DEUXIÈME PARTIE
Géographie de rempire otloinaii. — Agriculture^j^ industrie, commerce. — l^opulations. — Religions cl langues diverses.
L'empire oKoman, que les Turcs noranient /s/am, se compose^ dans racccplion la plus générale ^ des possessions immédiates de l'empire el des territoires qui n'en reconnaissent plus que la suzeraineté ou qui paient encore un tribut quelconque au sultan , mais qui, par le fait, ont une administration indépendante.
Les territoires vassaux de Tempire ottoman sont, en Europe, les principautés de Servie, de Valachie et de Moldavie , et la république de Monténégro ou Tscliarna-Gora ; en Asie , l'Arabie ; en Afrique, TËgypte et ses dépendances, les Beyliks de Tripoli et de Tunis.
Les possessions immédiates se composent de la Turquie proprement dite , divisée géographiquement en Turquie d'Europe et Turquie d'Asie.
Comprises entre 13* et iV de longitude orientale, 30* et 48* de latitude septentrionale, les limites de la Turquie sont, en Europe, au nord, la Russie, les principautés de Moldavie, Valachie, Servie
et la monarchie autrichienne ; à Touest, le Monténégro , la mer Adriatique et la mer Ionienne ; au sud , le royaume de Grèce ; à l'ouest, la mer Noire ; en Asie, au nord, la même mer, à Test, la Russie transcaucaéienne et la Perse ; au sud, l'Arabie. Enfin la Méditerranée borde à l'ouest tout le reste des côtes, ainsi que la mer de Marmara et ses deux issues, le Bosphore et les Dardanelles.
La superficie totale est évaluée à 1,500,000 kilomètres carrés.
A l'exception de Candie et do Chypre, toutes les tles que possède la Porte sont situées dans l'Archipel ; les principales sont : Tasso, Samothraki, Imbro, Stalimène, Mételin, Chio, Samos, Nicaria, Katmos, Stanko, Rhodes et Skarpento.
Une grande chaîne de montagnes parcourt la Turquie d'Europe, de l'ouest à l'est ; l'une de ses branches se prolonge presc^u'en ligne droite, vers l'est, sur une longueur d'environ 400 kilomètres, jusqu'à la mer Noire, sous le nom de Balkans, tandis que l'autre, le Despoto-Dagh (Rhodope), descend vers le sud et la Macédoine.
A l'extrémité occidentale de cette dernière se détache la chaîne du Pinde, dont les noms obscurs de Mezzovo et d' Agrafa ne feraient pas soupçonner l'ancienne illustration. Le majestueux Olympe (aujourd'hui Lâcha) et les monts fameux de l'Ossa (Kissavos) et du Pélion (Patras) forment la plus importante dérivation de ce système en Thessalie.
La Turquie d'Europe n'a qu'un seul gi^and fleuve, le Danube. Parmi ses nombreux tributaires nous nous bornerons à citer la Save, grossie des eaux de la Drina, de la Bosna, du Yerbas et de la petite rivière d'Unna en Servie; l'isker en Bulgarie; et le Prulh qui forme la frontière orientale de la Moldavie.
Le versant méridional des montagnes de la Turquie d'Europe
PITTOUESQUE. 179
u'oiTrc que des cours d'eau de médiocre élenduci dont les plus considérables sont la Marizza, dans la Tliracc, le Kara-Sou, le Vardar, en Macédoine, le Pénée (Salambria), en Thessalie qui arrose la délicieuse vallée de Tempe cl se jette, comme les précédents, dans rÀrchipel, TÂspropolamo (Acheloûs) et l'Aria qui se rendent dans la mer Ionienne, enfin le Drin, dans la Haute- Albanie
Les principaux lacs sont ceux de Ratnsin, d'Ochrida, Scutari, Janina, {Àcherusia Palus)^ Jenigde, etc. ; ils se trouvent pour la plupart dans la région marécageuse du Bas-Danube et en Albanie.
La Turquie d'Asie n'est pas moins hérissée de montagnes; diverses chaînes, la traversent également de l'ouest à l'est. La plus septentrionale forme le contre-fort du plateau d'Arménie du côté de la mer Noire et se lie par là au système du Caucase. La plus méridionale se rattache par le sud au Liban et à l'ancien Taurus, dont la chaîne principale, courant vers le sud-est, soutient de ce côté le plateau d'Iran, tandis qu'une branche, dirigée vers le nord, se rattachant au Mont Araral, forme le contre-fort méridional du plateau d'Arménie. Parmi les plateaux de la Turquie d'Asie, il faut surtout mentionner l'immense plaine déserte et nue qui sépare la Syrie de l'Euphrate et qui se confond, au sud, avec les déserts de l'Arabie.
Les cours d'eau que la Turquie d'Asie envoie dans la mer Noire^ dans l'Archipel et dans la Méditerranée sont nombreux, mais peu importants. Le Kisil-Irraak (Halys) qui descend de l'Anti-Taunis, et se jette dans la mer Noire, mérite seul d'être distingué sur la côte septentrionale!
Les rivières des deux autres côtés de l'Asie Mineure, ne sont
pour la plupart remarquables que par les souvenirs classiques qui s*y rattachenl. À ce titre, nous mentionnerons le faible Mendéré (Simoîs) qui, après avoir reçu le Scamandre, se perd dans les Dardanelles, le Mendres (Méandre), TEssenide (Xanthe,) le Tarsous (Cydnus), qui versent leurs eaux dans difTérents golfes de l'Archipel ou de la Méditerranée, enfin celle-ci reçoit sur la cAte de Syrie TAsi (Oronte) qui sort du Liban, tandis que le Jourdain, (Arden), courant en sens opposé, traverse le lac de Tabarié (Génézareth) en Palestine, et se perd ensuite dans le grand lac bitumineux que Ton nomme mer Morte.
Bien que la Turquie d*Asie ne touche au golfe Persique que par l'extrémité sud-est du gouvernement de Bassora, c'est pourtant là, dans la baie profonde de Khour-AUah, que se déchargent les eaux de ses deux plus puissants fleuves, TËuphrate (Frat) et le Tigre (Didjilet), qui'se réunissent à environ trente lieues de leur embouchure commune, sous le nom de Chatt-el-Arab (fleuve des. Arabes). Outre les lacs déjà nommés en Palestine, il faut encore citer celui de Vàn en Arménie.
Les deux Turquies, depuis les hauteurs majestueuses de leurs vastes chaînes de montagnes jusque dans le fond le plus retiré de leurs vallées, présentent une nature généralement belle, ainsi qu une merveilleuse fécondité.
Les côtes nues des monts pierreux de l'Albanie, les steppes marécageuses du Danube, et quelques districts sablonneux au cœur de la Macédoine, en Europe ; diverses parties du littoral et les vastes déserts de sable, de la Syrie, de la Mésopotamie, et de rirak-Arabi en Asie, sont les seules régions entièrement stériles. Le haut plateau de l'Arménie est également moins propre à l'agriculture qu'à l'éducation du bétail ; mais partout ailleurs le
sol est d'une fcrlililé inouïe, grâce au ciel le plus beau et le plus doux de la terre.
Quoique située sous la même latilude que l'Italie et l'Espagne, il fait généralement beaucoup moins chaud dans la Turquie d'Europe que dans ces deux contrées. Quant à la Turquie d'Asie, la température 7 est singulièrement variée, suivant la latitude et l'altitude des lieux : ainsi sur le plateau d'Arménie on trouve encore de la neige au mois de mai, même dans les plaines, tandis que le versant méridional du Taurus, l'un de ses contre-forts^ est couvert d'une végétation intcrtropicale.
Cependant ce pays, si admirablement favorisé, est désolé par de tcn-ibles fléaux. Dans tout le midi de l'Asie turque, le simoun vient des déserts de l'Arabie mêler son souffle brûlant et quelquefois mortel, aux chaleurs excessives de l'été. Des fièvres malignes, la petite vérole et surtout la peste dont l'Egypte parait être le foyer, y exercent aussi des ravages afl'reux.
La végétation de la Turquie n'étonne pas moins par sa variété que par sa richesse. Les versants des montagnes de la Croatie et de la Bosnie sont couverts de forêts d'aunes et de chênes, au sud des Balkans on trouve le sycomore, le caroubier, le platane, le cyprès qui y atteint des proportions inconnues dans nos froids pays du nord, le marronnier, l'érable, le térébinthe, l'olivier, Toranger, le figuier, le cèdre ; enfin au sud du Taurus, le palmier, le dattier, le bananier, le pistachier, la canne à sucre et toutes les plantes des pays chauds.
L'agriculture est extrêmement arriérée dans tout l'empire. Cel>endant, gi'àce à la fertilité du sol, les produits dépassent encore la consommation. En Asie de vastes territoires productifs sont innillrs |mr le niniu|iio d*iiidnslnc (\c^ habitants, cl encore pliilot par
i8S LA TURQUIE
suiledes déprédations et delà mauvaise administration des pachas.
Les meilleurs vins de la Turquie d'Europe sont forts et foncés comme nos vins du midi. On les récolte principalement en Macédoine, et dans quelques conOns de T Albanie, de THerzégovine, de la Bulgarie et de la Thessalie. Ceux que produisent les iles grecques jouissent d* ailleurs d'une antique réputation.
Diverses parties de Tempire offrent de belles prairies et de vastes pâturages; tels sont ceux des provinces danubiennes, d'Arménie et du Liban.
Cependant dans la Turquie européenne , le gros bétail est proportionnellement moins nombreux que dans tous les autres pays; il est principalement employé à la culture.
Il se fait une élève considérable de moutons et de chèvres, qui fournissent la viande de prédilection des habitants, et dont la laine et le duvet font un article important de commerce. Les chèvres d'Angora sont particulièrement renommées pour la longueur et la finesse de leur poil.
Les chevaux sont pour la plupart de race arabe, mais le plus grand nombre a dégénéré.
Le chameau est un animal précieux pour les nomades de l'Asie ; même en Europe où il est moins nécessaire, on le trouve aux environs de Constantinople et dans la Bulgarie.
L'empire ottoman renferme de grandes richesses minérales dont on ne tire pourtant qu'un médiocre parti. On y trouve les marbres les plus beaux et les plus variés, du jaspe, de l'albâtre, du gypse, de l'ardoise, de l'asbeste, de la houille, des terres de couleur, du pétrole, de la naphte, du salpêtre, du sel, et même des pierres précieuses telles que la cornaline, l'amélhiste, la topaze, du cuivre, du plomb argentifère et de l'argent.
Aulrofois l'Europe lirait de la Tiirrpiio une grande quantité de riches tissus, mais aujourd'hui c'est l'Occident qui en importe de meilleurs et à meilleur marché. Les branches de l'industrie les moins négligées, quoique les Turcs, en Europe du moins, y restent complètement étrangers, sont la filature et le tissage de la soie, du coton et de la laine ; la fabrication des tapis, la teinture, les impressions d'indiennes; les ouvrages et ustensiles en cuivre, fer et acier ; les tanneries, la poterie dans les lies; la fabrication du salpêtre et les savonneries. Parmi les produits de l'industrie asiatique, on estime encore les camelots d'Angoi^, les satins de Damas, les brocards d'Alep et les velours de Bagdad ; les toiles peintes de Trébizonde, le feutre noir de Kaldestag, le maroquin azur de Konieh, la faience d'Isnik et les fourneaux dé pipe de Kutayeh ; mais le procédé de fabrication des armes blanches, jadis si célèbres, de Damas s'est entièrement perdu.
Le commerce, en Turquie, jouit d'une protection et d'une lil>erté très-grandes. Presque tous les produits étrangers sont admis h rimportation et ne paient qu'un droit d'entrée de 3 p. tOO ad valorem. Les produits incdgèncs, exportés de port à port turc, sont admis en franchise.
Le commerce est presque entièrement aux mains des Grecs, des Arméniens, des Amantes cl des Juifs. Sauf ceux des caravanes, qui ne font qu*une espèce de colportage sur une grande échelle, la masse des commerçants turcs ne trafique qu'au détail et en boutique.
Le commerce intérieur esl entravé par le mauvais état, le peu de sûreté ou plutôt l'absence presque complète de routes. En Asie, l'hiver interrompt d'une manière absolue toutes les communications. Par ces motifs les transports s'y font principalement à
dos de bêtes. Constantinoplcy Ândrinople et Salouiquey en Europe , Sinyrne, Âlep, en Asie, sont les principales places de commerce de l'Empire.
Presque toutes les nations de l'Europe participent aux profits du commerce du Levant. Elles y envoient les produits de leur industrie, des denrées coloniales et jusqu'au café des Antilles^ malgré le voisinage de l'Arabie, et en retirent des fruits du sud, dont l'exportation annuelle s'élève à plus de 100,000 quintaux, du coton, de la soie, de la gomme, des drogueries, des parfumeries, des noix de galle, de la cire, du bois de construction, du poil de chèvre et de chameau, et quelques produits de l'industrie. L'Angleterre, la France, la Russie et l'Autriche ont les plus fortes parts dans ce commerce.
Il n'existe aucun recensement officiel de la population de l'empire ottoman. Aussi les estimations qui en ont été faites varient singulièrement. Cependant les calculs les plus probables l'é val non l à 22 ou 23 millions d'àmes pour les Turquies d'Europe et d'Asie réunies.
Sur ce nombre la Turquie européeiAie entrerait à elle seule pour 13 ou 14 millions. Dans la Turquie d'Asie autrefois beaucoup plus florissante, la dépopulation a fait d'effrayants progrès. C'est à l'anarchie qui a si longtemps désolé ces contrées et aux émigrations continuelles des Grecs et des Arméniens en Europe et dans les provinces russes du Caucase qu'il faut principalement l'attribuer. Les campagnes y sont désertes et presque tous les habitants sédentaires groupés autour des villes, sans que pourtant celles-ci aient pu se maintenir au niveau de leur ancienne importance. De toutes ces cités d'Orient, jadis si commerçantes et si populeuses, aucune ne parait avoir conservé 100,000 Ames.
Cette population est un amalgame d'une foule de peuples très* dilTcrenls d'origine, de mœurs et de langage, et, il faut le dire, vivant entre eux dans des rapports fort inégaux, malgré les généreux efforts du sultan Âbdul-Medjid pour leur donner à tous les mêmes droiis et les mêmes devoirs.
On peut les ranger en neuf races principales : Turcs, Grecs, Slaves, Valaques, Albanais, Arméniens, Juifs, Arabes et Kourdes, et en plusieurs autres secondaires.
Les Turcs ottomans qui s'appellent eux-mêmes OsmauliSf forment le peuple dominant. Répandus dans tout l'empire, c'est dans les provinces rapprochées de la capitale et dans l'Ânalolie qu'ils sont le plus nombreux.
Ils sont mahométans sunnites ou orthodoxes, ainsi qu'une partie des Bosniaques et des Arnaules, un pelit nombre de Bulgares, les Tarlares, les Turcpaians, les Lazes et beaucoup de tribus arabes et kourdes. Quant à la croyance dissidente des Chyites, elle compte parmi ses partisails en Turquie les Moutoualis, quelques tribus anibes et kourdes , et même plusieurs peuplades de l'AIl)anie.
Les Grecs, sujets de Tempire ottoman, sont au nombre d'environ 2 millions, dont les cinq huitièmes sont fixés en Europe. C*est, de tous les peuples soumis aux Turcs, le moins arriéré et le plus civilisé. Négociants habiles ou cultivateurs, peu de Grecs possèdent des terres hors des provinces où, comme en Thessalic cl dans les iles, ils dominent absolument par le nombre.
La race slave, composée de difTérentes branches, occupe dans la partie septentrionale de la Turquie d'Europe, tout le pays compris entre le Danube, le Balkan et l'Albanie., et compte près de 4 millions d'individus. Ce sont des Sorbes ou Rnscirns, des
Bulgares, des Bosniaques, des Croates, des Morlaques cl des Monténégrins.
Les premiers sont gouvernés par un prince particulier, vassal de la Porte, et les derniers vivent dans une indépendance par- Tuite, sous une forme de gouvernement à la fois théocratique et républicaine.
Les Valaques, qui au nombre de 3 millions forment le noyau principal de la population des deux principautés transdanubiennes, Vulacliic et Moldavie^ mais qu'on retrouve aussi disséminés au loin jusqu'en Thessalie, ne sont autres que les descendants des anciens Daces, fortement mélangés de Slaves.
Tous ces peuples appartiennent en majeure partie à TËglisc grecque. L'Église latine ne compte des adhérents que pamii les Croates, les Morlaques, les Bosniaques, les Albanais dépendant autrefois de Venise, et les Francs. •
Les Albanais ou Amantes qui s'appellent Skypélars dans leur langue, sont un peuple dont l'origine est à peu près inconnue. Ils se considèrent eux-mêmes comme autochtones ; mais une opinion qui a pour elle des arguments assez puissants, voit en eux les descendants des anciens peuples de rillyrie et de l'Êpire.
Cette singulière nation a pour caractère saillant, son énergique amour de l'indépendance et de la liberté, grâce auquel elle est demeurée, dans des âpres montagnes, à peu près ce qu'elle était du temps de Philippe et d'Alexandre le Grand, à travers tant d'invasions de peuples si divers. ^
Elle est partagée, sous le rapport de la religion, d^une manièix^ non moins étrange. Un cinquième à peu près professe la foi catholique romaine et le reste se partage par moitié en chrétiens grecs et en musulmans. Encore ces derniers ne le sont-ils pas
depuis bien longtemps ; dans chaque famille, on garde encoi*e le souvenir de l'abjuration. Contrairement aux autres races de Fempire ottoman' qui ont accepté la servitude et ont gardé leur foi, ces indomptables montagnards ont abandonné la leur pour garder leur indépendance. Quelques-unes de leurs tribus, d'ailleurs, n'ont jamais été soumises, par exemple, les Myrdites, les Chimariotes, les Souliotes.
Soldats fameux, ils ont pendant longtemps été à la solde de diverses puissances de l'Europe ; ils ont formé une colonie dans l'Italie méridionale et, depuis plus de deux cents ans, ils y sdnt demeurés tels qu'ils y étaient venus, sans se fondre le moins du monde avec les populations environnantes.
Cliosc surprenante, et qui vient à l'appui de l'opinion citée plus haut, ce peuple indomptable qui garde partout son cardclërc propre et sa physionomie tranchée, se iriôlô aux Grecs' avec la plus grande facilité , au point même d'adopter ' leur langue. Ainsi les Souliotes, ces héroïques habitants de l'Ëpire sur qui TEurope, frappée d'admiration, eut un instant les yeux fixés, étaië'ht de race albanaise ei non hellénique. Ajoutons (iépen^ dant que cfe peuple qui montre de si gtandéâ qualités lorsqu'il s'est fusionné avec l'élément grec, en est encore sur tous les autres points à l'état de barbarie. C'est à des Albanais que â'adressait récemment Omer-Pachà, lorsqu'il défendait à ses trolipeis de mulilét' le corpi^ des ennemis morts et de leur Cotipef h tête. Quand les Albanais seront gagnés à la civilisation, et le jour 'ne l>eut pas en être loiii, ce sera ôssiirétiient iin défc péu|^les'lès plus reinàrqiiiBd)lés du territoire ottoman, cai" il est doué dès plu^ grandes qualités, le courage, l'amour du travail, la sobriété, l'mdustrie même. Tous les ans un grand nombre d*cnlre eux quittent leur
pays et s'en vont parcourir les villes et les campagnes de la Turquie, et amassent en exerçant leur métier un pécule qu'ils rapportent ensuite à la montagne natale. Presque tous les charpentiers et maçons (en Orient c'est un seul et même état), de l'empire ottoman, les chaufourniers, les bateliers etc., sont des Albanais.
Les AiTnéniens, de tous les peuples de l'empire le plus disséminés, sont au nombre d'environ 700,000 individus, dont un tiers établis en Europe. Gens paisibles et uniquement occupés du négoce, dans lequel ils passent néanmoins pour être plus rusés encore que les Juifs et les Grecs; du reste actifs, parcimonieux, et sachant se rendre utiles aux autorités turques qui, en Asie les emploient ordinairement à la perception des impôts, ils ont été appelés par les oulémas la Perle des Infidèles. Une partie d'entre eux a reconnu l'autorité du Saint-Siège.
Les Juifs, dont on évalue le nombre à 800,000, que le mépris des musulmans poursuit encore plus vivement que les chrétiens, sont nombreux en Palestine et dans toutes les villes de commerce.
Les Arabes sédentaires forment une grande partie de la population de la Syrie; les tribus nomades (Bedaouis ou Bédouins) sont simplement tributaires de la Porte et parcourent les contrées voisines du golfe Persique.
Ainsi que ces derniers, les Kourdes, brigands cruels et indomptés dans leurs montagnes (surtout les terribles Yezides) n'obéissent qu'à des chefs de leur nation, faiblement dépendants du pouvoir impérial.
Parmi les peuplades moins importantes celles qui méritent le plus d'être citées sont les montagnards du Liban, Druses, Maronites, Moutoualis, Nossaïris ou Ansariés. Les Maronites sont chrétiens, une partie d'entre eux reconnaît rnutorilé du Pape.
Quant aux Druses, leur religion a cela de parliculicr qu*clle est une des dernières qui ait été révélée au monde. Son Messie, en cITety apparut vers Tan 1000, près de quatre cents ans après Mahomet, c'est le khalife Hakem que les historiens orientaux peignent comme un fou furieux, rai-partie de Néron et dlîéliogabale.
Les Druses adorent llakcm corame le seul et vrai Dieu qui s*est à différentes reprises incarné pour le salut des hommes ; mais au fond leur doctrine ne repose que sur une interprétation particulière des livres chrétiens et musulmans, c*est ce qui explique qu'ils ont tour à tour été regardés comme des sectateurs de Jésus et de Mahomet.
Les Druses, dans la pratique de leur culte, emploient diverses initiations, mais seulement pour ceux d'entre eux qui s'élèvent par l'étude et par la vertu et non pour les étrangers qu'ils n'admettent jamais dans leur communion : aussi ont-ils encore été comparés successivement aux Pythagoriciens, aux Esséniens, aux Gnostiques, et il semble aussi que les Templiers, les Rose-Croix et les Francs-Maçons modernes leur aient emprunte beaucoup d'idées. On se rappelle que le grand émir Facardin (Fakhr-ul-Ëddin) déclarait à la cour de Médicis que son peuple descendait de chevaliers croisés.
Les Turcomans, agriculteurs ou nomades hospitaliers, parcourent, avec leurs tentes, leurs chevaux et leurs chameaux, la Syrie septentrionale et l'intérieur de TAnatolie. Une de leurs hordes , les Yeuruks, a été transplantée dans les montagnes de la Macédoine, et il en existe également quelques autres dans celles de la Bulgarie.
Les Lazcs, d'origine géorgienne, établis sur la mer Noire, dans
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le gouvcrnûmeiit de Trcbizondei suivent aussi leurs propres cliefs (^t se font craindra par leurs rapines.
Des Tartares venus de la Crimée habitentla Dobroutcha, c'està-dire le littoral au nord du Balkan, jusqu'à rembouckure du Danube; c'est dans celte tribu fidèle , brave et très-attachée an Coran, que le gouvernement turc choisit ses courriers.
Les Bohémiens ou Tsiganes errent dans toute la Turquie d'Europe, en bandes plus nombreuses que partout ailleurs ; on les rencontre aussi dans l'Anatolie et dans la Syrie.
Enfin l'on comprend sous le nom général de Francs, les chrétiens non sujets qui résident dans l'empire.
La multipUcité des races explique la diversité des gangues qui se parlent dans ces vastes contrées. Le turc , comme langue de la nation dominante, est aussi celle de la cour et de l'État. L'arabe (}ui domine, de son côté, au sud du Taurus jusqu'en Egypte, et le Persan sont les langues de la religion et des savants, et que tout Ottoman de distinction connaît en général. Le syriaque s'est conservé chez les Maronites et chez les Ânsariés, mais comme langue du culte seulement^ Le grec moderne, l'annénien et l'hébreu sont parlés par les peuples de ces difl*érentes races. Le slavon , plus ou moins altéré, se parle en plusieurs dialectes, dont les trois principaux sont le serbe et les idiomes grossiers des Bosniaques et des Bulgares ; Tillyrien tient à la même famille. Le skype, la langue des Albanais, n'ofi're pas moins de variétés. Les Valaques parlent un dialecte roman ; les idiomes des Tartares et des Turcomans, peuples de même origine que les Turcs^ ont beaucoiip de ressemblance avec la langue de ces derniers. Quant à la lingua-franca, c'est un italien corrompu, usité parmi les chrétiens établis en Orienté
ConsUiiilijioplc. — Sa position géographique. — Son clinuit. Vue gcuéralc de la ville et du poii. — Aspect de la population.
Incendies.
Conslantinople est située par 41*" 1' 27" de latitude septentrionale, et 26^ 35'; dç, longitude.;
Son climal est plus tempéré que sa latitude ne le ferait présumer. Cela lient à ce, que les vents du nord qui y régnent pendant plus des deux tiers de l'année, modèrent les chaleurs de Tété, et que le vent ;du sud, au (;ontrnirc, adoucit les froids de Thivcr. (Cependant quand le vent du nord-ouest souffic dans cette saison, ce qui est assez commun , il fait succéder en un clin d*œil à un temps doux et presque chaud les frimats et les neiges.
Le nom donné à Conslantinople par les Turcs est SlainbonL
1/étyinolqgie de ce nom est assez curieuse. Avant la conquête de Mahpmet, les farouches Osmanlis qui, depuis longtemps, serraient de près cette proie opulente, ne manquaient jamais d'interroger, plus ou moins gracieusement, les paysans de sa banlieue qui se rendaient aux marchés, et à force de leur entendre invariablement répondre qu'ils allaient «Iç tV woXtv, i$ lin bolin^ suivant
leur prononciation qui n'est pas celle de rUnivei-sité, ils en firent le nom de l'antique Ryzance. Du reste, ils l'appellent encore Islamboulf ville de l'Islam.
Elle est située sur un promontoire, baignée au sud-est par la mer de Marmara, et au nord par les eaux de son port que l'on nomme la Corne-d'Or, et qui la sépare des faubourgs de Top-Hané, Péra, Galata et Kacim-Pacha. La ville, de forme triangulaire, se déploie en amphithéâtre sur deux versants, l'un du côté de la Propontide, l'autre du côté du port qui, par son étendue et sa position unique entre la Méditerranée et la mer Noire , est un des premiers du monde.
Ainsi que Rome, elle est bâtie sur sept collines que recouvrent les masses de ses maisons peintes, entrecoupées de (ouiïes d'arbres, et d'où s'élancent vers le ciel, semblables à des mâts d'argent, les minarets blancs des mosquées dont les dômes étincellent au soleil. Aucune plume n'est capable de rendre, aucune imagination, si puissante qu'elle soit, ne peut se figurer le panorama réellement féerique de la ville de Constantin et de Mahomet H.
