La Turquie que l'on voit
LE voyageur qui aborde la Turquie, soit en simple touriste, soit avec quelque préoccupation d'art, de science ou d'industrie, s'aperçoit vite que ce grand pays est coupé en deux zones de pénétration distinctes. Il y a ce que j'appellerai ici la « Turquie que l'on voit », la « Turquie ouverte », où circulent chaque année des milliers d'étrangers de toutes nations, où l'on trouve des hôtels confortables et des moyens de communication modernes, avec juste assez de couleur locale pour en être amusé sans trop de gêne. C'est le pays que fréquente le personnel diplomatique, où l'on a afîaire à des fonctionnaires turcs ayant fait leur éducation en Europe etparlantparfoistrèscorrectement le français. 11 y a, d'autre part, la « Turquie fermée », où l'on tombe brusquement en pleine barbarie asiatique, où la sécurité est médiocre, où le gîte est fâcheux, où, dès que l'on veut faire un pas, on se sent espionné et paralysé, mais où, un peu par cela même, on éprouve tous les plaisirs mouvementés d'un dépaysement, d'un voyage dans l'inconnu. La Turquie ouverte gagne peu à peu sur l'autre, le long des voies ferrées et peut être un jour ces deux Turquies ne feront-elles plus qu'un. Actuellement, la première seule intéresse la majorité des touristes. En la
décrivant ici, je n'apporterai aucune révélation, ni aucune découverte; je ne pourrai que réveiller et préciser les souvenirs de ceux qui la connaissent, ou diriger dans leurs courses ceux qui l'abordent une première fois. Mais, pour être aisément accessible, ce pays n'en offre pas moins un régal aux yeux et, par son passé comme par son présent, des sujets constants de réflexion à l'esprit. La grâce ou la noblesse des paysages, l'originalité des moeurs et des costumes, l'importance générale des questions politiques aujourd'hui posées s'y associent, comme dans les contrées de très vieilles civilisations, à des souvenirs d'histoire, ou d'archéologie, qui prennent, lorsqu'on les revit dans leur cadre primitif, une singulière intensité.
La Turquie, pour le touriste qui ne poursuit pas un but d'exploration scientifique ou qui n'a pas des marchandises à placer, se borne à Constantinople et à ses environs compris dans un sens un peu large (Brousse, Nicée, etc.), avec excursion possible à Smyrne et, si l'on veut, arrêt à Troie au retour. Tel est le simple programme que nous allons suivre.
Constantinople, Byzance, Stamboul, il y a peu d'endroits dans le monde dont la puissance d'attraction soit plus vive, dont la réputation pittoresque soit plus grande, qui soient plus imprégnés de souvenirs. Il ne faut pas attendre à Constantinople l'élégance artistique d'Athènes, fine et légère comme un ciel méditerranéen : on n'y trouve pas non plus la grandeur majestueuse et facilement dramatique de Rome on l'émotion pieuse de Jérusalem; la forme de beauté qu'on y rencontre a quelque chose de très spécial, dont Venise seule en Europe peut donner une idée première; c'est, dans la ma-
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gie d'un sîte unique, le mélange de la Turquerie colorée avec les restes évocateurs de Byzance; c'est le décor somptueux d'opéra ou de féerie au lieu de la toile de fond aux tons sobres, aux lignes simplifiées, devant laquelle se joue la tragédie de Corneille ou de Racine; c'est, dans le domaine du goût, ce qu'on pourrait appeler le bric-à-brac du paysage et de l'histoire. Un philosophe classique se plaira moins à Constantinople qu'à Athènes ou à Rome; un mystique trouvera des joies plus vives ou des larmes à Jérusalem ; un archéologue verra, en Egypte, surgir devant ses yeux, et non plus seulement devant son esprit, un passé à la fois plus intact et plus lointain. Constantinople comparée à Athènes, c'est une pièce de Victor Hugo à côté d'un drame de Sophocle; une peinture de Decamps et quelquefois de Delacroix, près d'une fresque de Raphaël; une musique de Debussy ou de Dukas, près d'une symphonie pastorale de Beethoven ou d'une tragédie de Gluck. Un vieux proverbe dit que tous les goûts sont dans la nature. Chacun par comparaison