‹ La Turquie officielleChapitre 3 sur 67 · IV DÉDICACE · texte numérisé non relu

IV DÉDICACE

représentait, devant votre serviteur, l'Empereur des Ottomans.

Elle a prouvé, une fois de plus, qu'un juif reste toujours juif, alors même qu'il cherche à 3e décrasser avec les ablutions musulmanes ou avec Teau du baptême chrétien!

Sire,

Votre Majesté, trompée par des rapports mensongers, a causé ma ruine et celle d'un établissement scientifique et humanitaire que la Turquie devait, à plus d'un titre, être heureuse de posséder.

Mais, en me faisant l'honneur de me demander un rapport, avec pièces jusli/icalives, sur les infamies dont j'ai été victime, et en prescrivant, à deux reprises différenles, après lecture dudit rapport et des pièces qui y étaient annexées, qu'il soil fait droit à mes légitimes réclamalioHS, vous m'avez. Sire, rendu moralement justice !

Si vos ordres n'ont pas été exécutés, si vos deux iradés n'ont pas été accomplis, je sais que ce n'est pas Votre Majesté que je dois en rendre responsable.

Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, hélas ! Elle a été indignement desservie par ceux dont le premier devoir est d'être jaloux de la dignité de leur Padischah et de l'exécution de ses volontés !

C'est à cette Camarilla, dévouée aux intérêts de Y Angleterre et de la triple alliance, que je dois d'avoir été berné pendant trois mois, après une lutte de plus d'une année contre elle.

UKDICACK. \

Chacun, ici-bas, sur cette terre où n-i^neiit ou maîtresses absolues et l'intrigue et l'injustice, témoigne >es sentiments de gratitude suivant la situation qu'il occupe et les naoyens qu'il possède.

Devenu pauvre, n'ayant pour tout l)ien que ma plume, j'ai pensé que, pour remercier Sa Majesté de l'acte de haute et impériale justice dont Elle m'a honoré, je ne pouvais mieux faire que de Lui dédier ce livre.

Je sais que l'on se flatte qu'il ne vous parviendra pa?, et que les vërilds qu'il contient resteront inconnues de Votre Majesté.

Je crois le contraire!

Et j'ose espérer que, plus heureux que votre illustre aïeul, Sélim HI. vous saurez la « vérité tout entière ».

C'est dans cette pensée que j'ai l'honneur de me dire,

Sire, De Votre Majesté, le tout dévoué serviteur,

Paul de Régla.

(D' P. -A. Desjardin.)

AVANT-PROPOS

En écrivant ce livre, je me suis inspiré des pare^les impériales qui en sont l'épigraphe. Le sultan Sélim III voulait « savoir toute la vérité »; son successeur n'aura ((ii'à lire ces pages pour la connaître.

Avant d'étudier en détails les éléments qui constituent le gouvernement et la nation turque ou, plutôt, la population si hétérogène de la Turquie d'Europe et d'Asie, nous allons voir quelle estl'organisationetquels sont les rouages de ce grand corps de « l'homme malade » qui, s'il fallait s'en rapporter aux paroles de l'empereur Nicolas et de beaucoup d'autres hauts personnages, devrait être décédé à l'heure qu'il est.

vni AVAM-PROPOS.

Ce gouvernement, auquel sa réputation de bonne volonté a attiré, pendant de longues années, les sympathies de plusieurs États européens, commence à se montrer tel qu'il est; n'ayant, en fait de bonne volonté, que celle que l'illustre Dante attribuait à son Enfer.

Il suffit, en effet, d'être un peu observateur, d'aimer à se rendre compte du dessous des choses pour arriver rapidement à la conviction que, si les Turcs sont prodigues en décrets, en manifestations extérieures, ils n'en sont pas moins des adversaires de tout ce que comporte le progrès moderne.

Descendant d'une race essentiellement conquérante; possédant les qualités et les défauts des peuples organisés pour j.a conquête, mais non pour l'assimilation ; soumis à un fatalisme religieux mal entendu, trop développé par un cierge ignorant et paresseux, les Turcs actuels nesont plusque les fils dégénérés de ceux qui firent, plus d'une fois, trembler la vieille Europe.

N'ayant nul souci de l'honnêteté telle que

AVANT PROPOS. Il

nous la concevoir ; ne pouvant se pénétrer (les obligations que comporte toute promesse, le Turc oflloiel, le Turc du gouvernement, • lont les vieux sentiments de bravoure et de loyauté ont été gâtés par un long contact avec l'élément chrétien — élément arméno-grec — qui Tentoure, qui pénètre dans ses conseils et en est arrivé à diriger occultement les affaires de la Turquie, ne sait plus exprimer nettement et résolument ses volontés.

