‹ La Turquie et l'hellénisme contemporain;Chapitre 26 sur 29 · QUATRIEME PARTIE LA MACÉDOINE HELLÈNE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE LA MACÉDOINE HELLÈNE

LES BÉRATS

Les Bérats bulgares — Une ville prise — Le patriotisme hellénique.

Deux grosses nouvelles : l'Archevêque bulgare est arrivé et Salonique est en feu.

Avant-hier soir, des cavaliers venus de Gradsko avaient dit que l'Archevêque était parti de Salonique, qu'il était descendu à la gare de Gradsko, et que, pour éviter les communautés grecques et les guets-apens de la route, il voyageait sans apparat. Toute la ville passa la nuit dans les rues : les places étaient couvertes de paysans campés.

Hier matin les boutiques du bazar restèrent closes et, dans le quartier grec, les maisons fermées, le*

portes barricadées. Une ville prise, à l'entrée de Pennemi, doit offrir un pareil spectacle. Les rues et les places s'étaient vidées. La curiosité se changeait en inquiétude.

Vers midi, un galop de chevaux annonce l'escorte que le Vali a envoyée au-devant de PArchevêque. Dans un peloton de cavaliers, une voiture passe au trot et ne s'arrête qu'à Pintérieur du Konak. Quelques coups de fusil témoignent seuls de la joie des Slaves dans le silence de la ville épouvantée. La terreur s'est emparée de tous. Les Bulgares craignent un complot des Grecs. Les Grecs redoutent un pillage, un incendie général. Nos amis nous ont conseillé de rester chez nous. Le soir vient et tout ce monde est étonné de vivre encore. Rien n'est changé : il n'y a qu'un archevêque de plus dans Monastir.

Ce matin, en allant faire viser nos passeports, nous avons assisté à la réception de PArchevêque par le Vall, h la remise de ce fameux bérat. Nous avons vu, touché ce long rouleau de parchemin, couvert d'écritures rouges, vertes et noires.

Bérat.

Le siège métropolitain bulgare d'Okri étant vacant, il est devenu nécessaire d'y nommer un métropolitain pour administrer les affaires religieuses de ceux qui, parmi la communauté bulgare, relèvent de l'Église bulgare et résident à Okri ou dans les localités dépendantes. Le porteur de mon bérat, le religieux Sinesi

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Effendi, étant de mœurs rigides et capable d'administrer les affaires religieuses, a été élu comme métropolitain bulgare de cette localité, et l'exarque bulgare a demandé par takrir qu'un bérat illustre lui fût délivré, confirmant ses fonctions. Ma volonté impériale étant que ce personnage soit en mesure d'exercer son ministère, je lui ai délivré le présent bérat auguste, aux conditions énoncées ci-dessous et j'ai ordonné que :

Ledit personnage étant métropolitain d'Okri et de ses dépendances, tous ceux qui, petits et grands, relèvent de l'Église Bulgare dans le cercle de son diocèse, évêques, prêtres, moines et caloyers, le reconnaissent comme métropolitain au-dessus d'eux et s'adressent à lui pour les affaires concernant leurs rites, sans transgresser sa parole droite ni manquer à ses ordres.

La nomination et destitution des évêques sont entre ses mains sans que personne s'en puisse mêler. On ne pourra, sans ordre impérial, exposer à des vexations leurs églises et leurs monastères sous prétexte d'inspection; on ne pourra les leur enlever ni s'ingérer dans les séparations faites avec notre autorisation impériale, et suivant les coutumes, ni s'y opposer.

Nul, sauf le métropolitain et ses délégués, ne pourra s'interposer entre les membres de la communauté bulgare qui voudront contracter mariage ou divorcer. Le métropolitain aura droit de punition sur les prêtres et délégués qui sans sa permission auront procédé à un mariage non canonique.

Tout procès civil où interviendra, pour quelque affaire que ce puisse être, le métropolitain, ses délé-

gués, agents ou évêques, sera renvoyé au tribunal compétent.

Nul ne l'inquiétera ni molestera pour obtenir par intercession ou prières la nomination (Tun évêque, d'un prêtre, ou leur destitution et leur changement.

Les moines et les prêtres errants, causes de troubles, ne pourront plus circuler mais seront arrêtés, punis suivant les rites et renvoyés dans leurs monastères par le Métropolitain.

Les cadis, naibs, et autres fonctionnaires ne s'opporont pas à ce que certains des prêtres ou moines, avec l'autorisation des métropolitains, aillent dans les maisons bulgares et y célèbrent leurs cérémonies.

Les douaniers et autres agents ne pourront molester les métropolitains quand ils transporteront le produit de leurs vignes, destiné à leur usage, ou le moût, beurre et miel donné suivant la coutume par la communauté bulgare sous le nom d'aumônes, ni les héritages et autres objets.

Personne ne s'ingérera dans la métropole, ni les monastères, ni les jardins, vignes, fermes, champs possédés ab antiquo et fondations pieuses, prairies, moulins, monastères, églises, maisons, boutiques, et propriétés de la communauté, ni dans les objets et troupeaux consacrés.

Tout legs fait par un religieux ou Adèle en Faveur de l'exarque, métropolitain, évêque, pauvres, églises, écoles, hôpitaux, sera tenu valable et acquitté par les héritiers en présence de témoins bulgares et pardevant le tribunal musulman. Les droits souscrits

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par les personnes sous le nom de paussepé et portii seront de même acquittés par les héritiers.

En matière de mariage et divorce, ou dans un différend entre Chrétiens, le métropolitain et ses délégués pourront, du consentement de ceux-ci, arranger le différend, et au besoin leur faire prêter serment dans l'église, selon leurs rites, sans que les cadis et naibs s'en mêlent.

