‹ La tyrannie socialisteChapitre 95 sur 119 · Conditions du travail, p · texte numérisé non relu

Conditions du travail, p

la propagande de la guerre sociale ; si les contri buables parisiens doivent mettre au service de révolutionnaires de pratique, quand ils le peuvent, d'aspiration toujours, un monument public; si le gouvernement et Tadministration, avec une condescendance bénigne, doivent alimenter un foyer de désordre où l'illégalité prend le caractère d'un dogme ; où l'excitation à la spoliation est le canevas des discours habituels ; et où le gouvernement et l'administration, en échange de leurs bons offices, ne reçoivent que la répétition constante de l'assurance du plus profond mépris.

Les anarchistes dangereux, ce ne sont point Ravachol et ses complices, criminels demi-aliénés, qui peuvent faire quelques victimes, mais disparaissent rapidement ; ce sont les anarchistes permanents, comme les agitateurs de la Bourse du travail; comme les conseillers municipaux et les députés qui se constituent leurs flatteurs et leurs complices ; et surtout les gouvernants et les administrateurs qui laissent faire pour ne pas « se créer d'affaires. »

1. Part de responsabilité dans le mouvement socialiste. — Limitation des obligations du travailleur. — Les institutions ouvrières. — D'où vient leur échec moral. — Trop de philanthropie, a Administration paternelle.» — La docilité de l'ouvrier. — Pas de reconnaissance. — L'expérience de M. Cosserat. — Rapports des ouvriers et patrons. — Le mot « Patron » est impropre. — IL Définition du contrat. — Le contrat de travail. — Sa limite.

— Vendeur et acheteur de travail. — Antinomie erronée du capital et du travail. — Le salaire ne vient pas du capital. — IIL Le travail. — li'article 1780. — La loi du 27 décembre 1890.

— Elle doit supprimer la grève. — IV. Règles des institutions patronales.

I. — Les patrons ontleur très grande part de responsabilité aussi dans le mouvement socialiste, non pas que je leur reproche leur âpreté, leur dureté, et de ne pas s'êti e assez occupés de leurs ouvriers. Au contraire, je leur reproche de s'en être tropoccupés, et en s'en occupant, d'avoir méconnu le véritable caractère du contrat de travail.

L'employeur n'est ni le directeur religieux, ni le

directeur politique, ni le directeur intellectuel des travailleurs. Quand M, Chagot intervenait pour faire enterrer religieusement un ouvrier qui voulait être enterré civilement, il était dans son tort. Quand M. de Solanges se sert de sa situation d'administrateur des mines de Carmaux pour se faire élire député, qu'en résulte-t-il ? C'est que les mineurs prennent leur revanche trois ans après et choisissent M. Baudin pour messie.

Les travailleurs n'ont qu'une obligation à l'égard de leur patron : c'est l'œuvre de production pour laquelle ils reçoivent un salaire. Si le patron veut en exiger autre chose, il commet un abus : dans ce cas, il aboutit à la servilité, à la révolte ou à l'hypocrisie, et il prépare de terribles retours.

Si des patrons ont trop souvent méconnu cette vérité, c'est que la plupart en sont encore à la vieille conception du chef de tribu. Ils considèrent que les devoirs de leurs ouvriers sont aussi indéterminés que leurs propres droits. C'est en vertu de cette conception aussi qu'ils veulent être bienveillants et prendre en charge leur sort. Ils y sont poussés à la fois par générosité et en même temps par un intérêt que je caractérisais de la manière suivante, au Sénat, le 21 juillet 1890:

Les grands industriels, les grands manufacturiers, les compagnies de chemins de fer avaient senti la nécessité de fortifier le contrat de travail du côté de leurs ouvriers,, afin de ne pas être exposés à des abandons fortuits.

Ils avaient donc constitué des caisses de secours, des caisses de retraite, ils avaient créé des écoles avant l'établissement de l'instruction gratuite, ils avaient assuré aux

ouvriers des soins médicaux; enfin ils leur avaient donné des avantages matériels nombreux pour retenir autant que possible les travailleurs autour des établissements qui les employaient. Certes, je suis bien loin de contester tout le bien-être qui en est résulté, ni le progrès des institutions sociales qui ont eu cette origine. Mais, d'un autre côté, il faut bien se dire que ce progrès matériel a donné, sous certains rapports, une augmentation de pouvoir arbitraire à ceux qui l'avaient constitué, car plus ils entouraient de bien-être ceux qu'ils employaient, et plus, en même temps, ils se sentaient à Taise à leur égard; ils considéraient en effet que l'ouvrier était retenu par de tels intérêts, qu'il pouvait supporter plus facilement une plus forte dose d'arbitraire, parce qu'il hésiterait à renoncer à la sécurité assurée pour lui, pour sa femme, pour ses enfants par les institutions de prévoyance dont on l'avait entouré.

