Une course à Constantinople, p
L'AIIMÉE TURQUE. '201
.N\'si-('o pas tout simplement héroïque?
Mais poursuivons.
La réorj^anisatiuii de cette armée, si riche en contrastes, a conniiencé par hi création <hi corps d'olliciers issus île hi nouvelle école militaire. — rnt'kleb-fuirbù'. — Cette école, dirigée par Zéki pacha, peut contenir quatre cents élèves. Elle correspond aux classes supérieures du corps des cadets et des écoles de guerre allemandes. C'est aussi un peu notre école polytechnique. Les jeunes gens y font un stage de trois années. C'est dire qu'elle est divisée eu trois grandes classes.
Dans les deux premières, les futurs officiers y étudient les sciences et les lettres relatives à l'art de la guerre. La troisième est entièrement technique, toute consacrée à la science militaire.
Les examens subis avec succès, les uns passent dans l'armée active avec le grade de sous-lieutenant, et les plus méritants à l'école d'élat-major, dont la composition correspondu l'Académie de guerre de Berlin. Ces élèves restent également trois ans dans cette deuxième école.
L'étude des langues modernes, déjà enseignées dans l'école militaire, celle de la topographie et des exercices pratiques sur le terrain, complètent ces cours supérieurs.
Ces deux écoles ont déjà rendu de réels services à l'armée. Mais le nombre des élèves y est trop restreint; il en est de même, du reste, pour les professeurs et les instructeurs.
Pour subvenir aux besoins de l'armée, il faudrait que ces deux écoles puissent fournir une moyenne annuelle de trois cents officiers. Or c'est à peine si, même dans les meilleures années, elles en fournissent cent vingt. Cette insufllsance met le ministre de la guerre dans la nécessité d'incorporer un grand nombre d'officiers qui, n'ayant pas passé par l'école militaire, sont d'une ignorance dont on a peine à se faire une juste idée.
11 a été souvent question de créer une deuxième école en Syrie, ou dans une autre province d'Asie pour les Asiatiques et particulièremeut les Arabes, assez éprouvés par le climat de Constantinople. Mais ce projet, dont la réalisation rendrait de si grands services
à la riir<iiiie, l'st oncort' loin ilrlio mis à exécution... il tlort coinuu' laiil (raiitres!
Les élèves, soit île cette école de guerre, soit (le l'école de médecine, pressentent un cnscmhlc de discipline, de tenue et de travail que l\»n ne saurait trop signaler. Ils sont studieux, soumis, et, grâce à la larilité naturelle qu'ils ont pour l'étude des langues étrangères, ils arrivent à réaliser des progrès bien supérieurs à ceux que les élèves européens, français ou allemands, réaliseraient dans le même espace de temps. Si j'ajoute que tous les rapports doivent être faits en langue française, et qu'il est beaucoup de ces rapports et de ces études que ne désavoueraient pas nos meilleurs polytechniciens, je crois que j'aurai donné à mes lecteurs une idée suffisante des qualités remarquables des élèves turcs, et de la direction sérieuse et intelligente qui préside à leur instruction.
J'ai entendu de ces jeunes officiers s'exprimer très couramment et sans vice de prononciation, en français, en russe, en allemand et en anglais.
Malheureusement, si les professeurs fran-
çais sont nombreux au grand collège de Galata- Sérail, ils sont ici réduits à un seul : je veux parler de notre excellent et savant compatriote Lecoq pacha, professeur de topographie et de génie militaire.
Avec l'instruction théorique, instruction qui " comporte non seulement, ainsi que je l'ai déjà dit, l'étude des langues vivantes et de toutes les sciences qui ont trait à l'art militaire, mais encore, suivant les aptitudes particulières des élèves, celle des beaux-arts — peinture, gravure, etc., — marche le service pratique, tel que l'équitation, le service de reconnaissance, l'escrime, la tactique, etc.
