DIPLOMATIES OTTOMANE ET FRANÇAISE
est S. E. Artim-Dadiaii pacha, élève du célèbre collège Saiule-Barbe.
Arlini pacha est, sans conlredil, un des hommes les plus remanjuables de la Turquie moderne. Arménien et chrélien, il a su, malgré ses nombreux adversaires, se maintenir dans un poste où il rend chaque jour de signalés services à l'Élat. C'est en réalité le véritable ministre desartaires étrangères, et je crois qu'il n'existe pas, en Orient, un homme connaissant aussi bien que lui les secrets de la diplomatie turque. Artim pacha unit à la science française la ruse, la souplesse de l'Arménien et le calme majestueux du Turc. Son abord, des plus corrects et des plus sympathiques, lui attire immédiatement la conliance et l'eslime de ses auditeurs. 11 y a seize ou dixhuit mois, le sultan, en reconnaissance de ses bons services, lui allouait une somme de mille livres turques et, il y a quatre mois, il le faisait pacha. Constatons que cette fois Abdul- Ilamid a bien placé ses récompenses 1
Sous le sous-secrétariat d'État, se trouve le seciu:tariat général avec Munir bey, le fils de Mahmoud-Djelalediu pacha, le dernier ministre
Ce grand personnage n'est plus qu'un président du conseil des ministres, sans responsabilité.
On peut dire de lui, comme des souverains constitutionnels : il règne, mais ne gouverne pas.
Il ne faudrait pourtant pas conclure de ce qui précède, que le Grand-Vézir n'exerce aucune influence sur les décisions du souverain. Son influence est réelle, trop réelle, mais elle n'est plus ce qu'elle était au temps de la puissance ottomane.
Sous les ordres directs de ce premier représentant du sultan se trouve :
1° Le ministre des affaires étrangères (Kharidjiù-JSazaréli), dont le titulaire actuel est S. E, Saïd pacha.
Son ministère se compose du Divan impérial, ayant à sa tête S. E. Munir pacha, grand maître des cérémonies, premier drogman pour la langue française et introducteur des ambassadeurs ;
Le BUREAU DES CÉRÉMONIES ;
Le SOUS-SECRÉTARIAT d'état, dont le Mustéchar^
1. Les Mustéchars correspondent à nos sous-secrétaires d'État.
Ull'LOMATllîS OTTOMA.NK KT FHANÇAISE. 113
esl S. E. Arlim-Dailian paclui, clcve du célùbro collège Sainte-Barbe.
Artim pacha est, sans contredit, un des hommes les plus remanpiables de la Turquie moderne. Arménien et chrélieu, il a su, malgré ses nombreux adversaires, se maintenir dans un poste où il rend chaque jour de signalés services à l'État. C'est en réalité le véritable ministre des alTaircs étrangères, et je crois qu'il n'existe pas, en Orient, un homme connaissant aussi bien que lui les secrets de la diplomatie turque. Artim pacha unit à la science fran<;aiso la ruse, la souplesse de l'Arménien et le calme majestueux du Turc. Son abord, des plus corrects et des plus sympathiques, lui attire immédiatement la confiance et l'estime de ses auditeurs. 11 y a seize ou dixhuit mois, le sultan, en reconnaissance de ses bons services, lui allouait une somme de mille livres turques et, il y a quatre mois, il le faisait pacha. Constatons que cette fois Abdul- Hamid a bien placé ses récompenses!
Sous le sous-secrétariat d'État, se trouve le SECKÉTARiAT GÉNÉRAL avcc Muuir bey, le fds de Mahmoud-Djelaledin pacha, le dernier ministre
des finances, comme directeur. Au moment où j'écris ces lignes, ce fonctionnaire, de passage à Paris, vient d'annoncer à notre ambassadeur en Turquie, le comte de Montebello, également à Paris, la signature définitive, par le sultan, de la convention de Suez. Cette bonne nouvelle, apportée par Munir bey pendant le premier bal de cette année, donné par le président de la République à l'Elysée, a valu au jeune bey la décoration d'officier de la Légion d'honneur.
Avant son arrivée à Paris, ce dernier ne se gênait pas pour professer ses sympathies françaises. Espérons que son court séjour parmi nous ne fera qu'augmenter ces sympathies ^
Après le secrétariat général, se présente la Direction du Bureau du personnel, celle des Consulats, la ChAiMbre des conseillers légistes DELA Sublime Porte, le Bureau du contentieux, la Direction de la presse étrangère, le Bureau DE nationalité, cclui de la Comptabilité et le Drogmanat.
