PREMIERE PARTIE VERS LA MACÉDOINE
L ADRIATIQUE — DURAZZO — KAWAJA
Une ville italienne. — Intrigues italiennes. — Une ville musulmane. — La foire aux tombeaux. — Justice turque. — Un explorateur.
Août 1890.
Les salves et les carillons du quinze Août ont à grand'peine réveillé notre équipage, qui toute la nuit a fêté la Madone. Nous sortons des bouches de Cattaro. Ulris, vapeur du Lloyd autrichien, s'en va très lentement, comme il convient en ce jour d'Assomption, contournant toutes les pointes de cette côte abrupte, s'arrêtant des heures pour dormir au soleil,
BtiURD. 1
au bord des anses bleues et reprenant à regret son paresseux voyage de Cattaro à Boudoua, de Boudoua à Lastoua. Tout le jour, sur la terre autrichienne ou sur les barques pavoisées, de» bandes endimanchées et de petits soldats tirant le canon pour la Madone nous saluent de leurs chants de fête. Vers le soir seulement, nous retombons dans le silence et la solitude : nous touchons aux rivages orthodoxes du Monténégro; nous entrons dans le monde oriental.
Sur un petit golfe bordé de montagnes, à l'abri d'une haute falaise, quelques maisons blanches aux tuiles rouges, aux volets verts, font un village qui semble à l'uniforme construit par ordre et sur modèle, toutes maisons, toutes fenêtres, toutes grilles pareilles. C'est Dulcigno, qui sort monténégrine de ses ruines turques et abandonne au bout de son promontoire sa vieille forteresse et sa mosquée croulante.
Dans une plaine obscurcie de la fumée des herbes sèches, un fleuve se traîne à la mer chargé de buées et encombré de joncs : la Boïana. Un autre promontoire ; et dans un autre golfe en demi-cercle, le premier drapeau turc flotte au-dessus d'une caserne solitaire : Saint-Jean de Medoua, l'échelle de Scutari d'Albanie. Toute la nuit, Y Iris s'est reposée de son court voyage sur les eaux noires de vase et empestées de miasmes, que le Drin et la Boïana jettent dans ce cirque de rochers.
Au matin, nous longeons la côte albanaise. La mer dalmate, aux profondes transparences, et les falaises
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monténégrines s'éloignent derrière nous. La rive basse, incertaine, semble se diluer en boues et en écumes flottantes. Une grande plaine d'alluvions s'étend de la mer aux montagnes lointaines : cent kilomètres de côte droite se déroulent du nord au sud. Seules, quelques îles rocheuses, mal rattachées au continent par des isthmes de marais, rompent la monotonie de ce ruban. Elles s'échelonnent, perpendiculaires à la rive, en bornes de plus en plus hautes, jusqu'à l'infranchissable barrière de l'Acrocéraunien qui, tout là-bas vers le sud, ferme l'Adriatique.
La première, le cap Rodoni, n'est que le court sommet d'une colline émergée. Le cap Pâli, qui vient après, long de 7 kilomètres, haut de 200 mètres environ, paraît une montagne. Deux cordons de sable, enfermant une lagune, lui servent d'amarres :
Exiguo débet quod non est insula colli,
dit un doux Allemand à lunettes, qui voyage vers Athènes son Lucain en poche et salue de ce vers l'antique Dyrrachium. Au sud, en effet, derrière la pointe du rocher, parmi les arbres et les ruines, un dôme et deux minarets, une enceinte crénelée et un drapeau turc annoncent Durazzo.
Notre Allemand s'étonne que deux Européens, deux Français presque lettrés, s'en viennent débarquer ici et pensent à gagner la lointaine Macédoine, — les terres des Barbares, — au lieu de poursuivre vers Corfou et l'Hellade divine : « Et pour chercher des Bulgares, des Albanais des Serbes! La
Macédoine fut le royaume d'Alexandre : tout le reste est sans grand intérêt. » La Macédoine n'est pour l'Europe qu'une vague contrée, un coin perdu quelque part entre le Danube et Salonique, un pays de montagnes et de forêts où jadis régnait Alexandre le Grand. Nous-mêmes, en débarquant aujourd'hui, nous ne savons rien de plus, et nous pourrons juger de tout en pleine liberté d'esprit.
Nous espérons seulement que sur la plage, tout à l'heure, nous trouverons deux Albanais et quatre chevaux. Les Albanais sont d'anciens amis. L'un, Abeddin, musulman, est zaptieh (gendarme) de Sa Hautesse. L'autre, Kostas, chrétien, ancien berger, ancien cawas de consul, est plus Grec qu'Albanais. Il se vantait, sans raison, d'avoir consacré quelques mois de sa belle jeunesse au brigandage, et c'est pourquoi nous l'avions pris à notre service. Pour voyager en Turquie, il vaut mieux s'appuyer à droite sur un gendarme, à gauche sur un brave : l'un et l'autre sont utiles à leurs heures.
Tous deux nous ont accompagnés à travers PEpire et l'Albanie du Sud. Il y a quinze jours, en prenant le bateau d'Avlona pour Scutari, nous les avons envoyés par terre avec nos bêtes et nos bagages. Sur la carte, nous leur expliquions le chemin : « EfTendi, ne crains rien, a dit Abeddin. Nous traverserons les fleuves, nous arriverons dans la ville et nous irons nous asseoir au bord de la mer, jusqu'à ce que tu viennes... »
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Loin de la cote, à cause des sables et des écueils, VIris contourne la presqu'île et va chercher le goulet du port tout près du continent. Ce port, où manœuvra la flotte de Pompée, où débarqua Robert Guiscard, et qui durant un siècle fut un sujet de guerres entre les Angevins de Naples et les Comnènes de Byzance, ce pauvre port n'est qu'un marais sans profondeur; quelques voiles dalmates, deux caïques turcs et un vapeur italien suffisent à le remplir.
Sur la rive, les fez de nos deux Albanais font deux taches écarlates. Kostas s'agite tout blanc dans sa fustanelle et ses cnémides bien lavées. Abeddin, encore plus beau, porte dignement son uniforme bleu aux tresses orangées... Ils nous accueillent de leurs baisemains... Ils nous attendent depuis huit jours!... Chaque matin, suivant leurs promesses, ils venaient s'asseoir au bord de la mer retentissante et, le soleil couché, ils retournaient à l'auberge auprès de leurs chevaux... Ils ont fait un voyage extraordinaire par là-bas,... des fleuves comme jamais on n'en put voir, qu'ils ont traversés à la nage, en bac, dans la boue... Et depuis huit jours, s'étant baignés, ayant pansé leurs bêtes, recousu leurs selles et fourbi leurs armes, ils commençaient à désespérer... Durazzo est d'un séjour intenable : des moustiques,... des fièvres,... de l'eau de puits que les chevaux refusent de boire, et un moutessarif (préfet turc)! un moutessarif qui voulait réquisitionner nos
bêtes et nos gens, pour une battue contre des brigands de l'intérieur!... Quels gens tous ceux de Durazzo! ni chrétiens, ni turcs, presque tous papistes et « macaronadais » (c'est le terme dont nos Albanais désignent l'Italien). Il nous faut partir d'ici, concluent nos deux maisons civile et militaire...
La plage de débarquement est entourée de murailles crénelées. Une seule porte, la Porte du quai, — Porta Yali, — mène dans la ville, à travers la douane et la police. Nos passeports longuement examinés et nos pourboires (nos passeports n'étant pas en règle) ont paru de bon aloi; nous pouvons entrer.
Durazzo présente un bizarre mélange de bâtisses turques et de boutiques italiennes, entre des créneaux francs et byzantins. Il semble que le Turc soit installé d'hier dans cette ville vénitienne. En haut, près de la mosquée en coupole, le moutessarif vient de construire un immense palais, un Konak tout en terre et en bois. Les escaliers et les galeries sont encombrés de solliciteurs, imans en haut turban, femmes voilées, gendarmes en guenilles. Des soldats font la cuisine ou préparent le café, au milieu de la cour. Des prisonniers passent à travers les grilles de bois leurs mains chargées d'énormes chaînes, en demandant une cigarette. Des popes se disputent en grec. Des artilleurs manœuvrent un vieux canon de bronze. Tout le monde est ici chez soi. C'est bien ainsi que doit être une préfecture, en ce pays de paternelle tyrannie.
Dans les ruelles dallées, étroites et tortueuses de
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la basse ville, les enseignes italiennes et les marchandises italiennes s'étalent devant toutes les boutiques : poteries des Calabres, macaroni, faïences, liqueurs de Milan, vins de Chianti. Les enfants sortent de l'école italienne, en chantant un de ces airs napolitains qui poursuivent le voyageur de Gênes à Brindisi, une de ces éternelles barcarolles où les belles filles partent vers la belia Venezia. Le consul de Sa Majesté Hunîbert a plaqué d'énormes écussons à sa porte, à son balcon, à la fenêtre de son école.
Les vieilles murailles enferment la ville dans une étroite enceinte. Réduite h ce rectangle de 600 mètres sur 300 à peine, Durazzo n'était, il y a vingt ans, qu'un village. Le préfet turc ne résidait point ici, mais de l'autre côté du golfe, dans les terres, à Kawaja. Les bateaux italiens et les intrigues italiennes ont ressuscité cette ville morte. Les bateaux arrivent de Brindisi deux fois par semaine. Les intrigues ne sont un secret pour personne. On nomme, dans les rues, ceux qui reçoivent une pension : le chiffre mensuel varie de 4 à 6 livres turques (92 à 138 francs).
L'argent italien a sans peine trouvé de nombreux placements parmi les Albanais chrétiens de la basse ville, parmi les fonctionnaires turcs aussi, et chez quelques beys musulmans. Car les Chrétiens de la tribu des Guègues (Albanais du Nord) étaient demeurés catholiques. Depuis les jours lointains de Venise ou des rois de Naples, les missionnaires jésuites de Tiranna et de Scutari et les évêques indigènes, élevés dans les séminaires de Rome et de
Padoue, avaient maintenu comme une tradition italienne... La langue italienne tombe en terrain bien préparé : le consul italien de Scutari paie chaque mois près de deux cents napoléons. Mais ces Guègues catholiques ne s'attachent qu'à demi aux ennemis de la papauté. Tant que le Vatican et le Quirinal seront en lutte, la propagande italienne restera inféconde, et plus inféconde encore tant que l'Italie se posera en ennemie de la France. Le plus noble clan des Guègues, les Mirdites, avec leur famille princièredes Bib-Doda, se sont toujours considérés comme des protégés français.
Les Grecs semblent ici avoir perdu pied. L'Adriatique n'a jamais attiré leurs marins. Déjà pour leurs ancêtres, Epidamne, que remplace Durazzo, était la lointaine Epidamne. Ce promontoire perfide abrite mal contre les vents, et l'Adriatique est fertile en tempêtes. Le Grec ne trouve point ici ses golfes sûrs et ses mers clémentes : le pavillon grec ne passe •guère le canal d'Otrante. L'hellénisme garde pourtant ses prétentions sur la corinthienne Dyrrachium. Une école grecque subsiste, mais en dehors de la ville, dans le faubourg d'Exo Bazari (Marché du Dehors).
Ce faubourg n'est, comme son nom promet, qu'un champ de foire aux baraques mouvantes, toiles volantes, abris provisoires, qui se peuple chaque matin des caravanes de l'intérieur. Les Albanais catholiques
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de Tiranna s'y rencontrent avec les Albanais orthodoxes et musulmans de Kawaja, les beys d'Elbassan ou de Bérat avec les Koutzo-Vlaques du Pinde et de Gortcha.
Parmi ces Albanais orthodoxes et ces Koutzo-Vlaques, l'hellénisme recrute ses partisans. Si la ville est italienne, le faubourg est grec. On parle grec dans tous les cafés en plein vent. Le portrait de Georges Ier et celui de son ministre, M. Tricoupis, tapissent les comptoirs. Sous les platanes, une bande de buveurs en fustanelles chante sur la guitare une complainte de l'Archipel.
C'est dans l'Exo Bazari, loin des « macaronadais », que nos Albanais ont trouvé pour nos Noblesses un khani (auberge) moins confortable mais plus chrétien — traduisez : orthodoxe; pour un Grec, christianos veut toujours dire orthodoxe grec — que les auberges italiennes. Ce khani est, avec l'école grecque, la seule maison permanente du faubourg. Ses murs de terre et de bois passeraient en Europe pour une œuvre provisoire; mais ici! L'eau, les moustiques et les fièvres de Durazzo méritent la description que nos Albanais nous en avaient faite. Il serait difficile d'imaginer un endroit plus malsain. Les 2 ou 3 000 habitants désertent même la ville en juillet : bien des boutiques sont encore abandonnées...
Quelle force ont les traditions dans cette Turquie! Une caravane koutzo-vlaque arrive de Monastir, après sept jours de route! Ces Koutzo-Vlaques (Valaques boiteux) sont un peuple de race latine que Pouque-
ville *, vers la fin du siècle dernier, trouva sur les deux versants du Pinde, entre Larissa et Jannina. Toutes les affaires de l'Albanie méridionale passaient alors entre leurs mains. De Moschopolis (près de Gortcha), Syrrakou, Kalarrytais, Mezzovo et Larissa, centres de l'Anovlachie, ils rayonnaient dans la contrée, distribuant les produits de leur travail, — peaux, cuirs, orfèvreries, capes, feutres et tapis, — ou les marchandises d'Europe qu'ils recevaient par leurs maisons de Livourne, de Vienne et d'Amsterdam. Durazzo était leur port naturel pour les relations avec Ancône, Raguse ou Venise. A la suite de la révolution grecque, ces Valaques, qui se disaient Hellènes et qui, de leur bourse et de leur sang, avaient combattu pour la liberté, émigrèrent en grand nombre vers le nouveau royaume hellénique. Le peuple se dispersa. Les villes du Pinde perdirent leur rôle et leur importance. Les marchands de Moschopolis allèrent se fixer dans les grandes villes musulmanes, Salonique et Monastir. Néanmoins, à un siècle de distance, et toutes les raisons de ce choix ayant disparu, Durazzo reste le port koutzo-vlaque : les caravanes de Monastir y descendent chaque samedi.
Dans l'Exo Bazari, les nouvelles, apportées d'Europe par le vapeur autrichien, soulèvent de grandes discussions. Les journaux et le bruit public annoncent que le Sultan va concéder h des prélats bul-
1. Pouqueville, consul général de France à Jannina (Voyage de la Grèce).
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gares les évêchés macédoniens de Velès, d'Uskub et d'Okhrida : les lettres d'investiture (bérats) sont déjà signées. Cette nouvelle ne laisse indifférent personne. Les Musulmans ne peuvent admettre que le Sultan fasse jamais une pareille concession aux « voleurs de la Roumélie »; parmi eux, la haine est plus forte contre le Bulgare que contre le « Moscoff » lui-même. Les Chrétiens sourient, incrédules : ... « Il est impossible que ces Bulgares schismatiques remportent sur le Patriarche,... d'ailleurs les Macédoniens sont Hellènes et non Bulgares, ils veulent un clergé grec, des écoles grecques ». Dans un petit café, devant les portraits de Georges Ier et de M. Tricoupis, le maître d'école invoque Aristote, Philippe et Alexandre.
Abeddin et Kostas, familiers de nos Noblesses, sont entourés et consultés; leur avis, à eux, c'est que le Sultan n'a rien décidé encore, puisque nous partons vers la Macédoine... Si les bérats étaient accordés, nous le saurions... : « Sont-Ils chrétiens? » demande le magister. — « Non, répond Kostas, ils sont catholiques; mais ils n'aiment pas tant les Bulgares... »
Durazzo ne communique avec la terre ferme que par un cordon de sables. L'étroite chaussée, entre la mer et une lagune saumâtre, est même coupée en son milieu par un déversoir de la lagune. Un pont de bois qui vient d'être construit commence à céder.
Une grande route doit réunir quelque jour Durazzo à Monastir ; elle est en construction depuis 1867. Après vingt années de travail, trois kilomètres de macadam, à peu près achevés, témoignent des bonnes intentions de Pautorité. Trois kilomètres en vingt ans ne contenteraient point nos impatiences européennes; mais chez les Turcs, voici comment une route se construit. Un consul ou un voyageur franc se plaint un jour qu'entre Durazzo et Monastir le voyage est impossible, et les journaux de Londres et de Paris déclarent que la Turquie est la dernière des nations. La Porte décide en grand conseil qu'une route carrossable sera ouverte. Les gouverneurs de l'Albanie et de la Macédoine montrent aux consuls européens, résidant près d'eux, de grandes lettres où le Ministre ordonne de convoquer les chefs des villages, et Ton répartit la corvée, suivant la plus stricte justice. L'Europe est satisfaite, la Porte l'est aussi, et les gouverneurs le sont bien davantage, • Car une route à construire est le plus beau cadeau qu'un ministre puisse faire à ses amis.