peut se rendre compte d'avance du plaisir plus ou moins vif qu'il est appelé à éprouver au milieu de cette bigarrure qui, dans la réalité présente comme dans l'histoire, vaut par la couleur et par le mouvement plus que par les lignes sévères du dessin. Bien peu cependant resteront indifférents devant la multiple beauté de cette ville unique et incomparable. Sur cette vieille cité si connue, si souvent visitée, de Constantinople, il existe de nombreuses monographies descriptives, et beaucoup de guides spéciaux. La documentation est abondante. Elle l'est presque trop pour le commun des voyageurs. Il s'agit, en efîet, quand on arrive dans une telle ville pour
peu de jours, d'y choisir, à son gré, les points les plus intéressants; et c'est ce qu'on a souvent peine à faire, malgré les astérisques plus ou moins multipliées des guides, entre tant de monuments placés sur le même plan. Ecrire un ouvrage de plus sur Constantinople ne saurait s'expliquer que de deux manières : ou bien en cherchant à être plus complet que ses devanciers, ce qui comporterait un travail d'érudition volumineux; ou bien en se bornant à de courtes impressions personnelles, qui mettront en lumière quelques traits caractéristiques du tableau, renvoyant aux guides pour tous les autres. C'est le dernier parti que j'ai adopté ici. Je n'aurai aucune prétention d'être complet, ni précis « à la façon de Mézeray » ; mais je voudrais chercher à faire voir ou revoir ce qui, dans Constantinople, m'a particulièrement frappé moi-même, en mêlant, suivant mes propres goûts, les préoccupations de l'artiste, pour lequel les formes et les couleurs de l'univers visible tiennent une place prépondérante, avec les souvenirs d'un historien amateur qui aime le passé, moins pour en connaître tous les détails minutieux d'après des documents réputés authentiques, que pour en ressusciter la vie suivant la vieille tendance des Michelet et des Renan.
Des « souvenirs historiques r> et de l'orientalisme, voilà sans doute qui est bien peu dans la note moderne et l'on me verra peut-être avec peine sacrifier délibérément à ces deux anciennes divinités d'un romantisme si démodé. Aussi, pour ne pas surprendre plus tard le lecteur, est-il utile de préciser aussitôt les tendances de ce livre dans l'un et l'autre ordre d'id'^^es.
En ce qui concerne d'abord l'histoire, il est
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apparu (ou plutôt reparu), depuis quelques années, une catégorie de voyageurs à origines très lettrées et je dirais même très scolastiques, qui, suivant une tradition déjà ancienne de leur milieu littéraire, ont trouvé spirituel de paraître ignorer tout le passé des pays où ils promenaient une fantaisie, devenue, par cette ignorance, à peu près sans objet. C'était, pour eux, une façon élégante de jeter le froc aux orties. A les en croire, une seule chose compte et vaut qu'on s'en occupe, c'est la « Vie » (avec une majuscule), c'est la « Vision directe » sans éducation préalable. Foin de toutes ces vieilles pierres et de ces chantiers de démolition que l'on appelle des ruines, des Forums ou des Acropoles! Un voyage en Grèce consistera à observer qu'il fait très chaud, que la poussière abonde, que l'on est volé par les guides et les hôteliers, que beaucoup de gramophones jouent des airs d'opérettes parisiens ou viennois dans beaucoup de guinguettes semblables à celles de nos chefs-lieux de canton ou de nos sous-préfectures... Je crois que la vie moderne vaut la peine d'être observée, qu'il ne faut pas tomber dans l'excès inverse, contre lequel ces modernistes prétendent réagir et voir exclusivement dans un pays moderne son passé millénaire. A Constantinople plus encore qu'en Grèce, on a quelque droit de faire une « Turquie contemporaine t , ou une « Turquie d'aujourd'hui ». Mais, loin de dédaigner le passé, j'estime, au contraire, de plus en plus, que ce passé constitue la racine dans laquelle le modernisme puise sa sève et sa vie. De plus en plus, ce passé m'attire comme un fondement solide et permanent, au même titre que les grandes lignes du paysage.
