‹ La Turquie et la guerre;Chapitre 50 sur 60 · Voir plus haut, chapitre X, page · texte numérisé non relu

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vembre. La rupture diplomatique était complète. C'était la guerre entre les Alliés et la Turquie.

Jusqu'au bout, la Turquie avait trompé les puissances. En examinant pas à pas les faits qui se sont produits, c'est-à-dire l'attitude des Alliés et les agissements des Turcs, on peut dire que le gouvernement ottoman avait^ dès le premier jour, été le complice de l'Allemagne et avait attendu pour agir, en nous leurrant sans cesse, le moment opportun. On lui avait promis de garantir l'intégrité de l'Empire, il avait répondu en laissant entrer dans les Dardanelles deux navires de guerre allemands, en ne les désarmant pas, au mépris des conventions internationales, en les achetant même activement pour dissimuler le maintien des équipages allemands. Des protestations, il n'en avait pas tenu compte; il avait posé des mines, reçu des marins et des officiers allemands, des munitions, préparé la défense du Bosphore et des Dardanelles, tout en affirmant, à plusieurs reprises, avec un accent de sincérité auquel rambassadeur d'Angleterre et l'ambassadeur de Russie ne pouvaient s'empêcher d'ajouter foi, qu'il resterait neutre. Il avait supprimé d'un trait de plume des engagements synallagmatiques, les Capitulations, puis les postes étrangères, quoique les puissances alliées se fussent offertes à lui faire, à cet égard, les concessions qu'il désirerait, compatibles avec l'état de l'administration impériale. Il avait continué d'armer dans toutes les parties de l'Empire ; bref, jamais un Étal ne s'était lancé dans la guerre avec autant d'impudence et de dissimulation, masquant son jeu jusqu'au bout. On n'avait eu qu'un tort, ne pas mettre de suite le gouvernement turc en demeure de remplir ses obligations internationales en adoptant pour l'y contraindre les mesures militaires et navales que comportaient les circonstances. Ainsi au moins, on n'aurait pas cédé la place aux Allemands qui, chaque jour, prenaient plus fortoraent position. La Su-

blime Porte n'avait qu'une chose à nous reprocher, notre trop grande patience.

Cette attitude du Comité Union et Progrès, cette brutale déclaration de guerre ne trouvèrent pas à Constantinople l'opinion unanime. Dès le 16 novembre, on signalait de violentes manifestations dans les garnisons d'Andrinople et de Constantinople, parmi les officiers de terre et de mer turcs, mécontents du joug allemand. Une délégation d'officiers turcs se rendit même chez les ministres de la Guerre et de la Marine, et se plaignirent du refus de sous-officiers et d'officiers allemands d'un grade inférieur d'obéir à leurs supérieurs hiérarchiques turcs.

En Syrie, le mécontentement était général. Les Turcs, sous prétexte de réquisitions, enlevaient brutalement chevaux, mulets, chariots, céréales, en délivrant un reçu qui ne constituait qu'un chiffon de papier.

A Beyrouth, l'université des Pères Jésuites fut mise sous scellés. Les biens des établissements religieux et tous ceux des sujets alliés furent confisqués. Le chemin de fer de Damas vit son personnel français remplacé par des Allemands et les Turcs s'emparèrent de la caisse. On saisit les archives et la caisse de la Société du gaz, de la Société des tramways électriques, de l'Administration des quais et du port de Beyrouth, etc.

Du reste, la mobilisation turque s'effectua d'unefaçon déplorable, quoiqu'elle fût commencée depuis le mois d'août; les mobilisés désertaient, n'ayant pas de nourriture et d'uniformes, malgré les efforts des Jeunes-Turcs pour remédier à cet état de choses.

Le plan militaire était, d'une part, de battre les troupes russes dans le Caucase, et d'autre part, en franchissant ! le désert de Syrie, de s'emparer du canal de Suez et d'envahir l'Egypte. Ces deux opérations échouèrent. LesTurcs

essuyèrent de retentissantes défaites à Ardahan, à Sarykamish (3-4 janvier), à Karaourgan (16 janvier) ; à Suez ils étaient repousses; aucun de leurs contingents ne put franchir le canal (2 février). C'en était fini du prestige militaire de l'Empire turc déjà très amoindri à LuUé- Bourgas et àKirk-Killissé.