I. Ces lignes ont été écrites en décembre et janvier 1888-89, époque où devait paraître ce livre.
nilM.OM ATIKS OTTOMANK K T FIIANÇAISE. 175
L'administration sanitaiiu: i>i: i/Kmi'ihe orro- MVN est égalemepi «^ous la «liroclioinhi ministre des aiïaires élranircres. Colle adniinislralionse compose du D'Haddji-Arif boy, vice-président, de huit membres ollonians ou /v//V/.s- formant II' Conseil supérielii dr santk et des médecins européens délégués des missions étrangères, membres du conseil. Ces derniers sont au nond)re de seize.
Quant à I'Office de santé proprement dit, il est composé d'un médecin directeur et d'un vérificateur.
2" Le titulaire actuel du ministère des finances (Maliê Nazari'tî) est également un Arménien catholique, S. E. Agop pacha, ministre de la liste civile de Sa Majesté. Ce ministère est composé : d'un Sols-secrftariat d'État; d'un CossFAL ( MedJilissi-i-Mdlii-IJet/c'tij ; d'une Comptabilité générale; d'une Allocation du ministère; d'une Direction générale de la dette publique; d'un Secrétariat général; d'une Direction DES comptes anciens ; d'une direction des
ENCAISSEMENTS; d'uUC DIRECTION DE LA CAISSE
(Siindek Émanéti)^ d'une Direction des successions VACANTES (Béit-ul-mal-Mudirietti) ; d'une
Direction des archh'es ; du Bureau de traduction ET DE correspondance ÉTRANGER^ ; de la Direction
GÉNÉRALE DES DIMES ET DES IMPOTS ; de Cellc du
cadastre; des Conseillers légistes; de la Cour DES COMPTES ; dcs Inspecteurs des finances des viLAYÈTS (provinces) et delà Direction de l'hôtel impérial des monnaies.
Ce même ministère possède la Direction générale des mines et forêts, dont les employés sont absolument innombrables. Il en est de même, du reste, pour ceux de la Direction du cadastre et, en général, pour tous les ministères.
L'Administration générale des contributions indirectes (Rùssoumat Êmanéti), tout en formant une administration particulière, est aussi comprise dans les attributions du ministère des finances. Cette fameuse administration, que l'Europe n'a pas à envier, se compose de douze directions ou bureaux, dont ceux de Yestimation des livres et de leur censure ne sont pas les moins curieux.
Une autre administration qui, sans appartenir au ministère des finances, n'en est pas moins en connexion étroite avec lui, est Villustre administration de la dette publique ottomane.
DIPLOMATIKS OTiOMVM. Il FH.VNÇAISK. 177
Cette société, dont \o but est do sauvegarder les intérêts des bondholders étrangers, est encore plus célèbre par les ponts d'or qu'elle fait à tous ses employés, très régulièrement payés, ceux-là ! que par les services qu'elle rend ativ malheureux créanciers de la Turquie. Kn fait, cette brave Dette publique ottomane est un superbe fromage de Hollande, dans lequel se sont retirés les plus gros rats de la colonie européenne et levantine de Péra.
3" Le ministre de la guerre, S. E. Ali-Saïb pacha, dont le ministère comprend un ni-PARTr:- MENT DU MINISTRE — Miikain Séruskiri JJaircssi — divisé en six sections; un Di!;partement de
l'kTAT- MAJOR GÉNÉRAL — ciuq SCCtiOUS ; IcS DÉ- PARTEMENTS DE l'infanterie — quatrc sections: DE LA CAVALERIE — dcux scctious ; de I'artillerie — deux sections; des fortifications et bâtisses militaires — deux sections; une Commission DE l'artillerie ET DES FORTIFICATIONS; le département DE LA JUSTICE MILITAIRE; IC CONSEIL DE GUERRE d'AnATOLIE ET DE l'ÉTAT DE SIÈGE, IC DÉPARTEMENT DU SERMCE SANITAIRE MILITAIRE
deux sections; une Commission de médecins inspecteurs militaires; une Commission de pharma-
Evkaf-Nazareti — S. E. Mustapha pacha. Son ministère se compose de la Direction générale, d'un Conseil et de plusieurs bureaux.
11° Le ministre de la liste civile — Hazinéi-IIassa-i-Chahanè — S.E.Agop pacha, dont le ministère est situé au palais impérial de Dolma-Baktché. Ce ministère, qui n'est pas un des moins importants, comprend une Direction
GÉNÉRALE, UU CONSEIL ADMINISTRATIF, Un CONSEIL d'administration DES DOMAINES IMPÉRIAUX Ct ICS
Administrations dépendantes du ministère.
