CHAPITRE PREMIER
Constantinople à vol d'oiseau.
LE MONT TCIIAMLIDJA
A l'est-sud-cst de Sculari, la ville turque par excellence, située eu face de la Corne d'Or, et à moins de 5 kilomètres de la rive asiatique du Bosphore, en droite ligne de la Tour de Létmdre^, appelée par les Turcs Tour de la
1. Voici, d'après .M™<= Melek-Hanoum ou Kibrizli-Mahomet pacha, l'auteur de Trente ans dans les harems, une des légendes ([ui ont fait donner à cette tour, bâtie sur un banc assez considérable, le nom de Kiz-Kalasi ou Tour de la jeune fille.
« Un sultan avait rêvé que sa fille périrait de la morsure d'un serpent. Les Muned-jims — diseurs de bonne aventure — consultés sur le moyen de préserver la princesse du malheur qui la menaçait, ne trouvèrent rien de mieux que d'engager le sultan à faire élever en pleine mer la tour en question. La jeune
jeune fille — Kiz Kaîasi — s'élève une montagne d'environ Zi50 mètres d'altitude.
C'est le montTchamlidja ouBoulgourlou.
Sa base bosplioréenne fait face aux palais impériaux qui, de Béchiktaclie, s'échelonnent, sur la rive d'Europe, jusqu'à Ortakeuy.
Sentinelle avancée de l'Asie, elle domine tout Constantinople et ses environs.
A ses pieds s'étalent Scutari et son immense cimetière aux superbes cyprès; sous ses falaises, brûlées par les feux du soleil couchant, passent, en serpentant, les eaux limpides du Bosphore.
sultane fut enfermée dans celte tour avec plusieurs filles de son âge destinées à lui tenir compagnie. Un jour que, entourée de ses suivantes, elle était assise au dernier étage de la tour et s'amusait à regarder les barques qui passaient, elle en vit une dans laquelle se trouvaient des fruits magnifiques et particulièrement des raisins qui lui firent envie. Malgré la défense du sultan, qui avait interdit qu'on laissât rien arriver directement à sa fille, elle acheta un panier de ces raisins. On laissa couler jusqu'à la barque une corde avec laquelle on put hisser le panier; mais, à peine la princesse avait-elle tendu la main pour le saisir, qu'un serpent s'en dégagea et la mordit au bras. Tous les soins qui lui furent prodigués furent vains et elle expira au bout de quelques instants : ce qui prouve qu'il n'est pas facile d'échapper au destin qui nous est réservé. »
Il existe une seconde légende. Le lecteur la ti'ouvera dans le chapitre Anecdotes et Légendes.
CONSTA.NTINOPLi: A VOf, DOISEAL'. 3
A ruiK'sl, louJDurs sur la live asiatique, vuiii llaldar-Paelia, Catli-Kcniy, Moiia et Plmnaraki... IMus loin, la mer de .Miinnara, les fameuses îles des l*riuces — leiulez-vous d'été d'uue partie de ee que l'on est convenu d'appeler le Ili(ih I.ifc pérote — et, sur le dernier plan, se confondant souvent avec l'opale azurée du eiel. la cime neigeuse du mont Olympe Myssion abritant, dans les premiers plis de ses contreforts, la jolie et célèbre ville de Brousse, Brousse, la ville thermale des Ottomans, le berceau de leur empire européen
le tombeau, peut-être, de leur dynastie conquérante .
Au nord-est, le Bosphore continue sa marche tortueuse vers la mer Noire, après avoir, tour à tour, caressé et tourmenté les nombreux villages européens et asiatiques, dont les pieds baignent dans ses flots aux courants redoutables ^
1. Ce courant est toujours rapide; mais, quand le vent souffle avec violence delà mer Noire (nord-nord-est}, il atteint jusqu'à 6 et 10 milles de vitesse. C'est alors que se produisent et les abordages et les naufrages. C'est par un semblable courant que le Douais des Messageries maritimes de France, en partance pour Marseille, son port d'attache, emporté par la violence du
Au nord... Mais n'anticipons pas. Notre des cription, plus topographique que littéraire trouvera sa place quand, des hauteurs du mon Tchamlidja, où nous conduirons nos lecteurs nous laisserons notre vue s'étendre en tout liberté sur l'admirable panorama qui constitu un des plus beaux sites qull soit donné au: regards humains d'embrasser!
Plusieurs voies conduisent de Constantinopl au mont Tchamlidja : on peut, en effet, s' rendre, soit par un des bateaux à vapeur d la ligne du pont des iSalions à Scutari, soit pa un des petits paquebots qui desservent la lign du chemin de fer de Ilaïdar-Pacha à Ismidt soit, encore, par les bateaux de Cadi-Keuy.
courant, n'obéissant plus à la barre, fut se heurter contre u cargue-boat anglais, mouillé sur la route que suivent les paqu( Lots qui sortent de la Corne d'Or. Les nombreux passagers d Donaïs durent leur salut à l'énergie de son commandant et à 1 rapidité de ses résolutions. Cinq minutes d'hésitation et le pi quebot, sombrant en plein Bosphore, par une profondeu de 27 à 30 brasses, entraînait ses passagers affolés dans le gouffr liquide et tourbillonnant! Poussé par sa force initiale, car l'ea avait envahi sa machine, le Douais vint s'échouer sur le ban de la Tour de Léandre, l'avant déjà couvert de quelques cet timètres d'eau. Ce fut le salut, le salut et pour les passagers < pour le brave navire, renfloué, deux mois plus tard, sous l'habil direction d'un compatriote, M. Nicolas, ingénieur-mécanicier ancien employé de la compagnie à Constaatinople.
CONSTAMI.NOl'LK A \0L DOiSEAl. j
Du débarcadùre de Sculari une route assez large et relativement bonne pour une route tun|ue, c'est-à-dire détestable si elle se trouvait dans un autre État européen, conduit, par plusieurs circuits, après avoir traversé tout Scutari du nord au sud-ouest et à l'aide d'une pente souvent très raide, au pied même du couronnement du mont.
Çà et là cette route est bordée par de confortables et misérables y(dis^, dont la vue donne aux voyageurs une juste idée des nombreux contrastes qui sont comme le cachet oriental des villes turques... Ici, se trouvent les conaks, les vastes jardins et les terrains des héritiers Ben-Iluiad, de son vivant premier ministre de l'ex-bey de Tunis; en face, à notre droite, le jardin municipal avec ses deux cafés, jardin fermé depuis peu de temps aux dames turques à la suite de certains abus... acceptés par Vénus, condamnés par la morale publique ; là, voici le conak du maréchal Fouad pacha, le Murât de l'armée ottomane'; plus
1 . On désigne sous ce nom les maisons de campagne ayant un peu les allures des belles villas qui eiistent dans la rivière de Gênes.