Le gouverneur convoque les corvéables, envoie ceux de Durazzo dans la montagne, à deux jours de leur ville, et installe les montagnards aux portes de Durazzo. Les corvéables se plaignent de cet échange; mais le gouverneur tient à son idée. Gomme il a des gendarmes, les corvéables seront forcés d'obéir. Ils envoient alors leurs chefs négocier une entente : « Eflfendi puissant et bon, nous ne pouvons travailler 81 loin de chez nous. Nous sommes d'ailleurs igno-
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rants et paresseux. Toi, qui sais et qui veux, chargetoi de faire la route : nous paierons tes ouvriers. »Le gouverneur, qui a bon cœur au fond, accepte l'argent. 11 en donne un quart à ses préfets, une moitié à son ministre et garde le reste pour son harem... La route est ajournée jusqu'au printemps qui vient. Chaque année, la même scène recommence. En vingt ans, les villages ont payé quelques millions et les gouverneurs ont construit trois kilomètres de route. « A quoi bon d'ailleurs ce macadam? me disait un préfet d'Asie. Si on suivait l'Europe dans tous ses caprices, la vie se passerait à faire des routes, puis à les transformer en chemins de fer, et ces chemins de fer à leur tour en voitures électriques. Mieux vaut attendre et ne se décider que quand on connaîtra le dernier mot du progrès. »
Après ces trois kilomètres, le chemin n'est plus qu'une piste dans les sables, large d'un mètre aux passages marécageux et de deux cents aux endroits faciles. Nous longeons la baie de Durazzo dont nous faisons tout le tour. Pas un village, pas une hutte. Le pays est désert. De distance en distance, sous un abri de roseaux, deux gendarmes turcs veillent à la sécurité du passant. Ils tiennent un petit café et revendent de Peau, des pastèques, des melons que d'autres passants leur avaient donnés, librement, je veux bien croire : tout au moins, ces gendarmes n'exigent rieo de nous, ils se contentent de nos aumônes.
Au penchant d'un coteau, Tvuvaja apparaît, blanche dans les jardins et dans les arbres. De loin, on devine, à la situation, à l'aspect, à la couleur, une ville mahométane. Le giaour fonde Durazzo; le croyant s'établit à Kawaja. L'Islam fuit la mer chère aux giaours. A la côte, où l'eau n'est jamais bonne, la sécurité jamais parfaite, il préfère les terres verdoyantes, le bas des collines où les sources jaillissent pour les ablutions rituelles, où les grands arbres prêtent leur ombre aux longues siestes et aux paisibles causeries.
Passent des files de petits ânes, chargés de nattes et de cruches. De grands diables d'Albanais les activent de la voix et de la pointe de leurs couteaux. Ils portent sur l'épaule des fusils de tous systèmes ou de ces longues stèles funéraires, sortes de pieux en marbre à peine dégrossis, qu'ils plantent dans leurs cimetières à la tête et aux pieds de leurs morts. On rentre du marché de Kawaja, et c'était aujourd'hui la foire aux tombeaux. Chacun a fait sa provision annuelle suivant des calculs de probabilités qu'Osman-Aga, un ami de rencontre, nous expose simplement, entre deux sourires. Il rapporte sur son âne trois belles stèles coiffées d'un turban et couvertes d'écritures vertes et jaunes : c'est qu'il a son père très vieux, un enfant malade et plusieurs meurtres dan§ son passé. En ce pays de vendettas sans oubli et sans trêves, le bon Osman-Aga est bien obligé de songer un peu à son propre avenir.
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dehors des fonctionnaires n'en sait un mot. L'albanais est la langue courante, un albanais très différent des dialectes du sud. Kostas et Abeddin s'en étonnent : « Ces gens d'ici parlent profond », de la gorge comme les Turcs et non du nez à la façon grecque.
Ce canton d'ailleurs est musulman. Tout indique à l'œil une terre du prophète : les stèles qui bordent le chemin; les fontaines à robinets de cuivre et, sous l'ombre isolée d'un platane, les petites terrasses de gazon où, quand tombera le soleil, le passant s'accroupira pour la prière; les femmes voilées, en culottes rouges; les cinq ou six nègres venus on ne sait d'où mais que possède toute ville de l'Islam et que, sans préjugé de couleur, les Musulmans traitent en frères; les cigognes enfin, qui, sans crainte, promènent dans les champs musulmans leur grave ennui. Sur 16 000 habitants de ce caza (sous-préfecture), 2 000 à peine sont chrétiens.
Mais, Chrétiens ou Musulmans, tous sont de race albanaise. Le Turc asiatique ne s'est jamais fixé dans cette région. 11 n'a fait qu'une apparition très courte au jour de la conquête, et les indigènes conservèrent longtemps leur christianisme. Ce ne fut qu'à la fin du siècle dernier et au début du nôtre, au temps d'Ali de Tébelen, que, de gré ou de force, la conversion en masse fut accomplie. Ces nouveaux convertis ont pu de fanatisme. Les Mahométans de Kawaja fréquentent assidûment la mosquée, une belle et grande mosquée à. coupole, entourée de portiques. Les façades de marbre dressent sous les cyprès leurs colonnes byzan-
tines et leurs ogives arabes; mais les dômes éventrés attendent en vain la pieuse restauration de quelque bienfaiteur. Comme leur mosquée, la religion de ces Albanais est toute en façade. Ils ont un couvent de très saints derviches où, tous les vendredis, ils se grisent de danses et de hurlements, et beaucoup de buvettes où chaque jour le raki et les alcools allemands leur procurent une ivresse moins religieuse. Ils n'oublient aucune des ablutions et purifications de la loi; mais nos conserves de porc ne leur inspirent aucune répugnance : ils les ont baptisées une fois pour toutes « mouton d'Algérie ». Au reste, sauf les imans et les gens des mosquées, qui portent le turban, la robe longue et le cafetan de fourrures, tous ont gardé le costume national, les uns la fustanelle du sud, les cnémides et la veste soutachée, les autres les vêtements du nord, la barrette et la pèlerine noires, la veste et la longue culotte blanches, décorées de tresses noires en arabesques. Presque tous s'appellent Osman fils de Yasili, Méhémet fils de Georgi, accouplant ainsi à leur prénom musulman un nom de père ou d'ancêtre chrétien.
De leur côté, les Chrétiens ne croient pas acheter trop cher l'impartialité ou la faveur du préfet par quelques révérences du côté de la Mecque. Ils observent Carêmes et Ramazan, baptisent et circoncisent leurs fils et pratiquent également mal la religion de Mahomet en public et celle de Jésus-Christ à domicile. Et tout le monde vit en paix sur cette indifférence.
En politique, un pareil sentiment les unit : pourvu
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que le gouvernement n'intervienne pas dans leurs querelles de familles, ils sont satisfaits. Ils vivent pauvrement de leurs cultures et de leurs troupeaux; ils ne se nourrissent guère que de maïs et de laitage; leurs vêtements de feutre sont inusables; une pièce de cotonnade habille leurs femmes,et leurs enfants courent tout nus.
Il faut ajouter que tous ces Albanais, Chrétiens et Musulmans, sont très dévoués au sultan Abd-ul-Hamid IL Nous n'entendons que des louanges du Padischah, et dans des bouches peu courtisanes : il est savant, il est saint, il aime le peuple et surtout il protège PAlbanie.
Ce dernier éloge est mérité. Les Albanais ont aujourd'hui toutes les faveurs. Ils jouissent chez eux d'une liberté sans bornes (les vendettas s'exercent sans contrainte sous l'œil impartial du Turc), et, dans l'Empire, ils ont des places, des honneurs, des gouvernements, tant et dès qu'ils en veulent. C'est d'Albanais que le Sultan compose sa garde et la Régie ses cadres; Constantinople et l'Asie Mineure sont gouvernées par des Albanais fonctionnaires, préfets, cadis, gardes-douane ou zaptiehs. J'en ai rencontré jusqu'au fond de la Caramanie.
Le Turc trouve un double avantage à cette politique. Le vieux système féodal s'étant conservé dans ce pays, une aristocratie de pachas et de beys détient les terres et dispose à son gré des tenanciers. En comblant d'honneurs ces beys, mais loin de leur pays, en les nommant, bon gré mal gré, gouverneurs de Brousse
ou de Koniah, moutessarifs de Kiutahia (Vessel- Pacha), de Diarbekir (Issouf-Bey) ou de Chio (Kiemal- Bey), ambassadeurs à Belgrade (Féridoun-Bey), et à Madrid (Turkan-Bey), la Porte s'est assuré d'abord leur absence des lieux où quelque rêve de grandeur, quelque souvenir d'Ali Tebelenli pourraient troubler leur loyalisme — et du même coup leur présence à des postes où leur très fine intelligence, leur facile adaptation à tous les milieux, leur souple brutalité ont toujours rendu de très grands services. En cet état de choses, les intrigues italiennes n'ont ici qu'un médiocre succès. Elles n'ont réussi qu'à compromettre quelques malheureux ruinés par l'incurie et la paresse, des beys ou des agas que les poursuites de leurs créanciers mettaient à la solde du premier acheteur. En général, les gens de Kawaja regardent fort peu vers l'autre rive de l'Adriatique. Autrefois, ils passaient volontiers la mer pour servir dans la garde albanaise des rois de Naples, ou pour chercher fortune sur les routes de Galabre. C'était le beau temps du brigandage et des troupes soldées. L'Italie d'aujourd'hui est presque européenne. Les braves n'y sont plus estimés. Le Piémontais accapare les places. La moindre fantaisie sur une grande route se paie cher. — mauvais terrain pour l'Albanais.
Quant à l'hellénisme, c'est un mot tout à fait insolite et incompris, même sous les treilles, les toits de planches et les vieux sacs qui couvrent les ruelles du bazar.Sauf deux cabaretiers venus de Gorfou, d'Ithaque ou de Patras, ce bazar est tout musulman : cruches
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en terre, nattes, fusils à pierre, pistolets de cuivre et d'argent, stèles funéraires, pâtisseries au miel, quelques cotonnades européennes, d'autres fusils encore et d'autres pistolets, et ces amas de bonbons rouges, violets, bleus, verts, aussi crus au goût qu'à l'œil, dont toute population musulmane est si friande en temps de Ramazan.
L'auberge de Kawaja est pleine de zaptiehs (gendarmes). La voûte d'entrée et la cour sont encombrées de chevaux. Dans les escaliers, sur les balcons de bois et jusque sur les terrasses en terre battue, c'est une jonchée de corps, d'armes, de harnais et de lits militaires, — sans paillasses ni ressorts perfectionnés, la terre ou le plancher servant de matelas et les selles de traversins.
C'est qu' avant-hier les muletiers qui vont à Monastir furent arrêtés à deux étapes d'ici. Après un été trop sec, la récolte de maïs s'annonçait mauvaise; une bande de pères de famille voulut prendre à la caravane quelques provisions pour l'hiver, et delix mulets, avec un homme, sont restés en travers de la route. Le Préfet de Durazzo, le Chef des Cent, le Chef des Mille et le Chef des Dix Mille, toute la préfecture et toute la gendarmerie rentrent aujourd'hui des villages voisins. A défaut des coupables, difficiles à discerner ou réfugiés dans la montagne, pauvres d'ailleurs, ils ont ramené une douzaine de propriétaires plus riches qui
ne désintéresseront peut-être pas les muletiers ni leurs armateurs, mais qui paieront les frais de la justice et de l'autorité.
Dans ce chaos d'hommes et de bagages étendus, le maître du Khani cherchait pour nos Noblesses un coin inoccupé de cour ou de terrasse, et nous allions dormir sous les étoiles sans la charité d'un Bédouin. Un vrai Bédouin du désert, grand, maigre, osseux, nerveux, plus brun que le café qu'il vient de nous griller dans son poêlon de cuivre, et vêtu d'une robe de soie cerise, d'un long manteau de feutre lie de vin, a tête encapuchonnée dans un keffieh de soie multicolore. 11 se nomme Abd-er-Rhamne.
Il nous a donné sa cellule et sa natte, son tabac, deux pastèques, et, tout en préparant le café, il commence son autobiographie. Abd-er-Rhamne connaît bien des pays et bien des peuples. Ulysse et Stanley ne sont, auprès de lui, que de pauvres voyageurs. Car il a roulé plusieurs fois de Médine et de Kartoum à Fez, au temps où il vendait des chevaux et des hommes. Et pourtant, cet explorateur modeste — nous sommes en Turquie — ignore la réclame. Parlant turc, arabe, grec et trois ou quatre mots de sabir, il n'a jamais fait de conférence que par politesse, comme ce soir, pour désennuyer des amis ou des hôtes. Il se souvient surtout de l'Afrique française, de Tunis et d'Alger qui l'ont ébloui, des dix mille soldats français et des canons, et des bateaux, et des jardins où le soir quarante et cinquante musiciens jouent pour le peuple, tous ensemble. C'est pourquoi son cœur a été pitoyable
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à deux pauvres Français... Aujourd'hui les Anglais d'Egypte ont troublé ses affaires et Font réduit au seul métier de maquignon. Il part de Damas ou d'Alep avec un troupeau d'étalons ou de juments, traverse l'Asie Mineure de Marash à Ismid, puis Constantinople, la Roumélie, et marche vers l'Occident tant qu'il lui reste des chevaux à vendre et tant que la terre musulmane ne lui manque pas sous les pieds. Il est trop religieux pour sortir de l'Islam. Il allait en Algérie, mais sans dépasser, croyait-il, les frontières du khalifat. Aussi ne ressent-il pour nous, Français, ni le beau mépris qu'il a pour le Grec, ni la sainte haine qu'il nourrit contre le Bulgare et le Moscoff... Nous sommes pour lui un peuple turc, musulman tout au moins, et ses voyages chez nous ont développé la haute idée qu'il avait de sa religion.
Il faut admirer l'attachement du vieil Islam à son Khalife et à ses rêves de domination universelle. Ni les malheurs de l'empire, ni les misères personnelles, quotidiennes, ne peuvent détruire ou entamer cette foi têtue. Mais de tous les Musulmans, Abd-er- Rhamne, à ma connaissance, est encore le plus obstiné. On l'a pris neuf ans comme soldat et de Palmyre, sa patrie, envoyé en Tripolitaine : il put assister à l'annexion française de la Tunisie. Puis, libéré du service, on l'a volé sur les grands chemins, rançonné aux Konaks de l'autorité, pillé aux douanes. Il échange plus de coups de fusil avec les gabelous et les gendarmes, que de cafés ou de cigarettes dont il est pourtant prodigue; il porte encore une belle balafre
en travers du front ; plainte suprême : malgré la contrebande, son tabac lui coûte deux fois plus cher qu'en Algérie... Mais il sait bien que le Khalife ignore tout cela... Si le Khalife connaissait les hommes méchants qui traitent inhumainement ses peuples, il les mettrait de suite au pal ou à la mer... L'empire du Khalife est si grand, comment pourrait-Il tout savoir?... Du pouce et de l'index en compas, Abd-er-Rhamne a tracé dans la cendre du foyer, pour l'auditoire compact qui maintenant nous entoure, trois cercles : l'un énorme, c'est le khalifat; un autre à peu près égal, par déférence pour nous, c'est le pays des Français; un troisième, plus petit, mais encore grand, le Moscoff; auprès, il troue des points pour l'Italien et l'Anglais; les autres peuples lui sont inconnus. Et notre science européenne est prise à témoin que le monde est bien partagé de la sorte.
La conclusion, c'est qu'il faut avoir un peu de patience, iavas, iavas : le Sultan, un jour averti, remettra tout en ordre. Et cet homme, qui nous plaint dans sa bonté de n'être pas les sujets de son Khalife, s'en va dormir auprès de sa jument : « Le Khani, ce soir, n'est pas très sûr pour elle; trop de gendarmes! »
L'Albanie déserte. — Une résidence de grand seigneur. — Fresques albanaises. — De la sécurité des routes dans l'Empire ottoman.
Pour traverser le « pays des brigands », le Chef des Cent a doublé notre maison militaire. Nous avions déjà le zaptieh Abeddin; on nous donne avec lui un nizzam (fantassin de l'armée régulière), Mehemet, monté sur un mulet d'emprunt. Le Chef des Mille eût encore volontiers triplé cette escorte. Quant au Chef des Dix Mille, il ne parlait que de douze ou quinze zaptiehs. Le Chef des Mille et le Chef des Dix Mille nous aiment; ils savent aussi que nous donnerons un pourboire à nos zaptiehs, et qu'une part de cet argent leur reviendra... Douze gendarmes seraient donc fort utiles pour eux et peut-être pour nous.
A l'aube, nous quittons Kawaja endormie. Les rues du bazar fermé étalent la misère de leurs planches disjointes, sous leurs tentes de haillons. Sur des tas de paille et d'ordures, les pauvres chiens s'étirent, perclus par la rosée du matin. Les cigognes s'ennuient sur le bord des pignons. Devant la maison des derviches,
une case blanche presque au ras du sol avec des masses d'armes, de doubles haches en croissant, des instruments de torture peints en rouge ou en vert sur la muraille, le muezzin guette le premier rayon du soleil.
La route est, comme hier, une piste immense où chaque bande de mulets trace un nouveau sentier, et la plaine toujours pareille : la mer la plus tranquille ^st moins horizontale. A gauche, seulement, des hauteurs rondes et nues, toutes blanches, s'allongent de Test à l'ouest, sans coupures, et forment ligne de partage entre les affluents du Skumbi et les rivières de Tiranna. A droite, très loin dans la brume bleue, surgissent des îlots rocheux, d'anciennes îles comme la montagne de Durazzo, que le travail des fleuves a noyées dans les alluvions. Ces collines isolées, mais effilées en échine, sont toutes parallèles dans une même direction sud-est nord-ouest. Imbriquées à de grandes distances l'une derrière l'autre, elles semblent former une ligne continue. Parfois, au pied de ces îlots, un village ou une ferme (tchiflick) mettent la tache verte de leurs jardins ou de leurs cultures. Partout ailleurs la plaine. est rase.