Tous ces ministres, celui de la liste civile excepté, réunis au Cheik-ul-Islam et au président du Grand conseil d'État, forment, lorsqu'ils se réunissent, un Ministère d'État, conseiller et représentant de Sa Majesté impériale le Sultan.
En plus de ces ministères, dont je renonce à détailler le personnel à mes lecteurs, car cette énumération m'entraînerait à écrire tout un volume, il existe un Sénat, dont les membres sont payés, mais ne se réunissent jamais. Ces membres, bien diminués, sont encore au nombre de vingt-deux.
Si nous ajoutons à cette nomenclature le
DIPLOMATIES OTTOMANF KT FRANÇAISF. ISl
prroupe des représentants des {gouverneurs géiu''raux des provinces pri's do la Sublime Porte ; la préfecture de la ville, les dix cercles municipaux ou mairies, la direction des postes impériales ottomanes, nous aurons une idée exacte, quoique concise, des principaux rouages du {irouvernement ottoman.
Mais il faut, pour être complet, placer en tt'te de cette nomenclature trois autres sortes de ministères. Si je m'exprime ainsi, c'est que ces trois grandes institutions, organisées comme des ministères, ne sont pas comprises parmi ces derniers.
Ces institutions sont, suivant leur influence et leur importance :
1" La SuBUMK PoRTR — Biib-i-Aali ou Grand- Vézirat.
Le Grand-Vézirat, présidé par Son Altesse le Grand-Vézir, Kiamil pacha, juif d'origine, a Y>o\\v Mustècharow sous-secrétaire d'État, Chefkati effendi. lise compose du grand maître des cérémonies et drogman, du divan impérial, S. E. Munir pacha; d'un grand référendaire, Tefik bey; d'un hcylikdji ou chef du bureau des provinces privilégiées, Raïf effendi ; d'un
chef de bureau ou grand maître des cérémonies, Mehmed Ferouh effendi; du chef du bureau de la correspondance, Mehemed Ali bey; de l'archiviste du Palais impérial, Haziné-i-evvdk ; du drogman et du secrétaire du Grand-Vézirat et du chef des archives de la Sublime Porte, Sedaret-evrak muduru.
Cette institution comporte encore un Bureau DES RÉFÉRENDAIRES, Amî'dii divani Ilumayoun Houhfffasai ; un Bureau du grand maître des géré- MOMES, Techrifat Memourlari ; un Bureau de la CORRESPONDANCE, Scdarct MektouM Odassi; un Bureau des provinces privilégiées, Vilayel-i-Mum tazé K(démi, et un Bureau des décorations, ISichan Meinourlari.
2° Le Cheik-ul-Islamat, composé du Cheik-id- Jslam, ou chef religieux des Ottomans, après le sultan; d'un Mustâchar ; de six secrétaires, professeurs, chefs de bureau, etc. ; d'une Cour suprême religieuse, d'un Conseil de gérance POUR LES BIENS DES MINEURS, Medjlissi-idaré -i- Incal-i-Itam et du Conseil de Médjellé, Mèdjellé Bjemiétri;
3° Du Conseil d'État, présidé par S. A. Aarifi pacha.
DIPLOMATIES OTTOMVNK ET FHANÇAISK. 183
Ce conseil se compose, en plus de plusieurs hauts fonctionnaires et chefs de bureau, d'une Siicriu.N LKt;isi.Arivi;, d'une Skciion i»k i/iMiiiUEUit, d'une Section jldiciairk, (riiiir Skction de la coLii d'api'EL, lie celle de la Colh m: cassation, d'un Comité dk compéikncl, de la Ciiambre des MISES EN accusation et de trois procureurs généraux et juges d'instruction.
Il faut reconnaître que tout cela est superbe... sur le papier, et que mes lecteurs, s'ils ne me suivaient dans mon étude du dessous des choses... auraient le droit de croire à une parfaite organisation du mécanisme administratif de l'empire des successeurs d'Osman. Mais, hélas ! combien la vérité se détache dans son horrible nudité, lorsqu'on passe du siège des spectateurs dans les coulisses de la scène !
Quel désenchantement !
Quelles" navrantes déceptions !
Tous ces ministères ne sont, en fin d'analyse, que d'immenses casernes, plus ou moins proprement tenues, où régnent, en compagnie de la foule des serviteurs qui les occupent, la paresse, l'incurie, l'incapacité, le mauvais vouloir, les dilapidations et les concussions, bref,
184 LA TLRQLIE OFFICIELLE.
tous ces puissants auxiliaires et serviteurs du sultan Bak chiche.
