CONC LISIONS
(ItM'iiii're lu'un' tlo l'oxislence de rKm|)ire t-ii Europe.
Celle insoiicianee, insouiiaiicr iii'e du sciiliiiionl de désespcraiiee «générale «jue chacun possède, que chacun n'hésite jamais à allicher tlevanl les élrangers, qui se rencontre dans la bureaucratie stamboulieiiiie comme dans l'aristocratie militaire et de robe, hantant toutes les cervelles, paralysant toutes les bonnes volontés, stérilisant toutes les tentatives de salut conçues par quelques hommes supérieurs, — cette insouciance, dis-je, n'est-elle pas la plus grave des plaies qui dévorent progressivement les parties encore saines de « l'homme malade»?
A quoi peuvent servir des décrets dans de telles conditions?
Qu'est-ce que ce vernis de civilisation passé sur de vieux bâtiments, dont les bases craquent de toutes parts, laissant tomber, chaque jour, une ou plusieurs [lierres? A l'heure de la tempête, que deviendront ces murailles usées, ébranlées, disloquées, dont les ferrements, oxydés par le temps, se détachent sous le moindre effort, laissant désunis, sans force de cohésion, tous les constituants de l'édifice?
426 LA TLRQUIE OFFICIELLE.
Une bonne volonté, pour aussi excellente qu'elle soit, pour aussi bien formulée qu'elle puisse être, peut-elle remédier à tant de maux, à tant de principes actifs de ruine et de décadence?
Allons donc!
Ce qu'il faut ici, ce sont des actes, des faits ; une action virile, incessante, et non des paroles ou des promesses toujours renouvelées... jamais exécutées!
Dans cette rapide étude de la « Turquie oflîcielle » je n'ai parlé ni du déplorable état des finances, ni de tout ce qui constitue les « basfonds » et les scandales de l'Empire. Pour tout dire, pour tout dévoiler, pour dégager toutes les plaies, les faire voir et sonder, il m'eût fallu écrire trois volumes, au minimum.
Cela viendra à son heure et à son moment.
A ciiaque jour sa tâche.
Aujourd'hui, la Turquie officielle dans ce qu'elle possède de plus élevé, de meilleur.
Demain viendra le tour des bas-fonds de Constantinople.
Ce ne sont ni les éléments ni les sujets qui font défaut.
CONCLLSIONS. 427
l*armi Ifs ranges ruineuses «jui sont les j)lus redoutables et les plus actives, je dois mettre eu première ligue les dépenses exoibilantcs du Palais; le {5'aspillage (|ui domine dans toutes les administrations; raliénation des revenus sérieux aux créanciers de la Turquie, représentés si malheureusenient j)ar cette immense et coûteuse administration <jui a nom ; la Dette publique ottomane ; l'inexploitation des ressources réelles du pays par le manque de sécurité et de voies de communication ; le non-payement des tributs inlligés par le traité de Berlin aux États, aujourd'hui indépendants, niais naguère soumis à la Turquie; les biens en grande partie improductifs légués au clergé par les nmsulmans décédés sans enfants et connus sous le nom de cukoufs. Ces biens, composés d'immeubles, de fermeset de terres, sont considérables : ils représentent au bas mot plus de 2 milliards et ne rendent même pas de quoi alimenter le nombreux clergé ottoman. Aces causes principales de ruines il faut ajouter le manque d'entretien des immeubles, des palais, des riches conaks et de tout ce qui constitue la fortune immobilière du pays;
en effet, suivant l'exemple de leur maître, les pachas et les riches Turcs ont la triste habitude de délaisser l'immeuble paternel pour faire construire, très coùteusement, la nouvelle demeure qu'ils se proposent d'habiter. Vivant, ainsi que je l'ai dit, au jour le jour, sans souci du lendemain, sans la préoccupation de ce que deviendront leurs descendants; vivant en Europe absolument comme s'ils n'y étaient que campés, ils consacrent tout au présent, sans se préoccuper de l'avenir; de là la quantité considérable de palais, de yalis, de conaks et de riches demeures tombant en ruines faute d'entretien. Cet esprit, si peu' conservateur, se manifeste non seulement en ce qui touche les immeubles, mais encore en tout ce qui concerne l'armée, la marine et toutes les administrations.