Nous galopons dans un nuage de poussière. Une aubépine. Une touffe d'herbes sèches. Quelques chardons hauts, d'un bleu profond, si raides dans leurs élancements et leurs coudes, que l'on dirait plutôt de merveilleux ouvrages en fer forgé, des plantes de «guerre, de vraies fleurs d'Albanie. De loin en loin, un bouquet de platanes ombrage un tombeau. Les arbras
sont très vieux. Les feux du passant surpris par Forage les ont creusés jusqu'à l'écorce de l'autre face. Les tombeaux, plus misérables encore, ont perdu leurs coupoles et ne conservent plus que les quatre ogives de leur façade carrée. Ceux qui dorment là furent de pieux derviches Bektadjis, une espèce, hélas! disparue. Ces saints hommes erraient dans les bazars, tout nus, la peau tannée mal tendue sur leurs os grêles, les seins et les joues transpercés de flèches et de fils de laitons ; ou bien ils s'asseyaient aux portes des mosquées, rongés d'ulcères, épileptiques et fous. J'ai pu voir les derniers dans les bazars d'Alep. Quelquesuns, gens de savoir, guérissaient merveilleusement les hommes et les chevaux, en leur cassant sur le front un œuf et en leur traçant aux pieds des stigmates cabalistiques. Bienvenus des janissaires et des gens d'épée, ceux-là vivaient en chanoines, dans leur robe trouée, à la cour des pachas et des beys. L'Albanie d'Ali Tebelenli en fut pleine. L'Albanie d'aujourd'hui est trop pauvre pour entretenir même leurs tombes.
Au siècle dernier, la population, dans ce pays, dut être fort dense : la route est bordée de cimetières musulmans aux stèles innombrables, vrais champs de pierres levées; autre indice : sur tous les cours d'eau, sur tous les fossés, nous passons de vieux ponts solides, en pierre ou en briques, qui, faute d'entretien, commencent à s'user et ne cèdent pas.
Mais de 1790 à 1820, au temps d'Ali-Pacha, ces bords du Skumbi servirent de confins militaires entre le pacha de Jannina et les beys musulmans ou catho-
liques de la haute Albanie. Ils virent alors plus de tueries et de chasses à l'homme que les lacs africains de nos jours. Ali-Pacha fut un grand remueur de peuples et un terrible fantaisiste. Il aimait à ramasser des villages entiers et les poussait à coups de sabre vers l'autre extrémité de son gouvernement, les Chrétiens de Souli jusqu'à Durazzo et les Musulmans d'ici jusqu'à Preveza. Ge novateur, qui se disait jacobin, était en avance sur son siècle : il faisait sur les races humaines des expériences de croisement et de vivisection. Lui mort, ce fut encore de ce pays que durant toute la révolution grecque on tira les armées de Kourchid, d'Orner Vrionis, de Rouschid et de Moustai-Pacha, ces fleuves de Barbares, semblables de tous points aux invasions médiques, et qui allèrent se briser autour de Souli, de Missolonghi et de Patras. Les Albanais fournirent à toutes les déroutes ottomanes, et aux blocus, aux famines, aux épidémies, plus meurtrières cent fois que le fusil à pierre du Pallikare.
Trente ans de guerre et de razzias avaient rendu ce pays désert. Les survivants et leurs fils avaient désappris la culture. Prenant, comme dans la chanson, leur fusil pour pacha et leur sabre pour vizir, ils devinrent brigands ou mercenaires. Autrefois ils servaient le dey d'Alger, le bey de Tunis ou les boyards moldaves et valaques. Ils sont maintenant au service de la Porte ; et demain ils iront à qui saura les payer. Ils sont très dévoués à la personne d'Abd-ul-Hamid II, dont toujours nous entendons l'éloge; mais le khalifat et les rêveries d'Abd-er-Rhamne leur sont bien
indifférents. Leurs lames damasquinées porteraient encore les vers du Klephte :
Quand on ne craint pas les tyrans, Et que par le monde on veut être libre, Gloire, honneur et vie, Tout est dans le sabre.
De la population d'autrefois, il ne reste que les cimetières. Les villages n'ont pas laissé plus de traces que n'en laisseront, dans quelques années, les huttes actuelles. Du bois et de la terre délayée, moulée en cubes et desséchée, en étaient, comme aujourd'hui, tous les matériaux. Sur quatre murs de ces cubes empilés, quatre poutres en croix soutiennent un plafonnage de roseaux que recouvre une boue d'argile. Dans cette plaine délaissée vivaient des centaines de hameaux.
Les rivières que nous coupons sont peu abondantes mais très nombreuses. Au gré de leurs caprices, elles se sont taillé un lit étroit et profond, rempli jusqu'aux bords de roseaux, de ronces et de joncs. Elles courent, serpents de verdure, dans la nudité de ce désert. Leurs berges de deux ou trois mètres, à pic, content en raccourci toute l'histoire de ce peuple. Sur le fonds primitif de sables et de cailloux, des couches d'alluvions fines, meubles, presque sans une pierre, se sont accumulées, les couches noires de terre cultivée et de détritus végétaux alternant avec les couches plus jaunes de sol vierge, comme les générations agricoles et pacifiques ont alterné avec les siècles de violences et d'abandon. Il en est ainsi depuis Gentius et les
Romains, chaque demi-siècle ramenant une phase nouvelle. Quels nouveaux maîtres l'Europe réserve-t-elle à ces champs déserts? Sur la poussière jaune que soulèvent nos chevaux, les Italiens étendront-ils quelque jour Ja couche de terres noires, l'humus des laborieuses cultures et des générations fécondantes? Une minorité dans le pays croit à cet avenir, ou du moins est payée, et bien payée, pour sembler y croire...
Après quatre heures de plaine et de poussière, nous devons atteindre le fleuve Skumbi et le village de Pekini.
Le fleuve Skumbi, comme tous les cours d'eau de cette plaine, est trop enterré dans son lit pour être vu de loin. Mais quelques champs de maïs, une masse lointaine d'arbres et de verdures, puis l'encaissement du chemin que le passage fréquent d'hommes et de troupeaux enfonce chaque jour davantage, enfin des clôtures d'épines et la chaussée pavée nous annoncent l'approche du village. Ce pavé se retrouve, hélas! à l'entrée de tous les bourgs turcs. Personne n'oserait s'y aventurer, piétons ni cavaliers, ni femmes allant à la fontaine, ni buffles revenant du labour. Tous, indigènes et étrangers, même les chèvres, évitent cette bande étroite de cailloux glissants, mal sertis en dos d'âne. Pour ne point se rompre le cou, il faut prendre soigneusement la piste tracée de chaque côté de cette voie. Pourquoi d'Alep à Scodra, dans
toutes les villes et tous les villages, ces chaussées dignes de Seldjouck?... Soyons modestes. Ces pavés turcs firent au xvne siècle l'envie de notre Europe, Lady Montague n'avait nulle part, en Angleterre, en France ni en Allemagne, vu pareille œuvre de civilisation.
Pekini n'est qu'un bazar, une rue bordée d'échoppes provisoires, éternellement provisoires, où la vie n'apparaît qu'un jour par semaine, quand les paysans voisins s'en viennent au marché. Aujourd'hui tout dort, les marchands accroupis à l'entrée de leurs boutiques, sous l'ombre de leurs auvents relevés, les chiens et les enfants tout nus au grand soleil. Des Albanais; quelques Chrétiens valaques; un Grec d'Avlona parlant italien et français; et, pour la première fois, des Turcs.
Ces Osmanlis ont conservé leur type physique, pommettes hautes et saillantes, gros nez tombant, ventre bedonnant sur de courtes jambes cagneuses; leur costume, la petite veste, la petite culotte et la large ceinture; leur turban et leurs mœurs. Le Musulman albanais, à moustaches et longs cheveux, dédaigne ces grandes barbes et ces crânes rasés. Son mépris de leur pilaf au riz, à lui mangeur de bobota (farine de maïs délayée dans l'eau et chauffée en galette), lui fait appeler tschorbadjis, soupiers, ces mangeurs de soupe, — et ce terme de tschorbadji, titre d'honneur dans la Turquie slave, n'est ici qu'une violente insulte.
Une grande mosquée, coupolée comme celle de Kawaja, avec les mêmes portiques, est en même état
de ruine. Encore la tour carrée de son minaret ressemble-t-elle plutôt, avec son horloge, à un clocher chrétien. Le caza de Pekini, tout entier musulman, compte 3 000 habitants environ, dont à peine deux cents Chrétiens valaques. Mais en dehors des 60 ou 80 familles d'Osmanlis, ces Musulmans ont une foi pleine de tolérance.
Auprès du bazar où s'étalent des tissus, des cotonnades européennes, des sacs de légumes, des fers à cheval et quelque menue quincaillerie, une cinquantaine de huttes en terre sont dispersées sous les cyprès et les noyers, autour de la résidence, ou, pour mieux dire, du château fort de Demir-Bey. Les fossés et les glacis de cette forteresse ont été bouleversés et détruits sur un ordre récent de Constantinople. Mais un haut mur d'enceinte, en bonne pierre, est encore debout, formant un grand carré de 100 mètres de face, et soutenu à chaque angle par un bastion décagonal : les embrasures béantes regrettent leurs canons absents.
Le bey étant parti pour Tune de ses fermes, sa porte nous reste close. Par-dessus la muraille débordant de clématites et de lierres, dans de vieux platanes et de vieux peupliers, nous pouvons apercevoir des palais de bois, des kiosques aux toits relevés, des pavillons et des hangars. Les galeries, les balcons et les fenêtres laissent pendre leurs balustrades éventrées et leurs volets pourris. Le regard pénètre dans des intérieurs lambrissés de bois et cerclés de divans. Les murs extérieurs étaient autrefois couverts de fresques. Le dessin en était sobre et les couleurs plus simples encore.
Avec du jaune, du bleu, du vert et du rouge en teintes plates, l'artiste avait représenté toute la nature albanaise, des chevaux, des cyprès, des minarets, des fusils, des sabres, des roses, des guerriers coupant des têtes, des cadavres d'où jaillissent des sources de sang, Constantinople, la Mecque, des bateaux sur la mer et des canons rouges crachant des bombes vertes. L'œuvre est aujourd'hui presque effacée. Les pluies l'ont fait couler et le bois entamé s'est noirci. De ces branches et de ces planches noires, un vol de corneilles se lève avec un cri. Un seul corps de logis, dans un coin, paraît encore habitable.
Demir-Bey est pourtant l'un des gros seigneurs d'Albanie. Tous les villages de ce canton lui appartiennent. Son revenu, bon an mal an, pourrait dépasser 2 000 livres turques (46 000 francs) et son beau-père, Omer-Bey, le chef des Vrionis de Bérat, est, après Malik-Pacha de Libochowo et Fesoul-Aga de Delvino, le plus riche des Albanais. Mais les revenus de Demir- Bey lui arrivent en nature. A la moisson, les paysans lui apportent le tiers ou la moitié de la récolte, — le tiers quand le paysan acquitte la dîme et les droits au gouvernement, la moitié quand les impôts sont à la charge du bey; c'est le contrat d'usage dans toute l'Albanie. Et la récolte à peu près unique dans cette contrée est le maïs : l'Albanais ne consomme et ne cultive rien d'autre. Aussi Demir a, dans sa forteresse, d'immenses hangars de bois. Entre les planches déclouées par la poussée, les épis de maïs passent leurs têtes que moisissent les pluies. Les récoltes des
trois dernières années pourrissent là sans que Demir puisse ou \euille les vendre.
Autrefois, quelques négociants d'Avlona venaient aux foires de Pekini. Quand les Anglais avaient Corfou, Avlona les approvisionnait de bœufs et de céréales. Quand les Anglais avaient Gorfou..., dans un siècle tous les contes de fées albanais commenceront ainsi. Les récoltes se vendaient. Les bœufs se vendaient. Les vieux fusils se vendaient aux seigneurs qui venaient chasser le sanglier en octobre, et les vieilles broderies, et les vieux bijoux! Les beaux hommes trouvaient là-bas du service, les belles femmes aussi I Ah! vieux frère, quel beau temps c'était là! Mais depuis...! Les beys Yilioris d'Avlona avaient attiré sur leurs terres de nombreux paysans et commencé la grande culture; à qui vendre maintenant? toute la Grécaille de Corfou ne mange pas en un mois ce que les Habits Rouges mangeaient en un jour. Une sardine, un ail, deux olives, et le Grec est rassasié! Et ces fripons ne -cherchent qu'à voler le pauvre monde ! Leurs marchands n'offrent plus que des prix très bas. Demir qui ne veut pas être volé par ces chiens de giaours garde sa marchandise.
Il est à noter qu'aucune nation européenne n'a encore découvert ce marché de céréales. Le Lloyd autrichien, qui touche à Durazzo, n'y cherche pas ce fret; les bateaux grecs, qui chargeaient autrefois des grains pour Corfou et Patras, ne paraissent plus dans ces eaux ; et les compagnies françaises, Fraissinet, Paquet et autres, ne montrent jamais leur pavillon dans
l'Adriatique. Le commerce a de ces routines : dans la mer de Venise, les Marseillais croient encore n'avoir rien à faire.
Mais la vraie cause de ruine pour Demir-Bey est la politique. Demir-Bey a des ennemis intimes dans le Divan, des Albanais de familles rivales qui depuis quelques siècles échangent avec sa famille les présents des vendettas héréditaires, vols, viols, délations, incendies et coups de sabre. Et Demir a donné prise à la calomnie en refusant un poste de gouverneur général (vali) en Asie Mineure. La Porte, craignant son influence, lui proposait cet exil déguisé. Demir, qui a mauvaise tête et mauvaise santé, refusa. Aussi, quelques jours après son mariage, fut-il accusé, lui et son beau-père, d'usurpations de terres publiques et sacrées. Les mosquées de Gonstantinople et la Sultane Validé possèdent dans cette région une assez grande étendue de vacoufs (biens de mainmorte) ; les fermes de Demir-Bey iront bientôt les enrichir encore, à moins qu'il ne consente à devenir pacha de Koniah ou de Siwas, qu'il n'accepte à Constantinople , dans les ambassades, loin d'ici, quelque autre fonction très honorable et très mal payée.
Le Caïmacan (sous-préfet) de Pekini ne veut pas lire nos passeports ni reconnaître nos gendarmes, parce que tout le monde peut avoir des passeports, un uniforme et des armes de zaptieh,... il faut écrire à
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Bérat,... le télégraphe existe, mais le Caïmacan n'a pas de télégraphiste sous la main...
Nous avons répondu à M. le Sous-Préfet qu'ayant l'habitude du monde et de la Turquie, nous emportions toujours dans notre bourse des arguments sonores, mais que, Français et amis de Dervich-Pacha, nous respections beaucoup trop le Sultan pour acheter ses fonctionnaires. Le Sous-Préfet s'est récrié ! Il nous avait pris pour des Grecs.
Dervich-Pacha, l'ancien vali de Scutari lors de la démonstration de Dulcigno, est ici l'autorité suprême. La confiance du Sultan a fait de lui le grand ministre des affaires albanaises. Il distribue places, procès et gouvernements. Il a partout une oreille aux aguets, ou quelque bonne affaire en cours. Au reste, il faut avouer qu'il soigne les intérêts de son maître presque aussi bien que ses intérêts personnels. « C'est un diable » ou « c'est un chien cornu », disent toujours les Chrétiens, avec un admiratif mépris, et le Pacha de L.. ne jurait que par ce « fin renard ».
Le Sous-Préfet, devenu notre ami, nous prie de rapporter à Dervich-Pacha tous les progrès réalisés dans le caza de Pekini : les routes entretenues et bien pavées ; l'école musulmane ouverte (sous le porche de la mosquée, douze bambins, accroupis autour d'un vieil iman, à lunettes et à baguette, chantent du nez le Coran et se balancent du buste en avant et en arrière); surtout le brigandage réprimé! Quel dommage que nous ne soyons pas venus lors du dernier Baïram! La belle gendarmerie que M. le Caïmacan
nous aurait montrée! Ah! les voleurs ne font pas ici tout ce qui leur plaît comme à Jannina ou Scutaril... Pourtant le Caïmacan nous conseille de ne pas coucher dans sa ville où nous serions trop mal, ses gendarmes étant auprès de Demir-Bey. Il nous presse même de partir, en plein midi, sous la grosse chaleur, afin de voyager en plein jour. Surtout, responsable de nos précieuses Noblesses, il nous supplie de ne pas nous arrêter — sous quelque prétexte que ce puisse être — avant Elbassan, une grande ville, où nous trouverons beaucoup de khanis et beaucoup de zaptiehs.
En sortant de Pekini, la chaussée pavée dure quelques cents mètres encore, entre des murs de terre séchée, sous les noyers, les platanes et les cyprès. Dans l'ombre humide et profonde, parmi les fougères, les cimetières musulmans peuplent le silence de leurs pierres debout ou renversées. Tout à coup, on émerge à nouveau dans le soleil éblouissant et la grande plaine nue. Mais la piste, qui, depuis Durazzo, biaisait du nord-ouest au sud-est, tourne et nous conduit presque tout droit vers l'orient. Devant nous, à l'horizon lointain, la plaine commence à se limiter de montagnes très hautes . Nous buttons , sans le prévoir, au fossé taillé à pic, boueux, très large, où le Skumbi traîne ses eaux brunes et son limon. Sa nappe de vase, sans un caillou, s'en va, paresseuse, continuer le gigantesque travail d'alluvions qui, dans
la mer ancienne, a construit déjà le sol d'aujourd'hui.
