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LA SITUATION DE GONSTANTINOPLE SON ROLE DANS L'HISTOIRE

Un croisement de routes mondiales. — Ses défenses naturelles. — Comparaison entre les positions de Byzance et d"[lion. — Caractère asiatique de Constantinople. — La politique réaliste des capitales maritimes.

L'Asie et l'Europe communiquent librement par les steppes de la Russie Méridionale. C'est l'éternel chemin de toutes les invasions barbares venant de l'Asie Centrale, du Turkestan, de la Mongolie. C'est par là que se sont succédé toutes les hordes dévastatrices des Attila et des Tamerlan. Au sud, entre le Turkestan et l'Inde, entre le Touran et l'Iran, entre la Scythie et l'Asie Mineure, entre les pays de la destruction, de la nature férocement rebelle, aux hommes rudes comme elle et les terres plus méridionales de la civilisation, de l'art, de la lumière, il existe une longue frontière naturelle, sur l.-iquelletous les obstacles se sont trouvés accumulés pour canaliser les migrations dans le sens longitudinal, les unes au nord, les autres au sud. Cette barrière, c'est l'énorme retranchement du Tibet et du Pamir, ce sont les chaînes Nord-Iraniques, la Caspienne, le Caucase et la Mer Noire. Ce mur franchi, un autre monde commence, le pays des Indo- Européens ; là sont les terres heureuses et fécondes qu'ont occupées les civilisations de l'Inde, de la

Perse, de l'Assyrie, de la Chaldée et de la Phénicie, celles des peuples méditerranéens.

Pour un naturaliste, cette division apparaît voulue et nécessitée par l'histoire anté-humaine des plissements géologiques. Les pays plats du Nord aux longues steppes parcourues par des nomades, aux grands vents dévastateurs, au climat continental tour à tour brûlant ou glacé, ce sont les zones de l'écorce restées à l'abri des derniers mouvements tertiaires. Au Sud, au contraire, les saillies encore jeunes et en quelque sorte vivantes, des plissements alp-himalayens ont déterminé des reliefs accidentés, avec des dépressions marines pénétrant jusqu'au pied des hautes saillies montagneuses, des côtes compliquées, un régime marin, et, à la faveur d'un tel réseau de côtes ou encore par le moyen de grands fleuves qui réunissent presque une mer vers l'autre, ces possibilités de communications sans conflit nécessaire entre les peuples, d'où résultent l'échange des idées, le rayonnement des foyers intellectuels, le progrès.

Ce n'est pas, dans ce second groupe de pays, que les barrières et les démarcations naturelles fassent défaut. Elles sont nombreuses, beaucoup plus que dans les steppes du Nord où l'on passe et repasse, où toutes les traces semblent s'effacer en se superposant, comme sur une grande route piétinée par le pas des générations. Des limites comme celles de l'Inde et de l'Afghanistan, puis du haut plateau de l'Iran, puis de l'Arménie, ont amené le développement parallèle de civilisations qui, surtout dans les temps lointains du passé, étaient assez distantes l'une de l'autre pour apparaître souvent hostiles. On se battait alors; mais chacun de son côté, avait

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le temps de se constituer une existence propre. On était stable, on formait un groupement national qui durait quelques siècles avant d'être submergé par un groupement voisin et qui, ce jour-là, avait fréquemment encore, une personnalité assez accentuée, une puissance de sève assez féconde pour survivre, dans une certaine mesure, chez ses vainqueurs en les influençant.

Les luttes qui ont heurté l'Europe contre l'Asie sous les murs de Troie, à Marathon et à Salamine, ou plus tard sur l'Indus; celles qui ont fait entrer en conflit les Perses et les Mèdes, les Assyriens et les Egyptiens, n'ont pas été uniquement des causes de dévastation comme le passage d'Attila, de Gengiscan, des Amurat, des Suleiman ou des Mohammed. Elles ont contribué, pour leur part, à introduire, d'abord l'art des Perses en Grèce, plus tard l'art des Grecs en Inde ou jusque dans la Chine lointaine.

