‹ La vagabonde; roman par Colette WillyChapitre 1 sur 3 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Dix heures et demie... Encore une fois, je suis prête trop tôt. Mon camarade Brague, qui aida mes débuts dans la pantomime, me le reproche souvent en termes imagés :

— Sacrée graine d'amateur, va! T'as toujours le feu quelque part. Si on t'écoutait, on ferait son fond de teint à sept heures et demie, en brifant les hors-d'œuvre...

Trois ans de music-hall et de théâtre ne m'ont pas changée, je suis toujours prête trop tôt.

Dix heures trente-cinq... Si je n'ouvre ce livre, lu et relu, qui traîne sur la tablette à fards, ou le Parist^port que l'habilleuse, tout à l'heure, pointait du bout de mon crayon à sourcils, je vais me trouver f^eule avec moi-même, en face de cette conseillère ,7;\viqiiillée qui me regarde, de l'autre côté de la

i LA VAGABONDE

glace, avec de profonds yeux aux paupières frottées d'une pâte grasse el violàtre. Elle a des pommettes vives, de la même couleur que les phlox des jardins, des lèvres d'un rouge noir, brillantes et comme vernies... Elle me regarde longtemps, et je sais qu'elle va parler... Elle va me dire :

— Est-ce toi qui es là?... Là, toute seule, dans cette cage aux murs blancs que des mains oisives, impatientes, prisonnières, ont écorchés d'initiales entrelacées, brodés de figures indécentes et naïves ? Sur ces murs de plâtre, des ongles rougis, comme les tiens, ont écrit l'appel inconscient des abandonnés... Derrière toi, une main féminine a gravé : Marie... et la fin du nom s'élance en parafe ardent, qui monte comme un cri... Est-ce toi qui es là, toute seule, sous ce plafond bourdonnant que les oieds des danseurs émeuvent comme le plancher d'un moulin actif?... Pourquoi es-tu là, toute seule? et pourquoi pas ailleurs?... »

Oui, c'est l'heure lucide et dangereuse... Qui traj»pera à la porte de ma loge, quel visage s'interposera entre moi et la conseillère fardée qui m'épie de l'autre côté du miroir?... Le Hasard, mon ann <hï mon maître, daignera bien encore une fois lïi'èi'ivoyer les génies de son désordonné royaume, it n'ai plus foi qu'en lui — et en moi. Eu lui BUktot^,

qui me repêche lorsque je sombre, et me saisit, et me secoue, à la manière d'un chien sauveteur dont ia dent, chaque fois, perce un peu ma peau... Si bien que je n'attends plus, à chaque désespoir, ma fin, mais bien l'aventure, le petit miracle banal qui renoue, chaînon étincelant, le collier de mes jours. C'est la foi, c'est vraiment la foi, avec son aveuglement parfois simulé, avec le jésuitisme de ses renoncements, son entêtement à espérer, dans l'heure même où l'on crie : « Tout m'abandonne ! ... » Vraiment, le jour où mon maître le Hasard porterait en mon cœur un autre nom, je ferais une excellente catholique...

Comme le plancher tremble, ce soir! on voit bien qu'il fait froid : les danseurs russes se réchauffent. Quand ils crieront tous ensemble : « You! » avec une voix aiguë et éraillée de jeunes porcs, il sera onze heures dix. Mon horloge est infaillible, elle ne varie pas de cinq minutes en un mois. Dix heures : j'arrive ; M""® Cavallier chante les Petits Chemineux, le Baiser d'adieu, le Petit quéqu'chose, trois chansons. Dix heures dix : Antoniew et ses chiens. Dix heures vingt-deux : coups de fusil, aboiements, fin du numéro de chiens. L'escalier de fer crie, et quelqu'un tousse : c'est Jadin qui descend. £lle jure en

toussant, parce qu'elle marche chaque fois sur l'ourlet de sa robe, c'est un rite... Dix heures trentecinq : le fantaisiste Bouty. Dix heures quarantesept : les danseurs russes, et, enfin, onze heures dix : moi !

Moi... En pensant ce mot-là, j'ai regardé involontairement le miroir. C'est pourtant bien moi qui suis là, masquée de rouge mauve, les yeux cernés d'un halo de bleu gras qui commence à fondre... Vais-je attendre que le reste du visage aussi se délaie ? S'il n'allait demeurer, de tout mon reflet, qu'une coulure teintée, collée à la glace comme une longue larme boueuse ?...

Mais on gèle, ici ! Je frotte l'une contre l'autre mes mains grises de froid sous le blanc liquide qui se craquelé. Parbleu! le tuyau du calorifère est glacé : c'est samedi et, le samedi, on charge ici le public populaire, le joyeux public chahuteur et un peu saoul, de chauffer la salle. On n'a pas pensé aux loges d'artistes.

Un coup de poing ébranle la porte, et mes oreilles elles-mêmes tressaillent. J'ouvre à mon camarade Brague, costumé en bandit roumain, basané et consciencieux :

— C'est à nous, tu sais?

— Je sais. Pas trop tôt ! On attrape la crève!

LA VAGABONDF »

En haut de l'escalier de fer qui monte au plateau, la bonne chaleur sèche, poussiéreuse, m'enveloppe comme un manteau confortable et sale. Pendant que Brague, toujours méticuleux, veille à la plantation et fait remonter la herse du fond, — celle du soleil couchant, — je colle machinalement mon œil à la rondelle lumineuse du rideau.

C'est une belle salle de samedi, dans ce caféconcert aimé du quartier. Une salle noire, que les projecteurs ne suffisent pas à éclairer, et vous donneriez cent sous pour trouver un col de chemise, du dixième rang de fauteuils à la deuxième galerie! Une fumée rousse plane sur tout cela, portant l'affreuse odeur du tabac froid et du cigare à deux ronds qu'on fume trop loin. . . En revanche, les avantscènes, — femmes décolletées, paillettes, chapeaux et plumages, — ont l'air de quatre jardinières... C'est un beau samedi 1 Mais, selon la forte expression de la petite Jadin :

— Je m'en fiche, je ne touche pas sur la recette!

Dès les premières mesures de notre ouverture, je me sens soulagée, engrenée, devenue légère et irresponsable. Accoudée au balcon de toile, je considère d'un œil serein la couche poudreuse — crotte des chaussures, poussière, poils de chiens, résine écrasée — qui couvre le parquet où se traîneront

tout h l'heure mes genoux nus, et je respire un rouge géranium arliliciel. Dès cette minute, je ne m'appartiens plus, tout va bien ! Je sais que je ne tomberai pas en dansant, que mon talon n'accrochera pas l'ourlet de ma jupe, que je croulerai, brutalisée par Brague, sans pourtant m'écorcher les coudes ni m'aplatir le nez. J'entendrai vaguement, sans perdre mon sérieux, le petit machiniste qui, au moment le plus dramatique, imite des bruits de pets derrière le porlant pour nous faire rire... La brutale lumière me porte, la musique régit mes gestes, une discipline mystérieuse m'asservit et me protège... Tout va bien.

Tout va très bien ! Notre noir public du samedi nous a récompensés par un tumulte où il y avait des bravos, des sifflets, des cris, des cochonneries cordiales, et j'ai reçu, bien asséné sur le coin de la bouche, un petit paquet de ces œillets à deux sous, des œillets blancs anémiques que la marchande de fleurs au panier baigne, poUr les teindre, dans une eau carminée... Je l'emporte, au revers de ma jaquette : il sent le poivre et le chien mouillé.

J'emporte aussi une lettre qu'on vient de me remettre :

« Madame, j'étais au premier rang de l'orchestre ; votre talent de mime m'invite à croire que vous en possédez d'autres, plus spéciaux et plus captivants encore ; faites-moi le plaisir de souper ce soir avec moi... »

C'est signé « Marquis de Fontanges » — mon Dieu, oui! et écrit au café du Delta... Combien de rejetons de familles nobles, et qu'on croyait dès longtemps éteintes, élisent domicile au café du Delta?... Contre toute vraisemblance, je flaire chez ce marquis de Fontanges une parenté proche avec un comte de Lavallière, qui m'offrit, la semaine passée, un « five o'clock » dans sa « garçonnière ». — Fumisteries banales, mais où se devine le romanesque amour de la grande vie, le respect du blason, qui couve, en ce quartier de gouapes, sous tant de casquettes avachiea...

Comme d'habîtude, c'est avec un grand soupir que je referme derrière moi la porte de mon rez-de^ chaussée. Soupir de fatigue, de détente, de soulagement ? — ou l'angoisse de la solitude ? Ne cherchons pas, ne cherchons pas !

Qu'est-ce que j'ai donc, ce soir ?... C'est ce brouillard de décembre, glacial, tout en paillettes de gel suspendues, qui vibre autour des becs de gaz en halo irisé, qui fond sur les lèvres avec un goût de créosote... Et puis, ce quartier neuf que j'habite, surgi tout blanc derrière les Ternes, décourage le regard et l'esprit.

Sous le gaz verdàtre, ma rue, à cette heure, est un gâchis crémeux, praliné, marron-moka et jaune caramel, — un dessert éboulé, fondu, où surnage le nougat des moellons. Ma maison elle-même, toute seule dans la rue, a « l'air que ce n'est pas vrai ». Mais ses murs neufs, ses cloisons minces offrent, pour un prix modeste, un abri suffisamment confortable à des « dames seules » comme moi.

Quand on est « dame seule », c'est-à-dire tout ensemble la bête noire, la terreur et le paria des propriétaires, on prend ce qu'on trouve, on gîte où l'on peut, on essuie la fraîcheur des plâtres...

La maison que j'habite donne miséricordieusement asile à toute une colonie de « dames seules ». A l'entresol, nous avons la maîtresse en titre de Young, Young-Automobiles ; au-dessus, l'amie, très « tenue », du comte de Bravailles ; plus haut, deux sœurs blondes reçoivent, chaque jour, la visite d'un seul Monsieur- très-bien -qui-est-dans -l'industrie : plus haut encore, une terrible petite noceuse mène, jour et nuit, un train de fox-terrier déchaîné : cris, piano, chants, bouteilles vides jetées par la fenêtre :

— C'est la honte de la maison, a dit un jour ^mc Young-Automobiles.

Enfin, au rez-de-chaussée, il y a moi, qui ne crie point, qui ne joue pas de piano, qui ne reçois guère de messieurs, encore moins de dames... La petite grue du quatrième fait trop de bruit, et moi pas assez ; la concierge ne me l'envoie pas dire :

— C'est drôle, on ne saitjamais si Madame estlà, on ne l'entend pas. On ne croirait jamais une artiste!...

Ah ! quelle laide soirée de décembre ! le calorifère sent l'iodoforme. Blandine a oubhé de mettre la

boule d'eau chaude dans le lit, et ma chienne ellemême, mal lunée, grincheuse, frileuse, me jette tout juste un regard noir et blanc, sans quitter sa corbeille. Mon Dieu, je ne réclame pas d'arcs de triomphe, ni d'illuminations, mais tout de même...

Oh! je peux chercher partout, dans les coins, et sous le lit, il n'y a personne ici, personne, — que moi. Le grand miroir de ma chambre ne me renvoie plus l'image maquillée d'une bohémienne pour music-hall, — il ne reflète... que moi.

Me voilà donc, telle que je suis ! Je n'échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu... Hélas ! je sens d'avance la vanité de toute diversion. Ce soir, je n'aurai pas sommeil, et le charme du livre, — oh ! le livre nouveau, le livre tout frais dont le parfum d'encre humide et de papier neuf évoque celui de la houille, des locomotives, des départs ! — le charme du livre ne me détournera pas de moi...

Me voilà donc, telle que je suis ! Seule, seule, et pour la vie entière sans doute. Déjà seule ! C'est bien tôt. J'ai franchi, sans m'en croire humiliée, la trentaine ; car ce visage-ci, le mien, ne vaut que par l'expression qui l'anime, et la couleur du regard, et le sourire défiant qui s'y joue — ce que Marinetti

appelle ma gaiezza volpina... Renard sans malîce, qu'une poule aurait su prendre ! Renard sans convoitise, qui ne se souvient que du piège et de la cage... Renard gai, oui, mais parce que les coins de sa bouche, et de ses yeux, dessinent un sourire involontaire... Renard las d'avoir dansé, captif, au son de la musique...

C'est pourtant vrai que je ressemble à un renard ! Mais un joli renard fin, ce n'est pas laid, n'est-ce pas ?... Brague dit aussi que j'ai l'air d'un rat, quand je mets ma bouche en pointe, en clignant des paupières pour y voir mieux... Il n'y a pas de quoi me fâcher.

Ah ! que je n'aime pas me voir cette bouche découragée, et ces épaules veules, et tout ce corps morne qui se repose de travers, sur une seule jambe!... Voilà des cheveux pleureurs, défrisés, qu'il faut tout à l'heure brosser longtemps pour leur rendre leur couleur de castor brillant. Voilà des yeux qui gardent un cerne de crayon bleu, et des ongles où le rouge a laissé une ligne douteuse... Je ne m'en tirerai pas à moins de cinquante bonnes minutes de bain et de pansage...

11 est déjà une heure... Qu'est-ce que j'attends? Un petit coup de fouet, bien cinglant, pour faire repartir la bête butée... Mais personne ne me le

donnera, puisque... puisque je suis toute seule! Comme on voit bien, dans ce long cadre qui élreint mon image, que j'ai déjà l'habitude de vivre seule ! Pour un visiteur indifférent, pour un fournisseur, même pour Blandine, ma femme de chambre, je redresserais cette nuque qui flanche, cette hanche qui se repose de travers, je nouerais l'une à l'autre ces mains vides... Mais, cette nuit, je suis si seule...

Seule ! J'ai l'air de m'en plaindre, vraiment !

— Si tu vis toute seule, m'a dit Brague, c'est parce que tu le veux bien, n'est-ce pas ?

Certes, je le veux « bien », et même je le veux, — tout court. Seulement, voilà... il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d'autres jours où c'est un tonique amer, et d'autres jours où c'est un poison qui vous jette la tête aux murs...

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d'hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d'aise.