Les Chrétiens, sujets de mon empire, ne pouvant selon leurs rites se marier que 3 fois, dans le cas où ils l iraient dépassé ce chiffre, ainsi que dans le cas de répudiation et de bigamie, ces choses étant contraires à leur religion, on ne les permettra pas : on punira au contraire et on réprimandera les coupables.

Lorsqu'un évêque, moine ou caloyer, mourra sans héritier, l'argent, les objets, les bêtes de somme, les immeubles et tout ce qu'il a, se rapportant à l'église, seront saisis et pris par le métropolitain et par les délégués qu'il aura désignés; les administrateurs des vacoufs ne s'y ingéreront pas.

On ne touchera pas à l'argent monnayé, ni aux autres biens meubles et objets possédés par ceux qui auraient des héritiers.

On ne se mêlera pas des lettres de punition dites anathèmes envoyées selon les rites pour punir et réprimander un membre de la communauté.

S'il est nécessaire d'arrêter un prêtre, évêque, moine ou caloyer, le métropolitain le mettra en état d'arrestation.

Si un délégué à une église ou à un couvent détourne

et s'approprie les revenus de cet établissement, on ne s'opposera pas à l'examen des comptes, ni à la destitution ni à la nomination d'un autre agent.

On ne molestera pas les métropolitains en les obligeant de recevoir les voyageurs dans l'hôtel qu'ils habitent, et quand ils porteront la crosse qui leur est spéciale, personne ne s'y opposera.

Personne ne contraindra à se faire musulman, contre son gré, un membre de la communauté, et s'il y en a qui veulent sincèrement accepter l'islamisme, les fonctionnaires de ma S. P. veilleront attentivement à ce que leur conversion soit entourée des précautions prescrites par les principes et la règle établie.

Ecrit le 18 du mois de Zilhidgé 1307 (4 Août 1890).

C'en est donc fait, et ce papier décide peut-être du sort de la Macédoine. Les Bulgares occupent aussi l'archevêché d'Uskub : toute la Macédoine du Nord est livrée à leurs prêtres.

En apparence, l'hellénisme n'est pas atteint : ces districts slaves étaient considérés depuis longtemps comme perdus pour lui. Il semble que ce ne soit une défaite que pour les prétentions serbes. En réalité, la vraie défaite, la défaite morale, est toute pour le Patriarche. Le Patriarcat avait demandé :

1° Que les bérats ordonnassent une modification dans le costume du clergé bulgare afin d'éviter la confusion avec le clergé grec;

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2° Que les bérats qualifiassent l'Église Bulgare de sckismatique.

Le bérat de Monseigneur Synésius ne porte rien de tel. Le costume traditionnel interdit au clergé bulgare, l'épithète sckismatique officiellement attribuée à leur église auraient eu de graves conséquences. Les populations, fanatiques et formalistes, se seraient détournées du schisme, — grand mot qui épouvante... La Porte met sur le même rang orthodoxes et schismatiques, clergé de l'Exarque et clergé du Patriarche.

Ce premier succès n'a fait qu'augmenter les exigences et l'espoir du Bulgare. M. Stambouloff réclamait quatre bérats pour les sièges de Samakowo, Vêles, Uskub, Okhrida. Il n'a obtenu que les deux derniers. Mais déjà le bruit court que les deux autres sont à la signature du Sultan, et ceux-ci atteindraient l'hellénisme en plein cœur.

A s'en tenir encore aux bérats concédés, l'avenir est gros de complications. Quelles sont les limites exactes de la nouvelle métropole bulgare? jusqu'où Monseigneur Synésius revendiquera-t-il cette autorité, que le bérat lui accorde sur les églises, monastères, prêtres, moines, laïques, communautés et individus? Tant qu'il ne s'agira que de l'ancien archevêché d'Okhrida, l'Hellénisme ne souffrira que d'une perte matérielle, presque négligeable, perte de Slaves hostiles, perte de dîmes et de revenus fort aléatoires : quand les biens ecclésiastiques de cette province fourniraient de nouvelles ressources au parti bulgare, l'hellénisme ne manque pas d'argent.

Mais qu'il prenne un jour fantaisie à l'Archevêque de réclamer l'obéissance dans tout l'ancien Archevêché de Bulgarie, l'ancien exarchat fondé jadis par le roi Samuel, et reconnu par l'Empereur Basile après la soumission des Bulgares! Un édit impérial de 1019 établit le vénéré moine Jean comme archevêque de Bulgarie avec siège métropolitain à Okhrida et pouvoir canonique sur les suflragants de Kastoria, Servia, Monastir, Prisrend, Jannina, Bérat (je ne cite que les principaux) : Monseigneur Synésius posséderait toute l'Albanie, du golfe d'Arta au fleuve Scumbi, et toute la Macédoine, du ScharDagh aux monts de Thessalie. Puisque les Bulgares ont la force, qui peut les empêcher de faire valoir demain cette apparence de droit?...

L'archevêque est déjà sur la route d'Okhrida. Le Vali lui a donné une double escorte, craignant une bagarre dans le district de Resen, chez notre ami le pope Stoïan.

A Monastir, la terreur ne fait que croître. L'autre grosse nouvelle, l'incendie de Salonique, s'est confirmée; les Lazaristes ont reçu des lettres de leurs confrères : tout un quartier de la ville est en feu. Ce désastre n'est pas encore assez grand pour satisfaire l'imagination de la foule. C'est toute la ville qui flambe arrosée de pétrole par les Turcs et les Bulgares. Personne n'en doute. Depuis Durazzo, nous avons rencontré dans toutes les villes cette croyance, que par-

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fois le Turc allume les bazars chrétiens... Le gouvernement a donc mis le feu à Salonique... Les Grecs n'avaient pas caché leurs colères à l'annonce des bérats bulgares... On parlait d'une révolte possible... D'ailleurs le Vali avait besoin d'argent. . . Les Hellènes de Monastir s'attendent à un pareil sort; quelques-uns se préparent à la fuite.