Ses faubourgs, de l'autre côté du port, et Scutari qui lui fait face sur la rive d'Asie, sont construits également sur des collines aux pentes escarpées , et s* encadrent , comme la métropole, de vastes rideaux de cyprès au feuillage sombre qui font ressortir plus vivement les mosquées et les maisons peintes de mille couleurs. Puis à leur pied, sous un ciel toujours bleu, les flots transparents de la Corne-d'Or et du Bosphore, immenses nappes d'eau surchargées de navires à voile de toute grandeur, de bateaux à vapeur, et sillonnées par des milliers de canots ou catques , frôles embarcations sans gouvernail, d'une exquise élégance, que les rameurs ou caîdjis manœuvrent avec une incomparable adresse.
PITTOHESUUE. 193
Ce spectacle est tellement grandiose, que (>)nsUuilinopIe semble ctrc une de ces fantastiques cites qu'on ne voit (|u'en rôve.
Mais c'est surtout lors d'une nuit de fêle, au Ramadan et au Beîram, par exemple, que le coup d'œil, présenté par la métropole de rislam, est vraiment magique. Les minarets, resplendissant de lampions, semblent des phares au milieu d'un immense océan de paillettes lumineuses qui scintillent de toutes parts, sur les rives de la Gorne-d'Or comme sur la vieille terre d'Asie ; et les vaisseaux à trois ponts, dont tous les contours , m&ts , vergues et bordages, sont illumines de lanternes vertes, bleues, jaunes et rouges, apparaissent comme ces nefs de pierreries, voguant au sein d'une mer phosphorescente que nous dépeint l'imagination des conteurs arabes.
Cependant, il faut reconnaître que la plupart de ces merveilles ne doivent être vues que de loin ; si vous approchez, le prestige s'évanouit. Ces maisons pittoresques ne sont que d'ignobles cahutes enfumées et hors d'aplomb, et les rues de la ville d'abominables ruelles, tortueuses, infectes, pleines de trous, encombrées d'immondices. Et pourtant, l'artiste préférera toujours le désordre pilloresfiue des cites orientales à la régularité monotone de nos villes modernes d'Europe et d'Amérique.
IjE physionomie de la population constantinopolitaine n'est pas un tableau moins curieux ; pour l'étranger, c'est un carnaval perpétuel. A côté du vieux Osmanli, en large turban et en caftan rose, vert ou jaune, passe le Turc de la réforme en redingote boutonnée, fez rouge, bottes vernies et gants blancs. Là, c'est le Juif, à la robe fendue sur les côtés et au turban bleu, moucheté de noir; plus loin, le Grec, sujet de la Porte {raya)^ en fustanelle blanche, avec la calotte rouge et la veste soutachéc; le Bulgare,
au sayon grossier, au bonnet entouré d'une énorme couronne de fourrure ; les Albanais, qui n'ont qu'une i^este sans manche sur leur torse nu ; les Kurdes, au manteau zébré; les Circassicns, vêtus d'un jupon de poil de chèvre serré par une ceinture de métal, les jambes entourées de linges retenus par des cordelettes, la poitrine revêtue d'étuis à cartouches, avec une fourrure d'Astrakhan au collet et un bonnet de peau garni de longs poils épais qui leur fait comme un turban; les Persans, au grand bonnet d'agneau noir ; les Syriens, les Géorgiens, les Éthiopiens h la tête crépue ; enfin des hommes de toutes les religions et de tous les pays, sans compter les Tsiganes ou Bohémiens, au teint jaune , aux cheveux noirs, race proscrite, qui joue, là comme partout, du violon et du tambour de basque, pour amuser toutes les autres.
Les femmes ne sont pas les personnages les moins intéressants dans ce pêle-mêle perpétuel de tant de nationalités diverses.
Les femmes turques sont masquées d'un yachmak^ ample pièce de mousseline ou de mérinos blanc, qui laisse voir de grands yeux noirs ou d'un bleu sombre, avivés par le henné noir dont elles se teignent les paupières et surmontés de sourcils rejoints par le surmeh ; elles sont drapées d'un féredjé de couleur tendre, rose, jaune, vert ou bleu, portent des caleçons de taffetas et des l)ottines de, maroquin jaune. Le costume des Arméniennes a le plus grand rapport avec le leur ; elles sont presque aussi sévèrement voilées , mais elles se vêtissent en général de violet et sont toujours chaussées de noir. Les Juives se coiiïent d'une espèce de bourrelet disgracieux (kalpak) qui descend jusqu'aux oreilles et cache leurs cheveux. Leur corps s'enveloppe d'une tunique blanche à plis nombreux et pressés, et leurs épaules soutiennent une chasuble de soie miroitante qui retombe jusqu'à leurs genoux. Les Grecques
se coinent d*une façon charmante ; leurs chcvcii.x , ])arlagcs en bandeaux ondulés, sont ramenés en grosée natte sur le devant de la tète, ainsi que dans les statues antiques de Cérès, et un léger voile de gaze bleue ptotége le derrière de la tête. Mais elles ont , en général, abandonné leur ancien costume national, ^i élégant pourtant, pour les robes à la française ; elles ont cependant conservé la veste de soie brodée qui leur donne encore un caractère assez pittoresque.
Pour achever ce rapide tableau de la physionomie de Constan^ tinople, il convient de parler ici des incendies si terribles et si fré- (|uents qui renouvellent la ville, on peut le dire^ tous les cinquante ans.
Excepté les mosquées, les aqueducs, les fontaines, quelques maisons du Phanar, les constructions génoises de Galata et celles toutes modernes de Péra, Stamboul et ses dépendances sont entièrement construits en bois,pareeque les musulmans réservent la pierre et le marbre, les matériaux solides et précieux, à Thabitalion de Dieu, et ne laissent à l'homme que des maisons de bois aussi peu durables que lui. Si l'on connaît d'ailleurs la négligence et le fatalisme des Orientaux, on concevra sans peine que l'incendie soit un fait normal à Constantinople.
Une fois le feu éteint, les maisons se reb&tissent prom^tcment et les rues se rétablissent comme elles étaient, sans qu'on mette à proGt l'accident arrivé pour faire la momdre amélioration.
On avertit les habitants que l'incendie a éclaté dans une partie de la ville, en suspendant, au sommet de la tour du Séraskier qui se dresse à une hauteur prodigieuse derrière la mosquée de Bayezid, ainsi qu'à celle de Galata , de l'autre côté de la Corne-d'Or^ un panier d'osier, si c'est le jour, une lanterne , si
c'est la nuit, avec une certaine combinaison de signaux pour indiquer le quartier; une vigie est en permanence sur chacun de ces points, guettant dans Tiromense panorama qui se déroule à ses yeux , si quelque fumée noire ou quelque langue de flamme ne jaillit pas d'entre les toits. En même temps le canon tonne et les rues retentissent de ce cri lugubre : «i Stamboul yanghin var (11 y a le feu à Stamboul) 1 » Les saccas (porteurs d'eau), qui sont en même temps les pompiers, accourent , leurs pompes sur l'épaule, et déploient ordinairement beaucoup d'adresse et de courage.
Le sultan est averti par trois fois , et quand l'incendie a duré une heure , il est obligé de se rendre en personne sur le lieu du désastre.
Le musulman, dont la maison vient d'être brûlée et qui, en un moment, est passé de l'aisance à la pauvreté, ne montre aucune émotion, il s'écrie : Allah kerim (Dieu est miséricordieux)! et le lendemain vous le trouvez fumant imperturbablement sa pipe sur les décombres encore chauds de sa demeure.
Les chrétiens n'ont pas la même philosophie, et dans les quartiers qu'ils occupent , comme dans nos villes de l'occident , un incendie est toujours signalé par les. clameurs confuses des hommes, les cris perçants et désespérés des femmes et des enfants, et ce pêle-mêle afTreux des objets qu'on jette par les fenêtres pour les sauver des flammes et que l'on entasse à demi brisés dans les rues.
L'extrême combustibilité des matériaux, car toutes ces maisons de bois s*allumenl comme de Tamadou à la moindre étincelle, a pour effet de donner à la flamme une ardeur et une intensité incroyables, parce qu'il ne se produit que peu ou [)oint de fumée;
aussi à cet immense flamboiement, tous les monuments de la ville s'illuminent de reflets rouge&tres d'un eiïet saisissant qui rappellent, autant que Tinfiniment petit peut rappeler Tinfiniment grand, les feux de bengale de nos apothéoses scéniques ; et les gerbes d'étincelles qui s'élancent vers le ciel et retombent en pluie d'or ressemblent à un feu d' artifice colossal. On conçoit alors, on excuse presque Néron, ce malfaiteur couronné qui avait l'âme d'un artiste, d'avoir mis lui-même le feu à Rome pour la voir brûler.
Principaux édifices de Conslantinople. — Le sérail.
— Les mosquées. — L'Atmeidan. — Monuments antiques. — L'ElbIcel-Atika. —
Chftteau des Sept-Toura. — Le Phanar. — Balata.
Le séraiiy ou plus régulièrement serai, occupe la pointe du promontoire sur lequel Constantinople est bâtie. Du temps du Ras- Empire, cet emplacement appartenait aux prêtres de Sainte-Sophie qui y avaient leurs habitations; mais lorsque la guerre eut donné à Mahomet la ville des Césars, il choisit très-judicieusement œ terrain pour y élever son palais.
En 1478, il acheva de l'enclore de hautes murailles de quatre milles anglais de circuit, percées de huit portes.
Vu du côté de la mer, le sérail ne présente qu'une longue suite de murs crénelés dont le pied baigne dans l'eau bleue; on aperçoit çà et là, des kiosques aux toits en saillie dans le goût chinois, des bâtiments détachés dont les fenêtres sont hermétiquement closes par des grillages serrés, sans aucune symétrie, entrecoupés par la verdure des térébinthes, des platanes et des cyprès.
Oa pénètre ordinairement dans le sérail par la porte appelée Top Kapon (Porto du Canon) ; après avoir traversé un jardin
rnontueux on pénètre dans les appartements du premier corps de logis. Ce sont de vastes salles très-peu meublées par des divans en étoffe commune de Perse et des nattes en jonc.
Partout la même simplicité, Tornementation des plafonds varie seule ; on voit çà et là quelques glaces et dans le sérail tout entier deux paysages, sans personnages, bien entendu, car la loi de Mahomet interdit sévèrement la reproduction des êtres animés.
M. Théophile Gautier a vu dans une de ces pièces une pendule à tableau mécanique représentant la pointe du sérail avec des calques et des vaisseaux qu'un rouage fait rouler et tanguer : « Elle excite, dit-il, Fadmiration des Turcs débonnaires et le sourire des ghiaours, car elle serait mieux à sa place dans la salle à manger d'un épicier enrichi que dans le mystérieux séjour du padichah. »
La même salle renferme dans de simples armoires vitrées les legs que les sultans ont faits au sérail ; ce sont des objets qui leur ont servi pendant leur vie. Tous ils ont donné des armes, sabres, yatagans, poignards, pistolets étincelants de perles et de rubis, à l'exception de Mahmoud II, calligraphe et poète, qui a fait don de son encrier en or tout couvert de pierreries.
Tout ,à côté s'allonge une galerie où les sultanes jouent et prennent de l'exercice sous la surveillance des eunuques noirs.
Plus loin sont les bains de marbre et de porcelaine, où M. Maxime Ducamp a été assez heureux pour pénétrer, les kiosques des femmes , le harem enfin que nul regard profane n'a jamais profané. C'est pour cette partie mystérieuse du palais du Grand Seigneur qu'est réservée toute la magnificence du luxe impérial ; mais on n'en peut guère parler que par ouï dire.
On arrive ensuite à une cour carrée où se trouve le mèdressé (collège) des icht-oglans (jeunes pages destinés au service particulier du Grand Seigneur). Au milieu se trouve un kiosque dans le style arabe. C'est la bibliothèque où pendant longtemps les chrétiens n'ont pu pénétrer; sa porte de bronze est une merveille d'ornementation ; à l'intérieur les manuscrits sont rangés dans des casiers de cèdre.
On traverse encore nombre de corps de logis insignifiants et des jardins pleins de fleurs et de grands arbres et l'on est introduit dans un pavillon dont le toit à saillie est fortement projeté et que soutiennent des colonnes de vert antique ; ses murs sont incrustés de marbre. C'est la salle du trône du sultan.
La plus grande partie de la pièce qui est petite et peu éclairée est occupée par le trône en forme de divan avec un baldaquin soutenu par quatre colonnettes, hexagones en vermeil^ semées d'une innombrable quantité de pierres précieuses non taillées et surmontées par des boules d'or et des croissants d'où pendent quatre queues de cheval.
En face du trône s'ouvre une fenêtre grillée d'épais barreaux dorés. C'étaient là que se tenaient jadis y en dehors, les pachas et les ambassadeurs dont les paroles étaient transmises par des intermédiaires au padichah impassible comme une idole dans une châsse de pierreries.
Les murailles sont revêtues de carreaux de faïence verte et le plafond est orné de baguettes de vermeil qui se découpent en capricieuses rosaces. Dans un coin est fixée une singulière cheminée turque en forme de niche à sept pans. Elle est en cuivre ciselé et découpé.
Tout h côté, nu milieu d'une louiïe d'arbres, se dresse une
colonne composée d'un fût léger et d'un chapiteau corinthien , avec une inscription sur sa base. Elle est bien conservée et remonte au temps de Théodose.
Au delà est située Tantique église de Sainte-Irène; elle ressemble à Sainte-Sophie sur une plus petite échelle, et elle est ornée de marbres et de mosaïques. Les Turcs Tont transformée en arsenal. A côté d'une belle collection d'armes modernes disposées avec goût, on voit le sabre de Mahomet II, un brassard qui a servi à Tamerlan, Tépée de Scanderberg, les fameuses marmites des janissaires, des canons et des bombardes de formes étranges, des faisceaux de piques et de vieilles hallebardes, ainsi qu'un grand nombre d'autres pièces fort curieuses.
Enfîn on sort du sérail par la porte appelée Baba Houmayoun ou Sublime Porte. Malgré ce nom pompeux, ce n'est qu'une lourde masse semblable à uA bastion. C'est là qu*on exposait pendant trois jours sur un plat de bois ou d'argent la tète des criminels d'État.
Le nombre des habitants du sérail passe six mille parmi lesquels on compte environ cinq cents femmes. En outre un grand nombre de personnes sont employées au sérail pendant la journée, et ont leur maison et leur famille dans la ville.
Le sultan a de droit six femmes en titre qui portent le titre de cadineSy quoiqu'elles ne soient pas ses épouses légitimes» La première d'entre elles qui donne un héritier à l'empire devient sultane favorite et a le titre àliasséki. Si l'enfant de l'hasséki meurt, elle perd son rang. 11 faut ranger au nombre des vieux contes ridicules la croyance populaire qui représente les femmes du sultan rangées en file, attendant que le mailre jette le mouchoir à celle rju'il préfère.
Les femmes du sérail sont principalement des Géorgiennes et des GreassienneSy les deux plus belles races du monde ; aussi il est certain qu'il n'existe nulle part un aussi grand nombre de beautés exquises. Elles ont toutes reçu une très-bonne éducation , elles savent lire^ écrire , faire des vers^ de la musique et danser avec plus de volupté que de gr&ce. Leur vie s'écoule dans une suite non interrompue d'amusements compatibles avec la vie sédentaire, l)ar exemple à changer fréquemment de toilette, à se visiter en cérémonie les unes les autres, à recevoir les hommages sans cesse renouvelés de leurs compagnes d'un rang inférieur, à voir des esclaves de leur sexe danser et jouer la comédie, enfin à l'assasier leur âme de celte félicité passive et sans action qui est le but unique auquel les femmes turques aspirent , et le seul qu'elles soient capables de goûter.
Quelquefois, et c'est une faveur, on leur permet d'aller dans les différents palais et kiosques que le sultan possède sur les bords du Bosphore, toujours sous la surveillance des eunuques noirs (les blancs ayant été supprimés récemment) ; et alors les officiers de police sont chargés d'empêcher toute espèce de bâtiment de passer près du caîque impérial.
Lorsqu'elles ont atteint l'âge de trente ans , le sultan donne la liberté â quelques-unes de ses esclaves et elles trouvent à se marier avantageusement â cause de leur crédit et de leurs relations. 11 n'est pas besoin d'ajouter que la majeure partie de ces femmes n'est jamais connue du sultan ; son harem n'est, â dire vrai, que le luxe de son suprême rang.
En sortant du sérail , on laisse derrière soi la fontaine d*Àchmet 111, une des plus jolies do Constanlinople, avec son toit chinois, ses sculptures doljcalos et ses gracieuses colonneltes, et Ton a
devant les yeux Sainte-Sophie, Âgia Sofia, ce qui, par parenthèse, n'est pas le nom d'une sainte et veut dire « la sagesse divine. » Les Turcs n'ont pas changé le nom de la vieille basilique chrétienne en la convertissant en mosquée.
Au premier aspect, Sainte-Sophie ne répond pas à l'idée grandiose qu'on s'en est faite. Entourée de bains, d'écoles, de tombeaux, d'échoppes qui y ont été ajoutés après coup, elle ne présente d'abord qu'une masse incohérente de constructions hétérogènes, du milieu desquelles s'élancent ses quatre minarets et s'élève son dôme aplati qui, dans la pensée de l'architecte, devait imiter la voûte des cieux.
Mais à l'intérieur, rien n'interrompt la vue, et quoique la majeure partie des ornements, frisures et mosaïques à fond d'or, ait disparu sous une épaisse couche de chaux , car le mahométisme est encore plus sévère sur ce point que le protestantisme même, c'est encore un des plus magnifiques temples que la main de l'homme ait jamais élevés à Dieu.
Du haut des tribunes on embrasse admirablement l'ensemble de cet immense édifice. La coupole, éclairée de fenêtres, placées très-près les unes des autres, et au nombre de vingt-quatre, porte sur quatre grandes arcades, liées à autant de demi-dôn^es.
I^es tribunes reposent sur de nombreuses colonnes de porphyre et de jaspe; des tables de porphyre incrustées dans la muraille portent gravés en caractères arabes les noms de Dieu, de Mahomet et des quatre premiers khalifes. Du grand dôme sont suspendues une infinité de lampes en verre de diverses couleurs ^ entremêlées de globes de cristal et soutenues par des cercles de fils de fer de manière à former lustre, des houppes de soie, des œufs d'autruche, des cassolettes d'or et d'argent.
L'islamisrne a utilisé, comme il Ta pu, les anciennes chapelles de la basilique chrétienne. Elles servent de lieu de dép6t. Les musulmans y apportent leurs richesses dans des coffres à peine fermés et sous la garde de Dieu. Il n'y a pas d'exemple que le moindre objet ait jamais été dérobé.
Sainte-Sophie a été bâtie par Anthemius de Tralles et Isidore de Milet, sous le règne de Justinien, sur l'emplacement d'une première église, dédiée par Gonstanthi à la Sagesse inspirée, et qui venait d'être réduite en cendres dans une sédition.
Pour enrichir la nouvelle église, on dépouilla les vieux temples païens, celui du Soleil, à Rome, celui de Diane, à Ëphèse. Mais elle eut beaucoup à souffrir des tremblements de terre. En 1 31 7, Andronicus la fil étayer par deux contre-forts de forme pyramidale. En 1345, la demi-coupole de l'est tomba ; elle fut réparée par Sélim, qui ajouta trois minarets à celui qu'avait déjà élevé Mohammed-el-Fatyh. Amurat III la fit encore soutenir par d'énormes arcs-boutants.
Malgi'é ces réparations successives, le vieil édifice, debout depuis treize cents ans, menaçait ruine, quand il a été tout récemment restauré avec une rare habileté, par un architecte italien, M. Fossati*
La Mohammediyehf ou mosquée de Mahomet II, couronne l'une des sept collines que renferme Gonstantinople. Elle fut bâtie par l'architecte grec Ghristodolus sur l'emplacement et avec les matériaux de la célèbre église des Apôtres. Elle eut tant à souffrir du tremblement de terre de 1768, que Mustapha III la rebâtit presque en entier.
Sultan Bayezid, ou la mosquée de Bajazet (car les mosquées sont appelées du nom de leur fondateur), est célèbre par ses
marbres, tirés de tous les édinecs de Conslanlinople. On y admire ^ingt colonnes de vert antique, de jaspe et de granit égyptien.
La mosquée de Sélim V^ forme un carré parfait de soixante et quinze pieds de côté ; les marbres en ont été apportés d'Alexandrie de la Troade.
I^ mosquée de Sultan-Àcbmet est située sur Tun des côtés de rAlmeidan. Elle a coûté des sommes inouïes, au point que chaque pierre, dit-on, revient à trois aspres. Achmet apportait un si grand zèle à sa construction, que, tous les vendredis, il travaillait luimême avec les ouvriers, et leur payait ensuite leurs salaires.
La mosquée est entourée de six minarets d*une extrême liauteur et d'une grande beauté ; ils sont garnis de trois galeries dans le pur style arabe et se terminent en aiguilles. Cet édifice, aussi bien que toutes les autres mosquées, est précédé par une grande cour, entourée d'une colonnade en marbre et en porphyre formant une magnifique galerie dont le toit est décoré par trente petites coupoles et quatre minarets dans les angles. Au milieu est une fontaine de marbre très-ornée, destinée aux ablutions des fidèles. Les portes sont de cuivre travaillé avec un goût merveilleux, mais sans aucune figure.
Quant aux ornements intérieurs de la mosquée, les murailles sont revêtues de plaques de faïence et de lames de marbre ; des versets du Coran en caractères arabes, tracés sur des tables dorées, décorent les dômes, les coupoles, les corniches. Le pavé est entièrement recouvert de nattes. Le dôme est supporté par quatre grands pilastres cannelés et partagés dans leur milieu par un astragale. Les fenêtres, faites de verres colorés en petits compar* timents, sont d'une richesse singulière.
La Solymameh a été conslruilo avec les matériaux de la grande
église de Sainte-Euphémie de Chalcédoine. Celle mosquée remporte sur toutes les autres par la symétrie etTél^ncede son architecture. Vue de profil, elle offre un coup d'œil magnifique avec ses galeries superposées/ ses hauts minarets et ses dômes polis.
VOsmaniehf commencée par Mahomet IV et achevée par son frère Osman III| est remarquable par son dôme d'une grande élévation et d'une extrême légèreté qui couvre et forme la mosquée tout entière sans pilastres, ni colonnes.
Non loin de cette mosquée gtt un sarcophage de porphyre, qu'on dit être celui de Constantin. Il est la plupart du temps rempli de l'eau du ciel et les petits oiseaux viennent boire dans le cercueil inpérial.
On remarque encore une petite mais très-élégante mosquée, appelée Laleli, bfttie par Mahmoud l" en 1753. Les murs en sont incrustés de marbre ; on y voit deux gi*ands tableaux en broderie, représentant les cités de la Mecque et de Médine.
Auprès de chaque mosquée est le turbeh ou chapelle sépulcrale de son fondateur, fermée par des grilles de fer qui laissent voir distinctement le cercueil, couvert d'un velours cramoisi brodé en or. A la tète du cercueil est placé le turban du monarque, à ses pieds un haut chandelier d'argent et au-dessus un cercle de lampes.
Outre les mosquées impériales, il y en a plusieurs élevées par la piété des sultanes validés. Les principales de celles-là sont Yeni- Djami etcelle de la porte d'Andrinople, bâtie du prix des pantoufles de sa fondatrice I à ce que disent les Turcs.
Tous les sultans fondateurs de mosquées ont attaché à ces fon* dations des académies ou écoles avec leurs professeurs et un gi*and nombre d'étudiants fort bien entretenus^ des hôpitaux et des khanSé
Derrière les murs du sérail se trouve une \as(c place qu^on appelle rAimeldan. C'est rancicn Hippodrome des Grecs. C'est en cet endroit que se donnaient les spectacles publics^ les courses, les combats d'athlètes, que la foule du Bas-Empire se passionnait pour les verts et les bleus^ ces factions rivales des cochers, dont les luttes cbn(inuelles^ dégénérèrent bientôt en querelles politiques et causèrent dés séditions tefribjes. * '
L'Atmeldan est aujourd'hui réduit à deux cent cinquante pas de long sur cent cinquante de lai^e. Il a d'un côté la mosquée du sultan Achmet et de l'autre un grand édifice à moitié ruiné qu'on dit avoir été autrefois le palais du questeur et qui est aujourd'hui un Timar Èhùnè ou hôpital de fous.
Il reste dans rAtmeidàïi trois monuments remarquables des Grecs : rôbéli^ue de Théôdode^ la colonne serpentine et celle de Constantin Porphyrogérièté, faibles vestiges des merveilles que contenait jMis^ettê enceinte. Les empereurs byzantins s'étaient complus, eh effet, à orner Ttlippôdrome des dépouilles de l'antiquité. On y voyait entre autres chefs-d' oeuvre ces fameux chevaux en métal de Corinthe qui stninonlenl aujourd'hui la porte de Saint- Marc à Venise, âpres avoir orné, Soils Napoléon I*', Tare de triomphe de la place du Carrousel à Paris.
L'obélisque, monolithe de granit rose haut de soixante pieds et chargé d'hiéroglyphes Sur ses quatre faces, a été apporte de Thèbcs en Rgypte et élevé sur cette place à Tnidc d'un mécanisme très* curieux, cil trenle-dciix jourô, soUs là direction deProculus, préteur de la ville, et sous le règne de Théodose l'Ancien» Son piédestal ûssez dégradé a sept pieds de haut et est sculpté en bas-reliers d'un style barbare qui témoigne de la décadence des aris dans ce sicclc. Sur la frise du piédestal, aujourd hui cache par l'exhausse-
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ment successif du terrain , se trouve, au rapport des écrivains antérieurs, une représentation du mécanisme employé pour l'érection de rénorme monolithe, absolument comme sur le socle de l'obélisque de Louqsor, place de la Concorde, à Paris, Ludovico- Philippo régnante.. i
La colonne serpentine n'a guère plus de neuf pieds d'élévation, il est vrai que sa base est enfouie ; elle est formée de trois serpents entrelacés dont les têtes faisaient chapiteau. On croit qu'ils proviennent du temple de Delphes où ils soutenaient le trépied d*or que la Grèce avait voué à Apollon, après la défaite de Xerxès à Platée : mais cette opinion n'est rien moins que fondée. S'il faut en croire la tradition, Mahomet II, pour donner une preuve de sa force, aurait abattu la tète de l'un d'eux d'un coup de hache d'armes. Les deux autres ont été enlevées en 1700 sans que les Turcs aient fait aucune recherche pour les retrouver.
La pyramide de Constantin Porphyrogénète n'est plus qu'une abominable masse de pierres, un bloc de maçonnerie fendu de tous côtés et qui ne subsistera pas longtemps. Elle était autrefois recouverte entièrement de bronze doré ; mais cette riche armature tenta la cupidité du vainqueur et ne tarda pas à disparaître.