Cette histoire nous ramènera d'ailleurs souvent jusqu'au temps présent; car la Question d'Orient, qui subit, en ce moment même, une de ses phases les plus critiques, n'est que la conséquence logique et l'aboutissement forcé d'un long passé. A la suite de succès militaires des Turcs qui remontent maintenant à près de cinq siècles, il s'est établi, dans ces malheureux pays orientaux si richement dotés par la nature et si mal servis par l'intervention humaine, un régime provisoire et anachronique, dont les seules raisons d'être et de subsister ont été la jalousie des grandes puissances et la pusillanimité chronique de leurs diplomaties devant les solutions qui s'imposent. Pendant près de cinq siècles, on a vu des populations entières contraintes à subir une nationalité ottomane, qui ne correspondait pour elles qu'à un long esclavage. Puis, peu à peu, ces peuples se sont émancipés et ils y ont réussi l'un après l'autre en faisant remonter leurs souvenirs glorieux et leurs revendications jusqu'au Moyen âge où ils étaient libres. Comment nier ici que ce Moyen âge soit encore vivant et agissant?
Nous ne disserterons pas sur la Question d'Orient. Je l'ai fait ailleurs, à propos de la Bulgarie, avec cette heureuse chance que les événements se sont trouvés bientôt après donner raison à mes prédictions; il serait imprudent de recommencer une tentative aussi aventureuse. Mais les occasions ne nous manqueront pas de faire allusion à des problèmes qui s'imposent à l'esprit dès que l'on met le pied à Constantinople ou en Asie Mineure.
Et il faudra encore, je crois devoir le dire à ce propos, que l'on admette, en ces questions d'histoire, pour les plus anciennes comme les plus
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récentes, ce que j'appellerai d'un nom barbare la subjectivité de mes récits. L'histoire rigoureusement impartiale peut être excellente pour celui dont le but, tout scientifique, est de découvrir, d'établir la vérité. Mais, pour nous profanes qui cherchons dans l'histoire un enseignement et un plaisir, les événements perdent leur intérêt si nous les regardons d'un œil indifférent et glacé. Toutes ces vieilles querelles ne redeviennent vivantes et passionnantes, que lorsqu'on y a pris parti comme s'il s'agissait d'une lutte contemporaine, lorsque l'on est avec ou contre les Byzantins, avec ou contre les iconoclastes, lorsqu'on a adopté les insignes des bleus ou des verts pour aller à l'hippodrome, lorsqu'on s'est fait d'abord arien ou orthodoxe pour assister au concile de Nicée. Un paysage historique ne saurait, à mon sens, acquérir son relief que s'il est regardé par une âme pensante ayant sa personnalité, ses opinions propres, ses points de comparaison antérieurs, voire même ses préjugés; et je n'ai malheureusement pas la possibilité, comme disait Fantasio, d'être « ce Monsieur qui passe »,et de voir le paysage avec une autre âme que la mienne. C'est bien en quoi les «. récits de voyage » sont, contrairement au préjugé très répandu qui les condamne tous à l'avance d'après certains produits d'une fabrication trop facile, où il est surtout question de menus d'hôtel et de punaises, un des genres littéraires, dont le cadre souple se prête le mieux aux évocations des sentiments les plus divers. Comme les correspondances et les mémoires, ils peuvent nous donner l'impression vraie ressentie en face des hommes ou des choses, sans combinaison artificielle et sans imagination inutile d'his-
torietles banales. Point n'est besoin d'aller chercher le nouveau très loin. Témoin le Voyage sentimental de Sterne ou le « Voyage autour de ma chambre »...
La question de l'Orientalisme et de la couleur locale demande aussi quelques mots d'explication. Cet orientalisme, auquel nous allons nous laisser prendre, n'est, je le sais bien, pas plus à la mode parmi les peintres que le souvenir historique parmi les littérateurs. Il participe à la défaveur qui frappe momentanément le sujet composé, le groupement artificiel et ce qu'on appelle le bric-à-brac romantique. On trouve plus distingué et plus français de peindre, dans des notes grises et claires, des paysages un peu voilés, ou froidement éclairés par une lumière septentrionale, comme en fournit l'Ile de France, que d'aller poursuivre au loin des outrances et des intensités, auxquelles notre œil trop subtil refuse le mérite des finesses et des nuances. En peinture, comme en poésie ou en mu«»ique, on est (on était hier) aux notes claires et à la demiteinte. C'est un de ces tours de roue habituels à la fortune, à la suite duquel on réinventera le romantisme sous un autre nom.