Seule... et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l'habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image... C'est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ;

mais, moi, je suis libre... Et, si je me parle en dedans, c'est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée...

J'ai devant moi, de l'autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l'image d' « une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m'appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans celle carrière que j'ai pourtant choisie... Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n'écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d'écrire...

Écrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond aulour d'une tache d'encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l'orne d'antennes, de pattes, jusqu'à ce qu'il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée...

Écrire... C'est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l'encrier d'argent, — la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu'une bienheureuse mort glace sur le papier la

main qui écrit... Cela veut dire aussi l'oubli de l'heure, la paresse au creux du divan, la débauche d'invention d'où l'on sort courbaturé, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu'on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s'abrite sous la lampe...

Écrire ! verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide... et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d'or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée...

Écrire! plaisir et souffrance d'oisifs ! Écrire!... J'éprouve bien, de loin en loin, le besoin, — vif comme la soif en été, — de noter, de peindre... Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif... Ce n'est qu'une courte crise, — la démangeaison d'une cicatrice...

Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi... Le conte fragile que j'édifie s'émiette quand le fournisseur sonne, quand le bottier présente sa facture, quand l'avoué téléphone, et l'avocat, quand l'agent théâtral me mande à son

bureau pour « un cachet en ville chez des gens tout ce qu'il y a de bien, mais qui n'ont pas pour habitude de payer les prix forts »...

Or, depuis que je vis seule, il a fallu vivre d'abord, divorcer ensuite, et puis continuer à vivre... Tout cela demande une activité, un entêtement incroyables... Et pour arriver où ? N'y a-t-il point pour moi d'autre havre que cette chambre banale, en Louis XVI de camelote, d'autre halte qu'à ce miroir infranchissable où je me bute, front contre front?...

Demain, c'est dimanche : matinée et soirée à l'Empyrée-Clichy. Deux heures, déjà !... C'est l'heure de dormir, pour une « femme de lettres qui a mai tourné »...

— Grouîlle-toî! bon Dieu, grouille-toî ! Jadin n'est pas làl

— Comment, pas là ? elle est malade?

— Malade ? oui ! en bombe ! . . . C'est le même coup pour nous : nous passons vingt minutes plus tôt !

Brague, le mime, vient de surgir de sa cellule sur mon passage, effrayant sous son fond de teint kaki, et je cours vers ma loge, consternée a l'idée que je pourrais, pour la première fois de ma vie, être en retard...

Jadin n'est pas là 1 Je me hâte, en tremblant d'énervement. C'est qu'il ne badine pas, notre public de quartier, surtout à la matinée du dimanche ! Si nous le laissons, comme dit notre régisseur-belluaire, « avoir faim » cinq minutes entre deux numéros, les hurlements, les bouts de mégots, les peaux d'oranges partiront tout seuls...

Jadin n'est pas là... Il fallait s'attendre à çà, un de ces jours.

Jadin est une petite chanteuse, si novice au concert, qu'elle n'a pas eu le temps encore d'oxygéner

ses cheveux châtains ; elle n'a fait qu'un saut du boulevard extérieur sur la scène, estomaquée de gagner, en chantant, deux cent dix francs par mois. Elle a dix-huit ans. La chance (?) l'a saisie sans ménagement, et ses coudes défensifs, toute sa personne têtue penchée en gargouille, semblent parer les coups d'un destin fumiste et brutal.

Elle chante en cousette et en goualeuse des rues, sans penser qu'on peut chanter autrement. Elle force ingénument son contralto râpeux et prenant, qui va si bien à sa figure jeune d'apache rose et boudeuse. Telle qu'elle est, avec sa robe trop longue, achetée n'importe où, ses cheveux châtains pas même ondulés, son épaule de biais qui a l'air de tirer encore le panier de linge, le duvet de sa lèvre tout blanc d'une poudre grossière, — le public l'adore. La directrice lui promet, pour la saison prochaine, le « lumineux » et une seconde vedette, — on verra après pour l'augmentation. Jadin, en scène, rayonne et jubile. Elle reconnaît, tous les soirs, dans le public des secondes galeries, quelque compagnon d'enfantine vadrouille et ne résiste point, pour le saluer, à couper sa rengaine sentimentale par un joyeux coup de gueule, un rire aigu d'écolière, voire une « basane » bien claquée sur la cuisse...

C'est elle qui manque aujourd'hui au programme.

LA VAGABONDE i9

Dans une demi-heure, ils vont tempêter dans la salle et crier: a Jadin I .lad in ! » et taper des galoches, et sonner sur les verres avec leurs cuillers à mazagrans...

Cela devait arriver. Jadin, dit-on, n'est pas malade, et notre régisseur ronchonne :

— Pensez- vous qu'elle est grippée! Elle a tombé en travers d'un pieu ! On y met un talbin en compresse ! Sans quoi, elle aurait prévenu...

Jadin a trouvé un gourmet qui n'est pas du quartier. Il faut vivre... Elle vivait, pourtant, avec l'un, avec l'autre, avec tout le monde... Reverrai-je sa petite silhouette de gargouille, coiffée jusqu'aux sourcils d'un des calots « à la mode » qu'elle fabriquait elle-même ? Hier soir encore, elle avançait dans ma loge un museau mal poudré pour me montrer sa dernière création : une toque en lapin « genre renard blanc », trop étroite, qui rabattait de chaque côté les petites oreilles de Jadin, toutes roses...

— On croirait Attila tout craché, lui disait Brague, très sérieux.

Jadin est partie... Le long couloir, foré de logettes carrées, bourdonne et ricane : il paraît que tout le monde flairait cette fugue, sauf moi... Bouty, le petit comique qui chante les Dranem, se promène

devant ma loge, grimé en anthropoïde, un verre de lait à la main, et je l'entends prophétiser :

— C'était couru! Moi, j'y donnais encore cinq, six jours, peut-être un mois, à Jadin ! La patronne doit faire une gueule... Mais c'est pas encore ça qui la décidera à augmenter les artistes qui remontent une maison... Retenez ce que je vous dis ! on la reverra, Jadin : c'est une escursion, pas plus. C'est une fille qui a son genre de vie, elle saura jamais garder un miche...

J'ouvre ma porte pour parler à Bouty, pendant que je passe mes mains au blanc liquide :

— Elle ne vous avait rien dit de son départ, Bouty?

Il hausse les épaules, en tournant vers moi son masque de gorille rouge, aux yeux bordés de blanc :

— Probable ! Je ne suis pas sa mère...

Ayant dit, il lampe à petites gorgées son verre de lait, un lait bleuâtre comme de l'amidon.

Pauvre petit Bouty, qui balade partout son entérite chronique et sa bouteille de lait cacheté! Nettoyé de son masque vermillon et blanc, il a une chétive et douce figure, délicate, intelligente, de beaux yeux tendres, et un cœur de chien sans maître., prêt à chérir qui l'adoptera. Sa maladie

et son dur métier le crèvent, il se nourrit de laii, de macaroni bouilli, et trouve la force de chanter, de danser des danses nègres pendant vingt minutes. En sortant de scène, il tombe, éreinté, sur le plateau, incapable de descendre tout de suite à sa loge... Son corps fluet, étendu là comme mort, me barre quelquefois le passage, et je me raidis pour ne pas me pencher, le ramasser, demander du secours. Les camarades et le vieux chef machiniste se bornent à hocher le menton d'un air important à côté de lui, et disent :

— Bouty, c'est un artiste qui fatigue beaucoup.

— Filons, filons ! train accéléré ! Ils n'ont pas trop gueulé après Jadin, dans la salle. C'est de la chance I

Brague me pousse dans l'escalier de fer ; la chaleur poussiéreuse, la lumière des herses m'étourdissent ensemble; cette matinée a passé comme un songe affairé, la moitié de la journée a fondu je ne sais comment, j'en garde seulement le froid nerveux, la contraction de l'estomac qui suit les réveils, les levers rapides en pleine nuit. Dans une heure, il sera temps de dîner, et puis on prend un taxi, et ça recommence...

Et j*en ai comme ça pour un mois ! Le spoctacle actuel plaît suffisamment; d'ailleurs, il faut tenir jusqu'à la revue :

— Nous sommes bons là, dit Brague : quarante jours à ne rien penser!

Et il se frotte les mains,

A ne rien penser... Si je pouvais faire comme lui ! J'ai quarante jours, j'ai toute l'année, toute la vie pour penser, moi... Combien de temps vais-je promener, de music-hall en théâtre, de théâtre en casino, des « dons » que l'on s'accorde, d'un ton poli, à trouver intéressants ? On me reconnaît, par surcroît, une « mimique précise », une « diction nette », et une « plastique impeccable ». C'est très gentil. C'est même plus qu'il n'en faut. Mais... où cela mène-t-il ?

Allons! je vois venir une dure crise de noir... Je l'attends avec calme et d'un cœur habitué, certaine d'en reconnaître les phases normales et de la vaincre une fois encore. Personne n'en saura rien. Ce soir, Brague me guigne de son petit œil pénétrant, sans trouver autre chose à dire que :

— T'es bien dans la lune, dis donc?

Revenue à ma loge, je lave mes mains teintes d'un sang groseille, devant la glace où nous nous

mesurons, la conseillère maquillée et moi, graves, en adversaires dignes l'une de l'autre.

Soulïrir... regretter... prolonger, par l'insomnie, par la divagation solitaire, les heures les plus profondes de la nuit : je n'y échapperai point. Et je marche au-devant de cela, avec une sorte de gaîté funèbre, avec toute la sérénité d'un être encore jeune et résistant, qui en a vu bien d'autres... Deux habitudes m'ont donné le pouvoir de retenir mes pleurs : celle de cacher ma pensée et celle de noircir mes cils aumascaro...

— Entrez I

On vient de frapper, et j'ai répondu machinalement, absorbée...

Ce n'est pas Brague, ce n'est pas la vieille habilleuse, c'est un inconnu, grand, sec, noir, qui incline sa tête nue et débite tout d'un trait :

— Madame, je viens, depuis une semaine, vous applaudir dans l'Emprise. Vous excuserez ce que ma visite peut avoir de... déplacé, mais il me semble que mon admiration pour votre talent et... et votre plastique... justifie une présentation aussi... incorrecte, et que...

Je ne dis rien à cet imbécile. Moite, essouiHée

encore, la robe demi-ouverte, j'essuie mes mains en le regardant avec une férocité si visible que sa belle phrase meurt soudain, coupée...

Faut-il le gifler? marquer sur ses deux joues mes doigts encore humides d'une eau carminée? Faut-il élever la voix et jeter à cette figure anguleuse, toute en os, barrée d'une moustache noire, les mots que j'ai appris dans les coulisses et dans la rue?...

Il a des yeux de charbonnier triste, cet envahisseur...

Je ne sais pas ce que lui disent mon regard, et mon silence, mais sa figure change tout à coup :

— Ma foi, Madame, je ne suis qu'un serin et un grossier personnage, je m'en aperçois trop tard. Mettez-moi à la porte, allez, je l'ai bien mérité, mais non pas sans que j'aie déposé à vos pieds mes respectueux hommages.

Il resalue, comme un homme qui va s'en aller... et ne s'en va pas. Avec cette rouerie un peu catin des hommes, il attend, une demi-seconde, le bénéfice de son revirement, et — je ne suis pas, mon Dieu, si terrible 1 — l'obtient :

— Je vous dirai donc gentiment, Monsieur, ce que je vous aurais dit sans aménité, tout à l'heure : allez- vous-en !

Je ris, bonne fille, en lui montrant la porte Lui ne rit pas. Il reste là, le front en avant, et son poing libre pend, serré. Cette attitude le fait presque menaçant, gauche, avec une dégaine un peu lourde de bûcheron correct. La lampe du plafond se mire dans ses cheveux noirs, rabattus de côté, lisses et comme laqués ; mais ses yeux m'échappent, reculés sous une profonde orbite...

Il ne rit pas, parce qu'il me désire.

Il ne me veut aucun bien, cet homme-là, — il me veut. Il n'a pas l'humeur à plaisanter, même graveleusement. Cela me gêne, à la fin, et je l'aimerais mieux... allumé, à l'aise dans son rôle d'homme qui a bien dîné et qui s'est rincé l'œil au premier rang de l'orchestre...

L'ardent désir qu'il a de moi le gêne comme une arme encombrante.

— Eh bien! Monsieur, vous ne vous en allez pas? Il répond précipitamment, comme si je l'avais

éveillé :

— Si, si, Madame ! Certainement, je m'en vais. Je vous prie d'agréer mes excuses et...

— ... et l'expression de ma considération distinguée ! achevé-je malgré moi.

Ce n'est pas bien drôle, mais il rit, — il rit enfin, il quitte son expression tèlue qui me décontenançait...

— C'est gentil à vous de me repêcher, Madame ! Il y a encore quelque chose que je voulais vous demander...

— Ah ! non I vous allez filer tout de suite ! J'ai fait preuve d'une longanimité incompréhensible, et je risque une bronchite en n'enlevant pas celte robe où j'ai eu chaud comme trois déménageurs !

Du bout de l'index, je le pousse dehors, car il a repris, quand j'ai parlé d'enlever ma robe, sa figure sombre et fixe... La porte refermée et verrouillée, j'entends sa voix assourdie qui quémande :

— Madame 1 Madame ! ... je voulais savoir si vous aimez les fleurs ? et lesquelles ?

— Monsieur! Monsieur! laissez-moi tranquille! Je ne vous demande pas quels sont vos poètes favoris, ni si vous préférez la mer à la montagne ! Allezvous-en !

— Je m'en vais, Madame ! Bonsoir, Madame 1

Ouf! ce grand serin d'homme, grossier et simple, a coupé la crise noire : c'est toujours autant.

Depuis trois ans, voilà de quelle sorte sont mes conquêtes amoureuses... Le monsieur du fauteuil onze, le monsieur de l'avant-scène quatre, le gigolo des secondes galeries... Une lettre, deux lettres, un bouquet, une lettre Picore... c'est toutl Le silence

les décourage bientôt, et il me faut avouer qu'ils n'y mettent pas troj3 d'entêtement.