Le long du fleuve, des champs de maïs sont jetés au hasard, sans raison intelligible, simplement parce qu'il a plu au capricieux Albanais d'arrêter un matin ses buffles et de labourer ici plutôt que là. Là, le fleuve était aussi proche, le village aussi lointain, la terre aussi meuble, les droits à payer au bey propriétaire tout pareils. Un beau jour, l'Albanais est venu défricher, sans même donner à son champ de limites précises ni de forme. Le lendemain, il a lâché sa charrue, laissant à demi fait le sillon entamé, et comptant sur la pluie du ciel pour arroser la semence. Cette année, la pluie n'est pas venue et le gouverneur défend de piller les caravanes; l'Albanais en sera quitte pour abandonner sa femme et ses enfants qu'il aime beaucoup, qu'il n'oubliera jamais, et qu'il retrouvera, eux toujours soumis, elle toujours fidèle, si après dix, quinze ou vingt ans, ayant roulé dans tout l'Islam, il rentre fatigué d'aventures ou sa fortune faite.
Dans la plaine desséchée, au bord de cette eau pâteuse d'où ne monte ni brise ni fraîcheur, des pans de maïs sont taillés au milieu des chardons ; les carcasses, écorchées par les fauves, des deux mulets tués l'autre jour, pourrissent sous l'arcade d'un tombeau de derviche. Les monts en face de nous se rapprochent, grosses masses arrondies, sans profil, mais variées de couleur, tachées de forêts, de clairières, de moissons et de chaumes, nuancées dans le vert des grands arbres du bleu gris des oliviers, —
de belles montagnes, abordables, habitables, civilisées, humaines, où les nuages du ciel promènent leurs vivantes ombres. Elbassan est là derrière et quelle ville doit être Elbassan ! Le nom seul éveille des sonorités de cuivrerie orientale, — nom effilé du bout et pansu de la base comme ces fioles de vieil argent qu'ont les derviches aux portes des mosquées! nom d'une capitale de Sa Hautesse le Grand Soft persan! nom tout fumant d'encens et de résines précieuses! Depuis la mer, nous chantons la gloire d'Elbassan en litanies alternées...
La chaleur et la monotonie de cette plaine n'en pèsent que plus lourd.
Au village musulman de Kerno, nous atteignons le pied des premières collines. Depuis Kavaja, nous avons déjà huit heures de route. Nos chevaux et même nos Noblesses apprécieraient le repos. Mais une halte ici, pour la nuit surtout, est impossible. Car le Préfet de Durazzo n'a enlevé de ce village que les honnêtes gens. Il est vrai qu'il les a enlevés tous : il leur apprendra, en quelques leçons et par son exemple, à ne se point vouloir toujours distinguer du commun. Les Albanais que nous rencontrons sont de plus en plus armés : le Sous-Préfet de Pekini nous avait prévenus que dans toute cette région la défense du port d'armes est très stricte et que, seulement à nous, par faveur spéciale, il tolérerait un petit revolver.
Nous entrons dans la montagne par un défilé que le fleuve remplit. Le Skumbi, resserré, vit enfin et courC dans son lit tout couvert de vieux platanes. La rive
droite que nous remontons est bordée d'une falaise abrupte, ravinée, toute nue, sans une herbe, vêtue seulement des mille teintes de ses marnes. Les caresses du fleuve font crouler ce mur de terre. Au pied, la route n'est qu'un étroit rebord entre la pente et l'eau. Des merles; des geais; des traces de sanglier; un renard qui fuit dans les fourrés de l'autre rive ; et, sur cette fraîcheur ombreuse et peuplée, un ciel de France étend ses gros nuages blancs aux retroussis d'argent et ses crevées d'azur profond. Notre nizzam s'est mis à la tête, notre gendarme à la queue de notre file indienne. Voici le passage dangereux. Les platanes prêtent leurs branches fourchues aux longs fusils qu'il faut appuyer pour tirer juste (la poudre a beaucoup renchéri depuis que l'Europe, pour le service de la Dette ottomane, a mis la main sur les Six Contributions de l'empire) et le fleuve, complice, ne refuse jamais les passants qu'on lui offre. Kostas le Grec gémit, comme Ulysse durant la tempête : Hélas ! hélas î nous sommes en Albanie ! Abeddin se remonte le cœur en chantant du nez la gloire d'Ali-Pacha et des trois corbeaux de Souli. Mehemet le Turc ne chante, ne dit, ne pense rien.
Le défilé devient plus étroit et le fleuve plus bruyant entre ses rives escarpées. Le sentier ne subsiste que par tronçons sur les restes de levées et les travaux de défense qu'avaient contruits les Anciens pour leur voie Egnatienne. Soudain les beaux nuages blancs crèvent en orage. Une pluie d'été toute droite et drue, aux larges gouttes* nous glace après cette
journée de feu. La falaise se fond en ruisseaux de boue; sur la marne gluante, nos chevaux patinent, et le fleuve hurle entre ses roches.
Le jour s'éteint en un lent crépuscule, tout sali de pluie et de nuées, quand, au sortir du défilé, nous atteignons la plaine d'Elbassan. Une cuve circulaire. De hautes montagnes boisées entourent un plan nu. Une ligne tortueuse de saules et de peupliers dessine le cours d'un fleuve. Des arbres et des verdures indiquent quelques villages. En face de nous, à l'extrémité opposée du cirque, les minarets dlSlbassan pointent dans les cyprès.
C'est le dernier calvaire pour nos chevaux que la traversée de cette plaine mouillée, boueuse, coupée de ruisseaux sans ponts, de mares et de rigoles, dans la demi-obscurité. Eaux, ciel et sol, tout est gris. Seules les glissades de nos bêtes tracent dans la marne des rubans luisants de soie blanche. La nuit tombe et la route se perd... Voici la chaussée pavée, l'éternelle chaussée pavée, pour achever ce qui reste de courage à nos montures. Des murs en terre la bornent. Autour d'un puits, les haillons rouges des femmes s1agitent à la lueur des lanternes. Deux cyprès semblent énormes de taille et de noirceur. Auprès d'une mosquée en coupole, une lampe brûle à la grille d'un tombeau de saint parmi des chiffons suspendus. Un cimetière s'enfonce sous les arbres et borde
les rues du bazar. Les boutiques sont closes et les rues sans lumière : une troupe de chiens se dispute une brebis morte. Enfin apparaissent devant nous la grande porte, les galeries et les escaliers de bois du khani... Dans la cour, auprès d'un grand feu où rôtit un agneau, des zaptiehs pacifient à coups de crosses une bande de prisonniers entravés
ELBASSAN
Une triple ville : Hellènes, Musulmans et Valaques. — Le Castro, le bazar et les konaks. — Un préfet turc : « Ne musèle pas le bœuf quand il foule le grain ».
Nous avons dû séjourner à Elbassan. Nos bêtes et nos gens demandaient un répit; les pluies avaient rendu la piste impraticable et, pour parfaire, le passage vers Monastir était obstrué, disait-on, par une révolte des montagnards de Dibra. Mais Elbassan fournit à deux ou trois jours de visite.
La situation de cette ville explique suffisamment son existence. Assise sur la rive droite du Skumbi, elle barre la vallée supérieure du fleuve, comme Bérat celle du Ljumi et Tebelen celle de la Voioussa. Mais bien mieux que ces deux villes, Elbassan pourrait devenir un grand centre. Car la trouée de son fleuve a toujours été et reste encore la grande route vers la Macédoine, la voie romaine et éternelle de l'Adriatique à l'Archipel. En outre, c'est en ce point que le chemin de la Macédoine est coupé par l'autre grandVoute albanaise qui, du nord au sud, va de Scutari à Jannina par Kroia, Bérat et Premeti. Enfin, à 150 mètres au-dessus
de la mer, au milieu de forêts variées, avec d'abondantes eaux et de grasses terres d'alluvions, sous ua climat très doux, cette plaine paraît aménagée pour la vie et l'agrément d'une population nombreuse.
La ville et la population actuelles se composent de trois bourgs, de trois peuples juxtaposés et comme de trois couches concentriques : au cœur, dans les murs d'une ancienne forteresse, dans le « Castro », les Albanais chrétiens, — 150 à 200 familles, 750 à 800 individus — ; autour du Castro, une épaisseur d'Albanais musulmans, — 500 à 600 maisons, 2 000 à 3 000 individus — ; en dehors, un revêtement de 160 à 180 maisons (environ 800 autres Chrétiens) valaques. A Bérat, déjà, nous avions trouvé la communauté chrétienne juchée dans un Castro sur la montagne et la population musulmane semblant l'assiéger dans la plaine du bas.
Cette disposition des villes albanaises ne doit pas surprendre. Après la conquête turque, les Albanais en grande majorité restèrent chrétiens fort longtemps encore. Dans les villes surtout, groupés autour de leurs églises et de leurs évêques, ils étaient soutenus par l'exemple ; pouvant d'ailleurs s'administrer eux-mêmes et possédant des biens meubles plus faciles à conserver, ils sentaient moins la tentation ou la contrainte d'abjurer : les citadins, dans leurs castros, gardèrent toujours leur religion. Mais dans la campagne et dans les bourgs, et surtout après la révolte de Scanderbeg, quand le Turc plus défiant et plus assuré de sa conquête devint plus intolérant, les grands seigneurs, comtes et ducs de l'Albanie, et les riches propriétaires
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ne purent sauver leurs biens fonciers qu'aux dépens de leur foi. Le sacrifice ne fut ni hésitant ni pénible. L'Albanais n'a pas le sens religieux très surexcité. Et la conversion assurait tant de choses nécessaires à la vie ! les selles brodées, les glands d'or, les galons d'argent, les soies, les velours et les aventures lointaines dans tout PIslam ouvert, ou, dans le pays, les tchiflicks (fermes) enlevés aux Chrétiens, et le droit au sabre, la liberté des vendettas, toutes choses que le Turc interdisait au giaour. Après l'apostasie, pour étaler leur zèle de nouveaux convertis et leur dévouement de nouveaux Turcs, — fuyant aussi le souvenir et la haine de leurs anciens coreligionnaires, — les Albanais musulmans quittèrent leurs domaines. Ils vinrent se fixer dans les villes, auprès de l'autorité que le Sultan avait établie et de la mosquée qu'il avait fait construire. Ils ne pénétraient pas dans les castros : le Chrétien, déjà trop à l'étroit, n'y laissait pas une assez grande place pour leurs doubles et triples maisons, leurs appartements des hommes, des femmes et des hôtes, leurs arbres, leurs fontaines et leurs tombeaux de saints. Mais tout alentour, ils semèrent leurs konaks, leurs jardins et leurs cimetières.
Le castro d'Elbassan est ceint de beaux murs de l'époque romaine ou byzantine, en briques et en pierres. Éventréset ruinés après la révolte de 1830, ils servent aujourd'hui de carrières. Les autorités turques
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les exploitent pour leurs constructions gouvernementales, le pavage de leurs routes et leurs bâtisses privées.
La ville antique, dans cette étroite enceinte du Castro, ne pouvait être qu'une station au bord de la voie romaine. Les maisons d'aujourd'hui, toutes séparées par des ruelles ou des impasses obscures, sont bâties sur le modèle de toutes les maisons chrétiennes, dans toutes les petites villes de Turquie. Au flanc d'une cour bordée de hangars sordides, un rez-de-chaussée de pierre ou de terre séchée porte un étage de bois en encorbellement. Le bois non peint a des airs de vétusté et des odeurs de moisi. Les galeries avançantes et les larmiers des toits tiennent moins par la rouille de leurs clous que par l'adhésion acquise, l'habitude de leurs planches. Il ne faut point ici étaler sa richesse, mais écarter par un air misérable la convoitise du Musulman. Personne dans les rues. Seuls, les aboiements des chiens, qui passent leurs crocs furieux sous les portes des cours, nous accompagnent jusqu'à l'église, où toute la communauté réunie célèbre la fête de ce jour, la Transfiguration du Christ.
L'église date de soixante ou quatre-vingts ans. C'est un long vaisseau de pierre, avec un chevet en triple rotonde. Les deux pentes du toit en pierres plates débordent les murs et viennent s'appuyer à un mètre du sol sur des cintres très bas : l'église est ainsi flanquée de deux petits cloîtres. Ces cloîtres et les trois nefs dégorgent une épaisse fumée d'encens, d'où sortent le nasillement des prêtres et le miroitement des croix, des ostensoirs et des icônes d'or.
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En cohue, des femmes conduisent des petites filles à la communion, de jolies et toutes petites filles, au visage très blanc, avec des roses et des œillets piqués dans le fouillis et la vermine de leurs cheveux blonds : les plus grandes, dans leur pauvre chevelure divisée, huilée et nattée très serré en innombrables queues de rats, portent tout un trésor d'épingles dorées, de boules argentées et niellées, de chaînes, d'amulettes et de peignes de nacre. Elles se traînent et trébuchent dans leurs robes trop longues, leurs belles cotonnades européennes aux énormes fleurs bleues.
Les mères ont encore, à la mode d'autrefois, le vêtement de toutes les femmes chrétiennes et juives dans l'intérieur de la Turquie, le long cafetan en drap foncé, doublé de fourrures. Ce manteau sans taille et tombant jusqu'aux jambes ne laisse voir que le bas de leurs culottes rouges serrées à la cheville. Leurs pieds chaussés de bottes jaunes sans talon les font ressembler à de lourds palmipèdes. Le visage de ces femmes — même des plus jeunes — est osseux et flétri, leurs yeux fiévreux, leurs joues creuses, leur profil aquilin, très dur. La plus pauvre en enfant? porte ou mène trois et quatre bambins. C'est, à presque toutes, le plus clair de leur avoir. Le reste de leur fortune, pièces d'or, chaînes et plaques d'argent, pend à leurs cheveux teints au henné.
Le pourtour de l'église est pavé de dalles funéraires. Au côté droit de la tête, près de l'oreille du mort, toutes ont un soupirail « par où les hirondelles viendront m'annoncer le printemps et les rossignols m'ap-
prendre le beau mai ». Sur les tombes nouvelles, les parents ont servi les offrandes consacrées : une corbeille de pains, une assiette de petits poissons et un plat mêlé d'amandes, de raisins, de riz bouilli et de blé. Des sentiers de confitures, des bosquets de fleurs et de feuilles odorantes dessinent sur chaque plat un labyrinthe. Un cierge brûle, planté au sommet.
Les mères et les veuves voilées de blanc, empaquetées depuis le cou jusqu'aux bottes jaunes dans leurs feredgés noirs, sont venues visiter leurs morts et leur content les nouvelles d'Elbassan. Une vieille pleurait, accroupie à la tête de son petit-fils. Ses filles et ses brus l'entouraient, debout derrière elle. Promenant ses mains ridées sur la dalle, elle y recherchait le souvenir et les traits de l'aimé. Elle resta longtemps sans rien dire, palpant et pleurant, puis elle commença le myriologue : « Pourquoi nous as-tu quittés, ô mon œillet... Reviens... Viens t'asseoira notre table,... nous pleurons des larmes noires et tu ne reviens pas;... reviens, mes yeux, mon cœur... » Ses mains allaient et venaient sur la pierre. Nous étions arrêtés près d'elle Elle me vit et me fit asseoir. Il était grand comme moi... et de mon âge... Je n'ai donc ni mère ni sœurs pour voyager si loin de ma maison!... Elle prit dans le plat du mort deux poissons avec un pain et une poignée de fleurs, qu'elle me donna, afin que sur la route j'évite les mauvaises rencontres, que les méchantes fées m'épargnent dans la nuit et que ma mère un jour me revoie...
Elle nous conduit ensuite vers les hommes qui,
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parmi ces pleureuses, agitent leurs fustanelles, discutent de leurs affaires, « d'oques et de livres » et nous regardent sans bienveillance. Mais à nos premiers mots de grec, ils se sont radoucis.
Chez un des chefs de leur communauté, un de leurs Kekayas, dans une assemblée de fustanelles, nous trouvons deux Européens, deux étudiants de l'université d'Athènes. On nous fête de sucreries, d'eau-devie et de cigarettes. Dès qu'on nous sait Français, on se hâte de décrocher un Alexandre de Battemberg que l'encombrement des murs avait fait pendre devant un Gambetta. La chambre est toute tapissée des souverains de l'Europe, en chromolithographies : Guillaumes et Bismarcks allemands, Elisabeths d'Autriche, un Carnot, un Boulanger, et dix ou vingt de ces images russes qu'une main inconnue sème par milliers et gratis, depuis le Danube jusqu'au Matapan et de Jérusalem à Cattaro. Comme leurs vermillons et leurs jaunes serin me sont familiers! et que de fois, durant les nuits d'insomnie, sous la lampe qui brûlait devant les Saintes Images, j'ai étudié les czars géants, leurs czarines plus gigantesques, leurs voitures à cinq panaches, leurs couronnements et leurs funérailles. Ici la Grèce tient le Russe en échec et couvre un plus grand panneau de ses rois Georges, Othon, Olga et Amélie fraternellement confondus; deux Tricoupis, sans compter celui de Talmanach ; et le brave Iataganas, qui sabra tant de Turcs en 1885, au combat de Koutra, sur la frontière macédonienne.