On crée sans cesse, on organise sans discontinuité, on jette ainsi les finances à tous les vents, mais on ne conserve rien.
Tout cela, pour la plus grande gloire du sultan Bakchiche !
Les capitulations sont également une source de difficultés et de gêne dont je dois dire quelques mots.
CONCLISIONS. 499
Si elles assurent jusqu'à un certain point la sécurité et l'indépendance des étrangers, qu'elles souslraicnt en partie au despotisme et au bon plaisir des atlniinistrations turques, elles n'en sont pas moins pour ces dernières une j>rivation de revenus et une cause perpétuelle et incessante de contlits administratifs.
L'étranger ne paye ni patente ni taxe sérieuse ; mais, en regard de cette liberté, il n'est pas de misère qu'on ne lui fasse pour lui soutirer quelque argent, sous les prétextes les plus étranges et les plus inadmissibles.
11 résulte de cet état de choses des froissements journaliers entre les consulats et les administrations du pays.
Cette situation est la grande préoccupation du sultan Abdul-llauiid. Il y voit, non sans raison, une source d'humiliations et de tiraillements pour son pays. Son but est donc de le soustraire à ce contrôle incessant des États étrangers et, pour y parvenir, il n'y a pas d'habileté qu'il ne déploie.
Un jour, c'est la question des postes dont il veut s'emparer au protU seul de l'empire ottoman. Un autre jour, ce sont les patentes dont
il veut rendre justiciables les étrangers. Bref, il a recours à tous les procédés pouvant insensiblement annuler en fait, sinon en droit, le joug des capitulations.
Eh bien, je n'hésite pas à le dire, tout illégales qu'elles soient, toutes despotiques qu'elles se montrent, les capitulations devront être énergiquement soutenues par les gouvernements étrangers, tant que la Turquie ne pré sentera à leurs nationaux ni sécurité, ni justice, ni stabilité, ni protection.
il y aurait trop à dire sur les postes ottomanes pour que j'aborde ici cette question; il me suffira d'un mot pour définir cette triste administration.
C'est l'espionnage, le désordre et même le pillage organisés, non sans habileté, par les nombreux Arméniens qui sont chargés de l'administrer.
Tant qu'il en sera ainsi, les lettres ne seront certaines d'arriver à leur destination, sans passer par le cabinet noir, si bien calqué sur celui de la Russie, que lorsqu'elles seront confiées aux postes étrangères.
Donc, en résumé, toutes les plaies de cet
roNTLi siONs. m
admirable pays reconnaissent, pour cause première, rin^'t''roiu"e du Ixmi plaisir des f:raiid«; dans tout ce qui touclie à radiniiiistratioii. (les administrations sont également défectueuses en ce qu'elles sont entre les mains des ennemis réels du monde musulman, c'est-à-dire des Arméniens et des (îrecs. Or, tant que lesTurcs continueront à mettre ces gens-là dans leurs finances, dans leurs municipalités, dans tous leurs bureaux en un mol, il n'y aura pas de réformes possibles.