Le Destin, désormais ménager de mes forces, semble écarter de moi ces amoureux obstinés, ces chasseurs qui traquent une femme jusqu'au batl'eau inclusivement... Ceux que je tente ne m'écrivent pas de billets doux. Leurs lettres, pressées, brutales et gauches, traduisent leur envie, non leurs pensées... J'excepte un pauvre petit qui délayait, des douze pages durant, un amour bavard et humilié. Il devait être bien jeune. Il se rêvait prince Charmant, pauvre gosse, et riche, et puissant : « Je vous écris tout çà sur la table du marchand de vin où je déjeune, et chaque fois que je lève la tête, en face de moi, dans la glace, je vois ma sale gueule... »

Encore pouvait-il, le petit amoureux à la « sale gueule », rêver à quelqu'un, sous ses palais bleus et ses forêts enchantées.

Personne ne m'attend, moi, sur une route qui ne mène ni à la gloire, ni à la richesse, ni à l'amour.

Rien ne mène, — je le sais, — à l'amour. C'est lui qui se jette en travers de votre route. Il la barre, à jamais, ou, s'il la quitte, laisse le chemin rompu, effondré...

Ce qui reste de ma vie me fait songer à un de ces

puzzles en douze cent cinquante morceaux de boîs biscornus et multicolores. S'agit-il pour moi d'en reconstituer, bûchette à bûchette, le décor primitif : une maison paisible au miliei» des bois ? Non, non, quelqu'un a brouillé toutes les lignes du doux paysage ; je ne retrouverais même plus les débris du toit bleu brodé de lichens jaunes, ni la vigne vierge, ni la profonde forêt sans oiseaux...

Huit ans de mariage, trois ans de séparation : voilà qui remplit le tiers de mon existence.

Mon ex-mari ? Vous le connaissez tous. C'est Adolphe Taillandy, le pastelliste. Depuis vingt ans, il fait le même portrait de femme : sur un fond brumeux et doré, emprunté à Lévy-Dhurmer, il pose une femme décolletée, dont la chevelure, comme une ouate précieuse, nimbe un visage velouté. La chair, aux tempes, dans l'ombre du cou, sur la rondeur des seins, s'irise du même velouté impalpable, bleu comme celui des beaux raisins qui tentent les lèvres :

— Potel et Chabot ne font pas mieux ! a dit un jour Forain devant un pastel de mon mari.

A part son fameux « relouté », je ne crois pas qu'Adolphe Taillandy ait du talent. Mais je reconnais volontiers que ses portraits sont, pour les femmes surtout, irrésistibles.

D'abord, il voit blond, résolument. La chevelure même de M""' de Guimont-Fautru, cette sèche brune émérite, il l'a parée de reflets sanguins et dorés, venus on ne sait d'où et qui font d'elle, — répandus sur sa mate figure, sur son nez grec — une orgiaque Vénitienne.

Taillandy a fait mon portrait aussi, aufrofois... On ne sait plus que c'est moi, cette petite bacchante au nez lumineux, qui porte sur le milieu du visage sa tache de soleil comme un masque de nacre, et je me souviens encore de ma surprise, à me découvrir si blonde. Je me souviens aussi du succès de ce pastel et de ceux qui le suivirent. Il y eut le portrait de M""® de Guimont-Fautru, de la baronne Avelot, de M™* de Chalis, de M"' Robert- Durand, de la cantatrice Jane Doré, — puis nous arrivons à ceux, moins illustres à cause de l'anonymat des modèles, de M"« J. R., de M"« S. S., de M""* U., de M'"^ Van 0. .., de Mrs. F. W.

C'était l'époque où Adolphe Taillandy, avec ce cynisme de bel homme qui lui va si bien, déclarait :

— Je ne veux pour modèles que mes maîtresses, et pour maîtresses que mes modèles !

Je ne lui ai pas connu, pour ma part, d'autre génie que celui du mensonge. Aucune femme,

aucune de ses femmes, n'a dû autant que moi apprécier, admirer, craindre et maudire sa fureur du mensonge. Adolplie Taillandy mentait, avec fièvre, avec volupté, inlassablement, presque involontairement. Pour lui, l'adultère n'était qu'une des formes — et non la plus délectable — du mensonge.

Il fleurissait en mensonges avec une force, une variété, une prodigalité, que l'âge n'a point épuisées. En même temps qu'il ciselait l'ingénieuse traîtrise, agencée avec mille soins, parée de toutes les recherches d'une fourberie magistrale, je lui voyais gaspiller sa fougue astucieuse eu impostures grossières, superflues, goujates, en coûtes enfantins et presque imbéciles...

Je l'ai rencontré, épousé, j'ai vécu avec lui pendant plus de huit ans... que sais-je de lui? qu'il fait des pastels et qu'il a des maîtresses. Je sais encore qu'il réalise quotidiennement ce prodige déconcertant d'être, pour celui-ci, un « bûcheur » qui ne songe qu'à son métier, — pour celle-là, un ruffian séduisant et sans scrupules, — pour celle-ci, un paternel amant qui mêle à une toquade brève un joli ragoût d'inceste, — pour cette autre l'artiste las, désabusé, vieillissant, qui pare son automne d'une idylle délicate ; — il y a même celle pour qui

on est tout uniment un bon libertin, encore solide, et paillard à souhait ; — et puis il y a la dinde bien née, et bien éprise, qu'Adolphe Taillandy cingle, tourmente, dédaigne, reprend, avec toute la cruauté littéraire d'un « artiste » de roman mondain.

Le même Taillandy s'insinue, sans transition, dans la peau de 1' « artiste », non moins conventionnel, mais plus démodé, qui, pour vaincre les dernières résistances d'une petite dame mariée et mère de deux enfants, jette ses crayons, déchire son esquisse, pleure de vraies larmes qui mouillent sa moustache à la Guillaume II, et prend son feutre espagnol pour courir vers la Seine.

Ily a encore bien d'autres Taillandy, que je ne connaîtrai jamais, — sans parler de l'un des plus terribles : le Taillandy homme d'affaires, le Taillandy manieur et escamoteur d'argent, cynique et brutal, plat et fuyant selon les besoins de l'affaire...

Parmi tous ces hommes-là, où est le vrai ? Je déclare humblement que je n'en sais rien. Je crois qu'il n'y a pas de m'ai Taillandy... Ce balzacien génie du mensonge a cessé brusquement, un jour, de me désespérer, et même de m'intriguer. Il fut autrefois, pour moi, une sorte de Machiavel épouvantable... ce n'était peut être que Fregoli.

D'ailleurs il continue. Quelquefois, je songe, avec

une tiède commisération, à sa seconde femme... Digère-t-elle encore, béate, éprise, ce qu'elle nomme sa victoire sur moi? Non, à cette heure, elle commence à découvrir, terrifiée, impuissante, celui qu'elle a épousé... Se penche-t-elle seulement sur l'abîme, ou roule-t-elle au fond, toute saignante des épines qui m'ont laissé leurs cicatrices ?...

Mon Dieu ! que j'étais jeune, et que je l'aimais, cet homme-là! et comme j'ai souffert !... Ceci n'est pas un cri de douleur, une lamentation vindicative, — non, je soupire cela, quelquefois, sur le ton dont je dirais : « Si vous saviez comme j'ai été malade, il y a quatre ans! » Et, quand j'avoue : « J'ai été jalouse jusqu'à vouloir tuer et mourir », c'est à la manière des gens qui racontent : « J'ai mangé du rat en 70... » Ils s'en souviennent, mais ils n'en ont gardé que le souvenir. Ils savent qu'ils ont mangé du rat, mais ils ne peuvent plus ranimer en eux le frisson de l'horreur, ni la fièvre de la famine...

Après les premières trahisons, après les révoltes et les soumissions d'un jeune amour qui s'opiniâtrait à espérer et à vivre, je m'étais mise à souffrir avec un orgueil et un entêtement intraitables, — et à faire de la liltô^ature.

Pour le seul plaisir de me réfugier dans un passé

LA VAH ABONDE 53

Uut proche, j'écrivis un petit roman provincial, Le Lierre sur le Mur, souriant, plat et clair comme les étangs de mon pays, un chaste petit roman d'amour et de mariage, un peu serin, très gentil, et qui eut un succès inattendu, démesuré. Je rencontrai ma photographie dans tous les illustrés, la Vieinoderne me décerna son prix annuel, et nous devînmes, Adolphe et moi, « le couple le plus intéressant de Paris », celui qu'on invite à dîner, qu'on montre aux étrangers de marque... « Vous ne connaissez pas les Taillandy ? Renée Taillandy a un très joli talent. — Ah ! Et lui ? — Lui. . . oh ! il est irrésistible ! »

Mon second livre, A côté de V Amour, se vendit beaucoup moins. Pourtant, j'avais savouré, en mettant celui-là au monde, la volupté d'écrire, la lutte patiente contre la phrase qui s'assouplit, s'assoit en rond comme une bête apprivoisée, — l'attente immobile, l'affût qui finit par charmer le mot... Oui, mon second volume se vendit peu. Mais il sut me concilier, — comment dit-on cela ? ah ! oui ! ^ « l'estime des gens de lettres ». Quant au troisième, La Forêt sans oiseaux, il tomba à plat et ne se releva pas. Celui-là, c'est mon préféré, mon « chefd'œuvre inconnu» à moi... On le trouva diffus et confus, et incompréhensible, et long... Encore à présent, quand j€ l'ouvre, je l'aime, je m'y aime de

tout mon cœur. Incompréhensible ? pour vous, peutêtre. Mais, pour moi, sa chaude obscurité s'éclaire de lueurs merveilleuses, pour moi, tel mot suffit à recréer l'odeur, la couleur des heures vécues, — il est sonore et plein et mystérieux comme une coquille où chante la mer, — et je l'aimerais moins, je crois, si voiis l'aimiez aussi... Rassurez-vous ! je n'en écrirai pas un autre comme celui-là !... je ne pourrais plus.

D'autres travaux, d'autres soucis me réclament à présent, et surtout celui de gagner ma vie, d'échanger contre de l'or sonnant mes gestes, mes danses, le son de ma voix... J'en ai vite pris l'habitude, et le goût, avec un appétit bien féminin de l'argent. Je gagne ma vie, cela est un fait. A mes bonnes heures, je me dis et me redis, joyeusement, que je gagne ma vie! Le music-hall, où je devins mime, danseuse, voire comédienne à l'occasion, fit aussi de moi, tout étonnée de compter, de débattre et de marchander, une petite commerçante honnête et dure. C'est un métier que la femme la moins douée apprend vite, quand sa liberté et sa vie en dépendent...

Personne ne comprit rien à notre séparation. ?îaig eûl-on compris quelque chose, avant, à ma patience.

à ma longue, lâche et complète complaisance ? Hélas, il n'y a pas que le premier pardon qui coûte... Adolphe connut vite que j'appartenais à la meilleure, à la vraie race des femelles : celle qui avait la première fois pardonné devint, par une progression habilement menée, celle qui subit, puis qui accepte... Ah ! le savant maître que j'avais en lui! Comme il dosait l'indulgence et l'exigence !... Il lui arriva, quand je me montrais trop rétive, de me battre, mais je crois qu'il n'en avait guère envie. Un homme emporté ne bat pas si bien, et celui-ci ne me frappait, de loin en loin, que pour renforcer son prestige. Lors de notre divorce, on ne fut pas loin de me donner tous les torts, pour innocenter le « beau Taillandy », coupable seulement de plaire et de trahir. Il s'en fallut de peu que je ne cédasse, intimidée, ramenée à ma soumission habituelle par le bruit qui se fit autour de nous...

— Comment ? il la trompe depuis huit ans, et c'est maintenant qu'elle s'avise de se plaindre !...

J'eus des visites d'amis autoritaires, supérieurs, qui savent « ce que c'est que la vie » ; j'eus celles de parents âgés, dont l'argument le plus sérieux était :

— Que voulez- vous, ma chère enfant!.,.

Ce que je voulais ? Au fond, je le savais très bien. J'en avais assez. Ce que je voulais ? Mourir, plutôt

que de traîner encore ma vie humiliée de femme « qui a tout pour être heureuse » ; mourir, oui, risquer la misère avant le suicide, mais ne plus revoir Adolphe Taillandy, l'Adolphe Taillandy qui se réservait pour l'intimité conjugale, celui qui savait si bien m'avertir, sans élever la voix, en avançant audessus de moi sa redoutable mâchoire d'adjudant:

— Je commence demain le portrait de M"*^ Mothier; vous aurez la bonté, n'est-ce pas ? de ne plus lui faire cette gueule-là?

Mourir, risquer, avant, les pires chutes, mais ne plus surprendre le geste brusque qui cache une lettre froissée, ni la conversation faussement banale au téléphone, ni le regard du valet de chambre complice, — mais ne plus m'entendre dire, d'un ton détaché :

— Est-ce que vous ne deviez pas aller passer quarante-huit heures chez votre mère, cette semaine?...

Partir, — mais ne plus m'abaisser à promener, tout un jour, une des maîtresses de mon mari, pendant qu'il en étreint, rassuré, protégé par moi, une autre ! — Partir, et mourir, mais ne plus feindre d'ignorer, mais ne plus subir l'attente nocturne, la veille qui glace les pieds, dans le lit trop grand, — ne plus former ces projets de vengeance qui nais-

sent clans le noir, qui entlent aux battements d'un cœur irrité, tout empoisonné de jalousie, puis crèvent au tintement d'une clef dans la serrure, et lâchement s'apaisent lorsqu'une voix connue s'écrie:

— Comment ? tu ne dors pas encore?

J'en avais assez.

On s'habitue à ne pas manger, à souffrir des dents ou de l'estomac, on s'habitue même à l'absence dun être aimé, — on ne prend pas l'habitude de la jalousie. Et il arriva ce qu'Adolphe Taillandy, qui pense à tout, n'avait pas prévu : un jour que, pour mieux recevoir M"*' Mothier sur le grand divan de l'atelier, il m'avait sans courtoisie mise à ma porte, je ne rentrai pas.