La communauté chrétienne d'Elbassan est la sen-
tinelle perdue de l'hellénisme vers le Nord. Tous ces Albanais comprennent et presque tous parlent le grec. Ils ont une école grecque pour leurs garçons et une école grecque pour leurs filles. Ils se disent Hellènes. Mais ils n'ont pas l'hellénisme révolutionnaire. Leurs désirs, en politique, ne vont qu'à des allégements d'impôts, à des redressements de justice et d'administration. Ils sont et restent avant tout fidèles sujets du Sultan dont le portrait préside, sur la muraille, au congrès de l'Europe couronnée, en bonne place, au-dessous des Saintes Images, entre le roi et la reine de Grèce.
En se disant Hellènes, ils n'entendent que se distinguer des Bulgares de Macédoine et des Catholiques de la haute Albanie. Jamais ils ne se sont demandé si quelque jour ils pourraient et voudraient devenir les sujets du roi Georges ou de son fils; mais ils sont bien décidés à ne jamais être ni Bulgares, comme ceux de Roumélie, ni Catholiques, comme ces juifs de Mirâites. Au reste, la lointaine Bulgarie ne les effraie pas. Ils redoutent seulement les menées italiennes qu'autour d'eux ils sentent ou supposent partout. Ils s'excusent d'avoir été, au premier abord, très défiants envers nous : ils nous croyaient Allemands et agents secrets de quelque puissance européenne. Des Ailemans passent et repassent si souvent ici, au service de la Bulgarie, de la Serbie, de la Roumanie et de J' Autriche! L'an dernier encore, l'un d'eux était venu pour convertir les Chrétiens d'Elbassan. Il essayait de les détourner de leur philhellénisme. Il leur remon-
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trait qu'un Albanais doit songer à l'Albanie et faire de ses fils de vrais Albanais, qu'au lieu de leurs écoles grecques, il leur fallait des écoles albanaises, et un prêtre albanais, et une liturgie albanaise, bref, que pour être dignes de leurs pères et de leur nom, ils devaient être albanisants, alôanophrones. A cet apôtre, nommé Weigan, ces Hellènes ont répondu qu'Albanie et sauvagerie étaient pour eux synonymes; qu'ils appelaient leur patrie Epire, et Pyrrhus l'Hellène leur aïeul; que, pour la langue, ils aimaient mieux assurer à leurs enfants l'usage d'un instrument perfectionné que d'un outil barbare; et qu'enfin albaniser, c'està-dire vivre en sauvages, n'avait plus à leur goût de charmes irrésistibles ; leurs pères malheureux avaient bien pu mener, dans l'ignorance, cette vie de misère; mais, eux, ils tâcheraient de se rapprocher chaque jour davantage de la lumière, de la civilisation, de l'hellénisme. Ils ont tenu parole. Cette année, ils ont envoyé deux de leurs fils à l'université d'Athènes, l'un pour étudier la philologie et devenir un jour leur scholarque (chef des écoles), l'autre pour étudier la médecine et les sauver du moine et du derviche guérisseurs.
J'ai soigneusement noté cette conversation et je voudrais pouvoir la rapporter tout entière. Souvent déjà, en Asie Mineure comme en Europe, j'avais rencontré dans les communautés orthodoxes des sentiments analogues, moins conscients parfois, toujours moins raisonnes et surtout moins affirmés. Mais les paroles de ces Albanais m'expliquaient bien des mots
entendus jusqu'au fond de la Phrygie, à Bouldour et Isbarta. Depuis un quart de siècle, — la guerre de Crimée peut être prise comme date, — le christianisme oriental a subi une modification profonde. Autrefois, la pensée religieuse primait tout. Elle seule occupait les esprits dans le présent et soutenait les rêves d'avenir. Alors, tous les yeux et tous les espoirs se tournaient vers la Sainte Russie. Aujourd'hui la fréquentation de l'Européen , les chemins de fer, les idées et les marchandises importées d'Europe ont éveillé, avec des mœurs et des besoins nouveaux, la notion et le désir du progrès. La foi dans le Christ et le respect de son culte vivent toujours. L'église est toujours le centre de la vie journalière et matérielle. En pantalon comme en fustanelle, à Smyrne comme à Jannina, on observe toujours les interminables carêmes et, devant les icônes que Ton baise, on fait toujours les innombrables signes de croix. Mais si la foi religieuse possède les corps, une foi rationaliste dans la valeur des idées et des sciences modernes s'empare lentement des esprits et se répand dans les cerveaux les plus étroits. La Russie, monde noir de l'autocratie et de l'esclavage, citadelle de la réaction et de la force brutale (je parle comme ces Hellènes, grands amateurs de litanies et d'idées simples), la Russie perd son prestige et la Grèce brille à l'horizon comme le phare des temps nouveaux. Ils vont à cette lumière, à ce pays de la science et de l'esprit. Entre eux et l'Europe non chrétienne, — traduisez « non orthodoxe » : c'est tout un pour eux, — la Grèce est intermédiaire naturel et
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nécessaire, parce qu'elle a su devenir européenne tout en demeurant chrétienne, et concilier dans ses institutions, comme eux-mêmes concilient dans leur vie, le vrai culte du vrai Dieu et l'obéissance à la pensée nouvelle. Dès lors, on comprend facilement leur haine du Bulgare, la brute orthodoxe, et leur aversion de l'Italie ou de l'Autriche, les civilisateurs infidèles.
Les Chrétiens du castro vivent pauvrement de leurs boutiques du bazar, du produit de quelques oliviers, et des prêts usuraires qu'ils font aux Musulmans.
Le bazar, en dehors du Castro mais tout contre l'enceinte, comprend deux rangées de boutiques étroites, que le Chrétien ouvre chaque matin et que le soir il abandonne pour retourner dans son castro. La propreté de ces boutiques et la largeur des rues nous étonnent un peu. Nous pourrions presque nous croire dans l'une de ces villes de Grèce, Patras, le Pirée ou Tripolizza, percées de rues droites, d'avenues perpendiculaires et parallèles. Nous féliciterons le Préfet. Son administration, toute zélée qu'elle puisse être, n'est pas la cause principale de cet assainissement; le feu s'est chargé par trois fois de la besogne en 1877, 1880 et 1882. Mais l'autorité turque et le feu — c'est du moins la croyance de toute l'Albanie — travaillent le plus souvent de compte à demi. A la suite de tout incendie, l'autorité a le droit de prendre une bordure d'un pic (0 m. 75) pour la rue nouvelle, sur les maisons
des riverains. Un beau feu épargne donc beaucoup de procès et beaucoup d'argent, et les préfets n'entravent pas cet allié quand il déblaie.
Que même des préfets à poigne, comme il s'en voit partout, aient provoqué et favorisé l'incendie pour fléchir les cous trop raides de Chrétiens confiants dans leurs richesses, et que, dans un sauvetage intelligent, ils aient trouvé la récompense de leur zèle et la solde de leur gendarmerie, c'est bien ce que, souvent et en beaucoup de villes albanaises, des Chrétiens et des Musulmans m'ont raconté, avec des noms et des dates à l'appui.
Nous en discutions un jour à Jannina : « Dans toutes ces médisances, disait un vieux Turc réfléchi, il faut toujours faire la part de la haine chez les Chrétiens victimes du sort, et surtout de la flatterie chez les Musulmans qui imputent aux préfets les œuvres de la Providence et du hasard ».
Un petit avocat grec au sourire ambigu prit la parole :
« Il est bien certain que, dans les quinze années dernières, les bazars chrétiens de Jannina, de Delvino, d'Argyro-Castro et d'Elbassan ont été brûlés deux, trois et quatre fois et que, durant la même période, les bazars musulmans de Margariti, Libochowo et Kawaja n'ont jamais été éprouvés. Mais la toute-puissance d'Allah et le soin avec lequel nuit et jour il veille sur les maisons de ses fidèles me paraissent une explication suffisante. Les Albanais eux-mêmes s'en contenteraient, s'ils n'avaient perdu au contact de l'Eu-
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rope le sens du divin. L'explication adoptée par eux présente d'ailleurs de très grosses invraisemblances; la plus forte, pour n'en citer qu'une, est qu'un préfet turc ait pu songer un jour à payer ses gendarmes. Et puis, une action pareille aurait eu sa récompense : tous ces préfets auraient été rappelés à Constantinople. Or tous, sauf trois ou quatre, sont restés simples préfets : un seul est devenu ministre. »
Telle est l'opinion des sages. Je croirais aussi plusvolontiers au rôle du hasard et de Dieu en tout ceci. Il faut bien dire qu'entre la Providence et l'incendie, l'hellénisme établit un agent de conciliation actif et subtil, le pétrole. Ce n'est pas en effet une exagération ni une plaisanterie, de dire, comme les Chrétiens du Castro, que l'hellénisme est en Orient un agent de lumière, une puissance éclairante. Il suffît de passer un jour en Grèce pour savoir quelle place y tient le pétrole de Batoum et les boîtes en fer-blanc — les dénékés — qui le renferment. Le nombre et la grosseur des lampes est le premier luxe des Hellènes. Durant sa vie et après sa mort, je veux dire plein ou vide, le dénéké est le meuble, l'instrument par excellence : baquets, cuvettes, lampes, plats, arrosoirs, pots de fleurs, tout vient du dénéké.
En Turquie, on pourrait jauger l'influence de l'hellénisme au cube du pétrole que la région consomme. Le Musulman et le Chrétien non hellénisé se couchent avec le soleil ou fument et causent dans l'ombre ; au repas du soir, pour voir eux-mêmes et montrer à leurs convives le plat commun où toute la compagnie
plonge fraternellement ses doigts, ils n'allument que des bûchettes, s'ils sont pauvres, ou, quand ils sont riches, de grands feux de bois résineux. L'hellénisme paraît, apportant le dénéké, comme autrefois il apportait les terres cuites, lampes, coupes et amphores de Corinthe et d'Athènes.
Le bazar d'Elbassan n'offre au visiteur que l'abondance de ses fruits. Les Halles de nos villes présentent rarement ces monceaux de pastèques et de melons : les plus gros et les plus belles nous coûtent un ou deux métalliques (4 à 8 centimes), à nous qui payons des prix d'Anglais. Par contre, les belles armes albanaises, entassées par centaines dans les bazars de Scutari et de Kawaja, manquent complètement ici. Les longs fusils de fer incrustés de pierreries, de nacre et d'argent, les pistolets de cuivre ou d'argent ciselé, les dagues, les cartouchières, les poires à poudre et les poignards brillent tous sur le dos et à la ceinture de leurs propriétaires. Le pays est dans une telle anarchie que la moindre promenade sans armes peut être fatale, et l'argent faisant défaut, on ne peut échanger les vieilles canardières contre des systèmes plus modernes. Les tireurs habiles prétendent au reste que rien ne vaut les fusils d'autrefois et les armuriers d'Elbassan réparent et fabriquent encore des batteries à pierre.
Pas un coin où bibeloter dans ce bazar : ni soies, ni broderies, ni bijoux; des dénékés de pétrole, des olives vertes et noires, des tonneaux de caviar et de sardines, des suspensions de pieuvre séchée, une odeur mêlée de laitage, de suint et de vin résiné, tout annonce
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l'hellénisme. L'Europe est représentée à quelques étaux, par des sacs de cassonade ou de sucre brut, des pièces de coton, des caisses de macaroni, surtout par la fuchsine des bonbons rouges et violets chez les nombreux sherbedjis. Il ne reste de turquerie que ces fabricants de galettes et de pâtisseries, de khalvas, de sherbets et de vermicelle au miel. Comme à Kawaja, cinq ou six boutiques sont pleines de stèles funéraires.
Au sortir du bazar, on entre dans la verdure et les terrains vagues du quartier musulman. Notre première visite est pour le Préfet (moutessariff).
Elbassan et son territoire forment une préfecture indépendante; le préfet relève directement de Constantinople sans l'intermédiaire habituel d'un gouverneur général (vali). Il doit cette faveur moins à l'étendue de sa circonscription ou au nombre de ses administrés qu'à des raisons politiques fort graves. Les 10 ou 12 000 habitants de ce district sont difficiles à mener. La haine entre Chrétiens et Musulmans ou, dans la même religion, entre familles rivales, entre paysans et propriétaires, peut éclater ce soir en coups de mains, assassinats, incendies, têtes coupées, enfants rôtis, femmes violées, tchiflicks dévastés, tout ce que Ton appelle ici « choses albanaises ». D'autre part une révolte d'Elbassan fermerait les défilés de Macédoine et couperait toute relation entre Constantinople et l'Albanie.
Le préfet est donc un haut personnage sur qui repose une lourde charge. On le choisit d'ordinaire parmi les Albanais les mieux rompus aux intrigues et aux bons tours de leur pays. Souvent même, la Porte prend, pour cette mission de confiance, les braves qui dans leur jeunesse ont bien pu conquérir la gloire, mais qui, depuis, ont appris à respecter la vie du passant et le champ du voisin.
Le titulaire actuel est un Albanais de Gortcha. Il nous a été calomnié et vanté depuis deux jours : « un renard », disaient les Musulmans ; « un loup », disaient les Chrétiens; un homme conciliant les a mis d'accord « c'est le plus renard des loups ». Et les mots qu'on nous citait de lui, donnent raison à ce conciliateur... L'évêque d'Elbassan reprochait au Moutessariffdetrop — nous disons : voler, mais dans toute la Turquie on dit : manger — sur les impôts. Les Chrétiens, tondus de trop près, avaient l'intention d'adresser une plainte au ministère : « Pappas, lui répondit l'autre, quand j'apprenais le grec à Gortcha, j'ai lu dans tes livres ce commandement de ta foi : tu ne musèleras pas le bœuf quand il foule le grain. Agop-pacha (le ministre des finances, un Arménien) est chrétien et respecte son Dieu. »
Cette exacte citation de la Bible (Deutéronome, chap. XXV, vers. 4) montre assez que notre homme sait le grec, mais il ne veut ni parler ni comprendre un mot de cette langue giaour. Il néglige même l'albanais, et seul dans Elbassan, il parle turc, ce bon et féal sujet du Sultan 1
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Il nous accueille en fils, soutiens de ses vieux jours. Saintement coiffé d'un turban irréprochable, le corps serré, les mains cachées dans son cafetan de fourrures (nous sommes en août et sous un soleil torride), il sommeille pelotonné à l'angle de son divan, ses yeux bruns trop vifs et trop mobiles dans la blancheur de son turban, de ses sourcils et de sa barbe. Il ne peut se lever pour nous faire honneur comme il le voudrait : il est goutteux; il est malade; ses pieds enflés le retiennent aux coussins. Il déplore cette impolitesse. Mais survient le Gadi (juge religieux), et les jambes enflées se détendent pour courir au-devant de l'homme de Dieu.
Au reste, il est tout amour pour nos personnes et toute déférence pour nos futurs désirs. Il sait que la France est un grand royaume, que Napoléon, avec les Turcs, a pris aux Russes une grande forteresseetquele Sultan aime les Français. Il nous facilitera donc le voyage de tout son pouvoir, de tous ses gendarmes et de tous ses sous-préfets... Il est sceptique sur le brigandage : les clans des Dibres échangent en ce moment quelques coups de fusil ; mais, depuis 400 ans, les Albanais ont toujours été en possession de se tuer les uns les autres; et d'ici à Monastir, — pourvu que nous voyagions en troupe nombreuse, très armée, rapidement et en plein jour, — on peut espérer qu'avec un peu de chance nos Noblesses n'auront pas d'accident... Le Cadi, présent ici, peut nous renseigner : il n'est venu de Monastir que depuis deux mois; il avait avec lui une douzaine de gendarmes et trois ou quatre
domestiques; et de ces quinze ou vingt personnes, pas une ne fut attaquée.
Mieux que tous les gendarmes du Moutessariff, un simple particulier, Ghassifer-Bey, pourrait nous assurer un passage heureux.
Chassifer est un des gros seigneurs d'Elbassan. Ruiné, sans autres biens que son énorme palais de bois, sans un sou vaillant, il vit à son caprice, ne manquant de rien, plus au large que les plus riches. S'il a besoin d'argent, il entre au bazar, chez le premier changeur, et demande un prêt de cent livresque le giaour se hâte de consentir. Les gens de sa maison, ses femmes, ses fils empruntent de même aux étalages tout ce qui leur fait défaut. J'ajoute, pour respecter la vérité, que son intendant tient un compte exact et à jour de tous les emprunts, afin que chaque boutique ait son tour et que l'on ne visite pas injustement et toujours la même. Ses revenus (il lui faut bien de temps en temps une forte somme pour détruire à Constantinople les calomnies de ses envieux), ses seuls revenus lui viennent de la montagne; car il protège les brigands, les soigne blessés, les recueille poursuivis, les cache traqués et mis à prix : le bon Samaritain fut donné en exemple pour moins de charité.