Malgré cet affolement des individus, les communautés n'ont rien perdu de leur admirable confiance dans l'Idée. Chez le consul grec, où nous étions allés faire nos adieux, nous avons trouvé un vieillard de Gortcha. En longue fustanelle et en cnémides brodées, il dissertait sur les Bulgares, sur Salonique, sur les efforts nécessaires pour sauver l'Hellénisme, sur les écoles, les églises, les livres. Il parlait au consul avec ce ton de familiarité protectrice que prend le dernier électeur athénien pour dire au Premier Ministre : « Vieux frère, tu fais des sottises; les affaires Cretoises ne marchent pas droit. » Notre homme exposait des projets grandioses, distribuait mille livres (23 000 fr.) ici, en dépensait mille autres là : il nous était difficile de ne pas sourire de cette aisance tout hellénique à jongler avec les millions. Après une demi-heure de conseils, notre homme tira de sa veste cinq rouleaux de cent livres, et un chèque de mille napoléons sur la Banque Nationale d'Athènes. Il abandonnait toute sa fortune à l'Idée, moyennant une rente viagère de 600 francs que le gouvernement grec s'engagerait à lui fournir.

Les dons affluent ainsi, de toutes parts, de Roumanie

surtout. Les Macédoniens hellénisés, — ceux qu'Apostolo nomme Valaques ou Roumains de Macédoine, — qui ont fait fortune à Galatz ou Buckarest, sont les plus généreux. D. Georgeadis, négociant à Kraïova, envoie mille napoléons. Le syllogue de Galatz promet cinq cents livres. Le consul nous lit des lettres toutes pleines d'un patriotisme touchant. Il nous reproche d'ajouter trop de foi aux contes d'Apostolo Margariti. 11 nous conseille d'aller voir par nous-mêmes dans le sud, dans le prétendu pays valaque, ce que Ton pense de l'Idée...

Nous avions l'intention de rentrer en Grèce par Salonique; mais, Salonique brûlée, à quoi bon ce voyage? Trouverions-nous seulement un abri? Nous suivrons l'itinéraire que nous propose le Consul grec. C'est par la frontière thessalienne que nous rentrerons en Grèce.

Images grecques et atrocités bulgares. — Une frontière. — Prédicateurs bulgares. — Une ville juive. — Juifs cultivateurs.

Derrière nous, Monastir s'efface dans la brume du soir. Le soleil est couché. Au fond de la plaine on ne voit plus qu'une tache verte, deux minarets dans les arbres, et, près de la ville, le nuage de poussière que soulève un escadron de bachi-bouzouks. Nous voici de nouveau sur les routes avec nos deux fidèles Albanais. Abeddin a déjà repris sa complainte d'Ali Pacha et des trois corbeaux de Souli.

Cette plaine de Monastir est la reproduction exacte du bassin de Resen. Elle dort, sans un pli, au fond d'une enceinte de collines à longues pentes. Sur la crête de ce mur, deux masses symétriques dressent leurs fines têtes de granit : à Test le Nidsche, à l'ouest le Péristeri. Le lac, qui remplissait jadis cette dépression, s'est écoulé vers le Vardar par l'étroit défilé qui maintenant encore laisse passer à l'est les eaux de la Tscherna.

La moisson est faite. Les sillons allongent leurs

grandes raies désertes jusqu'au pied des collines, où la vigne alterne avec les futaies. Des tourbillons de poussière se lèvent brusquement sous le vent du soir.

Nous avons longé les collines de l'ouest, sur une chaussée pavée qui, toute droite, unit Monastir aux villages du sud. Au passage d'un ponceau, nous avons croisé la garnison de Monastir, des soldats en guenille mais de belle allure, et des chevaux superbes. Auprès d'une source salée, des dames turques jouaient au volant; une paire de bœufs les avait amenées sur un char tendu de soie et brodé d'argent : deux vieux Turcs fumant leurs chibouks nous écartèrent avec des paroles et des gestes graves. C'est ici que les Musulmans de Monastir viennent prendre leur repos. Le dernier Vali, Eyoub Pacha, fit construire une terrasse de gazon et planter des cyprès tout autour de la source. Les rôdeurs albanais avaient l'habitude de se poster en cet endroit : six gendarmes sont installés sous*une claie de roseaux.

Puis nous avons dépassé la vigne des Lazaristes. Le confrère du père Faveyrial et le frère jardinier regardaient mûrir leurs raisins... Un dernier adieu... Quelle chance nous avons de quitter Monastir... un enfer, cette ville où jamais personne ne peut compter sur ua lendemain. Apostolo a été assailli et blessé la nuit dernière. On raconte aussi que les Bulgares de l'archevêque ont tué le pope Stoïan.

FLORINA, KÀSTORIÀ 307

Florina, notre première étape, n'est qu'à trois heures de Monastir. Nous y sommes venus coucher, afin de traverser dès l'aube les monts qui nous séparent de Kastoria, la Neretschka Planina. Cette chaîne était, l'hiver dernier, infestée d'Albanais. La formation de troupes irrégulières pour la campagne des Dibres a purgé le pays. Il vaut mieux, toutefois, voyager ici rapidement et en plein jour.