Sans doute, il existe, parmi les mustéchars ousous-secrétairesd'État et les autres employés supérieurs, des hommes d'une intelligence remarquable et d'un savoir suffisant. Mais que peuvent faire ces quelques hommes contre la tourbe des employés, qui ne savent exactement que tailler et retailler leurs plumes, boire leurs tasses de café, fumer leurs cigarettes, projeter mélancoliquement leurs regards vers le plafond de leur bureau et répondre à toutes les demandes qui leur sont adressées :
— On s'occupe de votre affaire.
— ■ Repassez dans quelques jours.
— Que sais-je?
Et vous disent, avec un très grand sérieux :
— De grâce, pas de progrès et pas d'amélioration, afin que nous demeurio'ns tranquilles!
Voici comment s'exprime à ce sujet l'auteur du Mal d'Orient^ :
ce Les jours de travail pour les bureaux sont
!. Le Mal d'Orient, par Kemin bey. C. Marpon et E. Flammarion, éditeurs.
UMM.OMATIFS OTTOMANE ET FRANÇAISE. 185
peu nombreux, comme ou va eu juger. Le vendredi, fùte pour les uiusuhuans, les admiuistratious sont fermées. Le samedi, jour du sabbat des juifs, les maisons de banque et les établissements financiers n'ouvrent pas ; les bureaux ne font pas grand'ehose. Le dimanche, ils ne font rien, parce que les Arméniens et les Turcs restent chez eux. Le mercredi, les ministres se réunissent en conseil à la Sublime Porte; les employés ne viennent pas. Restent donc le lundi, le mardi, le jeudi et un peu le samedi, encore le lundi, la besogne n'avance guère; il est dur de se mettre au travail après trois jours de repos! Il y a, de plus, les fêtes turques, les veilles des fêtes, le Kamazan, le Baïram, le Gourban-Baram, les anniversaires du Sultan, les fêtes arméniennes, les fêtes grecques, etc. ; tous ces jours-là, on chôme plus ou moins. »
« On a beaucoup médit des cartons verts de l'administration française, ces « cartons « verts d'où nous vient tout le mal ». Mais que sont ces pauvres cartons auprès de ces énormes coffres qu'on rencontre dans les couloirs des ministères turcs; ces mastodontes sont recou-
verts en peau de vache et hérissés d'énormes clous de cuivre; ils renferment les paperasses ottomanes qu'on y entasse dans le plus magnifique désordre. Un Levantin caustique me disait un jour : (c On voit bien que les Turcs pensent toujours à leur prochain déménagement, ils ont déjà emballé leurs archives. »
Après cette citation, il semble que nous pourrions tirer l'échelle ; mais il n'en est pas ainsi, malheureusement, et je garde en réserve, pour la partie destinée à l'étude descriptive des hommes, des femmes et des choses, une série d'anecdotes et de faits qui montreront encore mieux comment ces braves serviteurs de l'État et des municipahtés, serviteurs en grande partie arméniens et grecs, s'occupent de remplir les fonctions qui leur sont dévolues.
Tous ces gaillards-là, ennemis jurés de leurs supérieurs, pratiquent merveilleusement, entre eux et contre les étrangers, la fameuse devise que les Espagnols ont empruntée à la sagesse des Maures et dont les Levantins ont fait leur bien :
Tira la piedra y esconde la mano.
Jette la pierre et cache la main.
hllM.OM MIKS OrrOMVNE liT KUANÇAISE. |.s7
l*i)iir II» moment, nous nous sommes sufTisannnent occupés de ces véritables cnirics (V \iKjiiis (|ni ont nom :
Ministères turcs.
Nous les retrouverons, plus irinic fois, dans le cluMuin qu'il nous reste à parcourir.
r.iiAPiTHr: ix
L'armée turque.
Son ivcrutoment. — Son organisation. — Son offcclif. — Ses ofl'iciers et ses chefs. — Ses qualités et ses défauts. — Ses différentes crises. — Son passé et son avenir. — Le soldat pris isolément. — L'art de payer la solde sans la payer. — Ministre et Séraf.
Loisquo Mahmoud II, le sanglant réformaleiir dont les inspirations remontaient à son •séjour dans la prison du vieux Sérail, où il fut détenu en compagnie de son prédécesseur, Sélim III, se décida à accomplir la fameuse révolution transformatrice, dont le premier acte fut l'extermination des janissaires, il ne se doutait pas qu'en maîtrisant aussi brutalement ces hordes indisciplinées, avec lesquelles ses prédécesseurs et lui-même avaient dû si souvent compter, il allait, pour de longues années, porter une grave atteinte à l'esprit militaire
de son peuple, et contribuer largement aux défaites qui signalèrent la fin de son règne et le commencement de celui de son arrièreneveu, Abdul-Hamid II.