Autrefois les Turcs faisaient courir les chevaux dans l'Atmeîdaii et s'y livraient à un exercice militaire appelé djerid. Voici en quoi il consiste. Deux ou plusieurs combatlants,montéssur des chevaux très-vifs, sont armés d'une baguette blanche en forme de javelot qu'ils se lancent l'un à l'autre avec une grande violence. L'adresse consiste à éviter le coup et à poursuivre l'antagoniste dans sa retraite, à arrêter son cheval au galop, et à se baisser assez, sans quitter la selle, pour ramasser le djérid à terre. Depuis l'introduction de la tactique européenne ce jeu est abandonné.
Le palais de Constantin tenait à l'Hippodrome et élait vraisemblablement silué à la place qu'occupe aujourd'hui la mosquée du sultan Achmet.
Sur r Atmcîdan même, en face de la mosquée d' Achmet , se trouve YElbicehAlika ou musée des anciens costumes ottomans. Notre ancien camarade, Georges Noguès, fils du rédacteur en chef du Journal de Constantinoplej a donné de ce curieux musée une description aussi brillante qu'exacte.
Il est situé dans une maison turque de belle apparence, précédée d une cour, où une fontaine laisse retomber son mince filet d'eau dans une vasque de marbre au milieu d'un frais gazon, et se compose de cent quarante figures, en bois sculpté et colorié, reproduisant principalement les costumes de l'ancienne maison du Grand Seigneur, ceux des janissaires et aussi divers habillements d'artisans; elles sont placées, derrière des vitrages, aux deux étages de l'Elbicei-Atika. On retrouve dans cette exhibition d'un monde évanoui la vieille Turquie tout entière avec les gros turbans, les hauts bonnets coniques, les dolimans bordés de fourrures, les pelisses de brocard, les ceintures de cachemire, les armes barbares. L'archéologue y peut contempler à son aise dans leurs splendides costumes d'avant la réforme le kyzlar-agaci, le grand vizir, le cheik-uMslam, le kapoudan-pacha, le seliktar-^agaci ou chef des porte-glaives, le hach-ickokadar^ qui portait les pelisses du sultan dans ses promenades, le Ichaouch-agaci^ chef des huissiers, l'aga du sérail, les muets {dilcii)^ les scrikdji-baclû à qui élait commise la garde des turbans, les cuisiniers, les jardiniers, les bahadjis, les soulak et les peyik (gardes particuliers du sultan), les nains et les fous dont l'emploi n'est pas tombé en désuétude à la Sublime Porlc, lous les officiers des yeni-lcheri avec
leurs vêlements et leurs armes bizarres, et le santon Hadji- Bekiach, leur patron ; on y voit môme, comme contraste, un spécimen des Nizam-djedid qui les ont remplacés.
Ce musée de la vieille nationalité ottomane témoigne hautement de TafTaiblissement des préjugés en Turquie ; malgré Tusagc musulman qui interdit toute reproduction de la figure humaine, Touverture de rElbiceî-Âlika n'a pas soulevé la moindre émeute et les Turcs n'ensont pas les visiteurs les moins assidus.
Au bout de TAtmeidan se trouve TEtmeîdan (marché aux viandes), que le massacre des janissaires en 1828 a rendu célèbre. A quelque distance enfin on voit la citerne, aujourd'hui tarie, de Bin-Bir-Derek ou les Mille et Une Colonnes, construite sous les empereurs grecs. L'emphase asiatique lui a donné ce nom, quoique les colonnes ne soient, en réalité, qu'au nombre de deux cent douze; mais elles sont toutes de beau marbre blanc et d'une proportion élégante. Elle est occupée maintenant par des filatures de soie, dirigées par des ouvriers arméniens.
Il en existe encore une autre, appelée Yéré-Batan-Seraî (palais souterrain) : celle-ci est pleine d'eau ; on y arrive par un passage voûté et soutenu par trois cent trente-six colonnes de marbre. Les Turcs ne la découvrirent que trois siècles après la conquête de Constantinople. Aujourd'hui, une portion des murs s'est écroulée et laisse pénétrer le jour dans l'intérieur que l'on pouvait visiter autrefois en bateau. Les musulmans racontent à ce propos des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, et plus d'une barque imprudente qui s'était engagée dans ce repaire des djimsj des goules et des afrites, n'a jamais reparu.
A l'extrémité méridionale de la ville, sur la mer de Marmara^ se trouve le château des Scpt^^Tours^ en turc YedùKoulé, en grec
Ilepla-PurgotK Le cliàtcau des Sept-ïoiirs n'en coinple plus que (|uatre depuis le IremMenient de terre de 1768, et celles qui subsistent menacent ruine. Pourtant ces lourdes masses reliées entre elles par des murs crénelés produisent un bel effet. Il fut commencé par Zenon et fini par Emmanuel Comnène ; Mahomet II le rebâtit presque entièrement.; C'était autrefoia line/pHsojdi d'État, où l'on enfermait' lés ambassadeurs :dès. que.. la -^gUérre éclatait entre le sultan et lesouverainqu^ls représentaient.' '!.
Les remparts: de Cdnstàntinople sbnt'jcôihposesxle deux rangs de murailles, flanqués de tbiirs carrées :ef entourées d'un large fosse qui était revêtu Jui-mémê: d'un p&i;apet de pierre, ce qui formait trois enceintes k franchir.' Aujourd'hui les murs sont à moitié écroulés, .mais ils sont encore' su j[)erbes à voir avec ces mille plantes pariétaires et cette lUxuriante végétation des ruines qui les ont envahis ; les -fossés, arrosés jadis de tant de sang humain, nourrissent aujourd'hui :des cressons et des laitues. En face des* murailles, '. depuis. Ib château des Sept-Tours jusqu'au village d!Eyqub, s'étend un v^st© cimetière, longue forêt de cyprès, parsemé de sépulcres avec quelques échappées de prairies, çà et là, verdissant sous les grands arbres./
Parmi les différents quartiers de Constantinople, qui tous ont leur physionomie propre et semblent une ville à part dans la grande, nous ciierons, en première ligne, le Phanar, oii habitent les Grecs de distinction. C'est là que vivent en famille les descendants des Comnène, des Ducas, des Paléologues; leurs serviteurs les traitent de princes et ils se conservent purs de tout contact avec les autres habitants de la ville.
Les rues du Phanar sont les plus larges de Stamboul et bordées par de fortes maisons en pierre-taille avec créneaux et machi-
coulis, innocent appareil guerrier qui ne sert que contre l'incendie.
Au Phanar est située Téglise principale des Grecs. On y \oit quelques beaux retables à colonne dorée et des tableaux anciens très-remarquables.
Les Phanariotes ont longtemps été célèbres par leur habileté diplomatique; ils dirigeaient toutes les affaires extérieures de la Porte, qui choisissait parmi eux ses drogmans et les hospodars des principautés tributaires. Nombre d'ambassadeurs du sultan sont encore aujourd'hui des gens du Phanar, par exemple M. Mussurus et le prince Callimachi.
Plus loin, c'est Balata, le quartier juif, le plus sale et le plus immonde de tous les quartiers de Constantinople, où vivent dans la fange et le mépris les fils maudits d'Abraham et de Moise, les enfants de cette grande race hébraïque, qui a vu passer les Pharaons d'Egypte, les rois d'Assyrie, le monde grec, le monde romain, le moyen &ge et l'&ge moderne. 11 est impossible de se figurer le degré d'abjection où sont réduits les Juifs de Constantinople, quoique les Turcs leur aient, de tous temps, permis de se gouverner d'après leurs lois, que leurs biens soient aujourd'hui à Tabri des extorsions et qu'on ne les malti-aite plus comme autrefois.
Ia Cornc-crOr. — Gniala. — Le Grand el le Pelil Champ-dcs-Morts. —
Derviches Tourneurs. — Top-Hané. — Sa fontaine. —
M(iitfpuH!(1e Mahmoud II.— Ëyouh. — Scutari. — Champ des morts de Scutari. —
Derviches Hurleurs.
Trois ponts de bateaux unissent Constantinople à ses faubourgs aux populations bigarrées, en enjambant la Come-d'Or. Le premier de ces ponts aboutit à la principale rue de Galata ; c'est le pont de Sultan Mahmoud, il est large et bordé de trottoirs. C'est de cet endroit qu'on se rend le mieux compte de l'étendue du port.
La Corne-d'Or, véritable corne d'abondance par sa forme et par les richesses qu'elle vaut à la ville, est un golfe dont la pointe du sérail {Seraî-Bournou)^ littéralement le Nez du Sérail, et les fonderies-casernes de Top-Hané, forment ses deux caps. De même qu'à Londres, il n'y a pas de quais à Constantinople et la ville plonge partout ses pieds dans la mer ; enfin, après avoir arrondi sa courbe gracieuse, la Corne-d'Or se perd dans les Eaux- Douces d'Europe, à travers des prairies bordées de saules.
Galata est le quartier du commerce franc et levantin, et la foule est toujours bruyante et compacte dans ses rues étroites. La tour
de Galala s'élève du milieii de maisonnettes basses et derrière les anciennes murailles génoises tombant en ruine à ses pieds. C'est un véritable donjon gothique avec mâchicoulis et un toit pointu en cuivre. Sa construction remonte aux Génois ; elle s'appelait, de leur tempsy la tour du Christ. Ces marchands soldats avaient fait de leurs comptoirs autant de forteresses, qui soutinrent plus d'un siège dans leurs querelles incessantes avec les Grecs.
Péra, la résidence des Européens et de la société diplomatique, étage, au sommet de la colline, ses belles maisons de pierre qui ne seraient pas déplacées à Marseille et même à Paris.
Parmi les palais des différentes ambassades, celui de la légation russe est incomparablement le plus beau et le plus grandiose.
Péra possède même un théâtre français. Il est construit en bois et ne donne des représentations que pendant trois mois de l'année. Les Francs seuls le fréquentent.
La promenade de Péra, où se réunit le soir la société élégante pour prendre des glaces, du café et entendre de la musique, est une terrasse située sur la crête de la colline, occupée par un cimetière que Ton nomme le Petit-Champ-des-Morts, ou, pour écarter cette image funèbre, simplement le Petit-Champ. — C'est une singulière ville, en effet, que Constantinople ; la moitié en appartient aux vivants, l'autre moitié aux morts ; outre les petits cimetières qui s'intercalent entre les maisons, on compte quatre grands champs de sépulture dans la ville ou à ses portes. — Cette terrasse se contourne et va joindre le Grand-Champ-des-Morts derrière le haut Péra. Celui-ci se déploie sur une sorte de terrain planté de cyprès, entre le Bosphore et la Come-d'Or. Toutes les tombes sont d'une uniformité presque complète et consistent en cippes de marbre coiiïés de turbans coloriés de différentes formes, avec
quelques inscriptions ; une pierre ornée d'une lige de lotus ou d'un cep de vigne avec pampres et grappes sculptés en relief et peints, indiquent la tombe des femmes. Au pied de ces cippes est ordinairement une dalle creusée d'un petit bassin, où les parents et amis du défunt apportent des fleurs et versent du lait et des parfums.
L'ouverture est ménagée de manière à correspondre à l'oreille du mori, afin qu'il puisse entendre les gémissements de ceux qui le pleurent sur la terre. Toutes ces tombes sont confusément jetées çà et là, beaucoup sont renversées et brisées en morceaux. On prétend que les cippes décapités recouvrent les corps des janissaires, que la mort n a pu mettre à l'abri de la vengeance de Mahmoud. En quel(|ues endroits, des terre-pleins entourés de balustrades ou de petits murs, forment des lieux réservés de sépulture pour des familles de distinction.
Les cimetières turcs sont des lieux de promenade et de réunion ; les oisifs y viennent fumer leurs pipes, les femmes, accoudées aux cippes funéraires ou assises sur l'herbe, y passent souvent la journée entière, les enfants y jouent, les marchands de gâteaux et de rafraîchissements parcourent continuellement les nombreux sillons qui les coupent en tous sens.
Le Grand-Champ-des-Morls rejoint devant les quartiers francs le Petit-Champ, qui descend jusqu'aux premières maisons de Galala ci s'avance, par une pointe de cyprès et de tombeaux, jusqu'au Tekhé ou monastère des Derviches-Tourneurs. Tout à côté se trouve le tombeau du comte de Bonneval, le célèbre renégat, qui mourut Achmet-Pacha et chef des bombardiers.
Les derviches tourneurs {mewlewis)^ sont des religieux musulmans qui vivent en communaulé, cl valsent par dévotion.
Contrairement aux autres mahométans, ils laissent volontiers les ghiaours assister en curieux à leurs exercices de piété.
Ceux de Péra habitent un couvent dont l'aspect n*a rien des tristes monastères des chrétiens; la salle où ils exécutent leurs valses religieuses, est parquetée et cirée, construite en rotonde, éclairée par de larges fenêtres et entourée par une balustrade circulaire à hauteur d'appui. L'orchestre est placé dans une tribune ; il se compose de six musiciens qui jouent de la flûte et du tarboiika (espèce de tambour fait avec une peau d*onagre). Après avoir accompli diverses génuflexions et divers rites liturgiques , ils étendent les bras en croix, inclinent légèrement la tête sur l'épaule, ferment à demi les yeux et se mettent à tourner par un mouvement de rotation calme, régulier, lent d'abord et qui augmente graduellement de vitesse.
Ils sont là vingt ou trente dans un espace très -ressente, et jamais ils ne se heurtent, jamais ils ne se rencontrent. Leur large jupe blanche se gonfle soulevée et ballonnée par l'air qui s'y engoufi'rejleur visage s'illumine d'une expression de volupté mystique et d'enivrante béatitude, leurs lèvres entr'ouvertes se mouillent d'une légère écume, leurs pieds semblent ne plus toucher la terre.
Ce spectacle donne le vertige et l'on se sent, malgré soi, entraîné à les imiter et à obéir à l'impulsion de ce rhythme monotone, étrange, d'une douceur inflnie.
Quand ils tombent, épuisés de fatigue et succombant à l'extase, des serviteurs viennent les recouvrir d'un ample manteau, puis, quand ils ont repris leurs esprits, ils se relèvent, défilent en ordre devant leur iman et se retirent.
On descend de Péra à Top-Hané, par une rueUe escarpée qu'on prendrait pour le lit d'un torrent à sec, et l'on débouche sur une
PITTORESQUE. ÎU
place toujours encombrée et tumultueuse. C'est un marché, une foire coniinuelle. On y loue des chevaux, on y vend des confiseries et des sorbets, du lait caillé et de la crème bouillie, du tabac et des pipes, des concombres, des courges, des melons , du raisin ; quelques soldats mentent la garde à la porte d'une caserne. En Face se trouve la charmante fontaine de Top-Hané en marbre blanc el de style arabe. Elle était autrefois coiffée d'un toit de plomb aux bords relevés : on l'a remplacée par une balustrade en fer, qui produit un singulier effet sur ce bijou nioresque.
La mosquée de Mahmoud H est voisine de cette place. Bâtie sur le bord de l'eau, elle diffère par sa construction dans le goût moderne de toutes les autres mosquées auxquelles Sainte-Sophie a servi de type. Elle n'a qu'une seule coupole entourée à sa base de fenêtres et de consoles à volutes, et qui s'élève entre quatre façades arrondies et flanquées aux angles par dés piliers surmontés de pyramidions. L'emblème de l'I&lam, le . croissant, décore le sommet du dôme central et des quatre contre-forts extérieurs. Les minarets sont d'une grande élégance ; ce sont des colonnes cannelées, cerclées de deux balcons et qui se réirécissent toujours en s'élevant; ils se terminent par une flèche conique d'une grande hardiesse. >^
Autour de la mosquée sont situés le parc d'artillerie et les fonderies de canons, et s'étend une plate-forme baignée par la mer et terminée par deux jolis pavillons.
Mentionnons encore sur ce côté de la Come-d'Or le quartier de Kassim-Pacha, aux maisons rougcâtres et aux toits recouverts de tuiles brunes ; l'arsenal, vastes bâtiments blancs, construits dans le goût européen, Piali-Pacha, le faubourg grec de Saint-Diroitri avec sa fontaine merveilleuse qui guérit tous les maux et fait
retrouver l'argent perdu, l'imniense caserne du Grand-Cliamp-des- Morts de Péra, et le vaste collège de Galata-Seraï. N'oublions pas surtout le cimetière des Juifs sur le versant d'une colline aride; il semble que le mépris des Turcs les poui*suive encore après leur mort ; rien n'est d'un aspect plus misérable que ce cimetière sans arbres et sansverdure.
Le faubourg d'Eyoub est ainsi appelé du nom d'un compagnon du prophète qui y fut tué, lors du premier siège de (x)nstanlinople par les (musulmans, l'an 668 de noire ère. Les Turcs y construisirent une mosquée oii les- sultans allaient ceindre le sabre à leur avènement.
Transportons-nous maintenant de l'autre côté du Bosphore, en passant devant un ilôt de rochers surmonté d'une tourelle blanche, que les Turcs appellent Kiss-Koulessi (tour de la Jeune Fille) et les Francs tour de Léandre, bien que ce fût l'Hellespont et non le Bosphore que traversait ce jeune amant chanté par Musée, pour aller rejoindre Héro, la belle prétresse de Vénus, — et jetons un coup d'œil sur Scutari, la ville turque par excellence, où les fidèles musulmans se font enterrer afin que leurs cendres ne soient point profanées par le contact impur des ghiaours.
Scutari est située sur l'emplacement de l'ancienne Chrysopolis dont il ne reste aucun vestige. Son débarcadère se présente sous l'aspect le plus pittoresque. Les murailles blanches de la mosquée de Bouyouk-Djami apparaissent au second plan. Celle mosquée produit un très-bel eiïel, avec sa coupole, son minaret, ses terrasses surmontées de petits dômes de plomb, ses arcades arabes, ses escaliers et ses masses de maçonnerie, entremêlées de touffes d'arbres.
Sur une petite place à laquelle aboutit la principale rue de Sculaii, on voit une jolie fontaine avec un toit chinois, toute bro-
dée d'arabesques. La Grande-Rue monte en pente douce entre des maisons voilées de clièvrcfcuilles et de pampres, et la moscfuée de Sultan Selim, avec ses deux petits portails moresques, ses balustrades dentelées et son dôme évasé que supportent des consoles renversées.
Le grand champ des morts de Scutari est peut-être le plus vaste de tout l'Orient. 11 commence avec les dernières maisons du faubourg, longe la plaine sinueuse d'Haîder-Pacha et descend par une pente insensible jusqu'au goiïe de Nicomcdie. C'est un immense bois de cyprès, couvrant un terrain accidenté et coupé de larges allées. Une route le traverse dans toute sa longueur et passe devant une immense caserne qui contient huit mille soldats.
Comme tous les autres, c'est un lieu de promenade et la foule s'y- presse le lundi et le jeudi, spectacle toujours varié et offrant les contrastes les plus saisissants. Â côté de la calèche et du coupé parisien qui emporte dans son vol rapide la femme de quelque pacha de la réforme, hermétiquement voilée de mousseline, Yaraba doré et recouvert d'une bâche en toile, et le lalika peint, l'ancienne voiture nationale dont la forme se rapproche de nos vieux carrosses du temps de Louis XIV, attelés de buffles noii*s, cheminent à pas mesurés, en même temps que les fashionables européens et les tchélébis ottomans déploient à l'envi leurs grâces de cavaliers, ceux-ci sur leurs chevaux anglais, ceuxlà sur des pur-sang arabes et kurdes qui les valent bien.
Le tekké des Derviches-Hurleurs est situé dans le haut Sculari, sur la lisière du Charap-dcs-Morls. Aux murailles de la salle où ils se réunissent sont suspendus de singuliers instruments de torture; ce sont des espèces de broches, terminées par des masses de plomb ; il s'en servent dans les occasions solennelles pour se mar-
tyriser. Mais leur exercice ordinaire consiste à se balancer d'arrière en avant, en se tenant sur une file par la main et en poussant à chaque fois une clameur profonde et prolongée d'une sonorité incroyable et surhumaine ; puis leur frénésie augmente peu à peu, leurs mouvements se saccadent de plus en plus, leur visage sç décompose, les artères de; leur cou se gonflent à éclater et ils continuent à tirer de leur poitrine avec une énergie croissante de$ cris, des hurlements comparables à ceux du lion des déserts, jusr qu'à ce qu'ils tombent à terre sans souffle et les niembres roides comme s'ils avaient le tétanos.
Ni
Les bazars. — Le Bezestan. — Le bazar des esclaves. — Khans et caravansérails. Boutiques. — Cafés. — Bains. — Intérieur des maisons. — Les harems. — Condition des femmes.
Les bazars sont centralisés à Constantinople et forment comme une ville à part dans la grande cité.
C'est d'abord le bazar Egyptien ou bazar des parfumeurs^ grande halle traversée par une ruelle où circule le public. Lh se vendent les essences de jasmin et de bergamote, le henné, le santal, l'ambre gris, le benjoin, les fameuses pastilles du sérail, qui ne ressemblent guère aux drogues infectes qu'on connaît sous ce nom à Paris, les chapelets de coco et d'cbciic, le mastic, les pistaches, l'opium, le hachich, la noix muscade, le gingembre, sous la garde de marchands accroupis et qui fument leurs pipes.
Plus loin c'est le bazar aux babouches: les étalages sont encombrés de bottines de maroquin noir ou jaune, de chaussures dé* couvertes, h quartiers rabattus, relevées en pointe, en cuir, eu drap, en velours, ornées d'or et d'argent, voire même de perles fines.
Le bazar rfcv joailliers ne présente rien de curieux a l'cxtt-
rieur; car les bijoux sont renfermés dans des coflres qui ne s'ouvrent que pour l'acheteur ; mais si l'on pénètre dans ces humbles échoppes, on 'peut voir d'incomparables richesses, diamants de Yisapour et de Golconde, rubis, saphirs, perles d*Ophir, topazes, opales, turquoises, non taillés pour la plupart et qui semblent des grains de sable dans les sébilles de bois où ils sont jetés à poignée.
Ici c'est le bazar des pipes ; les chibouks de cerisier, de jasmin, de rosier, d*érable, sont liés par faisceaux à côté des lulés (fourneaux de pipe) en terre rouge et des bouquins d'ambre cerclés d'or et quelquefois enrichis de pierres précieuses. La pipe, voilà le vrai luxe de l'Orient ; on en voit qui se paient jusqu'à huit et dix mille piastres.
Là vous trouvez le bazar des selliers, celui des marchands de soieries, des marchands de caflans, de vesles brodées d'or et d'argent, de tarbouches, de dohnans.
Puis, on arrive au Grand-Bazar, au Bezestan ou mieux au Bezzazistan, le plus beau et le plus vaste de tous, où débouchent tous les autres. C'est un immense espace voûté, à demi éclairé; M. Théophile Gautier qui est un poëte, mais qui ne se laisse pas toujours entraîner par son imagination, le compare au Temple de Paris. Les richesses qu'il renferme sont incalculables, à ce point qu'il est défendu d'y fumer, chose inouïe en Orient. C'est l'endroit consacré à la vente des armes et des objets de prix. On trouve là les vieux fusils à rouet et à mèches des janissaires, à la crosse ornée de corail, au canon ciselé d^argent, les lances do DamaS) les kandjai^ d*acier bleuâtre, les pistolets albanais, les yatagans, les haches d'armes, les cottes de mailles circassiennes, les carquois mongols, les boucliers d'écaillé de tortue, les poignards
PITTOUESUUE. 24.1
dans leurs gaines de velours ou de chagrin , les riches cassolettes d'or, les coffrets, les niiroii*s et les lapis de la Perse, dont la broderie imile si bien les palmes du cachemire, les belles écharpes rayées de Tunis, les peaux de lion ou de tigre, les mousselines, les fines chemises de soie crépelées^ toutes Icsjnagninccnces de ces riches pays du soleil; ^ - '/•':.:..':
Les nnirchaiids tjd.ii Béçestan sont? touâ. .iiiiSulinan's et ti'è^attachés aux «n(iei>ne&j'dé'ëë,.Us'oht!^ardé^ltflvieuxbÔ8lume national et sont et.ce9sivement. rjchesi 11$ (einstirenL-jirmidi'â PonJfermc alors le$: p^.rte^t de. /br xlu hdit&n Efi général,' ihièe: montrent peu pressés de:ye(nlre^.il9 ne vantent' pas. leur jnarbhàndisctet c'est à grande peine quils répondent même aux: intén*ôgations lés plus pressant^s^ Slk* rfflccçiiteçtïtttf.ies': prix qu'on- leur ôffre/ils se contentent de rényca'8er'h'tète.^uwriènB:el de'levfer tes yeilx vers la voûteV conimeq^jur/prendrëledifilàténroiafl^^^^^ leur fait, si tiQchetetir ^-éloigne; ilé. Se ^ardetitJbieh de re;rappeler. H y en %xiW:Obt:des'pTocédéjî magnifiques ^et.qnijrdesrles premiers pourpadej*9, vou^ ôfftent-Ja pipe :el le café. M..AlcxiSL'deiYàlôn raconte quG|.hiarcbandant. un joui' ynô::écritojrc, -coùnne il n'en offrait qujB-la moiOéi.du. prix qu^cii démdndaiticleVinarcband, celui-cilui répondit qu'il ne pourrait Vcn'dessai^iT/pou^ ^i peu^ mais qufe* si l'étranger en avait envie',: il se -.ferait", un' plaisir de lui en faire cadeau; : " ; *: i'\ ' ' -' * • % /' ' -' ' -- -'•-
Si l'dti veutise faire ùnelidée de rexb-aocdihaira:bîgarrtirè de la jmpulalioti da Cônslantînoplejé'esf aux bazars qnïl faut surtout se rendre.
Les femmes turques circulent en toute liberté au milieu de t»d bazars, accompagnées de leurs négresses ou de leurs eunuques noirs } elles prcnneht même un vif plaisir à marchander et à
remuer sens dessus dessous les étalages , souvent sans rien acheter.
II ne faut pas omettre dans cette courte description le bazar des poux : c'est le marché aux guenilles, un incroyable fouillis de loques et de haillons et qui n*en constitue pas moins un très-florissant commerce. . •
Tout auprès du Besestan on voyait naguère encore le marché aux esclaves, VAtvrei-Bazar: Abdul-Medjid le supprima en 1847. C'était une large cour, plantée de sycomores, autour de laquelle régnait un portique/ donnant accès dans des chambres où Ton tenait renfermés les esclaves de choix parmi' cette marchandise humaine.
Outre les bazars' proprement dits, il; y a des khans^ espèces d'hôtels réservés aux gros commerçants qui y suivent le cours de leurs affaires, et des carai^ayi^eratTs, c'est-à-dire séjour des caravanes, espèces de halles où descendent lés voyageurs et -les* marchands avec leurs bagages^ On sait èh effet que dans, toutes les villes musulmanes, parficulièremeiit eh Âsie^ et d'espaqe en espace sur toutes les routes; le gouverâement ou deçpçrsonn^ charitables font construire de ces édifices' où lés voyageurs et leur escorte trouvent un abri assuré.