Je ne rentrai pas ce soir-là, ni le suivant, ni ceux d'après. Et c'est laque finit — ou commence — mon histoire.

Je n'insisterai pas sur une morose et courte période de transition, où j'accueillis de la même humeur hargneuse les blâmes, les conseils, les consolations, et jusqu'aux féhcitations.

Je décourageai les rares amis tenaces qui vinrent sonner à la porte d un minuscule appartement loué au hasard. Outragée qu'en sût l'air de braver, peu? me voir, l'opinion publique, la sacro sainte et sou-

veraine et ignoble opinion publique, je coupai, d'un geste rageur, tout ce qui me liait encore à mon passé.

Alors, quoi ? L'isolement? — Oui, l'isolement, à trois ou quatre amis près. Des entêtés, ceux-là, des indécollables, résolus à endurer toutes mes rebuffades. Comme je les accueillis mal, mais comme je les aimai, et combien je craignis, en les voyant s'éloigner, qu'ils ne revinssent pas!...

L'isolement, oui. Je m'en effrayai, comme d'un remède qui peut tuer. Et puis, je découvris que... je ne faisais que continuer à vivre seule. L'entraînement datait de loin, de mon enfance, et les premières années de mon mariage ne l'avaient qu'à peine interrompu : il avait repris, austère, dur à pleurer, dès les premières trahisons conjugales, et cela, c'est le plus banal démon histoire... Combien de femmes ontconnu cette retraite en soi, ce repliement patient qui succède aux larmes révoltées ? Je leur rends celte justice, en me flattant moi-même : il n'y a guère que dans la douleur qu'une femme soit capable de dépasser la médiocrité. Sa résistance y est infinie ; on peut en user et abuser sans craindre qu'elle ne meure, moyennant que quelque puérile lâcheté pliysique ou quelque religieux espoir la détournent du suicide simplificateur.

« Elle meurt de chagrin... Elle est morte de chagrin »... Hochez, en entendant ces clichés, une tôte sceptique plus qu'apitoyée :une femme ne peut guère mourir de chagrin. C'est une bête si solide, si dure à tuer ! Vous croyez que le chagrin la ronge? Point. Bien plus souvent elle y gagne, débile et malade qu'elle est née, des nerfs inusables, un inflexible orgueil, une faculté d'attendre, de dissimuler, qui la grandit, et le dédain de ceux qui sont heureux. Dans la souffrance et la dissimulation, elle s'exerce et s'assouplit, comme à une gymnastique quotidienne pleine de risques... Car elle frôle constamment la tentation la plus poignante, la plus suave, la plus parée de tous les attraits : celle de se venger.

il arrive que, trop faible, ou trop aimante, elle tue... Elle pourra offrir à l'étonnement du monde entier l'exemple de cette déconcertante résistance féminine. Elle lassera ses juges, les surmènera au cours des interminables audiences, les abandonnera recrus, comme une bête rouée promène des chiens novices... Soyez sûrs qu'une longue palience, que des chagrins jalousement cachés ont formé, affiné, durci cette femme dont on s'écrie .*

— Elle est en acier !

Elle est « en femme », simplement — et oela suffit.

La solitude .. la liberté... mon travail plaisant el pénible de mime et de danseuse... les muscles heureux et las, le souci nouveau, et qui délasse de l'autre, de gagner moi-même mon repas, ma robe, mon loyer... voilà quel fut, tout de suite, mon lot, mais aussi la défiance sauvage, le dégoût du milieu où j'avais vécu et souffert, une stupide peur de l'homme, des hommes, et des femmes aussi... Un besoin maladif d'ignorer ce qui se passait autour de moi, de n'avoir auprès de moi que des êtres rudimentaires, qui ne penseraient presque pas... Et cette bizarrerie encore, qui me vint très vite, de ne me sentir isolée, défendue de mes semblables, que sur îa scène, — car, Brûnnhild désabusée, je ne crains même plus Siegfried, et la barrière defeu me garde contre tousl...

Encore un dimanche !... Et. comme le froid clair a succédé au froid noir, nous avons pris notre recréa tion hygiénique, la chienne etmoi, au Bois, entre onze heures et midi, — après le déjeuner, il y a matinée. . . Celte bête me ruine. Sans elle, je pourrais atteindre le Bois en métro, mais elle me donne du plaisir pour mes trois francs de taxi. Noire comme une truffe, elle reluit au soleil, astiquée à la brosse et au chiffon de flanelle, et le bois tout entier lui appartient, qu'elle possède à grand bruit de ronflements porcins , d'aboiements parmi les feuilles sèches remuées...

Beau dimanche et joli Bois de Boulogne! C'est notre forêt, notre parc, à Fossette et à moi, vagabondes citadines qui ne connaissons plus guère la campagne, sauf l'été... Fossette court plus vite que moi, mais je marche plus vite qu'elle, et, quand elle ne joue pas « au train de ceinture », les yeux saillants et fous, la langue dehors, elle me suit à une allure traquenardeuse, un petit trot galopé et décousu qui fait rire les gens.

'i2 LA VAGABONDE

Le fin brouillard rose filtre le soleil, un soleil dépoli qu'on peut admirer en face... Des pelouses découvertes monte un encens tremblant et argenté, qui fleure le champignon. La voilette colle à mon nez, et tout mon corps réchauffé par la course, cinglé par le froid, s'élance... En vérité, qu'y a-t-il de changé en moi, depuis ma vingtième année? Par une telle matinée d'hiver, au plus beau de l'adolescence, je n'étais ni plus solide, ni plus élastique, ni plus animalement heureuse?...

Hélas ! je puis le croire, tant que dure ma course à travers le Bois... Au retour, c'est ma fatigue qui me détrompe. Cen'est plus la même fatigue. A vingt ans,j'auraisjouisansarrière-pensée de ma passagère lassitude, dans un demi-songe assoupi. La fatigue, aujourd'hui, commencée me devenir amère et comparable à une tristesse du corps...

Fossette est née chienne de luxe et cabotine : le plateau la passionne, et elle a la manie de vouloir monter dans toutes les automobiles de maître... C'est pourtant Stéphane-Ie-Danseur qui me l'a vendue, et Fossette n'a pas fait de stage chez une actrice fortunée. Stéphane-le-Danseur est un camarade. Il travaille en ce moment dans ma « boîte », à l'Empyrée-Clichy. Ce Gaulois blond, que la tuberculose ronge un peu tous les ans, voit fondre ses biceps.

ses cuisses roses qu'un duvet d'or irise, les beaux pectoraux dont il était justement fier. Déjà il a dû quitter la boxe pour la danse et le skaiing à roiileltes... Il rinke ici sur la scène inclinée; entre temps, il s'esl <* mis » professeur de danse — il élève aussi des bouledoguesd'apparlement 11 tousse beaucoup cet hiver. Souvent, le soir, il entre dans ma loge, tousse, s'assied et me propose l'achat d' « une chienne buU bringée gris, toute beauté, qu'elle n'a pas eu le premier prix cette année pour une question de jalousie... »

Pauvre type!... Justement, j'arrive aujourd'hui au corridor souterrain percé de box carrés, qui mène à ma loge, au moment où Stéphane-le-Danseur quitte le plateau. Mince à la taille, large aux épaules, serré dans son dolman polonais vert-myrte bordé de faux chmchilla, la toque de fourrure sur l'oreille, c'est encore un beau miroir à femelles que ce gars-là, avec ses yeux bleus et ses joues frottées de rose... Mais il maigrit, il maigrit lentement, et ses succès féminins hâtent son mal...

— Salut !

— Salut, Stéphane ! Du monde?

— Et comment! Je me demande ce qu'ils f... ici, ces c...-là, quand il fait si beau à la campagne... Dites donc, vousn'auriez pas besoin... on m'a parlé d'une

chienne shipperke qui pèse six cents grammes... une occasion que j'aurais par une connaissance...

— Six cents grammes !... merci, mon appartement est trop petit!

Il veut bien rire et n'insiste pas. Je les connais, .es chiennes shipperkes de six cents grammes que vend Stéphane ! Elles pèsent dans les trois kilos. Ce n'est pas de la malhonnêteté, c'est du commerce.

Qu'est-ce qu'il fera, Sléphane-le-Danseur, quand il en sera à son dernier poumon, quand il ne dansera plus, quand il ne pourra plus coucher avec des petites bonnes femmes qui lui paient des cigares, des cravates et des apéritifs?... Quel hôpilal, quel asile recueillera sa belle carcasse vidée ?... Ah! que tout cela n'est pas gai, et que c'est donc insupportable, la misère de tant de gens 1. ..

— Salut, Bouty! Salut, Brague!... On n'a pas de nouvelles de Jadin ?

Brague hausse les épaules, sans répondre, absorbé par le fignolage de ses sourcils, qu'il dessine en violet foncé parce que « ça fait plus féroce ». Il a un certain bleu pour les rides, un certain rouge orangé pour le dedans des lèvres, une certaine ocre pour le fond de teint, un certain carmin sirupeux pour le sang qui coule, et surlout un certain blanc pour les

masques de Pierrot « dont je ne donnerais pas, assure-t-il, la recette à mon propre frère! » D'ailleurs, il dose fort adroitement sa petite manie polychrome, et je ne connais pas d'autre ridicule à ce mime intelligent, presque trop consciencieux.

Bouty, tout maigre dans son flottant vêtement à carreaux, me fait un signe mystérieux.

— Je l'ai vue, moi, la môme Jadin. Je l'ai vue au boulevard, avec un type. Elle avait des plumes comme ça I et puis un manchon comme ça ! et une gueule à s'emm...er à cent francs de l'heure!

— Si elle les touche, les cent francs de l'heure, elle n'a pas à se plaindre ! interrompt Brague, logique.

— Je ne te dis pas, mon vieux. Mais elle ne restera pas au boulevard; c'est une fille qui ne connaît rien à l'argent. Il y a longtemps que je la suis, moi, Jadin; sa mère et elle demeuraient dans ma cour...

De ma loge ouverte, en face de celle de Brague, je vois le petit Bouty, qui s'est tu brusquement sans achever sa phrase. Il a posé son demi-litre de lait cacheté, pour le tiédir, sur le tuyau du « calo » qui traverse les loges à ras de terre. Sa figure grimée en rouge brique et blanc craie ne laisse pas deviner grandcliose de son vrai visage; pourtant, il me semble bien que ce pauvre petit Bouty, depuis le départ de Jadin, se déprime davantage...

Pour blanchir et poudrer mes épaules, mes genoux truffés de « bleus », — Brague n'y va pas de main morte quand il me jette à terre! — je ferme la porte, assurée d'ailleurs que Bouty ne dira rien de plus. Comme les autres, — comme moi-même, — il ne parle presque jamais de sa vie privée. C'est ce silence, cette pudeur obstinée qui m'abusa sur ses camarades, à mes débuts au music-hall. Les plus expansifs, les plus vaniteux parlent de leurs succès, de leurs ambitions artistiques, avec l'emphase et le sérieux obligatoires ; les plus méchants vont jusqu'au débinage de la « boîte » et des copains; les plus bavards ressassent des blagues de plateau et d'atelier, — un sur dix, au plus, éprouve le besoin de dire : « J'ai une femme, j'ai deux gosses, — ma mère est malade, — je suis bien tourmenté de ma petite amie... »

Le silence qu'ils gardent sur leur vie intime ressemble à une manière polie de vous dire : « Le reste ne vous regarde pas ». Le blanc-gras ôté, le foulard et le chapeau remis, ils se séparent, disparaissent avec une promptitude où je veux discerner autant de fierté que de discrétion. Fiers, ils le sont presque tous, et pauvres : le « camarade-tapeur » est, au music-hall, une exception. Ma muette sympathie, qui, depuis trois ans, s'éclaire et s'in-

ibrme, s'attache à eux tous, sans en préférer aucun.

Les artistes de café-concert... Qu'ils sont mal connus, et décriés, et peu compris ! Chimériques, orgueilleux, pleins d'une foi absurde et surannée dans l'Art; eux seuls, eux, les derniers, osent encore déclarer, avec une fièvre sacrée .-

~ Un artiste ne doit pas... un artiste ne peut accepter... un ar/îs^e ne consent pas...

Fiers, certes, car, s'ils ont aux lèvres, souvent, un « Cochon de métier! » ou « Saloperie de vie! » je n'ai jamais entendu l'un d'eux soupirer : « Je suis malheureux... »

Fiers, et résignés à n'exister que pendant une heure sur vingt-quatre! Car l'injuste public, môme s'il les applaudit, les oublie après. Un journal pourra veiller, avec une sollicitude indiscrète, sur l'emploi du temps de M"® X... du Français, dont les opinions sur la mode, la politique, la cuisine et l'amour occuperont chaque semaine l'oisiveté du monde entier... mais, pauvre petit Bouty intelligent" et tendre, qui donc daignera se demander ce que vous faites, ce que vous pensez, ce que vous taisez, quand l'obscurité vous a ressaisi et que vous filez le long du boulevard Rochechouart, vers minuit, presque transparent de minceur dans votre long paletot « genre anglais » qui vient de la Samaritaine?...

Pour la vingtième fois, je me rabâche, à moi toute seule, ces choses pas gaies. Et mes doigts, pendant ce temps, font alertement, inconsciemment, leur besogne habituelle : blanc-gras, rose-gras, poudre, rose sec, bleu, marron, rouge, noir... Je termine à peine, lorsqu'une griffe dure gratte le bas de ma porte. J'ouvre tout de suite, car c'est la patte quémandeuse d'une petite terrière brabançonne qui « travaille » dans la première partie du spectacle.

— Te voilà, Nelle !

Elle entre, assurée, sérieuse comme une employée de confiance, et me laisse caresser ses petits reins tout fiévreux de l'exercice, pendant que ses dents, un peu jaunies par l'âge, effritent un gâteau sec.

Nelle est rouquine de poil, luisante, avec un masque noir d'ouistiti où brillent de beaux yeux d'écureuil.

— Tu veux encore un gâteau, Nelle ?

