‹ La Turquie nouvelleChapitre 1 sur 79 · LA LIBRAIRIE DE DELLOYE · texte numérisé non relu

LA LIBRAIRIE DE DELLOYE

PLACK DE LA nOUaSK , 4 S.

Des circonstances indépendantes de la volonté de Tauteur ont retardé la mise sous presse du présent ouvrage. Il y a huit mois environ qu'il est rédigé ; mais il reposait sur des données si positives, que les événements survenus depuis lors en Orient n*ont exigé que de légères modifications dans sa rédaction primitive.

Le premier volume sera mis immédiatement en circulation. Il présente un tableau véridique du résultat des réformes entreprises par le sultan Mahmoud.

Le ou les volumes qui suivront celui-ci , en raison de Taccueil qu'il aura reçu du public , présenteront la confirmation et un plus grand développement de ce que contient le premier.

M AVElUISSKMEiM DE LAtlEUi;.

Gel ordre de publication a i*avantage non-seiilc' ment d'ouvrir une marge aux rectifications , si des objections sincères étaient présentées à l'auteur, mais encore de lui fournir le moyen de confondre, sans pitié, les écrivains égarés ou de mauvaise foi qui abusent de la crédulité publique on répandant des relations mensongères sur TOrient.

L'auteur pourrait citer un témoignage irrécusable à Tappui de chaque fait rapporté par lui. Il n'abusera pas de cette faculté, dont l'emploi pourrait devenir fatal aux hommes en place qui Tout aidé de leurs lumières.

De§ hommes estimables existent en grand nombre dans les emplois subalternes du gouvernement ottoman. Que ne lui est-il libre, sans risques graves pour eux , de les signaler à l'opinion publique !

aQ>3tf^ais iDâîda<îiai^ï(dsiiiQL

!?l 0a ^anitSBt U Sultan flIal)moub.

Sire,

Le travail que je livre au public a été entrepris par vos ordres, et pour le service de Votre Majesté. 1^ rejet que vos ministres en ont fait dans son ensemble, après lavoir approuvé dans ses détails^ m'en rend la libre disposition.

L'intention que j'ai annoncée en quittant votre capitale de donner, à mon retour en France, de la publicité à cet ouvrage, a déjà produit des effets salutaires pour votre Gouvernement, puisqu'il s'en est immédiatement suivi un mouvement insolite de projets d'amé-

VIII ÉPITKË DKDICATOIHE.

lioralious. Ce n'est point assez, ce n est morne là qu'un résultat équivoque; car Tintelligence et le bon vouloir manquent toujours à la direction de ces projets.

C'était, Sire, pour fournir à vos ministres des documents sur différentes branches de ladministration publique , qu'on m'avait enlevé à ma retraite pour m'attirer à Constantinople.

J'ai rempli cette tâche avec conscience, zèle et désintéressement. Elle m'a été rendue plus facile qu'elle ne Teût été pour tout autre, grâce aux études sérieuses que j'avais faites , il y a quarante ans, sur le régime intérieur de votre Empire.

J'ai pu, à mon retour dans vos États, après en avoir sondé de nouveau les faiblesses et examiné les ressources , combiner les moyens de préserver votre couronne de la ruine qui la menace.

J'ose croire que les palliatifs que j'ai proposés étaient les seuls convenables, les seuls praticables, daris les circonstances actuelles. Tel est, d'ailleurs, l'avis des hommes experts auxquels j'ai soumis mes travaux.

Vos ministres, Sire, en ont jugé autrement, puisqu'après les avoir hautement loués, ils en ont refusé l'application.

ËIMTKE hÉlHCATOlKK. ii

Avaient-ils d'autres voes? c'est là toute la question. I^s faits ont démontré le contraire.

La situation de votre Empire est plus alarmante en ce moment qu'elle ne Tétait en 4856^ à mon arrivée à Constantinople.

Le renvoi de Réchild-Pacha, que j avais annoncé comme inévitable , et sa transformation de ministre dirigeant en agent voyageur pour une question commerciale, établissent, jusqu'à la dernière évidence, que les espérances si légèrement conçues sur la capacité qu'on lui supposait se sont évanouies.

Le cabinet ottoman , dans l'intérêt de votre dignité et de son amour-propre, a sagement fait de masquer votre désappointement en conservant à cet homme, pendant quelque temps, le titre de ministre, et en donnant à sa mission une importance exagérée. Mais cette manœuvre n'en imposera que momentanément à l'Europe. La disgrâce restera pour certaine. En attendant^ l'inconséquence, l'irrésolution, le désordre, continueront à régner dans les actes de votre Gouvernement.

Cet état de choses ne saurait durer sans avancer l'époque de la catastrophe que prévoient les meilleurs esprits. Il faut prévenir ce nnalheur.

X KPITRE DÉDICXTOIHE.

J'ai à cœur, Sire, de justifier le choix qui avait été fait de moi pour seconder vos hautes pensées. Je tiens à accomplir, en dépit des obstacles dont les plus basses jalousies Tont environnée, la mission que j'avais acceptée.

La présente publication remplira ce doubh* but.

Si j'y révèle, sans réticences, les causes qui sapent sans cesse les bases de votre Empire, j ai grand soin aussi de placer en regard de chacune de ces causes, les moyens de salut que renferment les provinces encore placées sous votre domination.

Je livre ce double tableau ii l'appréciation de tous les cabinets de la chrétienté, des hommes qui s'occupent de matières politiques, du corps diplomatique et des Européens qui résident dans votre capitale.

J'ai déjà obtenu des approbations flatteuses dans cette dernière catégorie.

Mes récits, Sire,- sont empreints d'une franchise peu commune dans les temps actuels : c'est là leur tort, et c'est ce qui a fait repousser mes propositions, alors même qu'on ne savait comment les remplacer.

Mais enfin, si d'une part, l'opinion publique, jugeant sur les pièces qui lui seront soumises.

ÉIMTKE DÊMCATOIRE. \i

sanclionue mes vues; si, de lautre, l'impuissance de vos conseillers à en produire de plus, ou tout au moins d'aussi rationnelles, devient évidente, faudra-t-il que ces importantes révélations n'arrivent pas à la connaissance de Votre Majesté?

J'augure mieux. Sire, de votre étoile, et je me flatte qu'il se trouvera parmi vos sujets, ou dans le nombre des étrangers qui résident sur vos terres, quelqu'un d'assez intéressé à votre gloire et à vos intérêts pour vous faire cette communication.

Parmi les grands États de la chrétienté , il u en est qu'un seul qui désire et prépare la lin de votre domination; les autres acceptent votre , puissance, et veulent même la consolider.

Profitez de cette disposition , et triomphez des intrigues de vos ennemis , en mettant vos États en position de présenter une résistance qui n'exige de la part de vos alliés, dans le cas probable où vous serez attaqué, qu une attitude auxiliaire.

Ces puissances amies redoutent, Sire, n'en doutez pas, d'être contraintes à prendre le rôle principal dans une lutte qui n'aurait d'autre objet que le salut de vos domaines. Cette appréhension est la raison do leur indifférence

\ii ÉPITRE DÉDICATOiRE.

apparente. Faites-la cesser en brisant les obstacles qui paralysent vos efforts.

Ce n'est ni l'instinct y ni la volonté du bien , ni lenergie, qui manquent à Votre Majesté. Je le proclame à chaque page de mon ouvrage. Llgnorance seule de ce qu'il vous importerait de savoir, ignorance à laquelle l'étiquette, les usages, et surtout la perfidie de certains hommes, vous condamnent, voilà ce dont il faut vous affranchir.

Pour mener à fin le grand œuvre que vous avez entrepris et conduit avec tant de vigueur dans les premiers temps, il faut que la liberté de la pensée soit unie à la liberté de Faction. Vous jouissez de la première, efforcez - vous de conquérir la seconde sur les coutumes, les préjugés, les répugnances de vos sujets.

Sans ce succès préalable, nul progrès n est possible dans votre position. Le moyen d'atteindre à ce succès est clairement exposé dans le chapitre du présent volume, portant le titre à' Appendice.