Si l'armée est encore bien insuffisamment ahmentée dans ses cadres d'officiers par l'école miUtaire, il faut avouer que c'est surtout dans la cavalerie que cette insuffisance se fait le plus sentir. Sur les cent vingt élèves qui sortent annuellement de l'école, il en est à peine une douzaine destinés à la cavalerie, tous les autres appartiennent à l'infanterie et à l'artillerie. Or, si l'on envisage les services que la cavalerie, cet œil de l'armée, est appelée à rendre dans la tactique nouvelle, on
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lonviiiKha (jni- cv ihilïre est plus que insullisaiit.
Tous les olllciers turcs sont d'excellents cavaliers, et il est l)ieii dillicile de distinguer, sinon par l'unitorme, les élèves destinés à linfanterie ou à la cavalerie.
Depuis quelque temps, von der Goltz pacha a inauguré des petits voyages d'état-major qu'il dirige souvent lui-même, avec autant d'activité que de compétence. Souhaitons, dans l'intérêt de l'ai-mée turque, que ces voyages faits autour de la capitale deviennent plus importants et plus nombreux.
La cavalerie turque a l'avantage de pouvoir se recruter parmi des populations où les hommes naissent cavaliers; de là une supériorité équestre sur les cavaleries européennes.
Cette constatation m'amène à critiquer la longueur moderne des étriers. Que cette pratique soit utile en Europe, comme faciHté du dressage des chevaux, je le comprends, et c'est probablement cette raison qui l'a fait adopter à la haute école du cavalier français et allemand; mais les chevaux d'Orient n'ont pas besoin de dressage comme nous l'enten-
dons : d'un caractère doux et docile, ils se prêtent merveilleusement à tout ce que le cavalier exige d'eux. Si l'on ajoute à cette sérieuse considération que tous les Orientaux, ainsi que les Arabes, ont l'habitude des étriers très courts, on comprendra qu'il leur est, une fois incorporés, difficile de bien se tenir en selle et pourquoi les escadrons présentent toujours une certaine turbulence dans leur allure.
La Turquie, qui pourrait posséder une si belle et si nombreuse cavalerie, n'a que 35 régiments à 5 escadrons chacun. Par une bizarrerie assez singulière, ces régiments possèdent peu de Kurdes et d'Arabes, ces premiers écuyers du monde.
L'uniforme du cavalier turc, jadis composé du dolman bleu clair à brandebourgs de nos anciens chasseurs à cheval, a été remplacé par une simple tunique bleu foncé à un rang de boutons. Le pantalon est gris avec bandes rouges. Les bottes sont à la prussienne. La coiffure diffère totalement de celle de la ligne : elle se compose d'un kalpak noir, léger, analogue à celui que portaient nos chasseurs. Cette coiffure est également celle de l'artille-
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rit'; mais, pour relie ileniière arme, oii l'a (li-^liii^uée par deux galons plais en or mis en croix sur \e sommet.
l.e serviee dans la cavalerie est réj^lementairement de quatre ans.
Dans sa germanisation, la cavalerie turque a perilu, surtout comme harnachement, beaucoup tle ses qualités j>rimilives. Outre cette question de la longueur des élricrs — question plus importante qu'elle n'en a l'air au premier abord — on lui a fait quitter la selle sur laquelle ses ancêtres ont gagné tant de batailles, dont tous les cavaliers turcs ont l'habitude, pour lui faire adopter la selle de la cavalerie légère dite hongroise, mais que les Allemands revendiquent comme leur propriété. Cette selle, considérée en Europe comme très avantageuse pour garantir le dos du cheval, a le défaut, très préjudiciable pour les Orientaux, de porter les étriers trop en arrière, ce qui donne au cavalier un siège insuflisanl. 11 faut, d'un autre côté, que cette selle soil construite avec beaucoup de soin et que l'armée en possède plusieurs numéros de grandeurs et de constructions différentes. Questions de détail et de soin
qui me paraissent bien compliquées pour l'esprit si routinier du Turc. Aussi qu'arrive- t-il depuis l'adoption de la selle hongroise? C'est que les escadrons fournissent beaucoup plus de chevaux blessés qu'à l'époque oîi on se servait de la selle turque, et remarquez que c'est précisément le moment où on s'occupe, en Allemagne, d'essais ayant pour but de remplacer la selle hongroise par une selle dont le modèle se rapproche singulièrement de l'ancienne selle turque, que les nouveaux instructeurs de l'armée ottomane ont choisi pour faire prévaloir cette transformation fâcheuse.