Passons maintenant aux boutiques. La boutique orientale diffère du tout au tout d'avec la boutique européenne : en général c'est un réduit de très-petite dimension pratiqué dans la muraille et qui se ferme le soir avec des volets ; le marchand s'y tient accroupi fumant son chibouk et roulant nonchalamment son chapelet dans ses doigts, pendant que l'acheteur examine en dehors les marchandises exposées ou plutôt entassées sur la devanture, sans le moindre souci de l'art do Tolalage. Les femmes ne vendent (>as
y\fA-\:ï^
à Constantinoplc, car la jalousie musulmane ne s'accommoderait guère (les mille rapports que le connncrcc nécessite.
Les boutiques des marchands de tabac sont les plus nombreuses de toutes ; on y vend cinq sortes de tabac : Viarach^ Vorlaj le rfoklan akletif le sert, hachés très-fin en longues louiTes soyeuses et blondes, et le tombekiy exclusivement destiné au narguileh et qui, rompu en petits morceaux, se conserve dans des bocaux de verre. Les marchands sont pour la plupart Grecs ou Arméniens, cl des pachas et autres grands dignitaires viennent souvent s'asseoir sans façon dans leurs boutii^ues pour fumer, causer et apprendre les nouvelles.
Mais ce sont les boutiques des barbiers surtout qui ont le pri-* vilége d'être des bureaux d'esprit et de nouvelles. En savonnant leurs pratiques et en leur rasant la tête, ces honnêtes industriels ne manquent pas de leur faire part, à charge de revanche, de ce qu'ils savent et même de ce qu'ils ne savent pas. Cette loquacité du barbier tient évidemment à sa profession, car elle est la même chez tous les peuples, à toutes les latitudes; et celui qui écrivit sur sa devanture KtCpo) tix^tna xal («mtcw (je rase très-vite et je me tais), n'était évidemment qu'un insigne charlatan.
On trouve, en général, dans les boutiques dès barbiers, comme du reste en tous les endroits où Ton séjourne un tant soit peu, la pipe et le café ; par contre, il y a beaucoup de cafés où l'on peut se faire raser. Les barbiers turcs sont en même temps chirurgiens: comme chez nous au moyen âge, ils saignent, posent des ventouses et font même quelquefois des opérations plus graves.
A la devanture des boutiques de confiseur s'étalent des bocaux de dragées roses et blanches, de pistaches et de pâtes de diverses couleurs, des pots de conserve de roses. Il y en a dont la montre
est des plus originales^ et qui oiTrent à l'admiration du passant des petits bateaux à vapeur en sucre^ des derviches qui ressemblent à des bonshommes de pain d'épice^ des oiseaux coloriés en bleu et en rouge.
Citons encore les pâtissiers qui cuisent des galettes de baklava ; les rôtisseries, où le mouton , coupé par petits morceaux enfilés dans des brochettes, grille devant un feu clair ; les boucheries, aux étaux desquelles pendent des quartiers de viande et qu'entourent continuellement des chiens affamés; les poissonneries, toutes pleines de poissons aux formes bizarres, seiches, poulpes, vieilles, scorpions de mer, et narvals à l'œil rond, vitré et sanglant avec un dard formidable et bleuâtre comme de Tacier ; les marchands de comestibles qui, de tous côtés, étalent des pyramides de pastèques, de concombres, d'aubergines, de tomates, de barils d'olives noires, des tonneaux de fromage blanchâtre dont les Turcs se servent en guise de beurre, des caques de caviar de Russie. Parlons aussi d'une autre classe d'industriels, les écrivains publics qui tracent au plus juste prix toute espèce de suppliques dans leurs échoppes placardées de tableaux calligraphiques, et des marbriers qui sont très-nombreux à Gonstantinople, car un musulman, si pauvre qu'il soit, croirait sa mémoire déshonorée, s'il n'avait pas, après sa mort, sur son cadavre un cippe coifiTé d'un turban.
Quant aux cafés, la plupart consistent en une salle assez petite, voûtée et peinte à la chaux, avec un divan tout à l'entour et une fontaine de marbre blanc au milieu, dont le mince filet d'eau qui retombe dans plusieurs vasques superposées, rafraîchit l'atmosphère échauffée encore par la flamme du fourneau où l'on fait le café. On le sert dans de petites tasses à peu près grandes comme un coquetier. Les Consommateurs apportent leur tabac, l'établis-
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scment ne fournissant que le chibouck et le unrguileh. Chaque lasse de ce café (rouble, mais délicieusement parfumé, se paie vingt paras (12 centimes).
II y a loin, on le voit, de cette simplicité à la splendeur des Cafés Turcs de Paris ou de Marseille ; point d'arcs en cœur, de fenêtres à trèfles, de colonnettes, de miroirs, d'œufs d'autruche, point de carreaux de faïence vernissée, de guipure de stuc, de voûtes en ruches d'abeilles, point de coloriage en vert, en rouge et en or, et comme le remarque encore l'humoristique Théophile Gautier, beaucoup d'établissements où l'on vend du bouillon hollandais, à Paris, ont des magnificences équivalentes.
Cei)eDdant les cafés que fréquentent les Francs et les Arméniens sont ornés avec plus de richesse, sinon avec plus de goût.
Ajoutons qu'en Turquie, le dernier homme du peuple, en haillons, ira s'asseoir au café à côté du grand seigneur le plus somptueusement vêtu, sans que celui-ci songe le moins du monde à s'en formaliser. Il est vrai que les Orientaux ont une dignité naturelle, inconnue chez nous autres civilisés, et que l'absence d'ivrognerie rend praticables les dernières classes de la société.
Les cafés de Constantinople sont assez souvent égayés par des troupes de musiciens qui chantent et jouent sur des instruments des airs nationaux d'un caractère étrange pour des oreilles européennes, mais que les Turcs entendent sans se lasser des heures entières, avec tous les signes de la plus vive satisfaction.
Les bains sont très-nombreux à Constantinople, car se baigner est un des premiers besoins de la vie pour les Orientaux ; les men^ diants même se passeront de manger, mais ils auront leur pipe et ils se baigneront. Cela tient au climat et à la religion, qui fait de la propreté plus qu'une vertu, un devoir sacré» Les musulmans pieux
fondent des bains perpétuels pour les malheureux, de même que chez nous les riches charitables fondent des lits dans les hospices; et chaque établissement a par semaine un jour d'entrée gratuite.
Aussi les bains ont-ils gardé toute la somptuosité des thermes antiques ; ce sont de grands édifices d'apparence architecturale à l'extérieur, et qui ^e divisent intérieurement en plusiéursisallés et étuves chauffées. à différents degrés. On pénètre d'abord dans une pièce assez vaste, autour dé laquelle r^enl des galeries supportées par de sveltes colonnettés ; là se trouvent lès cabinets où les baigneUrsdéposeiît leuts vêtements et viennent, .après le bain, se reposer sûr uo lit,':fumér, boire 'du café^ prendre des sorbets, faire leur Arte/* enfin, ce doux /àr-men& des Turcs auquel ils s'abandorînent partout où ils se trouvent^ perdus dans d'absorbantes rêveries:
Les tellaks {g^rçon^ de baiii) font passer successivement les baigneurs dans deux étuves sèches, et chauffées par des souterrains construits en briques ; des fontaines y. coulent sans* cesse et J'eaù qu'elles répandent se volatilise aussitôt et charge l'atmosphère ,d!ùn épais nuage blanc. La température dé la seconde étuye-est poussée jusqu'à trente-cinq ou quarante degrési Aussitôt que la transpiration s'est établie et que les membres se couvrent de sueur, commence l'opération du massage. Après avoir étendit leurs pratiques sur une table de marbre, ils leur pétrissent les muscles et la chair et font craquer toutes les jointures,: puis avec un^gantelet en poil de chameau ils leiir étrillent le' corps entier, jusqu'à ce que l'épiderme devienne rouge ; un déluge d'eau tiède est alors versé sur les patients que l'on savonne ensuite avec de longs flocons d'éloupe. Rien ne délasse autant que ces bains. Les plus beaux de Constantinoplc sont ceux de Mahmoud et des Archers.
Parlons maintenant de rintërieur des maisons. Riches ou pauvres, grandes ou petites, les maisons turques sont toujours séparées en deux parties bien distinctes, le selamlik (appartement des hommes) et Yodalik ou harem (appartement des femmes). Le selamlik est, en général, meublé très-simplement et tout le luxe est réservé pour le harem, asile mystérieux où nul ami, nul parent même ne pénètre.
Toutes les Européennes qui ont vu les harems des Orientaux, s'accordent à vanter le bonheur des femmes musulmanes. « Je suis persuadée, dit lady Montagne, que les femmes seules sont libres en Turquie. » Ceci , bien entendu, ne doit pas s'entendre des femmes esclaves, mais seulement des fembes libres, de celles qui ont le titre d'épouses {Kadines). Elles sortent quand elles veulent, vont aux bazars, aux promenades, aux bains, aux cimetières, où elles restent souvent tout le jour et se font môme apporter leurs repas ; elles peuvent recevoir quand il leur platt les visites de leurs amies. Ces visites occupent souvent presque une jouniée. Les femmes ainsi réunies mangent, fument, boivent du café ou des sorbets ; elles babillent, se montrent leurs atours et leurs parures et cela suffit à leur amusement. Le maître dii logis lui-môme ne peut alors entrer dans Todalik, à moins d'une afTaire très-pressante et dans ce cas, il doit se faire annoncer afin que les étrangères aient le temps de se voiler.
Ce voile des musulmanes, qui contrarie si fort la curiosité des Européens, n'est du reste obligatoire que dans les grandes villes, où beaucoup de femmes chrétiennes le portent également. Les femmes de la campagne, en général, se montrent à visage découvert.
La nourriture des femmes, quoique semblable à celle des
hommes, est plus frugale ; elles font un grand usage du musc et des parfums, souvent aussi elles prennent des opiats dans le but d'acquérir un certain degré d'embonpoint ; l'habitude des ablutions rend leur corps d'un poli et d'une propreté extrêmes. Elles s'occupent beaucoup de leurs enfants ; elles ont aussi la surintendance des affaires domestiques ; mais, la plupart du temps, c*est le mari seul qui tient la bourse et qui règle les dépenses.
Quoique la loi autorise les musulmans à prendre quatre épouses et autant de concubines esclaves qu'ils en veulent, on les voit assez ordinairement se contenter d'une seule femme, légitime ou non. Même la fille qu'ils épousent peut les obliger par son contrat à vivre en état de monogamie. Il est vrai qu'ils ont la liberté de divorcer à peu près aussi souvent qu'il leur platt ; mais ils n'abusent pas de cette latitude.
C^est donc une grande erreur de s'imaginer que l'islamisme place la femme dans une position très-inférieure à celle de l'homme, et de penser que les musulmans croient que les femmes n'ont point d'âme.
Au contraire, Mahomet a rendu la condition des femmes beaucoup meilleure qu'elle n'était avant lui. Il admit la polygamie, qui de toute antiquité existait en Orient; mais, s'il accorda à l'homme une autorité sur la femme, il l'obligea à la nourrir et à lui constituer un douaire, à la différence de l'Européen qui exigé une dot de la femme qu'il épouse. D'ailleurs, comme le remarque très-bien M. Gérard de Nerval, « les principes de l'islamisme s'opposent si peu même à la domination de la femme, que l'on peut citer dans l'histoire des Sarrasins un grand nombre de sul* tanes, souveraines absolues, sans parler de la domination réelle qu'exercent du fond du sérail les sultanes mères et les favorites, »
Eaux-Douces d'EuiY)pc cl d'Asie. — Environs de Constantinopic. — Rives du Bosphore. — Villnges et pftlrâs.
Les Eaux-Douces d'Europe sont siluées au fond de la Corned'Or, près de rcmbouchure des petites rivières de Kiat-Hané et d'AIî-Bcy-Keuï, que les Grecs, dans leur harmonieux langage, nomment Cydarîs et Barbysès. Ce sont de belles prairies, traversées par un filet d'eau qu'on prendrait pour une rivière artificielle de nos parcs anglais. Ces paisibles solitudes se peuplent aux jours de fête d'une foule de promeneurs; mais elles sont surtout fréquentées pendant l'Iiivcr. Le sultan y possède un kiosque et des pavillons avec des jets d'eau et des cascades. Cette résidence a été b&tie par Mahmoud II ; aujourd'hui qu'elle est pour ainsi dire abandonnée, elle tombe en ruine.
* A deux lieues des Eaux-Douces s'étendent les vastes forêts de Belgrade ; on y voit les beaux réservoirs qu'on nomme les bains de Diane et d'où partenjt de grands aqueducs qui conduisent l'eau à Péra.
Les Eaux-Douces d'Asie (Gueuk-Sou), sont situées de l'autre
c6té du Bosphore. Cette promenade favorite des habitants de Gonstantinople n'est qu'une vaste pelouse qui s'étend jusqu'à la mer, ombragée de magnifiques platanes, de sycomores, avec une belle fontaine en marbre blanc, couverte d'or et d'arabesques et surmontée d'un joli toit pointu.
L'aspect de la campagne aux alentours de Gonstantinople est généralement aride; en revanche il n'est point de spectacle comparable à celui qu'offrent les rives du Bosphore, qui semble un fleuve gigantesque coulant entre une ligne de palais, de kiosques, de villages, de jardins, de collines.
En quittant Top-Hané et en remontant vers la mer Noire, on aperçoit d'abord, sur la rive d'Europe, Tchiragan, un palais bâti par Mahmoud II, dans les idées européennes et composé d'un corps de logis à fronton triangulaire et à colonnes grêles, dans le genre de la Chambre des députés de Paris, et de deux ailes ; construc* tion grandiose, du reste, et qui produit un bel effet avec sonlurgo escalier en marbre blanc qui descend jusqu'à la mer.
En face, au delà de Scutari, se prolonge une ligne de villas turques peintes en vert, baignant leur pied dans l'eau et ombragées de platanes, de frênes et d'arbousiers.
Entre Dolma-Baktché et Bechik-Tach s'élève un immense palais en marbre, dans le goût de la renaissance que vient de faire construire le sultan Àbdul-Medjid.
Il est impossible de rencontrer un édifice d'une élégance aussi parfaite et d'une ornementation plus riche ; il fait le plus grand honneur à l'architecte qui Ta construit et qui est un Arménien, nommé Balyan. M. Gautier, qui a eu la bonne fortune d'en visiter l'intérieur, en a fait une description splendide.
Le long de ce palais règne un terre-plein bordé du cAlé du
Bosphore de piliers monumentaux reliés entré eux par une grille dorée formant une balustrade d'une extrême richesse.
Après avoir dépassé Orta-Keuî, Kourou-Tchesmé » deux villages que réunit une file non interrompue de palais et de résidences d'été, tous en bois peint avec leurs étages en surplomb, leurs pavillons treillissés et leurs terrassed, on arrive à Arnaut'Keui après avoir traversé un de ces rapides courants si nombreux et si variés dans le Bosphore.
Sur la côte d'Asie, plus boisée et plus ombreuse, les villages, les kiosques, les palais se succèdent à des intervalles un peu moins rapprochés. C'est Kous-Koundjouk, Istavros, Beylerbey où Mahmoud se fit bâtir une résidence d'été, Tchenguel-Keui, Vani-Keui , Kandelly et en face de Bebek, les Eaux-Douces d'Asie (Gueuk-Sou). Tous ces villages se détachent sur un rideau de verdure éclatante, harmonieusement encadrés par des collineâ aux pentes douces et ménagées*
A cet endroit, les deux rives du Bosphore se resserrent d'une façon notable. C'est la place où Darius, allant combattre les Scythes, fit passer son armée. Toutes les invasions postérieures, qu'elles vinssent de l'Asie ou de l'Europe, suivirent la même route; les Perses, lés Romains, les Goths, les Turcs, ont traversé le Bosphore, à ce point où il n'a que quatre cents toises de largeur.
Ce détroit est défendu par deux châteaux forts crénelés, flanqués de tours, Roumili-IIissar , le château d'Europe, Anadoli- Ilissar, le château d'Asie.
On passe ensuite devant Balta-Liman, Islenia, Yeni-Keuî, Kalender, sur la côte d'Europe, et sur celle d'Asie, Kanlidja, Tcliiboukli, ladjir-Kcui, Sultanieh, remarquable par sa belle
terrasse, située à Fentrée d'une \allée où l'on voit une fontaine en forme d'obélisque égyptien, et Ton airive à la baie de Beikos, devenue fameuse par le séjour que les flottes anglaises et françaises y firent en 1 853. Â l'extrémité de cette baie, comme dans beaucoup d'autres endroits du Bosphore et de la mer Noire oit se trouvent des pêcheries turques, on voit un grand nombre de daliatij espèces d'échafaudage de perches surmonté d*une hutte en natte où se tient le pécheur qui guette le passage du poisson. Un peu plus loin se trouve Yali-Keui, le grand village de Beikos.
Yis-à-vis se déploie le bourg de Thérapia, un des plus charmants des environs de Constantinople. L'ambassade de France y a son palais d*été.
La vallée du Grand-Seigneur qui lui fait face sur la côte d'Asie est d'un aspect enchanteur; Mahomet 11 y fit construire un kiosque et Soliman le Grand un palais d'été. Un escalier ou débarcadère pour le service du sultan existe dans la baie sur laquelle s'ouvre cette vallée , qui a pris même le nom de Chunkar-Iskelessy, lieu de débarquement de l'Empereur. Sultan Selim III, ce monarque éclairé, établit une fabrique de papier dans la résidence impériale. Cet établissement, dans tous les détails de son organisation, était digne de son auguste fondateur, jusqu'aux réservoirs qui étaient en marbre sculpté. Soit dit en passant^ les Turcs ont un respect tout particulier pour le papier, parce que le saint nom d'Allah s'y trouve tracé en filigi^ane; aussi, ne souffrent-ils pas qu on l'emploie devant eux à d'indignes usages. Trouvent-ils un chiffon de papier à terre, ils le ramassent et le cachent dans quelque lieu convenable, par exemple, la crevasse d'une muraille proche, le creux d'un arbre, afin d'empêcher qu'il ne soit foulé aux pieds par les passants.
Dans ces derniers temps , la baie de Chunkar-Iskelessy a acquis, à diverses reprises, de la réputation historique par le camp qu'au printemps de 1833 les Russes, au nombre de 1 6,000 hommes, y établirent, et par le traité d'alliance qui y fut conclu, au mois de juillet de la même année, entre la Porte et la Russie.
En remontant toujours la côte d'Ànatolie sur la mer Noire on atteint bientôt le Mont-du-Géant ou dans la langue du pays Youcha-Daghi, montagne de Josué, haute de 186 mètres et de formation calcaire. À son sommet, à l'ombre d'un groupe d'arbres, se trouve le prétendu tombeau d'un géant, qui passe, chez les Turcs, pour celui de Josué ; on l'appelait jadis le LU d'Hercule^ et, suivant la tradition grecque, ce héros aurait été enterré en cet endroit. La légende turque attribue à Josué une grandeur énorme, et le fait s asseoir sur le Mont-Géant, tandis que ses pieds baignent dans le Bosphore. On dit aussi qu'après sa mort, ne trouvant pas d'emplacement assez grand pour son tombeau, on n'y a enterré qu'un de ses pieds. Le fort Yooucha est situé au pied du Mont-Géant.
De l'autre côté du Bosphore, Bouyouk-Déré arrondit sa courbe gracieuse, Bouyouk-Déré avec ses maisons de campagne où 1rs négociants de Conslantinople viennent tous les soirs par le bateau à vapeur goûter le repos et humer Tair frais, ses villas élégantes, ses palais, parmi lesquels on remarque la résidence d'été de l'ambassadeur de Russie, ses cafés, ses concerts et sa plage où se promènent après le coucher du soleil de belles dames grecques ou arméniennes en grande toilette, et des jeunes gens mis comme des gravures de modes parisiennes.
Près de Bouyouk-Déré, on voit un platane millénaire que l'on
appelle Tarbre de Godefroy de Bouillon , parce que ce chef de la première croisade campa, dit-on, sous son ombrage.
Quoi qu'il en soit, c'est incontestablement une des masses végétales les plus considérables qu'il y ait au monde; son tronc ressemble à une tour, les paires s'y abritent comme dans une grotte et y allument du feu; de loin on dirait plutôt un bouquet de bois qu'un seul arbre.
En quittant Bouyouk-Déré, le chenal se resserre encore consi* dérablement; c'est l'endroit où sont situés Roumiii-Kawak et Ânadoli-Kawak, deux châteaux forts dont les batteries dominent le détroit. De l'avis du maréchal Marmont, il serait presque impossible à une flotte de forcer le passage. Non loin delà, sur la côte d'Asie, on voit les restes encore assez bien conservés d'une vieille forteresse génoise. Plus au nord se trouvent encore d'autres batteries et notamment sur les côtes d'Asie les forts Phil-Bournou et Poiras , Bouyouk-Liman et Kabitche sur celles d'Asie. Enfin le Bosphore s'évase jusqu'aux îles Cyanées et se perd dans la mer Noire.
La nuit, un phare placé de chaque côté sert de guide aux navigateurs pour entrer ou sortir, et les deux caps les plus extrêmes, de même que les forts qui s'y élèvent, sont nommés en raison de cela, cap ou fort du Phare {Plianarakij^ en Asie comme en Europe. .
Pour terminer cette description des environs de Constantinoplo, il nous faut revenir sur nos pas et dire quelques mots de la mer de Marmara.
Kadi-Keui (village des Juges) est un petit bourg de la rive d'Asie, b&ti sur les ruines très-apparentes encore de l'antique Chalcédoine; c'est un lieu de promenade très-fréf|uenté. A quelque
ilislance de là, un peu en arrière de Sculari, s'élève le mont l)ougourloU| du haut duquel l'œil embrasse, comme dans un magnifique panorama, tout l'ensemble de la grande cité, la mer de Marmara qui s'évase comme une coupe de nacre étincelante aux rayons du soleil; le Bosphore, semblable à un immense serpent à sept replis ; au sud, le mont Olympe de Bithynie. Ce site pittoresque, ce merveilleux spectacle attirent aux joui's de repos une foule considérable; les femmes surtout s'y rendent en grand nombre, et rien n'est plus gracieux que de les voir assises à l'ombre de quelques arbres, par groupes étages de distance eu distance, le long des flancs verdoyants de la montagne.
Un dernier mot pour les Iles des Princes, petit archipel semé dans la mer de Marmara à Fenlrce du Bosphore , et composé de sept lies : Proti, Ântigona, Kalki, Prinkipo, Nikandro, Oxeia, Plata, séjour très-salubre et en grande faveur auprès de la fashion constantinopolitaine.
Divci'scs provinces de la Turquie d'Europe et principales villes. — Uoumiltc, Andrinoplc^ Gallipoli. — Macédoine, Salonique, le mont Athos, — Thessalie.
— Epire. — Bulgarie, les Bulgares, les Balkans^ le Danube, Widdin , Roulschouk, Silislrie. — La Dobroutcha, le mui* de Ti*ajan. — Albanie, Janiiia.
— Bosnie, les Bosniaques.
La Roumilie est la plus belle province de TËmpire. Le nom qu elle porte signifie pays des Romains , et les Turcs désignaient ainsi d'abord toutes les possessions des empereurs grecs, successeurs des empereurs romains.
ÂndrinoplCy en turc Edreneh, est la seconde ville delà Turquie d'Europe dont elle fut jadis la capitale avant la prise de Constan* tlnople. Elle n'a guère moins d'étendue; parmi ses 100,000 habitants on compte 30,000 Grecs placés sous l'autorité d'un archevêque. Elle contient deux sérails, quarante mosquées dont les plus magnifiques sont celles de Selim II et d'Âmurat il, vingts quatre médressés ou collèges , un aqueduc et vingt-deux bains } quatre cent cinquante beaux jardins bordent les rives de lu Maritza^ et le village de Kisckel , situé à peti de distance de là | est un véritable jardin de roscsi
Gallipoli, sur la mer de Marmara, oflre le meilleur mouillage (les Dardanelles. M. Turner lui accordait 80,000 liabilanls en 1815. Les troupes anglo-françaises qui y ont débarquées en 1854 ont singulièrement nivelé et régularisé les rues inextricables de celte ville qui est du reste d'un aspect très-pittoresque.
Bourgas, sur la mer Noire, n'est, au dire de M. Alexander, qu'une petite ville de 4 à 5,000 âmes, mais elle a de l'importance comme station navale.
Salonique est la principale ville de la Macédoine. C'est l'ancienne Thessalonique. Siège d'un pacha et d'un archevêque grec et, après Constantinople, la ville de commerce et d'industrie la plus importante qu'il y ait dans la Turquie d'Europe , elle est très-heureusement située à l'extrémité du golfe Thermaique, que de nombreux alluvions ont rendu très-peu profond, entre deux promontoires, au pied du mont Hortach. Elle est entourée de murailles et de fortifications et bâtie à la turque ; mais elle se distingue des autres villes de l'Empire par sa propreté, et possède 70,000 habitants, dont 12,000 Grecs, 20,000 Juifs et beaucoup de Francs.
Parmi les douze grandes mosquées qu'on y compte, les plus remarquables sont deux anciennes églises grecques, placées autrefois sous rinvocation, l'une de la Sagesse divine, l'autre de saint Démétrius. Son port qui est très-sûr peut contenir trois cents b&timents. Depuis le xvui* siècle, les Italiens, les Anglais, les Allemands et les Français sont $n possession de faire à Salonique d'importantes affaires de commerce et de change sur Vienne et sur Smyme. Cette ville était aussi autrefois le siège d'une florissante fabrication de tapis^ de draps, d'étoffes de coton et de soiC| et on y trouvait d'importantes teintureries. Mais dans ces derniers
temps, la concurrence du commerce européen a complètement anéanti l'industrie en Macédoine et a porté un coup fatal à la prospérité de sa capitale. Salonique et ses environs abondent en débris de l'antiquité et en inscriptions. La plupart des nations commerçantes y ont des consuls.
Sères est une assez grande ville située au pied des montagnes, florissante par ses manufactures de coton, de laine, de tabac. On lui accorde une population de 30,000 âmes en hiver. Ce nombre diminue de moitié pendant Tété, à cause du mauvais air qui oblige les habitants les plus riches à se retirer sur la montagne voisine, nommé Ëgrisou, oii il s'est formé une nouvelle ville. Sères est le siège d'un archevêché grec. On y trouve quelques antiquités.
Drama n'a point d'importance, mais on voit dans ses environs les ruines de Philippes, où se joua entre Octave et Brutus le destin de Rome.