Et pourtant, il y a, dans la lumière la plus éclatante, la plus crue, telle qu'on la rencontre souvent en Orient, dans l'intensité des couleurs qu'elle permet en les fondant, en les harmonisant, une fête des yeux, une joie de vivre que l'on ne saurait attendre de nos ciels voilés et mélancoliques. L'homme a besoin de soleil comme la plante et le seul fait de voir des individus habillés de rouge, d'orange, de jaune ou de vert, au lieu de notre lassante monochromie, apporte une satisfaction que l'on peut
La Turquie que l'ou voie.
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qualifier de puérile, mais qui n'enest pas moins instinctive, générale et profonde.
On aurait, du reste, grand tort de s'imaginer l'Orient tel qu'on l'a peint volontiers vers 1830, perpétuellement chamarré et resplendissant sous un ciel uniformément bleu. Les découpures violentes de cobalt ou d'outremer, qui nous ont été trop souvent données comme des! paysages orientaux, sont de nature à inspirer la plus fausse idée sur la transparence réelle du ciel que l'on voit ordinairement en Orient et, en particulier, à Constantinople. Le ciel de Constantinople, parcouru de légers nuages, souvent baigné de brume, parfois enveloppé dans la fumée des bateaux à vapeur comme un aspect de la Tamise, a beaucoup des qualités de celui de Venise; et il lui aurait fallu un Guardi ou un Canaletto pour en rendre la transparence, la souplesse, l'élégance, au lieu des enluminures violemment conventionnelles d'un Ziem, qui sont encore plus fantaisistes quand il peint Byzance que lorsqu'il représente la Cité des Doges, et qui, cependant, entrent pour beaucoup dans l'idée que le public se fait, en général, de Constantinople.
Dans les critiques que l'on adresse aux orientalistes, il entre une pointe de vérité. Il est certain que l'on ne saurait bien traduire ce que l'on a vu seulement en passant, ce dont on ne s'est pas pénétré par une longue habitude, ce que l'on n'a pas appris, dès l'enfance, à voir et à aimer. Le défaut de bien des paysages d'Orient est d'avoir été peints, longtemps après, dans un atelier parisien, d'après des notes rapportées vingt ou trente ans auparavant d'un voyage sommaire. Cela sent le chic, la fabrique et c'est cela surtout qui choque inconsciemment les
raffinés. Mais la violente émotion que produit, sur un œil nouveau, un aspect imprévu de la nature par lequel il est puissamment fasciné et conquis peut aussi devenir une source de beauté artistique. Et c'est une des raisons de l'art que de nous fournir, à huis clos, dans la tristesse de l'hiver et de la pluie, l'illusion du soleil, l'évocation des pays heureux où le souci de vivre est inconnu, où le travail se réduit au minimum, où une flânerie heureuse fait couler les heures dans la contemplation de l'azur et dans la fumerie des narghilés.
Nous ne rencontrons ici qu'incidemment cette question de la peinture orientaliste; car un seul peintre, en réalité, a cherché des motifs dans les pays que nous devons visiter : Decamps aux environs de Smyrne. Je voudrais pourtant essayer de montrer par des exemples ce qu'un œil de peintre peut trouver dans ces contrées du soleil et d'indiquer aussitôt ce que la prose, malgré son infériorité sur le pinceau quand il s'agit de rendre des couleurs ou des formes, peut ajouter à la peinture pour fixer l'ensemble de sensations très complexes, où l'ouïe, l'odorat, le toucher sont en jeu avec la vue, qui constitue finalement la réalité d'un paysage oriental.
