SITUATIONS RESPECTIVES
manquenl à son compétiteur. Le porl d'Âlexan* drette peut recevoir en vingt-quatre ou trente heures, de Damiette et de Rosette, tout ce que le général égyptien demanderait; et son quartiergénéral d'Âlep n'est qu'à trois journées d' Alexandrette. Quelle facilité de plus pour 1 évacuation de ses malades et de ses blessés vers ce même point!
Combien est fausse la situation d'HafQz-Pacha sous les mèuies rapports ! Nous n'avons aucime donnée positive sur les mesures qu'il peut avoir prises pour la subsistance et le ravitaillement de son armée. Mais , d'après ce que nous savons de rindifférence, de Tincurie, et du défaut d'intelligence des Turcs ^ nous n'hésitons pas à croire que ses prévoyances auront été incomplètes. Nous allons plus loin : nous pensons que, si de bons avis lui ont été donnés, et qu'il ait eu la ferme volonté de les écouter, les obstacles qu'il aura rencontrés auront paralysé ses efforts.
L'armée turque, suivant son usage, aura d'abord, faute de ménagements, épuisé le pays qu'elle occupe déjà depuis longtemps. Les contrées voisines l'auront été à leur tour par des exactions sans règle et sans limites; et soyez assurés que déjà, en ce moment, c'est à de très-grandes distances qu'elle en est à chercher ses ressources.
La stagnation produite par les négociations et les incertitudes ne peut que lui être funeste, en ce sens qu'elle est forcée de se maintenir sur des
ENTRE LE SLLTAN ET LE VICE-ROI. U.i
terres ruinées, en outre que les renforts qu'on peut lui envoyer auront nécessairement pour résultat d'accroître ses besoins et ses consommations. Hafiiz n'a pas, comme Ibrahim, la facilité de la mer pour ses approvisionnements : il est à plus de cinquante lieues des ports les plus voisins ; et nulle route, tant soit peu viable, n'existe de ce côté.
Ces diverses situations comparées, vou'irait-on encore supposer au vice-roi la velléité de l'agression ? Mais il a tout à gagner à temporiser ; car ses rangs se grossissent chaque jour par les désertions qui alîaiblissent incessaumient l'armée ennemie, déjà frappée au cœur par le ver destructeur des maladies.
Après cela , comment concevoir les illusions dont il semble que l'Europe se berce à plaisir, relativement aux alîaires de l'Orient? Cette bizarrerie nous est cependant à peu près expliquée par la nature des nouvelles qui viennent de ces contrées.
C'est très- sérieusement qu'on lit des détails comme ceux-ci : « 11 y a un redoublement d'acti- « vite dans l'arsenal. Le sultan est résolu à pousser « la guerre avec la plus grande activité. On est très- « empressé de connaître le parti que la France et « l'Angleterre prendront dans de telles circon- « stances. On continue à expédier de nouveaux « renforts vers le Taurus. L'amiral Roussin tient
416 SmiATIONS RCSPECTITES
« uo lainage irès-rerme vîs-à-vis de b SuMinie- « Porte. On a remarqué de grands moweaienis « dans le pabis de l'ambassade russe ^ etc., eic. »
Relisez les journaux depuis les bnulsde collision en Syrie, ei vous y trouverez toutescesphrases eii> pruntëes à la Gazelle tFAugsbaurg^ ou à des correspondances tout aussi véridiques. Leur fausseté devrait ètredémontrée, depuis que ces bruits se reproduisent sans se réaliser. Et cependant , au lieu de les mé[M-iser, on les fait servir de texte à des rai* soimemenls , que le style séduisant des utopistes poiuTait rendre spécieux, s'ib ne s'appujfaient sur la base si fragile des erreurs les plus évidentes.
Pour se détromper, ne suffirait-il pas de se demanderd*où et comment, sousle légime de réserve silencieuse et muet tequi bâillonne lesTurcs,on peut se procurer à Constantinople des données certaines sur tous ces faits sî importaols qu*on ose proclamer? Reprenons un à un ceux que nous venons de citer , et faisons ressortir le ridicule et l'im|K>ssibililé de ces prétendues révélations.
« // y a redoublement d'activité dans « Varsenal. »
Cest un énoncé bien vague, et pourtant il ne l^eut même pas supporter d'examen. Si le sultan avait un nombre illimité de vaisseaux , on concevrait un redoublement d'activité alors qu'il voudrait inopinément faire de nouveaux armements; mais tout se réduit à sa flotte , qu'en effet , pen-
ENTRE LE SULTAN ET LE VIGE-ROL il7
(laiU loute ia durée de Thiver, on n'a cessé de prél>arer à prendre la mer au printemps. Les derniers travaux exigés par les voiles qui doivent réellement sortir, ne peuvent en vérité appeler aucun surcroit d'ouvriers ni d'activité.