Je me suis mis. Sire, par la chaleur et la franchise de mes écrits, dans l'impossibilité de reparaître, avec sûreté pour ma personne, sur le sol de votre Empire. Je ne dois donc nullement songer à coopérer à l'exécution des me-

ÉPITRE DÉDICATOIRE. un

sures développées dans le présent ouvrage. Un autre ^ s'aidant du fruit de mes études et de mes recherches et observations , pourra facilement me remplacer.

J^aurai alors obtenu le double résultat auquel se borne mon ambition^ d'avoir débrouillé le chaos de votre situation, et de vous avoir ouvert les voies pour en sortir.

Je suis avec respect, de Votre Majesté Impériale ,

Sire,

Le très-humble et très-obéissant serviteur,

D'AUBIGNOSC.

ILISS ttlF(0)SSMlË^

DU SULTAJ^ MAHIIOIJD

^'S-9â:ÊS j»iiJi iftcij jiâsm:ùtedivj.

Voltaire a proclamé VAlmanach Royal le livn* qui renferme le plus de vérités. S'il eût pu connaître Touvrage que nous plaçons sous les yeux du public, il lui eût assigné la seconde place dans Tordre des vérités imprimées.

Nous donnons celte assertion sans crainte comme sans hésitation , et nous y sommes entraîné par la hardiesse du lableau que nous présentons. Il faut bien préparer les lecteurs à la confiance qui lui est due.

Que d'opinions reçues nous allons combattre ! que d'illusions vont être dissipées par nos récils !

On sait la décadence des Turcs; on convient de la nullité de leiu* empire comme puissance ; et , cependant, on agit avec eux comme s'ils étaient encore redoutables , et Ton s'en rapporte à leur vigilance de la conservation des intérêts de la chrétienté sur le Bosphore.

D'une part, Ton se montre alarmé des moindres mouvements de leur escadre, inoffensive par impuissance constatée ; de l'autre, on ne fait rien l>our se prémunir contre l'invasion, possible a tout instant par un voisin insatiable, des points les plus propres h compromettre la sûreté de l'Europe .

Comment expliquer ces contradictions? Comment les cabinets européens se justifieront-ils de voir d'une manière, et d*agir contrairement à leurs prévisions?

L'erreur provient de ce que chaque gouvernement est sérieusement occupé de questions qui lui sont personnelles, et ne peut donner qu'une attention indirecte à la plus grave de toutes. On voit que nous voulons parler de la question orientale.

L'Europe est placée sous un faux point de vue pour l'appréciation des affaires de l'Orient. La Turquie, malgré sa proximité, d'anciennes fréquentations et la multitude de relations la concernant, n'est pas connue. C'est une vérité affligeante qui acquerra la plus notable évidence par la publication du présont ouvrage.

Son objet est de dessiller les yeux des gouvernemeots de la chrétienté ; de rectifier les idées du public , égarées par des notices mensongères ; de montrer, enfin , l'empire des sultans tel que l'ont fait les fautes de son gouvernement.

Cet, ouvrage aura pour résultat d'éclairer l'homme intéressant placé à la tête de l'islamisme, sur l'excès de ses misères et sur les causes qui paralysent ses efforts pour les surmonter.

Déjà la menace seule de sa publication a fait une sorte de révolution dans le cabinet ottoman • On a voulu en devancer l'apparition par des révélations faites au sultan sur sa position. Les lettres de Constantinople , du mois de mai 1838, annoncent que Sa Hautesse a été très-affectée de l'ignorance où on l'a tenue jusqu'à ce jour. Son courroux est tombé sur Réçhîld-Pacha , en qui elle avait mis toute sa confiance en le rappelant de l'ambassade de Londres . pour le placer à la tête des affaires étrangères. Elle le renvoie à ce poste.

Ce premier triomphe de la voix de la vérité, parvenue , enfin , aux oreilles du sultan , est nécessairement incomplet. Réchild ne lui aura pas tout dit : c'eût été se déclarer traître au premier chef, que d'avouer qu'il lui avait caché jusqu'alors des enseignements qui pouvaient sauver sa couronne.

L'ouvrage que nous publions remplira la lacune

IH AVAiNT-PHOPOS.

(les révélations. Non-seule inent il établit, par une manière d'aulopsie des principales branches de l'organisation publique, TaiTreuse position des étals de l'islamisnie ; mais il offre , en regard j à chaque article , les causes de leur décadence et les moyens d'y remédier.

La simplicité des mesures proposées dans toutes les combinaisons offertes, est ce qui doit smiout frapper. Si le sultan, qui a le sentiment et la volonté du bien, peut avoir une connaissance exacte de ce travail, son sidut est certain.

En adoptant matériellement les vues qu'il renferme, il ne lui restera plus à vaincre que les perfidies , les oppositions , les résistances qu'il a déjà éprouvées et qu'il devait rencontrer dans les préjugés de ses anciens conseillers. Il lui suffira, pour cela, de faire ce qu'on avait conseillé à l'empereur Napoléon , après les désastres de Russie et la déplorable campagne de Leipsik : « Renvoyez chez eux, lui avait-on dit, tous les c< hommes comblés de vos faveurs et pour les- « quels vous ne pouvez plus rien , et servez- vous « de ceux à qui il reste une ambition que vous « pouvez encore satisfaire. »

Comment, en effet, le sultan pourrait -il so flatter d'obtenir un concours sincère à ses projets de réforme, de la part de gens gorgés des dons de la fortune , qui les ont acquis sous le i*égime et avec l'ordre de choses qu'il s'agit de changer, et

qui aperçoivent la continuation de ieui^ succ*ès dans le maintien des abus dont ils ont profité ?

Il leur faudrait une vertu surhumaine pour se prêter de bonne foi à un revirement choquant leurs préjugés, en même temps qu'il contrarie leurs habitudes. Les fonctionnaires turcs sont incapables de faire taire leurs convenances personnelles dans un but purement patriotique. On peut^ au contraire , espérer de conduire de nouveaux élus dans les voies projetées-

Nous nous attendons à peu de sympathie dans la presse quotidienne en répandant les enseignements que nous communiquons au public. Il en coûte trop de convenir que Ton s'est trompé jusqu'à ce jour, et qu'on a cru trop légèrement aux relations des voyageurs. On répugne surtout à une rénovation de l'opinion sur laquelle on a longtemps basé sa polémique.

Si , cependant , nous avons dit vrai ; si les faits que nous analysons sont reconnus sincèrement et exactement exposés ; si nous ne sommes que l'écho des Européens qui habitent l'Orient ou qui y ont séjourné, il faudra bien que les journaux , organes du public, nous accordent foi.

Eh bien! nous le déclarons sur l'honneur, nous avons vu la population du faubourg franc de Péra, depuis la tête du corps diplomatique jusqu'au dernier des artisaifô, professer, chacun dans ssi sphère , les mêmes opinions que celles que nous

exprimons. Nous avons été acteur ou témoin dans la plupart des faits que nous rapportons. Nous avons enfin vérifié , par de minutieuses recherches/ ceux qui nous avaient été simplement rapportés.

Ce n'est pas , au surplus ^ en France , loin du théâtre de nos récits , que nous cherchons des contradicteurs. C'est sur les lieux mêmes explorés par nous, que nous avons provoqué des juges de nos assertions.

Si nous traitions avec moins de conviction et de bonne foi le sujet délicat qui fait la matière « du présent ouvrage, nous aurions eu intérêt à ce que ce travail ne parût que tard sur les lieux et au milieu des hommes que nous avons entrepris de décrire : car alors nous eussions eu la chance d'éloigner le moment où des démentis pourraient venir nous assaillir, et d'obtenir une confiance, au moins momentanée, à nos récils.

Telles ne sont ni notre position, ni notre pensée. Loin que nous redoutions le jugement des hommes placés pour apprécier notre véracité , nous lem* faisons appel pour qu'ils aient à déclarer à la chrétienté, qu'au lieu d'être tombé dans l'exagération, nous sommes constamment resté audessous de la réalité.