Florina est bâtie au penchant des collines sur un maigre affluent de la Tscherna. 1 500 maisons peuplées d'Albanais et de Slaves convertis en font une ville musulmane : on y pourrait trouver une centaine de familles turques. Le quartier chrétien — 500 familles — rappelle Okhrida et Strouga par la forme de ses maisons en bois, la saleté de ses rues, le costume de ses femmes, l'aspect rustique et lourd de tous ses habitants. Ces Slaves pourtant se disent Hellènes et parlent grec, avec nous du moins. La propagande bulgare n'a réveillé que 2 ou 300 patriotes, mais terriblement patriotes, comme tous les Bulgares macédoiniens. Une lutte acharnée entre ces néophytes et les Hellénisants assure à Florina les mêmes joies qu'àMonastir.

Nous sommes arrivés très tard au Khani tenu par des Grecs. Il a fallu, à travers les grilles de bois, des discussions, des menaces, des coups de crosse pour nous faire ouvrir la porte barricadée. Avant-hier, les Bulgares, qui revenaient la nuit de Monastir ayant vu

l'archevêque, ont rossé puis ligotté le Khandji : tout en buvant son vin et en mangeant ses poules, ils le lardaient de leurs couteaux « pour le faire chanter ». Ils ont crevé les yeux aux portraits enluminés, qui tapissent la muraille, héros, ministres et patriarches grecs. Ils ont flambé le roi Georges, Tricoupis et la reine Olga, et même, prenant Gambetta pour un patriote hellène, ils l'ont décapité. Le Khandji espère que la France saura venger cette insulte.

La tyrannie bulgare règne ici comme à Okhrida. Le Khandji nous conseille de ne point parler grec trop haut; il a fait taire Abeddin qui, ses chevaux pansés, avait repris sa complainte grecque. Si « les cornus » suscitaient une bagarre, le préfet turc nous emprisonnerait.

La montagne, qui domine Florina et ferme au sud la plaine de Monastir, est couverte de forêts. Nous ne sommes pas encore en pays grec. Le Musulman, ami de l'ombre, a respecté les vieux arbres qui se succèdent, chênes et platanes, puis hêtres et sapins, de la base à la crête du mont Neretchka. Les lièvres et les sangliers pullulent, bêtes impures sur lesquelles le Croyant n'use pas sa poudre. A chaque lièvre qui fuit sous nos pas, Kostas se signe pour écarter le funeste présage, Abeddin lance au fuyard une malédiction : « Que le diable viole ta mère » ou : « que les chiens rongent tes os ».

Ce passage fut l'un des plus fréquentés de la vieille Turquie. C'était la grande route de la guerre pour les Turcs de Thessalie et les Pachas d'Epire marchant contre le Hongrois ou contre le Moscoff. Des bandes ont passé là, qui s'en allaient tenir garnison dans Pest, assiéger Vienne ou défendre Belgrade. Que ces jours sont lointains ! Les pluies ont recouvert de débiais Pantique chaussée pavée. Le giaour a repris les champs thessaliens. Les pachas d'Epire ne répondraient plus à Tappel du Khalife. Entre Monastir, Jannina et Larissa, toutes relations, même commerciales, ont cessé; c'est proprement une frontière intérieure que cette montagne ardue : Macédoine slave au Nord, pays hellénisé au Sud.

Au sommet de la crête, la vue s'ouvre tout à coup. Les forêts de l'autre versant ont été rasées. La pente ravinée laisse couler ses flancs d'argile. Sous nos pieds, la vallée de la Yistritza déroule vers le sud soixante kilomètres de champs moissonnés entre deux lignes de hauteurs nues. Champs, villages et montagnes, sous le soleil de feu, ont la pâleur éblouissante du fer chauffé à blanc. Au centre, un anneau de verdures enchâsse la nappe luisante du petit lac de Kastoria.

Sur le sentier de chèvres, qui dégringole à travers les schistes croulants et les pierres clivées, nous avons dépassé une singulière caravane. Deux popes au teint cuivré — des Bulgares — traînaient deux ânes

chargés de chaudrons, de capes, de nattes et d'ustensiles de ménage. Deux jeunes femmes suivaient, vêtues à l'européenne, mais de robes noires trop courtes et trop larges. Leurs ridicules chapeaux noirs à rubans bleus faisaient songer aux prédicatrices ambulantes de l'Armée du Salut. A notre bonjour en grec, les popes ont répondu par le salut turc; ils nous ont demandé en turc l'heure,... la route... et la distance du prochain hameau ; ils ont compris nos réponses en grec, mais se sont obstinés à n'user que du turc avec Abeddin ou de l'albanais avec Kostas.

A moitié de la descente, Dichem étage ses 400 maisons. Murs de pierres sèches, toits de pierres, bancs de pierres, sol de terre battue ; les premières de ces huttes misérables étaient désertes. Tout le village était réuni près d'une maison écartée. Nous pouvions voir d'en haut les fustanelles blanches des hommes, les voiles blancs des femmes en deuil. Nous entendions les gémissements de la foule et les psalmodies du prêtre : « C'en est un qui est mort » dit Abeddin en souriant.

