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Cependant l'impulsion imprimée à la race des Osmanlis, par un siècle et demi de victoires et de grandeur, était trop forte pour que leurs progrès cessassent subitement. Le mouvement se ralentil, mais ne s'arrêta pas sous Selim IL
L'empereur Maximilicn^ pour obtenir la paix, s'engagea à lui payer chaque année 30,000 ducats de Hongrie; la Perse sollicita le renouvellement de son traité, les Arabes furent maintenus sous Tobéissance ou soumis ; la Pologne et la France firent alliance avec lui, ainsi que la Russie, malgré une tentative des Turcs sur Astrakhan et le gigantesque projet qu'ils avaient essayé de réaliser, la jonction du Don et du Volga.
Depuis longtemps Selim avait conçu le projet de soumettre l'ile de Chypre : ce désir lui avait été suggéré par un juif portugais, nommé Joseph Nassy, qui, devenu favori du prince, sut flatter tous ses penchants et surtout sa passion pour le vin : rcxcellence de celui qu'on récolte en Chypre ne pouvait manquer d'inspirer au
monarque^ qui a niérilé le honteux surnom de Uesl (l'Ivi-ogne), une violente tentation de s'emparer du pays qui produit cette délicieuse liqueur.
Les flatteries de Nassy^ qui ne cessait d'exagérer la facilité de cette conquête, enthousiasmèrent Selim, et dans un moment d'eiïusion ou peut-être d'ivresse, il promit au juif de le faire roi de Chypre. Aussi celui-ci, se concertant avec le moufti, le vizir Piaieh et Tex-kapoudan-pacha Lala-Moustapha qui désiraient la guerre, eut bientôt fait décider cette importante expédition.
Le doge fut sommé de céder Tile de Chypre ou de se préparer à la guerre ; ce fut la guerre que choisit le sénat.
Nicosie, capitale de Tile, fut prise d'assaut et livrée i>endani huit jours à toutes les horreurs du meurtre et du pillage. Bafla (Paphos), Limassol (Amathonte), Larnaca, Cercyne tombèrent au pouvoir des Osmanlis ; Famagousie se défendit avec héroïsme et fit une première fois lever le siège aux musulmans; mais le kapoudan-pacha reparut au printemps suivant, et l'intrépide Bragadino qui commandait sa garnison, à peine forte de sept ou huit mille hommes, dut capituler après deux mois et demi d'une admirable défense.
Le séraskier lui accorda des conditions honorables; mais la foi jurée fut indignement violée. Après lui avoir coupé le nez et les oreilles^ on le hissa sur une vergue d'où on le plongea à plu-» rieurs reprises dans la mer, puis on l'écorcha vif. Son corps fUt DhsUite écartelé et exposé sur les batteries; sa pcau^ remplie de foin^ fut promenée dans le camp et dans la ville, et envoyée à Cotistantinople, avec sa tête qui fut exposée dans le bagiie. Plus tard) les restes de Bragadino furent rendus aux Vénitictis qtii les inhumèrent avec les plus grands honneurs. Outre Chypre, Venise
perdit encore, dans la même année, de nombreuses positions dans la Dalinatie et dans la Morée.
La chrétienté répondit par la victoire navale de Lépante à la nouvelle conquête des Infidèles.
Au mois de septembre 1571, don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint, quitta le port de Messine avec une escadre de soixante-dix-neuf voiles. Douze galères du pape, sous les ordres de Marc-Antoine Colonna, et cent quatorze b&timents de diverses grandeurs, commandés par l'amiral vénitien Yeniero, se joignirent aux forces espagnoles et composèrent une flotte de plus de 200 navires : le kapoudan-pacha Muezzin-Zadeh-Ali-Pacha, ayant sous ses ordres Ouloudj-Ali, beyler-bey d'Alger, et Hassan- Pacha, fils de Khair-Eddin Barberousse, était mouillé dans le golfe de Lépante, avec trois cents voiles.
Le 7 octobre, le combat s'engagea avec le plus grand acharnement; et la victoire demeura une heure décisive ; mais l'abordage la décida en faveur des chrétiens qui perdirent dans cette journée quinze galères et plus de huit mille hommes ; le célèbre auteur de Don Quichotte^ Michel Cervantes, se trouvait à cette bataille ; il fut grièvement blessé au bras et en demeura estropié toute sa vie.
Les pertes des Ottomans furent bien autrement considérables ; trente mille d'entre eux périrent, deux cent vingt-quatre vaisseaux furent incendiés, coulés à fond, ou se brisèrent sur les côtes ; près de 400 canons, plus de 3,000 prisonniers tombèrent au pouvoir des vainqueurs, et 18,000 esclaves chrétiens fUrent délivrés. Ouloudj-Ali, qui cottimatidait l'aile droite, parvint seul à gagner le large avec quarante galères.
Le retetltisseitlent de la victoire de Imparité fut immense par toute la ehrétienlô. Marc-Antoine Colontia mohla au Capilolci
comme les anciens triomphateurs romains, el Pie V appliqua à don Juan d'Autriche ces paroles de l'Ëvangile : Fuit homo missus à Deo^ aii uomen eral Joannes.
Quant au sultan, il resta trois jours sans prendre de nourriture, prosterné le visage contre terre et s' humiliant sous le bras de Dieu.
Quelque temps après, Tambassadeur de Venise parut à l'audience du grand vizir avec une pompe inaccoutumée : « Tu viens te réjouir de notre défaite, lui dit le ministre, mais tu ne nous as coupé que la barbe, et la barbe repousse ; nous, en te prenant Chypre, nous t'avons coupé le bras, et je te défie de le faire repousser. »
Grâce à l'activité prodigieuse du vizir et aux immenses ressources qu'offrait l'empire, six mois après les pertes énormes de la marine étaient déjà réparées, tandis que la mésintelligence des puissances chrétiennes leur faisait perdre tout le fruit qu'elles auraient dû retirer de leur glorieuse victoire. Voyant qu'elle ne pouvait plus compter sur la coopération de ses alliés, Venise se vit contrainte de conclure la paix avec la Porte et à des conditions fort à l'avantage de celle-ci. Cependant don Juan s'emparait de Tunis qui retombait au pouvoir des Ottomans (1574).
A la fin de la même année Sultan Selim mourut d'une fièvre causée par un excès de vin. Ce prince, bien inférieur à son illustre père, avait de bonne heure montré un penchant décidé pour la dissipation et le plaisir; son sérail était toujours plein de boufibns et de musiciens. Dès son avènement, il avait révor|iié l'édit de Soliman contre le vin, au grand scandale des musulmans austères; et les courtisans imitaient si bien le maître sur ce point que c'était un proverbe de se demander si Ton achetait son vin
chez le mufti ou chez le cadi. Il construisit une belle mosquée à Constantinople et une autre à Andrinoplc. Sous son règne, la milice des janissaires se montra plus indisciplinée et plus audacieuse encore que sous ses prédécesseurs.
ÂmuraflII débuta par le massacre de ses cinq frères; mais il eut soin dé prendre leur deuil , de distribuer en leur nom d'abondantes aumônes et de faire psalmodier le Coran pour le salut de leurs âmes.
Son règne qui dura vingt et un ans, fut généralement tranquille, en Europe du moins, car. les plus puissants princes chrétiens, môme Elisabeth et Philippe II, recherchèrent à Tenvi son alliance.
Cependant, malgré le traité conclu a\ec Maximilien et avec son successeur Rodolphe, les hostilités n'en continuèrent pas moins entre la Porte et les Impériaux, mais réduites à des proportions bien moindres, à de simples incursions des . Ottomans sur les frontières , repoussées avec vigueur par Tarchiduc Charles.
Sur ces èntreiailes, le foi de Perse, Cliàh-Thamasp, étant mort empoisonné, l'anarchie désola ses Ëtats et les Ottomans s'empressèrent de mettre à profit les sanglantes rivalités de ses (ils pour leur arracher quelques provinces. Cette guerre qui dura près de six ans, se termina à l'avantage des Ottomans et illustra le nom de leur chef Osman-Pacha, qui, sous Selim déjà, avait conquis l'Yémen, et, qtii, cette fois, par une suite de brillantes victoires et d'habiles dispositions, triompha de l'ancien gouverneur de Chamaki, Eres-Khan, du prince persan Ilamzeh-Mirza et du khan de Crimée, Mohammed-Gheraî.
Le sultan le combla de faveur et lui donna le commandement de l'armée destinée à envahir rAdzerbaïdjan. Tebriz tomba encore une fois au pouvoir des OKomans, malgré deux échecs que
leur avait fait éprouver le prince persan Ilamzeh. Mais ce dernier, le véritable héros de cette campagne, tailla successivement en pièces le corps d'armée du renégat Djighala et celui d'Osman qui opérait sa retraite; ce dernier expira au moment de la défaite des siens.
L'infatigable Hamzeh battit les pachas d'Ëriwan et de Selmas; mais le poignard d'un assassin Tarrêta au milieu de ses succès et bientôt les Ottomans reprirent l'avantage; Ferhad-Pachai Djafer- Pacha et le fils de Djighala furent vainqueurs en plusieurs rencontres ; le chah de Perse implora la paix, qu'il obtint en cédant le Louristan, le Gurdjistan (Géorgie), le Chirwan, Chesrzour, Tebriz et une portion de l'Adzerbaîdjan.
Cependant ces agrandissements de l'empire ottoman lui conservaient aux yeux de la chrétienté le prestige de son ancienne puissance, mais ne pouvaient détruire les germes de dissolution et de mort qu'il renfermait. C'était encore une formidable machine de guerre, mais une machine dont les rouages étaient usés. Les séditions des janissaires que le Grand Seigneur ne peut apaiser qu'avec de l'or et des têtes, leur révèlent que le trône est désormais à leur discrétion; aussi la monarchie des fils d'Osman marche rapidement à sa ruine, et si nous la voyons plus tard retrouver quelques jours de gloire, cette halle dans la décadence est l'œuvre de quelques grands hommes , vizirs ou pachas, plutôt que des ' princes du sang royal, de cette race autrefois si féconde en héros et maintenant dégénérée. La guerre ne sera plus qu'un moyen d'occuper les armées, et c'est ainsi que l'empire du Croissant va expier l'odieux principe de conquête et de propagande sur lequel il repose et qui Ta fait si grand.
Ainsi, la dernière expédition d'Amurat, la guerre de Hongrie
PITTORESQUE. m
n'eut pas (l*au(re but. Elle fut mêlée d'alternatives de succès et do revers, ct(|uoique le sultan eût fait déployer, vers la (in de 1503, r étendard du prophète , religieusement conservé à Bagdad , elle se termina par la complète désorganisation de l'armée ottomane.
Âmurat mourut le 16 janvier 1595. Sa passion pour les femmes était si gi*ande qu'il eut cent trente enfants; toute sa vie, il fut dominé par ses favorites, entre autres, par sa première épouse Safiych , issue de la noble famille vénitienne des BalTo.
De la nombreuse progéniture de Sultan Àmurat, il restait encore, lors de sa mort, vingt-sept iilles et vingt garçons. Suivant la polilicpie barbare adoptée par ses prédécesseurs, Mahomet III fit étrangler ses dix-neuf frères, dont les cercueils furent portés en grande pompe à côté de celui de leur père. Au bout de trois jours, les troupes reçurent pour le présent d'usage, cent trente-six bourses d'or; mais cette somme ne suffit pas à calmer l'insubordination de l'armée, et il fallut se résigner à d'énormes sacrifices pour obtenir un peu de tranquillité.
I>a guerre s'élant rallumée au nord, les Ottomans se laissèrent batire par le prince de Valachic et par le prince Mansfeld qui commandait les Impériaux et les Hongrois. Les armées n^élaient plus redoutables que pour leurs maîtres, et pour la première fois, l'étendard d'Osman ne cessa de reculer. Bucharest, Giurge^o, Gran, Wissegrad, Babocsa, Klis ouvrirent leurs portes aux chrétiens.
Du fond de son harem, le sultan entendit les cris de la population indignée. Il essaya de se montrer à l'armée ; mais sa lâcheté ne nt qu'attirer sur lui le mépris des soldats . et les désastres ne
s'arrêtèrent que grâce au vaillant Djighala , qui , par une charge de cavalerie^ convertit tout à coup en une brillante victoire une horrible défaite.
Mahomet ne sut pas profiter de ce succès; aussi les Turcs furent-ils de nouveau battus par les Impériaux en plusieurs rencontres. En mars 1598, les Hongrois et les Allemands, sous les ordres de Schwartzenberg et de Palfi, s'emparèrent par ruse de Raab. A l'instant où les troupes impériales pénétraient dans ses murs, le coq de bronze qui est au sommet de la tour, dit une tradition populaire, se mit à chanter et à battre de l'aile, pendant que les cloches entraient en branle d'elles-mêmes et sonnaient à pleines volées. Ils vinrent mettre ensuite le siège devant Bude. Pendant ce temps-là, l'empire était gouverné par la sultane Validé (sultane mère), l'adroite Safiyeh et par les méprisables favoris qu'elle élevait et faisait périr tour à tour.
Une des plus graves insurrections qui eussem éclaté depuis la fondation de l'empire, fut alors sur le point de soustraire l'Asie à la domination des Osmanlis. Un boulouk-bachi ou officier général des Segbans, nommé Kara-Yazidji-Abdul-IIalim, se mit à la tête de troupes rebelles que le grand vizir Djighala avait flétries du nom de firari (fuyards) ; il se fit passer pour un prince de l'antique maison des Bénou-Cheddad , et répandit le bruit que le prophète lui avait apparu en songe et lui avait promis la souveraineté de TAnatolie. Après avoir battu plusieurs lieutenants du sultan , il prit le titre de chah. Mais il mourut bientôt et fut remplacé par son frère Dely-IIussein qui fit sa soumission, reçut en récompense le gouvernement de Bosnie et marcha contre les Impériaux.
PITTORESQUE. fi7
La fin tmgiquc du prince Moliammcd, fils du sultan , que son |>crc fit clranglcr [Uirce (|u*il conspirail conlre ses joints, cl la déclaration de guerre que lui signifia Ch&h-Âbbas , roi de Perse , remplirent la dernière année de Mahomet 111, qui mouinil h la fin de i 603.
D'Achmcl l^r il Mabomcl IV.
(i(ma-i(;4!).)
Achmet I'' avait qualorzc ans, quand il monta sur le trône ; il avait un frère puiné, nommé Mousiapha, âgé de douze ans. Im nouveau sullan épargna la vie du jeune prince et se contenla de l'enfermer dans le sérail. C'était la première fois, depuis le règne de Bajazet II, que les obsèques du souverain n'étaient pas souillées du sang de ses fils. Mais c'était plutôt un acte de politique que d'humanité, car Moustapha était alors le seul héritier de la couronne. Plus tard, en effet, le sultan voulut par deux fois le faire mourir ; les mue(s se disposaient déjà à exécuter la fatale sentence, quand un orage violent et une indisposition subite sauvèrent Moustapha, en frappant son frère d'une frayeur superstitieuse.
Le 4 janvier 1604, Sullan Âchmet se rendit à la mosc|uée d'Ëyoub et ceignit le sa))re d'Osman sur le tombeau du porlcétendard du prophète, cérémonie qui équivaut au couronnement des nations Européennes. Quelques jours après, il relégua dans le vieux sérail son aïeule, Safiyeh Sultane, qui avait joui d*unsi grami
pouvoir sous Amurat Ili et Mahomet III. Contemporaine de Catherine de Médicis, Italienne comme elle y SaHych Sultane oiïre encore plus d'un trait de ressemblance avec celle reine célèbre ; toutes deux ont véritablement régné sous le nom de leur mari et de leurs enfants.
C'était un lourd fardeau à soutenir pour des bras de quatorze ans que la grande monarchie ottomane. Aussi la décadence continua sous le règne d'Achmet, malgré la trêve qu'il signa avec la Hongrie pour vingt ans , car l'Asie Mineure persévéra longtemps dans la révolte sous quatre nouveaux chefs, Kalender-Oghlou, Khalil, Djan-Poulad le Kurde et l'émir Fakr uddin, le Druse, qui exigèrent l'emploi de forces considérables.
L'insurrection s'étendait depuis la Perse et la Syrie jusqu'au Bosphore. La Porte lui opposa Daoud-Pacha , Naçouh-Pacha et le grand vizir Murad-Pacha. A ce dernier appartient l'honneur d'avoir conservé l'Asie aux fils d^Osman, et peut-être même d'avoir sauvé Fempire d'une ruine complète. Il défit successivement, dans plus de vingt rencontres sanglantes, les différents chefs des rebelles, et fit de leurs partisans un carnage impitoyable; mais il ne triompha de quelques-uns d'entre eux que par la trahison et la perfidie la plus indigne.
Une première campagne contre la Perse , sous les ordres de Djighala-Zadeh , en 1604 , n'eut point de résultats de part ni d'autre; mais, l'année suivante , Chàh-Abbas défit les Ottomans près du lac Cliàhi. Le séraskier Djighala en mourut de chagrin.
Une expédition en Hongrie eut une issue plus heureuse. Un noble hongrois, nommé Bocskaî, avait été élu roi par ses compatriotes, en haine de leurs oppresseurs allemands ; il implora l'appui du Grand Seigneur, et fut efTeclivement secouni par Lala-Moham-
raed qui s'empara de Gran, Wissegrad, Pcpedien, Wcsprîm, PaloUiy pendant que Neuhœusel ouvrait ses portes à Bocskai. A la fin de la campagne, Bocskai fut solennellement reconnu roi de Hongrie, et le sultan, moyennant la cession de deux forteresses , l'exempta de toute redevance pendant dix ans , se bornant à exiger, après ce terme, un présent annuel de dix mille ducats.
En IGll, le grand vizir Murad fut mis à la tète d'une armée pour recommencer la guerre contre la Perse ; mais à peine étaitil entré en campagne, qu'il mourut. Malgré sa cruauté et son cai*actère sanguinaire, Murad-Pacha, par les talents qu'il déploya dans un poste aussi difficile, doit être compté au nombre des grands ministres de l'empire ottoman. La campagne qu'il avait entreprise fut abandonnée. L'année suivante , la paix fut conclue avec la Perse; elle fut peu glorieuse pour la Porte , qui restitua tous les pays conquis. Cette paix ne fut pas, d'ailleurs, de longue durée. En 161 5, nouvelle expédition qui n'amena aucun résultat ; celle qui eut lieu l'année suivante n'eut guère plus de succès, malgré quelques avantages remportés par les troupes ottomanes qui curent à combattre le plus terrible des ennemis , le froid dans les montagnes du Kurdistan.
Le 22 novembre 1617, Sultan Achmet expirait âgé de vingtbuit ans. Prince médiocre, il conçut d'assez vastes projets, mais ne sut pas les exécuter, et si l'Europe avait profité de sa lutte avec Cbàb-Abbas, elle aurait fait courir à la domination ottomane les plus grands dangers.
Se mêlant peu des aflaires de l'Êlat, il remit en honneur la chasse, tombée en désuétude depuis le règne de son aïeul Amurat 111. Il s'occupait aussi à travailler la corne et en Hibriquait diiïérents pelits objets qu'il vendait à ses courtisans. C'est
riTTOUESUUE. 61
sous le règne de ce prince que l'on introduisit en Turquie l'usage du laljac ; les Hollandais qui , depuis peu , partageaient avec les Vénitiens le commerce du Levant , firent connaître vers 1 605 celte nouvelle source de jouissance aux musulmans. Mais cette innovation ne fut pas acceptée de prime abord sans opposition ; et même le grand moufli publia contre le tabac un fetva qu'il dut bientôt rapporter.
A Tépoque de la mort de Sultan Achmet, son fils atné Osman n'était ftgé que de treize ans. Cette considération et les dernières volontés du souverain défunt écartèrent du trône l'héritier de la ligne directe, pour y placer un prince de la ligne collatérale. Achmet légua le pouvoir à son frère Moustapha, le croyant protégé de Dieu même, parce qu'il avait échappé deux fois à la sentence de mort prononcée contre lui. Depuis lors, on intervertit souvent Tordre de succession au trône, et l'usage s'introduisit d'enfermer à perpétuité les princes collatéraux et de mettre à mort les enfants qui leur naissaient pendant leur réclusion.
La raison du nouveau sultan était aflaiblie par une captivité de quatorze ans dans l'intérieur du harem et par l'attente continuelle de la mort. Privé prescjuc entièrement de ses facultés intellectuelles et incapable de tenir les rênes du gouvernement, il passait son tem[>s à jeter des pièces d'or aux poissons du Bosphore, ou à poursuivre, le sabre à la main, les jeunes itch-oglans (pages du sérail) dont il voyait couler le sang avec un sourire stupide. Un de ses amusements favoris était de faire amener devant lui des gens du peuple ou des enfants, et de leur conférer les plus hautes dignités de Fempire : les marques de profond étonnement qu'ils donnaient en se voyant revêtus de si hautes charges d'une manière aussi inattendue , causaient à Mousl<ipha des accès d*unc joie insensée.
Les cheikhs, espérant être les maîtres sous ce simulacre de souverahiy essayèrent de faire passer son idiotisme pour un signe de sainteté et pour la préoccupation d'un esprit abtmé dans la contemplation des choses célestes ; mais le kyzlar agaçi (chef des eunuques noirs) qui avait joui d'un grand pouvoir sous Àchmcly s'unit au moufli et au kalm-mekam et renversa Moustapha, trois mois et quelques jours après son couronnement. On le relégua de nouveau dans le harem et son neveu Osman ceignit le cimeterre aux acclamations de l'armée, pour qui Tavénement d'un nouvel empereur était l'assurance de nouvelles largesses.
Malgré son extrême jeunesse, Osman se montrait avide de gloire, appliqué, plein de courage, ennemi de la mollesse et des plaisirs. Jaloux de relever l'éclat des armes ottomanes, il entreprit la conquête de la Pologne, dans le but de s'en Taire un rempart contre les invasions de la Russie, dont il devinait et redoutait l'ambition. Avant d'entrer en campagne, Osman II se souilla d'un crime qu'il crut nécessaire, sans doute, à raffermissement de son pouvoir, et qui, aii contraire accéléra sa chute. 11 fit étrangler son frère Mohammed, mais les janissaires dont il s'était aliéné l'afTection, par sa rigueur excessive envers ceux d'entre eux qui étaient adonnés au vin, ne lui pardonnèrent pas ce meurtre, et la première fois qu'il parut en public il fut accueilli par des murmures menaçants*
Cependant, en 1621, il se mit à la tête de ses troupes et entra en Pologne avec une armée formidable^ Mais, dès le début de l'ex^ pédition, il éprouva revers sur revers et bientôt la défaite de Choczim dut le faire renoncer à son entreprise ; ni son opiniâtreté, ni l'exemple de son courage ne purent ranimer l'ardeur du corps indiscipliné des janissaires. Ses reproches ne firent
que les aigrir contre lui et il dut signer une paix peu honorable.
Osman II ne songea plus dès lors qu'à punir cette milice de riiumilialion qu'elle lui avait subir. Des conseillers téméraires, notamment son précepteur Omer-Efendi, le poussèrent à transférer en Asie le siège du gouvernement ; là, en s'entourant des milices syriennes et égyptiennes, il comptait réprimer Tarrogance des janissaires et des spahis.
La révolte du prince des Druses et un pèlerinage à la Mecque devaient lui servir de prétexte pour exécuter son dessein, dont quelques membres plus sages du divan voulurent en vain le dissuader. Mais le bruit s'en étant répandu, il mit en rumeur la soldatesque et fit éclater Forage.
Lorsrjue enfin le sultan reconnut le danger, il était trop tard pour le conjurer; la révolte avait forcé les portes du sérail. Moustapha i*^ fut replacé sur le trône ; quand on enfonça la porte du harem, il crut qu'on venait l'assassiner et tendit docilement le cou aux soldats.
L'infortuné Osman, traîné au château desScpt-Tours et accablé d'insultes par une populace égarée, fut étranglé le lendemain parle chef du mouvement, Daoud-Pacha, beau-père de Moustapha. Ce fut le premier prince ottoman qui périt de mort violente. Les oulémas et le moufti, dont il voulait restreindre la puissance, et le peuple cju'll traitait avec la plus grande sévcrilc, ne tentèrent rien pour le sauver»
L^imbécillité de Moustapha fit bientôt regretter Osniah ; les Ja* nissaires et les spahis, honteux d'obéir à un prince fou, efi^rayés d*ailleurs de l'indignation générale qu'avait causée le meilrtfe du jeune sultan^ le déposèrent de nouveau Tannée suivante;
tti LA TURQUIE
Le sultan Moustapha est le seul souverain auquel les hisloriens ottomans refusent des éloges. Dans la première partie de son règne, il faillit y avoir rupture entre la Porte et la France, à propos du traitement indigne qu'on avait fait subir à l'ambassadeur, M. de Ilarlay-Sancy, baron de la Môle, dont le drogman et le secrétaire furent mis à la question, et qui n'échappa lui-même qu'à grand'peine à l'ignominieux supplice de la bastonnade, parce qu'il était soupçonné d'avoir favorisé l'évasion d'un officier polonais.
Amurat lY, fils de Sultan Achmet, n'avait que 12 ans, lorsquil succéda, le 18 septembre 1623, à son oncle Moustapha.