Bien élevée, elle accepte, sans sourire. Derrière elle, dans le couloir, sa famille l'attend. Sa famille, c'est un grand homme sec, silencieux, impénétrable, et qui ne parle à personne, plus deux colleys blancs, courtois, qui ressemblent à leur maître. D'où vient cet homme-là? Quels chemins l'ont amené jusqu'ici, lui et ses colleys, pareils à trois princes déchus?

Son coup de chapeau, son geste, sont d'un homme du monde, comme sa longue ligure coupante... Mes camarades, peut-être divinateurs, l'ont baptisé « l'Archiduc ».

Il attend, dans le couloir, que Nelle ait fini son gâteau. Il n'y a rien de plus triste, de plus digne, de plus dédaigneux, que cet homme et ses trois bêtes, orgueilleusement résignés à leur sort de vagabonds.

— Adieu, Nelle...

Je ferme la porte, et les sonnailles de la petite chienne s'éloignent... La reverrai-je? c'est ce soir la fin d'une quinzaine, et peut-être la fin d'un stage pour « Antoniefî et ses chiens »... Où vont-ils ? où brilleront les beau.x yeux marrons de Nelle, qui me disent si clairement : a Oui, tu me caresses... oui, tu m'aimes. . . oui, tu as pour moi une boîte de gâteaux secs... mais demain, ou le jour d'après, nous partirons !... Ne me demande rien de plus que ma politesse de petite chienne gentille, qui sait marcher sur ses pattes de devant et faire le saut périlleux. \ Comme le repos et la sécurité, la tendresse est pour nous un lu^^e inaccessible... a

De huit heures du matin à deux heures de l'aprèsmidi, par le temps clair, mon rez-de-chaussée bénéficie, entre deux falaises de maisons neuves, d'une échappée de soleil. Un pinceau étincelant touche d'abord mon lit, s'y élargit en napperon carré, et le couvre-pieds envoie au plafond un reflet rose...

J'attends, paresseuse, que le soleil atteigne mon visage, m'éblouisse à travers mes paupières fermées, — et l'ombre des piétons passe sur moi, rapide, comme une aile sombre et bleue... Ou bien je jaillis de mon lit, galvanisée, et je commence quelque fiévreux récurage : les oreilles de Fossette subissent un sondage délicat, et son poil brille sous la brosse dure... Ou bien j'inspecte, sous la grande lumière impitoyable, tout ce qui faiblit en moi, déjà: soie fragile des paupières, coin de la bouche que le sourire commence à marquer d'un pli triste, et, autour de mon cou, ce triple collier de Vénus qu'une main invisible enfonce, diâquô jour, UQ peu plus dans ma chair...

C'est ce sévère examen que trouble, aujourd'hui, la visite de mon camarade Brague, toujours vif, sérieux, éveillé. Je le reçois comme dans ma loge, couverte à peine d'un kimono de crépon, où les pattes de Fossette ont ajouté, un jour de pluie, de petites fleurs grisâtres à cinq pétales...

Pas besoin, pour Brague, de poudrer mon nez, ni d'exagérer, d'un trait bleu, la longueur de mes paupières... Brague ne me regarde qu'aux répétitions, pour me dire :

— Fais pas ça : c'est laid... N'ouvre pas la bouche en hauteur : l'as l'air d'un poisson... Ne cligne pas les yeux : t'as l'air d'un rat blanc... Ne remue pas ton derrière en marchant : t'as l'air d'une jument...

C'est Brague qui a guidé, sinon mes premiers pas, du moins mes premiers gestes sur la scène, et, si je lui témoigne encore une confiance d'élève, il n'oublie pas non plus de me traiter, souvent, en « amateur intelligent », c'est-à-dire qu'il montre quelque impatience de la discussion et tient à faire prévaloir son avis...

Ce matin, il entre, colle ses cheveux à sa nuque, avec le geste d'enfoncer une perruque, et, comme sa figure catalane, rasée, garde toujours ce sérieux éveillé qui la rend caractéristique, je me demande s'il apporte une bonne ou une mauvaise nouvelle...

Il loifle mon rayon de soleil comme un objet de prix et regarde les deux fenêtres :

— Combien s'que tu le payes, ton rez-de-chaussée ?

— Je te l'ai déjà dit : dix-sept cents.

— Et tu as l'ascenseur, encore ! . . . Chouette soleil, on se croirait à Nice !... C'est pas tout ça : nous avons une soirée.

— Quand ? ,

— Quand ? mais ce soir !

— Oh!

— Quoi « oh »? Ça le dérange?

— Non. C'est la pantoche qu'on emmène?

— Pas de pantoche, c'est trop sérieux. Tes danses. Et je leur ferai mon Pierrot neurasthénique.

Je me lève, sincèrement effarée :

— Mes danses ! Mais je ne peux pas ! Et puis j'ai perdu ma musique à Aix! Et puis la petite qui m'accompagne a changé d'adresse... Si, au moins, on avait deux jours devant soi...

— Pas moyen ! dit Brague, impassible. Ils avaient Badel au programme, et elle est malade.

— C'est ça ! c'est complet ! passer en bouchetrou! Joue ton Pierrot si tu veux, je ne danse pas !

Brague allume une cigarette, et laisse tomber ces deux mots :

-^ Cinq cents.

— Pour nous deux ?

— Pour toi. J'ai autant.

Cinq cents!... Le quart de mon loyer... Brague fume, sans me regarder : il sait bien que j'accepte.

— Évidemmenl, cinq cents... Quelle heure?

— Minuit, naturellement. Grouille-toi pour ta musique et tout, s'pas ? Bonsoir. A ce soir... Ah ! dis donc. Jadin est revenue !

Je rouvre la porte qu'il fermait déjà :

— Pas possible ! quand?

— Hier, à minuit, tu venais de partir... Une gueule !... Tu la verras : elle rechante à la boîte... Dix-septcents, tu dis?. . . C'est épatant. Et des femmes à tous les étages !

Il s'en va, grave et égrillard.

Une soirée... Le cachet en ville... Brr! ces trois mots là ont le don de me démoraliser. Je n'ose pas le dire à Brague, mais je me l'avoue, en regardant dans la glace ma figure d'enterrement, avec un petit frisson de lâcheté qui me grippe la peau du dos...

Les revoir, eux... Eux, que j'ai quittés violemment, ceux qui m'appelaient « Madame Renée » autrefois, avec celte affecta! ion de ne me donner jamais le nom de mon mari... Eux, — et elles! Elles

qui me trahissaient avec mon mari, eux qui me savaient trahie...

Le temps n'est plus où je voyais dans toute femme une maîtresse d'Adolphe, actuelle ou probable, et les hommes n'ont jamais fait grand'peiir à l'épouse éprise que je fus. Mais j'ai gardé une terreur imbécile et superstitieuse des salons où je puis rencontrer des témoins, des complices de mon malheur passé...

Ce cachet en ville gâte, d'abord, mon déjeuner en tête-à-t(He avecHamond, un peintre déjà démodé, mon vieux, fidèle, et débile ami, qui vient manger ses pâtes bouillies chez moi, de temps en temps... Nous nous parlons peu, il appuie au dossier d'une bergère sa tôte de Don Quichotte malade, et, après le déjeuner, on joue tous les deux à se faire du chagrin. Il me parle d'Adolphe Taillandy, non pour me peiner, mais pour évoquer un temps où lui, Hamond, était heureux. Et moi, je l'entretiens de sa jeune et méchante femme, épousée follement, partie quatre mois après avec je ne sais qui. . .

Nous nous payons dos après-midi de mélancolie noire, qui nous laissent éreintés, la figure vieillie, amère, la bouche sèche d'avoir redit tant de choses désolantes, et jurant de ne plus recommencer... Le samedi suivant nous réunit à ma table, contents de

nous revoir, impénitents : Hamond a retrouvé une anecdote inédite sur Adolphe Taillandy, et d'un tiroir j'ai exhumé, pour voir mon meilleur ami renifler ses larmes, un instantané d'amateur où je tiens par le bras une petite M"* Hamond blonde, agressive, droite comme un serpent sur sa queue...

Mais, ce matin, notre déjeuner ne marche pas. Hamond, guilleret et gelé, m'a pourtant apporté du beau raisin noir de décembre, d'un bleu de prune, dont chaque grain est une petite outre pleine d'eau insipide et douce, — ce maudit cachet en ville assombrit toute ma journée.

A minuit un quart, nous arrivons avenue du Bois, Brague et moi. Le bel hôtel ! on doit s'y ennuyer somptueusement... L'imposant serviteur qui nous conduit dans le « salon réservé aux artistes » m'offre son aide pour quitter mon manteau fourré ; je refuse avec aigreur : pense-t-il que je vais attendre, vêtue de quatre colliers bleus, d'un scarabée ailé et de quelques mètres de gaze, le bon plaisir de ces messieurs et dames ?

Beaucoup mieux élevé que moi, l'imposant serviteur n'insiste pas et nous laisse seuls. Brague s'étire devant une glace, devenu, sous son masque blanc,

LA VAGABONDK 57

dans sa flottante souquenille de Pierrot, d'une minceur imnnatérielle... Il n'aime pas non plus le cachet en ville. Non que la « barrière de feu » entre lui et eux lui manque autant qu'à moi, mais il prise peu ce qu'il nomme le « client » des salons, et rend au spectateur mondain un peu de la malveillante indifférence, qu'il nous témoigne :

— Penses-tu, dit Brague en me tendant un petit carton, que ces gens-là seront jamais foutus d'écrire mon nom proprement? Ils m'appellent Bragne sur leurs programmes !

Très froissé, au fond, il disparaît, en pinçant sa mince bouche saignante, sous une portière de verdures, car un autre imposant serviteur vient de l'appeler, courtoisement, par son nom estropié.

Dans un quart d'heure, ce sera mon tour... Je me mire et me trouve laide, privée de l'électricité crue qui, dans ma loge, nappe les murs blancs, baigne les miroirs, pénètre et velouté le maquillage... Y aura-t-il un tapis sur l'estrade? S'ils pouvaient s'être fendus, comme dit Brague, d'une petite rampe... Cette perruque de Salomé étreint mes tempes et renforce ma migraine... J'ai froid..

— A ton t^ur, ma vieille 1 Va leur rendre ta p9tit€ affaire !

Brague, revenu, a déj?\ épongé sa figure blanche

rayée de filets de sueur et endossé son manteau tout en parlant :

— Du monde très bien, ça se voit. Ils ne lont pas trop de foin. Ils causent, quoi ! mais ils ne rigolent pas trop haut... Tiens, voilà les deux francs quinze pour ma part de taxi-auto... Moi, je rentre.

— Tu ne m'attends pas ?

— Pourquoi faire ? Tu vas aux Ternes, et moi ù Montmartre : ça ne colle pas. Et puis je donne une leçon demain matin, à neuf heures... Bonsoir, à demain.

Allons ! c'est mon tour. Ma petite pianiste rachitique est à son poste. Je roule autour de moi, d'une main que le trac rend nerveuse, le voile qui constitue presque tout mon costume, un voile rond, violet et bleu, qui mesure quinze mètres de tour...

Je ne distingue rien, d'abord, à travers le fin treillis de ma cage de gaze. Mes pieds nus, conscients, tAtent la laine courte et dure d'un beau lapis de Perse... Hélas ! il n'y a pas de rampe...

Un bref prélude éveille et tord la chrysalide bleuâtre que je figure, délie lentement mes membres. Peu à peu, le voile se desserre, s'enfle, vole et retombe, me révélant aux yeux de ceux qui sont là, qui ont tu, pour me regarder, leur eiiragé bavar> dage...

Je les vois. Malgré moi, je les vois. 0 flamme protectrice, qui te pourrait contraindre à jaillir sous mes pas!... En dansant, en rampant, en tournant, je les vois, — et je les reconnais ! . . .

Il y a là, au premier rang, une femme encore jeune, qui fut, assez longtemps, la maîtresse de mon ex-mari. Elle ne m'attendait pas ce soir, et je ne songeais pas à elle... Ses yeux bleus douloureux, sa seule beauté, expriment autant de stupeur que de crainte... Ce n'est pas moi qu'elle craint; mais ma présence soudaine l'a remise, sans ménagement, en face de son souvenir, elle qui a souffert par Adolphe, elle qui aurait tout quitté pour lui, qui voulait, avec de grands cris, des larmes bruyantes etimprudentes, tuer son mari, me tuer aussi, et s'enfuir avec Adolphe... Il ne l'aimait déjà plus, lui, et la trouvait pesante. Il me la confiait pendant des journées entières, avec la mission — que dis-je? l'ordre ! — de ne la ramener qu'à sept heures, et il n'y eut jamais de tête-à-tête plus navrants que ceux de ces deux femmes trahies qui se haïssaient. Quelquefois, la pauvre créature, à bout de forces, fondait en pleurs humiliés, et je la regardais pleurer, impitoyable à ses larmes, orgueilleuse de retenir les miennes...

Elle est là, au premier rang. On a utilisé tout l'espace disponible, et sa chaise est si près de l'estrade

que je pourrais, d'une caresse ironique, effleurer ses cheveux, qu'elle teint en blond parce qu'ils blanchissent. Elle a vieilli depuis quatre ans, et elle me regarde avec terreur. Elle contemple à travers moi son péché, son désespoir, son amour qui a peutêtre fini par mourir. . .

Derrière elle, je reconnais aussi cette autre... et puis celle-ci encore... Elles venaient boire du thé chaque semaine chez moi, quand j'étais mariée. Elles ont peut-être couché avec mon mari. Cela n'a pas d'importance... Aucune ne semble me connaître, mais quelque chose marque qu'elles m'ont reconnue, car l'une feint la distraction et parle bas avec animation à sa voisine, l'autre exagère sa myopie, et la troisième, qui s'évente et secoue la tête, chuchote obstinément :

— Quelle chaleur ! mais quelle chaleur !

Elles ont changé leurs coiffures, depuis l'année où je faussai compagnie à tout ce « vrai monde », à tous ces faux amis... Elles portent, toutes, l'obligatoire bonnet de cheveux postiches, couvrant les oreilles, noué d'un large bandeau de ruban ou de métal, qui leur donne un air convalescent et pas lavé On ne voit plus d« nuques tentantes, ni de tempes vaporeuses^ on ne voit plus que de petits mufles, ~ mAchoircS: menton, bouche, nez, — qui

prennent, cette année, un véridique et frappant caractère de bestialité...