Comme peintres ayant tenté de traduire ce très vague pays, inconnu des géographes, qui, du Maroc aux Indes, constitue l'Orient, nous en choisirons trois seulement dont les procédés et les moyens d'expression en face d'un même problème ont été très différents : Decamps, Delacroix et Besuard. Decamps a travaillé à Smyrne et en Syrie, Delacroix au Maroc, Besnard dans l'Inde. Mais tous les trois ont été frappés de même par l'éclat de la couleur et
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par la violence de la lumière, qu'ils se sont efforcés de rendre très diversement, chacun suivant son tempérament.
Decamps s'attache, en général, beaucoup plus à la lumière qu'à la couleur, quoiqu'il fasse chanter les tons les plus colorés dans tels de ces tableaux dont le plus beau est sa « Sortie de l'École turque ». Pour rendre cette intensité, il emploie le procédé de contraste qui, d'une façon totalement différente, a été appliqué par Rembrandt, Ribéra ou Caravage. Il force les ombres pour rétablir l'équilibre avec des lumières nécessairement trop faibles quoi qu'artificiellement accrues par les empâtements. Aussi ipréfère-t-il les intérieurs de cours et de maisons, les coins obscurs, où s'illumine un rayon localisé. Son art est de faire craquer et croustiller les vieux murs à force de grattages, de ponçages, de découpages au rasoir et de superpositions. Il réussit ainsi à réaliser, malgré le reproche qu'on lui a parfois adressé de peinture boueuse, le difficile passage de l'ombre à la lumière.
Delacroix, dans ses études d'après nature, rend bien cette clarté, souvent un peu grise, comme corrodée parla poussière et le soleil, où abondent les ocres, où les verts des feuillages sont éteints, mais où éclate la brusque fanfare d'un vermillon. Ses tableaux faits après coup trahissent davantage le système. L'Orient n'y est plus qu'un prétexte à riches couleurs et ornements chamarrés, une occasion rare d'introduire, dans le monde moderne, ces rapprochements de tons dont résulte le prestige de sa merveilleuse palette.
Enfin, Besnard s'est attaqué directement et résolument au problème des couleurs éclatantes et n'a
pas craint les oppositions de tons les plus violentes, que son pinceau, dès longtemps accoutumé à rendre les jeux singuliers des tons mêlés par le prisme, a su rendre souvent exquises, même pour l'œil prévenu de ceux qui connaissent seulement le soleil parisien.
Et nous, à notre tour, quelle note apporteronsnous? On hésite a décrire un paysage : toutes les phrases les mieux balancées et les détails les plus techniques ne valant pas, en pareil cas, un bout de croquis. Mais nous retrouverons peut-être une supériorité quand il s'agira de restituer au paysage ce que la peinture, à son tour, ne peut directement traduire : l'ambiance, le mouvant, la combinaison de tant de perceptions subtiles, les musiques, les parfums, les mouvements de la brise et du soleil et tout le cortège aussi des impressions antérieures par lesquelles une impression centrale s'est trouvée encadrée, mise en valeur, avec lesquelles, dans notre esprit, elle n'a fait qu'un. La notion d'Orient s'impose à tous les sens à la fois. On ne voit pas seulement l'Orient : on le respire, on l'entend et on le sent. De tout cela résulte un ensemble qui a son charme très spécial et auquel, lorsqu'on aime ces pays du Levant, on repense volontiers plus tard avec nostalgie. C'est ainsi que tel ciel clair d'avril, tel parfum d'une route de Provence, tel doux bercement de la mer sur une plage de sable me transportent invinciblement dans lOrient que j'ai connu et aimé lorsque je n'avais pas trente ans.
Et d'abord, quand on se représente un paysage d'Orient, il est un point qu'il importe de se rappeler, c'est la vague poussière éparse dans l'air qui remplace là ce qu'est la brume dans notre atmos-
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phère européenne. Sauf dans les rapides journées du printemps, où la verdure prend une intensité éphémère et forme alors un fond de tableau rêvé pour tous les oranges et les rouges des costumes, le paysage d'Orient est, presque toute l'année, dévoré et comme passé au soleil. Les herbes, les plantes, les feuillages sont jaunes; les terrains oscillent entre les blancs éblouissants de la craie, les ocres jaunes et les siennes brûlées.