Les Turcs comptaient aussi beaucoup sur la guerre sainte, la Djihâd, qui fut proclamée le 21 novembre (2 Moharrem 1333), revêtue de la signature du Cheikhul-Islam et de ses trois prédécesseurs, et de celles de vingt-trois grands dignitaires de la religion mahométane ; là encore, ils ne devaient rencontrer que des déboires. Ils pensaient soulever les populations musulmanes, mais en précisant bien, dans de nombreux tracts, suivant les conseils de Berlin, qu'il ne s'agissait que de Musulmans soumis aux puissances alliées, afm de ne pas alarmer l'Italie ou la Hollande. Ces restrictions mômes étaient une cause d'échec. Le Musulman, quand la guerre sainte est proclamée, ne voit devant lui que des Chrétiens, des roumis, qu'il faut combattre, parce que le Prophète l'ordonne. Il était désormais assez civilisé pour remarquer qu'il ne s'agissait, dans la circonstance, que de travailler en faveur des Allemands et d'Enver Pacha, un jouet entre leurs mains, et non pas pour la cause de la religion ottomane. Du reste, cette guerre sainte n'était-elle pas proclamée par des libres penseurs au pouvoir qui ne pouvaient invoquer utilement la défense de la religion ? Et puis, enfin, en quoi la religion du Prophète était-elle menacée parce que les roumis s'épuisaient, en se battant entre eux? Pourquoi un bon musulman interviendrait-il?...

Telles furent les premières déceptions qu'éprouva la Turquie, alors que la sécurité de l'Empire, ébranlé par la politique fâcheuse suivie depuis des siècles, exigeait l'abstention. Le geste du mois de novembre i9Li pouvait avoir les conséquences les plus graves.

Les canons qui tonnent dans les Détroits réveillent <!e leur torpeur plusieurs siècles d'histoire. Sur ces rives enchanteresses des Dardanelles et du Bosphore, reposent les glorieux souvenirs de l'antique Ilion, chantée par Homère, avec les prouesses d'Achille et d'Agamemnon, le roi des rois. Là passèrent les hordes immenses de Xerxès traversant l'Hellespont pour écraser les Grecs, Comme il y a près de huit siècles, au temps de Philippe- Auguste et de Richard-Cœur-de-Lion, Anglais et Français marchent d'un commun accord vers la ibération de l'Orient. Ce furent les Francs qui, les premiers des peuples d'Europe, entrèrent à Constantinople avec Godefroy de Bouillon, après avoir défait Alexis Comnène (1097), Avec Baudouin, comte de Flandre, et le marquis de Montferrat, les voici à nouveau devant Constantinople, et cette cité superbe et fière, entourée de ses murs redoutables, flt une telle impression sur les Croisés qu'il n'y « eût si hardi à qui le cœur ne frémit » ^Villehardouin). Mais bientôt, les « braves chevaliers, sortant des vaisseaux,

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saillant en la mer jusqu'à la ceinture, armés, lacés, le glève ès-main », s'élancent sur les Grecs, les mettent en fuite, et pénètrent dans la ville impériale. L'usurpateur Alexis III l'Ange^ est détrôné, et le 16 mai 1204, à Sainte, Sophie, Baudouin chaussait les brodequins de pourpre, revêtait les ornements et le fermait des empereurs grecs, et, après avoir été sacré par le Légat du Pape, fondait l'Empire latin de Constantinople qui devait durer près de soixante ans (1261).

Ce n'est plus une croisade qu'accomplissent aujourd'hui les flottes alliées, ni une conquête de Stamboul, tant redoutée des Turcs, quand ils entendaient, à Tchesmé, retentir le canon russe, ou en 1807, le canon anglais de l'amiral Duckworth, ou lorsqu'à San Stéfano ils signaient la paix. Les Alliés veulent délivrer l'Orient de la domination germano-turque ; et leur attaque, provoquée par la Turquie, pose bien des problèmes qu'il était de l'intérêt de cette puissance de ne pas soulever.