Sur les côtés, et au fond, il y a une ligne sombre d'hommes, debout. Ils se pressent et se penchent, avec celte curiosité, cette courtoisie rossarde de l'homme du monde pour la femme dite « déclassée », — pour celle à qui l'on baisa le bout des doigts dans son salon et qui danse maintenant, demi nue, sur une estrade...

Allons, allons ! je suis trop lucide, ce soir, et si je ne me reprends, ma danse va en pâtir... Je danse, je danse... Un beau serpent s'enroule sur le tapis de Perse, une amphore d'Egypte se penche, versant un flot de cheveux parfumés, — un nuage s'élève et s'envole, orageux et bleu, une bête féline s'élance, se replie, — un sphinx, couleur de sable blond, allongé, s'accoude, les reins creusés et les seins tendus... Je n'oublie rien, je me suis ressaisie. Allons, allons ! Ces gens-là existent-ils ?... Non, non, il n'y a de réel que la danse, la lumière, la liberté, la musique... Il n'y a de réel que rythmer sa pensée, la traduire en beaux gesles. Un seul renversement de mes reins, ignorants de l'entrave, ne suffitil pas à insulter ces corps réduits par le long corset, appauvris par une mode qui les exige maigres ?

Il y a mieux à faire qu'à les humih'er : je veux,

pour un instant seulement, les séduire ! Un peu d'effort encore : déjà les nuques, chargé(>s de bijoux et de cheveux, me suivent d'un vague balancement obéissant... Voici que va s'éteindre, dans tous ces yeux, la vindicative lumière, — voici que vont céder et sourire, ensemble, toutes ces bêtes charmées...

La fin de la danse, le bruit, — fort discret, — des applaudissements coupent 1 enchantement. Je disparais, pour revenir saluer, d'un sourire circulaire. . . Au fond du salon, une silhouette d'homme gesticule et crie «Bravo! » Je connais celte voix-là, et ce grand mannequin noir...

Mais c'est mon idiot de l'autre soir ! G est le grand serin!... Je n'en puis douter longtemps, d'ailleurs, en le voyant entrer, tête baissée, dans le petit salon où me rejoint ma pianiste. Il n'est pas seul, il est accompagné d'un autre grand serin noir, qui a bien la tournure d'être le maître de la maison.

— Madame..., salue celui-ci.

— Monsieur...

— Voulez-vous me permettre de vous remercier d'avoir bien voulu, prêter, à l'improviste, votre concours à... et de vous exprimer toute l'admiration...

«— Mon Dieu, Monsieur...

— Je suis Monsieur Dufferein-Chautel.

— Ah ! p«rfaiteraeai...

LA VAGAIiOI^UE tt

— Et voici mon frère, Maxime Dufferein-Chautel, qui désire si vivementvous être présenté...

Mon grand serin d'hier resalue, et réussit à prendre, à baiser une main qui s'occupait à rassembler le voile bleu... Puis il reste debout et ne dit rien, beaucoup moins à son aise que dans ma loge...

Cependant, Dufierein-Chautel n° 1 froisse, avec embarras, une enveloppe fermée :

— Je... j'ignore si c'est à M. Salomon, votre imprésario... ou bien à vous-même que je dois remettre...

Dufferein-Chautel n** Si, soudain cramoisi sous sa peau brune, lui jelte un coup d'œil furieux et blessé, et les voilà tous deux aussi serins l'un que l'autre I

Qu'y a-t-il là d'embarrassant ? Je les tire gaîment de peine :

— Mais à moi-même. Monsieur, c'est tout simple I Donnez-moi cette enveloppe, ou plulôtglissez-ladans ma musique, — car je vous avoue en confidence que mon costume de danseuse n'a pas de poches I...

Ils éclatent de rire tous les deux, d'un rire soulagé et polisson, et, déclinant l'offre sournoise de Dufferein-Chautel n"* 2, qui craint pour moi les apaches des Ternes, je puis rentrer, seule, serrer joyeusement ma grande coupure de cinq cents francs, me coucher, et dormir...

Pour glisser ma main dans la boîte où l'on dépose le courrier — une caissette clouée au flanc du comptoir des contrôleurs, — je dérange, ce soir vendredi, un beau « mac » en casquette, un des types très classiques dont le quartier fourmille.

Quoique popularisé par l'image, la charge, le théâtre et le café-concert, le « barbeau » reste fidèle au chandail ou à la chemise de couleur sans col, à la casquette, au veston que les mains, plongées dans les poches, brident flatteusement sur les reins, à la cigarette éteinte et aux muettes pantoufles...

Le samedi et le dimanche, ces messieurs emplissent la moitié de notre Empyrée-Clichy, bordent la galerie, et se fendent de 2 fr. 2o pour retenir d'avance les sièges de canne qui touchent la scène. Ce sont des fldèles, des passionnés, qui dialoguent avec les artistes, les sifflent, les acclament, et savent placer le mot grivois, l'exclamation scatologique qui déchaînent la salle entière.

Il arrive que leur succès les grise, et alors cela

tourne à l'émeute. D'une galerie à l'autre, on échange, en savoureux argot, des dialogues étudiés, puis des cris, et les projectiles suivent, précurseurs eux-mêmes de la prompte arrivée des agents... Il est bon que i'arti.ste en scène attende, le visage neutre et le maintien modeste, la fin de l'orage, s'il ne veut pas voir changer la trajectoire des oranges, des programmes en boule et des petits sous. La simple prudence lui conseille aussi de ne point poursuivre sa chanson interrompue- Mais ce sont là, je le répète, des orages brefs, des escarmouches réservées aux samedis et aux dimanches. Le service d'ordre est très bien fait à l'Empyrée-Clichy, où l'on sent la poigne de M"*® la Directrice, — la Patronne !

Brune et vive, couverte de bijoux, la patronne trône, ce soir, comme tous les soirs, au contrôle. Ses yeux brillants et agiles voient tout, et les garçons de salle ne se risquent pas à oublier, le matin, la poussière des coins sombres. Us foudroient en ce moment, ces terribles yeux, un authentique, costaud et considérable apache venu pour acheter le droit d'occuper, contre la scène, un des meilleurs sièges cannés, ceux du premier rang, ceux où l'on se carre en crapaud, les bras sur le balcon, le menton sur les mains croisées.

La Patronne le rembarre sans tumulte, mais de quel air de dompteuse !

— Rentre tes quarante-cinq sous, et file !

Le costaud, bras ballants, se balance comme un ours :

— Pourquoi ça, Madame Barnet? Quoi que j'ai fait?

— Oui, oui, « quoi que j'ai fait ? » Tu crois que je ne t'ai pas vu, samedi dernier? C'est toi qui étais au fauteuil U7i de la galerie, hein ?

— Si on peut dire !

— C'est toi qui t'es levé pendant la pantomime, hein ? pour dire : « Elle me montre qu'un nichon, je veux y voir les deux! j'ai payé deux linvés, un par nichon ! »

Le costaud, cramoisi, se défend, une main sur le cœur :

— Moi ! moi ! Voyons, Madame Barnet, je sais me tenir, je sais que c'est pas des choses à faire ! Je vous promets, Madame Barnet, que c'est pas moi qui...

La reine de l'Empyrée étend une dcxtre impitoyable.

— Pas de couleurs I Je t'ai vu, n'est-ce pas ? ça suffit. Tu n'auras pas de place avant huit jours d'ici. Rentre tes quarante-cinq sous ! et que je ne te revoie

pas avant samedi ou dimanche prochain ! Et file ! La sortie du costaud, consigné pour huit jours, vaut bien que je perde encore quelques minutes. Il s'en va sur ses feutres silencieux, le dos rond, et ne reprend que sur le trottoir sa gueule insolente. Mais le cœur n'y est pas, l'allure est forcée, et, pour un peu de temps, il n'y a pas de difîérence entre cette bête dangereuse et le gosse qu'on a privé de dessert...

Sur l'escalier de fer, en môme temps que le souffle montant du calorifère qui sent le plâtre, le charbon et l'ammoniaque, m'arrive en bouffée la voixdeJadin... Ah ! la petite rosse! Elle l'a retrouvé et repris, son public de quartier! Il n'y a qu'à entendre, là-bas, le rire orageux, le grondement de bête contente et caressée dont il l'accompagne et la soutient.

Ce contralto râpeux et chaud, voilé déjà par la noce et peut-être un commencement de phtisie, gagne le cœur, — par les chemins les plus bas et les plus sûrs. Qu'un directeur « avisé et artiste » se fourvoie jusqu'ici, qu'il entende Jadin, il s'écriera :

— Je la prends, je la lance, et dans trois mois vous verrez ce que j'en fais I

Une ratée orgueilleuse et aigrie, voilà ce qu'il en fera... Les expériences de ce genre n'encouragent guère : où brillera-t-elle mieux qu'ici, la Jadin mal peignée ?

La voici sur l'escalier, telle, ma foi, qu'elle est partie, avec sa robe trop longue qu'effrangent ses talons, son fichu Marie-Antoinette, jauni par la fumée de la salle, qui bâille sur une maigreur efflanquée et jeune, son épaule de biais et sa bouche rossarde, sa lèvre relevée dont le duvet garde une moustache de poudre...

J'ai un vif et vrai plaisir à la revoir, cette enfant mal embouchée; elle, de son côté, dégringole les dernières marches pour tomber sur moi et me serrer les mains dans ses pattes chaudes : sa « bombe » nous a, on ne sait comment, rapprochées...

Elle me suit dans ma loge, où je risque un rcpro« che discret :

— Jadin, c'est dégoûtant, vous savez ! on ne lâche pas les gens comme ça !

— J'ai été voir ma mère, dit Jadin avec un grand sérieux.

Mais elle se voit mentir dans la glace, et toute sa figure enfantine se fend de rire, devient large et bridée comme celle des angoras très jeunes. . .

76 LA VAGABOiNDE

— Croyez- VOUS, hein ?... On a dû se barber, ici, tans moi !

Elle rayonne d'un confiant orgueil, surprise, au fond,querEmpyrée-Clichy n'ait pas, en son absence, fermé les guichets ...

— J'ai pas changé, hein?,.. Oh! les belles fleurs! Vous m'escusez?

Sa main rapide de chapardeuse, habile à filouter naguère les oranges des étalages, a saisi une grosse rose pourpre, avant que j'aie seulement ouvert la petite enveloppe fichée au flanc d'une grande gerbe de fleurs, qui m'attendait debout sur la tablette à maquillage :

Maxime Dufferein-Chautel

avec ses respectueux hommages.

Dufferein-Chautel ! Enfin, j'ai retrouvé le nom du grand serin I Depuis l'autre soir, trop paresseuse pour ouvrir un Tout-Paris, je l'appelle tour à tour Thureau-Dangin, Dujardin-Beaumetz, ou Duguay- Trouin...

— J'ose dire que c'est des fleurs! dit Jadin pendant que je me déshabille. C'est de votre ami ?

Je proteste, avec une sincérité inutile :

— Non, non ! c'est quelqu'un qui me remercie,., pour une soirée...

-* Tant pire! décrète Jadin compétente. C'est des

fleurs d'homme bien. Le type avec qui je m'ai

cavale l'autre jour, m'en a donné des comme

ça...

J'éclate de rire : Jadin discourant sur la qualité

des fleurs et des «types » est irrésistible... Elle

devient toute rouge sous sa farine de poudre et

s'offense :

— Ah ! quoi ? Vous ne le croyez pas que c'était un homme bien, peut-être? Et demandez voir à Canut, le chef-machiniste, ce que j'ai rapporté comme galette, hier au soir, que vous veniez de partir!

— Combien?

— Seize cents francs, ma chère! Canut lésa vus : c'est pas une craque !

Ai-je l'air assez pénétré? J'en doute.,.

— Et qu'est-ce que vous allez en faire, Jadin ? Elle tire, insouciante, sur les fils qui pendent de

sa vieille robe blanche et bleue :

— Pas des conserves, probable. J'ai payé la tournée aux machinistes. Et puis j'ai prêté — qu'elle dit ! — cinquante balles à Myriamc pour payer sa ^Iure,etpuisy a l'une, yarautreeuirappîiqucîï*, qui disent qu'elles sont sans 'jn... Est-ee que je saisi... Tiens, v là Bouty ! Saiu*,Bouty.

— Salut à la bombeuse!

Bouly, ayant constaté courtoisementqu'un kimono couvre mon déshabillé, pousse la porte de ma loge et secoue la main que tend Jadin, en répétant» Salut ! » avec un geste rogue et une voix tendre... Mais Jadin l'oublie tout de suite, et continue, debout derrière moi ets'adressant à mon image dans la glace :

— Vous comprenez, ça me fait mal au cœur d'avoir tant d'argent que ça!

— Mais. ..vous allez vous acheter des robes... tout au moins une... pour remplacer celle-ci ?

Elle rejette, d'un revers de main, ses cheveux légers et plats qui se défont en mèches fines :

— Pensez-vous? Cette robe-là peut très bien faire jusqu'à la revue ! Qu'est-ce qu'ils diraient, de voir que je xsisen bas ramasser du pèze pour ramener ici des robes de gommeuse !...

Elle a raison. Ils, c'est son fameux public de quartier, exigeant, jaloux, qu'elle a un peu trompé, et qui lui pardonne, pourvu qu'elle reparaisse devant lui mal nippée, mal chaussée, fichue comme quatre sous, mais telle qu'avant la fugue, avant la faute..

Apres une pause, Jadin reprend, très â raiae devant le silence gêné de Bouty :

-— Moi, vous comprenez, je me suis acheté ce

que j'avais le plus besoin : un chapeau, et un manchon avec une écharpe de cou. Mais un chapeau! vous le verrez tout à l'iieure... A revoir. Tu restes, Bouty ?... Bouty, je suis riche, tu sais ? Je te paie ce que tu veux !