Or, sur ces chemins du Sud, par lesquels l'Europe communique avec tous les anciens foyers de culture asiatiques, sur ces routes marquées pour le commerce des peuples plus encore que pour leurs batailles, la soudure des deux continents se réalise, entre la Thrace et la Phrygie dont les territoires se font suite si nettement, par ces deux pinces, par ces deux tentacules qui s'avancent jusqu'à se toucher, à l'Est et à l'Ouest de la mer de Marmara. Il y avait là deux voies d'accès, deux portes de l'Europe sur l'Asie, de l'Asie sur l'Europe, fermées seulement par deux étroits fossés pour les rendre plus sûres, le Bosphore et l'HelIespont. Nous ne saurions rien sur l'histoire de ces pays qu'en regardant seulement la carte, nous pourrions affirmer qu'il a dû exister

LA TURQUTF: que L'ON VOIT.

là de tous temps, deux importants groupements humains, deux lieux de trafic et d'échange, en même temps chargés de garder ces fortifications nafarelles : l'un autour de Byzance, l'autre autour d'Ilion et du cap Sigée.

En même temps, dans un sens perpendiculaire au précédent, ces deux passages du Bosphore et des Dardanelles sont le seul écoulement possible de la Mer Noire vers la Mer Egée, la voie de communication la plus facile entre les peuples slaves et mongoliques errant au Nord de la longue barrière signalée plus haut et les peuples indo-européens localisés au Sud. C'est pourquoi, il a dû exister également de tous temps, une question des Détroits.

Entre ces deux positions d'Ilion et de Byzance (ou de ChalcédoineV chacune a ses avantages. Ilion regarde vers l'Archipel, vers les îles et vers la Grèce ; il est tourné vers l'Europe. Byzance fait face à l'Asie. Le premier point pouvait difficilement convenir à un grand peuple commerçant. Pas de port et, vers l'intérieur, l'accès seulement sur des pays aussitôt montagneux. C'était l'endroit favorable pour l'acropole des temps primitifs à la façon d'une Mycènes, d'une Tyrinthe, d'une Argos. Byzance, au contraire, avait l'incomparable avantage de la Corne d'Or venant s'appliquer en croix sur le Bosphore, l'avantage aussi d'une communication plus directe le long de l'Euxin avec toutes les villes da littoral, avec les pays du Pont et de la Colchide, avec le débouché de la féconde vallée du Danube.

Pour des peuples modernes toujours pressés, plus encore peut-être que pour des peuples primitifs, Constantinople est le point de croisement de deux des routes internationales les plus considérables de

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l'Eur-Asie. Dès que l'on veut éviter les longues traversées, c'est ici qu'il faut presque nécessairement passer d'Asie en Europe. En ce point, un bras de mer étroit, le Bosphore, que le bœuf de la légende put traverser à la nage et sur lequel il faut s'attendre à voir quelque jour un grand pont métallique, forme la seule coupure sérieuse sur la route mondiale de Londres, Paris ou Vienne à Bagdad et à la Mer des Indes. Et le Bosphore est aussi le seul passage par lequel puissent s'écouler les produits de ces terres fertiles qui couvrent les steppes défrichées de la Russie méridionale, delà Roumanie et de la Bulgarie et descendre vers la Méditerranée tout ce qu'ont drainé dans leur long parcours les grands fleuves tributaires de l'Euxin.

Par une chance singulière, il s'est trouvé, en même temps, qu'à Constantinople cette double porte ouverte à la fois dans quatre voies difïérentes, comme certains robinets compliqués qu'emploie la physique, fut, d'autre part, assez formidablement défendue par la nature pour décourager les envahisseurs et assez facile à tourner pour qu'ils préférassent généralement passer à côté plutôt que de devoir la conquérir. En remontant la vallée du Danube, les immigrants asiatiques gagnaient l'Italie, la Grèce ou l'Europe Occidentale sans avoir à triompher des fortifications de Byzance. De l'Asie Mineure on pouvait également atteindre Athènes ou Rome en franchissant l'Hellespont et longeant la rive Nord de l'Archipel par cette grande voie Egnatienne sur laquelle, à Philippes, à Pella, les armées antiques ee sont livré tant de combats. Pour emporter, au contraire, Constantinople, il fallait, ou se hasarder sur une étroite langue de terre facile à barrer par

des murailles successives comme les retranchements qui ont arrêté les Bulgares à Tchataldja, ou tenter une attaque par mer dans des conditions d'infériorité manifeste.