En Europe , on aura peine à le croire ; en Turquie, chacun de ceux qui pourront nous lire s'écriera : « Cet écrivain n'est que l'organo de cv

« que je pense et de ce que je dis j quand je le « puis j sans crainte de soulever les fureurs d'un « gouvernement absurde et tyrannique. »

Si nous avions pu nous procurer à Constantinople les moyens de publicité que nous sommet venus chercher à Paris , nous y eussions eu recours. La , nous eussions travaillé sous les yeux de censeurs compétents. A défaut^ nous nous sommes déterminés à faire imprimer séparément^ avant que le corps do Touvrage ne fui mis en circulation , un chapitre isolé que nous avons dirigé sur Gonstantinople.

II y a été accueilli avec faveur. On s'est arraché les exemplaires parvenus dans cette ville, et, en convenant de l'exactitude des détails , on a exprimé le désir de posséder l'ouvrage entier sans retard.

Nous avions été appelé à Gonstantinople (1836) aux frais de la sublime Porte, pour lui fournir des travaux dont on reconnaîtra l'utilité et l'opportunité, par l'analyse ou le texte que nous en fournissons toutes les fois que les matières nous en offrent Tocbasion.

Nous craindrions de tomber dans le ridicule ,

en nous attribuant une importance qui ne va pas

à notre obscurité, si nous dévoilions ici les moyens

et les agents multipliés mis en mouvement pour

faire échouer notre mission.

Nous ne citerons dans le nombre de ces oin-

±î AVAiM-PUOPOS.

pècbeiiieuts, que la seule inlervenlion d'un uiinistre turc (Réchild Pacha) , très en faveur à une époque peu reculée ; et Ton trouvera dans le chapitre 10, intitulé Des hommes d'état en Turquie, la cause bizarre et (utile qui a déterminé ses hostilités cachées contre nous. Par ce seul fait, bien minime assurément , on pourra juger de la petitesse d'esprit et de la nature du dévouement pour son maître et pour son pays, de cet honune exalté comme un phénomène de science et de loyauté. i

Entraîné par sa sui&sance, il se privait, dès son début à la direction des affaires qu'on venait de lui confier, du seul homme ayant la volonté et la possibilité de le servir utilement dans la tâche immense qu'il était appelé à remplir.

Observons que Réchild n'avait rien à mettre à la place des projets qu'il repoussait, souvent sans en avoir pris connaissance, parfois aussi parce qu'il ne les avait pas compris , quoique leur auteur, on pourra en juger, eût ou la précaution , sachant pour qui il travaillait, de les mettre à la portée des plus faibles intelligences.

Aussi ce ministre n'a-t-il fait que du bruit et n'a-t-il rien produit d'utile pendant un séjour de huit mois au ministère.

Ses amis le supposent en ce moment victime de rintluence russe. Nous avons de bonnes raisons d'être convaincu que ce n'est pas de ce côté

AVAiNT-PROPOS. 23

<]u il |>ouvait craindre une disgrâce , el il ne nous démeniira point sur ce fait.

L'influence russe sur le divan est avérée pour les moins clairvoyants : nous la constatons à plusieurs reprises dans le coui*s de notre relation. Mais on serait dans une étrange erreur si on la croyait se manifestant toujours ouvertement , quand elle s'exerce.

Les agents du tzar sont plus habiles, ils frappent à coup sûr sans qu'on aperçoive la main qui agit; et, en outre, quand ils sévissent contre des individus qu'ils tiennent à éloigner des affaires , il y a toujoiurs miséricorde offerte à la victime qui sait s'amender. La ff n de Tannée 1 836 offrit un exemple saillant de la tendance moscovite à accueillir la brebis égarée qui revient au bercail.

 l'époque où les immunités qui protègent les Européens sur le sol ottoman fuirent violées dans la personne de l'Anglais Churchill, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne obtint pour complément de satisfaction à une insulte commune à toute la chrétienté, la destitution d'Akif-Pacha^ alors ministre des affaires étrangères.

Ce Musulman passe pour une forte tête parmi les personnages regardés comme inévitables, par leurs réapparitions incessantes au pouvoir, après les chutes les plus éclatantes.

Le sultan n'avait cédé qu'avec une extrême répugnance au sacrifice de ce fonctionnaire exigé

24 AVAM-PflOPOï^.

par i'Anglelerre. Chacun jugea que sa disgrâce n<r serait qu'instanuuiée. La Russie le pensa aussi; et quoique ses rapports avec lui se fussent refroidis avant son éloignement et qu'il eût même encouru le niécon(entenieni de l'ambassade moscovite, elle calcula qu'elle se rattacherait pour toujours en venant à son secours dans un moment de défaveur- Daus cette vue, elle lui fit remettre une somme de 200,000 roubles, commt* marque d'un intérêt particulier.

Le cabinet de Pétersbourg a accoutumé les Turcs h recevoir avec soumission, et même avec reconnaissance, les verges destinées à les fustiger. Sa Hautesse put d'autant moins s'opposer à ce que son ex-ministre acceptât le don moscovite, qu'elle avait elle-même, comme nous venons de le dire, témoigné plus hautement le déplaisir qu(* lui causait une disgrâce exigée avec hauteur.

Mais, au moins, ce prince devait-il , dès ce moment , considérer l'obligé comme acquis au bienfaiteur, et admettre que la reconnaissance et l'espoir de nouveaux dons l'emporteraient sur les sentiments du devoir. Cependant six, mois s'étaient h peine écoulés, que le ministère de Tintérieur étant devenu vacant , Akif y fut promu; et on lui donna, de plus, Tintérim des affaires étrangères, dont une maladie grave tenait le titulaire éloigné.

Dix mois après, Akif subissait un nouveau ren-

AVANT-PnOPOS. 2:i

Toi el le partageait avec le pi'einier gendre ilu sultan, HalliUPacba , séraskîer (généralissime) d'Europe et gouverneur de Gonstantinople. ' La cause de ces deux disgrâces, longtemps ignorée, a été révélée en avril 1838, par le Courrier de Smyme. qui l'a attribuée à l'empoisonnement du prédécesseur d*Akif dans le ministère de l'intérieur, et du gendre de ce dignitaire, ex-premier secrétaire de Sa Hautesse , exécuté par les ordres des personnages que nous avons nommés. Le Courrier de Smyme, journal essentiellement soumis, aurait-il osé porter une accusation aussi grave contre deux dignitaires aussi haut placés, dont l'un était époux de la fille ainée du sultan, sans y avoir été autorisé par une puissance supérieure? et si l'assertion eût été fausse, ne l'aul'ait-on pas au moins fait démentir par le Moniteur officiel?

Il fallut bien croii*e à sa réalité. Le public y donnait en plein, lorsque, dans les premiers joui*s de mai, le bruit se répandit que l'ordre d'empoisonnement avait été arraché à Sa Hautesse, et que c'était pour en écarter l'odieux de son auguste i)ersonne, qu'elle avait obtenu de son gendre et d'Akif de le prendre a leur chai'ge, et de subir, en conséquence, une destitution dont ils seraient bientôt dédommagés, en reparaissant sur la scène politique avec un surcroît de faveur.

Tout cela est singulier et pourrait paraître in-

iM» AVANT-l»K(>POS:

croyable, si tout n'était possible en Turquie. Déjà les corres|K)ndances turques annoncent le retoui* aux affaires des deux disgraciés. Il y a donc du vrai dans ces bruits publics. En attendant les éclaircissements, nous pouvons montrer le numéro du Courrier de Smyme^ du îl avril 1838, où Taccusation d'empoisonnement est Ibrmellecontre Hallil et Akif , pachas.

Nous nous attendons à un blâme sévère, à Toccasion des tableaux que nous allons faire passer sous les yeux des lecteurs, jusqu'à ce que la voix ][)ublique soit venue sanctionner leur sincérité. Nous ne nous en alarmons pas. Jamais rapporteur n'écrivit avec une c^onviclion plus entière de l'exactitude de ses informations.

