloire, se disputant les places et les fonctions, criant à l'injustice quand un neveu de Canaris n'est point amiral de la flotte ou quand le médecin du roi n'est point choisi parmi les fils des héros. Chaque matin, ils prennent en paroles Salonique, Candie ou Constantinople...

A Odessa, Smyrne, Beyrouth, Alexandrie et Marseille, dans tout le monde méditerranéen, à Saint- Pétersbourg, àYienne, à Paris, à Londres, dans l'Inde et jusqu'à La Plata, des Hellènes répandus amassent lentement de colossales fortunes. Partis de Chio ou de Mételin, un jour que la mer était belle et qu'un bateau chargé de figues mettait h la voile vers l'Occident, sachant* à peine écrire, mais actifs, mobiles, souples, intelligents et sobres, ces fils d'Ulysse sont devenus les maîtres de la Banque et de la Bourse. Ils détiennent le commerce du blé. Ils sont rois de l'opium et du raisin sec. Ils mènent le Comptoir d'Escompte. Ils mènent la Deutsche Bank. Ils menaient la maison Baring. Tel ministre français a jadis, petit employé, grossoyé sur leurs registres.

Mais, barons à Vienne, pachas en Egypte ou princes h Livourne, leurs rêves les ramènent toujours vers le pays où sonne la langue des aïeux. — 0 reine, tu possèdes de vastes plaines où croissent en abondance

le lotos, l'asphodèle et le froment. Dans Ithaque, il n'y a ni prairies ni routes pour les chars. Aucune de nos îles qui pendent sur la mer n'est grande ni fertile. Ithaque est la plus pauvre. Elle n'a point de chevaux et ne peut nourrir que des chèvres. Je crois aussi, ô déesse, que la sage Pénélope est inférieure à toi en sagesse et en beauté. Elle est mortelle et tu ne connaîtras jamais la vieillesse. Et pourtant, que les Dieux m'accablent encore de maux sur la sombre mer! mais puissé-je revoir la demeure de Laerte ! — Ils veulent terminer leurs jours et jouir de leur richesse dans la Grèce libre. Us viennent se fixer à Athènes, où l'Autochtone accueille de son dédain ces Ghiotes , ces Homogènes, comme il les appelle, parce qu'étant de la même race que lui ils ne sont point de la même patrie. L'Homogène connaît l'Europe. Il voit quelle distance sépare encore son peuple des peuples occidentaux, et tous ses efforts vont à combler cet abîme. Il donne sa fortune à l'État, la disperse aux quatre coins du royaume en édifices, en fondations, en fouilles et en musées. 11 irrigue la Thessalie. Il perce l'Isthme. Il dessèche Stymphale et Phénée. Il construit une École militaire. Il construit une École navale. Il amène des torpilleurs et des cuirassés. Il donne des villas au roi, des palais aux statues d'Olympie et des hospices à la nation. Il entretient les écoles d'Épire. Il fonde les écoles de Macédoine. Il relève Salonique de ses ruines. Il bâtit un gymnase à Monastir et une métropole à Jannina. Il est le serviteur de l'Idée et le bienfaiteur de la Race.

Et rien ne peut détruire sa foi ! Par delà les misères et les revers du siècle, il voit monter auréolée de gloire l'Hellade promise aux descendants. Il sait que cette Hellade est impérissable parce qu'elle est l'Idée et que lldée est immortelle et que la Force n'a jamais prévalu. Le sol..., les Perses l'ont envahi, les Romains l'ont possédé, les Barbares l'ont ravagé, les Latins l'ont conquis. Soudards normands et janissaires turcs, pirates arabes et condottieri vénitiens, tous les maîtres se sont succédé, disparaissant après un règne éphémère, et l'Idée renaissait plus forte et la Race subsistait toujours et chaque siècle, de Thémistocle à Canaris, suscitait un nouveau héros. Quand les Turcs dureraient des siècles encore, quand les Bulgares viendraient après eux, quand le Russe à son tour lâcherait sur tout le Levant ses bandes de Cosaques, et quand l'Autriche sculpterait aux portes de Salonique ses aigles triomphantes, la lutte de l'Idée contre la Force est éternelle et l'Idée prenant sans cesse de nouveaux peuples pour les transformer en Hellènes, la Race ne saurait périr. La Force peut avoir ses jours de triomphe : Xerxès campa sur l'Acropole. Mais ces jours sont comptés par l'éternelle justice, et qu'importent quelques jours de misères quand on a devant soi l'éternité : « Nous en avons bien mangé d'autres, xal àXXouç (asT* è<j>àyap.e. n

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