11 est devenu, ainsi, digne de la réputation de fin diplomate que l'Europe lui a faite. Mais est-ce bien de la diplomatie intelligente que de répondre toujours oui — péckéi — à tout ce que l'on dit, à tout ce que l'on demande?

Hélas :

Cette diplomatie paraissant plus adroite que celle du Normand qui, lui, ne dit ni oui ni non; cette diplomatie, qui peut se résumer par une phrase : l'art de berner les autres et de ne jamais dire ce que l'on pense et ce que l'on veut ! diplomatie toute au jour le jour, toute au présent, ne sachant et ne voulant rien pré-

X AVANT-PROPOS

voir; heureuse quand elle a gagné un jour, une semaine, un mois, une année de répit ; cette diplomatie, sans envergure, sans talent réel, basée sur une terrible force d'inertie dont la puissance peut bien, pour un moment, paralyser le zèle et le bon vouloir des autres, mais qui est incapable de faire quoi que ce soit de grand et de durable, a amené la Turquie à perdre progressivement la Dobrutscha, le Monténégro, la Serbie, la Roumanie, la Bosnie, l'Herzégovine, la Bulgarie et, tout dernièrement, la Roumélie *.

Certes, le traité de Berlin a été dur pour la Turquie. Bien des puissances se disant dévouées à l'indépendance de l'Empire ottoman se sont conduites avec une duplicité caractéristique! Mais qui a lassé les vrais amis de ce pays ; qui a .détruit le prestige d'honorabilité dont il a joui pendant si longtemps ; qui a découragé les partisans les plus absolus, les plus puis-

1. Bientôt la Crète s'ajoutera àcette longue liste, si le gouvernement ne sait ou n'ose prendre des mesures énergiques et justes à l'égard de ses sujets chrétiens révoltés.

A\ \NT l'HOl'OS. kl

sanls du relèvenuMil cl «le l'aulonomie de la rur(|ui(.\ nV'sl-oo pas ellc-mùme?

^"est-ce pas son goiiviM-neinont ? N'est-ce pas son art tle toujours promettre des concessions pour n'en faire jamais, ou pour en faire le moins possible, avec une mauvaise volonté caractéristique, quand elle ne peut plus se dérol»er à la pression brutale de ses adversaires?

Ne sont-ce pas les tristes créatures qui, protégées du llarem et du Palais, siègent dans les conseils privés des sultans?

Si la Turquie a perdu ses grandes et belles l>rovinces européennes ; si on peut réellement dire d'elle aujourd'hui, qu'elle n'est que ra;;2;7('r en Europe^ n'est-ce pas à ses fautes nombreuses qu'elle doit cette terrible situation?

N'est-ce pas à son manque d'homogénéité, à son insuffisance, à son incapacité administrative, à son ignorance des choses et des besoins de ses peuples, à son manque de décision virile, aux intrigues intestines du Palais qui absorbent presque tout le temps de ses hommes d'État et de ses gouvernants ?

AVANT-PROPOS

El pourtant, jamais peuple ne se trouva dans de telles conditions de conservation. Jamais nation n'eut, autant que celle-là, la possibilité de bénéficier des rivalités de ses voisins.

Aujourd'hui encore, malgré tant de fautes commises, malgré tant de promesses jamais réalisées, malgré ce ver rongeur de la décadence qui s'est glissé dans toutes ses institutions et dans tous ses rouages administratifs, l'existence de la Turquie, mais de la Turquie régénérée, forte et puissante, ne s'imposet-elle pas comme une nécessité topographique et politique?

Les intérêts mêmes de son ancienne ennemie, la Russie, dont la destinée se porte de plus en plus vers l'extrême Orient, ne commandent-ils pas à cette dernière d'avoir sur son flanc droit, dans l'ouest de ses possessions

AVANT-PROPOS

asiali(jue?i, une alliée, une puissance sulllsaninuMil lorle pour faire respecter les détroits, et riMulro aiii^i une allaque tic flanc impossible?

Si, peiulant <.le longues années, Constantinople a été le but poursuivi par la ténacité des Russes, il n'en est plus ainsi aujourd'hui, grâce à la guerre de Crimée, dont les conséquences conduisirent la Russie à diriger ses ambitions au fond des rives de la mer Caspienne, toujours plus avant, vers cette autre contrée ensoleillée, dont la possession constitue pour l'Angleterre le plus riche et le plus beau tleuron de sa couronne.

Par la force des choses et des événements, la Russie est devenue l'alliée sur laquelle doit s'appuyer la Turquie, alors que l'Autriche, dont l'épée envahissante est tenue par le gou-

XIV AVAXT-PROPOS.

vernement de Berlin, est devenue, également par la force des choses et des événements, sa seule ennemie redoutable !