Nous avons vu ou vérifié, nous le répétons, presque tous les faits que nous consignons ici. Le surplus était tellement notoire dans Constaniinople, et si bien dans les mœiu's du gouvernement et de la nation dont nous nous occupons, que nous avons pu l'adopter sans scrupule.

Et, d'ailleurs, l'importance de Fobjei ne justifierait-elle pas, au besoin, l'abandon où nous nous laisserions entraîner? Il s'agit de sauver les intérêts de l'Europe, que compromet un fatal aveuglement sur la situation de l'Orient. Il importe, en outre, de préserver le sultan des dangei's qui Tenvironneni et qu'il cherche vainement à détourner.

AYANT-rUOPOS. 27

Si la presse nous seconde, la chrétien lé sortira (le son inconcevable apathie. Si les goùvememenls de l'Ouest sont enfin éclairés, ils donneront l'éveil à Sa Hautesse; et du concours de leurs efforts et de leur influence sur le divan y pourront surgir, pendant qu'il en est encore temps, des moyens de salut pour les intérêts en souffrance.

Que les journaux se refusent à un élan que rhonneur leur commande, et la Russie est assu- ^ rée de rester maîtresse sur un terrain qu'on ne lui aura pas disputé.

Une observation essentielle vient à Tappui de l'appel que nous faisons aux écrivains de bonne foi.

En Orient, tout est prêt pour Tinvasion que les Russes projettent depuis plus d'un siècle. Des forces considérables sont rassemblées dans la Bessarabie et sur les rives du Pruth, à portée des . escadres russes de la mer Noire, toujours en mesure de prendre la mer quand les glaces n'y mettent pas obstacle. Des approvisionnements sont réunis sur toutes les côtes. Les roules, les giies, les lieux de débarquement, sont reconnus sur tons les points par lesquels T invasion des possessions ottomanes peut être exécutée.

Les agents de la Russie sont à leur poste ; ses nombreux partisans sont prêts à répondre au premier appel. Tout est dis|K)sé pour l'occupation et ra'dministration provisoire des provinces qu'elle

convoite. Les Turcs seuls ignorent ces faits et

restent impassibles. Un seul, et c'est , s'assure

des ressources à l'étranger.

Mais la circonstance la plus remarquable de ces pians, et celle à laquelle on ne fait pas attention , c'est que leur exécution tient à une volonté unique. '

Ici, point de concours nécessaire. Que le tzar, donne le signal , et le torrent déborde. L'Europe peut apprendre un jour l'occupation de Gonstantinople, avant d'avoir su la sortie des flottes russes des ports de Sebastopoi et autres de la mer Noire.

Quelle est la barrière que la chrétienté oppose à une éventualité aussi grave , qu'il serait on ne peut plus prudent de prévoit*? les forces musulmanes? Autant vaudrait se fier à une digue en planches contre une grande marée de l'Océan.

A ce compte, dira-t-on, si Tentreprise projetée par les Russes est tellement dégagée de difficultés, comment expliquer leur modération? Nous renvoyons le lecteur au chapitre VII , consacré spécialement à la solution de cette question.

En attendant, faisons un simple rapprochement entre les dispositions préparées pour l'attaque , possible à chaque instant, et la situation dans laquelle se présente la défense.

On vient de voir que tout est prévu par le gouvernement russe pour l'envahissement du Bos-

AVANT-PROFOS. 21)

phore. Tout est n^tif , au contraire , de la pari des intéressés à le prévenir.

Que d'allées, de venues, de pourparlers, avant que ceux-ci ne soient d'accord sur les mesures à prendre ? Quels délais ne seront pas nécessaires pour la réunion des contingents, alors même que l'on se sera entendu sur leur force et leur composition respective? Et quand tout sera prêt, y aural-il unité dans la direction à suivre ?

La raison est confondue à la vue de l'abandon , ou tout au moins de la négligence, de la question la plus sérieuse des temps actuels.

Ce serait au divan à s'adresser aux cabinets influents, pour les engager à porter leurs regards sur sa situation désespérée, et a provoquer leur appui pour en sortir. Qu'attendre de ce corps engourdi? La nation à laquelle il préside, est, ainsi que ses chefs, résignée au sort qui la menace.

Toute énergie est éteinte chez les sectateurs de l'islamisme. Quelques individus s'agitent encore à l'approche de dangers qu'ils prévoient. Mais les masses restent inertes, et nulle idée rationnelle ne se fait jour à travers le morne abattement que l'on voit sur tous les visages.

Le sultan Mahmoud méritait de commander à d'autres hommes et de vivre dans d'autres temps.

n^3 ÏÂ'âU^diaaSïiâ

DU SULTAIV MAHMOUD

i/vjMîxj j»iiji :&»j mâ3m:kV4ivi*

■iiirodii€*tiaii.

Au printemps de 1 année iSZS, la question orientale a paru se réveiller plus vive que jamais, et TEurope a semblé y prendre un intérêt tout nouveau.

Pour bien appréciei- l'importance de cette question^ il convient, avant tout, de fixer ciaii"ement les positions respectives des deux rivaux sur lesquels l'attention publique se concentre depuis un quart de siècle.

Deux hommes également remarquables se disputent sérieusemeni la propriété» des do-

'J-2 INTRODLCTION.

mailles qui forment encore lempire du croissant. Chacun, avec des titres différents, règne, en effet, sur la moitié de ces domaines. Qui l'emportera dans une lutte où Fun des deux doil nécessairement succomber?

L'empereur Mahmoud a pour lui les droits qu'il tire de sa naissance, d'une longue. possession, du prestige attaché à sa qualité de successeuivdes califes.

Méhemmet-Ali doit tout à ses talents; il s'est fait ce qu'on le voit.

S'il n'existait sur le sol ottoman que deux ambitions s'en disputant l'empire, et que ces contrées n'eussent pas l'importance qu'elles empruntent à leur situation, l'Europe pourrait rester spectatrice des coups qu'elles se porteraient et en attendre l'issue.

H n'en est pas ainsi. Les intérêts de la chrétienté sont tellement engagés dans la question orientale, qu'elle doit nécessairement s eu attribuer l'arbitrage : c'est un droit qui résulte de la nature même du débat, et ce droit est tellement absolu, qu'il s étend jusqu'à autoriser l'emploi de la force, si les moyens de conciliation restaient insuffisants.

Ce principe posé, passons à l'examen de la situation des ressources individuelles des corn-

LNTKODLiirnO.N. n

pétiteurs, et essayons de détermiuer quelles seront les conséquences possibles du triomphe et des revers dans Tun et dans l'autre cas.

Le sultan Mahmoud et Méhemmet-Âli se sont rencontrés dans le projet de régénérer les populations qui leur étaient soumises. Une même pensée a marqué leurs premiers pas dans cette carrière. Ils avaient reconnu que, pour que des réformes radicales devinssent possibles , il fallait, avant de les tenter, briser les premiers obstacles qu elles devaient rencontrer. Les janissaires à Constantinople, les mamelucks au Caire, furent sacrifiés à cette pensée.

De chaque côté, c'était un grand pas de fait. 11 fut décisif, quant à TÉgypte. Méhemmet-Ali ayant exterminé cette insolente milice, qui, depuis plusieurs siècles, sauf le temps de l'occupation française, y dominait en souveraine, ne rencontra plus dobstacles sérieux à ses projets. IjCs populations auxquelles il allait faire l'application de ses vues, étaient façonnées dès longtemps à une obéissance servile. Nulle velléité de résistance n'était à craindre de leur part, et la métropole de l'islamisme, d'où aurait pu venir l'opposition, était trop enfoncée dans SOS embarras pour songer à le troubler dans Taccomplissemcnt de ses dessoins.

34 L\TKOI>UCTION.

Le sultan, en renversant les janissaires , n'avait fait qu une vaste brèche à la barrière élevée par le temps contre toute idée d'innovation. Cette barrière restait entière, quant aux résistances inertes ; et ce sont les plus difficiles à vaincre, parce qu elles ne se montrent pas à découvert.