A la fin du dernier règne, le sotibachi (lieutenant de police) de Bagdad, nommé Bekir-Aga, avait chassé le beyler-bey Yousouf- Pacha, et demandé ensuite au sultan l'investiture de cette dignité. Le grand vizir répondit à cette insolente proposition par l'envoi d'une armée qui commença par tuer quatre mille hommes aux rebelles, et vint mettre le siège devant Bagdad. Bekir implora alors l'appui de Chàh-Âbbas qui saisit avec joie Toccasion de devenir maître de cette grande cité ; mais, en même temps, le soubachi négociait traîtreusement avec les Ottomans.
Bekir avait déjà reçu une garnison de trois cents Persans ; le grand vizir, pour conserver la ville au padichah, lui abandonna alors le gouvernement qu'il avait usurpé. Arrivé au terme de ses vœux, celui-ci fît pendre, sans autre forme de procès, les Persans introduits dans la place, et foula aux pieds le turban d'honneur que lui avait envoyé le chah.
Mais bientôt Abbas parut devant Bagdad. Après un siège de trois mois, la ville fut prise par la trahison du fils même de Bekir. Le chah qu*il avait insulté et tralii, le fit périr du même supplice
dont il avait fait périr jadis Taga des azabs, son ennemi personnel, en Tabandonnant au cours d'un fleuve dans une barque enflammée et pleine de soufre et de bitume. Son fils qui Tavâit vendu et qui avait assisté, le verre en main, à la mort de son père, la reçut ^[alement pour prix de sa trahison. Après la chute de Bagdad, les Persans s'emparèrent de Kerkouk et de Mossoul.
Cependant le grand vizir, Hafiz -Pacha, battit complètement le nouveau chef des rebelles d'Asie, Âbaza-Pacha, qui voulait venger sur les janissaires le meurtre d'Osman. Mais une rupture avec la Crimée se termina au désavantage des Ottomans qui peixlireut dix-sept pièces d'artillerie et un nombre immense de prisonniers. Enfin, au mois d'août 1626, l'escadre ottomane rencontra, à quelques lieues de Kara-Kirmen, trois cents barques cosac^ues : soixante-dix d'entre elles furent détruites pendant l'action , cent soixante-douze capturées, et près de huit cents Cosaques faits prisonniers. Une expédition, entreprise au commencement de l'automne contre la Perse, échoua complètement; la mutinerie des janissaires obligea le grand vizir à lever le siège de Bagdad et la retraite s'opéra avec les plus grandes difficultés.
En i627, une nouvelle armée vint camper sous les murs de Diarbékir, et Abaza-Pacha fut engagé à joindre ses forces à celles du grand vizir ; il se soumit en apparence et ouvrit les portes d'Erzeroum aux janissaires, mais il tomba sur eux à l'improvisle pendant la nuit et les massacra tous jusqu'au dernier. La ville fut ensuite assiégée sans succès par le grand vizir pendant plus de deux mois, mais Abaza dut faire sa soumission à Khosrew-Pacha, en 1628. Le sultan qui le regardait comme un héros, le reçut avec bienveillance et le nomma beyler-bey de Bosnie.
Amurat, à cette époque âgé de dix-sept ans environ, commcn-
çait à donner des marques de son caractère cruel et intraitable. La sultane Validé avait jusque-là régné sous son nom , mais le jeune sultan se lassa de cette tutelle , et ses premiers actes d'indépendance et d'autorité firent trembler les grands et l'armée.
Ch&h-AbbaSy le plus grand prince de la dynastie persane des SefîSy étant mort sur ces entrefaites, la jeunesse de son petit-fils qui lui succéda semblait présager des succès faciles à la nouvelle expédition que dirigeait le grand \izir Khosrew-Pacha. Après avoir triomphé des éléments qui conspiraient pour entraver sa marche, des inondations continuelles et d'un froid rigoureux dans les montagnes, il reçut la soumission de différents chefs du Kurdistan, détruisit de fond en comble Hamadan (l'ancienne Ecbatane), et arriva devant Bagdad, en septembre 1630. Un mois après, un assaut général fut donné sans succès, et les Ottomans durent battre en retraite. Khosrew-Pacha fut déposé.
Ses troupes qui l'adoraient, de retour à Constantinople, se révoltèrent, pénétrèrent dans le sérail et faillirent renouveler les scènes de la déposition d'Osman. Le sultan, pâle de fureur, vit massacrer sous ses yeux le grand vizir Hafiz-^Paclia, qui avait succédé à Khosrew. Persuadé que cette sédition était le fruit des menées sourdes de ce dernier, Amurat expédia un firman qui le condamnait à mort. Par un trail bien remarquable du fatalisme oriental , cet homme énergique et indomptable, Khosrew-Pacha, quand il reçut le fatal cordon, se résigna tout à coup aux volontés du padichah et tendit le cou aux muets. Un mois ne s'était pas encore écoulé depuis sa fm tragique, qu'une nouvelle révolte, plus terrible encore, mit en péril les jours du sultan ; heureuse ment, que la grandeur du danger éveilla au plus haut point son énergie : un coup vigoureux frappé à propos, l'exécution du prin*
PITTOHESUUE. 07
cipal fauteur des troubles y les apaisa subitement et sans combat.
Depuis qu'il avait triompbé de la rébelb'on, le sultan ne cessait de faire tomber les têtes de ceux qu'il soupçonnait d'y avoir pris part ; accompagné d'une troupe fîdëlcy revêtue d'une armure qui déGait la balle et le poignard, il. s'élançait intrépidement au milieu des rassemblements tumultueux qui se dissipaient à sa vue, tant était grande là terreur (jù! il avait su inspirer.: . : :
Dans les provinces^ la. inôme sévérité était déployée contre les artisans de troubles; mais T Arabie était, désolée par là guerre civile. Un incendie qui consuma une grande partie do Constantinople, ayant servi de prétexté à des récriminations et à des murmures dans le peuple) Amurat fit fermer tous les cafés et interdit l'usage du tabaC) mesure qui^ eh supprimaiit les endroits où se réunissaient les geqs désœuvrésj détruisiiit autant de fpyers de sédition, puis il fit mettre à mort femoufti; cet- arrêt, inouï dans l'histoire ottomane^ fut exécuté' sans ^oppositioii^î ot n^ôme ce jour-là, le. sultan se montra àTAtmeldân et s'y livrai à 'l'exercice du djérid, sans que le peuple os&t faire entendre un seul murmuré. . . .*
Peu de temps après , il se débarrassa , en le faisant périr, du célèbre émir des Druses, Fakr-tJddin-Ben-Ma^an, qui tenait la campagne depuis trente ans contre les Oitonâans) et qqe l'on ac^ cusait de pencher en secret pour le christianisniè, à cause de son empressement à adopter ouvertement les coutumes européennes*
Le 24 août 1634 ^ il fit étrangler le fameux Abftza-Pàcha , cet ancien rebelle qui, depuis sa soumission, avait rendu de si grands services à son maître. Une légère concussion perdit cet homme pour qui le sultan avait conçu un si vif attaclicmcnt qu'il se plaisait à l'imiter jusque dans la forme de ses vêtementsi
L'année suivante, il se mil à la (èle de ranuée qui devait envahir la Perse. Après avoir emporté Erivan , il (it mettre à mort ses deux frères Bayezid et Suleyman qu'il avait épargnés jusqu'alors et qui vivaient obscurs dans le sérail. Cet événement a fourni à Racine le sujet de sa tragédie de Bajazely mais , hors la mort du héros, tout, dans cette œuvre, est de l'invention du poète. Tebriz ouvrit également ses portes aux armes victorieuses du sultan, que l'hiver obligea de retourner dans sa capitale.
A peine y était-il arrivé, qu'il reçut la nouvelle de la perte d'Ër rivan , de nouveau tombée au pouvoir des Persans qui battirent , en outre, au mois de septembre 1 636, les Osmanlis dans la plaine de Mihreban. En même temps le célèbre Rakoczy, ayant remporté une victoire complète sur l'armée turque, fut reconnu par la Porte comme prince de Transylvanie. Vers celte époque encore , le patriarche grec Cyrille, accusé d'entretenir des intelligences avec la Russie, fut mis à mort dans le château des Sept-Tours.
En 1638, le Grand Seigneur, à la tête d'une armée formidable, partit de Scutari et arriva sous les murs de Ragdad, cent quatrevingt-dix-sept jours après. Revêtu de l'uniforme de janissaire, il voulut travailler lui-même à la tranchée, faisant par cette conduite passer dans tous les cœurs l'ardeur dont il était consumé. Après quarante jours de siège, la ville capitula et fut incorporée à l'empire ottoman dont elle fait encore partie aujourd'hui. En dépit de la foi jurée, Ragdad fut traitée comme une ville prise d'assaut et trente mille Persans passés au fil de i'épée.
En même temps Tex-bostandji, Doudjc-Pacha, réduisait une révolte d'Albanais, et une flottille de Cosaques qui infestait la mer Noire, était entièrement détruite.
Depuis la dernière campagne de Perse, Amurat était sujet à des
accès de sciatiquc qui le faisaient cruellement souffrir; après une attaque des plus vives où sa vie s'était trouvée en danger, il célébra son rétablissement par une orgie nocturne et s'y livra sans ménagement à sa passion pour le vin. Les suites de cette débauche ne (ardèrent pas à se faire sentir, et bientôt il fut au plus mal. Tyran jusque sur son lit de mort, il menaçait ses médecins de les faire périr, s'ils ne le guérissaient pas promplement; il donna ensuite Tordre d'étrangler son frère Ibrahim. Lasultàne Validé s'opposa à cette exécution, mais pour ne pas réveiller le terrible courroux du sultan moribond, elle lui fit dire qu'il était obéi et que son frère n'existait plus. Le soupçonneux monarque voulut alors qu'on lui montrât le cadavre du prince et comme les médecins s'opposaient à ce désir, sous prétexte que ce spectacle redoublerait son mal, il s'élança hors de son lit et ce suprême effort ayant épuisé ses forces, il expira dans les bras de l'un des assistants (9 février 1640).
Amurat avait en grande aversion l'opium et le tabac; il porta contre ceux qui s'en permettaient l'usage les édits les plus rigoureux, et plus d'une fois ce féroce sultan fit tomber la tête du fumeur avec la pipe. Il avait également défendu de boire du vin sous peine de mort. Peu de jours après la publication de cette dernière ordonnance, comme il se promenait déguisé la nuit, dans les rues de Constantinople, suivant son habitude, il rencontra un homme qui, du ton le plus haut, lui intima l'ordre de se ranger, pour lui laisser passage : « Je suis le padichah, répondit le sultan, étonné de cette arrogance. — Et moi, répliqua l'autre, je suis Bikri-Moustapha, et je t'achèterai Istamboul, si lu veux me la vendre.
— Où trouverai&-tu assez d'or pour me payer?
— Tais-toi, reprit l'ivrogne , prêt à se fâcher, ou bien je t'arhèlerai aussi, llls d'esclave I p
Le sultan qui se promeltait bien de dégriser son interlocuteur d'une terrible façon le lendemain , accepta le marché et l'emmena à son palais. Une fois le jour levé , il fit paraître devant lui Bikri-Mouslapha et le somma de tenir sa promesse; mais celui-ci, sans se déconcerter, tira de dessous sa robe une bouteille, et s'ccria, en la présentant au monarque : « Yoici, ô padichah, ce qui m'égale à toi, ce qui fait du plus humble fakir un nouvel Alexandre ! )» Étonné de cette joyeuse confiance , lui devant qui tout tremblait, le sullan se laissa persuader et vida la bouteille, puis il recommença et prit, dès ce moment, un goût si vif pour le vin, que par la suite, il s'enivrait presque tous les jours. Bikri- Moustapha devint conseiller privé du sultan , son ami intime , et le compagnon obligé de ses débauches et de ses orgies.
Des écrivains ont attribué les nombreux actes de cruauté qui déshonorent son règne glorieux sous les autres rapports, à son état habituel d'ivresse. Mais cette excuse n'a guère de poids, lorsqu'il s'agit d'un homme dont l'histoire a retenu ce mot terrible : « La vengeance peut blanchir, mais elle ne vieillit pas! u
Amurat lY, n'ayant point laissé d'enfants, le trône revenait de droit à son frère Ibrahim, dernier rejeton de la race d'Osman.
Lorsque ce prince entendit, du fond du sérail, le bruit des pas des grands dignitaires qui venaient lui rendre hommage, il crut toucher à sa dernière heure et refusa d'ouvrir la porte. On fut obligé de la briser pour arriver jus^iu'à lui. Puis, comme il craignait que ce ne fût une ruse de son frère pour éprouver ses sentiments, il demeura longtemps à repousser les honneurs dont on l'entourait, assurant qu'il préférait à la société des hommes la société des petits oiseaux qu'il avait élevés. Ce fut seulement loi-sque sa mère lui eut donné la preuve de la mort d'Amurat , en
faisant apporter son cadavre, qu'Ibrahim, changeant tout & coup de langage, s'écria : « Allah soit loué ! Tempire est délivré de son bourreau I »
Sultan Ibrahim avait un extérieur peu fait pour plaire au peuple et à Tarmée, qui, du reste, eurent peu d'occasions de revoir leur maître, car il ne quitta guère le harem, et abandonna enlièremcnt les affaires à la sultane Validé et au grand vizir. Les débauches dans lesquelles il se plongea, altérèrent bientôt sa santé à un tel point, qu'on put craindre que la race d'Osman ne s^éteignit avec lui ; mais le 2 janvier 1G42, la naissance d'un héritier de la couronne, Sultan Mohammed, vint renverser les espérances du khan des Tartaresqui se flattait d'occuper bientôt le trône ottoman.
Des la deuxième année de son règne, il envoya une armée contre les Cosaques qui s'étaient emparés d'Âzof ; mais elle dut se retirer après avoir perdu huit mille hommes , sans compter la flotte qui échoua à l'embouchure du Don et fut capturée par Tennemi. L'année suivante, une nouvelle expédition réussit mieux, et les Cosaques abandonnèrent Azof, après l'avoir incendiée. Deux ans se passèrent ensuite, signalés par les disgrâces continuelles des ministres qu'on envoyait tour à tour a la mort et par les basses intrigues du sérail.
Ce fut même un misérable petit événement de ce genre qui amena la conquête de Candie, la seule Ile de l'Archipel qui ne fût pas soumise au Croissant, et que la Porte enviait depuis longtemps aux Vénitiens. Le kyzlar-agaçi, Sunbullu-Âga, avait présenté pour nourrice du prince Mohammed une jeune esclave qu'il avait achetée enceinte, et qui avait mis au monde un flis, en même temps que la sultane Hasseki. Cette femme plut à Ibrahim, qui montrait môme plus d'alfcclion h l'enfant de l'es-
n LA TURQUIE
clave qu au sien propre ; la sultane, jalouse et indignée, lui ayant fait des reproehes , il lui arracha du sein le jeune Mohammed et le jeta, de colère, dans une citerne, où l'impérial rejeton eût infailliblement péri, si on ne l'en eût retiré aussitôt.
Redoutant la vengeance delà sultane, après ce qui s'était passé, Sunbullu-Aga obtint la permission de quitter le sérail avec la belle esclave et son jeune enfant, sous le prétexte d*un pèlerinage à la Mecque. Attaqué en roule par des galères de Malte, il périt en se défendant et les chevaliers crurent s'être emparés de l'héritier présomptif du trône des Osmanlis. Lorsqu'ils eurent appris leur erreur, ils firent élever l'enfant dans la religion chrétienne. Ce personnage qui embrassa plus tard la vie monastique, fut connu sous le nom de Padre Ouomano et passa dans toute l'Europe pour un fils du sultan.
L'escadre maltaise, après sa victoire, fut obligée de relâcher à Candie où les Vénitiens Taccueillirent parfaitement; ce fut là le pi^étexte dont se servit Sultan Ibrahim, pour déclarer la guerre à la république.
Le 24 juin 1645, une flotte ottomane, forte de quatre cents voiles et montée par 100,000 hommes, débarqua en face de la Canée, l'une des principales villes de l'ile qui capitula au bout de cinquante jours. Bientôt toutes les places tombèrent sucx^cssivement au pouvoir des Turcs, sauf la capitale de l'ile, Candie.
Cependant les foliés prodigalités du sultan, sa conduite odieuse excitaient le mécontentement général. L'irritation populaire, longtemps contenue, éclata tout à coup, à l'occasion d'un guet-apens, tendu par le grand vizir Ahmed-Pacha, aux principaux officiers des janissaires. Ceux-ci se réfugièrent dans la moscfuée du centre {Orlanj tmi)ol convoquèrcnl lonrs Iroiipcs ainsi quolos spahis.
Le mouili et les oulcmns se joignirent aux révollcs qui s'emparèrent des portes de la ville et firent étrangler le ministre tombé en leur pouvoir.
La sultane Validé, sur leur invitation, se rendit à la mosquée et, après avoir vainement tenté de leur faire abandonner leur projet de déposer Ibrahim, alla, à leur demande, chercher son petitfils Mohammed, âgé seulement de sept ans, qui, reçu aux acclamations générales, fut salué empereur, le 8 août 1648.
On signifia ensuite à Ibrahim sa déposition et l'élévation au trône de son fils Sultan Mohammed. Ibrahim, voyant que la résistance était inutile, se laissa conduire en prison, en s' écriant : « Ceci m'était écrit sur le front; c'est l'ordre d'Allah I »
 peine dix jours s'étaienl-ils écoulés depuis sa déposition, que les spahis se plaignirent hautement d'être gouvernés par un enfant et demandèrent qu'on rétablit son père. Dans cette occurrence, le moufli et les grands qui avaient renversé Ibrahim, redoutant sa vengeance au cas où il serait remonté sur le trône, résolurent de le faire mourir.
Le 16 août 1648, ils se rendirent au sérail avec le bourreau. Tous les serviteurs du palais avaient pris la fuite, effrayés de la scène sanglante qui allait se passer. Ibrahim, en les voyant, se leva avec effroi, et s'écria : «N'y a-t-il, parmi ceux qui ont mangé mon pain, personne qui prenne pitié de moi et veuille me protégcr7... Ces cruels veulent me tuer! Graccl'gràce! » Mais tandis qu'il exhalait son désespoir en blasphèmes et en malédictions, 1rs l)Ourreaux le saisirent et l'étranglèrent.
Règne do Mahomet IV.
(Ifit8-in87.)
Mahomet IV monUiit sur le Irône au moment môme où le traité de Wesiphalie pacifiait l'Occident et donnait à la France une prépondérance incontestable. L'empire Ottoman, au contraire, tombait dans une décadence chaque jour plus profonde.
La minoritédu nouveau sultan jusqu'à Tannée 1655, n'oiïrit que le tableau d'une longue anarchie au dedans et de l'impuissance au dehors. Des révoltes dans la capitale et dans les provinces, la mort de la vieille sultane Validé, Keuçem Sultane, étranglée par les pages du sérail, six grands vizii*s déposés ou mis à mort, une guerre contre Venise, occupent cet intervalle.
En 1656, l'amiral Mocenigo remporta devant le détroit des Dardanelles une victoire complète sur le kapoudan-pacha Kenan ; l'escadre victorieuse s'empara ensuite des iles de Ténédos, de Samothrace et de Lemnos.
Ces désastres eurent un heureux résultat pour Tempire OttomaiK car ils amonùrent au pouvoir un homme sage et habile
KupruK-Mohammed-Pacha qui devait amplement les réparer. Telle était, en elTet, la constitution du peuple turc, que sa force dépendait surtout des chefs qui le gouvernaient. Une succession funeste de mauvais princes avait compromis sa fortune ; une heureuse succession de personnages habiles va le relever pour quelque temps.
Le jeune sultan, élevé au milieu des meurtres, entouré de cimeterres nus, eut dès son bas ftge le séjour de Constantinople en horreur. Aussi habita-t-il presque toujours Andrinople. Son ministre, voulant l'éloigner des affaires publiques pour lesquelles il n'avait jamais eu d'inclination^ lui inspira le goût de la chasse qui devint bientôt chez lui une passion désordonnée, et le besoin journalier de toute sa vie : aussi prit- il fort peu de part aux événements qui eurent Ueu sous son règne.
En 1600, Kupruli enleva aux Vénitiens les Iles de Mételin et de I^ranos ; la même année les troubles de la Transylvanie y rappelèrent les Ottomans qui venaient de déposer le fameux Rakoczy et qui| dans cette campagne, remportèrent des -succès décisifs contre les Impériaux et assiégèrent Gross-Wardein.
L'année suivante, Kupruli-Mohammcd-Pacha terminait sa longue carrière. Mahomet lui ayant demandé, comme un dernier service à rendre à l'État, de désigner celui qu'il croyait le plus propre à lui succéder dans sa charge de grand vizir, le ministre moribond répondit qu'il ne connaissait personne plus capable de la remplir que son fils Ahmed.
Bien que Kupruli-Mohammcd-Pacha ne fût pas d'un naturel cruel, il se montra d*une sévérité impitoyable par politique, croyant que c'était le seul moyen d'obtenir une obéissance absolue. On assure que {>endant les cinq ans qu'il fut vizir, il fit périr plus de 30,000 personnes.
7tt LA TURQUIE
En 1663, Âhmed-Kupruli porta la guerre dans la Hongrie; àGran il surprit les Impériaux commandés par le comte deForgacs et en fit un grand massacre, puis il s'empara de Neu-IIaûsel et étendit ses ravages jusque dans rAutriche, la Moravie et la Silésie.
Mais il perdit la bataille de Saint-Gothard, grâce aux habiles manœuvres de Montecuculli et à la bravoure impétueuse d*un corps auxiliaire de six mille Français, commandés par le comte de Coligny et le duc de La Feuillade qui enfoncèrent les carrés des janissaires et jetèrent l'épouvante dans les rangs ottomans. liCS Turcs qui d'abord avaient pris nos compatriotes pour des femmes à cause de leurs perruques poudrées, furent bien vite détrompés, et se rappelèrent longtemps leurs cris de : 4 Tue ! tue ! Allons ! allons ! x> Même le nom du duc de La Feuillade, grftce à l'analogie des sons, fut métamorphosé dans leur bouche en celui de Fotdadi (homme d'acier).
Cette défaite des armes musulmanes amena, dix jours après, la conclusion de la paix qui fut signée à Temeswar. Âpafy fut reconnu prince de Transylvanie , à condition de payer tribut au Grand Seigneur.
Mahomet laissa son ministre, en 1667, aller teiminer la fameuse guerre de Candie qui durait depuis vingt-deux ans. Au mois de juin 1669, une escadre chrétienne vint ravitailler la place. Les vaisseaux français étaient commandés par le duc de Noailles ; il avait sous ses ordres six à sept mille hommes parmi lesquels on remarquait le duc de Beaufort (le fameux roi des Halles sous la Fronde), qui périt cinq jours après son arrivée, le maréchal de la Mothe-Fénelon , le chevalier de Vendôme, à peine âgé de quinze ans, le conilo de Sainl-Pol Longueville, le chevalier d'HarcourI,
PITTOUESUUE. 77
MM. de DampierrCy Colbert, de Caslellanc, de Beauvau, de Scvigné el une foule d'autres seigneurs, la fleur de la noblesse de France. Ces secours auraient pu sauver Candie; mais la mésintelligence éclata bientôt entre le gouverneur Morosini et le duc de NoailleSy et les escadres furent rappelées.
La garnison, réduite à quatre mille hommes, ruinée par l'explosion, capitula et sortit avec tous les honneurs de la guerre.
En 1672, Mahomet déclara la guerre aux Polonais. Le siège de Kaminiec qu'il commanda en personne, fut la seule occasion où il prouva par son activité et son courage, qu'il méritait un nom plus glorieux que celui à'haradj (chasseur), par lequel le mépris des Ottomans distinguait un prince dont ils ne connaissaient encore que l'oisiveté.
La conquête de Kaminiec fut la dernière du règne de ce sultan, et aussi du règne de ses successeurs. Depuis lors, en effet, Tempire Ottoman ne fit plus que perdre pied à pied toutes ses aa|uisitions, et les désastres se succédèrent pres(|ue sans interruption.
Mahomet IV n'avait accordé la paix à la Pologne qu'en lui im- |H)sant un tribut annuel. Jean Sobicski, alors grand maréchal, empéclia l'exécution de ce traité honteux, et les hostilités recommencèrent.
Les Ottomans furent vaincus, l'année suivante, près deChoczim et bientôt l'élévation de Sobieski au trône de Pologne, les avantages signalés qu'il remporta et surtout la mort de Kupruli-Âhmed- Paclia, obligèrent le Grand Seigneur à traiter de la paix à des conditions plus honorables pour les Polonais ; la Porte conserva presque toute l'Ukraine et la Podolie.
Kupruli-Ahmcd-Pacha était ftgé de quarante et un Cius kns-
78 LA TUUQUIE
qu'il mourut, cl en avait passé quinze dans l'exercice du grand vizirat. Jamais peut-être Tempire Ottoman n'avait eu de ministre plus capable. Plus doux que son père, il était juste et inaccessible à la corruption. II avait l'esprit étendu et cultivé, etConstantinople lui doit une de ses bibliothèques publiques.
L'inconstance des Cosaques qui s'étaient soumis à la Russie, occasionna, en 1 678, une rupture entre cette puissance et la Porte ; cette guerre, la première qui ait eu lieu entre les deux empires, fut pour les Ottomans une suite de revers, présage de tous ceux que devaient leur faire subir plus tard ces terribles antagonistes. Mahomet obtint la paix en 1680.