Voyez ce qu'ils ont fait de l'école de médecine, école fondée par des Français, où tous les cours étaient faits dans cette langue, ce qui permettait aux élèves de suivre les progrès incessants de la thérapeutique. Flattant habilement Famour-propre des Turcs, ils leur ont fait décréter qu'à l'avenir les cours, les leçons et toutes les études se feraient dans leur langue. Ceci obtenu, ils ont été les maîtres de la situation, car seuls, par leur connaissance de la langue ottomane, ils ont pu remplacer les professeurs européens. Aujourd'hui, cette école, jadis assez importante, créant des médecins sérieux, n'est plus qu'une réunion d'in-
trigants, d'où la science, à part quelques personnalités intelligentes, semble à jamais bannie. Les cours se font d'après les quelques livres médicaux qui ont été traduits en turc il y a une vingtaine d'années ; et, quand l'élève a obtenu son diplôme, il lui faut aller, s'il veut ne pas rester toute sa vie un ignorant, suivre pendant plusieurs années les cours des facultés européennes. Quelques-uns viennent en France, mais le plus grand nombre se rendent à Berlin et à Vienne. Quant aux médecins militaires, à part quelques exceptions, ils sont immédiatement versés dans les bataillons, où ils ne peuvent rendre que de faibles services, quand ils ne font pas plus de mal que de bien.
Cette question devant être plus amplement traitée dans mon ouvrage en préparation : Histoire d'une œuvre française à Conslantinople, je n'en dirai pas plus pour le moment.
Voilà doue les plaies et les causes de destruction. Voyons maintenant quels sont les agents de guérison.
Si le sultan veut sauver son pays, s'il veut le rendre réellement digne de figurer parmi les
r.OM II >i()\ s. iii
grandes puissuiu-cs c-oiiliiioiiUilos, il lui faut, sans hésitation, avec une éncr^'ie soutenue, appeler dans son administration le plus d'étrangers possible. Ces étrangers auront pour mission d'initier les musulmans aux rouages et aux fonctionnements des administrations sérieuses. Ils arriveront ainsi à mettre ces derniers en mesure de se débarrasser progressivement de l'élément arméno-grec.
Pourquoi le Turc, si bon soldat, si apte à se transforiiier suivant les besoins et les nécessités, ne deviendrait-il pas un bon employé, un bon administrateur?
N'est-il pas |)lus honnête et plus loyal que ne le sont en général les chrétiens qu'il occupe.
En transformant ainsi la base de son administration, le gouvernement turc réalisera deux grands progrès : il diminuera le nombre considérable de ses employés, ce qui lui constituera une économie sérieuse, et dégagera son administration de cette pourriture immonde qui en a fait un symbole de prévarication, de gaspillage, de vol, de paresse et de malhonnêteté.
Cette réforme s'impose une des premières,
car c'est elle qui permettra de réaliser les autres.
Il faut également, et cela à tout prix, rompre avec ce fatal principe de toujours construire et de toujours créer sans rien conserver.
Les palais impériaux ne sont-ils donc pas assez nombreux, qu'il soit nécessaire d'en construire un ou plusieurs au début de chaque règne?
Quant au sérail impérial avec son harem, je me garderai bien d'en demander la suppression, car je sais que cette suppression est une impossibilité religieuse et sociale, mais je demanderai qu'on mette un terme aux gaspillages honteux et aux folles dépenses qui en sont la conséquence. Certes, le sultan, comme tous les souverains européens des siècles derniers, a un grand nombre de bouches à nourrir, il lui faut venir en aide à plus d'une misère et se montrer généreux dans plus d'une circonstance; mais tout cela ne peut-il pas se réaliser tout en économisant une cinquantaine de millions annuellement?
Les ressources de l'Empire n'étant plus ce qu'elles étaient dans le passé, la cour de son
CONCLL'SKiN^ 43!.
pailisfhah ii«' (Init-fllf paj^ subir lo conlret'oup de cetto iliininutioir:'
Les capitaux maïupHMil, mais les richesses (lu pays sont coiisidéraltles. Kli l)ien, ouvrez donc ces richesses à riiidii^lrit' et aux capitalistes étrangers. Ouvrez-les largement, en accordant aide et protection à tous ceux qui viendront l'aire la fortune du pays avec la pensée d'augmenter la leur, et l'argent allluera en Turquie; mais, si vous voulez traiter avec des hommes intelligents et honnt^tes, il ne faut pas leur poser des conditions inacceptables et les pressurer d'avance en les soumettant au despotisme du sultan Bakcliiche.