L'armement de la cavalerie turque se compose d'un sabre à lame peu courbée, modèle prussien, et d'une carabine de petit calibre que le cavalier porte sur le dos.
Les Ottomans n'ont ni dragons, ni cuirassiers, ni armes particulières. Toute leur cavalerie, en en exceptant le nouveau régiment Hertogroule, est uniforme'.
Quant à l'artillerie, elle est divisée comme
1. Depuis quelques mois on a donné la lance à ce régiment. C'est un de ses escadrons qui a formé l'escorte de l'empereur Guillaume II lors de son séjour récent à Gonstantinoplc.
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la nôtre en grosse el petite artillerie, ou artillerie de forteresse, de siège et de campagne. Klle possède également des batteries de montagne, calquées sur celles que nous avons en Algérie et dans les Alpes, c'est-à-dire que le canon, l'affût et les munitions sont portés par quatre mulets. Deux minutes au maximum sullisent pour le déchargement et la mise eu position de la batterie. Le matériel, canon, alïùt et accessoires, provient des usines Krupp et est conforme aux modèles prussiens.
On construit aussi des canons dans le grand arsenal de Top-IIané ; mais cet établissement, quoique bien dirigé et suffisamment outillé, ne peut fournir qu'un très petit nombre depièces.
Les officiers, qui passent tous par l'école militaire et celle de l'artillerie, sont les plus instruits de l'armée ottomane.
Les Allemands n'ont pas encore touché au costume de l'artillerie. C'est encore l'ancien dolman bleu foncé à brandebourgs noirs.
L'infanterie, également uniforme dans son costume, a pour coiffure le légendaire fez rouge, dont la hauteur, la nuance et la coupe diffèrent un peu, suivant les caprices de la
mode. Le fez militaire, un peu plus élevé que le civil, s'en distingue surtout par le gland qui, au lieu d'être libre, est retenu à sa base.
Seuls, les deux régiments de zouaves font exception à cette règle générale.
Ces zouaves diffèrent des nôtres par la culotte. Chez les Turcs, cette dernière est bien moins large et se termine en formant une guêtre qui descend jusqu'au bas du mollet.
Le premier régiment des zouaves, composé d'Albanais, porte le fez sans le turban.
Le second, composé d'Arabes, porte le fez entouré d'un turban blanc, absolument comme celui de nos turcos.
L'armement et l'équipement ne laissent rien à désirer. On s'occupe même, en ce moment, de remplacer le fusil Snyder par un nouveau fusil à répétition de petit calibre, le fusil Mauser.
Naturellement les Turcs n'ont pas de cantinières. Ces dernières sont remplacées par des iSoudjus, ou porteurs et distributeurs d'eau, au nombre de 2 par compagnie.
En somme, cette armée, considérée dans son ensemble, ne manque ni de solidité ni d'ofga-
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iii>«;ilion. Le soldai ne K* (Cilo m rien au |tliis Naillaiit d»;s soldats européens, et il a sur lui la sujK'riorité que lui donuent sa sobriété, sa résistauce à la l'aligue, sa robusto coustitution cl sou amour réel des aruies.
Nul ne lui est égal dans la défensive et je ne connais (jue nos turcos qui lui soient supérieurs tlans rolVensive.
Si les oflleiers, dont on ne peul nier l'extrème bravoure, avaient pour eu\ liustruction, la discipline et toutes les connaissances exigées par la guerre moderne ; si les sousolliciers possédaient un peu l'esprit d'initiative qu'on rencontre chez les nôtres; s'ils avaient l'instruction exigée par leur grade, ou se demande ce que pourrait faire une telle armée.
Les grades sont analogues à ceux de l'armée française. Ils comportent seulement quelques répétitions, ce qui donne à chaque régiment un nombre d'olliciors relativement considérable.
Rien de plus disproportionné que les traitements.