Quand on étudie l'histoire de Byzance, on y constate une série de sièges continuels : 29 seulement avant la prise par les Turcs et bien des prises d'assaut dont les plus fameuses sont celle de 1204 par les Croisés qu'a immortalisée le génie de Delacroix et celle de 1453 par les Turcs. Byzance qu'avaient amollie les facilités mêmes de l'existence, Byzance riche et prospère, était une proie tentante. On venait pour s'en emparer; on y a réussi très souvent, surtout aux époques antiques, malgré le nombre encore plus considérable des invasions qui se sont brisées contre ses murailles, ou que des négociations, des marchandages, des interventions ont arrêtées à peu de distance. Mais, quand on venait attaquer Byzance, c'était de son plein gré, parce que Byzance était une proie très avantageuse. Ce n'est pas parce qu'on rencontrait nécessairement Byzance sur son chemin, comme on a rencontré de tous temps certaines villes situées sur une route naturelle d'envahisseurs : Vienne, Milan ou, en France, Poitiers et Châlons. En fait, les prises de Constantinople n'ont pas eu lieu dans un trajet direct d'Asie en Europe. Même les Turcs l'ont conquise à revers en revenant d'Europe, où ils avaient commencé par s'établir en Bulgarie, en Thrace,etc., depuis plus de soixante ans.

Ainsi, par sa position naturelle, port de commerce incomparable et remarquablement défendu, Constantinople a dû nécessairement grandir et s'enrichir, du jour où les échanges se sont développés

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entre la Grèce et l'Asie Mineure, entre la Russie et le bassin méditerranéen. Mais ce qui a fait la richesse de cette ville unique, a fait aussi sa faiblesse et déterminé le caractère très spécial qu'elle a montré dans l'histoire.

Il faut d'abord remarquer que les liens de Constantinople avec l'Asie ont toujours été plus faciles qu'avec l'Europe. Vers l'Asie, Byzance tendait la main à Chrysopolis et à Chalcédoine, par lesquelles elle communiquait directement avec Xicomédie, avec Ancyre, avec la Paphlagonie, la Galatie, la Cappadoce, le Pont. Dans le sens de la Thrace, vers l'Europe, on se heurtait vite à des peuples barbares, qu'arrêtait seul un peu le Danube. Gonstantinople s'est ainsi présentée comme une citadelle avancée de l'Asie sur l'Europe, où, presque de tout temps, l'influence asiatique a dominé l'influence européenne, alors même que des liens ofTiciels ont momentanément rattaché Byzance et la Thrace à l'Occident. Au fond, Byzance n'a commencé à jouer un rôle important que le jour où le centre de gravité de l'empire romain a été reporté vers l'Est par le poids trop lourd des conquêtes asiatiques et ce jour a été rapidement suivi de la séparation entre les deux empires d'Orient et d'Occident. Puis l'empire byzantin a toujours eu peine à se maintenir ou à conquérir dans le sens de la Macédoine, tandis qu'il fut, pour un temps, obligé de transporter sa capitale à Nicée. Les Ottomans, à leur tour, n'ont fait, en Europe, qu'une apparition de peu de siècles, pendant laquelle ils ont été peu à peu refoulés vers l'Asie ; Constantinople restant cependant, jusqu'au jour fatal de la retraite définitive en Asie, la capitale de leur empire. De même que la rupture entre

les deux empires d'Orient et d'Occident, le schisme des grecs orthodoxes avec le catholicisme a pu être motivé par des circonstances accidentelles: il était voulu d'avance par la géographie et par l'histoire. La frontière naturelle de l'Asie n'est pas à l'Oural, à la Mer de Marmara et à la Mer Noire; elle laisse en Asie la Russie et Constantinople. Un jour, malheureusement prochain, quand on verra des cheminées d'usine se dresser sur Stamboul à la place des minarets et les navires d'une Glascow encombrer la Corne d'Or, il restera pourtant des Asiatiques à Constantinople et, tant que les Asiatiques n'auront pas entièrement adopté nos mœurs, on continuera à voir passer, sur le grand pont tubulaire qui reliera, de son treillis de fer hideux, Galata à la gare de Stamboul, des hommes en rouge, en vert, en orange et en bleu, accourus seulement de plus loin par les voies ferrées plus développées.

Nous reviendrons bientôt sur ce caractère asiatique de Byzance et sur ce qui a pu en résulter de fâcheux pour la mentalité des Byzantins. Il faut encore observer la particularité de cette ville qui a été, à diverses reprises, la capitale d'un puissant empire, sans être à proprement parler, le centre d'une nation. Byzance, trop excentrique, trop désaxée, n'a pas connu le patriotisme intransigeant qui a fait cristalliser, autour dun noyau central, des peuples de plus en plus lointains, également fiers d'être nommés citoyens romains. Il y a toujours eu, sous le gouvernement des maîtres divers qui se sont succédé à Byzance, un mélange de peuples incohérents, maintenus par la force sous le même joug, ou réunis dans une commune indifférence, plutôt qu'un agrégat solide d'hommes portant tous

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