Il était utile, je crois, messieurs, de signaler ce contraste entre les institutions de bien-être matériel qui ont été établies par la grande industrie et les irritations que vous avez vu se produire de la part de ceux-là mêmes qui profitaient de ces institutions; situation qu'on traduit de la manière suivante : Vraiment, les ouvriers n'ont aucune reconnaissance du bien qu'on leur fait!

Et cependant ils n'étaient peut-être pas toujours complètement dans leur tort, parce qu'on leur avait fait payer cher, au point de vue moral, le bien-être dont on les avait gratifiés.

Et le 19 novembre 1891, je complétais ces explications à propos des grèves du Pas-de-Calais et je disais :

<< Les compagnies houillères ont eu le très grand tort de vouloir faire trop de philanthropie.

Le Journal officiel constate « des exclamations ironiques à gauche », qui prouvent que ceux qui les pous-

saient n'avaient pas mieux compris ce que j'avais dit qu'ils ne comprendront probablement ce que je vais dire : et cependant, au point de vue des compagnies houillères, l'expérience est décisive.

M. d'Audiffret-Pasquier s'écriait lors de la grève d'Anzin : « Nous dépensons plus d'un million et demi en générosités pour nos ouvriers. Notre administration est paternelle.'» Eh! oui; et c'est là le mal! Les compagnies ont construit des corons où elles ont caserne leurs ouvrières. Elles ont établi des sociétés coopératives qu'elles administraient elles-mêmes. Elles ont fondé des sociétés de secours et de retraites.

L'ouvrier s'est aperçu qu'il n'avait pas de part réelle à l'administration de ces caisses. Il a vu qu'avec les sociétés coopératives, tout l'argent qu'il touchait de la compagnie y retournait, et quelquefois même qu'il ne touchait rien du tout. Enfin, dans les corons, il s'est senti sous la police de la compagnie qui s est souvent occupée de l'instruction religieuse des enfants, des mœurs de la femme ou de la jeune fille. Une fois sorti de son travail, il a continué à se sentir dépendant.

On lui a retenu de l'argent pour la caisse de secours et de retraites, lisait ce qu'il a payé : il ne peut pas comparer des avantages aléatoires ou lointains avec les charges qu'il connaît. Il a su que s'il quittait la mine ou s'il était renvoyé, il perdrait ses versements. Il s'est vu enchaîné à la mine, complètement à elle, et d'un autre côté, la direction de la mine n'osait pas le renvoyer pour qu'on ne l'accusât pas de vouloir le voler et le dépouiller de ce qu'il avait versé. Elle se chargeait ainsi d'ouvriers mécontents

et quelquefois incapables. Enfin il a appris plus ou moins vaguement que la plupart de ces caisses n'étaient pas dans un bon état financier. De plus, il a accusé les compagnies de s'en servir pour leurs usages. Et sa méfiance, erronée en général, a été justifiée par le désastre de Bessèges et de Terrenoire.

Les Compagnies avaient fait de ces avantages un moyen d'action sur les mineurs. Elles avaient voulu les enrégimenter et les discipliner par ces procédés. Elles y sont admirablement parvenues, si admirablement qu'un jour la docilité des mineurs est allée à des agitateurs qui se sont mis à leur tête, et ils leur ont obéi comme ils obéissaient auparavant aux ingénieurs et aux agents de la compagnie.

En réalité, ces combinaisons de retraites avaient pour conséquence de transformer la durée à temps des services de l'employé en services à vie. L'ouvrier a senti cette cnaine, et si douce qu'elle fût, elle lui a semblé insupportable : de là, ces saccades violentes, son impatience qui vient de se traduire d'une manière saisissante à Amiens.

M. Cosserat, filateur, avait institué des caisses de retraites, de secours et d'épargne et une société coopérative. Ses ouvriers lui ont demandé la suppres sion de ces institutions. M. Cosserat les a invités à vouloir lui faire connaître leurs préférences par un vote qui a donné pour la suppression 552 voix contre 76 (1).

Après un résultat de ce genre le patron dit : — « Les ouvriers ne sont pas reconnaissants. On a beau

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