L'année suivante, il secourut les insurgés hongrois qui, sous la conduite de l'héroïque Tekcli, tenaient, depuis 1605, en écliec toutes les forces de la maison d'Autriche, sans tenir compte de la trêve conclue pour vingt ans avec les Impériaux en 1664, par Kupruli- Ahmed-Pacha ; le séraskier Ibrahim-Pacha, gouverneur de Bude, vint soutenir les prétentions de Tekeli. L'étendard de Mahomet fut déployé à cette occasion avec une armée formidable, et le grand vizir marcha sur Vienne.
Léopold P' et sa cour abandonnèrent en toute h&te cette capitale, que le comte de Wurtenberg fut chargé de défendre avec une garnison de dix mille hommes environ.
L'armée ottomane arriva sous les murs de Vienne, le 14 juillet 1683, forte de 200,000 hommes, et les travaux du siège commencèrent dès la nui l suivante .
Cependant les assiégés se préparaient à opposer la plus vive résistance j les bourgeois et les étudiants s'organisèrent en corps réguliers, se partagèrent le sprvice de la place et s'en acquittèrent avec le plus ardent patriolii^^me.
PITTOUESQUE. 79
Le camp des assiégeants, formant un vaste demi-cercle, se déroulait sur un espace de sept lieues. Pendant soixante jours, quarante mines et dix contre-mines firent explosion ; les Ottomans livrèrent dix-huit assauts partiels et la garnison elTectua vingtquatre sorties. La plupart des ouvrages extérieurs avaient été enlevés, des brèches considérables avaient été pratiquées, et si Fassaul général eût été donné, c'en était fait de la capitale des Habsbourg; mais l'avarice du grand vizir ne le permit pas; persuadé qu elle renfermait des trésors immenses, il ne put se résoudre à les abandonner à la soldatesque et laissa ainsi le temps à l'armée chrétienne, commandée par Sobieski, d'arriver au secours des assiégés.
Le brave roi de Pologne avait occupé pendant la nuit du 1 1 au 12 septembre la montagne de Calemberg. Dès le malin, il se précipita sur les ennemis ; secondé par le duc de Lorraine qui commandait Taile gauche, il enfonça la première ligne, composée de janissaires; le centre de l'armée chrétienne, arrivant alors sur le terrain, acheva la déroute des Ottomans. Le grand vizir, voyant la bataille perdue, se sauva précipitamment avec l'émir* porteur de l'étendard de Mahomet; les vaincus laissèrent sur le champ de bataille tous leurs autres drapeaux | 300 pièces de canon, 5,000 tentes, leurs armes, les caisses de l'armée et 10,000 morts.
Kara-Moustapha se dirigea sur Raab, oîi il rallia les débris de son armée; il éprouva encore un échec considérable à P&rkany et la ville de Gran tomba au pouvoir des Polonais. Ces rêvera le per* dirent dans l'esprit de Sa Hautesse qui signa l'arrêt de sa mort. Mais sa mort n'apaisa pas les murmures du peuplci
La Porte avait alors une triple lutte à soutenir; il fallait s'opposer à la fois à Sobieski qui combattait sur le sol même de la
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Pologne; au duc de Lorraine qui envahissait la Hongrie ; et cnlin aux Vénitiens qui, aidés du pape, des Florentins et des Maltais, et voulant se dédommager de la perte de Candie, tentèrent la conquête de la Morée.
En 1686 y Bude, qui depuis quarante-cinq ans était au pouvoir des musulmans, fut emportée d'assaut par le duc de Lorraine. Enfin une dernière et éclatante victoire remportée par les Hongrois, près de Mohacz, sur le même champ de bataille où, cent soixante ans auparavant, leurs aïeux avaient vu périr leur souverain et leur indépendance, convertit la retraite des Ottomans en une désastreuse déroute.
En même temps, Morosini s'emparait de Coron et de concert avec les Mainotes et avec les troupes du comte de Kœnigsmark, il soumettait successivement Navarin, Modon, Napoli de Remanie, Patras, Lépante, Corinthe et Athènes.
Tant de revers amenèrent le soulèvement de Tarmée de Hongrie. Les Ottomans ne distinguent pas les malheurs des fautes; ils demandèrent la mort du grand vizir, Suleyman-Pacha, qui se réfugia aux pieds de son maître. Mahomet eut l'imprudence de le soutenir ; il ne le sauva pas et se perdit lui-même.
L'armée révoltée marcha sur Constantinople, sous les ordres de Siawous-Pacha. En vain Mahomet vendit la vaisselle et les joyaux delà couronne et jusqu'aux esclaves du harem, pour payer la solde arriérée des troupes; en vain il jeta comme p&ture à la sédition hurlante la tète de Suleyman-Pacha; en vain il remit les sceaux de l'empire à Sia\vous-Pacha, chef de la révolte. Siawous, devenu grand vizir, se rendit suspect en voulant servir le sullan et ne retarda pas l'entrée de rarmée dans la capitale.
Les furieux se réunirent ù rOrla-Djami et à Saiute-So[ihic; ils
procédèrent (umuUueuscment à la déposition de Mahomet lY et tout ce qu'obtinrent quelques hommes sages, à la lêle desquels était le kaîm-mekam, Kupruli-Moustapha-Pacha, ce fut que les jours du souverain seraient respectés (1687).
Après sa déposition , Sultan Mohammed, ftgé seulement de quarante-huit ans y en passa encore cinq, emprisonné dans le sérail, et ne mourut qu'en 1693, sans que cet événement fit la moindre sensation dans Gonstantinople.
Règnes de Soliman II, Achmet II et Moustapha II. (1087-1703.)
Soliman 11, frère de Mahomet lY, sortit du sérail où il était renfermé depuis quarante ans pour monter sur le trône.
Faible, timide, dévot, et peu fait pour gouverner, il refusa d'abord la couronne par crainte ou par respect pour son frère, et ne Taccepta que malgré lui.
L'épuisement des finances ne lui ayant pas permis d'accorder aux janissaires la gratification d'usage après qu'il eut été pro« clamé, il s'ensuivit une violente sédition qui coûta la vie à ce même Siawous«-Pacha que cette milice inconstante avait quelques jours auparavant élevé elle-même au rang de grand viziré Mais le peuple, irrité des horreurs commises par cette soldalesciuc^ se prononça contrée elle ; l'étendard du prophète fut déployé et tout rentra soudain dans l'ordre. Quelques exécutions de meneura et de subalternes suffirent à réprimer momentanément la révolte*
Tandis que les troupes ottomanes^ agglomérées au cœur do l'empire, y fomentaient le désordre^ au lieu de diTcndrc les fron-
licres incnacccs par les chrclicns, le général Carafla s'emparait crErlau ; en môme temps François Morosini soumettait Tlièbes en Béotie, et un grand nombre de places en Dalmatie tombaient au l)ou\oir des Vénitiens. Enfui, le 8 septembre 1688, Belgrade, que les musulmans surnonmiaient Dar^ul-Djikad (le boulevard de la guerre sainte), cédait aux forces de rélccleur de Bavière qui s'emparait aussi de Semendria, de Columbacz et de Stuhl-Weissenbourg.
Ces échecs multipliés ayant fait naître une consternation générale, le sultan, malgré son peu d'expérience de l'art militaire, voulut se mettre à la tête de l'armée, moins pour la commander que dans l'espoir de ranimer par sa présence le courage du soldat. . Slais cela n'empêcha pas les armes ottomanes d'éprouver encore de nombreuses défaites et le margrave Louis de Bade leur fit subir un échec considérable en 1680, près de Nissa. En com- |>ensation les Ottomans obtinrent plusieurs avantages sur la Russie, la Pologne et les Vénitiens.
Les talents qui manquaient à Soliman H pour régner étaient, du moins, remplacés par de bonnes intentions : c'est ainsi qu'il sut faire choix de Kupruli-Zadeh-Moustapha pour grand vizir.
Le nom de Kupruli semblait être le bon génie de Tempire du Croissant. L'apparition de cet homme ferme changea totalement la face des choses et réduisit l'empereur Léopold V' à demander la paix à son tour. Elle lui fut refusée. Kupruli-Moustapha baltit d*abord le général Scckcndorf ; bientôt Nissa lui ouvrit ses portes ainsi que Widdin et Semendria* Enfui Belgrade, après douze jours de si^ei fut prise d^assaut.
Le grandi vizir interrotililit te éoUrs de ses succès pour revenir Iriomphei^à Cclnstantinople; déjà 11 se disposait à entreprendre une nouvelle cdm|lagnë^ ({uând il fut arrêté par une maladie grave
survenue au sultan, une hydropisie, qui le conduisit rapideiueut au tombeau. Soliman II expira le 23 juin 1691 .
Âchmet II, fils du sultan Ibrahim, succéda à son frère Soliman II (1691) et fut placé sur le trône par Kupruli-Moustaplia- Pacha, qui continua de gouverner l'empire.
Le principal événement de son règne, aussi court que malheureux, fut la bataille de Salankemen gagnée par les Impériaux, sous les ordres du prince Louis de Bade. Le brave Kupruli y périt avec 28,000 Ottomans, et les vainqueurs s'emparèrent de toute Tartil- Icrie et de la caisse militaire.
La perte de cet habile ministre que les Turcs ont surnommé Fazyl (le Vertueux), fut un deuil pour la nation. Les écrivains orientaux font le plus grand éloge de cet homme d'Ëtat et disent qu'il ne commit jamais un seul crime, ni ne prononça une parole inutile. Aussi juste envers les chrétiens qu'envers les musulmans, il usa avec les premiers d'une bonne politique en leur permettant de bâtir des églises, même dans des villages où il n'y en avait jamais eu ; c'est ainsi qu'il pacifia l'Attique et le Péloponèse : « Voyez, disait-il à ce propos, ce que peut la tolérance ! J'ai augmenté la puissance du padichah et j'ai fait bénir son gouvernement par des gens qui le haïssaient. »
Ce désastre fut suivi de troubles et de plusieurs incendies à Constantinople. De mauvais ministres lui succédèrent et augmentèrent le désordre dans l'Etat.
L'un d'eux, le kaïnvmekam Kalaïli-Ahmed-Pacha, est l'auleur de celte ordonnance ridicule qui interdisait aux rayas les vêtements de couleur, les panloufies jaunes et les kalpaks de zibeline, leur prescrivait de s'habiller de noir et de porter des sonnettes afin qu'on lesentcndit de loin et qu'on put éviter leur rencontre impure.
Ces belles inventions couvrirent Kalaîli d'une auréole de gloire et de popularité. Les Francs reprirent aloi*s le costume européen qu'ils avaient généralement abandonné.
Cependant les troupes ottomanes étaient obligées de lever le siège de Péterwardein, les Vénitiens obtenaient de nombreux avantages en Dalmatie, s'emparaient de File de Chio et menaçaient Smyrne ; mais aux yeux des musulmans, la catastrophe la plus désastreuse fut le pillage de la caravane de la Mecque par les Arabes.
Depuis quelques mois Achmet languissait, attaqué d'hydropisie, maladie de famille qui avait terminé les jours de ses deux frères; il succomba le 6 février 1695.
Moustapha 11, fils de Mahomet IV, succéda à son oncle Achmet II ; il avait environ trente-deux ans et promettait un règne plus ferme et plus glorieux que celui de ses deux prédécesseurs.
1^ première campagne qui eut lieu quelques jours après son avènement , s'ouvrit de la manière la plus brillante par une victoire navale ; une Hotte vénitienne forte de quarante-quatre voiles fut battue en deux rencontres successives, dans le canal de Chio, par une escadre ottomane à peu près égale en forces et commandée par Hussein-Mezzomorto, qui fut promu à cette occasion au grade de kapoudan-pacha. Les Vénitiens durent évacuer Chio.
Ce Mezzomorto était né sur les côtes de la Barbarie et avait servi comme corsaire dès son enfance. Dans un engagement avec les Espagnols il fut blessé si grièvement qu'on le crut mort ; il guérit pourtant et c'est ce qui lui valut le surnom de Mezzomorto (à moitié mort). Après dix-sept ans d'esclavage chez les chrétiens, il fut racheté et reprit son ancien mctior.
n n'était encore que simple capitaine de galère lorsqu'il prit un jour la parole dans une assemblée du divan et proposa de reprendre Ghio, répondant du succès sur sa tête si on voulait seulement lui * donner quatre vaisseaux de haut bord et huit galères. Le kapoudan-pacha lui imposa silence avec des paroles de mépris ; mais celui-ci ne se tint pas pour battu et son assurance attira l'attention du sultan^ caché derrière la fenêtre mys.tërieuse du sérail où un épais rideau lui permettait de tout entendre , sans qu'on put soupçonner sa présence. Sa Hautesse accorda à Mezzomorto les navires qu'il demandait et l'événement justifia son attente.
Quelque temps après, Moustapha H marcha en personne contre les Impériaux commandés par l'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste. Les revers des règnes précédents firent prendre pour des victoires des succès sans résultats décisifs et le sultan rentra triomphant dans Ândrinople.
Pendant cette campagne, le czar Pierre V' avait paru sous les murs d'Azof avec plus de 60,000 hommee de troupes régulières, parmi lesquelles étaient enrôlés des artilleurs et des ingénieurs allemands ; ces forces imposantes étaient soutenues par des nuées de Cosaques et de Kalmouks. Au bout de deux mois, la garnison d'Azof capitula.
L'année suivante, Moustapha II ramena en Hongrie une armée encore plus nombreuse ; mais il trouva, pour lui tenir tôte, le prince Eugène de Savoie et la bataille de Zenta, livrée sur les bords de la Theiss, en 1697, et gagnée parles chrétiens, força le sultan à prendre honteusement la fuile.
Kupruli-Amoudja-Zadeh-IIussein-Pacha , gouverneur de Belgrade, fut nommé grand vizir; il prouva par la sagesse de son administration qu'il élail digne do porter le grand nom de Kupruli,
Codant aux cris des peuples qui demandaient la paix, il entama des négocialions avec rAulriclie.
Girlowitz, ville située sur la rive droite du Danube, fut clioisic
pour lieu des conférences et à la fin d'octobre les diiïcrenis plénipotentiaires' è'y trouvèrent réunis en congrès, •'
Le trailé fut signé le 2G janvier 1699. L'Autriche el la Porte convinrent d'une trêve de vingt-cinq ans; le sultan resta mailre du bcinnat de Temeswaretcéda à l'empereur Léopold la Transylvanie et tout le pays situé entre le Danube et la Theiss. La Pologne conclut également une trêve du même nombre d'années, recouvra Kaminiec, la Podolie, l'Ukraine, fut anVancbie du tribut qu'elle payait au khan des Tartares, et restitua aux Ottomans Soczava, Hemoz et Soroka en Moldavie. Le czar Pierre ne signa qu'un armistice de deux ans, et conserva la ville d'Azof. Enfin les Vénitiens restituèrent les conquêtes qu'ils avaient faites au nord du golfe de Corinthe et d'Egine, et retinrent la Morée jusqu'à rilexamilon, presque toute la Dalmatie, Sainte-Maure et les Iles voisines; la république acquit de plus les villes de Castelnuovo et de Catlaro.
Un article du traité avec l'empereur Léopold décida que les Hongrois qui avaient voulu secouer le joug de l'Autriche et qu'elle qualifiait de rebelles^ expression que les plénipotentiaires ottomans essayèrent en vain de faire effacer do l'acte, obtiendraient leur grâce, ou la faculté de passer, s'ils le préféraient, sur le territoire de laSublime Porte. LesHongrois avaient tellement souffert du despotisme autrichien, que quatorze cents familles, profitant du bénéfice de cette disposition, vinrent s'étiiblir sous la protection du Grand Seigneur: le brave Tekeli, après avoir combattu si longtemps pour la libcrlé de sa pntrie, s'établit à Péra, où il
mourut peu de temps après , dans un état voisin de T indigence.
La paix de Carlowitz est un des événements politiques les plus
remarquables de la fin du xvii* siècle : outre les avantages maté-
riels que les puissances chrétiennes en retirèrent, on peut dire qu elle les affranchit moralement de la terreur qu'inspirait aux peuples occidentaux le nom seul des redoutables sectateurs du prophète, en dévoilant aux yeux de tous, la décadence de l'empire d'Osman, quelque temps retardée par Âmurat IV et par les Kupruli.
Kupruli-Hussein ne survécut que trois ans à cette paix de Carlowitz qui était son ouvrage; il mourut de chagrin de ne pouvoir accomplir les réformes qu'il méditait, après avoir eu la douleur de voir chaque jour baisser son crédit grâce aux intrigues de ses ennemis.
Quant au sultan, décourage par le mauvais succès de la campagne qu'il avait entreprise, il s'était retiré dans une de ses maisons de plaisance où il se livrait à la chasse et aux plaisirs.
L'exécution du nouveau vizir, Moustapha-Deltaban- Pacha, amena une révolte terrible. Elle éclata à Constantinople par l'imprudence du kaim-mékam, Kupruli-Âbdallah, à peine âgé de vingt ans, qui indisposa les troupes. C'était le gendre du moufli qui était universellement délesté. Les séditieux se choisirent des chefs, nommèrent un moufli, de nouveaux ministres, et marchèrent sur Ândrinople, au nombre de 50,000 hommes. Les troupes que le sultan leur opposa, passèrent dans leurs rangs.
Moustapha, se voyanl trahi, se rendit alors au sérail et annonça lui-même à son frère Achmet que les soldais l'avaient désigné pour leur padichah (22 août 1703).
Quelques mois après, il passa de vie à trépas.
Règne d'Achmet III.
Achmet 111 ayait trente ans. Après avoir payé aux troupes le présent d'avènement, il abandonna aux rebellés le nioufli Feyz- UUah qui fut mis à mort sur un fetva de son successeur Mouhamined-Eflendiy le seul qui ait osé donner cet exemple inouï.
Les commencements de son règne ne furent remarquables à aucun titre ; si ce n'est par les fêtes fastueuses que le sultan se plaisait à donner et dans lesquelles on illuminait de verres de couleur les carrés de tulipes de ses jardins.
Mats tout changea bientôt de face à l'apparition sur le ten*iloire ottoman de Charles Xll, roi de Suède, vaincu à Pultawa par le czar Pierre 1*'.
Depuis longtemps la Porte suivait avec intérêt la lutte engagée entre la Tite de fer (le roi de Suède) et la Moustache blanche (le czar).
Charles s'établit à Bender, oii le sultan lui assigna un ta'im (pension) considérable.
Il mit bientôt en œuvre tous les moyens pour déterminer la Porte à la guerre contre la Russie. Le comte Poniatowski, son ambassadeur, parvint à intéresser à sa cause la sultane Validé que charmait la bravoure du monarque suédois et qui ne rappelait que arslanem (mon lion). La guerre, dès lors, fut résdue.
 la nouvelle de l'approche du grand vizir Baltadji-Mohammed- Pacha, le czar avait passé le Prulh, et s'était retranché entre cette rivière et une plaine marécageuse, dominée par des hauteurs que les Ottomans occupaient. Dans-cette mauvaise position, les Russes, cernés de tous côtés, résistèrent vaillamment aux attaques de Tennemi, mais ils furent enfm obligés de rentrer dans leurs faibles retranchements où le vizir les tint étroitement bloqués.
Pierre 1" était perdu sans ressource, si sa femme, la célèbre Catherine, n'avait réussi à le sauver par un sang-froid et un dévouement admirables. Tandis que le czar, accablé de douleur, s'était
retiré dans sa tente, Catherine envoyait toutes ses pierreries en
présent au kiahïa du grand-vizir.
Celui-ci se laissa séduire, et, en dépit des protestations de Poniatovvski et du khan de Crimée, Baltadji signa la paix avec la Russie.
Cette paix, dont les conditions semblaient avantageuses à la Porte, le fut, en réalité, davantage encore pour le czar qu'elle tira d'une position désespérée, au moment où il allait infailliblement perdre la liberté ou la vie.
Aussi, lorsque Charles XII arriva au camp ottoman, au moment où l'armée russe se retirait tambours battants et enseignes déployées, il ne put contenir son indignation, et repartit précipitamment pour Bondcrr
PITTORESQUE. 9l
i Tonlcfois le grnnd vizir fut disgracié à son retour pour s'élre laissé corrompre par les présents de Catherine, et ceux de ses officiers qui avaient reçu de Targent des Russes furent mis à mort. .
Le traité du Prutli fut annulé et la guerre déclarée de nouveau à la Russie; mais cette démonstration n'eut pas de résullats, cl en 1712 la paix fut renouvelée avec cette puissance pour vingtcinq années. En même temps, le roi de Suède reçut Tordre de reprendre le chemin de ses Ëtals.
C'est alors que ce prince prit la plus étrange résolution dont Vhisloire fasse mention. Avec trois cents Suédois, quelques officiers et ses domestiques, il soutint l'attaque de vingt nulle Tarlares et de six mille Ottomans, et lorsqu'il eut vu ses braves Suédois cnvelop|K*s par l'ennemi, il se barricada dans sa maison de Varnilza avec soixante personnes en tout, s'y défendit avec acharnement, tua deux cents hommes aux assaillants, et fut pris enfin en exécutant une sortie pour se dérober à l'embrasement de sa maison qu'il avait incendiée lui-même. Conduit au cMteau deDemir-Tach et de la à Démotka, Charles XII obtint de Sa Hautesse la permission d'y résider et un nouveau taim. La générosité de la nation ottomane avait été indignée des procédés du grand vizir envers rhôte royal de la Porte. Le 1" octobre 1714, Charles XII quittait enfin la Turquie après deux années de séjour.
Damad-Ali-Pacha, le nouveau grand vizir, avait depuis longtemps formé le projet de reprendre la Morée aux Vénitiens et de conquérir la Hongrie ; c'est à cette pensée qu'il faut attribuer sa politique, toujours alliée de celle du czar.
A la fin de novembre 1715, les Vénitiens avaient perdu toutes leurs possessions de l'Archipel et la presqu*ilo do Morée,
Enorgueilli des succès qu'il venait de remporter» le grand vi/ir brûlait de se mesurer avec le célèbre prince Eugène. L'empereur Charles Yl, de son côté, était disposé à recommencer la guerre; il rompit le premier le traité de Carlowitz en concluant avec Venise une alliance offensive et défensive.
Damad-Ali-Pacha marcha alors sur Péter-wardein où le prince Eugène s'était déjà transporté. Le 5 août 1716, celui-ci offrit la bataille à cent cinquante mille musulmans ; les chrétiens n'avaient que quatre-vingt mille hommes à leur opposer. L'action commença à sept heures du matin et finit à midi par la déroute complète des Ottomans. Le gi*and vizir , désespéré, se jeta au plus fort de la mêlée et y trouva la mort. Les vaincus laissèrent sur la place cent quatorze canons, cent cin(|uante drapeaux, cinq queues de cheval et six mille hommes. La perte des Impériaux fut moitié moindre. Temesvvar et Belgrade furent le prix de cette victoire. Eugène franchit le Danube.
11 fallut subir, pour l'arrêter, la honteuse paix de Passaroml7. (1718) qui livmit à l'empereur, outre la Hongrie entière, une partie de la Servie et de la Yalachie. Mais le sultan garda la Morée, et Venise reçut quelques villes de la Dalmatie et en Albanie en échange.
Cependant la Perse, livrée à l'anarchie après la mort de Chah- Hussein, offrait au sultan une bonne occasion de compenser les pertes qu'il venait de faire en Occident. Mais il commit la faute énorme d'introduire la Russie dans cet empire affaibli ; un pacte spoliateur fut conclu entre le czar et le sultan, le 24 juin 1724, par l'entremise de l'ambassadeur de France, marquis de Bonnac. Les Ottomans s'emparèrent d'Hamadan (Ecbatane), d'Erivan (1 724), ctl'nnnée suivante de Tebriz. La Russie, de son côté, avait
envahi le Daghestan et les provinces voisines de la mer Caspienne et franchi le Caucase.
Pendant ce temps, la guerre civile continuait avec fureur en Perse ; l'usurpateur Echref , après avoir battu les Ottomans, fit la \mx avec le sultan et fut reconnu souverain de l'Iran, moyennant l'abandon de toutes les provinces conquises par les Osmanlis. Mais tandis qu'il croyait ainsi consolider sa puissance, la fortune du souverain légitime, Chfth-Thamasp, faisait chaque jour de nouveaux progrès, grâce à l'appui que lui prêtait un général habile, Nadir-Kouli-Bek-Efchar, d'abord brigand, puis chef de partisans.
Bientôt Echref, vaincu dans trois rencontres, fut forcé de s'enfuir dans les déserts du Sistan, où il périt d'une mort misérable. 1^ premier soin de Chfth-Thamasp, sitôt qu'il fut remonté sur le Irône de ses aïeux, ce fut de sommer le sultan de lui restituer ses provinces. Le bruit se répandit alors dans Constantinople que Nadir avait envahi les frontières ottomanes, et que Tebriz avait ouvert ses portes aux Persans ; ce fut le signal d'une des séditions les plus étonnantes dont cette capitale ait jamais été le théâtre.
Le 28 septembre 1730, un faible attroupement de janissaires, conduit par l'un d'eux, Patrona-Klialil, parcourut toute la ville, en invitant le peuple à le suivre. Grossis bientôt de nombreux partisans, ils se dirigèrent sur TEl-Meidan, puis chez Faga des janissaires, qui s'enfuit à Scutari. Rien ne put désormais arrêter la révolte ; Tétendard de Mahomet fut arboré â Orta-Kapou ; le sultan se vit obligé de livrer aux rebelles les cadavres du grand vizir, du kapoudan-pacha et du kiahîa-bey ; mais cette concession demeura inutile, et le cri de vive Mahmoud! poussé par quelques voix, annonça que le règne d'Achmet III était terminé.