Un papier ou un homme de Chassifer nous ouvrirait tous les coupe-gorge. On nous conseille cependant de ne rien lui demander. Depuis deux mois, les produits
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de la montagne et l'influence des envieux à Gonstantinople ont progressé, en raison inverse Tune de» autres. Les montagnards, occupés entre eux, ont un peu négligé la route, et Chassifer pourrait croire nos ceintures mieux garnies qu'elles ne le sont en réalité. La tentation serait trop forte...
Après Chassifer-bey, la famille la plus puissante est celle des Dervichbeylis, des beys fils ou descendants de Dervich-Pacha, le suppôt puis l'adversaire d'Ali de Tebelen. Cette famille, composée de 4 branches (Mahmoud, Issouf, Akhif et Soukkiri), vit trèshonnêtement de ses cinq ou six mille livres — 130 à. 160 000 francs — - de revenus. Son chef, Mahmoud, a reçu le titre de pacha, et la préfecture d'Amasia (vilayet de Siwas) en Asie Mineure : il n'en revient jamais. Les autres ont été appelés à Gonstantinople, auprès du Sultan qui les aimait et tenait à leur prouver son amitié. — Le seul pacha qui demeure à Elbassan est un certain Ismaïl, sorti de la classe des agas et promu au beylic, puis au pachalic : le gouvernement a des raisons de ne pas douter de son dévouement. Mais, lui mort, les beys, ses fils, seront certainement nommés à quelque préfecture asiatique, ou retenus dans quelque ministère de Stamboul. Ismail Pacha a 2 000 livres (46 000 francs) de revenus.
Au-dessous des beys. tous ceux qui tiennent de leur père, de leur argent ou de leur sabre, la propriété d'un village ou d'un canton, forment la classe des agas. Cette noblesse de parvenus est le vrai fléau du pays. Ennemis des beys et serviteurs de l'autorité, ils favo-
risent les exactions des préfets, qui en retour tolèrent toutes leurs fantaisies : ils sont une centaine à Elbassan et leurs revenus varient entre mille et deux cents livres.
Le quartier musulman n'est peuplé que de cette double aristocratie et de ses gens. Elle compte à peu près 5 ou 600 maisons, 2 500 à 3 000 individus. Tout le pays leur appartient, au nord, à l'ouest et au sud. Dans les montagnes de Test seulement, nous rencontrerons quelques villages autonomes, des villages-têtes, des villages libres, kephalochoria, eleftherochoria.
Le Castro et le bazar sont entourés de leurs grands et beaux palais de bois à %double et triple étage de galeries, de moucharabiéhs et de vérandas; au milieu des platanes et des roses, de hauts murs d'enceinte défendent les femmes et les jardins contre la curiosité des passants.
A Elbassan, l'Islam est encore chez lui; le Musulman est encore le maître. Tous ces beys et tous ces agas n'ont que peu de dettes. Chaque année, pour les fêtes du Ramazan, ils empruntent une centaine de livres aux Chrétiens du bazar; mais ils se libèrent, à la récoite, du capital et des intérêts calculés sur le taux ordinaire de 4 à 5 p. 100 par mois. Ceux qui ne paient pas immédiatement ne paieront jamais. Et le Chrétien n'a contre eux aucun recours : il ne peut compter sur la justice du Préfet ou du Cadi; quand cette justice lui donnerait gain de cause, jamais il n'oserait se saisir des propriétés, ou la possession ne lui en serait ni longue ni profitable. A la différence du reste de l'Ai-
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banie, le christianisme dans cette région ne progresse donc pas. Dans le Nord et dans le Sud, le Chrétien a commencé la reconquête lente du pays par Tachât des terres : les grandes propriétés féodales diminuent de jour en jour, et, avec elles, la tyrannie des beys musulmans. Ici, le pouvoir des seigneurs est encore absolu, leurs propriétés intactes; et même, le développement de l'islamisme ne s'est arrêté que depuis peu de temps. Avant la dernier? guerre turco-russe, en effet, la conversion forcée de tout un village chrétien, sous la pression d'un bey ou d'un aga, était d'un exemple fréquent. Les victoires de la Russie ont affermi plus d'un cœur de Chrétien et brisé plus d'une arrogance musulmane. Mais, bien mieux que les victoires russes, l'hellénisme a su donner aux Chrétiens la foi en la supériorité intellectuelle de leur secte, et leur faire mépriser l'islam comme un débris du passé que l'avenir renverserait. Surtout, il leur a enseigné les moyens pratiques de résister aux Musulmans. Aujourd'hui les paysans chrétiens recourent aux gens du Kastro pour leurs affaires, pour les procès à soutenir, les juges à acheter, les préfets à corrompre, les intrigues à monter auprès des Ministres et des Pachas de Constantinople : aux choses albanaises de leurs beys, ils ont appris à opposer les choses turques, la délation et le bakchich. Il est très difficile de connaître exactement l'état actuel des deux partis. Les statistiques officielles donnent pour ce Moutessariflick 2000 Chrétiens et 10 000 Musulmans. J'ai vu d'autres chiffres, trop chrétiens, de 6 000 Musulmans pour 6 000 Chrétiens. La vérité est
entre les deux. Beaucoup de villages, musulmans en titre et en apparence, sont chrétiens en réalité.
Mais pour un œil non prévenu, Elbassan est une ville musulmane. Ses mosquées, nombreuses et riches en vacoufs, sont bien entretenues, quoique peu fréquentées. Sous les porches de tous ces « djamis », une école musulmane assourdit le voisinage du piaillement des enfants apprenant Talphabet :
Djimde okda, hâda yok.
Dans djim (signe de l'alphabet), il y a un point.
Dans ha (autre signe), il n'y en a point.
Les tombeaux de derviches abondent, avec leurs grilles en fer forgé toutes loqueteuses de haillons déteints : morceaux de robe ou de turban, mouchoirs, chemise, on pend auprès du saint quelque linge des malades dont on implore la guérison.
L'endroit le plus révéré de la ville est une grande place carrée, bordée sur toutes ses faces d'un rang de cyprès. Ces vieux arbres énormes lui font quatre murs épais et hauts, avec une seule entrée; dans l'angle vers la Mecque, des tapis et une arcade de bois doré abritent le member et le mihrab. Ce doit être la plus vieille mosquée d'Elbassan, le lieu où le premier iman, au soir de la conquête, lança le premier appel vers Allah. C'est encore ici que tout l'été, pour leur Ramazan et leur Bairam, les Musulmans se réunissent. Le quartier valaque touche à ce temple de verdure.
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La colonie valaque d'Elbassan, comme celle de Pekini, marque une étape sur la grand'route commerciale des Valaques entre le Pinde et Durazzo. Ces Valaques ont leur église à eux, leur langue et leurs écoles; ils ne vivent et ne se marient guère qu'entre eux. Mais leur église est bâtie sur le même plan que l'église albanaise. Leur clergé est grec, et grecque leur liturgie. Les dalles de leur cimetière portent le plus souvent des inscriptions grecques. Dans leurs deux écoles de filles et de garçons, l'enseignement est donné en grec; eux-mêmes parlent le valaque dans leur quartier, mais au bazar le grec ou l'albanais. Ils envoient, eux aussi, leurs étudiants à l'université d'Athènes. Bref, ils se croient et se disent Hellènes.
Le même apôtre allemand, que, Tan dernier, les Albanais ont rabroué si fort, s'était ensuite adressé aux Valaques, et leur parlait de Grande Roumanie, de frères latins, d'ennemis hellènes, d'oppression de leur race et de leur langue, de tyrannie du clergé grec... Les Valaques l'ont pris et porté chez le préfet, comme un agent de troubles et de séditions. Mais cet Allemand avait de tels passeports que le préfet dut le relâcher aussitôt, avec ses plus humbles excuses.
Les Valaques comptent 150 à 200 familles, — 7 à 800 individus, — qui vivent, comme les Albanais chrétiens, du bazar, de l'usure et de quelques oliviers. Au sud de la ville musulmane, ils ont leurs maisons de pierre et
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leurs jardinets, au milieu des olivettes, dans les champ» de pastèques et de melons, jusqu'au bord du Skumbi. Un grand pont de pierre, long de 60 ou 80 mètres, élevé en dos d'âne aigu sur douze voûtes ogivales, cintrées, elliptiques, de toutes courbes, amène au bout de leur quartier la route de Bérat, — une route comme celle de Durazzo, pavée durant cent mètres et piste vague jusqu'aux cent autres mètres pavés à l'entrée de Bérat.
Le Skumbi, gonflé par les pluies, roule une masse énorme.
Des paysans s'en vont du marché, le fusil dans le dos, piquant de leur poignard leurs ânes chargés de nattes. Quand ils savent que nous sommes chrétiens, vraiment chrétiens, baptisés, ils se précipitent sur nos mains et les baisent. Ce sont de pauvres montagnards, qui habitent le canton de Spatia entre le Skumbi et la DevoL Dans leurs villages, ils s'appellent Vasili ou Georgi, — et Mehemet ou Suleyman, quand ils paraissent devant leurs beys. En ville, ils sont obligés de fréquenter les mosquées, de rallumer les lampes éteintes sur le» tombeaux des Saints; chez eux, ils ont en secret leur» pappas et leurs églises...
Ils gardent longtemps nos mains sur leurs cœurs, et nous font dire combien ils souffrent : rien à eux, tout aux agas, l'air, la terre et l'eau ; parfois, ils rachètent, malgré eux, d'un seigneur en quête d'argent, ua
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pauvre lopin de terre; mais après un an, deux ans au plus, l'ancien propriétaire reparaît, avec une bande de gens à lui ou de gendarmes, et exige ses revenus comme par le passé... Nous ne pouvons donc rien changer à tout cela, nous autres Chrétiens d'Europe!... Ceux de Dibra, quoique musulmans, se sont révoltés; ils étaient à bout. Il y a dix ans, tous les Dibrans habitaient libres dans leurs villages libres, sans agas, sans préfets, dévoués au Sultan, tout disposés à le servir en soldats, mais ne lui demandant et ne lui donnant rien d'autre. Quelques usurpateurs se sont élevés et, aux dépens des plus pauvres, se sont taillé des fiefs, qu'ils ont étendus de jour en jour, grâce à l'appui non désintéressé de quelques fonctionnaires. Puis s'étant faits agas, ils ont acheté le beylic ou le pachalic par toutes les soumissions et toutes les bassesses auprès de l'autorité. Ils ont eu la force armée à leur service et, village par village, la contrée succombait... Il y a deux mois, les Dibrans restés libres apprirent que leurs cantons allaient être découpés en caïmacanliks par le moutessariff de Dibra : c'était la servitude... Mais nous pouvons être bien tranquilles pour notre sûreté jusqu'à Monastir : les montagnards ne se tuent facilement que les uns les autres; ce sont vendettas et querelles qui ne regardent qu'eux. Quant aux bandes de Chassifer-Bey, elles sont trop occupées autour de Dibra, à la suite de l'armée venue de Monastir.
Une seule consolation reste à nos Spatiotes : c'est la misère plus grande des Chrétiens et des Musulmans de la plaine. Et de fait, cette plaine d'Elbassan, qui
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dans l'obscurité nous ava *^ paru lamentable, offre sou» le grand soleil un aspect encore plus désolé. Entre ses montagnes ondulantes et vivantes, c'est une grande tristesse que ce plan gris et boueux : quelques oliviers et des cultures maraîchères entourent la ville; deux taches de verdure marquent les villages de Zarin et Kiecikut; une ligne d'arbres bas ou effilés suit le fleuve, qui, entrant à Test par une porte et sortant par une autre à l'ouest, s'épand sans rives nettes ; tout le reste n'est qu'un marécage abandonné.
Les paysans de cette plaine sont vantés dans toute la péninsule des Balkans pour leur entêtement au travail, leur habileté de laboureurs et de terrassiers. Gens de pelle et de pioche, ils font tous les travaux d'irrigation et travaillent à tous les chemins de fer en Grèce, en Turquie et en Asie Mineure : je n'ai jamais eu de meilleurs ouvriers dans mes fouilles d'Arcadie. Mais à. quoi bon cultiver cette plaine, pour le seul bienêtre des agas et des beys? La pelle de bois sur le dos, le paysan émigré. Autrefois il s'en allait, d'août en mai, régulariser les eaux de Thessalie, bêcher les vignes de Patras, arroser les riz ou les cotons de Missolonghi ; en été, il rentrait chez lui, et, de mai en août, vivait noblement de ses gains de l'hiver, le fusil chargé et la ceinture garnie de pistolets d'argent... Quand la Grèce commença ses grandes entreprises du Copaïs, de Gorinthe, de Ghalcis et de Larissa, ses assèchements, ses ports et ses voies ferrées, TElbassanais resta deux ou trois années sans revenir, mais rapporta un pécule (ils •ont d'une économie sordide, — j'en ai vu, par dou-
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zaines, le long du chemin de fer d'Argos à Tripolitza, crever comme des fauves dans des trous de rochers,où ils vivaient de riz cru, pour ne rien payer au logeur). Et riche de 80 ou 100 livres turques (1 800 à 2 300 francs), nabab, il achetait un tchiflick. Aujourd'hui, il ne revient plus : à quoi bon acheter une terre que l'aga ou le bey reprennent de force quelques mois après la vente?... Et puis ce district, éloigné de Constantinople, est sans contrôle de Pautorité supérieure. Le voisinage trop intime des fonctionnaires turcs,... les fausses accusations pour extorquer de l'argent,... les procès fictifs,... les corvées à racheter sans cesse pour des routes que Ton décrète depuis vingt années, que Ton feint de commencer chaque printemps et que Ton abandonne, une fois l'argent des corvées dans les caisses ou dans les poches des préfets,... bref, toutes les « mangeries » turques sont plus lourdes encore que la tyrannie des beys.
« Tu devrais aller dire notre état au Roi (le Sultan), concluent nos Spatiotes; il t'écoutera puisqu'il sait ta langue; il est bon; il aime les Albanais : l'année de la peste (une épidémie de typhus, il y a quatre ans) et de la famine, il nous a envoyé des médecins et de l'argent; mais comment pourrait-il savoir la vérité par ceux-là mêmes qui nous crucifient? »
Les Chrétiens des îles turques disent : « Si l'Europe voulait... »; ceux de la Basse-Épire : « Si la Panagia voulait..., nous serions heureux »; traduisez : « nous serions Grecs » ; ceux d'ici ont encore les yeux tournés vers le Sultan qui « aime les Albanais ».
LES DÉFILÉS — DCHOURA — BRINIAITZ
Routes et ponts turcs. — Choses valaques. — Un peuple nouveau. — Hellènes et Albanais. — Le rêve d'un meunier.
Après Forage, un soleil torride est revenu durcir les boues et nous rouvrir les chemins. Nos amis d'Elbassan voudraient nous conserver jusqu'à la Panégyrie prochaine, la grande Notre-Dame d'août. Ils sont en jeûne et en repos. Tout le jour, sous l'ombre légère des oliviers, au bord des fraîches rigoles d'eaux courantes, nous irions chanter ou dialoguer en mangeant des pastèques. Ils nous parleraient encore de l'Albanie et de leurs misères. Nous leur conterions les merveilles de notre patrie, la Tour en fer haute de 1 000 pieds, comment d'une ville à l'autre nous entendons par le téléphone la voix de nos parents, et surtout (Vive la guerre! Nous sommes en Albanie, répète Kostas dans ses prières du matin) quelle poudre nouvelle et toute blanche nos généraux mettent dans nos petits fusils, et combien de soldats ils mènent à la guerre. Les cigales berceraient nos siestes de midi. Dans huit jours, tous ensemble, s'il est bien vrai qu'en Europe on soit chrétien, nous célébrerions le Sommeil
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de la Vierge (l'Assomption). La semaine aurait coulé si douce!
Mais nous voulons être sur la route, le jour où redescendent les muletiers de Monastir. Toute la montagne sait que la caravane revient à vide : la route en est plus mal surveillée. En outre, chaque journée de retard augmente les chances que notre futur passage soit connu ou que la révolte des Dibrans s'apaise et que les amis de Chassifer-Bey n'aient plus à s'occuper que de nous...
Nous partons sans prévenir personne, un peu en cachette, en plein midi, à l'heure où la sieste ferme le bazar. Toutes les rues du quartier musulman sont désertes, et closes toutes les portes du quartier valaque. En dehors de la ville seulement, dans l'ombre étroite des murs de terre séchée, une ligne de femmes en culottes rouges filent ou fument le narghilé. Nous n'avons pour escorte que nos deux fidèles, Abeddin le zaptieh musulman et Kostas le Souliote chrétien.
Au sortir d'Elbassan, la chaussée pavée va droit à l'est, à travers des verdures luisantes, sous de fins ombrages lumineux. Jusqu'aux forêts qui bordent la plaine, ce ne sont qu'olivettes et cultures maraîchères, quelques vignes grimpant aux mûriers, quelques champs de tabac, et deux ou trois gros platanes. Dans les branches de ces arbres, les Chrétiens propriétaires ont établi des estrades, pour guetter les maraudeurs
et dormir le fusil sur le ventre ou deviser au frais, en attendant la Panagia.
Comme toute cette plaine, que nous ne verrons plus, nous paraît douce à vivre et déjà familière...
La sortie du pays d'Elbassan, vers Test, est beaucoup plus large que son entrée à l'occident. Un îlot de calcaire bleu, se dressant au devant des monts, laisse à droite et à gauche une double porte et, derrière cet îlot, une seconde plaine en cul-de-sac forme une sorte de vestibule au bassin principal.