En nous apercevant sur la pente, les hommes ont quitté leur mort et sont accourus. Qui sommes-nous? De quel pays? Que vendons-nous? Qu'achetons-nous? Combien avons-nous de frères ou de sœurs?... Ces hommes parlent grec : la curiosité chez l'Hellène prime tous les autres sentiments. Au bout de qublques minutes, les femmes qui avaient hésité d'abord viennent aussi : leurs gémissements tout à l'heure fendaient l'âme, elles nous assourdissent maintenant de leur piaillerie bulgare. Le prêtre, resté seul auprès de

son fidèle, finit par être intrigué et monte à son tour, en habits sacerdotaux. Quand il nous entend parler grec, il prend la bride de nos chevaux et nous conduit dans sa maison. Puis, ses ordres donnés, il emmène tous ses paroissiens et retourne à ses prières, en promettant de faire vite : il craint que la solitude ne nous pèse. Mais deux heures se passent. La poule du repas de midi — la quarante-deuxième poule depuis le commencement du voyage — a été bouillie et mangée. Nous nous étendons pour la sieste, quand Abeddin entre joyeux : « Que nos Noblesses se lèvent bien vite, qu'elles viennent,..; il faut venir voir : ils vont se tuer. »

Près de la maison mortuaire, les fustanelles et les coiffes font toujours la même tache blanche. Mais au centre quatre robes noires s'agitent. Nous reconnaissons nos deux popes du sentier, les chapeaux de leurs femmes et leurs deux ânes qui broutent dans le champ voisin. Les popes et les femmes gesticulent. L'autre prêtre, le grec, semble leur tenir tête. Ils discutent ainsi depuis une heure, paraît-il. En approchant, nous pouvons saisir quelques mots : cornu, voleur, schismatique, apostat, maudit.

Le prêtre du village nous met au courant de la dispute. Il finissait renterrement quand ces quatre énergumènes sont survenus : ce sont des prêtres de l'Exarque avec leurs femmes. Ils sont donc arrivés dans la maison du mort. Ils ont pris la parole en slave, disant que ceux-là étaient maudits qui laissaient enterrer un bon Slave par ce chien de Grec,... qu'il

fallait ne craindre ni Dieu ni diable pour ne pas assommer ce cornu,... que Dieu demandait aux peuples de le prier chacun dans sa langue, les Grecs en grec, les Russes en russe et les Slaves en bulgare. L'auditoire écoutait sans marque de désapprobation. Le prêtre grec se taisait, n'osant affronter ces beaux parleurs de Salonique... Le maître d'école s'est levé et n'a pas épargné ces schismatiques et ces excommuniés. Mais les autres, criant plus fort et se partageant la besogne, hommes d'un côté, femmes de l'autre, devenaient plus persuasifs : ils annonçaient la venue d'un évêque bulgare, l'appui donné par tous les Chrétiens d'Europe au Bulgare contre le Grec, les bérats, le dégrèvement d'impôts que le Sultan voulait accorder à toutes les communautés bulgares. Quelques Dichemites, habitués du bazar de Monastir, prenaient déjà le parti des popes. La famille du mort cependant ne voulait pas accepter leur ministère. Les couteaux allaient sortir des ceintures. Mais les popes, en apercevant notre gendarme, ont cru que nous venions au secours du prêtre. Ils ont ramassé la corde de leurs ânes et sont partis, en nous appelant Juifs et Papistes.

Les funérailles terminées, le prêtre nous a encore retenus quelques heures. Nous arriverons sans peine à Kàstoria pour l'étape du soir. Et lui, il a tant de choses à nous dire! Il veut que tout le monde en France sache combien l'Hellène est ici malheureux : si les Français connaissaient l'atroce misère de leurs amis, ils interviendraient bien sûrement... Les rôdeurs

albanais labourent ce district avec leur sabre. Une bande, l'hiver dernier, a surpris le village et emmené dans la montagne les notables, le curé, le maître d'école : ils ont exigé une rançon de 200 livres (4600 francs). Le préfet de Kastoria accourut au printemps suivant pour rétablir la paix, fouilla les maisons et enleva toutes les armes. Le village est donc à la merci du premier Klephte qui voudra le prendre. Mais le gibier ne vaut plus la poudre : les deux cents livres, données aux Albanais, représentaient le capital de toute une génération ; il ne reste dans les huttes que les murs et le sol... Et puis, les Bulgares... De Salonique, on envoie dans tout le pays grec des caravanes comme celle que nous venons de voir. Deux par deux, ces émissaires de l'Exarque vaguent à l'aventure, entrent dans les maisons, distribuent des feuilles imprimées; ils prêchent en slave et ils prétendent aussi connaître les maladies; ils soignent les gens et les bêtes. Ils visitent surtout les villages comme Dichem où les femmes et les vieillards parlent encore slave et ne sont pas éclairés, — hellénisés, veut dire le prêtre. Leurs promesses et leurs menaces leur amènent quelques partisans. Prévenus du jour où l'on doit enterrer, baptiser ou marier dans un village, ces cornus viennent faire du scandale, comme aujourd'hui. A Dichem, une minorité turbulente, vendue aux idées nouvelles, avait même tenté par la force de mettre un élève de l'Exarque en possession de l'école. La lutte a duré plusieurs mois et les Bulgarisants sont allés fonder plus haut dans la montagne un hameau, Selo (le vil-

lage en slave), qui sert aujourd'hui de quartier général aux popes errants.

Sans impatience nous avons écouté, deux heures d'horloge, toutes les histoires du prêtre : le vol de son âne et de ses chèvres par les cornus; l'enlèvement et la fustigation de sa femme; le mauvais œil lancé sur tous ses fils et son pèlerinage à la Sainte Montagne, durant lequel il faillit être tondu par des ciseaux bulgares. Nous avons compati à tous ses malheurs. Nous l'avons plaint surtout de vivre parmi les barbares : les autres épreuves étaient passagères, mais celle-ci durerait longtemps ; car malgré les efforts du prêtre et du magister, ces gens d'ici ne veulent point être éclairés; avec les étrangers, ils essaient de parler grec, mais entre eux ils n'emploient que le slave. La conversation tourna, comme toujours, sur les bienfaits de la civilisation, la Tour Eiffel et les chemins de fer.