La différence entre les résultats obtenus par les deux rivaux devint de jour en jour plus sensible. On s'explique comment le vice-roi a pu pousser aussi vivement, et avec autant de succès, les réformes qu'il a entreprises, tandis que les mêmes mesures ont marché avec tant de lenteur sur le Bosphore, et n'y ont fait qu'effleurer les besoins.

La position des deux antagonistes se résume dans les termes suivants :

En Egypte, tout obéit à une volonté unique; la soumission est entière dans les provinces qui composent l'apanage légal de Méhemmet-Ali ; légalj car, quels qu'aient été les moyens par lesquels il se l'est procuré, la possession dans ses mains n'en a pas moins été légitimée par la sanction donnée par le sultan à cette première usurpation.

Plus tard, le vice-roi a fait de nouvelles con- ([uêtes sur les domaines de son suzerain. Ici la

LNTUODUOTION. X>

sanction nouvelle donnée àKonia par le sultan u a été qu'une tolérance née de son impuissance à la refuser. L'Égyptien jouit cependant de ces secondes acquisitions ; mais ce n'est qu'en usant de la force pour comprimer les peuplades belliqueuses qui les habitent.

En attendant^ il s'est créé une armée de terre, une marine, des ressources immenses; il a, de plus, introduit dans sa première dotation toutes les institutions dont l'ensemble constitue une organisation régulière.

Ce qu'il faut bien remarquer, c'est que cette armée et cette marine ne sont point des choses nominales, ni une simple représentation de ce que ces mots indiquent : ce sont des forces bien réelles. Elles n'ont pas encore la consistance de leurs analogues chez les puissances chrétiennes ; mais elles sont très-supérieures à celles qui se voient autour d'elles; Les troupes de Méhemmet- Ali sont formées pour l'attaque, et déjà leur existence a été marquée par la victoire et par la conquête.

Quant aux ressources financières que cet homme remarquable a su se procurer, on est forcé de reconnaître qu'elles reposent sur des ressorts trop tendus, et que, cependant, l'élasticité à laquelle on les soumet no les étend pas

:K. LNTROMJCTION.

à la mesure des besoins. Les causes de ce déficit résident dans l'attitude qu'il est obligé de conserver vis-à-vis de la sublime Porte, et dans le tribut annuel qu'il consent encore à lui payer.

On conçoit que ces causes de malaise peuvent facilement cesser, et l'on ne peut mettre en doute que le judicieux vieillard ne soit enclin à les faire disparaître.

Opposons à cet aperçu sommaire les mêmes faits tels qu'ils se produisent à Constantinople.

De ce côté, l'on trouve un homme également supérieur, qui a l'instinct et la volonté du bien , mais dont l'impuissance à le réaliser se manifeste à tous les instants.

La dispersion des janissaires n'était qu'un prélude indispensable au grand œuvre de la réforme. Cette nerveuse mesure a rendu possi- . ble l'action de la sape appliquée à une foule d'obstacles. Tout ce qui a pu être atteint dans les personnes l'a été; mais ce qui était purement moral a résisté et subsiste encore. Sous ce dernier rapport, le terrain n'est pas nettoyé. Les difficultés surgissent de partout ; non-seulemént on ne peut pas utilement fonder, mais on n est pas même fixé sur ce qu'on mettra à la place de ce qui a été renversé.

La Turquie n'a pas d'armée de terre; elle

n'a point d'hommes de mer pour manœuvrer sa belle flotte. Sa détresse financière ne saurait se peindre. Dans tout ce qu'on a créé^ il n'y a rien de réel et de rationnel ; elle n'a emprunté à la civilisation que des noms : ce qu'ils signifient est encore à réaliser.

L'armée et la marine^ telles qu'elles existent en Turquie^ ne sont propres ni à Kattaque ni à la défense. Les soldats de terre et les marins ont la conscience de leur infériorité vis-à-vis des soldats et marins du vice-roi d'Egypte^ et le petit nombre d'officiers européens qui ont présidé à la formation de ceux-ci^ et qui sont presque tous aujourd'hui au service du sultan^ les confirment dans cette opinion. Ils disent tout haut; et répètent sans cesse ^ que nulle force ottomane ne peut empêcher les Égyptiens de pénétrer jusqu'au Bosphore.

Quant aux finances^ il y a impossibilité formelle à ce qu'elles puissent s'améliorer chez les Turcs^ tandis que leur avilissement est précipité de jour en jour par une infinité de causes actives.

Il était nécessaire, avant toute discussion^ de poser clairement les positions relatives entre lesquelles s'agite la question orientale. L'aperçu qui vient d'être donné les peint au vrai. Nulle

:>S l.NTIiODtCTKKS.

oontradictiou u'est possible. S'il s élevait quelque doute, il ne résisterait pas aux démonstrations que Ton rencontrera dans le cours de la présente relation.

Ce qui a réveillé tout récemment l'anxiété et l'attention publique sur les affaires d'Orient, c'est la nouvelle de la résolution signifiée par i\féhemmet-Ali aux résidents des grandes puissances placés auprès de lui. Ce prince leur avait annoncé qu'il était décidé à proclamer son indépendance, et à s'affranchir du subside payé à la Porte jusqu'au moment actuel.

11 y a longtemps que ces deux résolutions, dont la seconde n'est qu'une conséquence de la première, sont arrêtées dans l'esprit du viceroi. Nous en étions prévenu, et nous avions eu connaissance des débats qui avaient précédé le bruit de leur adoption. Dans tout ceci , deux faits seuls doivent surprendre : l'un, que la Porte soit restée sans informations à ce sujet; l'autre, que l'exécution en ait été différée par le vice-roi.

Les délais n'ont fait que rendre ces mesures plus nécessaires pour ce prince. En retardant sa proclamation, Méhemmet augmentait ses embarras; il favorisait les intrigues qui gênent ses mouvements. En continuant l'acquittement

LMIiODUCTIOK. 39

i\e son trilmt annuel, il affaiblissait ses ressources, et fournissait des aliments aux mesures ouvertement dirigées contre lui.

N'est-il pas temps, d ailleurs ^^ qu'il songea lavenir de sa famille, et le peut-il avec sûreté, aussi longtemps que ses droits ne seront pas proclamés et reconnus?

Nous admettons donc comme constant , par ces motifs et par ce qui était venu à notre connaissance, que l'avis donné par les feuilles anglaises que le vice - roi était résolu à faire la déclaration qu'on lui prête, était exact à l'époque où il fut publié .

Dans cette conviction, nous nous adressâmes les questions suivantes : L'Europe interviendrat-elle? Pour qui seront les sympathies et les secours? Quelle sera l'arrière-pensée des intervenants? Permettront-ils qu'un seul des prétendants absorde le lot entier, ou leur médiation aura-t-elle pour but le partage avec des garanties?

Il nous parut d'abord que l'intervention ne pouvait surgir, en droit^ que de l'invocation d'une des deux parties ; et en fait, que de l'intention de prévenir ou de diriger les suites d'une collision entre elles, fixais il pouvait arliver qu'aucun de ces deux cas ne se présentât

avec les considérations qui les motiveraient.

Méhemmet-Ali fera certainement, plus tôt ou plus tard, ce qu'on donnait, il y a quelques mois, pour effectué. On a vu que c'est une nécessité à laquelle il ne peut échapper sans ruiner sa position. Mais il n'est pas aussi vraisemblable, il est au contraire certain que le sultan n'osera pas entreprendre de le contraindre, par la voie des armes , à rentrer sous son vasselage.

La Turquie est hors d état de se mesurer seule avec le vice-roi. Chcrchera-t-elle de l'appui audehors? A qui le demandera-t-elle? De quel œil la Russie verrait-elle la France et l'Angleterre l'accorder? et ces deux puissances souffriraientelles qu'une armée russe pénétrât dans l' Asie- Mineure?

L'affaire, comme on le voit, est très-compliquée, et si la voix suppliante de la Porte est entendue, il sera bien difficile qu'il lui soit prêté assistance, n'importe de quelle part elle vienne, sans qu'il en résulte une conflagration générale.