Alors qu'un mucliir ou maréchal touche de 12,500 à 15,000 piastres par mois, ce qui, à "23 centimes la piastre, donne une somme de
2,875 à 3,450 francs, on voit le général de brigade ou liva ne toucher qu'environ 2,500 piastres ou 575 francs.
Quant au capitaine et au lieutenant, ils ont à peine, le premier 90 francs, et le second 55 francs.
Encore faut-il ne pas oublier que certains maréchaux, comme Derviche pacha, entre autres, touchent 30,000 piastres par mois, le même appointement que celui des ministres, sans compter les 8,000 livres qui leur sont allouées, comme à presque tous les autres maréchaux, à titre d'aides de camp généraux de Sa Majesté.
Comme on le voit, la solde n'est pas uniforme. Elle varie suivant l'âge, les services rendus, ou plutôt la situation plus ou moins élevée et le degré de faveur impériale dont jouit le bénéficiaire.
Mais cette solde est si. rarement payée que l'on peut hardiment assurer qu'à parties vivres et les fournitures eu nature, elle passe tout entière, moins 15 à 20 pour 100, entre les mains des usuriers de Galata, c'est-à-dire que l'oflîcier se trouve dans la nécessité de vendre ses mois de
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soUle arriéres aux scra/'s ou cliangeurs, (jui oui la spécialitt3 de ce genre d'opérations, pour pouvoir vivre et faire vivre les siens. Je dis faire vivre les siens, car la jilupart sont mariés et possèdent une petite maison avec deux ou trois domeslifiues.
Oïl a lu j)lus haut, au début de ce chapitre, que l'armée turque coûtait autant que l'armée franeaise; puis, en différentes fois, j'ai déclaré que soldats et olliciers touchaient à peine un ou deux mois de leur solde par année. Je vais exidiquer cette sorte de contradiction, plus apparente que réelle, ainsi que mes lecteurs vont le voir.
L'armée n'est pas payée, comment donc peut-elle nécessiter, toutes proportions gardées, un budget aussi élevé que celui de l'armée française ?
En voici la raison :
Le soldat ne touche pas sa solde, il n'est réellement payé qu'au moment des fêtes qui suivent le grand jeune (courbdn-ba'iram). A celte époque, on lui donne un mois de solde et tout est dit jusqu'à l'année suivante ou à une des fêtes de Sa Majesté. Quand il est libéré et
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qu'il rentre dans ses foyers, on lui délivre un papier constatant que le gouvernement lui doit une somme de tant. S'il a servi dans le corps d'armée de Gonstantinople, il a pu ajouter à ses cinq ou dix mois de solde payés — la durée du service étant de cinq ans — les quelques pièces de 11 fr. 50 qui lui ont été données pendant le baïram, au moment de la diffa du palais. Il est, en effet, d'usage de donner tous les soirs, au coucher du soleil, un copieux repas aux troupes de la garnison de Gonstantinople. Ces repas sont servis pour cinq à six cents hommes, conduits par leurs officiers, à tour de rôle et chacun des quarante soirs que dure le ramazan ou jeûne de quarante jours. Au milieu du repas, aux sons des musiques du palais, des aides de camp de Sa Majesté distribuent à chaque homme une somme qui varie d'une demi-livre turque à une livre, suivant l'importance des grades. Cette distribution est, comme on le pense bien, joyeusement reçue, aux cris énergiquement poussés de : Vive et gloire au padischah ! Ce brave soldat ne pouvant, comme ses chefs, céder ses années de solde aux usuriers qui ont la spéciahté de ces sortes
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(rachats, forco lui ost «le reiilror dans ses t'oyors, muni do ce fameux billet.
Les ollieiers, eux, jtouvant cU^^poser meiisuellemeut de leur solde, le fout en vendant leurs mensualités aux sérafs déjà nommes. Ces mensualités sont achetées par ces derniers avec une perte pour l'onicier qui varie entre 00 et SO pour 100.
Quanti le séraf a réuni ainsi une somme importante, il se rend au ministère de la guerre et, là, voici ordinairement ce qui se passe.