Dans le même rayon se trouve le célèbre mont Âthos, que l'on appelle aujourd'hui ^yiov apoc (Mont-Sacré). L'Athos est habité en grande partie par des Grecs. Ses flancs sont couverts d'une vingtaine de couvents grecs, russes, moldaves, serbes, bulgares, bâtis comme autant de petites forteresses dans les situations les plus pittoresques, les plus délicieuses et peuplées, avec les cultivateurs qui en dépendent, d'environ 3,000 âmes. On y trouve surtout des moines russes de l'ordre de Saint-Basile. Ces religieux vivent en pleine retraite et ne soufl'rent autour d'eux aucune femme, ni même aucune femelle d'animal. 11 sont très-industrieux, taillent des images de saints, des agnus Dei et des rosaires, qu'ils débitent dans le bourg Kareis, situé sur la montagne, oii l'on tient des marchés toutes les semaines , ainsi que dans toutes les autres parties de l'Europe et spécialement en Russie. Avec les sommes
IMTTOHESUUE. iil
({u ils eu tirent, ajoutées aux aumônes qu'ils recueillent, ils paient (les impôts considérables au pacha et à la Porte , et entretiennent plusieurs écoles.
Le Mont-Sacré est considéré comme un des meilleurs sémi* naires de la Grèce, et les bibliothèques qu'il renferme sont riches en trésors littéraires et surtout en manuscrits , que les moines studieux ont en partie tirés de Constantinople avant la conquête, qu'ils doivent à des donations ou qu'ils ont composés eux-mêmes. Plusieurs de ces manuscrits ont passé dans les grandes bibliothèques de Paris et de Vienne.
Les couvents et les égUses des moines de l'Athos sont les seuls dans Tempire ottoman qui aient des cloches. La montagne est couverte de forêts, et dans les vallées les plus basses, de vignobles et de bosquets d'orangers et de figuiers.
Au sud de Salonique, mais un peu vers l'ouest, s'élève le majestueux Olympe (Mont-Lacha), où Homère plaçait lé séjour des dieux.
Larisse est la plus grande, la plus peuplée et la plus riche des villes de la Thessalie. Elle est située sur la rive méridionale du Pénée; les Turcs l'appellent Yeni-Cher. Elle est le siège d*un archevêché grec, et compte 25,000 habitants, dont 15,000 musulmans, vingt-deux mosquées, de nombreuses églises, d'importantes teintureries et fabriques de maroquin. Elle est le centre d'un commerce actif.
Dans un rayon de vingt-sept milles, on trouve Tricala, ville de médiocre étendue, importante par son château, par sa population estimée à 12,000 hommes, et parce qu'elle est la résidence du pacha qui gouverne cette province et dun archevêque grec. Dans ses environs sont situés les défilés du canton dAgrafa, susceptibles
i42 LA TURQUIE
d'une longue défense; ils conduisent dans la Basse-Albanie ou Ëpire, et les Meteora (les Hauts-Lieux), série de monastères taillés dans le roc, situés sur des pics escarpés et isolés, où l'on ne monte que dans des corbeilles suspendues à des cordes. Ici, c'est la délicieuse vallée de Tempe, nom cher aux poètes classiques ; là y un obscur village turc du nom de Saltadjé et qui s'appelait autrefois Pharsale.
Mais passons à la Bulgarie.
La Bulgarie était autrefois habitée par les Mœsiens qui lui donnèrent son ancien nom de Mœsie. Longtemps ils luttèrent avec > succès contre les Romains et plus tard, ligués avec les Goths et les Slaves, ils défendirent leur liberté contre les empereurs grecs. Pour garantir ses Ëtats contre leurs incursions qu'ils poussaient jusqu'à Constantinople, l'empereur Ânastase fit élever une grande muraille en 507.
A leur tour, les Mœsiens durent fuir devant les Bulgares au vu* siècle. Ces derniers, d'origine finnoise, s'avancèrent des bords du Volga où ils s'étaient établis sur l'occident, tombèrent sous la domination des Avares, secouèrent leur joug en 635 et fondèrent le royaume de Bulgarie qui s'étendait du Don et du Dnieper jusqu'au Danube.
Les Bulgares finnois se mêlèrent peu à peu aux peuplades slaves établies dans la Mœsie et dans la Dacie depuis la grande migration des peuples. Dès l'an 800) ils avaient perdu leur natio^ iialité et adopté la langue et les mœurs des Slaves, ne conservant que leur nom.
Gouvernés par leurs propres rois, sous la protection des empe-» reurs grecs depuis 1018, ils s'aperçurent bientôt que l'empire avait plus besoin de protection que la Bulgarie, et dès 1 185, leur
vX^^
PITTORESOUE. ii3
roi, Asan, rompit toute relation avec Constantinople. Ce fut un inallicur pour le pays, car les rois de Hongrie prétendirent alors en être les suzerains. Une longue guerre dépeupla la Bulgarie, qui ne put résister aux Turcs et perdit son indépendance en 1392. Quoique des guerres continuelles aient fort diminué la population, on y compte encore de quatre à. cinq millions d'habitaàta.i •.:: m!::) r ':•:»: * r' r.:^\\' ' :
La Bulgarie, est séparée de laRoumélié et dé Ik Macédoine par la chaîne dëîs Balkâfi^,* THœolus .'defc anciens et que les Turcs appellent EmnchlDagh (lé bouôlier)«: La chaîne centrale des Balkans isole presque complélenfent le pays qu'elle domine. Â part Tunique rojule qui ila ..traverse, celle de la Porte-Trajaney du nom 'de remperçujriroaiain.qUi la fit ouvrir, ou de Soulou- DerbendjcpA relie Sofia :à Philippopolis, Vienne à Constantinople, on n'y rénconlrci que. des. déchirures profondes et étroites formant des sentiers! è. peine ^ praticables pour les. bétes dé somme. Les plus imporlaitt$ .de: ces défilés sont ceux de la Porte de Fer, d'Aîdos, de Nadir-Derbend, etc. Les forteresses de Choumla et de Pravadi,' couronnent ses hauteurs septentrionales.
Les anciens, géographes prétendaient que des cimes les plus élevées de THoemus on découvrait d'une part l'Adriatique, de l'autre lé Pont-Euxin« Philippe, roi de Macédoine, voulut s'assurer de ce fait par. ses propres yeux:; niaîheureusement, le jour oii il entreprit cette pénible ascension j des :nuâgeè épais voilèrent subitement l'atmosphère. Il est à supposer d'ailleurs qu'il en eût été pour sa peine, car une dislance de 400 kilomètres sépare les deux mers et les montagnes de TAlbanie bornent au loin Thorizon et interceptent la vue des flots d' Adria.
Les pics glacés des Balkans qui resplendissent aux rayons du
soleil comme du cristal ou de Taisent lui ont fait donner par les Italiens le nom d'Argentara.
Si la Bulgarie est fermée au sud par les Balkans, sa frontière septentrionale est défendue par un des plus grands fleuves de l'Europe, le Danube, qui la sépare de la Valachie, de la Moldavie et de la Russie.
C'est près d'Orsova que le Danube entre sur le territoire ottoman ; non loin de là se trouve un passage très-étroit et trèsdangereux, qu'on appelle la Porte-de-Fer {Demir Kapi). A Kladova, le Danube abandonne cette voie rétrécie, pleine de sinuosités et encaissée entre des rochers.
C'est là que commence son cours inférieur, et à partir de Widdin jusqu'à Rassova, il coule vers l'est à travers les plaines de la Valachie; son cours est très-lent au milieu de bas-fonds marécageux et recouverts de joncs et de roseaux qui s'étendent souvent' sur plusieurs myriamètres de largeur, entrecoupés qu'ils sont par de nombreux bras du fleuve, formant en miUe endroits de grandes flaques d'eau stagnante.
A Rassova, lorsqu'il n'est plus séparé de la mer que par neuf myriamètres environ, U change tout à coup de direction et coule alors au nord jusqu'au point où le Seretz vient s*y déverser.
Il reprend ensuite son inclinaison première en se grossissant en route des nombreux cours d'eau qui viennent s'y jeter. Enfin, à Toullcha, commence le Delta du Danube qui se divise en trois bras principaux, larges chacun de cent à deux cents mètres, sans compter plusieurs petits bras. Les trois principaux se nomment Kilia, Soulina et GeorgicAvskoi ; ils se jeltent dans la mer Noire.
La seule de ces embouchures qui soit encore praticable, la Soulina, est dans un état déplorable. Comme les autres bouches
du Danube, elle se trouvait placée, depuis la paix d'Andrinople, sous la dominalion russe. Uue convention intervenue, en 1840, entre la Russie et rAutriche, stipula que la première de ces puissances exécuterait les travaux d'art nécessaires pour faire disparaître les obstacles qu'y rencontre la navigation; mais rien ne fut entrepris dans ce but. Tout au contraire, les obstacles se sont accrus. En eflet, au temps de la domination turque, cette embouchure présentait encore quatorze pieds de profondeur, tandis qu'elle n'en a plus aujourd'hui que neuf. On accuse les Russes d'y avoir coulé des bâtiments chaînés de pierre. La mauvaise foi moscovite autorise toute supposition.
L'importance stratégique du Danube est prouvée par le grand nombre de places fortes qui s'élèvent sur ses bords. Widdin, Roustchouk et Silistrie sont les trois plus importantes.
La capitale de la fiulgarie est Sofia.
Choumla est une ville de 30,000 âmes et l'une des plus fortes positions de l'Europe. La vaste enceinte de ses fortifications, les vallées qui coupent le terrain et l'escarpement des pentes, rendent très-difficiles l'attaque et le blocus. Il est presque impossible de lui faire le moindre mal par un bombardement, et son territoire est assez étendu pour nourrir sa garnison, fût-elle très-considérable. En outre, c'est la position militaire la plus importante de la Turquie orientale, parce que c'est le centre commun où viennent aboutir toutes les routes des forteresses du Danube et d'où partent celles qui se dirigent vers la mer Noire et la Thrace.
Dans ses environs est situé le village de Madara, habité par environ deux mille femmes. C'est le quartier général de toutes les aventurières de la Turquie européenne; ces dames exercent à
regard des voyageurs une hospitalité qui n'est pas complètement désintéressée. C'est dans cette singulière colonie, qu'autrefois les Déré'Beys choisissaient leurs guvendés^ qui, en temps de guerre, armées de pied en cap, les suivaient à cheval dans leurs expéditions.
Roustchouk est située sur la rive droite du Danube presqu'en face de Giurgewp qui appartient à la Yalachie. Elle occupe un plateau à trente ou quarante pieds au-dessus du cours du fleuve, et était prot^ée jadis par un château très-fort. Les mes sont sales, les maisons basses et bâties en bois; mais presque toutes ont des jardins. Le palais du pacha qui a quelque apparence extérieure et plusieurs mosquées surmontées de minarets d'un style élégant, offrent de loin un aspect assez agréable. On y fait un commerce d'entrepôt assez considérable.
Silistrie sur le Danube, a\i débouché de la route des Balkans, par Choumla, est une place forte d'une grande importance. Elle compte à peu près 20,000 habitants. La guerre actuelle a rendu le nom de cette ville européen.
Varna est située sur la côte occidentale de la mer Noire, dans le golfe qui porte son nom, et où vient se déverser un lac fangeux. Elle est défendue par des forts et une citadelle. C'est le siège d'un métropolitain grec, et on y compte plus de 20,000 habitants. Sa situation, comme le seul bon port militaire que possède la Turquie vers le nord de la mer Noire, et le voisinage des dernières ramifications des Balkans, lui donnent une importance toute particulière au point de vue de la stratégie.
Widdin sur le Danube, une des trois grandes places fortes de cette ligne militaire, est entourée de murs et défendue par une citadelle, sans compter des ouvrages détachés dans les {les du
fleuve, et une ceinture de marais qui lui forme une fortification naturelle. Cette place forte couvre les abords de la Servie, observe la petite Yalachie et les défilés de la Transylvanie, et commande la route d'Andrinople. Elle a pour vis-à-vis et pour tête de pont, dans la petite Yalachie, la ville de Kalafat.
Nicopoli, ville fortifiée sur le Danube et assez commerçante , est le siège d*un archevêché grec , d'un évêché catholique , et compte environ 10,000 habitants.
Sistova est importante par ses fabriques de coton et ses tanneries; Rassova et Hirsova par leurs fortifications; Matchin, Isatchi, Toultcha, sont trois places fortes destinées à défendre la rive droite du Danube ; elles ont acquis une grande importance depuis que les Turcs ont été contraints de céder les forteresses de la rive gauche, Ibrail, Giurgewo, etc.
Dans la Dobroutcha, nous citerons Babadagh , assez jolie ville et position militaire importante. On y remarque un bel aqueduc.
Vers le sud, on trouve les traces d'un ancien lit du Danube et les vestiges du fossé et de la muraille de Trajan qui en suivait le cours. Cette ligne de défense a été remise en état par les Ottomans en 1853.
La principale ville de l'Albanie est Janina, située sur le lac du même nom et défendue par plusieurs ch&teaux forts, dont l'un est bftti dans une lie du lac. Elle est la résidence d'un pacha, et compte environ 40,000 habitants , presque tous Grecs, soumis à un archevêque, et fait un commerce encore assez important | quoique bien déchu. On y compte seize mosquées , huit églises grecques, deux écoles supérieures très-anciennes et qui possèdent des bibliothèques. Janina est surtout célèbre pour avoir été la résidence d' Ali-Pacha,
Nous menlionncrons encore dans la même province Mezzovo, ville très-commerçante, Ârgyro-Castro, Delvino, Souli, Ârta, qui naguère avait pris un grand essor; Prevesa, Parga, aujourd'hui presque désertes , Cbimara, chef-lieu des sauvages Chimariotes, qui ne reconnaissent que de nom l'autorité du sultan; Yalona qui a un beau port, Durazzo, Ochrida, Croïa (Âk-Serai), capitale des MyrdileSy jadis résidence de Scanderberg; Scutari aujourd'hui bien déchue ; et Dulcigno, jadis nid de pirates redoutables.
La Bosnie est peut-être une des provinces les moins connues de la Turquie d*Europe. Les Bosniens ou Bosniaques, au nombre de 370,000, professent, les uns l'islamisme, les autres la religion grecque et le catholicisme. C'est un peuple grossier, rude , opiniâtre, malveillant envers les étrangers, brave, hardi, voleur et cruel; mais pacifique et droit dans ses relations domestiques, laborieux, simple, sobre. Comme les hommes, les femmes sont fortes et bien faites, la plupart sont jolies. Celles qui suivent la loi de Mahomet vivent beaucoup moins retirées que dans les autres provinces de Tempire, et depuis longtemps elles y jouissent de la liberté de se montrer au public plus ou moins voilées.
La capitale de cette province est Bosna-Serai ou Sarajevo, au confluent de la Migliazza et de la Bosna. On y compte 15,000 maisons de bois , construites presque toutes à la mode turque , et 50,000 habitants, en majorité musulmans.
C'est une ville ouverte, entourée de montagnes, défendue par un château assez fort bâti dans le voisinage. Les minarets de ses cent mosquées et les tours de ses nombreuses églises lui donnent un charme tout particulier. Se^ fabriques d'armes, d'ustensiles de tôle, de fer et de cuivre, de bijouterie, de coton , de laine et de cuir, en font une des villes les plus importantes de l'empire
ottoman et le centre non-seuleraent du commerce de la proi^incCy mais d'un mouvement de caravanes très-considérable entre Janina et Salonique. Trawnik, Zwoiiiiki Banjalouka et Gradiska-TurquCi sont d'autres places fortes considérables de cette contrée. Dans le xn* et le xui* siècle, la Bosnie appartenait à la Hongrie. En 1339 elle passa sous le sceptre du roi serbe Etienne, à la mort duquel elle recouvra pour quelque temps son indépendance. Le ban Twartko prit le titre de roi en 1370. En 1401 , le pays devint tributaire des Turcs et, depuis 1528, il a été réuni à leur empire. Depuis l'introduction des réformes qui ont enlevé aux chefs héréditaires leurs privilèges et une grande partie de leurs revenus , la Bosnie n'a pas cessé, notamment en 1851 , d'être agitée par des révoltes dangereuses.
Vllf
Turquie d'Asie; provinces et Yillcs priiiciimles. — AnatoUe : Brousse, Sm^rnc, Angora, Sinope. — Caramanie: Konich, Kaisarich. — Trëbizomic. — i4f7ntfni> : Erzeroura, Van, Kars. — Kurdistan, Mésopotamie et Irak-Arabi : Bagdad, Bassora, Diarbelcir, Mossoul. — Syrie : Alcp, Alexandrette, Antioche, Damas^ Tadmor ou Palmyre, Jérusalem, JufTa, Acre, Beyrouth, Sour ou Tyr, Baallick, Tripoli. — Les îles ; Candie, l'ArchiiK;!, Chypre.
L'Ânalolie est la province que nous appelons Asie Mineure. Ce nom est dérivé du grec AvaroXii qui signifie levant et que les Turcs prononcent Ânadoli.
Ce heau pays s'étend à l'ouest, depuis TEuphrate jusqu'à la mer Méditerranée et à la mer de Marmara, en face de Constantinople, s* abaissant toujours depuis le versant méridional du Taurus; et au sud, depuis la mer Noire jusqu'aux défilés de la Cilicie, portes de la Cyrie.
Magnifique et fertile contrée qui fut le théâtre de l'épopée troyenne, le foyer le plus vif de la civilisation grecque et pour la possession de laquelle , depuis l'obscure époque de Sémiramis jusqu'au temps d'Osman, c'esl-à-dire depuis l'an 2000 avant Jésus-Christ jusqu'à l'an 1300 de notre ère, ont successivement lutté les conquérants les pins fanicux et les plus puissantes nations,
LA TURQUIE PITTORESQUE. 2r>l
les Mèdes, les Perses, les Scythes, les Grecs, les Romains, les Parlhes, les Arabes, les Turcs Selkjoucides, les Mongols, les Croisés et les Turcs Osmanlis.
Pendant cet espace de trois mille ans , ont tour à tour grandi , fleuri et disparu de la scène du monde des nations célèbres, des Ëtats puissants, de riches et magnifiques villes qui s'enorgueilli&saietit des plus superbes monuments de l'antiquité. L'histoire nous a conservé avec les traditions phrygiennes, les annales des Lyciens, des Carions, des Paphlagoniens et des Bithyniens ; die nous rappelle la puissance et la richesse des Lydiens , la bravoure des Pamphiliens , des Isauriens et des Cilicicns , les hauls faits de Mithridate, les trésors que les Attales avaient entassés à Pergame, ainsi que les gracieuses et ingénieuses fables de Milet , de cette ville qu'on peut considérer comme le berceau du conte et du roman.
Quoique cette riche contrée semble n'avoir été destinée qu'à servir de champ de bataille aux nations anciennes qui y portèrent chacune à leur tour le fer et le feu, il ne fut pas facile d'en extirper la civilisation. Encore pour y parvenir fallut-il que les Turcs eussent soumis ce noble pays pendant cinq cents ans au régime du plus dégradant despotisme militaire, et que leur fanatisme religieux leur eût fait commettre partout les plus horribles dévastations.
Koutayeh, capitale de l'Ànatolie, est une grande ville, bâtie dans une situation pittoresque sur le penchant du Poursak-Dagh et baignée par le Poursak. Parmi ses édifices, on remarque une grande et vieille mosquée d'une architecture singulière.
Non loin de Koutayeh se trouve Kara-Hissar, patrimoine frodal d'Osman i
Brousse est l'ancienne Pruse, capitale de la Bithynie. Elle est située au pied de V Olympe ou Kechichi montagne boisée , haute de 1,500 mètres, dans une ratissante situation sur les bords de la mer de Marmara, et compte 60,000 habitants dont 6,000 Arméniens, 4,000 Grecs et 2,000 Juifs.
La "ville, proprement dite, est en partie construite sur des rochers coupés à angles droits et entre lesquels s'élèvent de grands arbres. Elle est entourée de remparts et de fortes murailles ; un château fort , bâti sur un autre rocher, et dont les murs, d'origine cyclopéenne , attestent la haute antiquité , la domine. On y voit deux palais impériaux, un nombre infini de mosquées, entre autres celles des trois sultans Amurat P', Bajazel P' et Mahomet P' ; la mosquée du sultan Orkhan et celle d' Amurat qui se distinguent par leur architecture et leurs proportions grandioses ; trois églises grecques et une église arménienne, plusieurs synagogues, de magnifiques promenades, des jardins admirablement dessinés et riches en ombrages, d'excellentes sources theimales, une foule de fontaines et de nombreux caravansérails.
Les Grecs et les Arméniens vivent très-rigoureusement séparés les uns des autres dans les deux petits faubourgs situés au bas de la ville et entourés chacun de fossés et de ponts-levis. Le monument d'Osman V% orné de marbre et de jaspe, est situé en dehors de la ville, dans le voisinage de laquelle on trouve aussi les bains de Jenni et d'Eski-Kaplizza. Dans ces derniers temps, Brousse est singulièrement déchue de son antique prospérité.
Dans un rayon très-rapproché on trouve Isnik^ misérable amas de huttes qui occupent la place de la célèbre ville de Nicée^ où se tint le premier concile œcuménique des chrétiens en 325. On y voit encore une église assez remarquable, un aqueduc et
PITTOUESQUE. 253
un vaste édifice avec des souterrains immenses que M. Kinneir croit être un amphithéâtre.
Isnik^mid (jadis Nicoraédie) a plus d'importance. Apollonie s appelle aujourd'hui AbouUoun et n'est habitée que par des pécheurs.
Smyrne, patrie d'Homère, rebâtie par Alexandre au bord de la mer, s'élevait d'abord sur les bords du Melès à l'endroit où se trouvent aujourd'hui les maisons de campagne et les villas des Européens établis à Smyme. Ce lieu, qu'on nomme Bourounaboi (nez du vent) et par corruption Boumabatf est rempli de vieilles colonnes brisées et autres ruines de l'antiquité grecque.
Smyrne, tour à tour grecque, génoise et turque, s'est rendue dominante dans toute l'Asie Mineure par sa situation et ses richesses. Elle reçoit dans ses murs les caravanes de l'Asie et dans son port les vaisseau^i de l'Europe ; sa population est comme un abrégé de l'univers : les Turcs et les Grecs y sont les plus nombreux; et parmi les musulmans, il faut compter les Africains, les Arabes, les Persans, les Candiotes, qui se fondent dans cette masse dominante, puis viennent les Arméniens et les Juifs.
Tous les Orientaux habitent la vieille ville, bâtie en amphithéâtre sur la croupe du Pagus. Au pied de ce mont s'étend dans la plaine jusqu^au bord de la mer, le quartier franc.
A part le grand bazar (bezestan) et le Vizir Khan construit avec le marbre blanc de l'ancien théâtre, il n'y a pas d'édifices remarquables à Smyrnc, pas même une belle mosquée.
Les hommes ne s'y occupent que de commerce et les femmes de volupté. Elles sont pour la plupart fort belles.
Qiii reconnaîtrait Magnésie dans Manissa, et l'antique Pliocéc
dans Fokia, deux petites villes sans importance, ainsi que Yourla, bâtie sur remplacement de Clazomène ?
Âyasalouk est un misérable village turc que Ton voit aux environs ; cette bourgade était autrefois une grande ville et s'appelait Ephèse. On y voit encore les ruines de son stade, les vestiges d'un théâtre et les débris de son fameux temple de Diane.
Palatha, c'est Milet; Guzel-Hissar, c'est Tralles, Sart, c'est Sardes, la magnifique résidence des opulents rois lydiens, la plus riche des villes de l'Asie, celle que Florus appelait la seconde Rome. Plusieurs ruines, les restes d'une grande église, les débris du magnifique temple de Cybèle et dans les environs le tumulus colossal d'Alyattes, père de Crésus, rappellent encore son ancienne splendeur. Cockerell, en 1812, vit encore debout trois colonnes du temple que Leake croit avoir été construit entre 715 et 545 avant Jésus-Christ.
Le monument d'Alyattes, que ce dernier voyageur, a visité, remonte à la même époque.
C'est un cône en terre de 200 pieds de haut, dont la base formée, selon Hérodote, de grandes pierres de* taille, a six stades de circonférence. Le même historien ne connaissait que les pyramides d'Egypte et les monuments de Babylone qui le surpassassent en grandeur. Le temps et l'exhaussement du sol ont entièrement recouvert la base de ce tombeau extraordinaire qui a toute 1* apparence d'une colline»
Pergame existe encore, mais ce n'est plus qu'une ombre de ce qu'elle était jadis; on prétend qu'on y trouve d'importantes anti^ quttés.
Konieh est l'ancien Iconium. Parmi ses nombreuses mosquées on y remarque celle de Seliui^ bàlie sur le q^^dëlc de Sainte-
PITTOHESUUE. 235
Sophie. On doit encore citer le couvent de Mevlevis, fondé par le célèbre Djelaleddin-Roumi, dans le xui' siècle de notre ère. Ce couvent, qui a plus d'une lieue de circuit, est le chef d'ordre de tous les établissements du même genre, répandus sur la surface de l'empire, et il jouit d'immenses richesses. Près de la porte de Ladik on voit une sculpture que M. Kinneir regarde comme un des plus beaux morceaux que l'antiquité nous ait légués, et une statue colossale d*Hercule ; elles ont été grossièrement restaurées par les Turcs. Malgré sa décadence, Konieh est encore impor* tante par ses manufactures, son commerce et ses nombreux roédressés.
C'est la capitale de la Caramanie, contrée qui tire son nom de la tribu turcomane appelée J^araman qui y dominait autrefois et qui, en 1466, fut Subjuguée par les Turcs.
Kaisarieh est l'ancienne Césarée, capitale de la Cappadoce. Ses environs abondent en débris de moimments semblables à ceux de Babylone, de Yan ; des briques couvertes d'inscriptions cunéiformes ont été retrouvées dans des fouilles, ainsi que des objets qui rappellent l'ancien culte de Mithra.
Trébizonde est bâtie sur la mer Noire, au reverd d'une colline, dans Tune des plus belles expositions qu'on puisse voir. Elle est pourvue d'une assez mauvaise citadelle et entourée de remparts en pierre fort élevés, mais tombant en ruines. Elle a six portes; à l'exception des quartiers qui bordent la mer, le reste de la ville se réduit à de grands jardins entourés de murs. Les rues étroites sont pourvues de trottoirs pavés. On y compte dix>>huit mosquées, huit khans ) cinq bains publics, un aqueduc, dix églises grecques et une catholique. Le vieux palais (Eski-Serai)^ quoique en ruines, est encore digne d'attention. Le port de Trébizonde esl
256 LA TUUQUIE
à Islatona^ distant d'une lieue et demie à Touest^ el dont la rade est bonne et l'ancrage sûr. La population , composée de Grecs, de Turcs, d'Arméniens, de Circassiens, de Juifs, de Géorgiens et de Tartares, s'élève à 15,000 âmes.
Sinoub est l'ancienne Sinope, colonie de Milet, patrie de Diogène et capitale du royaume de Pont. C'est une ville Irèsdéchue depuis plusieurs années, mais à laquelle son port, ses chantiers de construction et son commerce donnent encore une certaine importance. La destruction de l'escadi'e ottomane par la flotte russe, au début de la guerre actuelle, a rendu la rade de Sinope tristement célèbre.