Cette poussière, il faut la concevoir flottante dans l'air et l'imprégnant, dès qu'on touche à une agglomération humaine, d'une odeur très caractéristique, Que ce soit au socco de Tanger, aux portes de Kairouan ou de Jérusalem, au pont des caravanes de Smyrne, ou dans les rues d'Eyoub, l'Orient a son parfum qui le ferait reconnaître les yeux fermés et dont il ne faut pas trop scruter les origines. C'est un mélange d'odeurs vanillées et chaudes, où il entre de la friture, de l'huile, de l'anis, du crottin pulvérisé, avec de l'aloès et du mimosa.
Et l'Orient a aussi sa musique qui est celle des pays du soleil. Dans la campagne, c'est la chanson des innombrables grillons, ou la brusque surprise d'une eau qui court abondante sous un rideau de verdure au milieu d'un désert. Dans les villes, ce sont les intonations gutturales, les cris des portefaix annonçant le passage de leurs fardeaux; ce sont les notes menues de la flûte ou les coups rythmés du tambourin qui s'échappent de quelque café, de quelque caravansérail. Et cela dans le silence relatif d'une ville où ne circulent pas de voitures. Dans l'état général de la voirie en Turquie, une voiture fait événement. La foule compacte qui circule dans les rues est une foule de piétons; son
bruit est celui de piétons aux pieds souples et souvent chaussés de babouches traînantes : un bruit menu pour une si grande agglomération. Pas de tramways, d'automobiles; rien qui ressemble au tapage assourdissant d'une rue parisienne; et seulement, de temps à autre, les sifflets d'appel d'un vapeur en partance rappelant qu'on est dans un grand port de mer...
De tout cela, de cette histoire ancienne qui se survit et qui continue, de ces couleurs vibrantes, de cette atmosphère poudreuse, de ce soleil dévorant, de ces ombres si délicieusement fraîches, et des senteurs et des musiques, et des brises matinales sur la mer et des soleils couchants, je voudrais tenter de donner une image, actuelle et non conventionnelle. Constantinople n'est pas tout à fait le décor de féerie que l'on imagine parfois d'après des descriptions aussi enthousiastes qu'imprécises. Dans la Constantinople réelle, il faut faire sa place à la fumée qui monte des vapeurs sur la Corne d'Or, au brouillard et à la pluie fréquents, au délabrement, aux ruines, aux immondices mêmes...
Pour être sincère, il faut avoir peint d'après nature et non composer son tableau méthodiquement, sous la lumière froide de l'atelier, avec des morceaux disparates recueillis dans des conditions quelconques, en ajoutant de place en place quelques « fabriques » ou des « ponts rustiques » suivant la coutume de certains vieux peintres. Un paysage ne saurait être décrit comme un objet inanimé et mort, enfermé dans la vitrine d'un musée. Si l'on veut le traduire, quelque imparfaitement que ce soit, il est
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nécessaire de dire la saison, l'heure, le temps; il faut le situer dans le flux incessant et toujours changeant des sensations renouvelées. J'ai revu à diverses reprises la plupart des aspects de Constantinople qui vont être décrits ici. Parmi les impressions successives, souvent diverses, que le même endroit a pu me causer, je choisirai celle qui a réussi davantage à se fixer, à s'incruster dans ma mémoire, souvent la première.
Et avec quelle joie j'ai retrempé dans l'eau toutes ces fleurs desséchées pour écrire ce livre comme un délassement à d'autres travaux, au. milieu de la froidure d'un hiver parisien, alors que les années déjà écoulées depuis mon dernier voyage à Constantinople recommençaient déjà à m'en inspirer le regret!...