La seconde plaine est déserte, encore inondée, à la suite de l'orage, des bois morts, des pierres et des boues du fleuve débordé. Deux moulins à eau en occupent l'angle oriental. Sur le Skumbi, trois ou quatre ruines de ponts, très voisins et parallèles, ont autrefois porté quelques sentiers pavés vers les villages de la haute montagne. Tous ces ponts ont encore leurs arches médianes; mais tous ont perdu leurs arches riveraines. Construits en dos d'âne très aigu, leurs voûtes du milieu ouvraient toujours un écoulement suffisant, même aux crues les plus fortes; les voûtes des deux rives, au contraire, très surbaissées, arrêtaient le courant : le premier orage les a balayées.
L'entretien des ponts, sur les terres du Prophète, était alors une œuvre de la piété individuelle. On fondait un pont, comme ailleurs un prix à l'Académie, par ostentation, par piété ou par vertu, — plus souvent encore par crainte du Grand Juge, pour effacer de son livre quelques peccadilles trop longues à expier. En Albanie, comme on peut voir, peu de braves
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étaient exempts d'une telle crainte, après une longue vie de gloire et de hauts faits. Les saints personnages, consacrant leurs largesses, voulaient du moins attacher leur souvenir à un pont tout entier. Ils laissaient donc, é ventre ou manchot, le pont de leur prédéces seur. Ils en construisaient, tout à côté, un nouveau, tout pareil, qu'une nouvelle crue mettait bientôt en pareil état.
Aujourd'hui la piété est morte. Ali de Tebelen se disait jacobin. Ses petits-fils, qui haussent l'épaule, quand on leur parle de religion, de paradis et d'enfer, n'éprouvent aucun besoin de restaurer la vieille foi ni les vieux ponts. L'Albanais pousse son cheval dans l'eau peu profonde, jusqu'aux piles encore intactes, monte par une échelle de bois sur les voûtes conservées, et les traversant, tire par une corde sa bête qui nage, puis redescend une autre échelle, remonte en selle, et, en une heure, le fleuve est franchi...
Au fond de la plaine désolée, les monts s'élèvent à pic, très hauts et tout noirs de forêts. La gorge du Skumbi y taille une fente verticale, une brèche étroite et profonde, où le soleil ne plonge qu'à l'heure de midi : le fond peut avoir 40 mètres de large, entre les deux parois d'égale hauteur. Et ce couloir pénètre vers le cœur des monts comme de plain-pied, avec des coudes brusques et de nombreux détours, mais conservant toujours sa direction générale vers l'est, et le parallélisme exact de ses deux murailles emboîtées. Comme dans l'autre défilé au-dessous d Elbassan, toute la violence du fleuve s'est jetée contre sa rive droite.
La rive gauche est une pente arrondie : 80 à 100 mètres d'argiles multicolores lui font un talus couvert d'arbres et de fourrés, et ce n'est qu'au sommet de ce talus qu'émerge la crête d'une muraille calcaire, 10 à 20 mètres de rochers. Sur la rive droite au contraire, le Skumbi a enlevé et entraîné tout le revêtement de terres. Depuis le fleuve jusqu'à l'azur, le mur rocheux de cent mètres se dresse d'un seul jet, dentelé par les eaux, fendillé par les racines d'arbustes, crevassé; les blocs, qui en croulent incessamment, laissent sur la façade bleuie une blessure plus jaune.
Nous galopons trois heures dans l'ombre et la fraîcheur tristes, au-dessous de la bande de soleil qui, tout en haut, illumine la margelle de ce puits. En bien des endroits, la piste est coupée. Il faut descendre dans les pierres, les boues ou les eaux mortes du fleuve. Aux coudes trop brusques du couloir, la paroi plonge à pic dans les tourbillons; le sentier s'accroche au flanc abrupt par une échelle] un tournant taillé en plein roc redescend par une autre échelle glissante, que polit chaque jour le pied nu des montagnards. Les Romains et les Byzantins ont laissé des traces dans es voûtes et les contreforts qui soutenaient leur voie Egnatienne aux passages les plus dangereux.
D'Elbassan à Strouga, la première ville de Macédoine, les caravanes mettent régulièrement deux jours, avec l'arrêt d'une nuit au Khani de Dchoura. Mais
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afin de tromper toutes les attentes, no us avons brouillé les étapes, et nous devons coucher ce soir au fond de la gorge, dans un Khani isolé, à l'entrée du pont d'Hadji- Vekkiari. Ce pont célèbre est sur le bas Skumbi le seul qui ait encore toutes ses voûtes. Un vieux célibataire (vekkiari), pèlerin de la Mecque (hadji), le fit construire au commencement du siècle.
Une source abondante jaillit au milieu des platanes et des ruines antiques, dans le lit même du fleuve. Il y a. vingt siècles, peut-être, des Romains arrêtaient ici leurs chevaux et leurs chars et, sous cette ombre, se reposaient tranquillement de leur route. Nous ne pouvons même abreuver nos chevaux. La nuit tombe; l'endroit est mal famé.
Le couloir s'élargit en un cirque assez vaste. La rive gauche du fleuve est toujours pareille : cent mètres d'argile se dressent en un talus crénelé de roches. Mais, à droite, le Skumbi a respecté la pente molle d'argiles et d'alluvions, qui monte jusqu'à mi-hauteur de la paroi calcaire. Ces coteaux portent quelques huttes, des noyers, des champs de maïs et un troupeau de chèvres. Le pont d'Hadji- Vekkiari apparaît entre les platanes et les saules, barrant le fleuve comme d'un fronton d'édifice grec. Auprès, le Khani n'est qu'une chambre de bois plantée sur quatre piliers de pierres sèches, un réduit fortifié au fond d'une cour étroite que défendent de bonnes murailles et une porte solide.
Le Khandji nous accueille de mauvais cœur : un lièvre, le plus funeste des présages, lui est parti tout à l'heure entre les jambes et il n'a rien à nous offrir, ni
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poules, ni bobota. Il est d'ailleurs armé jusqu'aux dents. Une voisine vient nous vendre du lait, avec deux pistolets à la ceinture. Les enfants traînent des fusils. Tous les hommes travaillent autour de Dibra. Nos chevaux sont entravés et attachés aux piliers de pierre, nos Noblesses enfermées dans la chambre de bois; nos maisons civile et militaire dorment avec le Khandji sur nos escaliers, en travers de notre porte. Toute la nuit, l'orage hurla dans la gorge. Les planches de notre pigeonnier laissaient passer, dana leurs joints, un vent furieux qui nous coupa le sommeil. Au ciel, les étoiles tremblotantes semblaient près de s'éteindre. Le lièvre du Khandji ne nous attira pas d'autres malheurs.
Il est toujours plus commode, plus sur et d'un usage mieux reçu, de passer les fleuves turcs sous les voûtes plutôt que sur le tablier des ponts. La mode le veut ainsi, et la prudence. Quand bien même, par hasard, un pont turc semble offrir toutes les garanties de solidité, sa double pente est si raide et si glissante! et ses bords sans garde-fous et son tranchant du sommet si vertigineux au-dessus de l'eau qui fuit, au milieu des feuilles qu'agite la brise du courant I
La célèbre et belle œuvre, que construisit à grands frais le Célibataire Pèlerin, ce pont solide sur quatre piliers ajourés de fenêtres rondes, ne sert en temps normal qu'à la façon turque : sous ses voûtes, les cava-
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liers guéent le fleuve ; il les abrite contre les rayons de soleil, plus mordants sur l'eau, comme on sait. Parfois un piéton, un rare piéton (tout Albanais a son cheval ou son âne) s'aventure sur le tablier, quand l'orage a rendu le Skumbi inguéable. Aujourd'hui, par exemple, nous devons en user à la mode européenne. Tout en tirant nos bêtes à la montée, en les portant à la descente, nous remercions encore le Célibataire. La grandeur de son pont nous fait rêver à la grandeur de ses fautes... ; mais nous lui pardonnerions tous les meurtres, vols, viols et choses albanaises, qu'il a dû commettre, s'il eût complété son œuvre par une route, même pavée : comment pourrons-nous gravir cette pente embroussaillée de chênes bas, d'arbousiers, de lierres et de clématites? et la bande de rochers qui surgit tout en haut?
Sur la rive gauche du Skumbi, la tête du pont bute en plein talus argileux. Les pluies ont entraîné jusque sur le tablier une coulée de pierres et de boue qui obstruent la sortie. Un invisible sentier sur le flanc lisse du talus escalade par un lacet de zigzags, monte soutenu par des pieux ou des souches d'arbres morts, et nous amène, au bout d'une heure, tout en haut de la pente, en bas du mur de rochers qui la couronne. Le fleuve coule à plus de cent mètres sous nos pieds.
Notre route est alors horizontale. Sa lente ascension et sa direction constante vers l'est s'effacent dans les coudes innombrables, qu'elle décrit pour calquer les redans du rocher. Tantôt le talus descend au fleuve par bonds de croupes arrondies; ra route assez large
est alors un fouillis de racines, un filet végétal, où bêtes et gens se prennent. Puis, à des intervalles presque réguliers, un ruisseau tombant du roc s'est taillé dans l'argile un couloir à pic, sans une herbe. Le sentier n'est plus qu'un mince ruban, suspendu tout en haut de cette glissoire par la faible cohésion des terres ou par quelques pieux, quelques clayonnages, un arbre mis en travers des endroits éboulés. — Il ne faut pas oublier que la route de Monastir à Durazzo est une des grandes voies commerciales et militaires de l'Empire. Depuis une heure, nous avons rencontré plus de soixante chevaux et mulets redescendant vers Durazzo, à vide, comme on nous l'avait annoncé.
Si nous n'étions obligés de surveiller chacun de nos pas, ce paysage de montagnes ne manquerait ni de grandeur ni de douceur aux yeux. En nous retournant une dernière fois sur une butte découverte, nous avons dit adieu aux arbres qui dans la plaine marquent les jardins d'Elbassan, aux collines et aux verdures qui tracent au loin la fuite du Skumbi vers la mer étendue à l'horizon, plaque d'argent, nid de lueurs, pan de moire, la douce mer endormie sous les feux du soleil. Devant nous, une grande trouée d'azur et de nuages se creuse vers la lointaine Macédoine.
A notre droite, le rocher, où nous colle la crainte d'un faux pas, déborde, au sommet, d'une frange de sapins et de vieux hêtres : des eaux tombent en cascades, jaillissent en sources et courent au fleuve en écumes poudroyantes d'arcs-en-ciel. A gauche, par delà le fossé du Skumbi, la haute muraille calcaire lève
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sa façade dénudée, trouée de crevasses et de cavernes; et par-dessus, c'est un amoncellement de collines argileuses au sol rouge, et d'un rouge clair, qu'avive le vert sombre des forêts, le vert bleu des maïs et des orges, ou plus bas l'or des chaumes moissonnés.
Durant trois heures, nous n'avons pas un village en vue. Des deux côtés du fleuve, quelques champs ont été défrichés, au hasard, l'un en pleine forêt, un autre en plein fourré, au sommet des collines ou sur le bord des ravins. L'occupant s'est construit une maison provisoire, en terre, en pierres sèches, en branches tressées et calfeutrées de mousse. La population nomade n'habite ces Kalivia que l'été, et rentre pour l'hiver dans les villages, ou pousse ses troupeaux vers la plaine, le long des côtes de l'Adriatique.
Cette région est encore vierge. Mais du jour où elle sera conquise et où la civilisation — c'est le premier de ses effets — aura coupé les arbres, allumé les taillis et tondu les collines, comme toutes ces terres couleront au Skumbi! et quels beaux jours pour le fleuve! quelle entreprise de charroi vers les golfes à combler! La politique imagine à tort des intrigues bien compliquées pour faire de l'Albanie une terre italienne, à travers l'Adriatique supprimée.
Des files interminables de chevaux et de mulets, toujours à vide, descendent vers Durazzo. Les gens de la caravane nous souhaitent en grec « l'heure bonne »,
et le vœu n'est pas inutile, car le chemin est bordé par les tombes de ceux qui passèrent ici un mauvais quart d'heure et que Ton enterra sur place.
Les Musulmans, victimes des vendettas, ont à la tête et aux pieds une stèle jaune et rouge portant la date du meurtre et le nom du meurtrier présumé ; tant que la vengeance n'est pas venue, les stèles restent debout, accusant la lâcheté des familles. Pour les Chrétiens, tués en défendant leurs ballots ou leur bourse, un tumulus suffît où chaque passant jette sa pierre et son signe de croix. Kostas est persuadé de plus en plus « que nous sommes en Albanie », et cette journée lui laissera une grande estime de sa bravoure. Abeddin, le Musulman, n'a rien perdu de son calme fatalisme ni de son éternelle chanson d'Ali Pacha et des trois corbeaux de Souli :
Trois corbeaux, trois corbeaux sont posés,
Trois corbeaux sont posés sur les monts de Souli,
Trois corbeaux sur les monts de Souli-i-i-i.
[Larissa-a] L'un regarde vers Larissa, Pautre vers Alassonne, et l'un vers Et le troisième chante et dit, le troisième dit-it.
Ce n'est là que trois vers d'une tragoudie qui en a deux cents. Mais depuis une semaine qu'Abeddin l'a commencée, il n'est guère allé plus loin que ces trois premiers vers. Chaque mot doit être répété, deux et trois fois, puis chaque alliance de mots, chaque phrase et chaque vers, — sans compter les points d'orgue et les râles sur les dernières syllables. Le chanteur plisse le front, ferme les yeux, s'épuise en efforts douloureux pour chasser de son nez cette plainte sans fin. Au bout
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de huit jours, l'auditoire n'est pas moins à plaindre...
Les tombes fraîches sont très rares : la révolte des Dibrans a bien eu les effets qu'on nous avait prédits. Parmi les tombes anciennes, quelques-unes sans leurs stèles sont indiquées à Pœil par la poussée plus verdoyante des arbouses et des fraisiers. Kostas en compte 43 jusqu'à la clairière où, quatre heures après le passage du pont, nous nous arrêtons pour une courte halte.
L'endroit est charmant. De grands chênes murmurants couvrent d'ombre une source. Six tombes aux stèles peintes lui font une ceinture, et le sol dénudé, aux couleurs joyeuses, en tranches violettes, vertes ou bleues, est si rouge en d'autres endroits que le sang n'a pas dû faire de taches.
Trois gendarmes y fumaient accroupis. Un Albanais, leur prisonnier, portant aux mains et aux pieds d'énormes entraves, leur préparait le café et nous fit à tous des cigarettes, avec le tabac de contrebande qu'il tira de sa boîte en argent. Ce solide gaillard est accusé, paraît-il, du meurtre des ingénieurs, que le Préfet avait envoyés dans ce canton pour construire la route. Les gendarmes le descendent à Elbassan. Ils l'ont pris cette nuit, par trahison, non sans peine : l'un d'eux a le bras en écharpe. Mais la bonne entente s'est bien vite rétablie. Puisqu'il faut aller ensemble jusqu'à Elbassan, pourquoi se faire mauvais visage?... Nous buvons tous le café dans la même tasse. Quand l'Albanais a terminé sa petite cuisine, nettoyé la cafetière et la tasse, éteint le feu, les gendarmes se serrent
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pour lui faire place dans notre cercle. On parle, sans embarras, du beau temps, de la route, des ingénieurs, des assassinats et des prisons. Ils repartent avant nous , ayant une route plus longue . L'Albanais enchaîné porte le fusil du blessé.
Nous continuons une heure encore jusqu'au Khani de Dchoura. Les ruisseaux, qui tombent du rocher, grossissent et se multiplient. Les collines des deux côtés du fleuve sont mieux cultivées, peuplées de maisons en groupes de 3 ou 4. Au-dessus des chaumes, les noyeis répandent leurs fortes senteurs et les haies d'aubépine disparaissent sous le filet des ronces et des clématites.
Soudain, nous nous trouvons sur une route à l'européenne : macadams, rigoles et remblais tout neufs, alignés et eoupés suivant les formules de l'art. Deux kilomètres ainsi nous mènent au prochain ruisseau. Là, un trou, avec la descente et la montée de la piste ancienne ; et de nouveau la route ; et de nouveau des interruptions... Plus nous allons, et plus la chaussée se complète. Il ne manque bientôt que les tabliers des ponts, dont les culées et les piles sont dressées. Des chiffres en couleur rouge portent la date : 1886, et des poutres, au milieu des eaux qui les entraînent, prouvent que l'intention fut bonne et les matériaux tout prêts. C'est par l'intention, disent les philosophes, qu'il faut juger du mérite de toutes choses. Enfin nous atteignons un ruban achevé , avec ponts de bois et passerelles sur tous les ruisseaux et tous les fossés ; et ce ne fut pas une petite entreprise que de canaliser toutes ces eaux : de
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toutes les fentes, de toutes les lèvres du roc, elleà suintent, jaillissent ou tombent. Des champs en terrasse sont plantés de noyers et semés d'orges; une file de chevaux arrêtés nous indique le Khani de Dchoura.
Le village de Dchoura n'a d'importance que comme station des caravanes. Ses trente ou quarante maisons sont dispersées au penchant des collines, parmi les noyers et les ormes. Les murs de pierre et les toits de planches à deux pentes annoncent un climat et une vie toute différente de celle de la plaine. Les huttes en boue séchée et les toits en terrasse suffisaient à Kawaja. On est ici à 7 ou 800 mètres au-dessus de la mer. Les hivers sont rudes et la saison des pluies fort longue.