Un peuple, dont les institutions sont plus que séculaires, ne peut se transformer complètement en quelques années. Entre l'époque où ses antiques institutions disparaissent sous le coup de révolutions répétées et celle où il peut jouir des bienfaits et des avantages de ces nouvelles institutions, se trouve une période de crise, de malaise et de désorganisation toujours néfaste.
Cette période, qui est constamment une période de tâtonnements, d'essais divers, de luttes plus ou moins ardentes entre les partisans du passé et ceux des idées nouvelles, se manifeste par un état de désordre moral et physique, conduisant souvent la nation qui la subit à la limite extrême de sa décadence et de sa perte.
La philosophie de l'histoire, cette philosophie que nos diplomates et nos gouvernants devraient un peu mieux étudier et connaître, ne nous dit-elle pas que les peuples qui ont
i.AHMii; Ti uoii:. lyi
disparu sous la con(|ut''to, ou sous rinllucncc pernicieuse de causes internes dissolvantes, telles que la richesse, le bien-être poussé à son extrùme limite, le luxe et les passions malsaines que ce dernier engendre, ont succombé au moment où ils subissaient la crise d'incertitude et de transformation dont je viens de parler?
Ces leçons, léguées par l'histoire des nations, s'appliquent merveilleusement à l'état actuel de l'armée turque.
Cette dernière venait, en effet, d'être désorganisée et commençait à peine à subir la transformation sous l'intluenco de laquelle elle se trouve encore, quand elle eut à se défendre contre les troupes de l'empereur Nicolas, celles du vassal de son sultan, le premier vice-roi d'Egypte, Méhémet- Ali, elles flottes combinées de la France, de la Russie et de l'Angleterre.
On sait quel fut le résultat, désastreux pour la Turquie, de ces longues et sanglantes guerres.
Depuis lors, malgré la bravoure et la solidité de ses soldats, solidité qui, ne l'oublions pas, est toujours en rapport avec les qualités ou les
défauts de ses cadres et de ses chefs, la décadence de l'armée n'a pas cessé sa marche envahissante. Arrêtée un moment par la longue et glorieuse guerre de Crimée, combien n'at-elle pas reconquis le terrain perdu, lorsque, profitant des défaites inouïes de la France, la seule alliée de la Turquie qui ait toujours été désintéressée, la Russie, après avoir audacieusement souffleté l'Angleterre en déchirant le traité de Paris, se rua à nouveau sur ces pauvres Ottomans, encore sous le coup de la double tragédie qui venait de les frapper en la personne de leurs deux padischahs, Abdul- Azis et Mourad V !
Obligée de lutter contre plusieurs ennemis à la fois, déjà fatiguée et fortement ébranlée par ses campagnes du Monténégro, de la Serbie et de la Bulgarie, l'armée turque, mal commandée, encore plus mal nourrie, vêtue et alimentée, manquant souvent de munitions, n'ayant, en dehors des Sociétés de la Croix- Rouge et de quelques médecins étrangers, ni ambulances bien organisées, ni médecins capables, étonna l'Europe par sa résistance héroïque de Plewna et par sa campagne d'Asie,
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campagne si incideiUée, où les fautes les plus naïves elles plus admirables conceptions semblèrent s'entrelacer, au point de ne former qu'un tout presque inextricable.
C'est cette armée, ce sont les modifications incessantes qu'elle a subies jusqu'à ce jour que je vais étudier dans leur ensemble et leurs principaux détails.
Avant la guerre franco-prussienne de 1870- 7L guerre dont les désastres firent croire un instant à l'Europe que notre cher pays ne se relèverait pas de ses terribles ruines, avant de longuesetdoulourcuses années, l'armée turque suivait les errements de l'armée française et avait pour instructeurs des ofiiciers appartenant à notre nation.
Son uniforme, en dehors des couleurs, était, comme coupe, semblable au nôtre. Les sonneries étaient françaises. Bref, l'influence de l'instruction de notre pays se faisait vivement sentir dans la partie de l'armée dite armée régulière.
Avec nos défaites militaires et diplomatiques, tout cela changea bien vite.