Le prince Mahmoud, (ils du sultan Mouslapha II, fut alors amené dans la salle du divan où son oncle le reconnut pour padichaby en le baisant au front et à la main.
Puis le prince déchu renira dans la retraite d'où une révolution l'avait tiré, et où une autre révolution le replongeait. Il y vécut paisiblement six années , et c'est là une preuve remarquable de l'adoucissement qui se manifestait dans les mœurs ottomanes.
C'est sous le règne d'Âchmet 111, que l'imprimerie fut introduite à Constantinopic par le renégat hongrois Basmadji-lbrahi m- Effendi. Cette innovation ne fut pas goûtée des oulémas, qui déclarèrent que le Coran et les livres sacrés ne seraient jamais imprimés, attendu que, recueillis en manuscrit, ils devaient demeurer tels jusqu'à la Hn des siècles.
Mahmoud F^ Osman III.
l^s principaux auteurs de la révolution qui venait de rciivcrse- Achmet 111, étaient deux simples janissaires, Musiih et Patronar Khalil. Ils ne tardèrent pas à fatiguer leur nouveau maître par leur insolence et leur tyrannie. I^orsque le sultan sortait du sérail, les deux chefs des rel)elles, en costume de janissaire cl les jambes nues, précédaient Sa Hautessci jetant de Targcnt à la population enthousiasmée.
Le kiztar-'agaci et le kapoudan-pacha conspirèrent la tnort dd Mrona^ et comme il aspirait à devenir aga des janissaires, tni jour qu'il se trouvait aU divan, en présence du Gi*and SeigneUi", le chef de Tun des régiments de cette milice, entrant subitement : < Quel est le misérable, s'écria-t-il, qui ose prétendre à Commander les janissaires? » Patroha s'élance aussitôt, le poignard à la mahi) sur riiomme qui Tafiostrophait ainsi ; mais enveloppé à Tinstani^ il est égortjé sous les yeux de Mahmoud , ainsi que son ami Muslibi Le lendemain, on massacra plus de sept mille de leurs
96 LA TURQUIR
partisans, et pour étouffer tout germe de révolte, le grand vizir déploya une sévérité inouïe ; pendant six mois, 1 5,000 personnes furent exécutées en secret ou publiquement.
Lorsque toutes ces agitations intérieures furent apaisées, le gouvernement recommença la guerre avec la Perse. Les Turcs ot)tinrent d'abord l'avantage; Ch&h-Thamasp fut battu et perdit coup sur coup Hamadan , Ouroumiyeh et Timportante ville de Tebriz.
Mais de graves événements se passèrent alors dans le pays qu'envahissaient les armes ottomanes. Nadir, ce soldat heureux, qui avait rétabli son prince légitime et avait pris le nom de Thamas- Kouli-Khan, {le Klimiy esclave de Thamasp), pour couvrir ses ambitieux desseins, jeta le masque tout à coup. Dans une lettre adressée à tous les gouverneurs de l'empire, il désapprouva hautement la paix récemment conclue avec les Turcs, marcha sur Ispahan, détrôna Chàh-Thamasp, et se fit proclamer régent pendant la minorité de son fils Âbbas IIL
Son premier acte fut d'annuler le traité signé avec la Porte ; il marcha ensuite sur Bagdad ^ fut battu sur les bords du Tigre par Topal-Osman-Pacha, et une seconde fois encore près de Leitam ; mais dans une dernière rencontre, le général ottoman éprouva à son tour une défaite complète, et périt dans l'action.
 cette époque, la guerre entre la Russie et la Porte éclata de nouveau à cause de l'entrée des Russes en Pologne. Les hostilités commencèrent en mars 1736, par le siège d'Azof.
La paix avec la Perse devenait d'absolue nécessité, d'autant plus que les troupes du sultan avaient essuyé bien des revers depuis la mort de Topal-Osman. Elle fut signée en septembre; les plénipotentiaires ottomans assistèrent au couronnement de Tha-
PITTOUESttUE. 97
luas-Kouii-Khati qui, las du tili^e de régent de Fempire, s'en fit nommer souverain, cédant, disait-il hypocritement, à un prétendu vœu national, et qui prit, en montant sur le trône, le nom de Nadir- Chah.
Pendant ce temps , l'année russe , sous le commandement du Tcld-maréchal Munnich, poursuivait sa marche et ses succès ; Azof et nombre de places tombaient successivement en son pouvoir.
Le congrès de Niemirow n'interrompit la guerre qu'un instant.
Les Impériaux se joignirent aux Russes, et tandis que le général Munnich s'emparait d'Oczakow,'et que la Crimée était envahie par le général Lascy, la Servie, la Bosnie et la Valachie, étaient attaquées simultanément par trois armées autridiiennes, la première sous les ordres du duc de Loiraine et du feid-maréchal SeckendoHT; la seconde sous le commandement du prince de llildburghaûsen ; la troisième sous celui du général Wallis.
Après quelques succès des Impériaux au début de la campagne, les Ottomans reprirent le dessus et les Allemands durent évacuer la Valachie et la Moldavie.
Les armes du sultan n'étaient pas moins heureuses contre les Russes ; Munnich fut battu près du Dniester, les maladies décimèrent son armée et il dut battre en retraite ; la paix fut alors conclue avec rAutriche. L'empereur rendit Belgrade, la Valachie, la Servie, Orsova et le fort de Sainle-Êlisabeth ; le Danube et la Save devinrent la limite des deux empires.
Bientôt la Russie accéda au traité ; la czarine s'engageait à démolir Azof, à n'avoir de vaisseaux ni sur la mer Noire, ni sur la mer d'Azof, et à rendre toutes ses conquêtes ; en revanche la Porte assurait aux Moscovites tous les avantages commerciaux dont jouissaient les autres nations, le libre exercice de leur culte dans Tem-
pire ottoman ; la résidence à Constantinople d'un ambassadeur russe qui serait traité à l'égal des ministres des plus grandes puissances de l'Europe; enfin le sultan s'engagea à donner à la czarine le titre d'impératrice qu'il lui avait refusé jusqu'alors.
Ce traité de Belgrade est un des plus glorieux dans les annales de l'empire ottoman.
L'Europe était en paix, lorsque la mort de l'emi)ereur Charles VI ralluma la guerre. Pendant que toutes les puissances armaient contre sa iillei l'auguste Marie-Thérèse, pour se partager son héritage, Sultan Mahmoud fut le seul souverain qui respecta la foi jurée ; il eut le noble désintéressement de ne point prendre part à une lutte où il pouvait espérer de recouvrer les anciennes conquêtes de sef pères.
Le prince musulman adressa même aux rois chrétiens^ en leur offrant sa médiation, une lettre pleine de sentiments chevaleresques et généreux.
Cependant la tyrannie et les exactions du kyzlar-agaci Bekir indignaient le peuple de Constantinople, et le corps des oulémas, dont il avait fait périr un des membres ; mais Sultan Mahmoud demeurait invisible au fond de son sérail, comment parvenir jusqu'à lui?
On mit alors en usage un moyen passablement effrayant qui , depuis, s'est perpétué jusqu'à nos jours, pour instruire le souverain du mécontentement général. Pendant vingt nuils consébutives le feu fut mis à la ville, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et l'incendie se propageant avec la plus grande facilité dans cette capitale où, à l'exception des édifices publics et de quelques maisons de Grecs opulents, tout est bâti en bois, des quartiers entiers furent réduits en cendres.
En présence de cette terrible manifestation , le sultan* comprit
qiril y avait quelque grand coupable à punir et, comme il ignorait à qui son peuple en voulait, il déposa d* abord son premier minisire. Mais la flamme ne s'arrêtait pas dans son œuvre de destruclion et Mahmoud allait peut-être encore frapper quelques têtes innocentes, quand le rooufli osa lui dévoiler les crimes de Bekir. Le kyzlar-agaci fut étranglé et les incendies cessèrent comme par enchantement.
A cette époque (1746) parut en Arabie la secte des WahabiSi faible et obscure à Torigine, et qui devait devenir plus tard la terreur de l'empire ottoman. Un cheikh, appelé Mohammed, né dans TYémen, s'annonça comme le réformateur de la religion musulmane. Soutenu par l'émir Ibn-Seoud qu'il avait gagné à sa doctrine, il commença par convertir, le glaive en main, les tribus avoisinantes, préludant ainsi à la conquête de toute l'Arabie qu'il exécuta quelques années plus tard.
Sultan Mahmoud méprisa des adversaires si peu redoutables encore et tourna ses regards du côté de la Russie, qui violait ouvertement les traités en peuplant de villages et de forts les vastes solitudes qui s'étendent du Bog au Dnieper. Mais il n'était pas destiné à poursuivre la réparation de ces infractions multipliées.
Souffrant d'un mai cruel qui Tempôchait de monter à cheval^ lilahmoud s'était dispensé depuis longtemps de se rendre à la prière publique dans une des mosquées de la capitale, le vendredi de chaque semabe^ comme c'est un devoir de rigueur pour le padichahi tlief suprême de la religion et commandeur des ci*oyants. Ayant 6p|irls que le peuple murmurait hautement^ et voulant montrer à ses siyets qu'il n'était pas mort , comme oti le Croyait déjà , Mahmoud se décida à accomplir cette excUrsiod^ quoiqu'il pût à peine se tenir sur sa selle^ et qu'on eût été obligé de le farder pour cacher
sa pâleur. Vaincu par la violence de la douleur, il expira à son retour entre les deux portes du sérail. 11 était &gé de cinquanle-liuît ans et en avait régné vingt-quatre.
Lorsque, par la mort de son frère Mahmoud I^% Osman III fut salué empereur , il avait déjà passé cinquante-trois années dans la retraite du vieux sérail, et ce n'était qu'un enfant incapable de gouverner l'État et de se gouverner lui-même. Tyran imbécile et cruel, il fit étrangler trois de ses neveux, et, dans le cours de deux ans, fit périr ou déposa huit grands vizirs. Un incendie terrible qui dévora les deux tiers de la ville (1755) et le pillage de la caravane de la Mecque (1757) furent les seuls événements marquants de son règne. Il mourut le 29 octobre de la même année , laissant son nom à une des plus belles mosquées de Gonstantinople, l'Osmanyeh, commencée par son frère et qu'il acheva.
Pi
SH
Moiistapba 111^ Abdiil-Uamid.
Le jour où le nouveau sultan, Moustapha III, se rendit à la mosquée d'Eyoub pour ceindre le cînieterre d'Osman j il s'arrêta devant la caserne des janissaires dont Taga lui présenta une coupe (\osherbei : « Camarades, dit alors le padichah, au printemps prochain, s'il platt à Dieu, nous boirons ensemble sous les murs (te Bender!» Ce langage plut aux soldats et leur parut de bon augure ; le divan néanmoins ne songea d'abord qu'à assurer la paix et la sécurité de l'empire.
Aidé de l'expérience de Mohammed-Raghyb-Pacha qu'il avait conservé pour grand vizir, Moustapha remit l'ordre dans les finances et chercha, en rétablissant les lois somptuaircs, à faire revivre, parmi les Ottomans, ces vertus de leur grande époque qui avaient fait toute leur force. Le kyziar-agaci fut dépouillé de Tin- (luence immense qu'il exerçait dans les affaires de l'Ëlat.
Sur ces entrefaites, l'avénemcnt au trône de Russie de Catherine II et la mort du roi de Pologne Auguste III , ouvrirent une
nouvelle période àe (roubles et de guerres pour TEurope.
Longtemps la Porte ferma les yeux sur les menées de la Russie, longtemps elle persista dans des dispositions pacifiques qui ne convenaient ni à sa gloire, ni à ses intérêts.
Ce ne fut qu'en 1768, lorsque la ville de Bar, en Podolie, devint le centre d'une ligue patriotique des Polonais contre les Russes, et après que le territoire ottoman eut été violé par ces derniers , que le sultan prit les armes. Il aurait dû commencer les hostilités cinq ans auparavant.
L'étendard du prophète fut déployé ; Krin-Gheraï, le khan de Crimée, ouvrit la campagne par une entreprise hardie, une pointe dans la nouvelle Servie, où il détruisit tous les établissements russes et fit trente mille prisonniers. Un léger avantage remporté par la garnison de Choczim sur le général, prince Galitzin, enfla d* espérance les Osmanlis, qui continuèrent de marcher en avant, et traversèrent la Moldavie, que leur innombrable armée eut bientôt affamée. Attaqués à l'improviste sur la route de Gioczim, ils furent conti^aints de se réfugier, partie à Yassi, partie a Bender.
Les Russes investirent aussitôt Choczim où Potocki s'était jeté avec quelques mille hommes ; sa courageuse résistance donna le temps à un corps d'armée ottoman de se porter au secours de lu place ; mais l'artillerie de Galitzin défendait le passage du Dniester. Un pont est pourtant jeté sous un feu terrible, des nuées de Tartares passent le fleuve et se précipitent sur le camp retranché de Galitzin.
Malgré le peu d'ensemble de cette attaque, l'impétuosité de ces barbares et leur nombre incessamment croissant rendaient déjà la position des Russes excessivement critique, lorsqu'une crue su-
hite du fleuve emporte le pont et presque toute Tarniée ottomane est engloutie dans les (lots. Un corps de six mille hommes qui, placé à la tête du pont, protégeait le passage, demeure alors isolé et est entièrement détruit. La (erreur s'empare du reste de l'armée , qui regagne le Danube à marches forcées, et la garnison de Choczim évacue la place oii le général russe entre quelques heures après.
C'était au hasard, et non aux combinaisons stratégiques du prince Galitztn, que les armes russes étaient redevables de ce prodigieux succès. Néanmoins, ils firent germer dans Tesprit de l'am bilieuse Catherine les plus vas(es desseins ; elle se crut appelée à renverser l'empire des Osmanlis et à rejeter en Asie « ces barbares qui souillaient l'Europe, » comme le lui écrivait Voltaire quelques mois plus lard.
Secondée dans ses vues par le maréchal Munnich, aussi habile diplomate que bon capitaine, elle résolut de réveiller, dans le cœur des Grecs, cet amour de la liberté qui avait enfanté tant de prodiges parmi leurs glorieux ancêtres.
Un lien commun unissait aux Russes tous ces peuples d'origine, de mœurs et de langues difTércntes soumis à l'autorité de la Porie, c'était la foi religieuse. Tous étaient chrétiens, professant les dogmes de la communion grecque ; c'était même de ces peuples dégénérés et dégrades par plusieurs siècles d'esclavage, que les Moscovites, depuis si peu de temps admis au concert européen et déjà si formidables, avaient jadis reçu les dogmes du chrislianisme.
Ainsi les Yalaques, les Moldaves , les Serbes, les Bulgares, les habitants de l'Epire, de l'Attiquc, de la Thessalie, du Péloponcse devaient accueillir avec empressement des chrétiens, des frères, qui viendraient les délivrer du joug des infidèles.
Comptant sur ces sympathies, Catherine songea à organiser le
soulèvement de la Grèce. Un aventurier de ce pays, Papas-Oghiou, et le primat de la ville de Calamata, Benaki, homme très-influent, furent les principaux auteurs du mouvement qui se préparait.
Mais la régénération d*un peuple ne s'improvise pas.
Les agents de Catherine réussirent bien à former une ligue entre les habitants des plaines et des montagnes de la Moréc ; mais ils eurent le tort d'en exagérer l'importance, en affirmant à l'impératrice qu'à la vue d'une flotte russe cent mille Grecs se lèveraient comme un seul homme.
Trompée par ces promesses insensées, Catherine fit partir, de l'embouchure de la Neva pour la mer Egée, une escadre composée de sept vaisseaux de ligne, de quatre frégates et de quelques bâtiments de transport. Pendant que la Porte demeurait plongée dans la plus entière sécurité, l'amiral Spiridoff entrait dans la Méditerranée et jetait l'ancre devant le golfe de Coron.
A cette apparition inattendue du pavillon russe « une panique générale saisit les Turcs, ils se retirèrent dans les citadelles.
C'était le moment de profiter de cette terreur et de s'empsu*er des points importants de la côte ; mais les moyens des Russes étaient trop faibles ; huit cents hommes de débarquement composaient toutes leurs forces. Les Grecs, qui croyaient n'avoir qu'à se rallier à une puissante armée, s'alarmèrent en comptant le petit nombre de leurs libérateurs, mécontents de leur côté du peu d'ardeur des Hellènes.
Cependant le primat Benaki leva un corps de ^quatre mille hommes qui adopta le costume russe et prit le nom de légion orientale et occidentale de Sparte. La flotte hiverna dans le port de Navarin.
An printemps suivant, une flottille, sous les ordres de l'amiral
Elphinstone, vint renforcer l'escadre de SpiridofT. Vingt vaisseaux de ligne ottomans firent alors voile pour le Péloponèse. Elphinstone en attaqua six près de Napoli, cinq prirent la fuite ; un seul, commandé par Hassan-Bey, résista pendant longtemps à tous les efforts et aux bordées de l'escadre ennemie, et finit par se dégager et se réfugier sous la protection des canons du port.
Le plan du prudent kapoudan-pacha était d'éviter tout engagement jusqu'au moment où les Ottomans, qui réunissaient toutes leui*s forces, seraient en mesure d'attaquer l'ennemi, avec une supériorité incontestable.
En effet, déjà les milices albanaises marchaient sur la Morée; bientôt Patras fut réduit en cendres; la Laconie, la Messénie mises à feu et à sang, et cette noble terre des dieux et des héros saigna par tant de blessures que, trente ans plus tard, ses cicatrices n'étaient point encore fermées.
Les Russes, échappés au massacre, regagnèrent leurs vaisseaux oii ils recueillirent le primat Benaki, Papas-Oghiou, et une foule de blessés, de malades et de victimes de cette fatale insurrection.
Cependant, le kapoudan-pacha, fidèle à son système de prudence, s'éloignait dès qu'il voyait paraître le pavillon russe; mais enfin, atteint par l'escadre ennemie dans l'étroit canal qui sépare rtle de Chio de la côte d'Asie, il ne put refuser le combat : il rangea sa flotte en forme de croissant le long du rivage, où des batteries la protégeaient. La flotte d'Elphinslone, composée seulement de neuf vaisseaux, fut partagée en deux divisions.
Dès le commencement de Faction, le vaisseau amiral russe et la Kapotidana sautèrent ensemble. Epouvanté de cette explosion, le reste de la flotte ottomane gagna la pctitclmic de Tchesmé et s'y entassa, malgré les roprésenlalions d'Hassan-Boy.
Les Russes proBtèrentde cette énorme faute : des brûlots, lancés à la faveur de la nuit, anéantirent la flotte ottomane. Les navires en sautant en l'air et les boulets que lançaient les canonç atteints par les flammes , renversèrent les édifices et les fortifications de Tchesmé. Cet épouvantable fracas fut entendu, assure-t-on, jusqu'à Athènes, éloignée de cinquante lieues du théâtre de la catastrophe. Un seul vaisseau ottoman, échappé aux flammes, toml)a au pouvoir des Russes (1770).
Elphinstone, voulant profiter de cette victoire, proposa de forcer sur-le-champ le détroit des Dardanelles ; mais le commandant en chef, le comte Orloff, s'y opposa. Désespéré de ce refus, l'amiral écossais pénétra dans le canal de l'IIellespont avec ses trois vaisseaux ; mais ne se voyant pas suivi, il en ressortit sans être atteint par les batteries du rivage. Il rejoignit ainsi l'escadre russe et se rendit avec elle devant l'ile de Lemnos, doiit le siège fut entrepris.
Les Ottomans n'étaient guère plus heureux sur terre. Cent trente mille hommes avaient passé le Danube pour secourir Bender et les Tarlares manœuvraient sur les derrières du général Romanzoff qui se trouvait ainsi sur le point d'être enveloppé. Dans cette position critique, il risqua la bataille et parvint, par la supériorité de sa tactique, à tourner le camp ennemi; cinquante mille musulmans périrent dans cette journée.
La nouvelle de ce désastre arriva à Constantinople, en même temps que celle delà catastrophe de Tchesmé et l'apparition d' Elphinstone aux Dardanelles. Le sultan se détermina à faire la paix ; mais pour rendre les négociations plus faciles, et d'après cet axiome (le la politique romaine : « Si vis pacemy para bellum, » il résolut de continuer la lutte avec énergie.
L'armée du Danube reçut des renforts ; le baron de Tott, chargé
de l'organisation des arlilleurs, des bombardiers et dcsponlonniers, s'embarqua pour Yama.
Pendant ce temps, les Russes poursuivaient leurs succès, le comte Panin prenait Bender d'assaut, les Ottomans évacuaient toutes les forteresses de la rive gauche du Danube, et les Mos* covites entraient, sans coup férir, dans la ville d'Ismail.
Catherine poursuivait avec ardeur l'œuvre de la destruction de l'empire ottoman; tous les malheurs frappaient à la fois Sultan Nouslapha : la Géorgie s'insurgeait; Âzof se rendait pour la troisième fois aux Russes ; en Palestine, l'autorité du Grand Seigneur était méconnue ; en Egypte, Ali-Bcy, chef des mamlouks, aspirait à se rendre indépendant. Enfin Moustapha III ne voyait autour de lui que revers ou révoltes, et il fallait une &me d'une trempe peu commune pour envisager sans désespoir un pareil tableau.
Depuis trois mois, les Russes bloquaient Lemnos, attendant que la famine leur livr&t la forteresse ; mais, par un hardi coup de main, Hassan-Bey parvint à ravitailler la place.
La campagne de 1771 ne fut pas aussi heureuse pour les armes de la czarine que la précédente ; une tentative sur la Géorgie et sur Trébizonde ne réussit pas ; en revanche le général Dolgorouki s'empara de presque toute la Crimée ; sur les bords du Danube , les opérations du séraskier et du général RomanzolT n*aboutirent à aucun résultat décisif.
Un armistice conclu à Giurgewo et un congrès qui s'ouvrit à Focziani, en Moldavie, furent presque aussitôt rompus, et les hostilités recommencèrent en 1773. Les armes ottomanes remportèrent, en cette année, quelques avantages qui consolèrent les derniers instants de Moustapha III. Avant d'expirer, il exposa à son frère, Abdul-Hamid, la situation critique de TEIat, et l'éclaira de
ses conseils et de son expérience. Doué d'un zèle infatigable, Moustapha travaillait sans relâche pour suppléer à la paresse et à l'incapacité de ses ministres ; avec un pareil dévouement à ses devoirs^ ce prince eût peut-être été compté au nombre des plus grands monarques ottomans, si les circonstances Tavaient favorisé ; maiSy du moins, les malheurs qu'il éprouva firent briller en lui la plus rare des vertus, une constance inébranlable.
C'estau momentoù le trôned*Osman chancelait, ébranléàla fois par la guerre étrangère et les divisions intestines, que parvint à l'em pire Sultan Âbdul-Hamid. Tiré de prison pour monter sur le trône dans un âge qui touchait à la vieillesse, il n'y porta ni courage, ni activité : son occupation ordinaire dans Eski-Seraî, avait été de transcrire le Coran et de fabriquer des arcs et des flèches.
Le premier usage qu'il fît de son pouvoir, ce fut de donner une entière liberté à son neveu Selim, et de déclarer qu'il voulait lui servir de père. Un règne qui commençait par une action aussi généreuse parut de bon augure à la population musulmane, toujours attentive aux premières paroles prononcées par le nouveau monarque, parce qu'elle y voit un pronostic infaillible de prospérités ou de revers.
Âbdul-Hamid continua les préparatifs de guerre contre la Russie dans des proportions immenses. Une armée de 400,000 hommes se rassembla sur la rive droite du Danube, et le sultan et assista en personne aux manœuvres des artilleurs et des soldats exercés à l'européenne par le baron de Tott.
Mais la discipline et la valeur des Russes triomphèrent partout du nombre et de la valeur de leurs ennemis. Romanzoff effectua le passage du Danube ; par ses savantes manœuvres, il réussit à enfermer les Turcs dans leur camp de Choumla, et le grand vi/ir.
PITTOKESUUE. 109
Mushin-Zadch-Mohammed-Pacbay séparé de ses magasins qui se (rouvaieiit à Varna , sevil abandonné de presque toute son armée qui se débanda ; ne pouvant ni se retirer, ni combattre, ni recevoir des secours, il se trouva réduit à demander la paix.
Les préliminaires en furent signés à Koutchouk-Kainardji en Bulgarie, sur un tambour, par le feld-maréchal RomanzofT et le lieutenant du grand vizir.
Par ce traité de Koutchouk-Kainardji, si souvent invoqué depuis, la Porte reconnaissait l'indépendance des Tartares de la Crimée, ce qui lui enlevait Tappui du khan, son ancien et utile allié ; accordait aux Russes la libre navigation dans toutes les mers de Tempire ottoman, ouvrant ainsi la route de Gonstantinople aux flottes moscovites; cédait à la czarine les places d'Azof, de Kilbouroun et quelques autres, et enfîn, reconnaissait le partage de la Polc^e comme un fait accompli. Catherine, en compensation, restituait aux Turcs la Bessarabie, la Moldavie, la Yalachie et les îles que la Russie occupait dans T Archipel.
