‹ La Turquie officielleChapitre 52 sur 67 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

LE SLLTAN MULUAD V

TUOISIKMI': l'AllTIE

Le Sultan Mourad V.

Est-il fou? — Enfance et éducation du prince. — Son libéralisme. — Son initiation à la franc -maçonnerie. — Son avcncinent au trùne. — Consécjucuce do la mort tragique de si>n oncle AbJul-Azis. — Les dncieurs Capolcone et .Mavrogény. — Opinion du nn'dccin aliénisle Liedesdorf de Vienne. — Déchéance de Mourad. — Sa conversation avec un ami intime. — Coup de main d'Ali-Suavi. — Conduite des loges maçonniques de Consiantinoplo. — Cinq mille livres. — Une histoire diplomatique. — Résumé.

Depuis de longues années, par ordre supérieur, le silence et la nuit se sont faits sur tout ce qui touche Mourad V.

Isolé de tous ses amis ; ayant assisté, impuissant, à l'exil des uns, à la mort des autres, n'ayant plusses serviteurs des premières heures, voyant de plus en plus se resserrer autour de lui le cercle d'une étroite et jalouse surveillance, le sultan légitime des Ottomans

passe ses tristes jours dans l'humble kiosque* du grand parc d'Yeldiz : véritable prison solitaire imposée par le sultan régnant, son frère cadet, Abdul-Ilamid IL

iMourad n'est plus le sympathique, beau et charmant prince que l'on a connu. C'est aujourd'hui, après plus de douze années de captivité, de violentes émotions, de crises plus morales que physiques, un vieillard précoce, aux cheveux et à la barbe presque blancs!

Le front, ridé sous le travail constant de la pensée, n'en conserve pas moins une très grande pureté de formes et de lignes ; l'ensemble de la physionomie, assez fatigué, possède encore, peut-être avec une force plus expansive, toute la puissance, toute l'influence si captivante, par son expression débouté loyale, des premiers jours de son avènement au pouvoir alors que, acclamé par une foule en liesse, il la saluait, joyeux de ces témoignages de popularité, de ses fines mains soigneusement gantées.

Le temps, en passant, triste et monotone,

i. Malt-i Kiosque.

LE SULTAN MOLUVD N. 3«J5

sur celle au^'usle tèle, lui a (Ittunc uu ri-llet poéiique d'un eliarine austère.

Il faut fjue nous revenions sur le passé et sur ce que nous avons vu dans le récit d'une révolulion à Conslanlinoj)le, pour mieux eoniprendre quel est l'état actuel du malheureux prince.

Méhémet-Mourad cHtMidi est né le '21 septembre 1860. Il est donc dans sa cinquantième amiée et a deux ans de plus que son frère, le sultan réj^nant, .Mnlul-IIamid II.

Sa mère était Circassienne et a laissé une grande réputation de beauté. C'est certainement à elle qu'il doit l'élégance de sa physionomie et la pureté de ses traits.

Dès sa plus tendre enfance, il fut élevé en vue de la destinée qui l'attendait ; son père, qui avait pour lui une préférence bien marquée, assistait souvent aux leçons de son cher Mouradin, ainsi qu'il l'appelait, et cherchait, par tous les moyens possibles, à faire pénétrer dans son jeune cœur les sentiments de bonté, de libéralisme, de justice et de patriotisme qu'il possédait lui-même à un si haut degré. Abdul- Medjid , qui ne pouvait prévoir le règne si néfaste pour la Turquie de son neveu Abdul-Azis, se

plaisait à dire que son cher Mourad continuerait l'œuvre de réformes commencé par le sultan Mahmoud et saurait, avec le concours et la volonté d'Allah, la conduire abonne fin, pour le relèvement de la gloire et du bien-être delà Turquie.

D'une nature très impressionnable, quoique 'd'une riche constitution et d'un bon tempérament, Mourad paraissait en effet destiné à jouer ce grand rôle.

Ses premiers professeurs pour le turc furent Férid effendi et Omer effendi , surnommé Kordan-Kiran ou Vhomme à la gorge qui remue. Il eut en même temps, pour professeur d'arabe, le savant et illustre cheik Hafouz effendi.

Dès l'âge de treize ans, il commença à étudier le français sous la direction d'Edhem effendi, celui qui devait être le successeur de Midhat commeGrand-Véziretquiestencoreenpassede remplacer le Grand-Vézir actuel, Kiamil pacha. Plus tard, Edhem effendi, devenu pacha, céda sa place dans l'instruction du jeune prince à ■Riémel pacha et à M. Gardet, un compatriote, aujourd'hui correspondant de plusieurs journaux à Constantinople.

LE SILTAN MOI H \l) \. 3(iT

Lo vieux ('iii;ik'lli |>ai'li;i fui suii professeur (le nuisi(iue et de jùano, comme il est encore professeur (le^ jirinces et princesses impériaux.

.Mourad était alors ^ai, enjoué, un peu badin; mais il avait une tendance marquée vers la mélancolie. Cette tendance s'accentuait surtout lorsqu'il se laissait aller à passer des heures entières devant son piano, s'y perdant dans d'émouvantes et vaporeuses rêveries.

Les progrès du jeune prince furent des plus remarquables et bientôt il put lui-même aider son frère .\bdul-llamid, auquel sa santé délicate, santé qu'il tenait de sa mère morte phtisique ', ne pouvait permettre des études sérieuses et suivies.

Des cette époque Mourad eut près de lui ce médecin d'origine napolitaine, dont l'ignorance r\ la mauvaise foi devaient plus tard lui être si fatales.

Capoleone — tel est son nom — était un disciple de l'illustre Sangrado. Songeant sur-

i. Lanière d'Abdul-Hamid c'ait Géorgienne; elle descendait d'une famille de sera fs, chez laquelle l'art de bien compter constitue un don de la nature. Il est probable que c'est de sa mère qu'Abdul-Hamid tient l'esprit d'économie et même de parcimonie qui, trop souvent, contrebalance ses aspirations généreuses.

3C8 LA TLnOllE OFFICIELLE.

tout à satisfaire la mère de Mourad, dont il avait réussi à capter toute la confiance, il ne sut pas mettre un terme, par de sages conseils et une médication préventive appropriée, aux tendances rêveuses et névropathes du tempérament de son jeune client, aux dangereuses influences d'une sensibilité prompte à tout exagérer. En ce haut poste de médecin d'un prince du sang, il se montra de beaucoup inférieur à son confrère, Mavrogény pacha, alors médecin d'Abdul-IIamid, Mavrogény, en effet, tout en participant aux plaisirs du futur sultan, savait le tenir en garde, par ses avertissements, contre les conséquences fatales de certains excès. Ce fut ainsi qu'il parvint à llarrêter sur la pente, aussi glissante que pernicieuse, des plaisirs et à le ramener à une vie plus sobre et plus austère.

Mourad, dont les goûts européens et les idées libérales allaient chaque jour ens'accentuant davantage, devenait l'espoir du parti de la jeune Turquie, dont l'influence commençait alors à se faire vivement sentir. Par contre, il commençait à être mal vu des ennemis déclarés de toute réforme et de tout progrès, con-

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