Angora, autrefois Ancyre, fut primitivement la capitale des Tectosages, une des trois grandes tribus gauloises de la Galatîe. C'est près d'Angora que Bajazet T" fut vaincu par Tamerlan. On retrouve de nos jours, dans cetle ville ou aux environs, bon nombre de ruines, entre autres, du côté de la porte de Smyrne, celles d'un temple d'Auguste, dans lequel on lit le testament de ce prince sur six colonnes, inscription connue sous le nom de monument d' Ancyre. Aux environs d'Angora, les chèvres, les lapins et les chats ont ce poil long et soyeux qui les distingue des autres individus de leur espèce.
Feramo est une abominable bourgade qui tient la place de la belle et florissante Cyzique, et on croit généralement que c'est à Bournar-Bachi, autre village insignifiant, que se trouvait la capitale de Priam : campos ubi Troja fuill II ne reste aucun vestige de l'ancienne llion ; mais sur un rocher voisin et que l'on croit être le Pergama, on trouve des débris de constructions en polygones irréguliers, une citerne taillée dans le roc et trois tombeaux héroïques.
PITTOKKSQUE. 257
Quelques colonnes en marbre el d'autres débris indiquent , près de Tclnblak, la position de la nouvelle ville , b&lie par Alexandre, ruinée par Sylla et reconstruite par Jules César.
Aux environs de Chenoialey le docteur Clarke a vu une immense colonne de granit) dontlefût^ quoique d'un seul; bloc , a trentesept pieds et buit -pouces anglais de Iqng^ etr-on-lrpuve les ruines d*Alexandria Trois qui attestent ranciennérmagnifioençe;de cette ville; on y voit encore 4]neTpartie4e la; porte ;d^^ côté de l'Est, et surtout le prétendu palais. de -Priam, va^te-édHiçe dont les débris s'aperçoivent à une grande distance- en mer, et .qui. parait avoir été le gymnase de celte ville. Ces ruines ont servi à la construction d'une foule de bâtiments à Gonstantinople.
Sur cette même côle> mais au sud du rayon de Smyrne, on trouve Bptidroun (Halycarnasse)* -En ;exarainant «la citadelle de cette ville; M. Beaufort découvrit, encastrées dans ses murs, plusieurs sculptures d'un travail exquis- représentant des processions funéraires et des cprabals; ce qui lui fit supposer qu'elle avait été construite avec des matériaux proyenaqtdu fameux mausolée que 'inconsolable Artémise avait. fait ériger à Mausole, son époux. Ce magnifique monument, l'une des merveilles du monde, exista, diton, jusqu'au moyen âge.
Selefkeh est remarquable par les ruines de l'ancienne Séleucie, parmi lesquelles on distingue d'immenses citernes^ des catacombes, un théâtre, etc. Celles de-Soli. ou. Pompéio{>^^ Antinoé
en Egypte et Djerach en Syrie; la magnifique colonnade à Feutrée de son port artificiel offre encore quarante -quatre colonnes debout.
Tarsous, jadis la ville la plus peuplée, la plus puissante et la plus belle de la Cilicie, la docle rivale d'AllièncB et d'Alexandrie,
dont Tacadémie était, de l'avis de Strabon, la première du monde, est encore une ville de quelque importance, ainsi qu'Adana qui se trouve à dix milles au nord-est.
L'Arménie, aujourd'hui partagée entre la Russie, la Turquie et la Perse, est un des pays les plus anciennement civilisés. Les Arméniens, comme leur langue le prouve, appartiennent à la famille indo-germanique.
Les principales villes de l'Arménie turque sont : Erzeroum, qui est située non loin du bras septentrional de FEuphrate, à 1,900 mètres au-dessus du niveau de FOcéan, dans une contrée très-froide en hiver, très-aride en été et néanmoins assez soigneusement cultivée. On y compte aujourd'hui une population de 35,000 âmes, composée de Turcs, d'Arméniens et de Persans, qui se distinguent par leurs habitudes industrieuses, par le commerce actif qu'ils entretiennent, enfin par l'aisance peu commune dont ils jouissent. Les célèbres mines de cuivre et de fer, situées dans les environs, méritent une mention particulière. Située dans un endroit où venaient aboutir des grandes routes de première ordre, telles que celles de Trébizonde, de la Transcaucàsie, de la Perse, du Kurdistan, de la Mésopotamie et de l'Anatolie, Erzeroum forme l'une des principales étapes du commerce, entre l'Europe et le port de Trébinonde d'une part, et l'Asie centrale, la Perse surtout de l'autre. Les consuls qu'y entretiennent diverses puissances étrangères, et dont la plupart, autorisés à faire du commerce pour leur propre bompte, possèdent des capitaux Importants, à l'aide desquels Us Concentrent entre leurs mains presque tout le commerce en gros^ contribuent beaucoup à la prospérité générale de cette place^ àê même qu'à la sécurité dont y jouissent les chrétiens.
Les rues d' Erzeroum sont étroites^ tortueuses, sales* On y
PITTOKESUUK. 259
trouve les ruines d'un grand nombre d'édifices, aux plus larges proportions, et attestant encore aujourd'hui sa grandeur passée, des maisons et des constructions abandonnées. La ville se compose de la forteresse ou ville proprement dite et de quatre faubourgs dont la séparent de hautes murailles. Elle est dominée H l'ouest par une citadelle appelée Itschkaleh (château fort intérieur) et renfermant beaucoup de monuments remarquables, ainsi qu'une mosquée qui, à l'origine, fut une église chrétienne. On remarque en outre dans la ville quinze autres mosquées, le sérail du gouverneur général, plusieurs caravansérails et quelques habitations élégantes appartenant à de hauts fonctionnaires ou à de richesnégociants musulmans. 11 existe dans les faubourgs vingtquatre marchés, diverses églises arméniennes, et plusieurs grands bazars et caravansérails.
Kars est une ville située sur un plateau inculte élevé de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle compte environ 10,000 habitants qui font un commerce des plus actifs avec la Perse. Elle est le siège d'un évèchc arménien, et célèbre aussi parmi les musulmans comme lieu de pèlerinage parce qu'on y trouve les toml)eaux de plusieurs derviches et santons, ainsi cpie de nombreuses mosquées. Kars fut en 1828 le théâtre d'une lutte terrible entre les Turcs et les Russes qui fînirent par emporter la ville d* assaut.
Van est bâtie sur les bords du lac du même nom et compte une population de 15,000 habitants dont la principale industrie consiste dans 1* exploitation des salines voisines. On rencontre aussi aux environs de Van une foule de débris de raoïmnlents anciens avec des inscriptions que Moïse de Khorène décrivait déjà au V* siècle et qui ont été l'objet de nouvelles recherehes do la part
SGO LA TURQUIE
du professeur Schulze de Giessen en 1827. Tous les monumenls, ainsi que les documents rapportés par Moïse de Khorène et diverses traditions mythiques, prouvent que, dans les temps les plus reculés de Tanliquité, Yan était déjà une ville très-considérable qui servit souvent de résidence aux rois d'Assyrie et plus tard aux rois de Perse. Aussi les Arméniens appellent-ils Yan la ville de Sémiramis.
Le Kurdistan est un pays montagneux situé à Test du Tigre. Le Kurde à la taille élevée, au teint blanc, aux grands et beaux yeux, au nez aquilin, dément de lui-même l'origine qu'il se donne, car il prétend descendre du Mongol, tandis qu'on retrouve chez lui tous les caractères qui distinguent les races caucasiques. Le fond de sa langue. d'ailleurs est persan. .
a Les plus anciennes traditions et histoires de l'Orient, dit Yolney, ont fait mention du Kurdistan et y ont placé le théâtre de plusieurs événements mythologiques. Le Chaldéen Berose et l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Khorène, rapportent que ce fut dans les monts Gordiées (les Gardiœi de Strabon) qu'aborda Xisuthrus, échappé du déluge; et les circonstances de position qu'ils ajoutent prouvent l'identité, d'ailleurs sensible, de Gord et Kourd. Ce sont ces mêmes Kurdes, que Xénophon cite sous le nom de Karduques, qui s'opposèrent à la retraite des Dix-Mille. Cet histoiien observe que, quoique enclavés de toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours bravé la puissance du grand roi et les armes de ses salrapes. Ils ont peu changé dans leur état moderne, et, quoiqu'on apparence tributaires des Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du Grand Seigneur et de ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans ces cantons, rapporte ({u'ils observent dans leurs montagnes une espèce degouver-
IMTTORESQiUE. 201
nement féodal qui me parait semblable à celui que nous voyons chez les Druses... Chaque village a son chef... Les brouilleries, naturelles à cet état d'anarchie, ont séparé de la nation un grand nombre de tribus et de familles qui ont pris la vie errante des Turcomans et des Arabes... Les Kurdes passent presque partout pour des brigands. »
La Mésopotamie est le pays qui s'étend entre TEuphrate et le cours supérieur du Tigre jusqu'à l'endroit oîi les deux fleuves se rapprochent le plus l'un de l'autre, au-dessus de Bagdad. Son nom lui vient de deux mots grecs qui signifient entre les fleuves. I^s Arabes, qui ont presque toujours substitué aux noms anciens des noms à peu près équivalents, l'appellent Al-Djézireh.
La Mésopotamie, dont le nom revient à chaque page dans la Bible, est la patrie d'Abraham. C'est peut-être là que se fondèrent les premiers royaumes de la terre. Elle vit tour à tour la grandeur de Nemrod, de Sémiramis, d'Alexandre; puis leParthc intrépide luttant contre l'aigle de Rome ; puis les Arabes, les Tartares ; puis les Turcs.
Diarbekir, appelée aussi Kara-Amid, est entourée de murailles élevées et flanquées de tours. A l'extrémité nord de la ville, sur une hauteur, se trouve la citadelle où réside le pacha. Siège d'un patriarche chaldéen, d'un évèque et d'un patriarche jacobites, on y compte plusieurs grandes mosquées, une cathédrale arménienne, un grand nombre d'églises, de caravansérails, de bains, de fontaines jaillissantes et de tombeaux en grande vénération. Sa population peut être évaluée à 60 ou 70,000 âmes. Elle est le centre d'un commerce fort actif, et tous les jours il en part des caravanes dans toutes les directions.
AIossoul est siluée duis une plaine sur le Tigre, qu'on y passe
46i LA TURQUIE
sur un pont, moitié de bateaux et moitié en pien'e. Celte ville, dont l'intérieur est mal bâti, les rues étroites et mal pavées» a plusieurs mosquées, parmi lesquelles on remarque celle dont un des minarets est incliné comme la tour de Pise. Mossoul a donné son nom à la mousseline ; mais ses manufactures ont beaucoup décliné ; pourtant son commerce est encore florissant et c'est toujours :
Mossoul où trafique le monde 1
Sa population ne semble pas dépasser 30 à 40,000 âmes.
Dans les environs, on trouve Nounia et Kliorsabad, où MM. liotla et Layard ont entrepris récemment des fouilles qui ont produit les résultats les plus satisfaisants et donné lieu aux controverses les plus passionnées. 11 est à peu près démontré aujourd'hui qu'on avait tort d'y voir les débris de Ninive, la ville biblique, l'ancienne capitale des Assyriens, et que ce sont ceux de quelque ville mède ou perse de l'époque postérieure.
Dans l'Irak-Ârabi on trouve Bagdad. Elle est située pour les deux tiers sur la rive orientale du Tigre cpi'on y passe sur un pont long de 207 mètres, tandis que l'ancienne Bagdad, la capitale des Califes, et autrefois la plus grande des villes musulmanes, était bâtie sur la rive occidentale. Elle est entourée d'une muraille en briques, flanquée de tours forliflées, s' étendant sur un circuit d'environ 8 kilomètres , et que protège un fossé qu'on remplit à volonté avec l'eau du Tigre. La citadelle, construite à l'extrémité nord-ouest de la ville, est très-importante. Les maisons, pour la plupart, bâties en briques, n'ont guère qu'un étage ; les rues sont étroites, sales et non pavées. Le palais du gouverneur est l'édifice le plus remarquable de la ville, Les \m{ïh
publics et les cafés sont, pour la plupart, dans un état misérable ; et cependant, vue de loin, avec ses nombreuses mosquées, Bagdad offre un aspect vraiment enchanteur.
En été, la chaleur y est si accablante que les habitants sont réduits à chercher un peu de fraîcheur dans des appartements souterrains; en revanche, l'hiver y est assez froid pour rendre le feu nécessaire.
Le nombre des habitants de Bagdad, en y comprenant environ 20,000 Arabes, Hindous, Afghans et Égyptiens qui viennent s*y fixer pour s'y livrer au commerce, peut s'élever aujourd'hui à 05,000. Avant 1831, époque où la peste y exerça d'effrayants ravages, de concert avec des inondations dévastatrices, la population atteignait 100,000 âmes. On y trouve, en outre, des Persans et un petit nombre de chrétiens arméniens. Les Juifs sont tenus d'habiter un quartier séparé et soumis en général à la plus dure oppression. Les classes supérieures de la population se montrent clans leurs rapports avec les étrangers plus polies et plus hospitalières que ne le sont en général les enfants d'Ahmed aux yeux noirs: les classes inférieures, au contraire, ont tous les vices particuliers à l'Orient.
Jadis foyer de lumière et de civilisation, Bagdad n'est plus qu'un grand centre commercial ; et le fameux medressé, construit en 1233 par le calife Moslansir, est depuis longtemps transformé en caravansérail. Le commerce n'est d'ailleurs pas le seul mobile qui attire un grand nombre d'étrangers à Bagdad ; la religion y contribue tout autant, et chaque année les tombeaux des saints, entre autres celui du prophète Ëzéchiel et celui d'un iman sunnite, patron de la ville, y attirent la foule des fidèles.
Bagdad est un des grands entrepôts des denrées de rAral)ie, de
rinde el de la Perse, ainsi que des articles des manufactures européennes. C'est elle qui fournil à l'Asie Mineure, à la Syrie et à une partie de l'Europe les produits de l'Inde qui entrent dans leur consommation. Introduits par la voie de Bassora, ils remontent le Tigre à l'aide de barques, puis sont transportés par caravanes à Tokat, Constantinople, Alep, Damas, et dans les parties occidentables de la Perse. On y fait aussi un commerce assez important en joaillerie et en bijouterie. Rien de plus brillant que l'aspect du bazar, bâti par Daoud-Pacha, et justement célèbre en Orient, avec ses douze cents boutiques remplies de tous les produits de cet autre hémisphère.
Les principaux objets qu'on fabrique à Bagdad consistent en cuirs rouges el jaunes, qui jouissent à bon droit d'une grande réputation ; étoffes de soie, de laine, de coton, notamment mousselines, taffetas, tapis et châles. Un b&timent de poste anglais fait le service entre Bagdad et Bassora.
Les environs de Bagdad sont jonchés de débris de villes grecques, romaines, persanes et arabes, confondues ensemble dans le même néant. C'est là que les livres saints placent le berceau du genre humain. C'est là qu'était située Babylone, Tune des villes les plus anciennes et les plus célèbres du globe. Hérodote, qui vraisemblablement Favait vue de ses yeux, en a laissé une description extrêmement curieuse.
Elle s'étendait sur les bords de l'Euphrate en formant un carré dont chaque côté avait 120 stades, ce qui donnerait pour la tota- Hté 88 kilomètres. Elle était entourée d'une muraille haute de deux cents coudées, large de cinquante, et pourvue de cinquante portes d'airain, nombre que Diodore porte même à deux cent cinquante. Les deux parties de la ville, qui étaient construites avec
une extrême régularité et coupées à angle droit par des rues larges et droites, étaient unies par un pont en pierres de tailles rattachées par des crampons de fer et surmonté d'une toiture ; il n'en existe plus aujourd'hui le moindre vestige.
La partie occidentale de la ville en était incontestablement la plus ancienne, la seule qui remontait à la dynastie babylonienne. C'est là qu'était situé, dit-on, le fameux temple de Bclus ou de Baal qui n'est autre chose que la tour de Babel de la Bible. C'était un édifîce carré de huit stades de circuit, qui, au rapport de Strabon, atteignait une élévation de 625 pieds. Un grand escalier circulaire permettait d'en atteindre le faite, où se trouvait placé le sanctuaire de la divinité, à laquelle, toutefois, une statue d'or était consacrée à l'étage inférieur. Les murailles étaient ornées de sculjh tures. Cette tour ne servait pas uniquement aux cérémonies du culte, mais encore d'observatoire astronomique.
Il serait difiicile d'indiquer l'époque précise où ce temple fut détruit. Alexandre le Grand ne le trouva plus qu'en ruine et lit d'inutiles efforts pour enlever les décombres de ce gigantesque édifice. Aujourd'hui même un immense monceau de briques brisées, situé sur la rive occidentale de TEuphrate et désigné sous le nom de Birs Nemroud, rappelle le souvenir de cette colossale construction des temps primitifs.
Le second point important du côté occidental est l'amas de ruines appelé aujourd'hui El lUoukallibé^ et qu'on croit, avec beaucoup de vraisemblance avoir été l'antique demeure royale des souverains de la Babylonie.
C'est dans la partie orientale que sont situées les ruines datant de la nouvelle époque babylonienne, parmi lesquelles il faut surtout mentionner celles qu'on désigne sous le nom de Jardins
suspendus ie Sémiramis^ qu'on rangeait parmi les merveilles du moqde et dont Diodore nous a donné une description détaillée. On en voit aujourd'hui les débris dans un monceau de décombres appelé El Kasr. Vient ensuite le mont Âmran dont les vestiges sont restés l'objet de vagues conjectures.
Lorsque Séleucus Nicator eut fondé Séleucie (aujourd'hui Al-- Madaîn) , Babylone ne tarda pas à disparaître. La ville nouvelle fut en grande partie construite avec les matériaux de l'ancienne.
L'antique Babylone a été l'obfet d'un grand nombre de voyages et d'investigations depuis Délia Yalle qui, comme plus tard Rennell, prétendit, à tort, reconnaître la tour de Belus, dans la ruine d'El-Moukallibé.
La plupart des explorateurs au nombre desquels il faut citer Rich, voient dans la petite ville de Hillah, sur la rive orientale de TEuphrate, l'endroit où s'élevait jadis la magnifique cité des anciens. Tout récemment, Ra^linson a voulu placer à Niffer le lieu où était autrefois située Babylone. Cependant le champ des recherches et des investigations reste toujours ouvert à cet égard.
 quelques milles plus loin, m Sud, on doit citer Mechhed- Ali y petite ville remarquable par la superbe mosquée où se trouve le tombeau du calife Âli, visité annuellement par plusieurs milliers de pèlerins venant surtout de la Perse. Dans ses environs on voit une espèce de rotonde qui, d'après les indigènes, serait le tombeau du prophète Ëzéchiel ; et près de l'Euphrate se trouvent les ruines de Koufa^ une des villes les plus remarquables dans les annales des Arabes et renommée pour sa savante école* Koufa a donné son nom à V écriture koufique qui est l'écriture monumentale des Arabes et qui fut employée pour les monnaies et les édifices des premiers siècles do l'Islamjsnief
Bassora, plus correctement Basrahy mot arabe qui signifie terniin pierreux, est bftlie à l'extrémité méridionale de l'Irak-Arabi, sur la rive occidentale du Schot-el-Ârab, à cent dix kilomètres de rembouchure de ce fleuve , qui est navigable pour des bâtiments de cinq cents tonneaux jusqu'aux murs mêmes de la ville.
Dans l'enceinte de ces murs, qui est de douze kilomètres, on voit beaucoup de jardins et de plantations, ce qui n'empêche pourtant pas Bassora d'être un endroit fort malpropre. Les nombreux canaux qui la coupent, et les émtmations putrides résultant des fréf{uents débordements du fleuve, en rendent le séjour très-malsain et pernigeux surtout pour les étrangers.
I^es maisons, construites en briciues, sont basses et ont des toits en terrasses. Les bazars renferment les produits les plus précieux de l'Orient. La factorerie anglaise, qui est un des l)eaux monuments de Bassora, est le siège de la résidence britannique et Tintermédiaire de la correspondance entre les possessions indiennes et la Métropole.
La population est de cinquante à soixante mille habitants, dont la moitié Arabes, un quart Persans, et le reste Turcs, Arméniens, Juifs, Kurdes et Hindous, plus les Européens des factoreries. Les Turcs sont pour la plupart fonctionnaires civils et militaires ; parmi les commerçants on ne compte presque que des Arméniens.
Bassora est l'entrepôt général de la Turquie et de la Perse pour tous les produits de l'Inde. Les bâtiments arabes, principalement ceux de Mascate, et cinq ou six navires anglais venant de l'Inde, font presque exclusivement le commerce maritime. Sur terre, les transports ont lieu par caravanes d'Alep, de Damas, de Bagdad cl d'autres vjlles de T intérieur de l'Asie,
Revenons maintenant sur nos pas et jetons un rapide coup d'œil sur la Syrie, la Syrie qui fut le berceau de la religion chrétienne, la terre promise des Hébreux.
Cette terre classique appartint successivement aux Assyriens, aux Juifs, aux Grecs, aux Parthes et aux Romains. Elle fut le thé&tre des exploits de Ninus, de Sémiramis, de Sésosiris, d'Alexandre, de Pompée, de Marins, d'Antonin, de César, de Titus, des héros chrétiens sous les ordres de Godefroy de Bouillon, de Tarrnée républicaine commandée par Bonaparte et des troupes égyptiennes d'Ibrahim.
C'est une contrée longue, étroite, hérissée de montagnes calcaires. Elle est bornée, au nord, par l'Asie Mineure ; à l'est, par TEuphrate et le Grand-Désert; au sud, par l'Arabie ; à l'ouest, par la Méditerranée. Le Liban et TAnli-Liban la traversent. Ces montagnes élèvent comme des murailles leurs roches escarpées, dont les crevasses laissent apercevoir de longues vallées et de profondes ravines. Le versant, qui regarde le désert, ne présente qu'aspérités et roches abruptes, tandis que le versant opposé, d'un caractère pittoresque, est arrosé de sources abondantes. Au sud des montagnes est située la Palestine, qui forme un plateau élevé généralement à 3,000 pieds au-dessus de la mer.
Alep est regardée comme la capitale de la Syrie. Alep, ou mieux Ilaleb^ est bâtie entre l'Oronte et TEuphrate, sur les bords du Kréik ou Radier- El-Haleb^ à l'entrée nord-ouest du grand désert de Syrie et d'Arabie. Les fertiles jardins qui garnissent les bords de cette rivière et leurs belles plantations de pistachiers, contrastent agréablement avec le morne aspect de toute la contrée environnante.
Alep, qui par le style général de ses constructions est une des
plus belles villes de rOrieiil^ comptait encore il y a soixante ans une population de plus de deux cent mille âmes. On y voit un magnifique bazar, composé de plusieurs rues, entièrement voûté et recevant le jour par des fenêtres pratiquées dans les coupoles. Le tremblement de terre du 13 août 1822 ensevelit les deux tiers des habitants d'Âlep, et transforma en un monceau de ruines la citadelle située au milieu de la ville. Depuis lors la ville n'a pu recouvrer son ancienne prospérité et la population atteint à peine aujourd'hui le chiflTre de 80,000 ftmes. La nouvelle citadelle a été construite au nord-ouest de la ville et renferme une grande caserne.
Âlep, ville au caractère et à la physionomie essentiellement arabes, est une des principales étapes du commerce entre l'Europe, l'Inde, la Perse, l'Arabie et l'Arménie.
£n 1850, Alep fut assignée pour résidence à Murad-Pacha (le général Bem) ainsi qu'aux autres Hongrois et Polonais qui, comme lui, avaient embrassé l'islamisme. Vers la fin de la même année, une révolte, que nous savons de source certaine avoir été fomentée par les intrigues de la Russie, éclata dans la ville. Treize chrétiens y perdirent la vie, trois églises furent incendiées. Le 7 novembre, Kerim-Pacha fit arrêter les chefs de la rébellion. L'insurrection recommença aussitôt ; à la tête de 4,000 hommes, Kerim-Pacha et Murad-Pacha repoussèrent les insurgés après une lutte de vingtquatre heures. Dix-huit cents rebelles périrent dans l'action ; trois quartiers de la ville, Karleh, Bab-Kusa et Ël-Bab-Beyrak, foyers de la révolte, furent détruits dans cette sanglante répression qui témoigna de la volonté formelle du sultan de protéger ses sujets chrétiens.
Ainsi échouèrent une première fois les projets de l'empereur
Nicolas. H avait compté sur l'exaspération que n'aurait pas manqué de produire en Europe la nouvelle du massacre des chrétiens, pour renverser l'empire turc, car il avait à cœur de réaliser la prophétie répandue chez son peuple de la chute prochaine du Croissant.
À quelques jours de là, l'héroïque général Bem mourait empoisonné. Le czar se vengeait ainsi de l'homme qui, une fois de plus, venait de contrarier ses desseins.
Nous le répétons hautement, quoique ce crime soit resté ignoré en France, nous accusons la diplomatie russe d'avoir assassiné Bem, et, s'il le faut, nous nommerons l'assassin qui est un Arménien, agent moscovite bien connu à Gonstantinople, et nous dirons même le prix qu'il a reçu pour ce service.
Dans une autre direction on trouve Antakieh, l'ancienne Anlioche de Syrie. La populeuse Antioche, jadis rivale de Rome, d'Alexandrie et de Séleucie , était située dans une belle et fertile plaine sur les rives de l'Odonte. Détruite à plusieurs reprises et en dernier lieu, en 1260, par les Mamlouks, elle n'est plus aujourd'hui qu'une misérable ville, avec des rues sales et étroites et des maisons n'ayant guère qu'un rez-de-chaussée, mais dont les fenêtres donnent sur de vastes jardins ou sur des coui^ spacieuses et garnies d'arbres. Elles sont de plus, chose rai'e en Orient, surmontées de pignons et couvertes en tuiles. Une partie de ses murailles et de ses aqueducs témoigne seule aujourd'hui de son antique splendeur.
Âlexandrette, appelée par les Arabes Scanderoun, « une des Âlexandries bâties par le fils de Philippe dans ses campagnes civilisatrices, n*est plus, dit M. Ênilû Barrault, qu'un ramas chétif de quelques habitations ; le bazar se compose d'une douzaine de
PITTORESQUE. 27i
boutiques; la ville d'une trentaine de maisons et de quelques magasins ; la factorerie anglaise, qui avait été un édifice de quelque importance, sert & loger du bétail ; un seul facteur européen y représente toutes les puissances commerçantes, et une douzaine de familles grecques, vivant du salaire de l'embarquement des marchandises, s'y traînent au milieu des exhalaisons des marécages voisins Vers le sud, & un quart de lieue de la mer, sur
la gauche du chemin qui mène au village de Beylan sur la montagne, on voit encore un château en ruine appelé le château d'Alexandre. Au delà de ce chftteau d'une architecture évidemment moderne et peut-être contemporaine des croisades, gisent d'autres ruines et des vestiges de constructions antiques. i>
Tripoli, Tarabolos, est située au pied d'une des branches du Liban, au-dessous d'une montagne sur laquelle il y a un château fort. Elle est étroite et longue. Une petite rivière, nommée le Nakar-Aba-AUj dont les bords sont pittoresques et les eaux forment des cascades, traverse la ville. Les rues sont pavées et les maisons assez bien bâties ; mais l'air est peu salubre à cause des eaux qui y croupissent de toutes parts. De nombreuses fontaines, décorées d'arabesques, sont répandues dans tous les quartiers. On remarque deux mosquées, un bazar et un khan très-vaste. Il n'y a pas de port et la rade n'offre aucune sûreté quand le vent nord-ouest souffle avec violence. Une plaine très-fertile, d'une demi-lieue, couverte de mûriers, d'oliviers et d'arbres fruitiers, s'étend entre la ville et la mer, et près du rivage s'élève la bour* gade Marina, avec des cafés, des magasins et des khans. La population est de seize mille ftmes.