Il était étrange, ce long récit, et émouvant. Ce vieillard, slave de race et presque de langue, ce n'était pas l'intérêt à coup sûr qui le faisait rester dans sa maison pillée, dans ce village trop misérable pour payer les dîmes et droits ecclésiastiques, chez les Barbares, Nous n'avions pas encore vu pareil exemple de cette force mystérieuse, qui, s^mparant dès hommes, les fait servir au triomphe de l'Idée, en dépit de toutes les théories de race et de descendance, malgré la langue, les préjugés et les sentiments hérités des aïeux.

Mais quand le maître d'école a voulu étaler son éloquence, exposer les droits helléniques sur la Macé-

PLORINA) KASTORIA 315

doine,... Àristote,... Philippe,... nous nous sommes enfuis avant l'expédition d'Alexandre.

La descente jusqu'à Kastoria n'est qu'une longue glissade dans les pierres clivées et les marnes. Ni forêts, ni fourrés, ni même arbres isolés : ce pays mérite d'être grec; physiquement, il Test déjà; la Morée elle-même n'est pas plus dénudée. Sur le flanc des monts, s'étagent des champs en terrasse. Partout où la pente n'est pas à pic, des murs retiennent à grand'peine les terres coulantes; pour conserver une bande d'un mètre, on a parfois empilé deux mètres de pierres sèches.

Dans le lit d'un torrent à sec, l'ombre de quelques chênes verts couvre le village de Bachkouri. Les chevaux et les ânes foulent le blé sur les aires en plein vent. Les paysans accourest pour nous voir et nous interroger. Ils ne comprennent que vaguement le grec et parlent slave; mais ils se disent Hellènes et s'excusent de n'être pas plus éclairés. Ils appellent les enfants qui sortent de l'école pour leur servir d'interprètes. Surviennent le pope et le magister, et les plaintes sont les mêmes qu'à Dichem : l'insécurité de la montagne,... les rôdeurs albanais,... les prêtres de l'Exarque.

La plaine de Kastoria que nous dominons apparaît déserte et inculte jusqu'aux verdures qui bordent le lac : quelques champs moissonnés se perdent dans les taillis de chardons. Pourquoi les Bachkouriotes

ne descendent-ils pas de leur montagne et ne s'en vont-ils pas cultiver ces champs abandonnés? Près de la ville, ils seraient à l'abri des Albanais, et l'évêque de Kastoria les sauverait du Bulgare. « Yous êtes bien Européens, vous autres », répond le maître d'école. Dans la plaine, tous les champs appartiennent aux beys et tous les villages sont des tchifliks, des fermes. La montagne est libre : Dîchem, Bachkouri, Olitra, tous les hameaux qui font à la plaine morte une ceinture de vie, sont demeurés villages libres, éleftherochoria, villages têtes, Kephalochoria. Après la conquête, le vainqueur s'empara des terres cultivées. La montagne était alors couverte de forêts, possédée en grande partie, comme aujourd'hui encore, par les églises ou les monastères, et le Musulman respecta presque toujours les propriétés religieuses. Les Chrétiens ont défriché les monts, créé, à grand renfort de murs, quelques champs cultivables. « Quand l'hellénisme reviendra ici, nous descendrons. »

La plaine de Kastoria exhale la même tristesse que la vallée d'Elbassan ; la piste est étroite dans le fourré de chardons, qui s'élancent vigoureux jusqu'au ras de letrier; les cultures ne commencent que dans les faubourgs de la ville, avec les jardins, les olivettes et les vignes des Chrétiens. La ville, elle-même, est bâtie en plein lac sur un haut promontoire rocheux.

Des bandes endimanchées sortent pour la prome-

nade du soir. Parmi les Albanais en fustanelles et les Grecs en « complets » européens, beaucoup de Juifs au type accentué, nez crochu, mèches en tirebouchon le long des oreilles, ont conservé l'ancien costume de leur race, la longue robe syrienne et la large ceinture aux couleurs mélangées. Les femmes et les filles ont la démarche molle sous leurs cafetans de fourrures; leurs pieds sont nus dans les babouches écarlates, leurs yeux peints, leur sourire allongé par le fard et leurs seins à peine voilés par la chemisette de soie. Elles semblent, ainsi parées, s'offrir à l'étranger dans leur premier sourire : la juiverie de Kastoria peuplait autrefois les harems de l'Albanie.

En approchant de la ville, les jardins se multiplient. C'est demain jour de sabbat. A l'ombre des oliviers, les Juifs chantent en grec ; les Juives, à l'écart, dansent ou fument le narghilé. Toute cette gaîté est assourdie, défiante, et se tait à la vue du gendarme.

Kastoria n'est point une grande ville. Son importance commerciale, qui autrefois attira de Salonique les ancêtres de ces Juifs, a disparu; les paysans d'alentour ne s'approvisionnent plus ici : le voyage jusqu'à Salonique est devenu facile et la contrebande à travers la frontière grecque très active. L'aristocratie musulmane, beys et pachas, ruinée par les incursions des Albanais et le dépeuplement de la plaine, végète tristement dans ses konaks délabrés. Le bazar est sans vie : les poissons du lac, des capes en feutre, quelques tapis grossiers représentent tous les produits locaux.