Si vos conditions sont trop onéreuses, trop dures, insullisammenf rémunératrices pour le capital, vous ne trouverez pour les accepter que des fripons et des faiseurs de dupes.
Que les exemples nombreux que vous avez sous les yeux vous servent de leçons !
H faut féconder ce pays pour lui permettre de donner des fruits sains et vigoureux et, pour cela, il faut le sillonner de routes nouvelles et augmenter, en les améliorant, les voies de communication actuellement exis-
tantes. Les grandes lignes, les chemins de fer viendront après. Les routes faciliteront non seulement les transe étions agricoles et commerciales, mais l'établissement de la sécurité publique, ce qui n'est pas peu de chose.
Pourquoi, également, laisser les propriétés vakoufs dans cet état de non-production? Pourquoi le gouvernement, à bout de ressources, ayant tout engagé, tout cédé à ses créanciers, ne s'emparerait-t-il pas de ces biens et ne les vendrait-il pas, ou ne les louerait-il pas aux étrangers?
Pourquoi ne ferait-il pas chez lui ce qui a été fait en France, avec le succès que l'on connaît?
Qu'il se charge des dépenses de son clergé et qu'il profite de ses immenses ressources. Il trouvera là de quoi faire face rapidement à la plus grande partie de ses charges et de ses besoins.
Au point de vue politique, la Turquie doit franchement, sans arrière-pensée, entrer dans l'alliance franco-russe. Elle se soustraira ainsi aux charges que lui a léguées sa dernière guerre et pourra lutter, avec succès, contre
• ONCLUSIONS. 437
renvahiâsanle ambition de l'AiilriclK'. L'Autriche, c'esl-à-dirc remioinic arluclle, la seule onneniii', de par le lait des derniers événenieiits, de l'empire ottoman!
Le sultan ne doit pas perdre de vue que rAllemai5'ue est fatalement entraînée à s'emparer des possessions allemandes de sa voisine du sud et que, |)Our y parvenir, elle doit lui faciliter sa marche conquérante vers Salonique et les pays ottomans baignés par la mer Egée.
C'est là une loi fatale à laquelle ni l'Alleniagne ni l'Autriche ne peuvent se soustraire.
Si doue la Turquie n'entre pas résolument dans ces grandes réformes, si elle ne veut pas appliquer ces remèdes à sou état de décomposition, il ne lui reste plus qu'à se voiler la face et à attendre le plus stoïquement possible la banqueroute et la mort.
La mort complète, générale, absolue I
Car ce serait une étrange folie si l'on pensait, ainsi que le disent certains diplomates de chambre, que les Turcs, refoulés en Asie, y trouveraient la sécurité et la paix en y reconstituant leur empire primitif.
La puissance qui s'emparerait de Constanti-
438 LA TURQLIE OFFICIELLE.
nople serait fatalement entraînée à s'emparer de la Turquie d'Asie, et les Turcs deviendraient alors les simples sujets de la nation conquérante.
C'est là une vérité qui n'a pas échappé aux Russes quand ils ont fait leur campagne d'Asie, véritable route moderne conduisant à la capitale de la Turquie avec plus de certitude que celles d'Andrinople et de Varna.
Qu'est-ce en effet que Constantinople?
Rien.
Être maître du Rosphore et du détroit des Dardanelles, c'est tout!
C'est être le maître de l'Asie, du bassin de la Méditerranée et du sud-est de l'Europe.
La Turquie doit donc rester puissance européenne ou disparaître à tout jamais de la carte !
Grâce à la rivalité des nations étrangères, elle est encore maîtresse de ses destinées ; mais le temps presse, et c'est à elle de dire si elle veut vivre ou si elle veut mourir!
Univ«roiU« BIBLIOTHKA ^
es
nJ
'al
o r- r» iT-
o<ae«to
S M ''ii '^ M