Non loin de là se trouvé Baalbek, ville de Baal ou du Dicti dit soleil, célèbre chez les Grecs et les Latins sous le nom dllclio^
polis dont la signification est la même. Elle est située au pied de l'Ânti-Liban à la dernière ondulation de saphatne. « Elle se révèle de loin au voyageur, dit M. Louis Reybaud, par un cordon blanchâtre de dômes et de minarets qui s'élancent au-dessus d'un rideau de verdure. Cette cité, si florissante jadis, et station importante sur la route de Palmyre, n'est plus qu'une bourgade assez mesquine avec 5 ou 600 habitants^ gouvernés par un émir, tous pauvres et sans autre culture que quelques colons^ du mais et des pastèques. Ainsi déchue, il serait*peu question de Baalbek dans nos temps modernes si elle ne renfermait les débris d'un des plus beaux édifices que nous ait légués l'antiquité.
a Le temple de Baalbek, que l'on nomme aussi le temple du soleil, était jadis assis sur une suite de bases formant un can-é long de 87 mètres sur 47 mètres 40 de large. Il présentait à l'orient une face de dix colonnes sur dix-neuf de flanc, cinquantequatre en tout. Tel était l'état primitif de l'édifice ; mais par la suite on en construisit un plus petit, dont la cage et le péristyle subsistent encore. Ce dernier présente un flanc de douze colonnes sur huit de front, en tout trente dont vingt debout. Mais une diflërence notoire existe entre la colonnade du premier temple et celle du second. Les fûts de l'un ont 7 mètres 15 de circonférence sur 1 8 mètres 85 de longueur ; de teUe sorte que leur grandeur totale, y compris l'entablement, est de 23 mètres 40 ; tandis que les fûts de Tautre, quoique également d'ordre corinthien, n'offrent que 5 mètres 10 de circonférence sur 14 mètres 30 de hauteur.
a Six colonnes qui subsistent du premier monument suffisent seules à donner une idée de ses proportions grandioses. Les murs, jadis couverts de toules les richesses de Tordre corinthien, ofTreni
IMTTOUESUUE. 273
encore des frontons de niches entre lesquels régnent des pilastres cannelés avec une riche frise de guirlandes. La voûte, à en juger par les débris qui gisent sur le sol, devait être merveilleusement décorée, et sa portée avait 18 mètres 50 de large sur 35 mètres de longueur.
« Du reste les détails de ce magnifique monument ont été consignés dans un ouvrage publié à Londres en 1757, par Robert Wood, sous le titre de Ruines de Daalbek. Cet auteur attribue la construction de cet édifice à Antonin le Pieux, bien que la tradition locale en fasse honneur au roi Salomon. C'est de la prise de Baalbek par les Arabes que date la ruine de cet édifice. Dans le guerres qui suivirent, on en fit, ainsi que du peiit temple, une forteresse dont on distingue encore les créneaux. Aussi donne-t-on le nom de châteaux à remplacement qu'ils occupent Tun et l'autre.*»
Beyrout est l'ancienne Béry te, ville de la côte de Phénicie, située entre Sidon et Tripoli , qu' Aboul-Féda vante comme le port florissant de Damas. Ce n'est plus aujourd'hui qu*une rade insignifiante et en partie comblée par les sables d*un petit fleuve portant le même nom qui vient s'y déverser dans la mer, après avoir fécondé une contrée célèbre par son excellente culture du tabac. On sait le rôle important que Beyrout joua en 1 840 dans les aflaires d'Orient. On y compte huit mille habitants.
Latakieh (rancienne Laodicée) est remarquable par son arc de triomphe encore presque entier et surtout par son port qui, dans ces derniers temps, est devenu un des débouchés d'Alep»
Acre ou Saint-Jean-d'Acre, en arabe Akka, est située sur les lx)rds de la Méditerranée. Son port, quoique comblé en partie, est le meilleur de la côtci Sa population est d'environ 20,000 àmcsi
â74 LA TURQUIE
Le climat en est insalubre. Parmi les monunienis de Sainl-Jeand'Acre on peut citer le palais du pacha, la mosr{uée et les bains publics, qui passent pour les plus beaux de l'Orient.
Personne n'ignore l'illustration historique deSaint-Jean-d'Âcrc, la ville des croisés, de Bonaparte et d'Ibrahim.
 trois lieues de Saint-Jean-d'Âcre s'élève le fameux mont Carmel. Il se compose de plusieurs plateaux fertiles, bien boisés et contenant un grand nombre de grottes et d' étroites vallées, avec une circonférence de près de 8 myriamètres. Il se termine en une plaine agréable à l'embouchure du Kichou. On voit encore sur ses hauteurs des ruines d'églises et de couvents qui datent du temps du royaume chrétien de Jérusalem, ainsi qu'une grotte qui, selon la tradition, fut habitée par le prophète Élie.
Dès le IV' siècle, des anachorètes chrétiens avaient choisi le mont Carmel pour y mener la vie cénobitique ; cependant ce ne fut que vers l'an 1156 que des pèlerins, sous la conduite de Berthold de Calabre, y établirent une confrérie d'ermites qui fut le berceau de l'ordre des Carmes. Le couvent qu'ils avaient fondé sur le mont Carmel fut détruit à diverses reprises, et en dernier lieu en 1798 par les Français lors de leur expédition en Egypte. Il n'a été rétabli depuis que grâce aux infatigables efforts du frère Jean-Baptiste qui, à l'eflet de recueillir les dons pieux des fidèles pour sa réédification, parcourut tour à tour, depuis 1825, les trois parties du monde. En 1844, le nombre toujoui*s croissant des pèlerins nécessitant l'agrandissement des constructions existantes, le dévoué et courageux frère Jean-Baptiste partit de nouveau pour ramasser de nouvelles oiTrandes dans les contrées de l'Europe qu'il n'avait pas encore visitées.
Sonr s'appelait jadis ïyr, la Heine de la mer^ comme l'avait
surnommée raiiliquîlc. Ce n'est plus qu'un village situe sur une presqu'île de forme triangulaire et entouré d*une ancienne muraille dévastée ; il n'occupe qu'une faible partie de l'emplacement de l'ancienne Tyr. Les maisons sont b&ties avec les ruines des anciens édifices. Le reste de la presqu'île est couvert de jardins et de champs. Au nord-est se dessine le port peu étendu, et abritant à peine quelques navires d'un médiocre tonnage.
Saîde {Sidon) est encore une ville de quelque importance quoique bien déchue. Le beau palais b&ti dans le goût italien par Tcmir Fakr-ul-Eddin, tombe en ruine ; son port est comblé et ses monuments ont disparu ; mais dans ses environs subsistent encore les tombeaux creusés dans le roc que Hasselquist croit être ceux des anciens rois de Syrie ; la plupart sont ouverts et servent d'asile aux bergers. C'est près de Saïde qu'habitait la célèbre lady Esther Stanhopc.
Kaisariéh (Césarée de Palestine) n'est guère plus qu'un monceau de ruines, et son port, jadis excellent, s'ensable chaque jour davantage.
Plus importante est Jafia. Elle est bfttie en amphithé&tre ; les rues en sont étroites et malpropres ; on y voit plusieurs mosquées et trois couvents chrétiens. Il parait que la ville actuelle n'existe guère que depuis 1 50 ans ; car, des voyageurs qui visitèrent la . rade vers le milieu du xvn» siècle, n'y trouvèrent qu'un chftteau et trois cavernes creusées dans le roc. JalTa est le port des pèlerins qui se rendent à Jérusalem ; leur passage annuel est une source avantageuse de revenus pour la ville. Le commerce y est, du reste, peu considérable ; les jardins qui couvrent les environs de la ville ofTrent le coup d'œil le plus enchanteur. Jafla est le point de la côte le pliis rapproché de Jérusalem, dont
«76 LA TUUQUIE
il n'est séparé que par une distance de douze à quinze heures.
A Jérusalem, a dit M. de Lamartine, s'élève sur le penchant occidental d'un plateau qui couronne le groupe des montagnes de Judée Nul fleuve ne l'arrose, nulle grande vallée n'y débouche, aucune mer voisine ne lui offre les ressources du commerce : on y arrive par d'étroits sentiers creusés sur les flancs de rochers inaccessibles ; son sol est rare et ingrat, son été brûlant et ses hivers rigoureux ; à peine quelques sources d'eau fraîche suintent de distance en distance entre les rochers...
« Les descriptions du tombeau du Christ sont partout. C'est une petite coupole, enfermée dans une grande, et dans laquelle un fragment de rocher recouvert de plaques de marbre blanc indique à la vénération du voyageur la place vraie ou vraisemblable du sépulcre...
« L'aspect de Jérusalem, au sommet de la colline des Oliviers, est trompeur comme l'aspect de toutes les villes de l'Orient. Posée sur un plateau légèrement incliné comme sur une base élevée, entourée de hautes murailles en gros blocs qui soutenaient les terrasses du temple de Salomon, flanquée de ses tours crénelées qui s'élèvent de cent pas en cent pas au-dessus de ses murs, avec ses piscines, ses portes hautes et voûtées, ses minarets qui se perdent comme des végétations pétrifiées dans le bleu profond de son ciel ; étalant aux yeux ses terrasses de maisons oii les femmes et les enfants sont assis sous des tentes de couleuri faisant pyramider devant vous la triple mosquée d'Omar, qui couvre à peu près l'espace jadis occupé par le temple de Salomon.
<i Cest une splendide apparition de la cité de Jéhova« La lU*» mière limpide et réverbérée de son atmosphère l'inonde comme d'une gloire céleste ; on dirait d'une ville pleine encore de son
peuple, et ce n'est qu'un éclatant tombeau ; les portes sont silencieuses, les routes désertes, les rues vides; les voies mortes
M. de Chateaubriand a admirablement décrit l'intérieur triste, muet et morne de Jérusalem avec toute la mélancolie et la solennité de son génie : lui seul, après les proplièles, a eu des mois pour exprimer cette inexprimable désolation des lieux. La population indigène, mélange de Juifs, d'Arabes, de Turcs, d'Ëgyptiens, est pauvre et inactive ; tout semble dormir dans cette ville de la mort. Les pèlerins seuls, arrivant et partant sans cesse, marchent dans les rues sombres et dans les bazars infects : mais ils marchent recueillis et le front baissé, sans bruit, sans parole, comme des hommes remplis de la pensée qui les amène et foulant ce sol des miracles avec le silence et le respect qu'on apporte dans un sanctuaire...
« Le paysage qui entoure Jérusalem est un cadre solennel et grave, comme les pensées que cette ville suscite en vous. Du sommet de la citadelle de Sion, où est le tombeau du pocte-roi, l'œil descend d'abord sur la sombre et ardue vallée de Josaphat : au fond de ce ravin, un peu sur la droite, quelques bouquets d'arbustes, un peu moins gris que le reste, secouent la poussière de leurs feuilles sur le filet d'eau qui s'échappe h la fontaine de Siloé; on face est une noire muraille de rochers h pic ; quelques grottes creusées dans ce roc vif furent autrefois des tombeaux, et sont nujounriiui les demeures de quelques Hmiillcs arabes. Kn suivant la pente de cette vallée, qui roule en s élargissant, le regard passe entre les cônes multipliés des montagnes sombres et nues de Jéricho et de Saint-Sabas.
a Au delà, à un horizon de sept ou huit lieues, vous voyez resplendir la mer Morte, éclatante et lourde conune du plomb
278 LA TURQIUE
nouvellement fondu : elle csl encadrée enfin elle-même par la chaîne bleue des montagnes d'Arabie que ne passa pas Moïse. Tout est silence, immobilité, désert dans ce paysage ; rien n*y distrait la pensée ; le voyageur n'y entend que le bruit de ses pas ; aucun nuage même n'y traverse le ciel. Les grands aigles des pics décharnés de la Judée y tournoient seuls sur votre tête, et font courir par moments l'ombre de leurs ailes grises sur le flanc rapide des coteaux ; de loin en loin, vous apercevez un figuier aride que le vent a poudré de sable et qui semble pétrifié dans le roc, quelques chacals au poil fauve, qui se glissent entre les monticules de pierres roulantes en poussant de lamentables hurlements ; vous rencontrez de distance en distance une pauvre femme montée sur un àne et portant sur ses bras des enfants décharnés et brûlés du soleil, quelque berger arabe gardant des chèvres noires au pied des collines pierreuses, ou quelque bédouin de Jérémie ou de Jéricho sur la jument du désert, marchant au pas, sa longue lance élevée dans sa main droite comme une toise, et semblant arpenter ces ruines comme le génie de la destruction. Voilà tout ce que couvrent maintenant les voies pleines du peuple de Sion. »
Damas, appelée par les Turcs Dimechk, est la plus grande ville de la Turquie d^Asie, et sa population a même été évaluée par quelques auteurs à 200,000 Ames. Cette ville est située sur le Barrady, dans une magnifique et fertile plaine qu'Aboul-Féda, né à Damas, déclare être le premier des quatre paradis terrestres. Parmi ses 200 mosquées on distingue surtout celle desOmméiades, à cause de ses sept tours et de ses vastes proportions. Cette mosquée est une ancienne église chrétienne, construite par l'empereur Heraclius en Thonncur de saint Jean, et on y conserve l'exem-
plaire du Coran qui appartenait au calife Osman. Les portes en sont de bronze et d'une grande beauté.
Une tradition musulmane annonce qu'à la fm du monde, saint Jean descendra dans la grande mosquée de Damas, comme Jésus, d*aprè8 la même tradition, descendra dans le temple d'Omar à Jérusalem, et Mahomet dans le temple de la Mecque.
Un autre monument bien remarquable est un château garni de tours, que l'on dit daier de l'époque des croisades, et qui sert nujourdliui de citadelle. Les chrétiens grecs ont aussi à Damas plusieurs églises et on y trouve deux couvents catholiques. Plusieurs des bazars de Damas, aussi beaux que ceux de Constanlinople, ont une grande célébrité, de même que les trente et un khans dont l'un est un immense édifice surmonté de six coupoles.
Les rues de Damas, étroites comme toutes celles de l'Orient et non pavées, sont généralement fort sales, moins cependant que celles de Constantinople, de Smyrne et de Bagdad. La plus belle de toutes est celle de Saint-Paul.
« Damas, dit M. Poujoulat, lune des villes saintes de l'isla^ misme, s'étend surtout en longueur ; vue des montagnes environnantes, elle présente la forme d'une mandoline. Il faut marcher une heure et demie pour faire le tour de la cité. La ville est fermée de murs nouveaux, bâtie sur les fondements des anciens murs; sur quelques points, les murailles nouvelles menacent de tomber. Il n'y a point d'antiquités curieuses à Damas; la porte de Saint-Paul, Rab-Boulos, est le débris le plus remarquable de la vieille cité.
a Les maisons et les palais de Damas, construits moitié en terre, moitié en briques, n'offrent à Tcxtérieur qu'une apparence grossière; toutes les habitations sont revêtues de terre ou de
boue blanch&tre; quand on pénètre dans leur intérieur, on est tout surpris de trouver des cours pavées en marbre blanc, des appartements décorés avec luxe, de riches divans cramoisis, des lambris dorés ou peints à la manière orientale. Chaque maison aune cour, chaque cour a une fontaine et des arbres, tels que des orangers, des grenadiers, des citronniers. »
Les célèbres manufactures de coutellerie et d'armes blanches de Damas n'existent plus depuis longtemps, nous l'avons déjà dit; mais on fabrique encore aujourd'hui dans cette ville des objets damasquinés, des étoffes de soie et de coton, de la verroterie et des cuirs. Chaque jour il part de Damas des caravanes pour tous les pays de l'Orient.
a Iji plaine de Damas, dit encore M. Poujoulat, est couverte de magniOques jardins d'orangers, de citronniers, de cèdres, d*abricotiers, de vingt espèces différentes de pruniers, de cerisiers , de pêchers, de pommiers, de figuiers. Des maisons de plaisance sont répandues en grand nombre à travers les jardins ; les clôtures de chaque jardin sont faites avec de la terre mêlée à des cailloux et à de la paille hachée et séchée au soleil. »
La prune de Damas, aujourd'hui répandue dans toute l'Europe méridionale, a une immense réputation. Il en est de même de la rose de Damas qu'on récolte sur une tige de deux à trois mètres de haut , elle est d'un parfum délicieux et sert à la fabrication de l'huile de rose; enfm, les fruits de la vigne, séchéssur pied, font les meilleurs raisins secs que l'on connaisse.
Les musulmans de Damas sont peut-être les plus fanatiques de tout l'empire. Le pacha de Damas porte le titre à'émir hadji (prince du pèlerinage), parce qu'il est chargé d'accompagner à la Mecque la grande caravane nnisiijmniie, qui s'y rend tous les ans,
11 supporte les frais du pèlerinage, mais comme il hérite des pieux hadjis qui laissent leurs os sur le chemin de la ville sainte, leurs dépouilles font une ample compensation, et ce poste est (rè&-envié. Le terrain à Test de Damas qui sert de campement à la caravane de la Mecque a aussi des souvenirs pour les chré-^ tiens ; c'est l'endroit consacré par la conversion de saint Paul.
Rabat-Amman est l'ancienne Philadelphie ; on y voit les ruines d'un palais considérable, un amphithéâtre magnifique, vaste et bien conservé, un temple avec un grand nombre de colonnes encore debout et sur le sommet de la colline, un autre temple en rotonde, dont les colonnes sont d'une grandeur extraordinaire.
Il nous reste à parler de Palmyre, la ville de Salomon et de Zcnobie. Pour y arriver, il faut traverser des steppes incultes entre deux chaînes de montagnes. On pénètre ensuite dans une gorge étroite qui s'élargit à mesure qu'on avance et à l'extrémité de laquelle on aperçoit de vastes ruines dans un océan de sable. L'œil se perd au milieu d'immenses files de colonnes, et ne distingue au loin, dans une étendue de treize cents toises, que foréfs de piliers, tombeaux détruits, fûts et chapiteaux mutilés, épai*s sur le sol. Au centre, sont les débris du temple du Soleil, dont la porte, par une singularité remarquable, est tournée vers l'occi, dent, contre l'usage des peuples de ces climats , dont les temples s'ouvraient toujours du côté de l'orient.
Ces ruines sont de plusieurs époques, les plus anciennes datent de trois siècles avant l'ère chrétienne, et on ne peut douter que cette ville ne remonte à une antiquité beaucoup plus reculée. Les savants sont en général d'accord pour reconnaître dans Palmyre une très-ancienne ville, que, selon 1 historien Josèphe, Salomon fortifia pour s'en assurer la possession, et h laquelle il donna le
nom de Tadmor, qui signifie lieu des Palmiers. Cette ville commence à marquer dans rhistoirc* sous son nouveau nom de Palmyre, traduction du premier, au temps des longues guerres des {{omains et des Parthes. Cette cité célèbre fut détruite de fond en comble par les premiers, Tan 273 de notre ère.
On ne trouve plus au milieu de ses ruines, qui ont repris leur appellation biblique, qu*une trentaine de huiles oit vivent de pauvres fellahs (cultivateurs arabes) du produit de quelques champs de blé et du lait de leurs troupeaux : au milieu des hordes barbares qui les environnent, leur petite colonie décroit chaque jour.
Pour clore cette description succincte des villes et des provinces remarquables de l'empire ottoman, il nous faut parler des fies que nous avons laissées à dessein de côté, les Turcs se préoccupant fort peu de nos divisions géographiques, ignorant complètement les noms d'Archipel, de Cyclades et de Sporades, et ne les rattachant ni à l'Europe ni à l'Asie.
Parmi les Iles de l'Archipel, que la conférence de Londres laissa sous la domination ottomane, Candie est au premier rang.
Candie, l'ancienne Crète, que les Turcs appellent encore Kired ou Icritiy est le séjour le plus agréable du monde. Une haule montagne, couronnée de forêts et divisée en deux chaînons, la traverse dans toute sa longueur. La partie occidentale est appelée Sphachia (autrefois Leukê) et la partie orientale Lasthi ou Selhia (anciennement Dikté).
Elle s'abaisse doucement vers le nord, et s'y termine par une cdte fertile et munie de bons ports. Au sud elle est escarpée, et offre un rivage formé de rochers, avec très-peu d'ancrages. I^e Psiloriti, l'Ida des anciens, qui en est la cime la plus élevée, a 2,066 mèlrcs de haulcur, ot est couvert de neiges pendant la plus
grande partie de l'année. De nombreuses sources donnent aux vallées une grande fertilité; une végétation très-active couvre le versant des montages; Tair est doux. Tété est rafraîchi par les vents du nord; l'hiver ne se fait sentir que par des giboulées. Rarement on voit sur la côte le thermomètre descendre au-dessus de 5* Réaumur. Il n y a que le siroco dont on ait parfois à souffrir pendant la saison d*été.
La population est descendue de nos jours à 200,000 habitants. Grecs pour la plupart. Parmi les peuplades particulières qui habitent File de Candie, on remarque les Abadiotes et les Sphachiotes. Les premiers habitent une vingtaine de villages au sud du mont Ida, et forment un groupe d'environ 4,000 âmes. Ils sont musulmans et descendent des Arabes qui furent jadis les maîtres de File. Leur langage, leur teint basané, leur stature maigre et moyenne, leur caractère méfiant et vindicatif, leur penchant pour le brigandage et la piraterie, décèlent suffisamment leur origine. Quant aux Sphachiotes qui habitent les hautes montagnes, au sud de la Canée et de Retlirao, on les regarde comme les descendants authentiques des anciens Cretois. Ils se distinguent des autres Grecs par leur taille élevée, leur bonne mine, leur courage, leur adresse, leur amour de la liberté. Les Turcs qui sont établis dans nie de Candie, sont les plus beaux et les plus intelligents de leur nation, ils sont les premiers qui aient soumis leurs vaisseaux h la quarantaine pour se préserver de la peste.
CandiCy la capitale de toute Ttle, compte environ i 0,000 hal)itants ; cette ville est le siège d'un archevêque grec et du pacha ; elle est bien fortifiée ; on y compte quatorze mosquées et plusieurs églises chrétiennes. Dans ses environs on rencontre beaucoup d'antiquités.
HeUimo (autrefois Rethymne), la ville la plus agréable de Tile, compte 5,000 habitants et est le siège d'un évéque grec.
Caneùf l'ancienne Cydonic, que nous appelons La Canée, la I ville la plus commerçante et le port le meilleur de toute l'ile,
I compté une population de 9,000 ftmes; elle est le siège d'un
i èvéque grec.
Thasso {Thassos) n'offre rien de remarquable à l'exception de ses beaux marbres dont on ne fait aucun usage.
Samothraki est bien déchue de nos jours. Ce n'est plus cette Samos Thracienne qu'on nommait ainsi pour la distinguer de la Samos, voisine de Milet et des cdtes de l'Asie Mineure, et qui fut Tanlique foyer du culte des Cabires^ religion mystique née sur cette plage isolée dont les principaux dieux étaient Àxieros et Âxiochersos, à la fois mâles et femelles et représentant le ciel el la terre. C'est dans cette Ile qu*a été découvert le célèbre basrelief d' Agamemnon, qu'on voit au Louvre et qui est réputé l'un des plus anciens monuments de l'art grec.
Imbro est sans importance.
Limno ou Stalimène est la célèbre Lemnos, cette terre privilégiée sur laquelle, comme l'avaient remarqué les poètes grecs, le mont Athos, au coucher du soleil, projette son ombre sainte. L'intérieur de cette île est entrecoupé de coteaux et de vallons ; ((uelques montagnes plus élevées dominent sa partie septenlrioncile et de leurs cimes s'échappent à intervalle des flammes volcaniques cl des tourbillons de fumée. Nulle rivière ne la traverse, mais on y trouve des fontaines et des sources d'eau vive. Les Grecs rappelaient l'ile brûlante el avaient placé les forges de Yulcain dans les entrailles de ses montagnes ; car c'est là que tomba le malheureux époux de Venus, lorsqu'il fui précipité du ciel.
L'histoire de Philoctëte^ guéri par une terre particulière ({u'on recueille dans les montagnes de IMle, fit naître un préjugé populaire qui dure encore. L'antiquité considéra cette terre lemnienne coronie la panacée des blessures ; on la récoltait avec de nombreuses cérémonies ; elle était mise dans de petits sacs avant d'être, expédiée aux apothicaires. On la connaît aujourd'hui sous le nom de terré sigillée, parce que les Turcs, qui ont accepté la croyance des Grecs, n'en permettent le débit qu'après l'avoir estampillée de l'inviolable sceau du sultan.
Mételin, en turc Midillij jadis Lesbos^ patrie de Sapho, de Pittacus,apour chef-lieu Castro, magnifique port militaire avec ceux d'Icra que les Francs nomment le port Olivier, et de Caloni et de Sigre. Ce petit coin de terre est célèbre, de nos jours comme dans l'antiquité, par la pureté de son ciel, ses figues les plus grosses, les plus belles de l'Archipel, son huile délicieuse, ses vignobles précieux comme l'or, son jaspe, ses marbres d'un bleu tendre et surtout par ses femmes d'une beauté ravissante. Autour de Mételin des ruines de beaux temples, d'antiques édifices parlent aux yeux du rang que tenait, parmi les villes de l'Archipel, la voluptueuse Mitylène.
Chio ou Saki-Andani, c'est-à-dire Vile au Mastic, présente une superficie de près de 15 myriamètres carrés; l'inlcrieur en est couvert de montagnes dont la plus élevée est le mont iËlias, situé au centre même de l'tle. Sa population actuelle ne semble pas dépasser 60,000 habitants, parmi lesquels les Turcs sont nombreux.
CAio, chef-lieu de Tlley avec 15,000 habitants, est le siège d'un aga turc et d'un archevêque grec. Cette ville est défendue par un château fort construit par les Génois, et son pori, fermé j^ar deux
môles, est pourvu de phares. Elle est b&tie pres(|ue entièrement en pierres de taille et en briques, et les maisons ont ordinairement des toits en terrasse.