— Très peu pour moi, merci.

Bouty se révèle singulièrement froid et désapprobateur. Si je disais tout haut qu'il aime Jadin, je me couvrirais de ridicule. Il faut donc me contenter de le penser.

Le petit comique s'en va un peu après, et je reste seule avec ma gerbe de roses, une grande gerbe banale, serrée dans une ceinture de ruban vert pâle... C'est Ijien la gerbe d'un « grand serin » tel que mon nouvel amoureux !

«Avec ses respectueux hommages... » Jai connu, depuis trois ans, pas mal d'hommages, si j'ose dire, mais qui n'avaient rien de respectueux. Et mon vieux bourgeoisisme, qui veille, s'épanouit en secret, comme s'ils ne demandaient pas, ces hommages-ci, — tout masqués de respect qu'ils veulent être, — la même chose, toujours la même chose...

Au premier rang des fauteuils d'orchestre, ma myopie ne me défend pas d'apercevoir, raide et

n LA VAGABONDE

sérieux, — avec ses cheveux noirs qui brillent comme la soie d'un huit-reflets, — M. Dufferein- Chautel cadet. Heureux de mon regard qui l'a reconnu, il suit de la tête mes mouvements, mes allées et venues sur la scène, comme ma chienne Fossette quand je m'habille pour sortir...

Les jours passent. Tl n'y a rien de nouveau dans ma vie, — qu'un homme patient qui me guette.

Nous venons de franchir Noël et le 1" janvier, — Noël, soirée enfiévrée qui a secoué toute la « boîte » d'un branle fou. Le public, saoul plus qu'à moitié, a gueulé comme un seul homme; les avant-scènes pailletées ont jeté vers les secondes galeries des mandarines et des cigares à vingt-cinq sous ; Jadin, grise depuis le déjeuner, a perdu le fd de sa chanson et dansé en scène une « chaloupée » terrible, la jupe levée sur des bas aux mailles rompues, une grande mèche de cheveux lui battant le dos... Belle soirée où notre Patronne trônait dans sa loge, supputant la royale recette, l'œil à la verrerie poissée qui chargeait les tablettes clouées au dos des fauteuils...

Brague aussi s'était grisé dès le dîner et pétillait d'une fantaisie lubrique de petit bouc noir. Seul dans sa loge, il a improvisé un extraordinaire monologue d'halluciné qui se défend contre des larves, avec des

« Oh ! non, assez... laisse-moi ! » des « Pas ça! Pas ça! ou bien une fois seulement... » des soupirs et des plaintes d'homme qu'une volupté diabolique suppHcie...

Quant à Bouty, tout tordu de crampes d'entérite, pauvre gosse, il sirotait son lait bleuâtre...

En guise de réveillon, j'ai mangé le beau raisin de serre que m'avait apporté mon vieil ami Hamond, en tête-à-tête avec Fossette qui croquait des bonbons, — des bonbons envoyés par le Grand-Serin. J'ai lutté, me moquant de moi-même, contre une jalousie chagrine d'enfant qu'on a oublié d'inviter...

Qu'aurais-je donc voulu? Souper avec Brague, ou avec Hamond, ou avec Duffcrein-Chautel ? Dieu, non ! mais quoi ? Je ne suis ni meilleure, ni pire que tout le monde, et il y a des heures où j'aimerais défendre aux autres de s'amuser quand je m'embête...

Mes amis, les vrais, les fidèles, comme Hamond, ce sont, — la chose vaut que je la remarque, — des pas-de-chance, des irrémédiablement tristes. Est-ce la « solidarité du malheur » qui nous lie ? Je n'en crois rien.

11 me semble plutôt que j'attire et retiens les

mélancoliques, les solitaires voués à la réclusion ou à la vie errante — comme moi... Qui se ressemble...

Je remâche ces pensées folâtres en revenant de ma visite à Margot,

Margot, c'est la sœur cadette de mon ex-mari. Elle porte lugubrement, depuis l'enfance, ce petit nom badin, qui lui va comme un anneau dans le nez. Elle vit seule et ressemble assez, avec ses cheveux grisonnants, coupés sous l'oreille, sa chemise à broderie russe et sa longue veste noire, à une Rosa Bonheur qui serait niliiliste.

Dépouillée par son mari, tapée par son frère, volée par son avoué, grugée par ses domestiques, Margot s'est embastillée dans une sérénité funèbre, faite de bonté inguérissable et de silencieux mépris. Une vieille habitude d'exploitation fait que l'on continue, autour d'elle, à écorner ses rentes viagères, et elle laisse faire, prise seulement parfois de rages subites, et jetant sa cuisinière à la porte pour une carotte, trop flagrante, de dix centimes.

— Je veux bien qu'on me vole, crie Margot, mais je veux encore qu'on y mette des égards!

Puis elle retombe, pour de longs jours, à son universel mépris.

Du temps que j 'étais mariée, j'ai peu connu Margot,

toujours froide, douce et peu loquace. Sa réserve n'a point quêté mes confidences. Seulement, le jour où ma rupture avec Adolphe sembla définitive, elle mit hors de chez elle, poliment, brièvement, mon mari étonné et ne le revit plus. Je connus alors que j'avais en Margot une alliée, une amie et un appui, puisque c'est d'elle que me viennent les quinze louis mensuels qui me gardent de la misère.

— Prends-les, va! m'a dit Margot. Tu ne 'me fais pas de tort. Ce sont les dix francs quotidiens que m'a toujours carottés Adolphe !

Ce n'est pas, certes, chez Margot que Je trouverais des consolations, ni cette hygiénique gaieté qu'on me recommande comme un régime. Mais, au moins, Margot m'aime à sa manière, à sa découragée et décourageante manière, — tout en pronostiquant pour moi la plus fâcheuse fin :

— Toi, ma fille, m'a-t-elle dit aujourd'hui encore, tu auras de la veine si tu ne retombes pas dans un beau collage, avec un Monsieur genre Adolphe. Tu es faite pour être mangée, comme moi. Je suis bien bonne de te prêcher ! Chatte échaudée, tu retourneras à la chaudière, c'est moi qui te le dis! Tu es bien de celles à qui un Adolphe ne suffit pas comme expérience !

— Mais enfin, Margot, vous êtes extraordinaire!

C'est chaque fois le même réquisitoire! lui rcprochai-je en riant : « Tu es ci, tu es ça, tu es de celles qui, de celles que... » Altendez au moins que j'aie péché, il sera temps de m'en vouloir après !

Margot eut un de ces regards qui la font paraître très grande, qui ont l'air de tomber de si haut !

— Je ne t'en veux pas, ma fdle. Je ne t'en voudrai pas davantage quand tu auras péché, comme tu dis. Seulement, tu auras bien de la peine à t'empêcher de commettre la bêtise, — puisqu'il n'y en a qu'une : recommencer. . . J'en sais quelque chose. . . Et encore, ajoute-t-elle avec un singulier sourire, je n'avais pas de sens, moi!...

— Alors, que faire, Margot? Que blâmez- vous dans ma vie actuelle? Dois je, comme vous, me cloîtrer dans la crainte d'un malheur pire, et n'aimer, comme vous, que les petits terriers brabançons à poil ras?

— Garde-t'en bien ! s'écria Margot avec une vivacité enfantine. Les petits terriers brabançons! il n'y a pas de rossards comme eux ! Voilà une bête, ditelle en me montrant une petite chienne rousse, pareille à un écureuil tondu, — une bête que j'ai soignée quinze nuits, pendant sa bronchite. Quand je me permets de la laisser seule, une heure, à la maison, la petite crapule fait semblant de ne pas me reconnaître et gronde à mes trousses comme si

tO LA VAGABONDE

j'étais un chemineau !... Et, à part ça, mon enfant, tu vas bien ?

— Très bien, Margot, merci.

— La langue?... Le blanc de l'œil?... le pouls?... Elle m'a retroussé les paupières, m'a pressé le

poignet, d'une main assurée, professionnelle, ni plus ni moins qu'à un petit brabançon. C'est que nous savons, Margot et moi, le prix de la santé, et l'angoisse de la perdre. Vivre seule, on s'en tire, on s'y fait; mais languir seule et fiévreuse, trembler d'épuisement, tousser dans la nuit interminable, atteindre, sur des jarrets défaillants^ la fenêtre aux vitres battues de pluie, puis revenir à une couche froissée et moite, — seule, seule, seule !...

Durant quelques jours, l'an dernier, j'ai connu l'horreur d'être celle qui gît, et délire vaguement, et redoute, en sa demi-lucidité, de mourir lentement, loin de tous, oubliée... Depuis, à l'exemple de Margot, je me soigne, je me soucie de mon intestin, de ma gorge, de mon estomac, de ma peau, avec une sévérité un peu maniaque de propriétaire attaché à son bien . . .

Je songe, aujourd'hui, au mot bizarre de Margot. Elle n'avait « pas de sens », elle... Et moi ?

Mes sens... C'est vrai. Il y a bien longtemps, il me semble, que je n'ai songé à eux...

La « question des sens »... Margot a l'air de penser qu'elle importe. La meilleure littérature — et la pire aussi — tâche de m'apprendre que toutes les voix se taisent quand celle des sens a parlé. Qu'en faut-il croire ?

Brague m'a dit une fois, d'un ton de médecin :

— Ça n'est pas sain, tu sais, ta façon de vivre ! Et il a ajouté, comme Margot :

— D'ailleurs, tu y passeras ni plus ni moins que les camarades. Retiens ce que je te dis !

Je n'aime pas songera cela. Brague se mêle volontiers de décréter et joue à l'infaillible... Ça ne signifie rien... C'est égal, je n'aime pas songer à cela.

J'assiste, au music-hall, sans feindre la moindre bégueulerie, à des conversations où l'on traite « la question des sens «avec une préci.sion statistique et chirurgicale, et j'y prends le même intérêt, détaché et respectueux, qu'à lire dans un journal les ravages de la peste en Asie. Je veux bien trembler, mais je préfère rester à demi incrédule. C'est égal, je n'aime pas beaucoup songer à cela...

Et puis, il y a cet homme — le Grand Serin — qui s'arrange pour vivre dans mon ombre, pour mettre ses pas dans l'empreinte des miens, avec une obstination de chien...

Je trouve des fleurs dans ma loge. Fossette reçoit une petite auge de nickel pour sa pâtée ; trois ntîinuscules animaux fétiches tiennent salon, nez à nez, sur ma table à écrire : un chat d'améthyste, un éléphant de calcédoine, un crapaud de turquoise... Un cercle de jade, vert comme une rainette, serrait les tiges du bouquet de lis verdâtres qu'on me remit le l^"" janvier... Dans la rue, je croise, trop souvent, le même Dufferein-Chautel, qui me salue avec une surprise si mal imitée...

Il me force à me rappeler, trop souvent, que le désir existe, demi-dieu impérieux, faune lâché qui gambade autour de l'amour et n'obéit point à l'amour, — que je suis seule, saine, jeune encore et rajeunie par ma longue convalescence morale...

Des sens? oui, j'en ai... J'en avais, du moins, au temps où Adolphe Taillandy daignait s'occuper d'eux. Des sens timides, routiniers, dirai-je « ordinaires »? — heureux de la caresse habituelle qui les comblait, craintifs de toute recherche ou complication libertines . . . lents à s'enfiévrer, mais lents à s'éteindre, — des sens bien portants, en somme...

La trahison, la longue douleur les ont anesthésiés, — jusqu'à quand ? Les jours de gaîté, d'allégresse physique, je m'écrie : « Pour toujours ! » à me sentir

candide, amputée de ce qui faisait de moi une femme comme les autres...

Mais il y a aussi des jours lucides, où je raisonne tlurement contre moi-même : « Prends garde ! veille à toute heure ! Tous ceux qui t'approchent sont suspects, mais tu n'as pas de pire ennemi que toimême ! Ne chante pas que tu es morte, inhabitée, légère : la bête que tu oublies hiverne, et se fortifie d'un long sommeil... »

Et puis, je perds derechel la mémoire de ce que je tus, avec la crainte de redevenir vivante; ie ne convoite pas, je ne regrette rien... jusqu'au prochain naufrage de ma confiance, jusqu'à la crise inévitable où je regarde avec terreur s'approcher la Tristesse aux douces mains puissantes, guide et compagne de toutes les voluptés...

Nous répétons, depuis quelques jours, une nouvelle pantomime, Bragueet moi. Il y aura une forêt une grotte, un vieux troglodyte, une jeune hamadryade, un faune dans la force de l'âge.

Le faune, c'est Brague, la nymphe forestière, c'est moi, — quant au vieux troglodyte, il n'en est pas encore question. Son rôle est épisodique, et, pour le jouer, dit Brague, « j'ai un petit salopin de dixhuit ans, dans mes élèves, qui fera tout à fait préhistorique ! »

On veut bien nous prêter la scène des Jolies, le matin, de dix à onze heures, pour les répétitions. Débarrassée de ses toiles de fond, la profonde scène nous montre tout son plateau nu. Qu'il y fait triste, qu'il y fait gris lorsque j'arrive, sans corset, un chandail en guise de blouse, et culottée de satin noir sous la jupe courte !...

J'envie Brague d'être, à toute heure, si paroi! à lui-même, éveillé, noiraud, autoritaire... Je lutte mollement contre le froid, l'engourdissement, l'é-

cœurement de cette atmosphère mal purgée des relents de la nuit, qui sent encore l'humanité et le punch aigre... Le chaudron des répétitions épèle la musique neuve, mes mains s'agrippent l'une à l'autre et tardent à se quitter, mon geste est court, près du corps, mes épaules remontent frileusement, je me sens médiocre, gauche, perdue...

Brague, accoutumé à mon inertie matinale, a pénétré aussi le secret de la guérir. Il me harcèle sans relâche, court autour de moi comme un ratier, prodigue de brefs encouragements, des exclamations claquantes qufme cinglent...

De la salle monte une fumée de poussière : c'est l'heure où les garçons poussent dehors, avec la boue séchée sur les tapis, le petit fumier de la soirée précédente : papiers, noyaux de cerises, mégots, crotte des souliers...