Voilà peut-être ce que le chef actuel des Ottomans, le sultan Abdul-Hamid, entrevoit vaguement. Mais cette vision sera-t-elle assez puissante pour lui faire comprendre qu'au moment suprême, au moment de la sanglante lutte qui se prépare S il devra se jeter, lui et son peuple, dans les bras de sa vieille et seule amie réellement désintéressée, la France, et de sa nouvelle alliée — alliée par la force des circonstances et la marche des faits qui, depuis le traité de Paris, ont si profondément modifié l'état de l'Orient, — la Russie.

C'est ce que nous dira un prochain avenir !

En tout cas, que le gouvernement turc soit bien persuadé qu'il traverse en ce moment une crise redoutable, dont dépend son sort et celui de son peuple.

1. C'est encore la question d'Orient qui mettra le feu au\ poudres avec lesquelles l'Europe semble jouer depuis plusieurs années.

A\ ANT-l'llUl'OS.

C'est cette situation du la Turquie, ce sont les causes qui l'ont amenée; ce sont ses vices et ses qualités, c'est la grande vitalité, vitalité honnête et des plus transformables de son peuple, qui m'ont décidé à écrire ce livre, à révéler l'Orient turc, non tel que les poètes l'ont chanté, mais tel qu'il existe en réalité, à l'heure actuelle.

Les démêlés que j'ai eus avec ce gouvernement n'ont exercé qu'une influence, bien secondaire, sur la pensée maîtresse qui m'a guidé dans cette publication.

Est-ce à dire que, victime des agissements du gouvernement turc, ou plutôt des intrigues du Palais, je n"ai pas voulu crier à mes compatriotes, désireux d'aller porter leur intelligence et leurs capitaux dans ce pays du soleil, le Garde îi vous!!.' des sentinelles avancées?

XVI AVAiST-PROPOS.

Certes!

Mais, comme il est difficile, surtout quand on est né sur les bords algériens de cette belle et si poétique Méditerranée, de ne pas aimer cet Orient magique, ce superbe pays qui fut le berceau des civilisations modernes, j'ai voulu faire d'une pierre deux coups :

Empêcher mes compatriotes d'être, à leur tour, victimes d'un gouvernement aux abois, sans parole et sans pudeur; et montrer, aux quelques hommes de cœur et d'intelligence qui président aux destinées de ce pays, sous la haute direction d'un des sultans les plus intelligents de sa race, les moyens qu'il faut employer pour le guérir des ulcères et des plaies putrides qui le rongent.

Et maintenant, ai-je besoin de dire que ce livre n'est pas une œuvre d'imagination et de

AVANT PROPOS. wii

l»assion? Que c'est une ctiule iinparliale, une tlisseclion l'aile sur le vif, dans le jiK-iii ilu mouvement vital!

C'est à mes lecteurs de prononcer.

Si l'on trouve que mes tableaux sont en général bien sombres, malgré les rayons lumineux quej'ai cherché à y introduire, que l'on ne l'attribue pas à un parti pris, mais bien à la nature même du sujet, et que l'on soit assuré que l'auteur en a éliminé bien des ombres... et bien des malpropretés morales.

Certes, plus d'une œuvre remarquable a été faite sur Constantinople et la Turquie; des écrits nombreux, tracés de main de maître, fournissent au voyageur et au curieux des pages d'un vif intérêt.

Malheureusement, il faut bien le reconnaître, tout ce qui a été dit et publié sur cet étrange pays se ressent de la rapidité d'une étude superficielle, faite en courant, le plus souvent sur la foi de racontars, où la folle du logis occupe la première place.

Si, eu effet, j'en excepte quatre ou cinq vo-

xvici AVANT-PROPOS.

lûmes, dont les auteurs ont séjourné assez longtemps en Orient pour être en mesure d'écrire des choses vraies, des choses vues, des choses vécues, tout le reste n'est que le fruit d'imaginations plus ou moins poétiques, voyant les êtres, les faits et les choses, suivant le milieu ou elles ont puisé les éléments de leurs conceptions.

Encore un mot.

Des amis, un peu trop prudents, prudents en raison même du bien qu'ils me veulent, m'ont vivement conseillé d'emprunter un autre nom, un pseudonyme turc ou arabe, pour signer ces pages. J'ai refusé d'accéder à leur avis. Qu'ils me permettent de leur en dire ici le motif.

Il est en Espagne un proverbe, arabe d'origine, qui s'énonce ainsi :

Tira la piedra y esconde la mano.

C'est-à-dire :

Jette la pierre et cache la main.

Cette maxime, merveilleusement mise en

A\ AN r l'HOPOS. XIX

pralique par les Levanliiis, n'est pas la iuienne. Celle que j'ai empruntée pour guide constant tic mes actions, maxime qui est gravée à l'entrée de mon établissement méilical du Cadi-Keuy — Constantinople — est celle-ci :

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