Les 150 ou 200 habitants sont tous Albanais. De quelle religion? il est difficile de savoir. Le gouvernement dans ses statistiques les tient pour Musulmans, et les stèles de leurs cimetières, coiffées de fez ou de turbans, semblent lui donner raison. Mais ces Musulmans n'adorent Allah qu'à de longs intervalles, en public, pour vivre sans ennuis ou gagner la faveur de l'autorité. Ils n'ont ni mosquées ni prêtres. Sauf leur religion pour les belles armes et leur culte du brigandage, on les accuserait à tort de fanatisme.
Ils ne parlent qu'albanais. Quelques mots de grec s'infiltrent dans leur langage, rapportés du bazar ou laissés par les muletiers de Monastir. En politique, ils
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ne connaissent que leurs beys. Le gouvernement, représenté à une lieue d'ici par le Caïmacan de Kiouskessi, a tenté de les astreindre à la corvée pour la route de Diirazzo. Ils ont travaillé quelques semaines, puis ont jeté dans les ruisseaux les planches des ponts, les poutres, les pelles et les brouettes; et quelques assassinats bien placés ont mis en terre ou en fuite tous les gêneurs.
Il me semble inutile d'ajouter que dans le Khani, repos habituel des caravanes, nous ne trouvons de nourriture ni pour nos bêtes ni pour nous; et sur ce plateau tout ruisselant, les Dchouriotes n'usent que d'une maigre source sortant de leur cimetière. C'est toujours ainsi chez le bon Turc. Le Khandji conduit nos chevaux dans un champ d'orges mûres, puis se met en quête pour nous d'œufs, de lait ou de galettes de maïs. Deux muletiers nous tiennent compagnie...
Ils sont Valaques, de Monastir, et parlent grec. Ils se disent chrétiens. Mais le mot d'Hellènes ne leur vient pas aux lèvres et même ils semblent l'éviter. Ils savent « que les Français sont chrétiens aussi, quoique non orthodoxes, et surtout qu'ils sont les amis des Valaques (en Turquie, nous sommes les amis particuliers et exclusifs du Turc, du Grec, du Bulgare, du Juif, du Valaque, de l'Arménien et généralement de tout le monde)... Le directeur du collège valaque à Monastir est le chef des prêtres français, un saint vieillard, honnête, ami des Valaques, et savant dans les sciences profanes comme dans les ecclésiastiques : il
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connaît les choses turques et les choses albanaises aussi bien que les choses valaques. »
Les choses albanaises et les choses turques nous sont familières ; mais nous voudrions savoir ce que choses valaques veut dire...
La question étonne nos muletiers : « Tu ne sais pas? tu ne connais pas Apostolo Margariti? tu n'es donc pas de notre parti?... Tu n'es pas Français! » Et notre ignorance les met en doute sur notre bonne foi : ... nous parlons grec,... nous pourrions être quelques Francs Hellènes... Déjà ils regrettent leurs confidences à peine entamées. Brusquement, ils ne parlent plus que de sujets banals, commerce ou brigandage.
Ils descendent à Durazzo chercher des marchandises de Trieste, des tissus, des fers, des épices, des sucres. De Monastir à Salonique, ils n'auraient que 2 ou 3 jours de marche au lieu de 6 ou 7 jusqu'à Durazzo. Mais les ballots d'Europe arrivent à Salonique grevés d'un fret plus lourd... Et les chevaux ou les mulets ne coûtent presque rien ; pour cinq ou six livres turques (115 à 140 francs), on peut avoir une bête comme ce cheval rouge, là-bas sous le noyer, encore jeune, solide et mangeant aussi peu que ses maîtres. Les caravanes se composent ordinairement de 12 à 15 chevaux. On charge facilement sur chacun 80 à 100 oques (100 à 120 kilogrammes). Et puis deux jours de plus ou de moins!... Le temps ne vaut pas cher en Turquie. On part de Monastir le vendredi ou le samedi, afin d'être le samedi suivant à l'arrivée du Lloyd autrichien.
Ce trafic tombera bientôt, quand le chemin de fer viendra jusqu'à Monastir. Pour le moment, il est très actif. Les brigands sont aux Dibres et personne depuis six mois n'a été arrêté... D'ailleurs nous avons franchi les endroits dangereux. Il ne nous reste plus qu'un pas difficile devant la porte du sous-préfet de Kiouskessi. Le brigandage en effet coûte moins cher au commerce que cet honnête fonctionnaire. Mais Apostolo Margariti a la promesse du Sultan que ce loup sera bientôt déplacé.
— « Qu'est-ce donc que votre Apostolo Margariti? »
Nouveau silence et nouvelles défiances...
Le Khandji nous apporte un plat de sa façon, du fromage de chèvre frit à la poêle sur des œufs, dans du beurre fleurant le bouc. L'un des muletiers a décroché du mur une de ces lyres à quatre cordes, connues dans tout le Levant, des cafés de Constantinople aux musicos d'Alexandrie. Il chante, en fumant, une chanson grecque très répandue et déjà très vieille; Fauriel l'avait recueillie :
Un marchand descendait des monts, Avec ses dix mulets et ses quinze mules Et des voleurs le rencontrèrent au beau milieu du grand
chemin...
Ces pieux orthodoxes refusent de manger avec nous : la vigile de la Panagia I
Mais après le café, que nous buvons tous dans la même tasse, — la tasse unique du Khani, — l'amitié est revenue. Ils nous annoncent pour demain une belle chose : l'évêque bulgare doit arriver à Okhrida, eu
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même temps que nous; le Sultan a enfin donné les lettres d'investiture, les bérats, et il a bien fait : les Hellènes ne voulaient pas, mais il a tenu bon. A notre tour de nous étonner. C'est la première fois qu'en grec, nous entendons parler ainsi des bérats et des Bulgares.
— « Oh I ces Hellènes en ont tant fait I II faudra bien qu'ils s'arrêtent... »
Ce « ces Hellènes », afti i Hellinés, déborde d'une haine sincère. Le Bulgare n'est pas autrement sympathique à nos gens; mais l'échec de l'hellénisme leur cause beaucoup de joie.
Puisque nous ne connaissons pas les affaires valaques, ils ne veulent rien nous en dire. Nous apprendrons là-bas, à Monastir. Et ils partent « poussant leurs dix mulets et leurs quinze mules », balançant leurs fustanelles et nous laissant la dernière recommandation de ne pas séjourner à Kiouskessi. Le plus jeune a déjà repris sa chanson de route :
Un marchand, un marchand descendait, Un marchand descendait des monts...
L'état d'esprit de ces Valaques parlant grec, pensant et chantant en grec, et détestant les Hellènes, nous semble tout nouveau, étrange. Nous venons en Macédoine pour trouver des Bulgares; nous pourrions découvrir d'autres peuples inconnus...
Les Albanais de Dchoura sont les plus chargés d'armes que nous ayons encore vus. Leurs deux
sabres, leurs deux pistolets, leurs fusils, leurs couteaux, leurs cartouchières suffiraient à les vêtir. Et le contraste est violent de cet appareil guerrier dans ce paysage tout pacifique de cultures, de gros noyers, de prairies, de molles collines sans profil sous l'azur : il semble qu'un metteur en scène ait amené pour quelque opéra les bandes d'un condottiere dans ce décor de pastorale.
Sortant du long couloir du Skumbi, nous entrons dans une région nouvelle.
La haute vallée du fleuve semble le bassin vidé d'un ancien lac, large de quelques kilomètres mais très étiré en longueur dans la direction sud-nord. Rien ne ferme l'horizon méridional. La plaine monte vers le sud en pente insensible, jusqu'à la haute Devol et à la plaine de Gortcha. Les deux versants à Test et à l'ouest ne sont pas des monts hauts et droits, mais des collines argileuses, arrondies, deux ou trois étages de dômes que découpent les ruisseaux. Leurs pentes longues et douces — sauf un talus final de 10 ou 20 mètres sur la plaine — sont couvertes de cultures, nuées de verdures basses et de chaumes et dépouillées de forêts; mais elles portent, çà et là, des bouquets de noyers ou quelques vieux platanes. Le fleuve occupe à peu près le milieu de ce berceau : bordé sur chaque rive de prairies humides, il déroule à perte de vue ses coudes de saules et de peupliers, dans son écharpe de buée.
Dchoura garde la porte, à la tête septentrionale des coteaux de l'ouest, à l'angle où la plaine s'arrête, où
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le fleuve tourne brusquement vers l'Adriatique et tombe en rapides, en cascades, en chutes d'écumes, jusqu'au fond du couloir, entre les deux murailles à pic que nous venons de remonter...
De Dchoura à Kiouskessi, la route européenne ne quitte pas le flanc des coteaux durant quatre ou cinq kilomètres vers le sud : des champs cultivés, des fontaines et des tombes à l'ombre des noyers. Après avoir croisé une dernière file de mulets et de Valaques, nous contournons le village de Kiouskessi pour épargner au sous-préfet toute tentation de péché. « C'est un bon vieillard, nous ont dit les Valaques; il vous offrira le café, les confitures, les cigarettes, vous retiendra pour la nuit, vous promettra des gendarmes pour le lendemain : le malheur est que peut-être il aimera mieux remplir ses poches que ses engagements. »
Le bourg de Kiouskessi est le centre de toute cette plaine, non qu'il ait, comme Elbassan ou Pekini, un bazar fréquenté; mais les agas propriétaires y résident. Le plus riche, Ismail-Aga a 400 livres de revenu (10000 francs). Les beys d'Elbassan possèdent encore une bonne moitié de ces villages.
Les 3 ou 4 000 Albanais du caza de Kiouskessi pratiquent l'islamisme comme ceux de Dchoura, sans mosquées, sans imans, sans voiles sur la tête de leurs femmes qui lavent aux fontaines, bras nus, jambes
nues, les seins pendants sous leur corsage dépoitraillé. Dans un autre état de civilisation, Kiouskessi aurait de l'importance. Sa plaine est déserte en comparaison des milliers d'hommes qu'elle pourrait nourrir, et deux chemins se coupent ici, celui de Gortcha vers le sud, piste peu fréquentée remontant la vallée du fleuve, et celui de Monastir que nous allons suivre, qui coupe le Skumbi et marche droit à Test.
Pour ce dernier, les ingénieurs turcs ont épuisé leur science entre Kiouskessi et le fleuve. Ils n'ont pu conduire leur route jusqu'en bas. Les portes des tranchées n'ont pu correspondre aux têtes des remblais tournants. Un macadam parfait attire le passant et le conduit en plein ciel au bord d'un talus à pic : il faut revenir à la piste ancienne...
Après la descente du coteau et la traversée de champs herbus, le Skumbi coule assez large clans une douve de roches polies. Nous le guéons sous les voûtes d'un pont tout neuf, où nos bêtes n'ont de l'eau que jusqu'aux boulets. Nous retrouvons la route européenne qui s'engage dans le vallon d'un affluent perpendiculaire au fleuve, la rivière de Briniaitz. Ce vallon est étroit. Deux glacis de roches ne laissent bientôt de place que pour les 6 mètres de la route, au bord du ruisseau. La gorge obscure est pleine du vert sombre des plantes aquatiques, qu'éclaire parfois la blancheur d'un saule, et, par bouffées chaudes, montent des odeurs d'eau, de nénuphars et d'azalées. Quand après une heure nous débouchons à l'entrée d'une petite plaine, le soleil se couche et règne
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sanglant dans un ciel chargé d'orage : le moulin de Briniaitz, où nous devons passer la nuit, est devant nous.
Les Valaques nous ont conseillé de nous arrêter à ce moulin, au lieu de pousser jusqu'au village dont nous apercevons les lumières. C'est notre dernière soirée d'Albanie. Demain, nous coucherons en pays slave, plus tranquilles. Pour ce soir, il faut encore un peu de défiance.
Nos chevaux et nos bagages enfermés, nous sommes assis au bord du ruisseau. Il fait humide et froid. La rosée de la nuit nous pénètre malgré le grand feu de sapin autour duquel nous nous chauffons. Pour le repas du soir, le meunier a mis tremper dans la rivière le pain d'orge que, sans cette prévoyance, nous ne pourrions casser tout à l'heure.
C'est un bon vivant, un bel Albanais, que notre hôte. Il s'appelle Janco. Il a 30 ans à peine et déjà il connaît la moitié de l'Islam. Kawas de la Régie à Constantinople, coldji (gabelou) en Mésopotamie, à Marasch et Ourfa, il a quitté la Régie par dignité : on voulait l'attacher au service d'un moudir (sous-directeur) juif. Les Six- Contributions l'employèrent quelque temps à Mersina pour surveiller la contrebande du toumbeki (plante que les Turcs fument dans le narghilé) . Mais il s'entendit mal avec les bureaux et trop bien avec les contrebandiers. Le gouvernement le prit et en fit un
douanier à Tekirowa, — l'antique Phasélis, — dans une anse perdue au fond du golfe de Pamphylie. La place était bonne. Les caïques de Makri et de Castellorizo, qui chargent sur cette côte des bois de chauffage pour Alexandrie, devaient payer des droits assez forts. Le douanier contrôlait aussi le nombre d'arbres coupés par les fermiers dans les forêts de l'État. Et de ces deux sources, l'argent liquide tombait assez abondamment dans sa ceinture. Mais l'endroit était fiévreux et le douanier de Deliktasch, — le petit port voisin, — jaloux : à tous les passages du contrôleur, il dénonçait notre malheureux ami. Ce méchant douanier reçut un jour une balle, et Janco, pour se guérir des fièvres, revint dans son pays.
Par une surprenante coïncidence, nous avons, nous aussi, connu Tekirowa et Deliktasch. Le méchant douanier nous hébergea quelques jours, pendant que nous relevions les inscriptions d'Olympos, au mois d'avril dernier. La balle n'a pas eu grand effet, à peine quinze jours de lit.
Nous espérions, par cette nouvelle, tranquilliser cette conscience albanaise ; nous l'avons seulement troublée de regrets... et voilà compromis notre repas du soir qui s'annonçait fastueux, venant d'un homme content de lui-même.
Sans rancune pourtant, Janco met une poule sur le feu et reprend ses histoires. Il parle un grec d'Asie, disant, comme les Smyrniotes, enas Frandjis, un Franc, o Kossolos, le consul ; il bredouille aussi du turc, de l'arabe, de l'arménien; il sait « Bouono » en français.
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Nous l'avons questionné sur sa religion. Il nous a répondu qu'il nous savait trop Européens pour nous arrêter à ces bagatelles, et qu'un proverbe albanais dit avec raison : « Là où est le sabre, là est la foi... » Il est musulman ; mais si le consul de France à Seutari le voulait comme Kawas, ou si Tricoupis le prenait comme gendarme,... Tricoupis plutôt. Il adore la France : il a vu une grande flotte française dans le port de Smyrne. Mais la Grèce, peut-être, vaudrait mieux pour lui.
Ce féal sujet du Sultan a si longtemps vécu avec les Hellènes d'Asie Mineure, qu'il a pris toutes leurs idées. Il est un exemple, entre mille, d'un phénomène facilement observable : l'Albanais, même musulman, plongé dans un bain d'hellénisme, est comme un cristal dans une solution de matières étrangères mais isomorphes. Il se recouvre complètement et régulièrement, sur toutes ses faces, d'une couche chaque jour plus épaisse. En grattant un peu ou par simple transparence, on retrouvera bien vite un fond de fierté, de violence, de témérité, absent chez le Grec calculateur. Mais en se tenant aux dehors, la ressemblance est parfaite : à la seconde génération, aucune différence ne sépare plus les fils de cet Albanais, d'un Athénien ou plutôt d'un Moraïte dont ils ont l'humeur brutale et vindicative...
Janco parle d'Athènes, des élections prochaines et de Tricoupis. Il est tricoupiste comme presque tous les Hellènes du dehors. Il voudrait connaître Tricoupis et nous charge de lui donner quelques conseils : ce Les Grecs n'ont pas d'armée et n'aiment pas le service
militaire, den agapane to nizam-, avec leur argent, ils devraient lever en Albanie des troupes soldées. Les enrôlements seraient faciles, nombreux, car toute l'Albanie connaît la richesse de l'État grec; et les Musulmans eux-mêmes iraient, en foule, gagner un traitement payé chaque mois, comme tous les traitements en Grèce, et comme, hélas! pas un des traitements en Turquie... Avec ses Albanais, le Grec pourrait attendre le Bulgare sans crainte... Et puis, si quelque jour la Grèce venait ici, les beys et les agas s'en iraient peut-être, comme ceux de Thessalie; et chacun aurait son coin de champ : toute cette plaine est aux beys de Gortcha, terres et maisons... Est-ce justice?.., »
Le meunier parlait et s'agitait, les gestes éclairés par les lueurs du feu, pendant que la lune se levait derrière les collines et que, sur la plaine ouatée au ras du sol d'une mince couche de brouillards, tout bruit s'était calmé sauf l'éternel écoulement de la rivière. Des senteurs de marais et de fièvres tombaient des saules et des menthes endormies.
Quand l'hellénisme viendra icil Un meunier de Briniaitz, Albanais de race, Musulman de religion, escompte l'arrivée de l'hellénisme à 2 ou 300 kilomètres des frontières grecques l