Si Méhemmet-Ali a bien jugé cette position, il doit se trouver entraîné à brusquer son indépendance. Tranquille du côté du divan, relativement à une opposition armée, il aura pu cal-

l>TRODLCTIO.\. 41

caler qae de tout autre côté on ue lui opposera que des notes diplomatiques y des observations et des menaces^ sans agir effectivement, effrayé que l'on serait des suites possibles d une intervention réelle.

Notre opinion est donc que Méhemmet-Âli, s il ne la déjà fait ouvertement, tranchera la question^ dans un bref délai, sous^ les deux points de vue de l'indépendance et du tribut, et qu'il ne courra d'autre risque qu'un ajournement de la reconnaissance de son indépendance par les cabinets que sa résolution aura con* trariés.

Cette issue d'une aussi importante affaire nous parait la seule possible. Elle sera suivie de négociations actives, lesquelles aboutiront à ce résultat, que chacun gardera ce qu'il tient, Méhemmel avec toute franchise de tmsselage, et qu'il sera donné des garanties de toute espèccf, formalité qui ne présage et n'empêche rien.

Mais ce mezzo termine, le seul praticable dans le moment, peut-il rassurer pour l'avenir? Examinons cette autre thèse.

On voit bien, dans un arrangement semblable, une satisfaction complète donnée au viceroi. Il a obtenu tout ce qu'il désirait, et désormais tranquille sur son sort et sur celui de sa

iti INTRODUCTION.

famille^ il peut se livrer sans crainte^ et sans rencontrer d'obstacles^ aux améliorations dans le régime intérieur de ses états ^ que son génie de perfectionnement lui suggérera.

La partie faible de sa situation se rencontrait dans l'excès de ses dépenses; il pourra les réduire en licenciant Tarmée réunie près du ïaurus^ qui était rassemblée moins peut-être dans des vues de défense^ que pour être en mesure de profiter des chances de conquête qui pouvaient s'ouvrir. Les subsides qu'il ne paiera plus à la Porte seront encore un soulagement pour son trésor.

Parvenu à ce résultat favorable, tout semblerait fini pour Méhemmet-Ali au comble de ses vœux, et n'ayant plus à songer qu'au perfectionnement de ses fondations. Mais quelle que soit cette attitude, lui sera-t-il possible de s'en contenter, au milieu des possibilités d'agrandissement que la chute inévitable du trône de Mahmoud ouvrira incessamment à son ambi tion? S'il cède à cette tentation, qu'aura-t-on fait pour assurer la paix d'Orient, et calmer les justes appréhensions de l'Europe?

En tous cas, le traité conclu sous les auspices des grandes puissances, qui mettrait un terme aux dissensions entre les deux antago-

INTRODliCTION. ht$

nistes^ et fixerait^ à 1 égard du vassal^ létal politique qu'il ambitionne, n'aurait rien fait pour le sultan.

La position de Sa Hautesse est telle^ que tout, autourde ce prince^ metempécliement à ce qur sa domination ait une longue durée. L'attitude hostile du vice-roi était un obstacle à ce qu'elh' s'améliorât ; mais ce n'était ni le seul ni le plus grand. Affranchi de ce côté, Mahmoud nen reste pas moins en proie aux mille autres causes de ruine qui le serrent de près. 11 suftit d'en exposer quelques-unes pour faire comprendre l'impossibilité de l'existence d'un empire ottoman assis sur les bases que nous lui voyons.

Nous allons développer cette situation, et nous réitérerons le défi à tout homme de bonne foi, ayant été en mesure de juger par4ui-mème, d'en contester la vérité.

On se laisse aller en Europe à l'idée séduisante de l'existence d'un grand état sur les rives du Bosphore. Les esprits, frappés des relations pompeuses de réformes entreprises par le sultan régnant, se laissent entraîner à la pensée que les premiers succès obtenus par l'empereur Mahmoud, à travers d'immenses difficultés, amèneront infailliblement, dans un (pmps donuô.

W INTKOIHJCTIO».

l'amille, i) peut se livrer sans crainte, et saus rencontrer d'obstacles, aux améliorations dans le régime intérieur de ses états, que son Qéni<> de perfectionnement lui suggérera .

La partie faible de sa situation se rencontrait dans l'excès de ses dépenses; il pourra les ré- i duire en licenciant l'armée réunie prèsdu Tau / rus, qui était rassemblée moins peut-ûtre daij des vuesdedéfensCj que pour être en mesure f profiter des chances de conquête qui pouvai-f s'ouvrir. Les subsides qu'il ne paiera plus li Porte seront encore un soulagement pour | trésor.

Parvenu à ce résultat favorable, tout blerait fini pour Méhemmet-Ali au com^ ses vœux, et n'ayant plus k songer qu'au j tionnement de ses fondations. Mais quet . soit cette attitude, lui scra-t-il possible f contenter, au milieu des possibilités ( dissemcnt que la chute inévitable du t\ Mahmoud ouvrira incessamment à soq tion? S'il cède à cette tentation, qu'a tait pour assurer la paix d'Orient, et cak justes appréhensions de l'Europe?

En tous cas, le traité conclu sousJ pices des grandes puissances, qui ma terme aux dissensions entre les deuB

'il .

US on pi Mil. .ui\ riij/fV .,7.^

iliK- ili^ 1 v\\su lio- ,J un , mh f.. sur \*'^ |ias.'v qui* u,,^, /,,,

i l'étaJ ^^838.

France

quée en

at iucon-

c.\cIusi\o-

> OH ju{;(>a 't d'uu alJj<'

tredirijTcanj,

;Tandos modi-

•'s qu'ils parii-

consuJler, (aïK

it anivô de nos

.-n me^uiv .1.- ju;;,i i^rliiH,^.^ : là NHVvU-.

sea\Wrei»V.«r..|.,|i.|.^^j^^ isieu.;.-dunurau.lHa|y,r|^- "

* principes, ont Orient lin/luenoe •is siècl(,\s. U» inon est sorti de ses e parait pas avoir, do politique j)lus oints de l'Europe, ont, cest au moins intérêt dynasti(|ue.

n des choses, il ny a 'l'Ios plaies qui ronslarnisuie Les Turcs

4i INTRODUCTION.

la régéuération d'un peuple qui vit encore sur (le glorieux souvenirs.

11 y a ici une double méprise ; rien n'est, plus éloigné de la vérité que ces deux opinions. La Turquie est arrivée à un état de décomposition flagrant, et les réformes commencées avec tant de nerf, mais suivies sans l'intelligence nécessaire pour les rendre fécondes, n'ont servi qu'à mettre à nu les infirmités d'un peuple abruti par le despotisme, et à produire au grand jour la preuve qu'il n'est pas préparé à en recueillir le bienfait.

On ne s'explique pas comment de telles erreurs se sont propagées et ont obtenu crédit. La Turquie n'est pas assez éloignée, et les nouveaux moyens de communication ont tellement abrégé les distances, qu'il est inouï que cet empire soit encore si peu connu .

Au milieu d'une foule de documents publiés sur cette matière, il faut remonter à soixante ans en arrière pour trouver une notice fidèle sur le gouvernement ottoman. Elle parut avec l'attache du baron de Tott, qui avait passé plusieurs années au milieu des Turcs et à leur service.

Les mémoires qu'il rendit publics, après son retour en France , étaient et sont encore d'une

INTRODUCTION. t5

vérité désespérante; ils annonçaient déjà l'état

de dégradation où ce peuple est arrivé en 4 858.

A Tépoqne où le baron écrivait^ la France jouissait d'une prépondérance marquée en Orient; elle y exerçait un protectorat incontesté. Le commerce du Levant était exclusivement dans ses mains. A Versailles^ on jugea nécessaire de masquer l'abaissement d'un allié qu'on avait intérêt à soutenir.

M. le comte de Vergennes^ ministre dirigeant, obtint du baron de Tott les plus grandes modifications à ses premiers récits. Tels qu'ils parurent, ils sont encore précieux à consulter, tant ils pronostiquent bien ce qui est arrivé de nos jours sur la Propontide.