Celte paix, toute humiliante qu'elle était pour la Porte, fut accueillie par la nation avec de grands Imnsporfs de joie, tant on éprouvait le besoin du repos.
Mais Abdul-Hamid comprit que la Russie ne s'arrêterait pas là. H commença donc par réprimer toutes les révoltes qui avaient affaibli l'empire pendant la durée de la guerre ; l'insurrection des Grecs fut cruellement punie ; Hassan-Pacha fît élever en Morée des pyramides de tètes coupées.
En même temps, on se préparait à une lutte nouvelle avec un redoublement d'ardeur. Le sultan s'efforçait d'introduire dans son armée les règlements, la discipline et la tactique des troupes européennes : des offîciers français et allemands vinrent en foule lui
offrir leurs services ; Fartillerie fut perfectionnée, et la marine, naguère ruinée, se releva rapidement sous Thabile direction d'Hassan-Bey. Mais, outre que les armées ne s'improvisent pas, les soldats turcs manifestaient une répugnance invincible pour la discipline européenne ; ils s'indignaient d'apprendre des chrétiens un art que leurs ancêtres avaient si bien enseigné autrefois à l'Euro^ie féodale.
Aussi bien, Catherine II ne laissa pas au sultan le loisir de perfectionner ses innovations. Depuis la paix de Koutchouk-Kainardji, eUe n'avait pas renoncé à ses ambitieux projets.
Une sédition, fomentée par ses agents secrets, amena la déposition du khan de Crimée, Dewlet-Gherai, partisan déclaré des Ottomans, et son remplacement par Chahin-Gheraï , qui se mil sous la protection de l'impératrice. Cet événement lui fournit un prétexte pour envoyer le prince Potemkin occuper ce pays avec 70,000 hommes ; le khan, dégoûté d'un pouvoir illusoire, céda tous ses droits à Catherine, moyennant une pension de 800,000 roubles. En avril 1783, la Russie prit possession de la Crimée et du Kouban.
Quelques années après, la czarine porta au comble l'Indignation de la Porte, par le fameux voyage qu'elle fit dans celte province récemment ajoutée à ses vastes domaines. Lorsque le divan apprit que Catherine osait tracer le chemin de Btjzance^ et qu'à sa cour le thème favori et inépuisable de la conversation était le démem^ bremenl de l'empire turc, il comprit que sa patience à souiïrii' tant d'outrages ne pouvait qu'accélérer la ruine de la domination ottomane en Europe.
La nation demandait la guerre à grands cris ; le Grand Seigneur Be rendit au vctiU de des sujets en prenant l'initiative;
PITTORESQUE. Jii
Les suggestions intéressées de l'Angleterre, qui voyait d'un œil jaloux les progrès de la marine russe , n étaient pas d'ailleurs étrangères à cette détermination. Depuis longtemps , Constantinople était une lice ouverte aux influences rivales de I9 Russie, de la Grande-Brelagne et de la France, qui y prévalaient tour à tour, uniquement préoccupées de leurs intérêts particuliers.
Abdul-IIamid envoya vingt-quatre voiles bloquer l'embouchure du Dnieper, afin de seconder l'attaque que le pacha d'Oczakow tentait contre Cherson et Kilbouroun : en même temps une armée considérable s'avançait vers le Danube.
Une agression des Impériaux, alliés des Russes, contre Belgrade ne réussit pas et le grand vizir s'empara de plusieurs places en Hongrie, saccagea le banat de Temeswar et faillit même faire prisonnier Joseph II en personne. En revanche Ghoczim ouvrait ses portes au prince de Saxe-Ciobourg et à RomanzofT ; Kilbouroun, défendue par Souvaroiï, résistait à tous les efforts des Ottomans. Enfin le prince Potemkin venait, en décembre 1 788, mettre le siège devant Oczakow, avec quatre- vingt mille hommes.
Le kapoudan-pacha, dont l'escadre renforcée de deux vaisseaux de haut bord, de six frégates et de plusieurs bâtiments inférieurs, s'élevait à plus de soixante voiles, se prépara à soutenir par mer Oczakow dont les fortifications étaient en mauvais état. L'escadre ennemie était inférieure en nombre, mais composée de petits b&ti' tnents légers qui manœuvraient plus facilement.
L'amiral russe, en feignant d'éviter Hassan-Pacha» dépassa l'embouchure du Dnieper et attira entre ses deux rives toute lu Hotte ottomane. Gêné par le défaut d'espace et par le peu de )>ro< fondeur de l'eau, Hassan-PaCha tion^seulement ne put convena^^ bleroent déployer ses forces^ mais entk)re vit trois de ses vaisseaux
lli LA TURQUIE PITTORESQUE.
de ligne s'échouer sur le sable, d'où il ne parvint à les dégager qu'en perdant beaucoup de monde et avec de grandes avaries.
Le Russe, profitant du désorde occasionné par cet accident, attaqua vigourejisement les vaisseaux turcs, en prit ou coula à fond quinze et tua onze mille marins , puissamment soutenu pendant le combat par le feu des batteries que Souvaroff avait établies sur le rivage près de Kilbouroun.
Cette victoire amena la prise d'Oczakow, et là ces prétendus champions de la civilisation se montrèrent plus féroces que les musulmans qu'ils venaient de vaincre ; ils célébrèrent leur triomphe en égorgeant vingt-cinq mille habitants de cette malheureuse ville. Ces soldats du Christ n'épargnèrent ni le vieillard, ni la femme, ni l'enfant...
Seliiii 111.
Sullaii Selim 111 n^avail que vingt-scpl ans environ lorsqu'il monta sur le trône. Dès son avènement il ordonna de nombreuses levées et annonça Tintention de prendre en personne le commandement de ses armées. L'Angleterre, la Prusse, la Suède le pous* saient d'ailleurs à la guerre.
Au commencement de la campagne, cent mille Ottomans furent complètement batlus à Martinestje sur le Rimnik, par une armée austro-russe commandée par Souvaroiï et le prince de Gobourg. Vingt mille hommes, soixante canons, toute leur artillerie de siège , telles furent les pertes des Turcs dans cette journée.
Bucharest se rendit au prince de Gobourg. Laudon réduisit Belgrade et toute la Servie. Du côté du bas Danube, les Turcs furent encore plus malheureux et virent tomber successivement au pouvoir des Russes, Bender, Akerman^ la province d'Oczakow, la Moldavie, la Bessarabie, etc. Galatz fut réduite en cendres, et
Ismail , principale forteresse des Turcs sur le Danube , se vit menacée.
Tout à coup un événement inattendu délivra la Porte d'un des puissants ennemis ligués contre elle. Le 20 février 1790, Joseph H mourut : son frère Léopold, grand-duc de Toscane, lui succéda.
Ouvrant les yeux sur les dangers que lui faisaient courir les agrandissements continuels de la Russie, et peut-être bien aussi prévoyant qu'il aurait besoin de toutes ses forces contre l'orage effrayant de la révolution française, ce prince sépara ses intérêts de ceux de la czarine et, le 4 août 1791, sjgna avec la Porte, étonnée elle-même de cette heureuse conclusion, le traité de Szistov^a.
Le sultan recouvra Belgrade et toutes les autres places conquises par les Autrichiens à l'exception de Choczim, qui resta en dépôt dans leurs mains jusqu'à la conclusion de la paix avec la Russie. On assura seulement à l'Autriche une frontière plus avantageuse sur la gauche de TUnna, ainsi que du côté de la Valachie.
L'impératrice de Russie continua seule la guerre.
Le terrible SouvaroiT cernait Ismaïl. Cette ville, défendue par une garnison de quarante mille hommes, fut prise d'assaut après une vigoureuse résistance.
Quand les Russes pénétrèrent dans la ville, les Ottomans se retranchèrent dans les rues et défendirent pied à pied le terrain pendant douze heures (22 décembre 1790). Ici encore les vainqueurs souillèrent leur victoire par leur exécrable férocité ; ils massacrèrent impitoyablement la garnison tout entière, composée de vingt-cinq mille hommes, et cette horrible boucherie dura trois jours.
PITTOUESQUE. 118
Les Russes Irouvèrcnl dans la place deux cent trente canons, une immense quantité de munitions de guerre, et des ricliesses incalculables ; car les Ottomans avaient rassemblé à Ismaïl tout le butin qu'ils avaient enlevé à Bender, à Akerman et à Kilia-Nova, lors de la conquête de ces villes.
Quand le peuple de Constantinople apprit cette sanglante catastrophe, sa fureur ne connut plus de bornes. Il lui fallut une victime, il demanda à grands cris la tête du vizir Hassan-Pacha et Sultan Selim n'osa la lui refuser.
Cependant Varna, grenier de Constantinople et des armées ottomanes, était menacé de nouveau, lorsque, par suite de la crainte qu'inspiraient les événements qui se passaient en France, TAngleterreet la Prusse s'interposèrent entre les parties belligérantes; et les négociations ouvertes àGalatz, au mois d'août 1791, amenèrent, le 9 janvier de l'année suivante, le traité définitif de Yassi.
Par ce traité, celui de Koutchouk-Kainardji et les stipulations antérieures furent confirmés. La Porte consentit à laisser les volvodes de Moldavie »>t de Valachie exercer leurs fonctions pendant sept ans, sans pouvoir les reinplacer dans l'intervalle, à moins que la Russie n'y donn&t son assentiment. L'impératrice rendit toutes ses conquêtes, à l'exception d'Oczakow et du territoire situé entre le Bog et le Dniester, ou Ton vit bientôt s'élever la ville d'Odessa*
Selim résohil de garder une exacte neutralité entre la France devenue république et les puissances coalisées contre elle» Ce fut même à cette puissance, la plus ancienne et la plus fidèle alliée de Teropire ottoman, qu'il demanda les ouvriers dont il avait besoin pour creuser un bassin dans le port de sa capitale et pour la con-^ struction des vaisseaux^ et des sous-officiers instructeurs, des lamineursi des fondeurs de bombes, des officiers de terre et de mer
et des artisles de tous genres. On s'empressa de les lui envoyer ; une compagnie d'artillerie légère devait même se rendre en Turquie ; elle était déjà à Toulon, mais une croisière anglaise qui bloquait le port l'empêcha de s'embarquer ; une partie s'y rendit par terre, avec beaucoup de difficulté.
En 1794, Passvan-Oghlou, pacha de Widdin, se déclara indépendant ; la Porte lui opposa de nombreuses troupes , et après une suite de succès et de revers, finit par lui laisser, pendant le reste de sa vie, la souveraineté absolue de Widdin.
Au mois de juillet 1798, une flotte française portant trente-six mille hommes de troupes commandées par le général Bonaparte, envahit l'Egypte, sans aucune provocation de la part de la Turquie.
Nous ne décrirons pas les diverses actions de cette campagne mémorable, et nous n'avons pas la prétention de suivre pas à pas dans cette entreprise aventureuse le grand capitaine qui la conduisit. Bornons-nous seulement à rappeler ici qu'après avoir obtenu d'éclatants succès, les Français ne purent résister aux efforts des Turcs, soutenus par les Anglais, et qu'ils évacuèrent TEgyple au mois d'octobre 1800.
Lorsqu'on reçut à Conslantinople la nouvelle inattendue du débarquement d'une expédition française sur cette terre que les Turcs appellent le Nombril de l'Islamisme^ à cause de sa proximité des villes de la Mecque et de Médine, qui en sont la têie et le cœur^ la nation fut vivement irritée de cetle violation du droit des gens. Toutefois, ce ne fut qu'après la défaite de la flolle française à Aboukir que le divan songea à faire éclater son ressentiment. La Turquie se trouva ainsi faire partie de la deuxième coalition.
La conquête de l'Archipel ionien sur les Français qui s'en étaient emparés en 1797,ayanl été complélée le! "mars 17 99, par les flottes
lurque et russe, étonnées de voir leurs pavillons réunis, les deux gouvernements conclurent à Gonstanlinople, le 20 mars 1800, une convention qui fit de ces lies un État indépendant, placé sous la suzeraineté de la Porte, sous le nom de république des Sepl-Iles.
Lorsque Bonaparte fut à la tête du gouvernement français , un rapprochement s'effectua entre la Porte et la France.
Trop d'éléments de discorde et de troubles affligeaient alors la Turquie pour que Selim pût se mêler des querelles de ses alliés français et anglais. LesServiens, sous les ordres de George Petrowitz, surnommé Czerni (le noir), venaient de se proclamer indépendants. D'un autre coté, Ali, pacha de Janina, parvenait enfin, au bout de quinze ans, à triompher des Souliotes, peuplade belliqueuse qui Habitait quelques ftpres montagnes de l'Albanie ; et le tyran de l'Epire, fier de ses succès, bravait la puissance du sultan . A Saint-Jean-d' Acre, Ismatl-Pacha s'emparait de Tautorité et refusait de reconnaiire le gouverneur envoyé par la Porte. Dans le midi de l'Arabie, les Wahabis faisaient des progrès et s'emparaient de la Mecque et de Médine qu'ils profanaient par le meurtre et le pillage. La caravane des pèlerins fut attaquée par ces sectaires et massacrée en grande partie, événement qui mil, pendant plusieurs années, les musulmans dans l'impossibilité d'accomplir Tun des préceptes les plus sacrés de leur religion.
Le sultan voulait d'ailleurs entreprendre ou plutôt compléter les réformes qu'il avait méditées même avant de monter sur le trône. Les conseils des ofQcicrs français que leur gouvernement avait envoyés à Gonstantinople, l'avaient mis à portée de faire établir des fonderies de canons et de former des canonniers exercés à l'européenne, une artillerie légère et un petit corp3 d'infanterie armé de baïonnettes. Il résolut de faire de ce dernier corps, que Hussein-
Pacha avai (pris h son service, et qui s'était signalé par sa bravoure et sa docilité au siège de Saint- Jean-d' Acre (1 798) le noyau d*une milice que son projet était d'opposer aux janissaires. . Les dispositions favorables que le peuple de Constantinople avait montrées pour ces soldats à leur retour d'Egypte, firent croire au sultan qu'il pourrait en former un corps particulier, lui assurer une solde régulière et perfectionner son organisation. Ce projet hardi, fortement soutenu par le moufli Yéli-Zadeh-ËfTendi, compagnon d'enfance de Selim, et par Husàein-Pacha, fut mis à exécution en 1802 ; et un firman ordonna la formation d'un corps composé d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie sur le pied européen : il reçut le nom de Nizam-Djedidj (nouvelle ordonnance).
Ces nouveaux soldats ayant justifié les espérances qu'ils avaient fait concevoir, Selim, pour en augmenter le nombre, rendit, au mois de mars 1805, un hatti-chérif qui ordonnait à Kadi- Pacha, gouverneur de la Karamanie, d'incorporer dans les régiments Nizam^Djedid les jeunes gens au-dessous de vingt-cinq ans et de les conduire à Constantinople, pour se rendre de là dans la seconde capitale de Tempire. Mais Andrinople refusa de leur ouvrir ses portes ; ses habitants, excités par les janissaires qui leur prêtaient main forte, repoussèrent Kadi-Pacha. En même temps, l'orage gi*ondait à Constantinople. Le sultan le conjura en exilant ses ministres et en faisant repasser en Asie les Nizam-Djedid. Mais le hatti-chérif ne fut pas révoqué, et cette circonstance entretint la fermentation dans les esprits.
Au mois de juillet 1804, le maréchal Brune avait notifié au divan l'avènement au trône de l'empereur Napoléon, demandant que ce titre fût reconnu et donné par la Porte, mais il n'obtint Qu'une réponse évasive. Ce ne fut qu'après la brillante campagne de
1 805, après la prise de Vienne , après Auslerlitz^ que le sultan ébloui reconnut l'empereur et lui donna le titre de padieliah de France.
La destitution des deux hospodars de Moldavie et de Valachic, créatures de la Russie, qui furent remplacés par des partisans de la France , portèrent au plus haut. point le mécontentement de Fambassadeur du czar. Le ministre d'Angleterre, M. Ârbuthnot, se joignit à lui et annonça qu'une flotte de sa nation allait appuyer la déclaration de la Russie.
La Porte qui sentait sa faiblesse était résolue à c^der ; mais Sé-
bastiani et Ruflin, qui représentaient la flotte, surent déterminer
le divan, malgré la présence de la flotte anglaise, à déclarer la
- guerre à la Russie, lorsque les armées de cette puissance eurent
envahi la Moldavie et la Valachie.
Bientôt une escadre, sous les ordres du vice-amiral Duckworth, menaça les Dardanelles. Le 20 février 1807, l'amiral anglais força le passage, sans que le feu peu actif des deux premiers ch&teaux pût l'arrêter. Parvenu à la hauteur des forts de Kilid-Ul-Balir (clef de la mer) et de Sultaniyeh, le vaisseau amiral flt jouer toute son artillerie et le reste de la flotte suivit cet exemple ; la canonnade des Ottomans y répondit et bientôt elle devint très-vive; sans pouvoir empêcher pourtant la marche des navires. Le kapoudan- |iacha, qui s'était placé dans une des principales batteries, se relira bientôt, effraye de l'eflet des boulets ennemis. Son départ fut le signal de la fuite des canonniers musulmans, qui laissèrent seuls quelques officiers français désignés pour les commander et parmi lesquels on comptait des hommes devenus célèbres depuis, les généraux Foy, Ilaxo, M. de Tracy, etc.
Les Anglais attaquèrent alors h l'improvistc l'escadre ottomane, stationnée en avant de Gallipoli ; elle ne se composait que d'un
vaÎBseau de ligne, de cinq frégates et d'un brick ; une |)arlie des équipages se trouvait à terre pour célébrer la fête du Courban- Beiram. Aussi, sauf une seule frégate qui fit une vigoureuse résistance , elle fiit facilement détruite.
Une terreur et une confusion inexprimables régnaient au sérail. Le divan opina tout entier pour une prompte adhésion aux volontés de l'Angleterre ; Tefiroi de ses pusillanimes conseillci-s gagna jusqu'au sultan lui-même, qui fit engager le général Sebastiani à partir. L'ambassadeur français s'y refusa avec dignité, ajoutant qu'il ne quitterait Constantinople que sur un ordre formel de Sa Hautesse.
Cependant les habitants de la capitale, loin de partager la terreur du divan, montraient un élan extraordinaire ; les vieillards, les enfants aidaient les hommes valides et portaient de la terre ou des fascines; les travaux avançaient avec une rapidité prodigieuse; le général Sébastiani ne quittait pas les batteries, prodiguant l'or aux travailleurs et aux canonniers, et faisant passer dans l'àme de tous l'ardeur et l'enthousiasme.
Pendant ce temps-là, la flotte anglaise se déployait à deux lieues au large devant Constantinople. Un vent contraire qui l'obligea à jeter l'ancre à la hauteur de Proti , la plus occidentale des lies des Princes, et le soin que mit le divan à trainer les négociations en longueur , furent très-favorables aux Turcs. Les fortifications s'élevaient à vue d'œil, sous l'inspection deSelim. Au bout de cinq jours , plus de neuf cents pièces d'artillerie hérissèrent le rivage, dix vaisseaux de guerre ottomans se placèrent en ordre de bataille , et Constantinople se trouva dans un état de défense formidable.
L'occasion était perdue.
L'amiral Duckworlh renonçant à des sommations inutiles et craignant les vents contraires, se retira sans rien tenter, aux cris de joie de toute la population accourue sur le rivage. En repassant le canal de THellespont, les Anglais Turent très-mallrailés par le feu des batteries et des châteaux : deux corvettes coulèrent bas et plusieurs vaisseaux de haut bord éprouvèrent de graves avaries.
Le gouvernement anglais, pour se venger du peu de succès de sa tentative sur Gonstantinople, voulut arracher au sultan la riche province de l'Egypte. L'amiral Duckworth, après avoir réuni sa division à celle de l'amiral Lewis, fit voile pour Alexandrie. Mais cette expédition n'eut pas un résultat plus heureux. Les Anglais, après s'être rendus maîtres d'Alexandrie par trahison, n'étant pas soutenus par les beys mamlouks sur Tappui desquels ils avaient compté, furent obligés de se rembarquer le 22 août 1807.
La Porte était toujours en guerre avec la Russie. Une flotte de vingt-deux voiles, sous les ordres de l'amiral Siniavin, surveillait les Dardanelles, tandis qu*une armée occupait la Moldavie et la Yalachie.
Lekapoudan-pacha, Seid-Ali, attaqua, avec dix-huit vaisseaux, l'escadre moscovite : le combat Be termina au désavantage des Ottomans ; mais l'amiral russe dont les vaisseaux avaient considérablement souiTert ne reparut plus dans l'Archipel. D'un autre côté, pour chasser les Russes des principautés, le sultan ordonna une levée extraordinaire.
On n'osa pas envoyer des troupes du Nizam-Djedid sur les bords du Danube, et celles qui étaient venues d'Asie furent casemées dans les forts et les batteries du Rosphore avec environ deux mille soldats, appelés yamak-'iabiQlis (servants de batterie), dans l'espoir d'inspirer à ces derniers le goût des exercices des
troupes nouvelles et de les incorporer avec elles. Mais les intrigues du kaim-mekam , Moustapha-Pacha, ennemi secret des innovations, semèrent bientôt la désunion entre les deux corps. Les Yamaks se révoltèrent quand on leur prescrivit de revêtir Tuniforme du Nizam ; ils expulsèrent les Nizam-Djedid de tous les forts et les obligèrent de regagner leurs casernes de Constantinople.
Cette révolte n'aurait pas eu de suite si le sultan eût pris surle-champ des mesures pour Tapaiser ; mais ce prince , abu^ par le perfide kaïm-mekam, resta dans l'inaction; et Kabaktchi- OgloUy homme obscur, que les Yamaks avaient élu pour chef, eut le temps de se concerter avec les janissaires et les toptchis. 11 entra dans Constantinople, àla tète de toutes les troupes insurgées, et s'établit avec elles sur la place de l'Et-Meidan. Les marmites des janissaires furent renversées pour montrer qu'ils refusaient la nourriture du Grand Seigneur et qu'ils n'avaient plus rien de commun avec lui. ,
Cependant les portes du sérail ne s'ouvraient point, le sultan fit alors jeter aux rebelles les tètes de dix-huit dignitaires qu'ils avaient proscrits et supprima le corps du Nizam-Djedid ; mais ces concessions ne les apaisèrent point et Kabaktchi-Oghlou résolut de déposer Sultan Selim; il adressa au moufli cette question : « Le padichah qui viole les principes sacrés de l'islamisme doit-il rester sur le trône? » Le cheik-ul-lslam, prévenu de cette démarche, feignit la douleur, plaignant le prince que des perfides conseils avaient égaré, puis il rendit son fetva en ces termes : a II ne doit pas être déposé, mais Dieu sait ce qui convient le mieux. »
Cette décision suffit à Kabaktchi-Oghlou qui proclama aussitôt Moustapha, fils d'Ahdul-Hamid.
Il rallnil cependant signifier sa déchéance à Sultan Selim qui était encore mailrc du sérail défendu par les itch-oghlans et les bostandjisy et qui avait en son pouvoir Sultan Moustapha : mission périlleuse, dont le moufti se chargea, se fiant à la douceur du prince. Voyant que toute résistance était inutile, Selim alla se renfermer de lui-même dans le Kafess. Lorsqu'il y entra, Sultan Moustapha en sortait; le prince déchu embrassa son cousin et lui recommanda de ne jamais oublier que le bonheur de son peuple doit être le suprême but d'un monarque. Moustapha, tout enivré de la haute fortune qui l'attendait et d'ailleurs peu fait pour goûter ces paroles louchantes, y prêta à peine Toreille; mais Sultan Mahmoud, frère du nouveau souverain, et compagnon de sa captivité, témoigna licaucoup d'amitié au monarque détrôné. Aussi celui-ci s'attacha vivement & ce jeune homme doué d'une &me élevée, et se voua SI son éducation politique.
C'est ainsi que Selim III perdit le trône, et plus tard la vie, pour avoir tenté de régénérer la nation et de secouer le joug des janissaires et des oulémas. Avec d'heureuses qualités et de bonnes intentionSi il échoua dans cette entreprise qui eût peut-être replacé la Turquie au premier rang des puissances, à peu près comme la destruction des Strelitz avait donné à Pierre le Gi*and, un siècle auparavant, les moyens de fonder la future grandeur de la Russie. Mais pour réussir comme le petit-fils de Romanoiï, il ne suffisait fas de vouloir l'imiter, il aurait fallu être un grand homme comme lui et posséder celte énergie de caractère, et cette persévérance qu'aucun obstacle ne peut vaincre; qualités indispensables aux souverains qui veulent tenter une réforme totale dans les mœurs et la législation.
Moustapha IV.
Aussitôt que Moustapha IV fut proclamé sultan , il publia un firman pour renouveler la déclaration de guerre contre la Russie. Il promit de rétablir les anciens usages, abolit toutes les institutions de Selim et détruisit même Timprimerie de Scutari.
La nouvelle du changement de règne fut accueillie avec de grands transports de joie par l'armée du Danube; et Taga des janissaires, qui était attaché à Selim, ayant imprudemment exprimé son indignation, fut massacré par ses soldats. La mort et la destitution du grand vizir qui partageait ses sentiments paralysèrent les opérations de l'armée, et l'occasion fut perdue pour les Osmanlis de se venger des Russes, auxquels les progrès rapides de Napoléon ne permettaient pas d'employer toutes leurs forces contre la Porte.