On ne saurait aller tous les jours à Constantinople et, reconnaissons-le, quand on y a séjourné quelque temps, on s'en lasse. Tous ceux que leur profession y a retenus vous le diront. On devient alors de plus en plus sensible aux petits ennuis de la vie, à la malpropreté, à l'atmosphère de suspicion, de défiance et d'espionnage, au milieu de laquelle on vit dès qu'on cesse d'être le plus banal et le plus inoffensif des touristes, dès qu'on veut seulement dessiner ou peindre. On se lasse de respirer cette odeur de friture, de poisson sec, de vanille et de fumier humain... Mais, à distance, tout cela s'eSace et s'atténue dans le lointain, comme lorsqu'on regarde, du haut d'une colline, une grande ville dont on ne voit plus que les toits roses, les églises blanches et les verdures étonnamment multipliées. Alors, c'est un plaisir de revivre par la pensée au milieu de souvenirs qui se poétisent et s'idéalisent
en se simplifiant. On peuple des paysages qui sont restés gravés dans l'esprit ou qu'un bout de croquis a conservés avec tout ce que la lecture des livres anciens peut y ajouter de grandeur tragique ou de curiosité romanesque. On se promène en esprit, sans fatigue, sans soleil trop vif et sans pluie, à ses heures, dans les rues silencieuses de Stamboul ou d'Eyoub, où passent les vieux Turcs aux pieds chaussés de babouches et les femmes voilées pareilles à des religieuses. On monte en caïque sur la Corne d'Or. On traverse le Bosphore en rentrant de Scutari ou de Kadi-keui à l'heure où le ciel de Byzance se détache en or autour des minarets et des collines comme sur une mosa'ique primitive. On parcourt, au lever du jour, les ruines de Nicée à la recherche du motif que l'on n'a pas eu le temps de peindre la veille. On s'oublie, pendant de longues heures, dans la mosquée verte de Brousse à écouter la plainte paisible des fontaines et à regarder jouer la lumière changeante sur les carreaux diaprés dont le vert sombre s'étoile de filets dorés comme les yeux clignotants d'un chat... Si je pouvais seulement faire partager au lecteur de ce livre une partie du plaisir que j'ai éprouvé à l'écrire, je me tiendrais pour très satisfait. Constantinople, qui fut longtemps l'objet de mes rêves, une sorte de terre promise, dont j'approchais sans pouvoir l'atteindre, a, ce qui est rare et ce qui prouve bien sa beauté, tenu tout ce qu'avait fini par en attendre mon imagination. Puis, vingt ans après une première visite, j'y suis retourné : épreuve redoutable, où l'on se retrouve vieilli, blasé par d'innombrables points de comparaison, désabusé par son expérience funeste ,de globe-trotter, en face de ce
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qu'on avait vu dans l'enthousiasme naïf de la jeunesse; et je n'ai été aucunement déçu. On trouve à Constantinople ce qui est le but principal de bien des courses à travers le monde : le dépaysement, l'oubli, sous un beau ciel, en face d'une nature qui, de tous côtés, en tous sens, s'offre combinée à souhait pour le plaisir des yeux...
Dans ce livre, je dirai donc beaucoup de bien de la Turquie qui est un des plus beaux pays du monde: j'essayerai surtout de faire aimer cette pauvre Constantinople qui n'a plus que si peu d'années à vivre, qui, dans si peu de temps, sera vilainement modernisée, peuplée d'usines, avec des monuments enfermés derrière des grilles et souillés par un gardiennage officiel analogue à celui de nos pays européens. Mais je ne peux cependant m'empêcher de penser beaucoup de mal des Turcs, — du gouvernement, de tous les gouvernements turcs, si l'on tient à cette distinction. — Je crois en avoir le droit, quoique la Turquie soit aujourd'hui vaincue, écrasée, en proie à la curée comme put l'être la chrétienté byzantine au xv« siècle. Je crois en avoir le droit parce qu'après avoir vu les Turcs de près, chez eux, en dehors des grandes villes, j'ai commencé aies attaquer alors que toute la presse salariée les défendait, les acclamait, alors que leur victoire facilement remportée sur les Grecs trop isolés faisait croire à tous les adorateurs du succès qu'il y avait là une grande armée, un grand peuple. J'ai été alors du très petit nombre de ceux que le hasard a conduits à voir clair dans leur irrémédiable décadence, dans leur corruption sans remède. Je l'ai dit à ce moment; ni le respect des vaincus, ni le chagrin sentimental que peut me causer la disparition