Les temps ^ les choses, les principes, ont changé. La France n'a plus en Orient l'influence dont elle y a joui pendant trois sièclQs. Le monopole du commerce levantin est sorti de ses mains, et son gouvernement ne paraît pas avoir, relativement à ces contrées, de politique plus arrêtée que sur les divers points de l'Europe, où l'intérêt national est partout, c'est au moins l'opinon reçue, sacrifié à l'intérêt dynastique.

Dans une pareille situation des choses, il n y a plus de raison de dissimuler les plaies qui rongent l'ancien domaine de l'islamisme Les Turcs

46 liNTUODUCTlON.

seuls pourraient se plaindre de la révélation de leurs misères ; mais la chrétienté a besoin de les connaître pour aviser aux moyens de prévenir les bouleversements qui seront la conséquence de la chute inévitable de Tempire du croissant.

Il faut d'abord se pénétrer de cette vérité, qu'il n'existe sur le Bosphore qu'un homme politique. Cet homme^ c'est le sultan Mahmoud. En lui résident tous les éléments de ce grand corps délabré^ que l'on continue^ par habitude, à nommer empire ottoman.

Tout ce qui vit et se meut autour de ce prince ne présente plus qu'une agglomération d'individus^ d'origine, de caste, de croyance, de langage, d'intérêts divers. Nul lieu social n'unit ces populations. Étrangères les unes aux autres, quoique anciennement rassemblées, habitant les mêmes lieux et vivant sous le même sceptre, elles n'ont aucun de ces sentiments uniformes qui constituent dans tous les pays ce qu'on nomme là nationalité.

Ce fait caractéristique, qu'on ne voit nulle autre part, ne doit jamais être perdu de vue quand on s'occupe de la Turquie, ou que l'on traite avec elle. Dans ce pays, le peuple reste constamment étranger, et presque toujours indifférent aux actes du gouvernement; le plus

1NTR0D(]CTI0N. 47

ordinairement il les ignore^ et s il les apprend, ce n'est que lorsqu'il en est atteint. Dans tous leç cas^ il obéit sans réflexion : c'est tout ce que l'autorité deman4e.

Le sultan Mahmoud^ cette personnification de son empire^ est incontestablement un esprit supérieur ; la nature l'a doué de l'instinct du bien^ d'un caractère ferme et prononcé, de beaucoup de ténacité dans ce qu'il a une fois résolu .

Avec ces qualités, que ne devrait-on pas attendre de l'exercice d'un pouvoir sans limites légales? et pourtant tout est faiblesse en lui en raison des obstacles qu'il rencontre, et par suite de l'ignorance où il est des moyens de produire ce bien dont il a le sentiment.

Les ministres de Sa Hautesse, quelque soin qu'elle mette à les choisir, et malgré la fréquence des mutations, créent autour de son trône des impossibilités à tout ce qu'elle médite d'utile et de rationnel. A une nullité dont on ne peut se faire une idée sans les avoir pratiqués et étudiés, ils joignent presque toujours le plus mauvais vouloir.

Ces hommes, dont l'origine est souvent honteuse, parvenus par l'intrigue, ne se soutenant que par la duplicité, se méprisant mutuellement, et cherchant sans cesse à se renverser.

s'accordent cependant dans un seul but^ celui de dérober à leur maître la connaissance des affaires. En ceci^ leur union est parfaite^ et il est de tradition dans le divan ^ comme un principe de gouvernement, que le souverain ne doit savoir de ce qui touche à ses plu^s chers intérêts , que ce, qu'il convient à ses conseillers de laisser arriver jusqu'à lui.

Malheur à l'homme parvenu aux hautes dignités qui enfreindrait l'observation de cette maxime! Tous les efforts se réuniraient pour le renverser, et s'il résistait à la coalition , le poison en aurait bientôt fait justice. Chacun sait cela : on se le dit hautement. Aussi, nul n'accepte le pouvoir sans être bien résolu d'avance à ne point enfreindre le principe tracé par ses devanciers, et ayant la sanction du temps.

Ce qu'il y a de plus triste dans la position d'un sultan, et ce qui est irrémédiable sans un changement de système, c'est que les exigences de sa haute position le condamnent à subir la loi absurde d'une dépendance entière des hommes auxquels il est contraint de confier des pouvoirs et d'accorder sa confiance.

La vénération mal entendue dont on a environné la personne des successeurs des califes, les traditions, les usages et l'étiquette du palais.

interdisent toute relation directe entre le souverain et le particulier qui ne se trouve pas dans la catégorie du petit nombre de dignitaires ayant le privilège de paraître devant lui.

Cette rigueur est surtout excessive vis-à-vis des étrangers. Les ambassadeurs de l'Europe n'en sont pas exempts. Ce n'est jamais en téte^à-tète qu'ils peuvent entretenir le prince auprès duquel ils résident. On juge si le secret des conférences publiques peut être gardé.

Telle est la condition d'un souverain qui concentre en lui tçute la puissance et de qui émane toute la pensée gouvernementale^ qu'il De peut recevoir aucune communication confidentielle^ ni s'assurer du secret dans les circonstances les plus délicates. Si on ajoute à ce double inconvénient, qu'enchaîné par l'étiquette, il ne peut rien voir par lui-même, tandis qu'esclave des préjugés, il est forcé de les respecter, on conviendra que jamais situation ne fut moins favorable pour diriger une réforme complète.

Quelques citations prises dans les habitudes les plus ordinaires de la vie, feront mieux apprécier la déplorable contrainte à laquelle un sultan est soumis. Que serait-ce si nous les empruntions à des cas plus sérieux?

bi\ INTHOULCTION.

L'empereur Mahmoud avait deviné Tavautage de la connaissance d'une langue européenne, pour suppléer, par la lecture, aux entretiens verbaux qui lui étaient interdits. Il se décida pour la langue française. Tout était prêt dans ce but : le maître agréé, un local^ les jours et les heures pour les leçons arrêtés, lorsqu'une malencontreuse réflexion fit échouer ce projet, qui pouvait devenir si fécond en bons résultats. Quelqu'un fit remarquer au sultan que le maître de langue devrait, tantôt s'asseoir à ses côtés , tantôt se placer debout derrière son fauteuil , pour figurer des exemples ou donner des explications. Cette observation fit tout abandonner.

On peut citer un autre exemple de cette rigueur absurde de l'étiquette. Le gouvernement anglais a envoyé à Sa Uautesse une élégante voiture, d'un travail admirable; le siège du cocher est élevé au niveau de limpériale. Le prince n'en fait aucun usage. 11 préfère subir les inconvénients de la poussière , de la pluie , de la neige, des éclaboussures, en menant luimême à grandes guides et à quatre chevaux, la calèche dont il fait usage, à permettre qu'un iiomme soit assis devant lui.

Mais que dire dikfait suivant?

Au mois de février i 858, le troisième de ses tils , celui qu'il affectionnait le plus , fut subitement atteint d'un mal qui est resté inconnu. Malgré les soins empressés des médecins , Tau- {{uste enfant succomba le troisième jour.

Le second fils de Sa Hautesse était frappé du même mal, et c'était inutilement qu'on avait convoqué extraordinairement d'autres médeirins. Tant ceux-ci que ceux du service ordinaire, avouaient leur impuissance, ils demandèrent Tautopsie du défunt. Dans le même moment, un Français faisait savoir à ce malheureux monarque que l'empereur Napoléon avait ordonné, dans l'intérêt de la science et de l'humanité, l'ouverture du prince royal de Hollande, son neveu et son héritier, mort du croup, maladie alors peu étudiée. Tout fut inutile : le jeune sultan fut enseveli sans qu'on eût pu faire les recherches qui devaient sauver son frère. \

Cependant le danger de celui-ci devenait plus pressant. On ne savait que faire , lorsque quelqu'un proposa de recourir à une manière de sybille arménienne , réputée parmi le peuple , pour la possession de remèdes infaillibles. Celte femme fut appelée; elle fit des simagrées, prononça des paroles magiques, administra

une drogue^ et le second héritier du trône fut rendu à la santé.