Bientôt la paix de Tilsilt mit aussi un terme momentané aux hostilités sur le Danube. Par un article secret de ce traité, Napoléon P', médiateur entre le czar et le sultan, s'engageait à réunir ses forces à celles de la Russie contre la Porte, si elle refusait sa
LA TURQUIE PITTOUESQUE. 125
médialîon, et dans ce cas à souslrcdre lespvvinces d'Europe aux vexaiians des Turcs^ excepté Cmslantinople et la Roumélie. C'est à ce prix que Tempereur achetait Talliance du czar contre l'Angleterre : Alexandre avait lieu de se réjouir des conditions que lui faisait son vainqueur. Le rêve de. (^therine allait devenir une réalité. . ^
Cependant Sultan* Selim; avait encore de nombreux rparjUsans; Moustapha-^Bairakdàr, pacha de;Rous(chouk| et Gommapdj|nt Farmée d'observation sur. le Danube, en était secrètement, le chef. A la tête de ses troupes il décida le grand vizir Tchélébi-Moiustapha à se joindre à lui, en lui cachant le véritable but de son entreprise, qui était le rétablissement du sultan détrôné, et epne.parlanL que
de renverser le moufli et. Kabaktchi-jQglilou, ces, 4eux chefs d'une
insolente faction . qui ne^ laissaient; f^^ytais^ ministres . qu'une
,** • ** ' * ombre d'autoritéi .
Ils marchèrent de concert surConstantinople. Kabaktchi-Oghiou fut la première victime du mouvement; les Yamaks essayèrent en vain de résister, les janissaires de Constaotinoi^le n'étaient pas disposés à combattre, leurs frères qui marchaient avec l'étendard du prophète; déjà le pacha de Rouslchouk n'était plus qu'à une lieue de la capitale. Le sultan se rendit alors au camp de Bairakdar, qui le reçut avec toutes les marques du plus profond respect.
Tout semblait terminé quand, le 28 juillet, pendant une absence du sultan qui était allé passer la journée au kiosque de Gueuk-Sou , Bairakdar convoque en toute hâte les conjurés, mande auprès de lui le grand vizir, l'instruit de son dessein , et comme il hésite, le fait arrêter. Puis il déploie l'étendard du prophète, et entre dans Constantinople aux acclamations du peuple qui s'imagine que Ton célèbre la paix avec la Russie. Déjà
Bâîrakdar avait pénétré jusqu'à la seconde porte du sérail, loi'sque Sultan Moustapha, averti par la sultane Validé de ce qui se passaity parvint à rentrer incognito dans son palais. Aux paroles menaçantes du pacha de Roustchouk qui demande Sultan Sclim, il fait répondre par le kyzlar-agaci qu'il ne tarderait pas à paraître.
C'était l'heure du salet-asr (prière deraprès-midi) ; Sultan Solim, agenouillé et tourné vers la Mecque, commençait à réciter le namaZf lorsque le kyzlar-agaci et plusieurs eunuques noirs entrèrent. Croyant que c'était un message de son cousin, il ne s'alarme point et continue sa prière, mais au moment où il se prosternait de nouveau, le kyzlar-agaci se jette sur lui et lui passe un cordon autour du cou. Doué d'une grande force physique, ce prince se relève, lutte avec ses bourreaux et appelle à son secours ses fidèles domestiques. Ceux-ci, qui s'étaient éloignés par respect, lorsqu'ils avaient aperçu les envoyés de Moustapha, accourent et cherchent à arracher le fer des mains des eunuques. Mais le kyzlar-agaci, qu' un coup violent avait fait tomber entre les jambes de Selim, le saisit par une partie extrêmement sensible qu'il serre avec rage, Selim perd connaissance et le crime est consommé (28 juin 1808 ). Son corps est aussitôt porté à Sultan Moustapha, qui, après l'avoir contemplé quelques instants, rentre dans son harem en disant : «Remette/ Sultan Selim au pacha de Roustchouk, puisqu'il le demande ! »
A Cet ordre la porte s'ouvre, Moustapha-Baïrakdar s'approcho pour saluer son maître. On lui jette son cadavre défiguré. Le pacha de Roustchouk qui Taimait sincèrement s'abandonne alors au plus violent désespoir. Cependant^ le kapoudan-pacha Beid-Ali, craignant que cette inaction n'ait des suites funesics, t-elèvc Biïrakdai* i « Pacha, lui dit-il, c'est assez pleurer comnij
une femme ! Vengeons Sullan Selim, punissons ses assassins et surtout sauvons Sultan Mahmoud, qu'un nouveau crime peut nous ravir! » Ces mots rappellent Baïrakdar à lui-même ; Sultan Mouslapha est arrêté et conduit à l'instant dans l'appartement où Selim venait d'expirer.
On chercha longtemps Sultan Malimoud qui s'était caché sous des tapis et des nattes pour se dérober aux fureurs de son frère ; aussitôt qu'il parut , Bairakdar le salua du nom de padichah et se prosterna à ses pieds. Le nouveau sultan s'empressa de le relever, l'appela son libérateur et lui conféra sur-le-champ la dignité de grand vizir.
De l'avëncmçnt de Mahmoud à rinsurrection des Hellènes. (1808- 1821.)
La morldeSelîm fut vengée sur ses meurtriers; et pendant trois jours la tète du kyziar-agaci fut exposée à la porte du sérail dans un plat d'argent.
Mais la haute fortune du nouveau ministre ne fut pas de longue durée ; sa trop grande précipitation à reprendre Tœuvre de la réforme tentée par Sultan Selim^ son méprispour le corps des oulémas, son avidité insatiable le firent en peu de temps exécrer par ce peuple dont il était tout à Theure l'idole. Il commit alors l'imprudence de faire partir pour son pachalik la plus grande partie des troupes qui avaient accompli sous ses ordres la dernière révolution.
Quand il se fut ainsi aiîaibli , la haine populaire éclata tout à coup ; ses soldats sont attaqués isolément par toute la ville et le feu est mis à son palais. Réveillé en sursaut au milieu des flammes et se voyant cerné parles janissaires, cet homme jusqu'alors si intrépide fut saisi d' une terreur invincible et courut se renfermer avec sa
favorile et un eunuque noir dans une tour en pierre, où il espérait être à Tabri de l*inccndic.
Cependant tekapoudan-pacha, Ramis, ordonnait à deux vaisseaux de ligne de s'embosser devant le quartier de Taga des janissairesy et d'ouvrir le feu contre les révoltés. Exposés à la fois à la mitraille des seymens réguliers qui tiraient du haut des murs du sérail, et à la canonnade des vaisseaux, les janissaires, après s'être battus pendant tout un jour, commençaient à désespérer de leur cause. Mais une fausse manœuvre de Kadi-Pacha fit tout changer de face. Les seymens furent écrasés ; le feu fut mis à une grande ' partie de la ville.
En ce moment quelques cris furent proférés dans la foule en faveur de Sultan Mouslapha ; ce fut l'arrêt de mort de ce prince. Mahmoud, qui l'avait épargné jusqu'alors , le fît étrangler.
Lorsque la flamme eut consumé le palais du grand vizir, quelques hommes se glissèrent parmi les décombres dans l'espoir d'y découvrir de l'or. Us trouvèrent au pied d'une tour élevée une porte en fer, l'enfoncèrent et pénétrèrent dans un caveau oii gisaient trois cadavres à côté de sacs remplis d'or et de pierres précieuses. C'étaient les corps du pacha de Roustchouk, de sa femme et de son esclave. Les janissaires se donnèrent la satisfaction d'empaler leur ennemi mort, et de l'exposer, pendant trois jours, sur la place de l'Et-Meïdan.
D'après une autre version plus conforme au caractère intrépide de Baîrakdar mais moins véridique, il se serait fait sauter à la dernière extrémité, après avoir jeté aux rebelles le corps inanimé de Noustapha qu'ils voulaient rétablir.
Lé pacha de Roustchouk doit être compté au nombre des hommes remarquables de la Turquie moderne, non-seulement à
cause de ses talents militaires et de sa valeur, mais pour son génie civilisateur, son humanité, sa tolérance surtout, que Tanec^ote suivante permet d'apprécier.
Une dame turque s'était éprise d'amour pour un jeune Grec, aussi beau que l'Apollon du Belvédère, et qui exerçait à Constantinople la modeste profession d'épicier.
Ce n'était pas sans peine que la dame était parvenue à se faire écouter du jeune homme, non qu'elle fût désagréable en aucune façon, mais parce que les conséquences terribles d'un commerce amoureux entre un ghiaour et une croyante refroidissaient singulièrement le bel épicier. Mais ce que femme veut. Dieu le veut ! Ce dicton est de tous les pays, la belle le fit bien voir. Elle menaça le Grec insensible de le dénoncer au cadi, comme ayant tenté de lui faire violence, s'il refusait d'ôlre heureux. Le danger était égal, n'importe pour quel parti il se décidât; l'épicier fît ce que quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent eussent fait à sa place.
L'intrigue durait depuis quelque temps déjà, lorsqu'un jour deux janissaires entrent dans sa boutique et demandent des objets que les garçons ne trouvent point. Il faut aller chercher le patron qui dans ce moment était aux pieds de la belle musulmane.
 la vue des soldats le pauvre diable est pris d'une émotion si violente que ceux-ci s'en aperçoivent, et, curieux d'en connaître la causé, moitié par menaces, moitié par promesses, lui arrachent son secret.
Par malheur pour l'épicier, l'un de ces soldats était un fanatique; il court dénoncer le. sacrilège au kadi et le chrétien est condamné à mort. Mais Baïrakdar, qui eut connaissance de l*aven^ ture, cassa le jugement et fit mémo grâce à wi complicei
Après la victoire des rebelles^ Mahmoud fut obligé de souscrire à toutes leurs exigences; et pour mieux cacher ses desseins, il parut abandonner tout projet de réforme, affectant de ne parler que du passé et feignant de s'endormir, comme un bon musulman, dans le dogme de Tinévilable fatalité.
Sans conseiller, sans argent , presque sans armée , il lui fallut continuer la guerre contre la Russie et combattre les Serviens révoltés. L'importante forteresse d'ibraïl tomba au pouvoir du général Bagralion et la campagne de 1810 fut encore moins heureuse que la précédente pour la cause des Osmanlis : ils perdirent Nicopolis,' Silistrie, Roustchouk; un armistice fut alors signé et bientôt la déclaration de guerre de Napoléon à la Russie changea subitement la face des affaires. La paix fut signée à Rucharest le 28 juin 1812.
1^ sultan cédait la Ressarabie, acceptait le Pruth comme limite des deux empires, et plaçait là Valachie sous le protectorat du czar. Ce fut toujours, en effet, le système de la Russie de préparer ses conquêtes en s*attachant préalablement les populations par la reconnaissance et l'intérêt.
Pendant que les Russes abandonnaient les bords du Danube pour se replier au cœur de Tempire, menacé par les aigles victorieuses de Napoléon, le général Andréossy, ambassadeur français, essayait de soustraire le sultan à Tinfluence de TAnglcterrc, sans réussir dans cette mission, car Mahmoud n'avait point oublié le traité de Tilsitt, non plus que les menaces outrageantes de Tempereur dans ses discours au sénat.
Au commencement de Tannée 1811, de graves événements s'étaient passés en Egypte; le gouverneur Mohammed-Ali ou Méhémet-Ali, après avoir attiré au Caire les beys mamlouks, qui étaient restés maîtres d'une partie de la haute Egypte ^ par une
132 LA TUIIULIIE IMTTOUESQUE.
horrible perfidie, les fit massacrer. La l^orle, qui redoutait cette milice, approuva la conduite de son lieutenant.
Toçoun-Pacha, fils de Méhémet, marcha ensuite contre Témir Seoudy chef des Wahabis, et entra vainqueur dans Médine. Les clefs de la ville furent envoyées à Constantinople où, deux mois plus tard, on reçut encore celles de la Mecque. Enfin, Abdallah , fils d'Emir Seoud qui était mort sur ces entrefaites, se rendit à Ibrahim, second fils du vice-roi d'Egypte, qui l'envoya à Sa Hautesse. Ce malheureux prince eut la tête tranchée sur la place d'Âia-Sofia (1818), et cet événement abattit pour longtemps la secte des Wahabis.
Depuis que la paix avec la Russie permettait à la Porte d'employer librement toutes ses forces, T insurrection de la Servie perdait chaque jour du terrain ; le pacha de Widdin emportait d'assaut le camp des rebelles, et Belgrade, leur capitale, tombait au pouvoir des Ottomans. Czerni-Georges, voyant sa cause perdue, passa en Russie où l'empereur Alexandre lui accorda le grade de général. Quelques années après, il fut mis à mort par le prince de Servie, Miloch-Obrenov^itch, au moment où il rentrait dans sa patrie pour y organiser un nouveau soulèvement contre les Turcs.
Lot*s de la paix générale qui suivit la chute de Napoléon, Sultan Mahmoud revint aux projets de réforme qu'il méditait toujours au fond de son âme; en Juillet 1814, un firman parut, relatif à la formation d'une troupe d'élite choisie parmi chaque orta de janissaires. Ce firman fut favorablement accueiUi.
PITTORESQUE. I3n
Elle fit pendre le patriarche Grégoire, accusé d'avoir vraisembla-' blement pris part à la révolte de ses compatriotes, quoiqu'il eût lancé contre eux une sentence d'excommunication. Cyrille, métropolitain d'Ândrinople, Tévèque d'Ephèse et un grand nombre de Grecs des familles les plus considérables éprouvèrent le même sort.
En mai, les Ottomans entrèrent dans la Moldavie et dans la Yalachie. La première de des principautés était désolée par l'anarchie ; la division régnait entre les boyards et les chefs des Hellènes. Cet état de choses facilita les opérations d'Yousouf-Pacha et d'Ismaïl- Pacha. Ce dernier entra à Yassî, et les Ilétairistes, réunis à quelques Arnautes, se réfugièrent dans les montagnes, où ils continuèrent à faire aux Turcs une guerre de partisans très-active et très-meurtrière.
Les armes du sultan étaient moins heureuses au sud de l'empire : Napoli de Malvoisie, Navarin, Tripolitza, étaient prises par les Hellènes, vainqueurs à Cassandra et aux Thermopyles. Mais la flotte réunie aux escadres d'Egypte, d'Alger et de Tunis, parvenait cependant à ravitailler les quelques places encore occupées par les musulmans dans la Norce.
Bientôt Mahmoud se vit menacé par un nouvel ennemi, le chah de Perse, qui voulait rendre à l'empire d'Iran son joyau le plus précieux, Bagdad, qui en avait été violemment arraché depuis deux siècles. Mais le choléra-morbus enleva le prince Mohamraed-Ali- Mirza, et le sultan n'eut point à faire une guerre qui eiU ménagé aux insurgés d'Europe une puissante diversion.
Les Hellènes marchaient toujours de succès en succès ; le gouvernement se régularisait entre les mains d'Ipsilanti, et le siège en était transporté à Corinthe.
En rçvançlic l'étoile d'Ali-Tépcloni semblait pâlir. Depuis troiç
mois Korchid-Pacha le bloquait étroitement dans son chàleau du Lac y lorsqu'un ingénieur italien, du nom de Carrelto, qu*Âli avait pris à son service, vendit au séraskier le plan de la citadelle; en même temps Korchid achetait à prix d'or la défection des Ârnautes à la solde du pacha de Janina. Ces mercenaires lui livrèrent le château du Lac.
Ali se réfugia alors avec une centaine de serviteurs dévoués dans une tour à trois étages dont le premier était rempli de barils de poudre, déterminé à se faire sauter plutôt que de se rendre.
Cependant le séraskier lui fait les promesses les plus séduisantes et lui envoie un sauf-conduit. Oubliant sa défiance habituelle, Ali livre la tour et se retire dans une ile située au milieu du lac , et regardée comme terrain neutre , pour y attendre le pardon de Sa Hautesse. Mais trois jours après , arrive un firman du Grand Seigneur qui le condamne à mort : a Lâches qui violez votre foi, s'écrie le vieillard se voyant trahi, croyez-vous prendre Ali-Tépéléni comme une femme?» Et il fait feu sur les assaillants, en tue trois ou quatre et succombe enfin percé de balles.
Restait à soumettre les Grecs.
En avril 1822, les Ottomans réussirent à s'emparer de Chic et là ils se vengèrent d'une manière horrible. De plus de cent mille habitants que contenait cette lie florissante, à peine en resta-t-il le quart; le reste fut exterminé ou réduit en esclavage. L'Europe, qui suivait avec la plus vive sympathie la lutte héroïque des Hellènes, jeta tout entière un cri d'indignation, lorsqu'elle apprit ce désastre.
Chio^ rUe des vins^ n'était plus qu'un ëcueil^
Chio^ ({u'ombrageaient les charmiUes^ Chio^ qui dans les flots reflétait ses grands bois. Ses coteaux^ ses palais^ et le soir quelquefois
Un chœiu* dansant de jeunes fllles.
InMirrcclion dos Hollèncs jusqu'à la prise do. Missnionghi par Ibrahim.
En 1819, la Porte reconnut l'indépendance des fies Ioniennes sous la protection de FAngleterrc. La même année, le fameux pacha de Janîna, Aii-Tépéléni, qui depuis longues années donnait de graves sujets de mécontentement au sultan, fut mis au ban de Tempire et sommé de venir, en personne, à Conslantinople pour rendre compte de sa conduite. Au lieu d'obéir, l'audacieux vassal se déclara indépendant. Sa puissance, ses richesses, ses talents militaires, en faisaient un redoutable adversaire : aussi, des forces considérables marchèrent sur Janina. Ali-Pacha chercha alors à se créer des auxiliaires.
Après les événements de 1815, il s'était formé à Vienne parmi les hommes que n'avaient point satisfaits la nouvelle délimitation des Etats opérée par la Sainte-Alliance, une association qui prit le nom diHétairie ou Société d'amis. Tous les Grecs riches de G)nstantinople et des provinces entrèrent dans cette association, qui compta même, parmi ses membres, des ministres, des grands soi-
gneurs et des savants de toutes les nations. Instituée dans le but apparent de répandre Tinstruction et les lumières parmi les Grecs dégénérés, l'Hétairie finit par montrer sa tendance politique, qui n'était autre que l'émancipation complète du peuple soumis.
Favorisés par cette contagion d'idées libérales et républicaines qui, depuis la révolution française et pour longtemps encore, a gagné la vieille Europe, les Hétairistes, dans l'espace de quatre années, accomplirent des prodiges. I^ cadavre de la Grèce, morte depuis quatre cents ans, sembla se ranimer tout d'un coup.
C'est ce moment qu'Ali choisit pour appeler aux armes les Hellènes, ces esclaves qui retrouvaient un nom ! Ses agents parcourent la Morée, la Livadie, la Béotie, et au mot magique de libérien les rayas se lèvent pour la cause du farouche despote de Janina. La Moldavie, la Servie, la Valachie, tout pays enfin où s'était montré l'esprit de révolte contre la Porte, lui fournit des soldats.
Les montagnards, connus sous le nom de klephtes (ce qui signifie brigands, voleurs de grands chemins), se rangent sous ses drapeaux. Bloqué par les troupes du sultan, Ali se retire dans sa forteresse avec sept ou huit cents hommes et deux cents pièces de canon ; plusieurs mois se passent sans qu'on puisse le réduire, et l'immense armée ottomane est contrainte de lever honteusement le siège.
Cependant, en Moldavie, Alexandre Ipsilanti, d'accord avec le prince Michel Soutzo, appelait les Hellènes à la liberté et leur promettait l'appui du czar. A la fin de mars 1 821 , l'insurrection éclate tout à coup sur plusieurs points de la Morée ; la Laconie, la Messénie, l'Arcadie, la Béotie se soulèvent. Les lies d'Hydra, de Spezzia et d'Ipsara, équipent une fiotte de 180 voiles.
C'est alors que la Porte cor^mil un acte oui souleva l'Europe.
PITTOBESQUE. 137
Déjà la flotte otiomane se disposait à renouveler cet exploit à SamoSy à Ipsara ou à Tine, lorsque, par un hardi coup de main, Canaris attacha un brûlot au vaisseau amiral et le fit sauter.
A la fin d'août, l'armée ottomane dut évacuer le Péloponèse et un brillant succès naval des Grecs termina la campagne. Canaris et Miaulis attaquèrent la flotte turque commandée par Kara- Mohammed-Pacha, incendièrent la Kapoudana et parvinrent à disperser les autres vaisseaux.
Ces revers causèrent une grande etTervescence à Constantinople. La révolte éclata en novembre ; le sultan dut encore lui céder ; le vizir Salih-Pacha et le moufti qui passaient pour avoir Tintenlion de remplacer les janissaires par des troupes régulières furent exilés, ainsi que le Berber-Bachi (barbier et secrétaire de Mahmoud à la fois, quoiqu'il ne sût ni lire, ni écrire), et Khalet-EfTendi, son favori préféré. La Khasnadar-Ustar, la femme de son harem qu'il aimait le mieux, mais qui s'était attiré la haine du peuple parce que, disait-on, elle coûtait plus à son maître que l'entretien d'une armée, fut enfermée dans la prison du sérail, après avoir reçu des mains du kyzlar-agaci une rude correction. Khalet avait conservé toute sa fortune, et s'était rendu, accompagné d'une suite nombreuse, à Konia ; mais ses biens tentèrent le cupide monarque qui le fit étrangler dans le couvent même des derviches Mewlewis, oii il s'était retiré. Et pourtant l' ex-favori possédait une sauvegarde écrite de la propre main du Grand Seigneur!
Mavro-Michali,Colocotroni, Marco Botzaris, Odyssée et Nikitas se partagèrent les honneurs de la campagne de 1823 ; Missolonghi fut débloqué, l'Etolie et l'Âcarnanie reconquises ; Colocotroni remporta une victoire éclatante près du couvent de Saint-Luc et Marco Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, périt atteint de
deux coups de feu, après avoir surpris le camp ottoman endormi, près de Karpénitza. Miaulis incendia deux frégates de la flotte de Khosrew-Pacha et l'obligea de regagner les Dardanelles.
En même temps des légions d'étrangers philhellènes se formaient de tous les côtés; le poète immortel, lord Byron, se dévouait à la cause des Grecs, leur apportait des armes, des munitions et des presses, établissait un service de postes et négociait pour eux un emprunt en Angleterre.
Mais les rivalités des chefs empêchaient les insurgés de profiter des avantages que leur offrait le sort des armes; Colocotroni, qui s'était révolté contre le président Mavrocordato, fut déclaré rebelle à la patrie. Les Hellènes se virent obligés d'abandonner le siège de Lépanteet Missolonghi manqua de tomber au pouvoir de l'ennemi, par une trahison des Soulioles qui faisaient parti de la garnison.
Lord Byron en ressentit un vif chagrin : quelques jours après, il fut atteint de la maladie inflammatoire à laquelle il succomba, le 19 avril 1824. Sa mort fut un deuil pour cette nouvelle patrie qu'il avait adoptée; la Grèce, en le perdant, perdait plus qu'une armée. Son corps fut rendu à sa famille; mais les Hellènes gardèrent son cœur, ce grand et noble cœur dont les dernières pulsations avaient été pour eux !
L'Egypte parut alors pour la première fois dans les affaires de la Grèce. Ibrahim, nommé pacha de Morée, quitta Alexandrie avec 30 frégates, quelques petits vaisseaux, 150 transports, 2,000 hommes de cavalerie et 20,000 hommes d'infanterie, organisés à l'européenne. Pendant ce temps, le kapoudan-pacha Khosrew mettait Ipsara à feu et à sang. En revanche, Miaulis, avec ses brûlots, détruisit une flotte turque de 20 navires. A la fin de la campagne, ce brave amiral était parvenu à les forcer tous deux (\
PITTOUESQUE. 139
la retraite, le kapoudan-pactia vers les Dardanelles, Ibrahim vers nie de Candie, oîi il lui fit encore éprouver de nouveaux échecs. Malgré le peu de succès de ses premières tentatives, Ibrahim ne se découragea point. Le 24 février 1825, il débarqua à Modon et le 18 mai Navarin tombait en son pouvoir. Ibrahim se conduisit avec la plus grande modération ; la garnison put se retirer sur des bâtiments anglais et autrichiens.
Dans la Grèce occidentale, Missolonghi était fortement pressée. Colocotroni, avec les 8,000 hommes qu'il avait rassemblés à Tripolitza, Dikaîos, Mavro-Michali, avec ses Mainotes, ne purent empêcher Ibrahim et Reschid- Pacha de réunir leurs forces et de venir assiéger celte ville à la tète de 30,000 hommes.
En janvier 1826, une petite flottille grecque de 24 bricks parvint à ravitailler Missolonghi, mais la famine réduisit bientôt les assiégés à la dernière extrémité ; ils résolurent alors de s'ouvrir un passage à main armée au milieu des ennemis. Une faible partie de la garnison, des vieillards, des blessés, des enfants, des femmes, restèrent seuls dans Missolonghi ; même beaucoup de ces dernières ne voulurent point abandonner leurs maris, et partagèrent avec eux les dangers de la sortie. 1 ,800 Souliotes parvinrent à gagner Salonc ; tandis que leurs braves frères d'armes, retranchés dans le bastion avec Bolzaris, se faisaient sauter et s'engloutissaient sous ses décombres avec plus de 2,000 musulmans.
Destruction des janissaires.
La nouvelle du triomphe dMbrahim et l'arrivée à Constantinople des têtes et des oreilles des vaincus, furent saluées aux acclamations enthousiastes du peuple. Mais cette victoire était Tœuvre des Egyptiens, dont la valeur disciplinée avait seule pu triompher des Grecs.