Notre séraf, bien connu des employés, dont il a soin (.l'entretenir l'amitié par de petits cadeaux, est immédiatement introduit près du ministre delà guerre. Celui-ci, qu'il connaît de longue date, le reçoit avec une nuance marquée dans la politesse qui caractérise les hauts fonctionnaires turcs.
Le café et les cigarettes sont servis et, après les premiers compliments d'usage, les assurances réciproques d'amitié et d'estime, des phrases banales sur la dureté du temps, la dillicuUé des affaires et les obstacles que ces coquins de giaours apportent à la bonne marche des opérations turques, le séraf, qui
est généralement un Arménien catholique, c'està-dire un de ces giaours sur le dos desquels il n'a pas hésité à dauber pour être agréable à Son Excellence musulmane, s'écrie :
— ■ A propos. Excellence, et, en prononçant ce mot, notre Arménien s'incline jusqu'à terre en élevant sa main droite, qu'il a abaissée jusqu'aux pieds du ministre, d'abord à son cœur, puis à ses lèvres et à son front, triple manœuvre qui constitue la grande salutation turque, ou témela, et peut se traduire par ces mots : Je rainasse la poussière de tes pieds magnanimes pour la porter sur mes lèvres et à mon front, à propos, dit-il, j'ai là pour cent mille francs de quittances d'appointements militaires, et comme la misère est grande, que j'ai bien besoin de mon argent, je suppherai très humblement Votre digne et grande Excellence — nouveau salut — de bien vouloir donner des ordres pour qu'il me soit délivré un hamlé^ sur tel ou tel vilayet.
Et ici le séraf a soin d'indiquer le gouverne-
1. Les havalés sont bien une des plaies de la Turquie. Ce sont des délégations, données aux ministres ou distribuées par eux, sur les gouverneurs des provinces.
iihMit provincial iloiil loshavalrs sont les mieux cotés. Car tous n'ont pas la im^ino valeur. Les uns peuvent se nép:ocier avee I ô ou *2() pour 100 perte, alors que il'aulrcsne rendent j^uère que la moitié de leur valeur luunérale.
Son Excellence ne manque pas de faire valoir qu'il ne peut «lisposer, en ce moment, que des havalés sur telle ou telle province, etc.
Arrivée à ce point, la discussion s'engage (le plus en plus vivement, l'un voulant perdre le moins possible et l'autre voulant gagner le jilus possible.
Grâce au sultan Bakchichc, on finit enfin par s'entendre à l'amiable. Son Excellence s'aperçoit qu'il lui reste, en effet, un havalé sur le gouverneur indiqué par son digne interlocuteur, mais — car il y a encore plus de nu/is en Turquie qu'ailleurs — cet havalé ne s'élève qu'à la somme de 80,000 francs.
Le séraf, qui a fait rapidement son compte; qui joue cette scène depuis plusieurs années, sait qu'en défalquant de ces 80,000 francs les 25,000 francs qu'il a donnés pour l'acquisition des 100,000 francs de titres qu'il possède et qui vont passer entre les mains du ministre,
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les autres 15 ou 20,000 francs qu'il aura à donner au gouverneur du vilayet et à ses principaux agents, il lui restera un boni de 35 à ZiO,000 francs, et, comme en somme il espère encore obtenir une légère diminution sur le bakchiche réservé au gouverneur et à ses agents, il se décide, le brave homme, tout simplement pour être agréable à Son Excellence, pour lui prouver combien il lui est dévoué, à accepter ce pauvre havalé de 80,000 francs.
Les salutations recommencent de plus belle et notre Arménien se retire à reculons, le front très incliné et l'échiné fortement courbée.
Les deux compères se sont serré les mains en se promettant une prochaine entrevue, si Dieu veut !
Une fois en possession de son havalé, notre séraf n'a plus qu'une préoccupation : se faire vivement payer, en perdant le moins possible. Or soyez bien assurés que cette opération, si difficile et si longue, môme quand elle réussit, entre les mains d'un Européen, s'exécutera au mieux des désirs de notre intelligent banquier.
Et voilà comment cette armée, qui n'est pas payée, coûte si cher au gouvernement!