Après nous avoir pris plus ou moins pour
19i LA TURQUIE OFFICIELLE.
modèles, on rejeta tout ce qui avait été fait jusqu'alors et, sans transition, brusquement, on se jeta dans les bras de l'enseignement qui, après avoir surpris l'Europe à Sadowa, la bouleversa sur les champs de bataille français.
Ce fut, de la part de la Turquie, un engouement sans précédent.
Oubliant tout ce que la France avait fait pour elle, ne songeant plus à nos victoires passées, croyant, elle aussi, à l'impossibilité de notre relèvement, elle précéda dans la voie de l'ingratitude la nation-sœur qui, nous devant sa constitution et son indépendance, n'a pas hésité à se mettre à la remorque de notre terrible adversaire allemand.
Une missionprussienne fut demandée àBerlin.
M. de Bismark, trop heureux d'accéder au désir si ardemment manifesté par la Turquie, s'empressa de mettre à sa disposition des officiers d'une valeur réelle.
Cette mission arriva à Constantinople avec le double mandat d'organiser l'armée turque sur les plans de l'armée allemande et d'assurer la prépondérance allemande, au détriment de l'influence française.
I/AHMf;K TUIUJUE. i'Jà
Les coiimien/ants et les juifs allcmaiuls siii- \ iront de près la mission iiiilitaire; et les habitants de Constanlinople virent, sans bruit et sans trompette, lentement, mais sûrement, l'Allema^Mie déloger le eommeree français de toutes les positions que lui avait aequises un loui,' passé de sympathie et d'honorabilité.
Tout fut à TAIlemaf^Mie. On ne jura plus que par elle.
Peu à pou, mais avec cet esprit de suite et cette ténacité qui caractérisent l'esprit de nos voisins de l'est, on vit l'armée turque délaisser son instruction française, pour adopter (îelle de ses nouveaux instructeurs.
A la marche dégagée, rapide et assez libre qui convenait si bien au tempérament du soldat turc, succéda la marche cadencée et lourde de l'armée allemande. Les sonneries furent insensiblement modifiées et la tactique changea du tout au tout. On en arriva même à modifier le costume, le mode de distinction des grades et le harnachement.
Aujourd'hui, les jeunes ofiiciers se font un devoir de copier l'uniforme prussien du mieux qu'ils le peuvent. Ils ne conservent guère de
l'ancien uniforme que la tunique à longue jupe et à plis dessinant bien la taille. Encore cette tunique, reste de l'uniforme de notre vieille armée d'Afrique, tend-elle à disparaître, pour faire place au veston ou dolman moderne.
Et ici rendons à César ce qui lui appartient .
Bien loin d'imiter les errements du gouvernement français dans le choix, souvent si peu judicieux, des officiers ou des diplomates qu'il envoie à l'étranger, le gouvernement allemand a, ainsi que je l'ai dit plus haut, composé la mission destinée à la Turquie d'officiers d'élite, placés sous les ordres du célèbre Von der Goltz, dont les écrits remarquables sont assez connus en France pour queje puisse me dispenser d'en parler. Si ces messieurs sont largement rétribués, s'ils reçoivent honneurs sur honneurs, cadeaux sur cadeaux; si, dès que l'un d'eux manifeste l'intention de se retirer, on le couvre immédiatement de nouveaux cadeaux, de décorations et de flatteries, il faut reconnaître qu'ils font bien tout ce qu'ils peuvent pour se rendre dignes de la mission dont on les a chargés.
Si, jusqu'ici, ils n'y ont pas mieux réussi, c'est
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que leur làclio, il faiil hicii If dire, |»i-<''S('iilt' plus d'une clillituUé ; elle n'est exempte ni d'aniertuinos ni <le iléeoptions. D'un cùlé, ils ont a lutter ecuitre l'esprit routinier et paresseux qui (listin^'ue l'ollicier et le soldat tures. De l'autre, ils ont à faire oublier les bons souvenirs de eordialité et de eaniaraderie laissés par les ollieiers franeais. En lin, en troisième lieu, et ce n'est pas là la partie la moins pénible de leur làclu', iU doivent subir l'antipathie presque générale que leur ont value, delà part des ollieiers turcs, leur morgue et leur rudesse militaire.
Chose étrange et bien digne de cette singulière diplomatie turque, le gouvernement, en remettant la réorganisation, le salut de son armée, entre les mains de ces nouveaux instructeurs, semble se garder de les écouter et, par cette inconséquence dont le caractère ottoman est coutumier, parait faire tout son possible pour se soustraire à rinfluence des professeurs qu'il paye si cher.