Le quartier musulman compte à peine deux cents maisons; les Juifs,plus nombreux,ont 250 à 300 familles; mais par le nombre, ce sont les Grecs qui l'emportent : 1000 à 1200 maisons. En réalité les Juifs dominent ici. L'Hellénisme est affaibli par les dissensions valaques. Le vaiaque est compris ou parlé dans presque toutes les maisons chrétiennes. Le parti vaiaque n'a converti que deux ou trois cents fidèles; les gens riches, par conviction et par mode, sont toujours hellènes; les écoles sont restées grecques, malgré des luttes violentes. Mais les Valaques prennent leur revanche en coups de main sur les récoltes et les troupeaux, en razzias d'olivettes, en enlèvements de jeunes filles riches qu'ils épousent avec ou sans prêtre et dont ils réclament ensuite la dot. Tous les enfants terribles, vilains garçons et joyeux camarades de la communauté chrétienne se disent Valaques : c'est un titre que le préfet turc respecte et qui assure à l'occasion une impunité presque complète.

Les Juifs au contraire, fraternellement unis, ont travaillé sans relâche à l'exploitation du Musulman. Leurs pères ou leurs grands -pères étaient venus de Salonique au début du siècle; ils étaient de race espagnole ; l'espagnol est encore, dans les vieilles familles et pour les vieilles gens> la langue maternelle. En un demi-siècle, ils ont d'abord accaparé toute la fortune de Kastoria, par les moyens ordinaires : prêts d'argent, avances de marchandises ou de semailles, hypothèques. Mais après cette première génération, une autre est venue qui semble vouloir se fixer au sol, éta-

blir sa richesse en biens fonciers, en vignes, en jardins, en olivettes.

Aussi longtemps en effet que l'aristocratie musulmane conserva sa richesse, tout le pays laboura pour le Juif. Dans cette population agricole, l'imprévoyance des beys donnait beau jeu aux manieurs d'argent. Tous les revenus rentraient en nature. A la récolte, les beys, ayant mis à part leurs provisions annuelles, se défaisaient de tout le reste à la première offre sonnante. Quelques jours suffisaient à gaspiller cet argent en merceries, bibelots, selles brodées, armes ciselées, chevaux et tapis : le Juif rentrait dans ses capitaux. Venaient le ramazan du printemps, les nuits où le bazar, après le sommeil de la journée, s'ouvre tout brillant de lanternes, resplendissant de camelote européenne, étalant ses étoffes voyantes, tentant la coquetterie des femmes et la gourmandise des enfants, — le bon Turc ne refuse rien à ses femmes ni à ses fils quand approche la fête du Baïram. Un emprunt chez le Juif fournissait à tous les caprices ; mais une part de la récolte suivante était engagée, mangée d'avance. Laissez le temps faire son œuvre, les récoltes se succéder plus ou moins bonnes, une année de disette ou une incursion d'Albanais survenir : le Musulman s'endette, hypothèque sa terre, s'enfonce de jour en jour sous des emprunts nouveaux; le champ tombe aux mains du Juif, et les belles maisons de la ville, sur la face méridionale du rocher, à l'abri des vents du Nord.

Mais le Musulman ruiné quitte le pays» Ses tenan-

ciers, que souvent il retenait de force avec l'appui du gouvernement, se dispersent dans les villages libres. Les revenus du Juif tombent à néant. Il faut aviser. Les uns retournent à Salonique. D'autres, au contraire, se pliant à des nécessités nouvelles, travaillent euxmêmes leurs champs.

Kastoria présente ainsi le très rare phénomène d'une communauté juive agricole. A la vérité, le nombre de ces agriculteurs n'est pas encore très grand, et ils se sont adonnés à une culture voisine de l'industrie. Ils n'ont pas encore mis la main à la charrue; ils ne se livrent qu'à la culture maraîchère ou aux soins minutieux qu'exigent la vigne et l'olivier : c'est presque un travail d'artisan. Mais ce premier pas en dehors des occupations traditionnelles de leur race les conduira peut-être à d'autres changements.

Cette communauté juive est digne d'attention. En se fixant au sol, elle semble avoir acquis un rudiment de patriotisme, un patriotisme de race comme celui de toutes les communautés balkaniques. Quelques Juifs déjà rêvent et parlent d'un avenir national. Non que le joug du Turc leur pèse comme aux Chrétiens et qu'ils souhaitent la délivrance : ils ne se considèrent point comme des opprimés. Ce n'est pas non plus qu'ils redoutent la venue de l'hellénisme, et que l'annexion à la Grèce leur paraisse un malheur déplorable : ils parlent grec, fréquentent les écoles grecques et, riches euxmêmes, sont de cœur avec les riches Hellènes contre les Valaques... Mais le hasard est grand, et les combinaisons de l'avenir mystérieuses. Qui peut dire si, le Turc

s'en allant et les jalousies européennes ne laissant ni Grecs ni Slaves ni Autrichiens s'installer à Salonique, un État juif ne pourrait pas se former autour de cette capitale. Toutes les villes de la Macédoine méridionale ont une colonie juive : Salonique d'abord où par le nombre et la richesse ils sont les maîtres, avec 15 ou 20 000 maisons; puis Verria, Servia, Kastoria : ils débordent même en Epire vers Mezzovo et Jannina. Leur nombre total dépasse cent mille individus et ce nombre serait doublé si Ton voulait y joindre les Juifs convertis à l'Islam, les Maminns. Les Maminns ont jadis reconnu le prophète pour sauver leur argent. Musulmans, ils ont gardé les mœurs et l'esprit de leur race : grands manieurs d'argent, économes, avares même, ils sont devenus les plus riches des Macédoniens... Ces Juifs sont clients de la France. Ils envoient leurs fils dans nos lycées de Marseille ou de Paris. Ils comptent sur l'appui français. La Tour Eiffel et l'Exposition nous ont rendu le prestige d'autrefois... Salonique reverrait-elle un jour le temple de Salomon? Nous avons peu vécu dans la communauté grecque de Kastoria. Nos passeports n'étaient pas en règle. A Monastir, l'intervention d'Apostolo Margariti avait tout arrangé. Ici, abandonnés à nous-mêmes, sans consul, nous pouvions tomber sous la main d'un préfet tatillon ou besogneux. Et la communauté grecque est surveillée d'un mauvais œil, depuis la fameuse conspiration. On connaît l'histoire : chez le consul grec, une caisse a été saisie contenant tout le plan d'une conspiration possible. Parmi les beys et les pachas

3fc2 LA MACÉDOINE HELLÈNE

ruinés du quartier musulman, le Grec espérait des complices : il avait calculé d'avance la somme nécessaire aux scrupules de chacun. Pour quoi faire ensuite?... C'est un besoin de la nature chez le Grec de vivre dans l'intrigue, réellement ou par la pensée.