Sultan Mahmoud en conçut un secret dépit, et résolut de mettre à exécution le plan de réforme qu'il méditait depuis quinze ans. Il ne s'agissait de rien moins que d*une révolution complète dans le système militaire. Les janissaires, cette troupe Indisciplinée et au courage aveugle, plus propres à troubler l'empire qu'à le défendre, allaient être soumis à la tactique européenne et à la stratégie moderne, seul moyen de résister à des voisins puissants dont les forces augmentaient sans cesse, en même temps que déclinaient de plus en plus celles des Osmanlis.
Après s'être assuré du concours des principaux officiers de l'Etat, Mahmoud fît paraître une ordonnance pour la formation d'un
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LA TURQUIE PITTOUESQUE. 141
corps régulier d'ekindjis (soldats actifs) , tirés des janissaires. Le nouveau corps fut bientôt formé, et au mois de juin 1820, les premières leçons d'exercice furent données sur TEt-Meidan, aux ofiiciers seulement, par d*habiles instructeurs, venus d'Egypte.
MaiS' l'inhbvàtion iie fiit pas goûtée par cette classe d'ennemis de tous progrès, plus nombreuse encore en Turquie que partout ailleurs.' Lès fànatique&cHèrent à la profanation. Quoique le grand vizir eût (Jémôntré la nécessité politique et la légalité religieuse de ces mesurés, plùsiëiifs' chefs; dé janissaires, de ceux-là même qui avaient pds l'engagement de seconder les vues du gouvernement, se concertèrent pour les* faire échouer.
Dès Içt'miStiq'du 15*jmn: 1826, lès kazans furent renversées sur rEt-Môi<lah;:Dës'^kAVâ<'kôûlioukdjis (sous-officiers) parcoururent le quaitier'-'dablifttëAû'jlës'Sept-Tours, repaire dé la canaille de (>)tlëft[nliHôptoi^'4èttfahââht' à grands cris la télë du grand vizir eUdliPiflôuftir qui. avaient approuvé les réformes impies de MahmcMld; :;.•.:''.*. ': ' '/
L'insurrection grossir rapidement ; le palais du grand vizir fut pillé, çt l'aga des janissaires obligé de se cacher.
Mais le grand vizir garde toiitsOn sang- froid au miliéti de cette confusion et de ce désordre. L'arslan-khaneh (ménagerie) est indiqué cotûtne le réndezrVdUs général de tous les fidèles sujets du sultan. Bientôt accourent en foule les oulémas, lès danichmends (docteurs), les khodjaè (professeurs) , les sôfias (étudiants), les Icveiuh (soldats de marine), les laghoumdjis (mineurs), les chefs de l'artillerie, amenant des canons : ils se rallient tous autour du grand vizir.
Le sultan, qui se trouvait à Bechik-Tach, arrive en toute hâte. L'étendard du prophète est déployé ; des crieurs et des huissiers
us LA TURQUIE
parcourent les rues de Constantinople, appelant les bons musulmans à la défense de leur souverain et du sandjak-chérif.
La population se lève presque tout entière et accourt sur la place du sérail.
Les rebelles, inquiets de l'apparition du sandjak-chérif, députent alors au grand vizir le kiabia-ieri (vice-inlendant des janissaires). Mais le ministre ne se laisse point fléchir, et donne Tordre aux soldats de marcher en avant. La foule les suit en pous • sant le cri de guerre : AUah-Ekber (Dieu est au-dessus de tout) !
Quelques détachements que les janissaires avaient placés aux environs de la mosquée de Sultan Bayezid, et dans toutes les rues conduisant à rAhmediyeh, sont promptement dispersés ; les rebelles se réunissent en masse sur TEt-Meldan, ferment les issues de cette place et s'y barricadent avec de grosses pierres.
Les troupes régulières de Mahmoud occupaient tout le reste de ce quartier, siège constant des rébellions. Avant d'en commencer l'attaque. Tintrèpide sultan affrontant mille morts, passa plusieurs fois à cheval devant les bandes insurgées, en les sommant de se disperser.
La situation se prolongeait; un moment d'hésitation pouvait lout perdre.
Un officier dévoué, Kara-Dyehennem, déchargea son pistolet sur l'amorce d'un canon ; le coup partit, et la mitraille ouvrit une trouée sanglante dans les rangs des rebelles. L'action était engagée. L'artillerie tonna de toutes parts sur les masses confuses et pressées des janissaires ; le combat ne fut bientôt plus qu'un massacre. On ne fît point de quartier, et le feu ayant été mis aux étaux de bouchers attenant aux casernes, ces constructions, avec tous les fuyards qui s'y étaient entassési devinrent la proie des flammes.
PITTOUESQUE. 143
On a beaucoup exagéré le nombre des viclimes de cette journée. H ne parait pas qu'il ail dépassé 5 ou 0,000 hommes tués dans l'action, grillés dans les casernes ou exécutés les jours suivants. En outre, 15,000 janissaires environ furent exilés en Asie, après qu'un hatti-chérif du 16 juin eut prononcé la dissolution de ce grand corps.
La suppression des derviches Bektachis suivit de près celle des janissaires. Cette secte, étroitement liée avec la milice proscrite, élait accusée de professer des doctrines contraires à l'esprit du Coran, et de se livrer dans ses couvents aux plus scandaleuses oi^es.
Sultan Mahmoud ne s'arrêta point là. I^es corps de cavalerie, connus sous le nom de spahis, silihdars, ouloufedjis, qui n'étaient pas moins indisciplinés que les janissaires, et qui souvent avaient été complices de leurs révoltes, furent également abolis, et toutes les autres milices réoi^anisées à l'européenne. Lui-même, revêtu d'un uniforme égyptien, la cravache à la main, assistait régulièrement aux manœuvres, et chaque soldat eut dans la poche de son pantalon à la cosaque le Manuel du soldat^ traduit en turc.
Le vigoureux coup d*Etat que Mahmoud venait d'accomplir avec tant de bonheur, fut généralement applaudi par la population paisible de Constantinople, à qui les janissaires étaient en horreur. Cette miUce, en eiïet, n'était composée, dans les derniers temps, que d'un ramas d'individus pris dans la plus basse classe, de ham^ mais (portefaix), de caidjis (bateliers), etc., qui ne s'enrôlaient qu'afln de pouvoir se livrer impunément à tous les excès et à tous les crimes. On raconte même qu'il leur arrivait souvent de mettre le feu pendant la nuit aux maisons^ afln de. pouvoir voler et piller à la faveur de l'incendie.
144 LA TUUQUIE PITTORESQUE.
Cependant, les mécontents essayèrent encore deux fois, dans le cours de la même année, de protester contre la réforme ; en juin, ils allumèrent un incendie terrible qui dévora des quartiers entiers de la ville ; en octobre, ils tramèrent une conspiration à la tête de laquelle était un ex-derviche bektachi, nommé Louloudji- Ahmed. Mahmoud se montra impitoyable dans la répression de ces deux tentatives, et sa ténacité assura le succès de ses innovations civiles et militaires.
Là destruction des janissaires fut-elle un bien ou un mal |iour Tempire ottoman? Sultan Mahmoud, en tuant ce grand corps, presque contemporain de l'empire lui-même, ne détruisit-il point aussi une des forces vives de l'Etat, une des bases fondamentales de la nationalité turque, le principe du prosélytisme armé? Le progrès matériel est-il préférable chez un peuple en décadence, à l'esprit de fanatisme, et à ce qui subsistait encore de l'ancienne énergie barbare? Grave question, qui a longtemps partagé les meilleurs esprits, et que les événements qui se passent, dans ce moment même en Orient, pourront seuls décider.
XVH
Intenrention des puissances européennes dans les affaires des Hellènes. — Bataille de Navarin.
Cependant, la lutte des Grecs contre les Turcs, en se prolongeant, avait fini par attirer Fattention de l'Europe. L'Angleterre craignait de voir la Russie intervenir à la fin, et acquérir une prépondérance décidée. En février 1826, le duc de Wellington se rendit à Saint-Pétersbourg, sous le prétexte de féliciter l'empereur Nicolas sur son avènement au trône ; mais en réalité afin de lui remettre un protocole, par lequel le roi d'Angleterre proposait au czar de faire de la Grèce un Ëtat tributaire de la Turquie, et gouverné par des princes indigènes qui seraient confirmés par la Porte. La Russie accueillit ces propositions ainsi que la France, mais TAutriche et la Prusse s'y refusèrent. Du reste, ce ne fut qu'au printemps de 1827 que s'ouvrirent les conférences qui amenèrent le traité du 6 juillet. Les événements qui se passèrent en Grèce, durant cet intervalle, eurent sur ce traité une influence considérable.
Après la chute de Missolonghi, la guerre avait pris un caractère
effrayant ; Ibrahim avait tout mis à feu et à sang sur son passage "^jusqu'à ce qu'il fut arrêté par les Mainotes sous les murs de Misthra. À l'automne, la Moréen*était plus qu'un désert. Reschid- Pacha y après avoir soumis l'ouest, se tournait vers l'est de la Grèce et, au commencement de juillet, venait mettre le siège devant Athènes.
On fit, pour sauver la ville, les plus grands efforts, mais en vain ; elle fut prise| d'assaut et l'AcropoIis bloquée. Sa garnison ravitaillée une première fois par Grisiotti, et une seconde par le commandant Fabvier, se défendit avec un grand coui-age.
L'arrivée, depuis longtemps annoncée, de lord Cochrane et celle de sir Richard Church semblaient devoir relever la cause des Hellènes. Le premier fut nommé grand amiral et le second généralissime des troupes de terre. En même temps, l'Assemblée nationale, convaincue de l'absolue nécessité de choisir un chef étranger à tous les partis qui déchiraient la Grèce, mit à la tête du gouvernement le comte Jean Capodislria, homme d'Ëtat distingué et très en faveur à la cour de Russie.
Après une tentative infructueuse de débarquement faite par Cochrane et Church, la capitulation de l'AcropoIis fut signée le 5 juin aui conditions les plus honorables.
Toute la Grèce était alors dans une complète désorganisation ; l'intervention des puissances pouvait seule la sauver. La Porte ayant refusé d'adopter le protocole des trois puissances et de traiter avec des sujets rebelles, la France, l'Angleterre et la Russie résolurent d'employer la force, pour mettre fin à cette guerre meurtrière.
Le 6 juillet 1827 fut signé, à Londres, ce fameux traité qui assura la nationalité de la Grèce. Les amiraux des trois nations reçurent des instructions à l'effet d'empêcher à l'avenir toute venue de
troupes d'Egypte et de commencer les hostilités, si les Turcs vou* luicnt forcer le passage.
Cependant l'escadre égyptienne, sortie d'Alexandrie, était entrée le 9 septembre à Navarin. Les amiraux des escadres d'Angleterre et de France, sir Edward Codrington et M. de Rigny, Cdmmuniqucrent à Ibrahim-Pacha les ordres qu'ils avaient reçus de leurs gouvernements. Il en résulta une suspension d'armes provisoire.
Les escadres quittèrent alors leur croisière pour aller s'approvisionner, laissant, toutefois^ une frégate de chaque nation pour observer les mouvements de la flotte turque réunie dans la baie. Deux jours après, Ibrahim-Pacha, violant sa parole donnée, mit sa flotte en mouvement et en dirigea deux divisions sur Patras. Elles furent rencontrées, le 4 octobre, devant l'Ue deZante par l'amiral Codrington qui avait été averti par la frégate laissée en observalion. Tahir-Pacha, qui commandait la flotte turque, dut rebrousser chemin et rentrer dans le port de Navarin.
Le 1 2 octobre, Fescadre russe, commandée par le comte lleyden^ lit sa jonction. Il fut décidé alors que les trois flottes combinées prendraient position devant le port, pour renouveler à Ibrahim les propositions qui lui avaient déjà été faites. Mais la frégate parlementaire ne fut pas admise^ et la dépêche fut refusée.
Dès le 10, l'armée navale combinée avait fait son branle^bas de combat. Le commandement ayant été déféré à sir Codrington, le plus ancien des trois amiraux, le lendemain Tescadre anglaise pénétra la première dans le port ; elle était suivie par la flotte française ; les vaisseaux russes formaient Tarrière-garde
Les forces alliées consistaient en vingt et quelques bâtiments de diverses grandeurs^ 1 ,2^2 bouches à feu et 8,880 hommes d'équipage; Farmée navale des musulmans, composée de plus de soixante
148 LA TURQUIE PlTTOKËSUUE.
voiles, comptait 2,158 bouches à feu et environ 19,620 hommes d'équipage ou de garnison. Elle s'était rangée sur le contour de la baie en une triple ligne formant le croissant.
Les Turcs commencèrent le feu en tirant sur une embarcation de la frégale anglaise le Darmouih ; à trois heures l'action était engagée entre toutes les forces des deux armées. Le combat fut terrible : pendant trois heures et demie , les musulmans opposèrent la plus stoique intrépidité à l'habileté et au courage des marins chrétiens. Leurs vaisseaux sautaient en l'air tour à tour ou bien coulaient dans Tétroite enceinte qui renfermait les combattants. A six heures et demie du soir, le feu avait cessé sur tous les points. Une vingtaine de bricks et de corvettes abandonnés par leur équipage et qui étaient en feu ou à la côte, voilà tout ce qui restait de la nombreuse escadre égyptienne.
Cuprre contre la Russie. — PaciriC4ition de la Grèce. — Cnm|mgnes de 1828-4820.
Ibrahim était absent lorsqu'eui lieu la destruction de sa flotte ; de retour à Navarin, il en parut douloureusement affecté; mais il ne songea point à se venger par de cruelles représailles sur les chrétiens.
Quand le divan eut connaissance de cette catastrophe , la consternation fut au comble dans ConstantinoplcMais l'interprétation ambiguë que les puissances médiatrices, désireuses de ne pas se brouiller avec la Porte, donnèrent à cet événement, condamna les amiraux à une inaction dont Mahmoud et Ibrahim surent profiter. Le reis-effendi déclara aux puissances qu*on voulait bien pardonner aux Moréotes, mais à condition qu'ils se soumettraient; les ambassadeurs, qui ne pouvaient accepter ces propositions, quittèrent Constantinople le 8 décembre.
En Grèce cependant, la victoire de Navarin avait produit quelque effet. Grisiotti et Yassos eurent des succès dans le sud ; dans Fouest le général Church et le capitaine Hastings s'empdrèrcnl de quelques pincos.
Pendant ce Icmps^ la Porte proscrivail les Arméniens pour les punir des sympathies qu'elle leur supposait pour la Russie. Vingtsept mille d'entre eux qui habitaient Constantinople n'eurent qu'un délai de dix jours pour se mettre en route et quitter le territoire ottoman.
Une amnistie générale que le sultan fit alors offrir aux Grecs par quatre archevêques grecs, porteurs d'un rescrit du patriarche Agathangelos, fut refusée par eux, parce que son acceptation eût fait redescendre leur patrie du rang des nations où venait de la placer la protection de l'Europe. Peu de jours après, on apprit la déclaration de guerre de la Russie aux Ottomans, nouvelle funeste qui promettait à la cause des Hellènes une puissante diversion.
Mahmoud, cependant, ne se laissait point abattre par l'adverse fortune ; les armements étaient repris avec un surcroît d'activité; on radoubait les vaisseaux échappés au désastre de Navarin; d'autres, en grand nombre, étaient sur les chantiers.
Bientôt on reçut la nouvelle du passage du Pruth par le feldmaréchal, comte de Wittgenstein. Le divan décida que l'on repousserait la force par la force , et que l'on défendrait jusqu'à )a dernière extrémité l'empire et l'islamisme, menacés par les infidèles moscovites.
Ibrail succomba le 28 juin ; le lieutenant-général Roudzewitch franchit le Danube et s'empara d*Ishaktcheh.
Presque en méqe temps, les places de la Dobroutscha, Biatchin- Toultcha, Hirsowa, Kustendji, ouvrirent leurs portes aux Russes, qui s'emparèrent en outre d'Ànapa, dans la Grande-Âbasie, et de Bazardjik. Sur le Danube, la forteresse de Silistrie. était cernée, ainsi que Roustchouk et Giurgewo ; la petite Yalachie était occupée par le baron de Goismar, et Varna dut se rendre à cause
de la défection d'Yousouf-Pacha; qui avait passé au camp moscovite et s'était mis sous la protection du czar.
Mais la mauvaise saison survint alors qui obligea les Russes à battre en retraite ; les sièges de Choumla et de Silistrie furent levés, et Tannée du czar repassa le Danube en abandonnant un immense matériel de guerre.
Du côté de la Grèce » les opérations de la guerre s'étaient bornées à la reprise de Missolonghi par les Hellènes. La France préparait) à Toulon, une expédition destinée à occuper la Morée, si Ibrahim se refusait à l'évacuer de bonne volonté.
Le 29 août, le général Maison débarqua avec 14,000 hommes ; à la fin d'octobre, il s'était emparé de toutes les places de la Morée, presque sans effusion de sang. Déjà il était sur le point de repasser en France, lorsqu'il reçut l'ordre de rester avec un corps d'observation de 5,000 hommes jusqu'à la fin des négociations avec la Porte.
En Asie, les armes russes n'étaient pas moins heureuses qu'en Europe. Le général Paskewitch s*empara successivement de Kars, de Poti, d'Akhalzitké, de Bayezid, de Diadin et de Topvak-Kalé.
Dans les derniers jours de février 1829, le contre-amiral Koumani, sorti de Sébastopol, s*empara du port de Sizèboli, point militaire important, que Hussein-Pacha essaya vainement de reprendre en avril suivant.
Cette perte ne servit qu'à imprimer un nouvel élan aux énergiques efforts de Mahmoud. Un avantage obtenu par la flotte ottomane sur la mer Notre, et la prise de la frégate russe, le Raphaël ^ qui fut remorquée en triomphe à Constantinople, enflèrent d'espérance les cœurs musulmans.
Mais ce succès fut compensé par la perle de plusieurs places
i53 LA TURQUIE
maritimes dont s'emparèrent les amiraux Greigh et Heyden. Sur terre, les chances de la guerre étaient encore davantage en faveur des Russes. Après deux engagements sous les murs de Silistrie et de Pravadiy le général Diebitch défit complètement le grand-vizir, Reschid-Pacha, dans les défilés de Kulewtcha. Puis il revint mettre le siège devant Silistrie, qui capitula le 1* juillet.
C'est alors qu'il conçut le hardi projet de franchir les défilés si redoutés des Balkans. Le grand-vizir s'était renfermé avec ses meilleures troupes dans Choumla, s' attendant à y être attaqué. Diebitch entretint cette erreur en faisant partir, de nuit seulement, les corps destinés à l'expédition qu'il projetait. Ce stratagème réussit à merveille; la chaîne du Balkan fut franchie sur trois points différents par les généraux Rudiger, de Pahlen et Roth.
Aussitôt, poursuivant ses avantages, le général Diebitch prit d'assaut Selimno et, continuant sa marche, arriva huit jours après sous les murs d'Andrinople. Les Russes y entrèrent sans coup férir, plutôt en alliés qu'en vainqueurs.
Pendant ce temps-là, le comte Paske^itch avait repris Toffénsive en Asie, et s'était successivement emparé d'Erzeroum et deBaîbourd.
L'épouvante avait glacé tous les esprits à Constantinople. Le découragement s'empara du sultan lui-même, qui consentit enfin à envoyer des plénipotentiaires au camp du vainqueur. Les négociations traînèrent en longueur, car les Turcs ne pouvaient se décider à subir les dures conditions que leur dictait Diebitch- Sabalkanski (qui a franchi les Balkans).
Enfin, le 14 septembre 1829, la paix fut signée.
La Russie rendit toutes ses conquêtes en Europe, et le Pruth fut, comme par le passé, la limite des deux empires. Mais la suzeraineté
(lu sultan sur la Moldavie et la Yalachiey réduite à de vaincs Tormalilcs d'investiture de leurs hospodars et à de légers tributs, n'était plus, pour ainsi dire, que nominale. Ces provinces furent placées sous le protectorat du czar.
En Asie, l'empereur Nicolas restitua également la majeure partie du territoire dont il s'était «mparé, mais il se réserva les places d'Anapa, dePoti, d'Akhalzilké, d'Atzkour et d'Akhalkalaki, comme compensation des frais de la guerre, et en à-compte des indemnités que la Porte s'engageait à lui payer, et qui furent portées à la somme énorme de 11,500,000 ducats de Hollande. Quant à la Grèce, la Russie renouvelait purement et simplement son adhésion au traité de Londres de 1827 et au protocole de 1829, sans rien stipuler au profit des Hellènes.
LuUe de Méhémct-AU el de Mahmoud.
Forcé de reconnaître l'indépendance de la Grèce , Sullan Mahmoud 8*en remit , pour les limites du nouvel État et le choix de son souverain, aux décisions de la conférence de Londres.
Malgré le démenti que l'issue de la guerre contre les Russes et contre les Grecs semblait donner à ses innovations, il poursuivait avec une ardeur nouvelle sa pénible tâche de réformateur. Adoptant ouvertement les usages des peuples chrétiens, il donnait des fêtes, des bals, des concerts ; il établissait des lazarets contre la peste, au grand scandale des bons musulmans, imbus des dogmes du fatalisme. L'armée voyait augmenter tous les jours ses bataillons réguliers , et la marine , presque détruite , se relevait déjà lorsque, tout à coup, une nouvelle insurrection éclata en Albanie.
Le vice-roi d'Egypte en prit occasion pour ne point payer Timpôt qu'il devait à la Porte, prétextant les frais extraordinaires causés par la guerre contre les Russes.
Mahmoud dissimula sa colère et parut céder aux prétentions du
LA TURQUIE PITTORESQUE. ihti
vice-roi. De même il dévora en silence l'affront que lui fit le cabinet français, en poursuivant l'expédition d'Alger, en dépit de ftcs réclamations énergiques. Mais il se vengea l'année suivante en dénonçant aux puissances alliées les démarches secrètes du comte Guilleminot, ambassadeur du nouveau roi Louis-Philippe, Dans la prévision d'une guerre générale , M. Guilleminot avait engagé le sultan à faire, le cas échéant, cause commune avec la France. Le gouvernement de Juillet désavoua son agent qui fut rappelé.
Cependant l'opposition aux réformes du sultan prenait chaque jour un caractère plus grave ; Mahinoud II put en juger par lui-* môme, dans un voyage qu'il fît à Ândrinople.
De retour dans sa capitale, il fît ou sembla faire quelques pas rétrogrades , mais le parti des vieux Turcs n'en témoigna pas moins son mécontentement par de nouveaux incendies.'
Ces effrayantes protestations n'arrêtèrent point Mahmoud dont Ténergie semblait croître avec la Résistance qu*il éprouvait. Il créa un ordre civil et militaire, divisé en quatre classes, le Nichanir ïfiikhar (signe d'honneur), dont la distribution fut inaugurée par une fête à l'Européenne, et il mit le comble à l'exaspération des vrais croyants en faisant publier le Moniteur oUomanj journal écrit en turc et en français.
I^ peste et le choléra, qui ravageaient alors l'empire, furent regardés par le fanatisifie musulman comme des signes de la colère d* Allah, irrité de voir les diaboliques inventions des GhiaourSj imposées par un prince impie à ses fîdèlcs serviteurs.
Cependant Méhémet-Âli , qui convoitait depuis longtemps la riche province de Syrie, prétexta d'anciens différents avec Abdallah, pacha d'Acre, et demanda au sultan l'autorisation de lui faire la guerre,
Mahmoud , indécis , accorda d'abord, puis après refusa son fîrman ; mais Ibrahim-Pacha n'en partit pas moins du Caire, le 20 octobre, avec une armée de trente mille hommes disciplinés à l'Européenne. Avant la fin du mois suivant. Gaza, Jassa, KaiRa étaient en son pouvoir et il arrivait sous les murs de Saint-Jean d'Acre.
À la nouvelle de cette marche victorieuse, le sultan ordonna au vice-roi de rappeler son fils ; Méhémet ne tint aucun compte de cet ordre, et Saint-Jean d'Acre qui avait résisté à Bonaparte, fut prise d'assaut, le 27 mai 1832, après un siège de six mois.
Mahmoud alors arma en toute h&te, et Hussein-Pacha, décoré du titre inusité de /èM-marec/ia/, marcha sur la Syrie. Le i 5 juin, Ibrahim entrait à Damas, après avoir battu la veille l'armée ottomane. Puis, marchant de succès en succès, il s'empare d'Âlep, culbute les trente-six mille hommes sous les ordres du feld-maréchal Hussein-Pacha, au défilé de Beilan , entre Alexandrette et Ântioche, et termine, parla prise de cette dernière ville, la conquête de toute la Syrie.
Reschid-Pacha, nommé séraskier, ne fut pas plus heureux que son prédécesseur. Ibrahim remporta l'éclatante victoire de Konieh, et le général ottoman se trouva au nombre des prisonniers. Cette rencontre décisive ouvrait aux Égyptiens le chemin de Constantinople.