«le sultan est résolu à pousser la guerre
a avec la plus grande activité. »
 qui Ta-t-il dit ? Pour la pousser plus vivement,
il faudrait quelle fut commencée; et l'on sait
bien que les premières hostilités étaient à naître
quand vous lui prêtiez cette pensée.
« On est très 'impatient de connaître le
« parti que la France et l'Angleterre pren -
« dront dans cette circonstance. »
Qui? où? Vous et vos compagnons de table. Ce
ne peut être ni le divan, qui ne vous l'aurait pas
dit, ni la population, si parfaitement et si con*
stamment indifférente pour tout ce qui se passe
hors de sa vue.
« On continue à expédier de nouveaux « renforts vers le Taurus. »
Gomment le savez-vous? Où les prendrait-on? Depuis le temps que vous ressassez la même nouvelle, le sultan devrait avoir, sur les conGns de la Syrie, une armée aussi nombreuse que celle de Xercès.
a L'amiral Roussin tient un langage très- « ferme vis-à-vis de la Sublime- Porte. » En ceci , vous pouvez être vrai dans la redite ,
118 SITtATIONS KfcSFfeCTIVilSi
car vous Taurez enlendii dire ; c'est une inuocenie satisfaclion que i'oo se donne assez volonliers dans des journaux compbîsanis. Nous ne tous chicanerons pas sur ce point.
« On remarque de grands moucemenls « dans le palais de V ambassade russe. »
Ola peut être, s*il s'est agi de quelque anniversaire ou d'un bal donné à la société européenne. Mais votre nouvelle n'a aucune portée , s'il faut rappliquer à la politique. M. de BouUinieff n'est pas dans T usage de faire bruit et pai-ade ; il va droit au positif, et sans éclat*
Nous venons de tracer une marche sûre et Hicile de juger la valeur de ces rêveries , dont se composent et se gonflent les dépêches de certains correspondants brevetés, ou même, pour être plus exacts , de tous ceux qui se chargent , en Orient, d'alimenter la politique de l'Europe.
11 sufiit à chaque assertion de se dem;inder : (Comment a-t-on pu savoir cela? Puis, remarquons-le bien , il n'y a d:ms Constantinople ni feuilles publiques, ni journaux de l'étranger que Ton puisse lire en commun, ni réunions de société, ni lieux publics comme le sont nos cafés : les habitants musulmans et rajas sont sobres ilo paroles, par éducation autant que par crainte: cette réserve , commune à tous , est encore bien autrement sévère chez ceux qui tiennent par un lien quelconque au gouvernement ; puis , l'on ne
KNTRE LK SULTAN KT l.E VICE-HOI. 419
S* écrit pas d'un i'wu h un autre, allendu qu*il n'y a pas de service postal; et enfin les ministres lurcs excellent en niatisine, ei s'en font même une sorie de gloire. Si donc on réunit lotîtes ces considérai ions, on conclura que tanl d'assertions, émises avec cette assurance si iin|)Osanle. ne soni au fait que des fuyions de nouvellistes charlatans. Quelques légations bien dirigées et bien servies se procurent des inrorinations assez sures; mais elles les gardent pour elles, et ne les communiquent pas h la légère, et sans une haute nécessité politique.
Nous ne hasardons i i<*n. Placé mieux que personneh portée des meilleurs renseignement s, nous n'avons jamais rien su que par lambeaux, toujours tardivement et incomplètement. D'anciens amis de Paris nous avaient demandé la promesse de leur transmettre quelques nouvelles de Constanlinople; nous Tûmes forcé de renoncer à cetle^ tâche, faute d'informations suffisantes. Noire amour-propre s'est consolé de celte impuissance par la cerlitude acquise que les ministres turcs n'étaient pas renseignés plus exactement que nous, tant ils sont portés à une dissimulation constante, d'abord des uns aux autres, mais surtout et d'accord unanime envers le sultan, leur maître, digne d'Aire mieux servi.
\près cet exposé, nous nous jetterions volontiers aux genoux des écrivains français, pour les
Ml SITDATIONS RESPECTIVES, ETC.
supplier, au nom de riutérèl publie, de se tenir eontinuellement en dëBance dans les emprunts qu*ils font aux journaux allemands « relatÎTement atix affaires d*Orient.
CHAPITBB XXXV.
f:iU:i»lT DE 10,DOO,000« DEMAi\D£ par le C;OtVEIlI^EMENT A L*0(XASI01V DES AFFAIRES R*ORlENT.
La presse indépemiaiite , qui donne souvent aux ministres de judicieux conseils ^ qu'ils ne suivent guère, n'a pas manqué d'appeler leur attention sur les bruits récents d'une rupture imminente en Orient.
Il lui a élé répondu par les journaux du pouvoir, que ces nouvelles avaient Gxé sa sollicitude, et oc- <*upé les délibérations itératives des Conseils.
En effet , elles n'ont pas tardé d'être suivies de la demande d'mi crédit extraordinaire de dix millions, apportée à la Chambre par M. le ministre de la marine. En présence d'un argument aussi sonore, mettez encore, si vous l'osez, mettez on