I. Doulgourlou-Keuy
honnête et la plus reconnaissante des habitants de la Turquie d'Europe et d'Asie.
Nous sommes en octobre 1887. Il est cinq heures de l'après-midi, à la franque. Le temps est admirable, bien digne de l'automne de ce beau pays. Le ciel ne fait pas mentir sa vieille réputation de c( ciel d'Orient ». Là-bas, à l'ouest, le disque rouge du soleil, surplombant les dômes et les minarets de Sainte-Sophie, projette ses serpents de flamme sur la mer dont les flots baignent les murailles de l'antique Byzancc, le château des Sept-Tours, la plaine où se trouve le fameux couvent de Baloukli... et le village de San-Stefano, à la célébrité si moderne.
Montons doucement, sans nous presser, à la turque ; suivons ce sentier, tracé par les ascensionnistes à travers les touffes un peu rabougries de lavandes stœchas et de lentisques — le brûle- capotes de nos soldats d'Algérie. — La flore n'est pas riche, ainsi que vous le voyez : deux ou trois labiées, dont une petite variété de thym de Crète, par-ci, par-là, un modeste arbousier et quelques romarins... après les pluies, à la base de la partie du mont que nous gravissons, quelques pieds de safran bâtard
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— Colihicum ttufinnmili- — ci... c'est tout.
Nous voi«'i près ilo la cime..., au milieu des trois pins maritimes qui la font distinguer de Irôs IdJM. Encore un café turc, tenu par uii (ii"ec : une mauvaise tente lacérée, d'une couleur plus que douteuse; une douzaine de tabourets bas du pays; un rudiment de fourneau construit en plein air ;des tasses en faïence grossière, microscopiques ; trois ou quatre cruches en terre contenant de l'eau de la fameuse source dite « de Tchamlidja », une demi-douzaine de cafetières en cuivre jaune en constituent tout le mobilier.
Passons.
Nous sommes arrivés.
Avant de visiter le modeste tombeau de Baba Tchamlidja, retournez-vous et jouissez en paix, en artiste dont le cœur vibre et palpite devant tout ce qui est beau, du grandiose et merveilleux spectacle qui se déroule sous nos yeux... à nos pieds.
Voyez! Ici, sous notre main, droit devant nous, la pente pittoresque du mont Tchamlidja avec ses demeures orientales, bariolées de teintes diverses, et ses jardins d'où émergent
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les grands et sombres cyprès, emblème austère de la mort, confondus avec les sveltes et blancs minarets, emblème de la vitalité de la foi musulmane! Là-bas, un peu plus loin, la route tortueuse que nous venons de parcourir ; les premières demeures de Scutari ; puis la grande bâtisse décorée du titre bien peu mérité de « Conak du gouverneur » , masure qui n'est habitable que depuis près de deux années, grâce aux efforts de Bahri pacha, le gouverneur actuel de Scutari — lisez Uscudar en turc ; — les toits étranges du couvent des derviches hurleurs; la forêt sainte des cyprès centenaires dont l'ombre abrite l'asile suprême où les braves Musulmans dorment leur dernier sommeil' !
1. « Scutari, dit M. de Blowitz, c'est la terre d'origine que le Musulman contemple avec vénération d'au delà du Bosphore. Son cimetière est le plus beau, le plus vaste, le plus soigné. Les Turcs opulents qui meurent à Stamboul ou à Constantinople — car on s'habitue tellement et si vite à désigner les quartiers, a parler de Péra, de Galata et de Stamboul, qu'on oublie qu'on est à Constantinople — les Turcs opulents se font enterrer à Scutari, dans la terre d'Asie, où ils croient leurs restes plus rapprochés du Prophète que sur la rive d'Europe. Être enterré à Scutari, c'est le chic suprême. »
C'est particulièrement aux vieux Turcs, aux croyants fanatiques que s'adresse cette dernière phrase de M. de Blowitz.
[Note de l'Auteur.)
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ÇÀ\ et là des coupoles hardies, d'où les pyramides sacrées do rislaiiii>inosoinl)leiit s'échapper, comme aulant d'aspirations vives et ardentes... au milieu, à droite, à gauche, partout, l'aggloinération des conaks, des villas et des modestes constructions qui forment la ville de Scutari et le faubourg asiatique de Constantinople.
Plus bas, voici le Bosphore, cet admirable canal naturel, ce ventilateur, si hygiénique, auquel les habitants de Stamboul et de ses nombreux quartiers devraient élever des autels!