11 n'y a pas encore six mois, les principaux membres de cette mission, voyant qu'à leur tour ils en arrivaient à ne plus être régulière-
ment payés et, devant le refus de la banque ottomane de garantir leurs soldes comme par le passé, profitèrent de cet état de choses pour démissionner en corps. Le résultat de cette démission fut une augmentation de leurs appointements, une recrudescence de décorations et de cadeaux, le tout accompagné de promesses solennelles et de flatteries, telles que savent les prodiguer les Orientaux quand ils ont besoin de vous.
Il est probable, et je sais même de source certaine, que plusieurs des membres de la mission allemande auraient passé outre et se seraient sérieusement retirés, si des ordres formels, venus de Berlin, ne les eussent forcés à rester à leur poste.
S'il faut en croire la statistique du ministère de la guerre, l'armée turque se composerait actuellement de trois cent vingt mille hommes. Ce qui est certain, c'est que le trésor paye pour cet effectif; mais ce qui est non moins certain, c'est qu'il n'existe, sous les drapeaux, que de deux cent soixante-dix à deux cent quatre-vingt mille hommes.
Le soldat turc, assez mal nourri, plus mal
L'ARMKK TU HOU K. 109
vrlii, presque jamais payé, n'en coûte pas moins au Trésor autant tjiit' le soldat français. ('oinl)ien donc ne coûterait-il pas plus, si, connue ses camarades du corps d'armée lie Constantinople, il était l)ien vêtu, bien équipé, bien nourri et surtout, si tous étaient régulièrement payés!
Ne l'oublions pas, celle ariiue <\u\, depuis les réformes du sultan Mahmoud II, a subi tant de transformations et de crises ; qui, en dilVérentes fois, a étonné l'Europe par son incontestable bravoure et son irrésistible vigueur; dont les ancêtres ont conquis le sud-est de l'Europe et qui, à son tour, à plusieurs reprises, a été vaincue, n'a pourtant jamais subi de désastres semblables à celui de l'armée allemande en 1800 ou de la nôtre en 1870-1871.
L'armée turque se compose :
1" De guerriers de Mouas^^nf — armée active — dont le nombre, en vertu de la loi organique sur le recrutement, rendant le service obligatoire pour chaque musulman de l'empire ottoman, loi qui a été promulguée par Sa Majesté Abdul-Hamid, peut, au bout de quelques années, être porté à cinq cent mille hommes;
2° Des rédifs ou soldats de réserve, dont l'effectif peut, dans le même espace de temps, atteindre de quatre à cinq cent mille hommes ;
3° De l'armée territoriale — Mouslafiz — et des irréguliers, soit en tout, sur le papier, un million de soldats réguliers, suffisamment dressés et bien armés.
Mais comme, dans de semblables matières, il faut toujours compter avec les non-valeurs, mettons pour le moment, comme maximum, en appelant les rédifs et l'armée territoriale, sept cent mille hommes, c'est-à-dire une armée capable de tenir tête, avec avantage, si elle était bien commandée et surtout bien encadrée, bien nourrie et bien approvisionnée, aux plus vaillantes armées de l'Europe ^
Mais malheureusement chaque médaille a son revers, et cette armée, n'étant composée
\. Je dis que le chiffre de 700,000 hommes est un chiffre maximum, cai' il est bon de ne pas perdre de vue qu'il y a en Turquie cinq jirovinces dans lesquelles le gouvernement est encore impuissant, quand il s'agit du recrutement des troupes.
Ces cinq provinces sorit : le Kurdistan, l'Albanie, la Tripolitaine, l'Hedjaz et l'Yemen. Les trois dernières ont été dispensées de fournir des recrues; quant à la première, dont la population est de trois millions d'habitants, elle s'est toujours montrée réfractaire au service obligatoire. Les habitants ne
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t\uc (l«> luiisuliiians, — et c'est là du reste ce i|iii fait sa puissance et sa force — ne peut se renouveler facilement, dette difricullé, cause (rinfériorité pour elle quand la ^^uerre est de longue durée, serait singulièrement amoindrie, si le gouvernement turc, au lieu de ne puiser ses forces que dans l'islaniisme, s'adressait à ses sujets chrétiens, sinon pour en faire des eomballants — comballants qui ne seraient pas des plus brillants, je le constate — du moins pour en former ces auxiliaires si utiles que l'on nomme infirmiers, soldats d'administration, du train, des équipages, etc.
Pourquoi, également, ne pas soumettre à la loi qui régit le recrutement dans tout l'empire les sujets ottomans et musulmans de la population de Constantinople?