Voici d'abord la première de toutes, la question des Détroits. Elle se résume dans ces quelques mots. Lei Russes qui possèdent les rivages de la mer Noire pourront-ils envoyer librement, et en tout temps, leur flotte dans la mer Méditerranée, et les flottes européennes pourront-elles pénétrer dans la mer Noire et dans le.' autres mers? De la solution de ce problème dépendra 1; sécurité même de Constantinople. Il importait donc d* savoir si les Sultans seraient les maîtres du passag qui commande laville sainte. Les Empereurs de Byzance de môme que les Sultans turcs, qui possédaient ce : rivages de la mer Noire, ne toléraient dans cette me sri d'autres pavillons que les leurs. Les Sultans déclaraieiï tii à l'envoyé de Pierre le Grand, Emilien Oukraintsow, (Jw *i la mer Noire était une vierge chaste et pure, et

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personne n'avait droit à son accès ; la navigation y était interdite à tout bâtiment étranger ».

Tant que le Sultan, maître des Détroits, est puissant, la question ne se pose pas; il les ouvre ou les ferme à son gré, et pour qui bon lui semble. Mais vient-il à faiblir, comment fera-t-il respecter son droit de possession?... S'il ouvre les Détroits à ses amis et les ferme à ses adversaires, ce sera un conflit inévitable, et certaines puissances, le sentant incapable, ne lui imposeront-elles pas un statut qui régira l'ouverture ou la fermeture du passage?

Du jour où Pierre le Grand, après avoir conquis le littoral de la mer d'Azow, eut créé la flotte militaire russe, se posa pour la Russie la question de savoir si elle pourrait naviguer librement dans la mer Noire. La Porte, encore souveraine sur les deux rives, lui refusa cette navigation, et le traité de Belgrade du 18 septembre 1739 défendait à la Russie de construire une flotte sur la mer d'Azow ou la mer Noire. La politique des Tsars sera d'obtenir le passage vers la Méditerranée et l'Orient pour le commerce et la sécurité de leur Empire. Les victoires de Catherine II ouvrirent le passage à la Russie, et le traité de Koutchouk-Kainardji (10 juillet 1774) permit la navigation à la flotte marchande russe ; la flotte de guerre pouvait pénétrer de la Méditerranée dans les Dardanelles, comme les navires anglais et français, mais ne pouvait franchir le Bosphore.

La Russie, devenue l'alliée de la Turquie, lors de i'expédition d'Egypte, obtint, par le traité du 23 décembre 1798, puis plus tard par celui du 23 sepcembre 1805, l'accès des Détroits pour sa flotte de guerre (c'est-à-dire le passage de la mer d'Azow dans la Médierranée et réciproquement — art. 4), et même les deux puissances décidaient de ne pas admettre dans la mer (Voire un bâtiment étranger (art. 7). Par le traité du |5 janvier 1809 avec l'Angleterre, la Porte s'engageait à

ne plus permettre à aucun navire étranger de pénétrer dans la mer Noire ni d'en sortir, y compris même les navires anglais. Ainsi, par ces trois derniers traités, la Turquie renonçait à la règle fondamentale de l'Empire d'après laquelle elle ouvrait ou fermait les Détroits selon ses commodités. 11 y avait donc là une restriction à la souveraineté du Sultan en faveur d'une puissance et au détriment des autres. Également par le traité d'Unkiar- Skélessi (26 juillet 1833), la Porte s'engage à fermer les Dardanelleslorsque la sécurité des possessions russes de la mer Noire sera menacée, c'est-à-dire, dans le cas d'une guerre de la Russie avec les puissances occiden-

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Si la Turquie subit une telle diminution de sa souveraineté, c'est que la Russie a pris pied sur la mer Noire (1774); elle a acquis la Crimée (1792), la Bessarabie (1812),' et du moment que la mer Noire n'est plus seulement une mer intérieure turque, la Russie veut pouvoir en sortir librement, et traverser les Détroits. Et la Turquie en vient un jour à réclamer l'appui de l'Angle terre, pour empêcher que les navires russes ne franchis sent le Bosphore. Alexandre Mavrocordato disait avec raison, en 1700 : « Quand les navires étrangers obticn dront la faculté de naviguer librement sur cette mer la fin de l'Empire aura sonné. »

Désormais, en effet, le contrôle des puissances s'exer cera sur les Dardanelles quelquefois en faveur de l: Russie, mais généralement contre elle pour diminue sa puissance en Europe et garder le passage libre mais cette tutelle en commun aura des inconvénients Elle sera la cause d'une lutte secrète entre les puis sances garantes pour conserver la prépondérance auprè du Sultan et en profiter contre leur rivale la plus fort en Orient, la Russie». C'est ainsi que l'Angleterre n'aur pas de repos, après le traité d'Unkiar-Seleski, qu'ell

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