Au delà du Bosphore, sur la rive européenne, la fameuse Corne d'Or qui n'est plus, hélas! le symbole de l'abondance. La pointe du vieux sérail, avec sa gare du chemin de fer d'Andrinople ; Stamboul avec ses nombreux minarets, ses coupoles si hardies dans leur simplicité ; l'amirauté et ses cuirassés sommeillant en paix, depuis des années, sur les eaux toujours calmes du second port, du port militaire.... sur le deuxième plan, la mosquée d'Eyoub et, déjà estompées dans le lointain, les Eaux douces d'Europe. Un peu à notre droite, faisant face à l'antique Byzance, dont ils ne sont sépa-
rés que par deux ponts, les quartiers de Galata, Balata, Péra, Top-Hané, Béchiktache, le Taxime, bref cet ensemble de rues, de places, de demeures qui constituent l'étrange ville de Constantinople! Sur le dernier plan, les hauteurs arides et nues de Chicheli et de Mas^ lak, véritable échantillon du désert transféré en Europe, pour former le triste couronnement de la ville. A droite, sur le même plan, la forêt de Belgrade, traînant sa robe de sombre verdure jusqu'à l'horizon,- au-dessous, les contreforts oii s'étalent la ferme impériale, les conaks, les yalis et les kiosques du beau parc d'Yeldiz, le parc et le kiosque de Tchéragan, celui de Dolma-Bagtché et les mille demeures dont les pieds baignent dans le Bosphore... Cabatache, Béchiktache et, en remontant l'admirable canal, les villages d'Ortakeuy, d'Arnaout-keuy,Bebek Roumélie-Hissar^Thérapia, la résidence d'été des ambassadeurs de France, d'Angleterre et d'Italie ; Buyukdéré, celle de
1. C'est entre les châteaux forts de Roumélie et d'Anatolie, Làtis par Mahomet II, que se trouve le point le plus étroit du canal, ôoO mètres. C'est près de là que Mandroclès de Sanios bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 70,000 hommes marchant contre les Scytlies.
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rambassadeur (le llussie; iMayar-Bouriioii et les hauteurs boisées de Uoumùlie-Kavak.
Heportant nos regards sur la gauche, à notre point de dépiirl, toujours sur cette nierveillouse Corne d'Or, voici le fameux « pont des Nations », autrement dit le pont de Mahmoud, par lequel la ville turque se rattache à ses faubourgs de Galata-Péra; les brillants minarets de la mosquée nouvelle, Yeni-Djami ; ceux de Sainte-Sophie; le Séraskiérat ou ministère de la guerre, avec sa tour aux formes si bizarres; la Sublime Porte, ou siège du grandvézir et du ministère des affaires étrangères — Sublime Porte qui n'a rien, mais absolument rien de sublime! — la place de l'Atmeidam avec son modeste square et ses restes de monuments byzantins; sur le bord de la mer de Marmara, baignées par ses eaux bleues, les vieilles murailles du sérail et le reste des anciennes demeures des derniers empereurs grecs, traversées prosaïquement par le chemin de fer qui, en ce moment, cesse d'être celui d'Andrinople, pour devenir celui de la grande ligne de Constantinople à Vienne et Paris ; la pointe de Top-Capou; Gul-Ilané oula jjépiniùre
n LA TURQUIE OFFICIELLE.
des roses; Psamatia-Capou, dont les femmes grecques passent, avec raison, pour être très jolies... les ruines des vieux remparts et Tojj- Kapoussi, où périt le dernier des Césars de Byzauce, l'empereur Constantin XII; le grand cimetière musulman, dont les tombes occupent l'emplacement qui vif le suprême assaut des troupes victorieuses de Mahomed le Conquérant 1 Enfin, les bâtiments de l'hôpital grec de Baloukli, près duquel se trouve le fameux couvent du même nom, dont la légende miraculeuse des poissons exprime si bien les secrètes espérances du peuple grec^.. Plus loin, dans la plaine, se confondant avec l'horizon, le village européen de San-Stéfano, oii fut signé le traité de paix qui porte son nom.
Sur la rive asiatique, toujours à notre gauche, voici la continuation de Scutari qui, sous des noms divers, touche à la grande caserne de Haïdar-Pacha; au Val-de-Gràce de l'empire ottoman, l'hôpital mihtaire de Haïdar-Pacha ; au beau cimetière des Anglais, sipittoresquement placé ; à la gare du chemin de fer de Haïdar- Pacha à Ismidt et à son village, réuni par un