Pendant que ces événements s'accomplissaient , le gouvernement français oflrait sa médiation aux parties belligérantes : Méhémet-Âli s'engageait à cesser les hostilités, moyennant l'abandon des quatre pachaliks de la Syrie et du district d'Âdana. Mais l'arrivée à Constantinople du général Mouraviefl" qui offrit à Sa Hautesse l'intervention d'une armée russe, fit rompre les négociations
PITTORESQUE. iB7
et 25,000 Russes débarquèrent au Bosphore, sur la côte d'Asie, \i&-à-vis Thérapia et Buyuk-Déré. Méhémel-Ali dut se contenter de la Syrie ; quant au district d'Âdana, il fut accordé à Ibrahim- Pacha à titre de muhacyllik (c'est-à-dire comme fermier général). Mais les troupes russes demeurèrent en Turquie jusqu'à ce que les Égyptiens eussent repassé le Taurus , ce qui arriva à la fin de juin 1833.
Le résultat de l'intervention russe fut le traité d'Unkiar-Skélessy. Les deux empires contractèrent une alliance offensive et défensive pour huit années ; en outre la Porte s'engageait, par un article additionnel, à fermer le détroit des Dardanelles à toute nation en guerre avec le czar.
Aussitôt qu'elles connurent ce traité, la France et l'Angleterre protestèrent ; mais l'empereur Nicolas resserra encore son alliance avec le sultan en lui faisant remise d'une partie des contributions de guerre qui lui étaient dues.
Cependant des troubles sérieux agitaient l'Albanie , la Bosnie, la Servie et l'Asie Mineure; le divan, travaillé par la diplomatie étrangère, était partagé en adversaires et en partisans de l'alliance russe; les armements continuaient m Turquie , comme en Egypte : tout enfin faisait présager une rupture nouvelle entre le sultan et son puissant vassal.
Une insurrection qui éclata dans la Palestine et dans la Galilée, fatiguées du joug de fer de Méhémet-Âli, parut à Mahmoud une occasion favorable de prendre sa revanche. Il s'empressa d'envoyer sur le théâtre de la guerre une armée de GO à 80,000 hommes; mais les puissances européennes intervinrent encore, et la paix ne fut pas troublée pour cette fois. Mahmoud du reste ]H)ursuivait toujours ses réformes, construisant des routes, établissant
des postes ; Tannée touchait à sa complète réorganisation ; des ambassadeurs permanents étaient accrédités à Paris, à Londres, à Vienne.
Une expédition contre la régence de Tripoli, en 1835, eut pour résultat de faire rentrer ce petit État sous la domination de la Porte. En même temps la tranquillité se rétablissait, quoique lentement, dans les provinces. Pendant un second voyage que fit le sultan, au nord de ses États européens, un vaste complot s'organisa contre lui. Prévenu à temps, il sévit avec rigueur ; le ministre de rintérieur, Pertew-Pacha, partisan déclaré des anciens usages, fut condanmé à mort. Il but te poison avec l'impassibilité et la résignation d'un vrai croyant.
Ni Mahmoud, niMéhémet n'avaient sincèrementacceptélapaix. De nouvelles prétentions du pacha surgissaient sans cesse et le sultan n'aspirait qu'au moment favorable où il pourrait humilier son vasal rebelle. Pendant toute l'année 1 838, les flottes turque et égyptienne, renfermées dans les Dardanelles et dans le port d'Alexandrie, ne furent retenues que par les efforts des puissances. Mais^ enfin^ au commencement de l'année i830| Mahmoud étant parvenu à réunir un assez gi^and nombre de troupes sur les frontières de la Syrie, dévoila hautement son projet de se venger du vlce-roî d'Egypte.
Voulant) toutefois, donner un prétexte plausible à son agression, 11 somma tout à coup Méhémet-Âli de lui payer le tribut arriéré depuis plusieurs années et de retirer ses troupes des frontières pour les faire rentrer dans l'intérieur de la Syrici Sur le refus du Vice-roi} Il ordonna à son armée de franchir le Taurus, déclara de nouveau Méhéniet^Âli traître à la pairioi et donna Tinvesllturu de se» États au séraskier Ilaffr/^PaChai
Ibrahim allendit rennemi sur les bords de TEuphrale. Le 25 juin 1839, les deux armées en vinrent aux mains à Nczib.
Le général égyptien avait divisé ses forces en six colonnes. Un combat d'artillerie très-vif s'engagea tout d'abord et les Égyptiens réussirent au bout d'une heure, à démonter la plupart des canons ottomans. Dans ce moment décisif, Ibrahim fit donner sa cavalerie et bientôt l'armée turque fut en pleine déroute. Les vaincus abandonnèrent plus de cent pièces de canon, leurs bagages, leurs munitions; ils eurent environ quatre mille cinq cents honmies tués et deux mille blessés. La perte des Égyptiens s'éleva à trois mille hommes.
Le sultan n'eut point connaissance de ce dernier malheur; atteint d'une maladie grave, il avait cessé de vivre le 1*' juillet.
Mahmoud et son œuvre.
Mahmoud est inconteslablement un des plus grands hommes qu'ail produits rislamisme au xix' siècle. Des esprits superficiels se sont h&tésde proclamer à l'avance Tinanilé de son œuvre ; les événements leur ont déjà donné un éclatant démenti. D'autres lui ont reproché d'avoir brusqué ses réformes, oubliant que la civilisation est la fille du temps, ou bien encore ils lui ont fait un crime de son despotisme, comme si le despotisme n'était pas le seul régime possible chez les orientaux. Les écrivains qui ont propagé ces idées connaissaient mal la constitution de l'empire ottoman.
Voyez ce que disait à la fin du dernier siècle Mouradgea d'Ohsson, l'homme qui a le mieux connu la Turquie : « Presque tous les maux publics cl particuliers qui affligent les Ottomans n'ont pour principe ni la religion, ni la loi, ils dérivent des préjugés populaires, de fausses opinions et de règlements arbitraires dictés par le caprice, la passion, Tintérèt du moment, tous également contraires à l'esprit du Coran. . . Pour réformer les Ottomans,
PITTOUESQUE. i6i
il uc Taudrail donc ([u'un esprit supérieur, (prun sultan sage, éclairé, entreprenant. Le pouvoir que la religion met entre ses mains, l'aveugle obéissance qu'elle prescrit aux sujets pour tout ce qui émane de son autorité, en rendraient Tentrepnse moins hasardeuse et les succès moins incertains. Par la disposition textuelle de la lui, le souverain a le droit, la force, la puissance de changer à son gré les ressorts de l'administration civile et politique de l'empire, et d'adopter les principes que pourraient exiger les temps, les circonstances et l'intérêt de l'État. Tout dépend, comme on voit, d'une seule tète. Qu'un Mohammed II, qu'un SéUm, qu'un Suleyman I^, montent encore sur le trône ; qu*ils soient secondés par le génie puissant d'un Khàïr'ud-din-Pacha, d'un Sinan-Paclia, d'un Kupruli, etc.; qu'un moufli, animé du même zèle et du même esprit, entre dans leurs vues ; que ce chef des oulémas veuille, de concert avec eux, faire tourner au bien de sa nation l'influence que lui donnent et la dignité de sa place et l'opinion des peuples, alors on verrait ces mêmes Ottomans, jusque-là si concentrés dans eux-mêmes et si tyrannisés par l'empire des préjugés populaires, entretenir avec les Européens des relations plus intimes, adopter leur tactique et leur système militaire, se livrer aux découvertes nouvelles, cultiver les sciences^t les arts, élever leur administration sur des principes différents, enfîn changer absolument la face de l'empire. »
Ces pages prophétiques sont le plus bel éloge de Mahmoud II.
La postérité est juste ; elle tient compte de mille choses qui
échappent aux yeux des contemporains, précisément parce qu'ils
en sont trop rapprochés pour les voir. Elle dira de Mahmoud qu'il
fut grand, aussi grand que le czar Pierre, plus grand peut-être,
car elle mesurera son œuvre d'après les difficultés qu'il eut à sur-
16i LA TURQUIE PITTORESQUE.
monter et non pas suivant ce que des événements étrangers eu auront fait cinquante ans plus tard.
Elle montrera en parallèle Pierre accomplissant sa réforme en toute sûreté, sans que l'Europe cherche à l'inquiéter, sans avoir à lutter contre de puissants rivaux et vigoureusement secondé par le fanatisme de son peuple, et Mahmoud poursuivant une tâche autrement difficile, ayant à vaincre la force brutale à la fois et ridée reUgieuse, le sabre et l'esprit, sans que les intrigues et le mauvais vouloir des cabinets européens, là révolte des trois quarts de son empire, enfin tous 1^ désastres imaginables aient pu le faire dévier un seul instant de la ligne qu'il s'était tracée.
Qu'importe que la Russie soit devenue formidable et que la dernière heure de la Turquie sonne bientôt peut-être? C'est là le produit du destin qui est aveugle.
Mahmoud n'en aura pas moins la gloire d'avoir mené à bonne fin cette entreprise surhumaine, la régénération de l'empire ottomaui Cette œuvre^ il Ta glorieusement signée : quoi qu'il arrive, son nom désormais en est inséparable.
Kêgne d'Abdul-Medjid jusqu'à l'ambassade extraordinaire du prince MenchikolT.
Ibrahim tenait une seconde fois dans ses mains le destin de Tempire ottoman. Les puissances européennes intervinrent alors et l'intégrité de la Turquie fut de nouveau garantie.
Un des premiers actes du nouveau sultan Âbdul-Medjid, à peine ftgé de seize ans, fut de donner Tordre à Tarmée d'Asie et àia flotte de suspendre les hostilités contre Méhémet-Âli. Mais le kapoudan-pacha, ennemi personnel de Khosrew-Pacha en faveur duquel la dignité de grand-vizir, abolie par Mahmoud, venait d'être rétablie, prit une étrange détermination. Le i4 juillet, il entra dans le port d'Alexandrie, et mit la flotte impériale à la dis^ position du pacha d'Egypte.
Le 3 novembre, le fils de Mahmoud promulgua le hatti-chérif de Gul-hané, dans lequel il annonçait une foule d*institutions nouvelles pour Temptre, des garanties pour la vie, Thonneur, les biens de tous ses sujets, sans distinction de religion, un mode régulier d'asseoir et de prélever les impôts. Des lois devaient déler^
miner le contingent mililaire dû par chaque localité et la durée du service; la confiscation était abolie, même sur les biens des criminels; le trafic de la faveur et des charges devait être sévèrement réprimé. Toutes ces réformes, hélas! sont encore loin d'être réalisées, car le bras du jeune prince n'avait pas la même vigueur que celui de son illustre père, et les influences opposées qui se partageaient le divan ont eu trop souvent pour résultat de retarder la régénération de l'empire. Rendons justice pourtant à Âbdul-Medjid; il a fait beaucoup déjà, et s'il platt à Dieu, il fera plus encore.
Au mois de juin 184Q, Khosrew-Pacha succomba dans le divan. Accusé de concussion et de participation à des complots, il fut, quelques mois plus tard, condamné à l'exil dans une forteresse.
Mais comme, chez les Turcs, — et c'est là un trait saillant de leur caractère national, — les peines sont afflictives, jamais infamantes, ce même Khosrew-Pacha , gracié par son maître, siège de nouveau aujourd'hui au divan dont il est un des membres les plus considérés et les plus influents.
Sur ces entrefaites fut signé le fameux traité du 15 juillet 1840; l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, à l'exclusion de la France, décidèrent qu'elles feraient rentrer le vice-roi ' dans l'obéissance à son suzerain ; bientôt les boulets anglais firent crouler les fortifications de Beyrouth et tout le Liban fut en feu. Quant à la France, oublieuse de son influence séculaire dans le Levant, elle recula devant la quadruple alliance; après quelques velléités guerrières qui ne durèrent point, elle laissa faire et contint Ibrahim qui dut se retirer ; enfin elle amena Méhémet-Ali à signer un traité qui le dépouillait de la Syrie, moyennant le gouvernement héréditaire de l'Egypte.
En 1843, la loi sur le recrutement fut portée et l'armée entière-
ment réorganisée par Riza-Pacha. Les soldais furent divisés en deux catégories, le serTÎcc actif et la réserve. Lorsqu*ils ont passé un certain nombre d'années sous les drapeaux , on les renvoie dans leurs foyers, après leur avoir fait prêter le serment de revenir si la patrie se trouve en danger. Cette organisation si simple permet au sultan de doubler presque instantanément son armée. À la même époque le Tamimat (règlement administratif et judiciaire) semait partout des germes de progrès. L'éducation nationale fut réorganisée; des tribunaux mixtes devant lesquels le serment de tous est reçu, prêté par chacun en la forme prescrite par sa religion, furent établis à Constantinople et de proche en proche étendus aux localités importantes d'où ils rayonneront jusque dans le fond des provinces. Aucun arrêt de mort ne fut plus exécuté qu'après que la sentence eût passé sous les yeux du sultan.
Toutes les violences administratives ou judiciaires disparurent de cet empire aux exécutions mystérieuses. Lorsqu'un fonctionnaire, civil ou militaire, s'est écarté de ses devoirs, on ne le voit plus chanceler, puis tomber mort au sortir d'un repas, tandis qu'4jn des convives lit d'une voix vengeresse, le firman impérial qui a fait verser le poison dans la coupe; le peuple ne trouve plus au matin, sur le seuil de sa porte, son kadi ou son pacha avec un poignard dans le cœur et le fetwa du Chcik-ul-Islam attaché au poignard, on le révoque comme chez nous un préfet ou un commissaire de police, et notre gracieuse formule : « Appelé à d'autres fonctions » y est remplacée par quelque autre équivalente.
La Turquie se ressentit peu de la commotion qui bouleversa l'Europe après la révolution de Février. Elle ne se montra même point hostile au mouvement qui éclata dans les principautés de Yalachie el de Moldavie ; mais quand le czar inlcrvinl pour rétablir
l'ancien ordre de choses , Abdul-Medjid , pour ne laisser aucun prétexte aux Russes, envoya également une armée, et conclut avec Nicolas la convention de Balta-Liman où ce dernier laissait déjà percer ses vues ambitieuses.
En même temps les réfugiés de tous les pays étaient accueillis avec égard à Constantinople/et lorsque l'intervention de la Russie, en 1850, vint mettre fm à la sublime lutte des Hongrois, Kossulh et les siens trouvèrent encore un refuge sur le territoii^e turc.
C'est alors qu'Âbdul-Medjid se montra véritablement grand. Aux insolentes réclamations de l'Autriche et de la Russie qui , au mépris du droit des gens, exigeaient l'extradition des généraux hongrois ou polonais à qui le sort de Batthiany, d'Aulich et de tant de héros était réservé, le sultan répondit par un refus formel. Cette énergique résistance pouvait lui coûter le trône. Il en appela à la France et à l'Angleterre , et les réfugiés , coupables d'avoir défendu deux choses saintes > s'il y en a au monde, la nationaUté et la liberté, furent sauvés.
Cependant la diplomatie austro-russe exigea l'internement en Asie ou le renvoi du territoire ottoman de ces braves soldats auxquels le monde civiUsé s'intéressait trop .à son gré. Elle obtint ce triomphe, grftce aux préoccupations de la France dans le travail de sa dernière révolution. Ceux des réfugiés qui ne consentirent point à embrasser l'islamisme durent quitter ce sol hospitalier.
A peine l'attention de l'Europe venait-elle d'être détournée de rOrient^ après la solution de cette affaire , qu'elle s'y reporta, presque aussitôt, à propos de la question des Lieux-Saints.
Comme q]\ù a servi de prétexte h l'enâperêur Nicolas pour
entreprendre la guerre actuelle , il convient d*en présenter un résumé historique succinct.
On sait que depuis un temps presque immémorial les Latins et les Grecs se disputent les sanctuaires de Jérusalem, de Bethléhem, de Nazareth et autres lieux consacrés par la présence de Jésus* Christ. Le premier traité conclu entre la France et la Porte, sous les règnes de François P' et de Soliman P% reconnut aux Latins la possession des lieux d'adoration qu'ils occupaient ab antiquo. Cette clause fut ratifiée dans un nouveau traité conclu en 1740 ; mais aucun de ces actes diplomatiques ne détermina d'une manière précise les sanctuaires qui devaient appartenir aux catholiques.
De là de perpétuelles discussions que la Porte Ottomane, par une partialité assez naturelle, réglait presque toujours en faveur de ses sujets du rite grec.
L'origine du dernier débat remonte à 1846. Les Grecs avaient enlevé une étoile d'argent placée par les Latins dans la grotte de Bethléhem. L'ambassadeur français, M. de Bourqueney, réclama et revendiqua, en outre, douze sanctuaires pour les Latins, entre autres la grande coupole du saint sépulcre , la grande église de Bethléhem, le tombeau de la Vierge, une partie du jardin attenant à l'église de Bethléhem.
Les négociations n'avaient encore produit aucun résultat , lorsque la monarchie de juillet fut renversée. À la demande du général Aupick, envoyé extraordinaire de la république française, on chargea d'abord une commission mixte, et, après la réception d'une lettre autographe de l'empereur Nicolas, une seconde com* posée d'oulémas et de fonctionnaires ottomans , d'examiner les droits respectifs des parties.
Ce n'était pas là ce que voulait le czar. et la décision, toute couciliantOy que rendit le gouvernement turc ne pouvait lui convenir; il voulait se faire accepter comme chef de TËglise grecque en Orient. C'est alors qu'il envoya à Constantinople, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, l'amiral prince MenchikofT.
Rerus de la Porte de céder aux exigences du cxar. — Occupation des principautés. — La conférence de Vienne. — Déclaration de guerre à la Russie.
( Mars - octobre 18 53.)
L'amiral prince MenchikofT débarqua à Top-Hané le 28 février 1853, avec une pompe extraordinaire. Tout le personnel de la légation et sept ou huit mille Grecs, protégés par la Russie, lui firent cortège. On eût dit qu'il venait prendre possession de Constantinople, de Tzarigrady comme rappellent les Slaves, au nom de Tempereur, son maitre.
Le 2 mars , en habit de ville et dans une tenue négligée, il se rendit à la Porte où il eut une conférence avec le grand-vizir. En se retirant il refusa de rendre visite, comme c'est Tusage , au ministre des affaires étrangères, Fuad-EfTendi.
Fuad-Effendi, vivement blessé, donna immédiatement sa démission.
Débarrassé de cet homme d'État qui s'était, en toute occasion, montré trè&-hostile à la Russie, le prince MenchikofT se crut maître de la situation.
I>ord John Russell, ministre des relations extérieures, avait dit
à la Chambre des communes : a L'Angleterre est complètement d'accord en Orient avec la France sur toutes les questions, excepté sur celle desLieux-Saints que nous regrettons d'avoir vu soulever, n Le czar fut convaincu que les deux nations de l'Occident ne parviendraient jamais à s'entendre, d'autant plus que le gouvernement de la France, ayant besoin pour se consolider de l'appui du clergé catholique et du parti religieux, ne pourrait se départir de ses réclamations.
Il fut trompé dans son attente. L'empereur Napoléon III se contenta de la solution de la Porte, terminant ainsi une querelle qui durait depuis plus de six années et menaçait de renouveler pour la France la fâcheuse position de 1840.
Dans une première note remise au ministère des affaires étrangères, le 19 avril 1853, et dans une seconde en date du 5 mai, accompagnée d'un projet de aened ou convention diplomatique, l'ambassadeur de Russie demanda à la Porte de revenir sur la solution qu'elle avait donnée à la question des Lieux-Saints et de reconnaître l'empereur de Russie comme protecteur de tous les sujets de l'empire ottoman professant la religion grecque. Un délai de cinq jours était assigné au gouvernement turc pour se prononcer.
C'était demander au sultan de se dépouiller de ses droits de souveraineté sur plusieurs millions de ses sujets.
Le patriarche et le clergé grecs, en effet, exerçant sur leurs coreligionnaires une véritable autorité civile, administrative et même politique sous certains rapports, voulant donner au czar le protectorat des chrétiens du rite grec qu'il ne faut pas confondre avec les Grecs d'origine au nombre de deux millions à peine dans tout l'empire, — c'était, de fait, lui attribuer le gouvernement de ces populations.
C'était le parlage de la Turquie, au xix^ siècle, après le partage de la Pologne au xnif.
Dans une telle conjecture le feultan forma un nouveau cabinet dont Reschid-Pacha fit partie.
A la demande d'un nouveau délai de cinq jours, faite par Reschid- Pacha, le prince MenchikofT répondit par un refus péremptoire, annonçant qu'il considérait sa mission comme terminée et qu'il allait quitter Constantinople avec tout le personnel de sa légation.
Le 26 mai, la Porte adressa aux représentants de France, d'An* gletcrre, d'Autriche et de Prusse une note explicative de la situation faite au gouvernement turc par les exigences de la Russie.
Cependant le prince Mcnchikoff ne se pressait pas de partir. Avec une habileté surprenante, il tâchait de mettre à profit la plus petite hésitation, la moindre faiblesse du divan. Ayant échoué dans son projet d'un traité, ainsi que dans celui d'une convention synallagmatique, il se rejeta sur un projet de note, libellé avec beaucoup d'art, qui, paraissant laisser au sultan l'initiative des garanties à accorder aux diverses communions chrétiennes, reproduisait les demandes impossibles du czar.
Le divan refusa de nouveau. Le prince MenchikofT quitta CiOnslanlinople après avoir eu une audience du siillaUé
Pendant ce temps-là, les cabinets de Londres et de Paris se concertaient sur des éventualités faciles h prévoir. Un article parut dans le Monileur du 2 juin oii le gouvernement français déclara que son protectorat sur les • catholiques du Levant ne lui avait jamais donné le droit de s'immiscer dans les iaflaires intérieures de la Porte. Après celle déclaration, l'entente fut complète entre les deux gouvernements.
I^e 4 juin, les flottes anglaise et française recevaient l'ordre de
86 rendre dans la baie de Bésika, à l'entrée des châteaux des Dardanelles.
A la même date, le sultan rendit un nouveau firman, confirmatif de leurs privilèges aux chrétiens du rit grec. En même temps la Porte déclinait, en des termes pleins de modération, les outrageuses propositions laissées par le prince Menchikoff, l'adoption sans variantes de sa note, à peine de saisie des Principautés Danubiennes.
Le 3 juillet, les troupes stationnées en Bessarabie passèrent le Pruth, afin d'occuper la Moldavie et la Yalachie, « occupation toute temporaire, dit la seconde circulaire du comte deNesselrode, et qui servira uniquement de gage jusqu'à ce que de meilleurs conseils aient prévalu dansVesprit du sultan, occupation motivée par la position qu'ont prise la France et l'Angleterre dans les ports et eaux de son empire, en vue même de sa capitale, et qui, dans les circonstances présentes, ne peut être envisagée que comme une occupation maritime. »
M. Drouyn de Lhuys et lord Clarendon répondirent chacun de leur côté à cette circulaire. Les deux gouvernements déclaraient la Russie non fondée dans ses prétentions; ils étaient également d'accord sur ce point que l'entrée des Russes dans les principautés constituait une violation du droit des gens à laquelle le sultan pouvait, s'il le jugeait convenable, répondre par une déclaration de guerre.
Le 24 juillet, un projet de note renfermant toutes les garanties que le sultan pouvait accorder à ses sujets chrétiens, sans porter atteinte à ses droits souverains, fut adressé par la Porte aux ambassadeurs de France, d* Angleterre, d'Autriche et de Prusse, réunis depuis plusieurs mois en conréroiice h Vienne et qui
PITTOKESQUE. 173
venaient d'en rédiger un autre de leur côlc. Les deux puissances occidentales s'étaient prêtées à celte transaction, afin d'engager FAutriche dans leur cause.
Cette note de la conférence de Vienne, note tristement célèbre, fut acceptée par la Russie dont elle comblait les insolents désirs. La Porte demanda plusieurs changements dans sa rédaction. Mais la Russie s'y refusa péremptoirement.
Dans cette occurrence, la France et l'Angleterre déclarèrent qu'il y aurait déloyauté à proposer encore à la Porte des conditions dont elle démontrait si clairement le danger.
Cependant M. de Bruck , intemonce d'Autriche à Constantin nople, d'accord avec lord de Redclifle et M^ Delacour qui ne représentaient guère alors les sentiments de leurs gouvernements, insista pour que le sultan adoptât purement et simplement la note de Vienne.
De son côté le sultan , fatigué des entraves de la diplomatie , convoquait un grand conseil de deux cents membres, tant civils que militaires, pour décider de la paix ou de la guerre. A Tunanimité ce conseil se déclara pour le maintien des modifications faites par la Porte à la note de Vienne. A la fin de la seconde séance, le 26 septembre , le Cheik-uMslam apposa son fetva sur le procèsverbal, et par cette formalité religieuse, la déclaration de guerre à la Russie, tant que ses troupes n'auraient pas repassé le Pruth, devint sacrée et irrévocable.
Enfin, le 4 octobre, la Sublime-Porte déclara officiellement la guerre à la Russie.
Nous terminons à cette phase décisive ce résumé de l'histoire ottomane. Il nous eût été facile de le conduire jusqu'à l'heure présente et d'enregistrer ici les événements prodigieux qui se sont
ni LA TURQUIE PITTORESQUE.
accomplis sous nos yeux dans le coura d*une année ; mais oulre que ces événements même, pour être bien appréciés, doivent èlrc considérés dans leurs résultats et non suivant leur succession chronologique et que les résultats de la lutte engagée sont encore du domaine de l'inconnu, il nous sied de laisser à des plumes plus exercées et plus compétentes le soin de raconter cette gigantesque guerre d'Orient qui embrase aujourd'hui le nord et le midi de l'Europe, et dont nos enfants ne verront peut-être pas la fin.