du vieux Stamboul ne sauraient aujourd'hui me conduire à changer d'avis. Les Turcophiles ont dit et répété : « Nous vous abandonnons les fonctionnairesturcs ; raaisnous défendons le peuple. » Non!... On peut à la rigueur tenir un tel raisonnement, faire une distinction de ce genre quand un pays se trouve, pour quelques jours, quelques semaines, quelques mois, en proie à un parti qui s'empare violemment du pouvoir et contre lequel il finit par réagir en l'expulsant. Mais tous les gouvernements turcs qui se sont succédé, tous sans exception, ont été aussi bas et aussi vils. Dans ces conditions, il faut le dire, un peuple a le gouvernement qu'il se donne et qu'il exige; il a les fonctionnaires qu'il mérite.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Ilinéraire. — Si l'on est pressé, ridnéraire qui va être décrit ne demande pas plus d'un mois, en faisant même une station à Athènes au retour : savoir : Paris à Constantinople en chemin de fer : 3 jours. Constantinople et les environs : 8 jours. Excursion de Brousse et de Nicée : 5 jours. Constantinople à Troie et excursion de Troie : 4 jours. Troie à Smvrne : 2 jours. Smyrne et environs : 3 jours. Smyrne au Pirée (en bateau à vapeur) et à Athènes : 2 jours. Athènes : 3 jours. Athènes à Paris par Brindisi : 4 jours.
Si l'on dispose de plus de temps, on peut faire quelques excursions autour de Smyrne, à Ephèse, Magnésie, etc., ou s'arrêter dans l'un ou l'autre des deux trajets : par exemple, à Vienne à l'aller, ou à Patras (excursion d'Olympie) au retour.
Les deux saisons favorables pour le voyage sont le printemps et l'automne. Elles donnent des aspects du pays totalement différents : vert et fleuri au printemps, brùté et plus oriental à l'automne. La plupart des voyageurs préfèrent le printemps, d'avril à mi-juin; mais les hôtels sont plus en-
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combrés et beaucoup des dépenses sont accrues à ce moment.
Dépenses. — Le trajet de Paris à Constantinople en Orient-Express revient, avec les faux-frais, la nourriture et 30 kilos de bagage, à 450 francs par personne. Le retour de Constantinople à Smyrne, Athènes, Brindisi et Paris peut coûter, dans les mêmes conditions. 600 francs. Pendant les séjours à Constantinople, à Smyrne et à Athènes, un homme seul et sans prétention pourra se tirer d'affaire avec 25 à 30 fi-ancs par jour. Si Ion est plus difiicile ou si l'on voyage avec une dame, on dépensera facilement 35 francs par'personne, non compris bien entendu les tentations du bazar. L'excursion de Brousse et Nicée coûte, pour deux personnes, environ 350 francs. Une personne seule dépensera plus de la moitié de cette somme en raison de la nécessité de louer une voiture de Brousse à Mékedjé.
Bagages. — L'opinion générale est qu'il faut emporter en voyage le moins possible de bagages. Dans le cas présent, on devra, pour les deux excursions de Troie et de Brousse, s'arranger pour n'avoir que des valises. Pendant le reste du trajet, il n'est pas plus gênant d'avoir deux malles que d'en avoir une. La dépense seule est à considérer. Le transport de 50 kilos de bagages pendant tout le voyage revient à une centaine de francs.
Passeport. — Il est indispensable d'avoir, avant le départ, un passeport visé par l'ambassade de Turquie. Pour les trajets à l'intérieur de la Turquie, par exemple pour aller à Brousse, il faut, en outre, un autre passeport intérieur, ou teskéré, que l'on obtient, dans la première ville turque où l'on s'arrête, par l'intermédiaire de son consulat.
Douane. — La douane turque est fortement tempérée par l'usage du backchich. Cependant il est prudent, avant l'arrivée dans une station frontière ou dans un port turc, de dissimuler dans ses poches les guides de voyage ou tous ouvrages concernant la Turquie, que l'on risquerait de se voir confisqués pour la durée de son séjour.
Voir, en outre, pour tous les renseignements de détail, le guide Joanne : de Paris à Constantinople.