Qu'est-ce que ce privilège inique, lorsqu'il
veillent pas se soumettre au service militaire et résistent, souvent par la force, au recrutement, ce qui amène des sanglante rencontres entre eui et les troupes régulières. Ce sont pourtant les Kurdes qui fournissent le plus grand nombre de baclii-bouzoucks en temps de guerre.
Quant au\ Albanais, ils refusent également de se soumettre au service militaire, parce qu'ils doivent fournir un certain contingent de volontaires qui, la paix faite, retournent dans leur pays.
s'agit d'une dette de sang et de la défense de la patrie?
Je sais bien qu'en temps de guerre, la population de la capitale fournit un grand nombre de volontaires pour la défense du pays ; mais ces volontaires, dont le nombre équivaut peutêtre à celui que l'on obtiendrait par le recrutement obligatoire, ne peuvent constituer des soldats de l'armée régulière. Ils sont et restent des volontaires, des irréguliers, en un mot des Bachi-Bouzoucks.
L'Européen qui visite Gonstantinople et assiste, le vendredi, à la célèbre cérémonie du Sùlamlik, est réellement frappé par la grande allure des troupes ottomanes. Rien n'est plus imposant que la vue de cette armée, composée d'hommes choisis, bien vêtus, à l'aspect sombre et froidement décidé, sans ce caractère fanfaron et batailleur qui distingue certaines armées des races latines.
Quand on observe ces hommes, dont le regard brille sous le feu d'une froide résolution, on comprend vite ce que peuvent de tels régiments, lorsqu'ils sont bien commandés et bien encadrés .
L'ARMf.K TUROrK. 203
Chaque soldat peut «lovciiir un licros clans tonte la force du terme !
Mais à coté de ces superbes régiments qui composent les corps de l'armée de la capitale, il faut mettre en regard ceux qui sont dans l'intérieur de la Turquie d'Europe et d'Asie. Ici le contraste est frappant; il est même douloureux!
Les premiers, qui ne sont pas mieux payés ((ue les derniers, sont du moins généralement bien nourris, bien logés, bien vôtus, bien équipés, et si la chaussure de quelques hommes non munis de bottes dites à l'allemande laisse à désirer pour la propreté et la fantaisie un peu bohème qu'elle présente, il faut reconnaître que l'ensemble est excellent.
Les seconds, eux, — surtout quand ils sont un peu éloignés des grandes villes du littoral, — présentent un délabrement et un caractère de soutïVance qui impressionnent péniblement. Chaussures diverses, aux formes fantastiques, depuis la botte réglementaire jusqu'à l'espadrille des montagnards; chaussures éculées, décousues, en fragments étranges, pittoresques peut-être, mais certainement lugubres; uni-
forme et culotte de couleurs plus que douteuses, tachés, déchirés, les pièces rattachées par des bouts de ficelle ; veston trop étroit ou trop large, avec ou sans boutons ; culotte de même; chemises propres, mais en lambeaux et, trop souvent, absence de linge; bref, tenue de troupes revenant, déguenillées, d'une longue et pénible campagne, pendant laquelle l'intendance n'a pu faire son service de ravitaillement et d'équipement.
Ici l'allure n'est plus la même. Si elle est encore décidée, elle l'est, non parle fanatisme, mot dont on abuse trop quand il est question des musulmans, mais par le sentiment du devoir envers le padischah, le grand chef de la religion et de tout ce qui est! Elle l'est encore par cet esprit de résignation fatale qui est comme le sceau, le cachet de résistance des enfants de l'Islamisme.
Les physionomies peuvent être fatiguées, maladives, épuisées par les privations ;
La discipline peut se ressentir gravement de ces besoins journaliers qui poussent les hommes à piller et à perdre le sentiment du juste, de l'équité, du tien et du mien.
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La st'iMirilé, sou?; la sauvej,'arclo de ces pauvres diables, peut laisser beaucoup à désirer, ainsi que cela se voit tous les jours.
Les olliciers même, olTiciers qui, à tous les points de vue, ne sont pas niieuv Io^mjs que ne le sont leurs hommes, peuvent pactiser avec certains chefs de bandes, se livrer aux douceurs de la contrebande et aux charmes de vivre aux dépens des uns et des autres, en contractant le plus de dettes possibles, qu'im- |M)rle tout cela!
Vienne la guerre, vienne l'instant de courir sus aux infidèles, aux ennemis de Dieu et du Prophète, et tous ces déguenillés se transformeront en héros, courant follement, non à la mort, mais au martyre' ! Admirables, sublimes de sauvage énergie et de cette foi ardente, dont le Christ disait qu'un grain de sable soulèverait des montagnes!