Peu fertile sur les hauteurs, l'ile de Chio offre dans ses vallées un jardin continuel d'orangers, de citronniers, de mûriers, de grenadiers, de myrtes et de toutes sortes d'arbres fruitiers. On y supplée à Tabsence de rivières par l'arrosement qui s'y fait à l'aide de grands puits à roues. Ses vins étaient célèbres dans l'antiquité et ont conservé leur réputation. Tous les fruits et les légumes y sont délicieux, excepté les cerises et les pommes; c'est de là que nous est venu le céleri; mais les céréales n'y sont pas abondantes. Une production qui lui est particulière et qui fait sa principale richesse, c'est le mastic qui découle par incision de l'arbre nommé Icntisque. Toute la récolte appartient au sultan. Les femmes grecques et turques en mâchent continuellement pour se parfumer lu bouche et se fortiOer les gencives. L'ile produit aussi de la térébenthine qui coule des pistachiers-térébinthes par le même procédé.
On ne rencontre, dans cette ile , que de faibles restes d'architecture et de sculpture antique.
Le plus remarquable, peu distant de la ville, est celui que l'on appelle V Ecole d* Homère. C'est un rocher dans lequel est creusé un banc circulaire, avec un siège au milieu, accompagné de figures d'animaux grossièrement sculptés. C'est là, dit-on, qu'Homère réunissait ses élèves.
Chio, en effet, est au nombre des villes qui se disputent l'honneur d'avoir donné naissance au prince des i)oêtes, et c'est avec Smyrne, sa voisine^ celle dont les titres, à ce sujet, paraissent le plus authentiques.
Sainos {Smam)f \is-à-yis des ruines d'Ephèse, fut, dans ranliquilc, la plus puissante des ties Ioniennes. Elle est très-ferlilc, (pioique montagneuse. Outre Cora^sa capitale, auprès de laquelle sont les ruines de l'ancienne Samos et du temple de Junon, on voit encore trois villes, Vahti, Carlovasi, Furni.
Cos, Staiicho^ Istankioty l'une des Sporades, n'est plus aujourd'hui cette ville fameuse, vantée par Diodore de Sicile, ce port si beau, si grand, si sûr qu'il nous a décrit. Creusé dans une baie, celui d'à présent ne peut servir d'abri qu'à de petits bâtiments, à des calques, et à des barques de pécheurs. Mais si la fortune a ravi à cette lie son ancienne magnificence, en revanche, la nature lui a laissé la sienne. Son sol ondulé de petites collines, excepte vers la partie orientale, ressemble à un immense jardin, planté d'orangers, de figuiers, de cyprès, de citronniers, de térébinthes et verdoyant d'un grand nombre de plantes médicinales qui semblent attester l'antique présence du dieu de la Santé dans ces lieux. Le tout est entremêlé de vignes qui fournissent un vin délicieux et d'excellents pâturages, al)ondants en troupeaux.
Rhodes est situé à l'extrémité de l'Archipel, près de la côte dont elle n'est séparée que par un canal de quatre lieues. Une chaîne de montagnes la coupe dans sa plus grande étendue ; une multitude de petits cours d'eau s'en précipitent, parmi les({uels le plus remarquable est la Fisca.
Rhodes formait dans l'antiquité une république puissante dont la flotte dominait les mers. Elle envoya des colonies en Sicile, en Italie, en Espagne. Les chefs-d'œuvre d'art qu'elle possédait l'avaient rendue célèbre dans toute la Grèce. On citait surtout son colosse, œuvre de Charès, représentant Apollon. Les vaisseaux à pleines voiles i)assaicnt entre ses jambes écartées. Ses lois mari-
times étaient en vigueur sur toutes les côtes et dans tous les ports de la Méditerranée ; elles devinrent le fondement du droit naval de tous les peuples, et sur quelques points elles sont encore eu vigueur {Lex Rhodia de Jactti).
Aujourd'hui, son sol fertile est mal cultivé. L'intérieur offre, comme la côte, les sites les plus beaux : de profondes vallées, où les rosiers et les myrtes croissent sans culture, s'étendent jusque sur les bords de la mer. Le vin est la plus importante de ses productions. Elle en fournit de parfumés qui étaient fort estimés des anciens. Les arbres résineux y abondent ; les montagnes y sont couvertes de forêts de chênes magnifiques. Le vent d'ouest qui règne presque constamment tempère les chaleurs. Ce n'est qu'en juillet et qu'en août qu'on est exposé aux vents brûlants qui soufflent de l'Asie Mineure. La population de Rhodes s'élève à 40,000 habitants, parmi lesquels on compte 15,000 Grecs.
C'est à Rhodes que se trouvent les principaux chantiers de constructions navales de l'empire ottoman. Les Turcs regardent la capitale de l'ile comme imprenable. Elle est entourée d'un triple fossé et de deux remparts. Les rues sont assez lai'ges, propres et garnies de trottoirs; les maisons régulières et solidement bâties.
On voit encore sculptées sur la façade de quelques-unes des armes de chevaliers ; il y a même une rue qui a conservé leur nom. L'ancien palais du grand maitre où réside actuellement le pacha, atteste, par ses restes^ la richesse et le bon goût de celte milice religieuse; mais une partie tombe en ruine. La belle et vaste éghse de Saint-Jean a été convertie en mosquée. Les quais étroits et plantés de beaux arbres forment une promenade très-agréable. Le port est superbe, commode et sûr^ mais trop peu profond |)our
recevoir de gros vaisseaux. Sur les collines qui Tentourent s'élagent (les maisons de plaisance et des jardins ; partout jaillissent des sources qui entretiennent la fraîcheur et Tabondance.
Chypre a à peu près la forme d'un triangle ; elle est traversée par une chaîne de montagnes à pics volcaniques. Le point le plus élevé en est TOros Stavros (Monte-Croce). Le climat est sain^ tempéré, la végétation riche et luxuriante; mais les tremblements de (erre, les guerres et les maladies dévastatrices en ont fait un pays de ruines.
Le nombre des habitants ne s'élève guère maintenant qu'à 100,000, Grecs pour la plupart. Ils cultivent quelques céréales, des légumes et des arbres à fruit, du coton, du chanvre, des olives et des épices. C'est de cette lie qu'est originaire le chou-fleur.
Les forêts oii les essences dominantes sont le cèdre, le pin et le cyprès, avec quelques chênes et quelques hêtres, fournissent d'excellents bois de construction et à ouvrer. L'éducation du bétail y donne des produits importants, de même que l'agriculture et la sériculture.
Aujourd'hui encore les vins de Chypre sont en grand renom. Celui de la Commanderie est le meilleur de tous. En sortant du pressoir ils sont rouges , mais ils pâlissent au bout de cinq ou six ans. Il n'y a qu'une seule espèce, un vin muscat très-sucré, qui soit blanc les premières années, mais il rougit avec le temps et finît par avoir l'épaisseur d'un sirop. On met d'abord ces vins dans des outres enduites de poix ; aussi n'est-ce qu'au bout de quelques années qu'ils perdent l'odeur de la poix. Ils arrivent sur le cohtinent en tonneaux; mais il faut peu de temps après les tnettre en bouteille, si on veut les conserver»
La capitale de l'Ile, siluécdalis rintérlcuri Nicosie ou Lcskocha^
avec une population de 16,000 âme^, est le siège dun archevêque grec et d'un évèque arménien. Les villes les plus importantes de la côte sont au sud Lamaka^ siège des consulats européens, avec 5,000 habitants, d'où se font surtout les expéditions des vins du citi pourLivourne et pour Venise, et à l'est Famagusta.
Dans l'antiquité, les villes de Paphos, d'Âmathonte et de Salamine, ainsi que le mont Olympe où s'élevait un temple consacré à Vénus, étaient célèbres au point de vue historique et mystique. La tradition rapportait que Vénus avait surgi de l'écume des flots d'abord à Cythère, puis sur les rives enchanteresses de Cypre ; d'où le nom de Cypris ou de Cypria que portait aussi cettedéesse.
Organisation de Tcmpirc oUoinan. — Le siillan. — Le grand vizir. — Le clieilLuMslam. — Les ministères. — Le divan. — Le conseil d'État et de justice. — Emplois administratifs. — Administration provinciale et commwiale. — Finances. — Les wakoufs. — Instruction publique et corps enseignant. ^> Les oulémas. — législation. — Justice. — Armée. — Maiîne.
Et tout d'abord avertissons le lecteur qu'ici nous ne dirons pas un mot des anciennes institutions de la Turquie et que nous nous bornerons à présenter, dans cette matière trèsnlélicatc, un résumé fidèle et impartial de ce qui est aujourd'hui.
Mahmoud avait renvei*sé le vieil édifice miné de toutes parts ; son fils a complété son œuvre et, s'il platt à Dieu, il la couronnera. L'antique barbarie est morte, qu'on n'en parle plus.
C'est le hatti-chérif de Gul-IIané et le Tanzimat qui forment aujourd'hui la loi constitutionnelle de l'empire ottoman.
Le sultan, en sa qualité d'iman, de commandeur des croyants, est revêtu d'un caractère sacerdotal, autant du moins que le comporte la religion de Mahomet qui n'admet pas de sacerdoce.
L'unité du pouvoir est un principe fondamental et essentiel et l'ordre de succession, qui est plutôt un usage qu'un droit, appelle à remplacer le monarque décédé le plus âgé des princes survivants.
Le sultan délègue son autorité executive au grand vizir, et son autorité législative et quelques égards spirituels au cheik-ul-islam ou moufli.
Le grand vizir préside le conseil des ministres et a de droit le commandement supérieur des armées; mais de fait il ne Texerec que s'il est lui-même militaire. Il jouit d'un traitement fixe de 23,000 fr. par mois et ne touche rien au delà.
On a comparé le cheik-ul-islam à un garde des sceaux qui serait en même temps grand maître de l'université, et les fetwas qu'il rend à propos des actes du gouvernement, aux bulles des papes du moyen âge, par lesquelles ils autorisaient et sanctifiaient les entreprises des princes temporels, par exemple, la conquête de l'Angleterre par les Normands, celle de l'Amérique par les Espagnols.
Le moufti est le chef des oulémas, corps religieux, judiciaire et enseignant. C'est lui qui propose à la nomination du grand vizir les cazi-askers et les mollahs, juges du premier ordre ; il nonune les autres de sa propre autorité. C'est en son nom qu'on délivre les diplômes ; c'est encore lui qui choisit les professeurs et les mouflis des grandes villes. Il surveille l'administration des biens religieux (wakoufs) et ses bureaux rendent des consultations sur des points de droit.
Au-dessous du grand-vizir sont placés huit ministres ayant chacun des attributions fort distinctes, ce sont : les ministres de la gueire, de la marine, des affaires étrangères, des finances, du commerce, des travaux publics, de la police et de l^intérieur : ce dernier placé plus immédiatement sous les ordres du grand vizir, avec une espèce de sous-secrétaire d'État, portant le titre de ttnscilkr du grand vizir.
A chacun de ces ministères^ sauf celui des afTaircs étrangères, est attaché un comité consultatif; celui des finances remplit le rôle de cour des comptes.
« Le dÎYan, dit M. Ubicini, est le ministère ottoman. Il est composé de la manière suivante : le grand vizir, le moufti, les ministres de la guerre, de la marine, de Tartillerie, des aflTaires étrangères, des finances, du commerce et des travaux publics, de la police, les ministres sans portefeuille, le président du conseil d'Ëtat, l'intendant général de l'hôtel des monnaies, l'intendant général des wakoufSy le conseiller du grand vizir, faisant les fonctions de ministre de l'intérieur. Deux autres hauts fonctionnaires sont attachés au divan, l'un avec le titre de grand référendaire, l'autre de grand interprète.
« Le conseil se réunit deux fois par semaine, en temps ordinaire à la Sublime Porte, sous la présidence du grand vizir et délibère sur toutes les mesures d'intérêt général, soit au dedans, soit au dehors. Toutes les fois qu'il s'agit de prendre une décision d'une haute gravité, comme, par exemple, de déclarer la guerre, on appelle au divan tous les fonctionnaires civils ou militaires, ainsi que les principaux oulémas. Ce conseil prend alors le nom de divan extraordinaire {diak divan). »
Le conseil d'État et de justice ou conseil suprême, composé de douze membres, est chargé de rédiger les règlements et ordonnances, de juger les criminels d'État, les abus commis par les hauts fonctionnaires prévaricateurs.
Tous les emplois administratifs comprennent cinq rangs de fonctionnaires et, par une malheureuse imitation du système russe, ils ont le titre des grades militaires correspondants. Ainsi un chef de division porte le titre de férik (général de division).
SO>i LA TURQUIE
Quant à radmiuistration provinciale, l'empire ottoman est aujourd'hui divisé en 36 eyalets ou gouvernements généraux, subdivisés en 121 livas et en un nombre considérable de cazas.
Un gouverneur est à la tête de chaque eyalet assisté d'un comité consultatif, composé d'un président et de deux secrétaires nommés par le ministre, du receveur général des finances, du métrapolilain grec ou arménien et du grand rabbin ; enfin des délégués des municipalités turques et chrétiennes.
Les livas ont pour chef un kaïm-mekam ; les cazas des mudirs nommés par le gouverneur de l'eyalet, et ces deux ordres de fonctionnaires sont également assistés d'un conseil des notables.
Les gouverneurs ont droit de requérir, quand ils le jugent à propos, la force armée qui se trouve dans leurs gouvernements et qui du reste obéit à des chefs particuliers. Les kaïm-mekams sont de plus chargés conjointement, avec l'autorité militaire, de surveiller le recrutement et le recouvrement quinquennal.
L'assiette de l'impôt est fixée par un conseil pris dans les municipalités ; les communes ou nahiyé sont administrées par un kodja-bachi, élu par elles-mêmes, et qui remplit à la fois les foncions de maire et de percepteur de l'iinpdt. En outre il administre en toute liberté les revenus particuliers de la commune.
Parlons maintenant de l'impôt, et ici encore M. Ubicini sera notre guide.
Les contributions directes sont :
La dime, qui est de deux espèces, l'une sur les produits du sol, l'autre sur les animaux, chevaux et bêtes à cornes exceptés ; la première se perçoit dans tout l'empire, la seconde en Roumilie seulement et dans quelques provinces d'Asie.
Le vevgUf sorte d'imposition, assez arbitraire et assez variable.
sur le revenu. Constantinople et sa banlieue n'y sont pas soumises.
Le kharadj ou capitation, qui frappe les sujets non musulmans mâles et adultes ; les yieillards, les esclaves, les infirmes, les prêtres en sont exempts. Les contribuables sont, en outre, divisés en trois classes : riches, aisés, pauvres. Les premiers paient 60 piastres (13 fr. 80 cent.), les seconds 30 piastres (6 fr. 90 c), Les derniers 15 piastres (3 fr. 45 cent.).
Les contributions indirectes comprennent :
Les droits de douane à l'importation et à Fexportation ; les premiers sont de 5 p. 100, les seconds de 12 p. 100.
Les droits de patente des commefçants ; le maximum est de 60 piastres par mois, le minimum de 10.
Le timbre sur les actes publics et sur quelques produits fabriqués, chapeaux, souliers, etc.
Les droits perçus au profit du gouvernement sur différents objets de consommation à Tcntrce des villes.
Les péages des ponts.
Les produits des mines, salines, pêcheries données à ferme ou soumises à redevances.
Le produit des postes.
Bien que, sur le papier, ce système d'impôts ne semble pas plus défectueux que celui de bien des Ëtats européens, il faut convenir, si Ton veut être de bonne foi, qu'il pèche par la base, et que les moyens de recouvrement surtout sont une source d'exactions, (le dilapidations intolérables et aussi préjudiciables à l'Étal lui-même qu'aux malheureux contribuables.
Les finances ne sont donc pas précisément le côté le plus brillant de l'empire ottoman, et | ourtani, de l'avis des ju^es les plus
compétents, il y a tout à espérer d'un pays où les ressources seront immenses, inépuisables, du jour oii la vieille barbarie aura disparu, d'un pays où il n'y a pas de dette publique, ce chancre rongeur des nations européennes, ce gouffre insatiable qui engloutit chaque année la majeure partie de la fortune publique.
Les mesures que l'on indique généralement comme étant le plus propres à régénérer le système financier de la Porte, con* sistent dans la réunion des wakoufs au domaine de l'Ëtat, dans la transformation du kharadj en un impôt personnel auquel seraient soumis indistinctement tous les sujets du sultan, dans la perception en argent de la dime métamorphosée en un impôt foncier uniformément répdrti sur les propriétés bâties comme sur les terres, dans la création d'un droit d'enregistrement et dans le remaniement de l'impôt des patentes.
Nous avons prononcé tout à l'heure le mot de wakoufs qui, d'ailleurs, est revenu plus d'une fois dans le cours de cet ouvrage ; expliquons la chose.
Les wakoufs sont des biens dont la nue propriété a été trans* férée à Dieu et l'usufruit consacré à des œuvres pieuses, tels que l'entretien d'une mosquée, d'un médressé, d'un khan, etc. Cette donation peut se constituer sous différentes réserves ; par exemple le fondateur peut s'appeler lui-même et ses enfants après lui aux fonctions de mulevellt/y administrateur de la fondation, ou bien il s'attribue la presque totalité des revenus, censément pour les employer en bonnes œuvres à la volonté du mutevelly. Aussi on ne tarda pas à faire de ces sortes de fondations pour se mettre à l'abri des confiscations et se dispenser de payer l'impôt territorial, et voici ce qui est arrivé à la longue : les trois quarts des propriétés immobilières en Turquie, sont aujourd'hui soustraites aux
charges commuueset ruinent TËtat sans profit pour elles-mêmes.
Sultan Mahmoud, Findomptable réformateur, n'osa pas toucher aux wakoufs et les réunir au domaine, comme il l'avait fait pour les lîmar^ et les autres fiefs militaires et civils. Il est probable, néanmoins, que le moment de leur suppression n'est pas trèséloigné. Les frais énormes occasionnés par la guerre actuelle, la perturbation profonde oii elle jettera un pays dont les finances sont déjà dans le plus déplorable état, ne peuvent manquer d'amener cette grande et salutaire mesure.
Avant de quitter le terrain des finances il ne faut pas omettre de mentionner ici une institution nouvelle qui est appelée à rendre de grands services à l'État, la banque ottomane. Elle a pour objet de régulariser le cours et la circulation des moimaies, prodigieusement altérées par les prédécesseurs de Mahmoud et d'Abdul-Medjid, de maintenir au pair le papiermonnaie, émis par ce dernier prince en l'échangeant contre des espèces métalliques, d'escompter les effets, d'opérer les recouvrements et les paiements du commerce, de recevoir en compte courant ; enfin de fournir des valeurs sur les différentes places.
Passons maintenant à l'instruction publique et au corps enseignant.
Les oulémas sont des savants, des lettrés, seuls aptes à remplir les diverses fonctions de l'ordre judiciaire et religieux et de l'instruction publique. La théologie forme en Turquie la base de l'enseignement, puisque le Coran est celle de la loi, et comme il est écrit en arabe, l'élude de cette langue est indispensable aux oulémas.
Les jeunes gens qui se destinent à entrer dans le corps des oulémas font leurs études dans les médressés, et quand ils ont
S98 LA TUUQUIE
pns téurs grades et satisfait aux épreuves, ils peuvent remplir les fonctions énumérées ci-dessus, et sont, en outre, exemptés de tout impôt.
Les oulémas, ministres de la religion, parmi lesquels on ne compte pas les derviches, se divisent en cinq classes : les cheiks^ prédicateurs ordinaires dont un est attaché à chaque mosquée, les khatibs (anciens), qui remplissent les fonctions sacerdotales le vendredi ; les imans^ qui en sont les véritables curés ; les mtieszins : enfin les cayms, gardiens des temples.
Les oulémas qui se destinent à la magistrature se nomment softas ou ihalibs ; lorsqu'ils ont obtenu le diplôme de mulazim, ils sont aptes aux places de naïbs, cadis, juges des cinquième et quatrième ordres. Après sept autres années d'études ils peuvent être reçus mudems (professeurs), grade qui les rend aptes à être moufiis ou interprètes de la loi en province, mollahs ou juges de deuxième et troisième ordre. Enfin le rauderiss peut encore parcourir les dix degrés du professorat, et s'il est reçu mollah makredjij le grade le plus élevé de tous, il peut prétendre aux plus hautes fonctions, même à celle de cheik-ul-islam. . Quant à l'organisation judiciaire, la Turquie possède une haute cour qui ne revise pas les procès en appel, mais devant laquelle on a la latitude de porter son procès. Elle se compose de deux chambres, l'une pour la Roumilie et la Turquie d'Europe, l'autre pour l'Ànatolie et la Turquie d'Asie.
Immédiatement au-dessous sont placés vingt-quatre mevleviels présidés par des mollahs, et plus bas encore cent vingt-six caïas. Enfin les naïbs rendent la justice dans les villages.
Tous ces tribunaux jugent en dernier ressort et ont la même compétence; on peut indislinctemcnt porter devant eux toute
espèce de causes, sauf celles qui intéressent FÉtat. Ces deraières sont du ressort d'un tribunal administratif. Les juges ne sont nommés que pour un an, ils peuvent être révoqués, ne sont pas rétribués par TËtat, mais ils perçoivent certains droits et le pro* duit de certaines amendes.
La compétence de ces tribunaux s'étend en matière correctionnelle à tous les sujets du sultan ; en matière civile, comme nous l'avons déjà dit, ils ne jugent que les procès entre musulmans ou entre musulmans et rayas.
L'insfruction publique, contrairement au préjugé européen, était peut-être le côté le plus brillant de la vieille Turquie, aussi le gouvernement n'a-'t-il rencontré que peu d'obstacles en la réorganisant.
I^s mektebs ou écoles primaires sont gratuites ; les parents doivent y envoyer leurs enfants dès Yhge de six ans, ou bien justifier qu'ils leur font donner chez eux une éducation équivalente.
L'enseignement primaire comprend la lecture, l'écriture, l'orthographe, le calcul, les principes de la religion et de la morale, et, en outre, quelques notions générales et variées des sciences.
Après quatre ans passés dans le mekteb, l'enfant peut être admis dans les écoles secondaires, en petit nombre jusqu'à présent, mais toutes gratuites. L'enseignement porte sur la grammaire, les syntaxes turque et arabe, les histoires sainte, ottomane et universelle, la géographie, l'arithmétique, les éléments de la géométrie.
Quant à l'enseignement supérieur, il n'existe encore, pour la majeure partie, que sur le papier. Déjà l'empire ottoman possède une école d*administration se recrutant au concours et sans distinclion de religion, «no école impériale de médecine ouverte
également aux rayas et aux musulmans, une école d'agriculture, une de médecine vétérinaire, sans parler des écoles militaires, et même une académie des sciences et des lettres I
L'armée ottomane se compose aujourd'hui de deux parties bien distinctes : Tarmée active et la réserve, rédif. La réserve présente un nombre de régiments égal à celui de Tarmée active ; ses soldats se réunissent pour manœuvrer, chaque corps dans la circonscription qui lui est affectée, une fois par semaine, et chaque année pendant un mois, mais alors au quartier général de leur corps d'armée.
L'armée active ou régulière comprend six corps ou ordous, formés chacun de 1 1 régiments, savoir : 6 d* infanterie, 4 de cavalerie et un d'artillerie, formant ensemble 2 divisions et 6 brigades, avec un effectif de 20,980 hommes et 12 batteries; à la tête de l'ordou est placé un muchir ou feld-maréchal , sous le commandement duquel se trouvent deux ou trois fériks (généraux de division) et autant de livas (généraux de brigade) plus un, qu'il y a de brigades ; ce dernier est membre du conseil d'administration de l'ordou.
L'un des ordous dont le quartier général est à Scutari porte le titre de garde impériale. Il ne paraît pas avoir dans sa solde et dans son organisation rien qui justiiie ce titre.
Il faut y ajouter quatre autres régiments d'artillerie consacrés à la défense des forteresses, deux régiments du génie, les corps détachés à Candie, à Tripoli et à Tunis formant huit régiments.
Le total de l'armée active s'élève à 175,000 hommes. Le rédif se compose aujourd'hui de 150,000 hommes et doit prochainement dépasser ce nombre.
Dans ce chiffre ne sont pas compris les conlingenls auxiliaires
fournis ou à fournir par les provinces tributaires et par certaines localités non encore soumises jusqu'ici à la loi du recrutement, ainsi que les troupes irrégulières {bachi-bouzoïdc). Leur effectif réuni parait devoir être évalué à ! 50 ou 1 70,000 hommes.
Quant à leur valeur respective, ces différents corps de l'armée ottomane sont loin d'être à la même hauteur. L'artillerie, oi^anisée à la prussienne, est une des premières du monde; le génie laisse peu à désirer ; l'infanterie manœuvre presque aussi bien qu'aucune autre armée européenne ; elle a toutes les vertus qui font les bonnes troupes, la constance à supporter la fatigue et les privations, la sobriété, l'impétuosité dans Tattaque et le courage impassible dans la défense; la seule chose qu'on puisse critiquer dans son organisation, c'est l'instruction des ofQciers inférieurs. Là cavalerie n'est que d'une seule espèce, cavalerie légère tenant à la fois de nos chasseurs et de nos lanciers ; la grosse cavalerie manque complètement et cela tient probablement au défaut de taille des dievaux.
Quant aux bachi-boxonks rien n'égale leur bravoure si ce n'est leur indiscipline. Très-utiles derrière les remparts d'une forteresse, ce sont des auxiliaires extrêmement incommodes en rase campagne. On l'a vu de reste, à l'armée d'Asie, qui, dans le cours de la présente année, a été déjà trois fois entièrement désorganisée par la faute de ces irréguliers.
Il faut encore rattacher à l'organisation de l'armée les écoles militaires destinées à former des ofQciers. Elles sont au nombre de deux^ l'une pour l'infanterie, l'autre pour les corps spéciaux. En outre, il existe une école militaire préparatoire dans la circonscriptioti de chaque ordou.
Avant le désastre de Sinope, la flotte ottomane se Composait de
2 vaisseaux à trois ponts de 130 à 120 cqnons, de 4 à deux ponts de 90 à 74, de 10 frégates à voiles de 61 à 40, de 6 corvettes de 26 à 22, de quatorze bricks de 20 à 12, de 16 cutters, schooners, etc., de 12 à 4, de 6 frégates à vapeur de 800 à 450 chevaux, de 12 corvettes et bâtiments inférieurs, total 70 bâtiments.
L'état-major de la flotte comprend 5 amiraux ayant rang de férik; 3 vice-amiraux, avec rang de liva; 7 contre-amiraux assimilés aux colonels.
Les marins sont divisés en compagnie comme Tinfanterie de terre. La solde, les rations, l'organisation sont .les mêmes. L'instruction, sans être â la hauteur de celle des équipages anglais et français, est déjà très-satisfaisante et s'améliore tous les jours. Avant la guerre, leur nombre, qui a été considérablement augmenté depuis, était de 34,000 sans compter 4,000 soldats d'infanterie de marine {levends).
Enfin une école de marine est établie dans une des îles de la mer de Marmara ; elle contient en temps ordinaire de 120 à 130 élèves.