Ce succès^ presque immédiat^ fut rémunéré par le don d une maison sur le Bosphore^ avec 6,000 piastres (4,500 fr.) comptant, et l'allocation d'une pension viagère d égale portée ; récompense assez mesquine pour un aussi grand service. Mais, comme en Turquie les événements les plus heureux ont presque toujours des conséquences fâcheuses, il est résulté de celui-ci, que le triomphe de la vieille empirique a considérablement décrédité la médecine légale. Il est vrai que cette science est très-souvent singulièrement exercée en Orient.

Ces trois citations, prises au milieu de cent faits tout aussi singuliers, établissent jusqu'à l'évidence la preuve qu'il n'y a rien de rationnel à attendre dun réformateur, que tant de liens retiennent dans l'inepte ligne où son gouvernement s'est maintenu pendant que tout marchait autour de lui.

Que faudrait-il au sultan pour qu'il pût sortir de cette ornière? Des mmistres, si ce n'est éclairés, au moins bien intentionnés. Et c'est là malheureusement ce qu'il doit renoncer à trouver parmi ses sujets musulmans, au moins jusqu'à ce que la génération nubile avant les

réformes^ et élevée dans les anciennes idées , ait fait place à une autre.

Il existe pourtant dans cette classe, quelques honorables exceptions^ et il ne nous serait pas difficile de signaler des noms. Mais dans l'allure actuelle du gouvernement ottoman , la mani* festation du talent et d'intentions pures est un motif d'exclusion aux yeux des hommes en possession du pouvoir. Nous nous tairons donc dans rintérét de ceux que nous nous plairions à nommer, sans cette considération toute-puissante.

Le sultan Mahmoud est sans cesse à la recherche de sujets loyaux et entendus; c'est une JQstice à lui rendre. On ne saurait trop le répéter : ce prince a en lui l'inspiration de tout ce qui est bien. Mais d'où lui viendrait la lumière? Confiné dans son palais, n'en sortant que pour des courses d'apparat, ne lisant point, n'ayant de rapports qu'avec sa domesticité, élevée dans les plus serviles complaisances, et des ministres intéressés à lui laisser ignorer toutes choses; n'ayant pas d'ailleurs reçu une éducation première qui ait pu lui donner quelque teinte de ce qui se voit hors de ses états , comment pourrait-il découvrir le mérite, le tirer de la foule et le soutenir contre les cabales ?

Ce malheureux monarque^ environné de périls et d'assassins pendant les vingt-huit pre^ mières années de sa vie passées dans une clôture sévère^ ayant vu égorger sous ses yeux , Sélim 111^ son oncle^ et Mustapha IV^ son frère^ et réduit^ jusqu'à son avènement à la couronne, a la seule société d'individus chargés de le surveiller et en même temps prêts à attenter à ses jours au moindre signal, n'a pu apporter sur le trône qu'une défiance vague de tout ce qui rapprochait.

Ses appréhensions devinrent encore plus vives quand il se résolut à des réformes ; car alors il eut à craindre de s'ouvrir de ses projets à ceux même qui^ intérieurement, les approuvaient avec le plus de ferveur.

Ce fut cette anxiété incessante et progressive qui lui fit porter sa confiance sur un homme investi, depuis de longues années, de hautes fonctions^ et que l'on a replacé depuis peu ^ à l'âge d'environ quatre-vingts ans, à la tête des affaires , avec le titre , nouveau en Orient , de président du conseil des ministres.

Cet homme, nommé Uzrew et parfois Chosrew, et plus connu sous la dénomination de vieux séraskier (généralissime), parut à son maitre y par l'excès de l'astuce, qui, en Turquie, est la

qualité la plus admirée dans un dépositaire du pouvoir, par Tinsatiable ardeur de sang humain dont il est dévoré^ et aussi par une fermeté réputée inébranlable^ l'instrument le plus propre à seconder ses vues.

Cet Uzrew avait d'ailleurs à venger Taffront qu'il reçut dans son gouvernement d'Egypte ^ doù il fut chassé parMéhemmet-Âli. 11 y avait donc tout à attendre de cette âme féroce, dans une œuvre de grande et généreuse pensée^ qui devait cependant commencer par l'extermina* tion de tout ce qui y ferait obstacle.

Le tigre n'a point failli à l'opinion prise de lui : les janissaires et les anti-réformistes de toutes nuances ont trouvé en sa personne un enoeml implacable. Aussi hideux au physique qu'il est atroce au moral, sa vue inspire le dégoût et l'effroi.

Hais à côté des qualités tranchantes qui ont pu paraître une nécessité alors qu'il ne s'agissait que de détruire y on n'a jamais reconnu à cet Uzrew aucune des capacités qui servent à réédifier.

Le premier choix de Sa Hautesse à son avènement à la couronne, n'a donc satisfait qu'un des c6tés de son plan de régénération , le renversement préalable de ce qui faisait obstacle à

seô projets. A-t-elle été mieux inspirée dans le choix des sujets pour la reconstruction de l'édifice? Les détails qu'on lira dans la suite de cet ouvrage ne décideront que trop la négative à cette question.

Nous allons passer de la notice préliminaire qui» précède, à un examen consciencieux des principales conditions de cet empire , dont on s'occupe tant et que Ion connaît si peu.

Nous adoptons, dans cette publication, la division par chapitres. Le premier volume, qui formera un ouvrage complet, en contiendra quatorze, chacun traitant une question importante. Le ou les volumes qui suivront présenteront des développements, mêlés d'anecdotes, aux matières exposées dans le premier.

On y lira, en texte ou en analyse, plusieurs des travaux fournis au divan et à Sa Hautesse , de novembre i 856 à mars ^ 858 , avec l'indication des besoins , des demandes ou des circoni^tances qui y ont donné lieu.

Notre but est de justifier le, titre donné à ce travail^ dans l'impérieuse conviction que la domination des Turcs sur les terres qui leur restent encore ne peut avoir une longue durée. A la veille d'une crise inévitable, de nature à changer la fao^ politique et commerciale

INTUO DICTION. 57

(le Taucieû hémisphère^ il «ne faut pas que l'Europe continue à croire à l'existence d'un conservateur de ses intérêts en Orient.

Pour dissiper ces funestes illusions , il suffira de lui présenter un tableau sincère du résultat de ces réformes si préconisées y comme ayant ramené les populations sur lesquelles elles ont été essayées, dans les voies de la civilisation.

Le désordre moral qu'elles ont, au contraire, introduit chez ces peuples, non préparés à les recevoir, prouve tout a la fois les bonnes intentions du sultan d'une part, et de l'autre, sa défaillance dans la conception et dans laccomplissement de ses hautes pensées.

Si l'Europe veut préserver la Turquie de la catastrophe qui la menace de près , elle doit pourvoir elle-même à son salut, sans s'en rapporter plus longtemps au gouvernement barbare et caduc qui en régit les destinées.

P. S. On nous informe et l'on nous donne pour certain que les prétentions du vice- roi ont été mal définies par les journaux anglais qui en ont parlé les premiers, et par les lettres particulières d'Egypte qui ont traité du même sujet.

Méhemmet-Ali n'exigerait pas de la Porto

qu'elle reconnût l'indépendance absolue des provinces dont il est en possession ^ et ne songerait nullement à s'affranchir du tribut qu'il lui paie^ lequel , du reste ^ lui est peu onéreux par la faiblesse de son élévation.

Loin de là^ sur ce dernier points il consen* tirait à en continuer l'acquittement^ en le portant même à un chiffre plus élevé.

Mais il voudrait et il tiendrait expressément à ce que la possession de ses domaines fût assurée et devint définitive dans ses mains ^ et, après lui^ dans celles de ses héritiers, sauf la reconnaissance par lui et après lui , par ses successeurs, de la suzeraineté du sultan.

Cette interprétation des exigences du viceroi peut faciliter les négociations avec la sublime Porte , dont l'amour-propre n'aurait pas tant à souffrir que de l'abandon pur et simple de ses droits , résultat évident de la première version donnée des prétentions de ce prince.

Page 1