Des prêtres et des muletiers grecs nous ont rendu visite sous prétexte de consultation médicale. Ils comptaient sur notre science pour guérir un pauvre cheval à qui les Valaques avaient jeté un sort et qui mourut, malgré nos soins, après une agonie lamentable. On le dessella pour la première fois depuis des semaines, des mois peut-être. On le traîna par la tête jusqu'au bord du lac. Un Albanais s'aperçut que les fers pouvaient encore servir et les arracha. Un Juif coupa la queue. Le reste fut abandonné aux chiens errants de la ville musulmane.

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LE ROUMLOUK

Les Armatoles. — La paix musulmane. — Campagne grecque Femmes, évêque et Albanais.

Au sud de Kastoria, commence le Roumlouk, le Pays « des Roumis », des Grecs. Ce nom turc désigne plus particulièrement les districts de Karaferia et de Servia, les pentes de l'Olympe. Mais les Musulmans de Kastoria l'appliquent aussi aux deux cantons qui nous séparent de la frontière thessalienne, Anaselitza et Grévéna.

De fait, ce pays est toujours resté grec. Un firman de Soliman le Magnifique avait reconnu à ces populations le droit de porter les armes, et pour défendre l'Empire contre les incursions albanaises, la Porte avait créé sous le nom d'Armatoles une sorte de milice locale. Exempts de toute autre charge que le service en temps de guerre et la police en temps de paix, les Armatoles obéissaient dans chaque canton h leur capitaine. Ce capitaine héréditaire ou élu était confirmé et rétribué par la Porte. Karaferia, Servia et Grévena étaient les trois capitaineries de la Macédoine. On en

comptait onze autres dispersées en Thessalie et dans le Pinde.

Les Armatoles ne discernèrent jamais bien la paix de la guerre, ni la police des razzias. Leur indépendance allait jusqu'à la révolte et, dès le nrUeu du xyiii6 siècle, les capitaines refusant le ser Jce au dehors, guerroyant à l'intérieur, enlevaient d'une main équitable les bourses des chrétiens et les femmes des pachas. Les chansons populaires ont gardé le souvenir de ces vieux Palikares (1750-1760) :

Syros de Servia, Nannos de Karaferia

Ont leur Konak à Kanalia.

Prêtre, amène ton pain. Prêtre, amène ton vin.

Prêtre, amène ta fille.

Amène aussi du foin pour nos chevaux.

Je n'ai peur d'aucun pacha, je ne crains aucun vizir.

Mon pacha! c'est mon fusil; mon vizir! c'est mon sabre.

Trois jours et trois nuits, j'assiégeai Niausta.

Quand vint la révolution grecque, les Armatoles étaient tout préparés à la vie de héros. Les muletiers chantent encore les cinq Blachavas de Grévena, et Diamantis, et Boucovalias,et Tachos qui luttèrent de 1817 à 1822. La révolte du Roumlouk fut sauvagement réprimée par Mehemed Aboulouboud Pacha. La légende ne se souvient plus aujourd'hui que des grands coups de Boucovallas, Boucovallas qui prit Servia, Boucovallas qui prit Niausta, Boucovallas qui lutta contre 1 500 Turcs, et quand le soir cinq cents eurent mordu la poussière, les Armatoles virent que trois Palikares manquaient à l'appel : l'un était allé aux provisions, un autre à la source, seul le troisième était mort. Le

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Grec depuis trois siècles a tant souffert qu'il ne peut tenir le compte exact de tous ses malheurs.

En juin 1822, après le passage de Mehemed Pacha, hommes mutilés et pendus, femmes jetées à la mer, garçons emmenés et circoncis, filles vendues, enfants rôtis à la broche, — le Roumlouk était presque désert. C'est de là que date l'invasion albanaise. Ali de Tebelen, qui posséda ce pays, avait installé déjà desbeyset des agas tosques dans les meilleurs tchiflicks (fermes); mais, tenus en respect par les Armatoles, les Albanais n'avaient pas franchi en masse la ligne du Pinde. En 1822, ils descendent de leurs monts et soumettent les villages libres. Tout leur appartient aujourd'hui.

Yue par le sud, Kastoria présente une remarquable analogie avec une autre ville macédonienne, Okhrida. Toutes deux, bâties au bord d'un lac sur une île de rochers, portent à leur sommet des ruines de défenses turques ou byzantines. Ici comme là-bas, les Chrétiens ont reconquis la ville elle-même et leurs maisons couvrent la pente méridionale. Les Musulmans, quittant leurs konaks et leurs mosquées de pierre, se sont retirés à l'écart dans les jardins du continent; ils semblent campés dans leurs bâtisses nouvelles autour de djamis (mosquées) construits à la hâte. Mais Okhrida était visiblement slave, et la nationalité hellène de Kastoria apparaît au premier regard. Maisons de pierre, corniches de pierre, grandes baies voûtées, façades

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