Au troisième plan, — car on nous prête seulement une tranche de scène, une passerelle large de deux mètres environ, — une troupe d'acrobates travaille sur son épais tapis : ce sont de beaux Allemands roses au poil blond, silencieux et âpres à la besogne. Us ont de sordides maillots de travail, et, dans les intervalles de leur numéro, leur repos, leurs jeux sont encore exercice deux d'entre eux cherchent, avec des rires endormis, un miracle d'équilibre irréa-

lisable . . . qu'ils réussiront peut-être le mois prochain . A la fin de la séance, ils se tiennent, très graves, autour de la périlleuse éducation du plus jeune do la troupe, un bambin à figure de fillette sous de longues boucles blondes, qu'on lance en l'air, qu'on reçoit sur un pied, sur une main, un aérien petit être qui semble voler, ses boucles tendues horizontalement derrière lui, ou dressées toutes droites comme une fiamme au-dessus de sa tête, tandis qu'il retombe, les pieds joints et pointus, les bras collés au corps...

— Au temps ! crie Brague. Tu l'as encore raté, ton mouvement ! En voilà une répétition à la mordsmoi-le-jonc ! Tu ne peux donc pas être à ce que tu fais ?

C'est difficile, je l'avoue. Au-dessus de nous voltigent maintenant, sur trois trapèzes, des gymnastes qui échangent des appels aigus, des cris d'hirondelles... L'éclair nickelé des trapèzes de métal, le grincement, sur les barres polies, des mains colophanées, toute cette dépense, autour de moi, de force élégante et souple, ce mépris méthodique du danger m'exaltent, m'échauffent, à la fin, d'une contagieuse émulation... El c'est alors, hélas ! qu'on nous déloge, quand je commençais à sentir sur moi.

88 LA VAGABONDli

comme une parure soudain revêtue, la beauté de mon geste achevé, la justesse d'une expression d'épouvante ou de désir...

Galvanisée trop tard, j'use le reste de mon ardeur en rentrant à pied avec Fossette, en qui les répétitions accumulent une rage muette, qu'elle assouvit dehors, sur des chiens plus grands qu'elle. Elle les terrorise, en mime géniale, par une seule convulsion de son masque de dragon japonais, par une grimace abominable qui pousse ses yeux hors de la tête, retrousse les babines et montre, sous leur sanguine doublure, quelques dents blanches plantées de guingois comme les lattes d'une palissade bousculée par le vent.

Grandie dans le métier. Fossette connaît le musichall mieux que moi-même, trotte dans les sous-sols obscurs, boule le long des couloirs, se guide à l'odeur familière d'eau savonneuse, de poudre de riz et d'ammoniaque... Son corps bringé connaît l'étreinte des bras enduits de blanc de perle ; elle daigne manger le sucre que les figurants raflent dans les soucoupes, au café d'en-bas. Capricieuse, elle exige parfois que je l'emmène, le soir, et, d'autres jours, me regarde partir, roulée en turban dans sa corbeille, avec le mépris d'une rentière qui prend, elle, tout le temps de digérer...

— C'est samedi. Fossette ! Courons ! Hamond sera arrivé avant nous I

Nous avons couru comme deux folles, au lieu de prendre un fiacre : c'est que l'air, ce matin, porte une si surprenante et si molle douceur d'avantprintemps... et nous rejoignons Hamond, juste comme il atteint ma case blanohe, couleur de beurre sculpté.

Mais Hamond n'est pas seul : il cause sur le trottoir avec... avecDufferein-Chautel cadet, prénommé Maxime, et dit le Grand-Serin...

— Comment ! c'est encore vous !

Sans lui laisser le temps de protester, j'interroge sévèrement Hamond :

— Vous connaissez M. Dufferein-Chautel?

— Mais oui ! dit Hamond, paisible. Vous aussi, je vois. Mais, moi, je l'ai connu tout petit. J'ai encore dans un tiroir la photographie d'un gosse à brassard blanc : « Souvenir de la Première Communion de Maxime Dufferein-Chautel, 15 mai 18... »

— C'est vrai, s'écrie le Grand-Serin. C'est maman qui vous l'avait envoyée, parce qu'elle me trouvait si beau !

Je ne ris pas avec eux. Je ne suis pas contente qu'ils se connaissent. Et je me sens humiliée par la

grande lumière de midi, avec mes cheveux défrisés sous le bonnet de fourrure, le nez luisant qui demande la poudre, la bouche sèche de soif et de faim...

Je cache sous ma jupe mes bottines de répétition, des bottines lacées, avachies, dont le chevreau écorché montre le bleu, mais qui collent bien à la cheville et dont la semelle amincie est aussi souple que celle d'un chausson de danse... D'autant que le Grand Serin m'épluche comme s'il ne m'avait jamais vue...

Je refoule une soudaine et puérile envie de pleurer pour lui demander, comme si j'allais le mordre :

— Qu'est ce qu'il y a? j'ai du noir sur le nez ? Il ne se presse pas pour répondre :

— Non... mais... c'est bizarre... quand on ne vous a vue que le soir, on ne croirait jamais que vous avez les yeux gris... Ils paraissent bruns, à la scène.

— Oui, je sais. On me l'a déjà dit. Vous savez, Hamond, l'omelette sera froide. Adieu, Monsieur.

Moi non plus, d'ailleurs, je ne l'avais jamais si bien vu, au grand jour. Ses yeux enfoncés ne sont pas noirs comme je le croyais, mais d'un marron un peu fauve, comme les prunelles des chiens de berger...

Ils n'en finissent plus de se serrer les mains ! Et

LA VAGABOPTOE 91

Fossette, la petite grue ! qui dit « bonjour au Monsieur » avec un sourire d'ogresse fendu jusqu'aux oreilles ! Et le Grand-Serin qui fait, parce que j'ai parlé d'omelette, une figure de pauvre devant le rôti ! S'il attend que je l'invite !...

J'en veux, injustement, à Hamond. Et c'est en silence que j'expédie mon nettoyage superficiel de mains et de museau, avant de rejoindre mon vieil ami dans le petit salon de travail où Blandine dresse le couvert. Car j'ai supprimé, une fois pour toutes, cette pièce triste et inutile qu'on nomme salle à manger, et qu'on habite une heure sur vingtquatre. Il faut dire que Blandine couche dans l'appartement et qu'une pièce de plus m'eût coûté trop cher...

— Ah ! ah ! vous connaissez Maxime ! s'écrie Hamond, en dépliant sa serviette.

Je l'attendais !

— Moi ? Je ne le connais pas du tout ! J'ai fait un cachet en ville, chez son frère, où je l'ai rencontré. Voilà.

J'omets — pourquoi ? — de mentionner la première entrevue, l'intrusion du Grand-Serin, échauffé, dans ma loge...

— Il vous connaît, lui. Et il vous admire beaucoup. Je le crois même amoureux de vous !

Subtil Hamond ! Je le regarde, avec ce sentiment félin, hilare et sournois, que nous inspire la naïveté masculine...

— Il sait que vous aimez les roses, les bonbons à la pistache. Il a commandé un collier pour Fossette...

Je bondis :

— Il a commandé un collier pour Fossette!... Après tout, ça ne me regarde pas ! dis-je en riant. Fossette est une créature sans moraUté : elle acceptera, je l'en sais capable !

— Nous avons parlé de vous, naturellement... je vous croyais très amis...

— Oh !... vous l'auriez su, Hamond.

Mon vieil ami baisse les yeux, flatté dans sa jalousie amicale.

— C'est un très gentil garçon, je vous assure.

— Qui ça?

— Maxime. J'ai connu sa mère, qui est veuve, en... Voyons, ça doit faire trente... non, trentecinq...

Et allez donc ! Il me faut subir l'histoire des Dufferein-Chautel, mère et fils... Maîtresse femme... c'est elle qui dirige tout... scieries dans les Ardennes... hectares de forêts... Maxime un peu paresseux... le plus jeune et le plus gâté des fils...

beaucoup plus intelligent qu'il ne le paraît... trentetrois ans et demi...

— Tiens ! comme moi !

Hamond se penche vers moi, par-dessus la petite table, avec une attention de miniaturiste :

— Vous avez trente-trois ans, Renée?

— Hélas !

— Ne le dites pas. On n'en saura rien.

— Oh ! je sais bien qu'à la scène...

— A la ville non plus.

Hamond ne pousse pas plus loin le compliment et reprend l'histoire des Duffercin-Chautel. Je suce des raisins, mécontente. Le Grand-Serin s'insinue chez moi plus que je ne lui ai permis. A cette heure-ci, nous devrions, comme de coutume, Hamond et moi, remuer de mauvais vieux souvenirs, éclos hebdomadairement à l'amer arôme de nos tasses fumantes...

Pauvre Hamond ! C'est pour moi qu'il déroge à sa funèbre et chère habitude. Je sais bien que ma solitude le fait trembler ; s'il osait, il me dirait, en paternel entremetteur :

— Voilà l'amant qu'il vous faut, ma chère ! Bonne santé, ne joue pas, ne boit pas, fortune suffisante... Vous me remercierez 1

Plus que quatre jours, et je quiltcrai l'Emjjyrée- Clichy.

Chaque fois que je termine un stage un peu long au café-concert, j'éprouve, aux derniers jours, l'impression bizarre dune délivrance que je n'ai pas souhaitée. Heureuse d'être libre, de vivre chez moi le soir, je tarde pourtant à m'en réjouir, et le geste d'étirement « Enfin ! » manque de spontanéité.

Pourtant, cette fois, je crois me réjouir sincèrement et, assise dans la loge de Brague, j'énum^re à mon camarade, qui s'en moque, les travaux urgents qui vont occuper mes vacances :

— Tu comprends, je fais recouvrir à neuf tous les coussins du divan. Et puis je le pousse, le divan, tout à fait dans le coin, et je fais mettre une lampe électrique au-dessus...

— Chouette ! ça fera maison de passe ! dit Brague gravement.

— Que tu es bête !... Et puis, enfin, j'ai un tas de

choses à faire. Il y a si longtemps que je ne m'occupe pas de mon chez moi...

— Bien sûr ! acquiesce Brague, pince-sans-rire... Et pour qui tout ça ?

— Comment, pour qui? Pour moi, tiens ! Brague se détourne un instant du miroir, montre

une figure où l'œil droit, seul h'ottc de bleu, semble porter le cerne d'un pochon formidable :

— Pour toi? Pour toi toute seule?... Tu m'excuseras, mais je trouve ça plutôt... gourde ! Et puis, penses-tu que je vais laisser dormir V Emprise ? Attends-toi bien à un de ces déj^arts pour les établissements de premier ordre de la province et de l'étranger... D'ailleurs, Salomon, l'agent, m'a dit que je te fasse signe de passer chez lui.

— Oh ! déjà ?

Brague, péremptoire, hausse les épaules :

— Oui, oui, je la connais ! « Oh ! déjà ! » Et puis si je te disais qu'il n'y a rien à faire, tu serais là comme un moustique : « Quand part-on ? quand part-on ? » Vous êtes bien toutes les mêmes, les gonzesses !

— Il me semble ! approuve une voix mélancolique derrière nous, — celle de Bouty.

Il a encore maigri depuis le mois dernier, Bouty, et il « fatigue » de plus en plus. Je le regarde à la

dérobée, pour ne pas le blesser ; mais que deviner

sous ce masque rouge aux yeux bordés de blanc?... :

Nous écoutons, muets, la voix de Jadin au-dessus !

de nous :

Ah ! ah ! petite Muguet-et-te, Ah! ah ! viens donc, s'il te plaît.

Que fte mette Mon p'tit bou-quet de muguet!

Le compositeur de la Valse du Muguet, homme i

de métier et d'expérience, a, grivoisement et habilement, césure le dernier vers du refrain... •

— Alors, c'est dans quatre jours qu'on se les met ? interroge brusquement le petit comique en relevant la tête. !

— C'est dans quatre jours... Je me plaisais bien,

ici. On est si tranquille... i

— Oh ! si tranquille ! proteste Bouty, sceptique. i Y a des endroits encore plus tranquilles. Vous n'aurez pas de peine à trouver mieux. Je ne dis pas

de mal du public, mais c'est un peu gouape tout de même... Je sais bien, répond-il à mon geste d'indifférence, qu'on peut se tenir à sa place partout. Mais quand même... Tenez, écoutez-les gueuler? Pensez-vous qu'une femme, j'entends une femme jeune, qu'a pas d'idées, qu'est portée à la j

rigolade et à la bombe, peut prendre là-dedans *

98 LA VAGABOiNDE

l'habitude de se tenir?... J'entends : une louftingue, une bombeuse, comme Jadin, par exemple...

Ah ! pauvre petit Bouty, en qui l'amour souffrant éveille une aristocratie soudaine, et le mépris de ce public qui vous fête, vous cherchez et vous trouvez à Jadin une excuse, et vous inventez, tout seul, la théorie de l'Influence des milieux... à laquelle je ne crois pas !...

Les danseurs russes sont partis, Antonieff, — le « grand-duc », — et ses chiens sont partis. Où? On ne sait pas. Aucun de nous n'a eu la curiosité de s'en informer. D'autres numéros sont venus prendre leur place, engagés qui pour sept jours, qui pour quatre jours, car la revue immine. Je croise, sur le plateau, dans le couloir, des figures nouvelles, avec qui j'échange un demi-sourire, un haussement de sourcils, en manière de bonjour familier et discret...

De l'ancien programme, on n'a gardé que nous, et puis Jadin, qui créera — Seigneur! — des rôles dans la revue, et Bouty... Nous causons mélancoliquement, le soir, en vétérans de l'Empyrée-Glichy que le départ d'un jeune régiment aurait oubliés...

Où rétro uverai-je ceux que j'ai connus ici ? A Paris, à Lyon, à Vienne, ou à Berlin?... Peut-être jamais, peut-être nulle part. Le cabinet de Salomon,

l'agent; nous rassemblera cinq minutes, avec des éclats de voix, des poignées de main cabotines, juste le temps de savoir que nous existons, de lancer le « Qu'est-ce que vous faites? » indispensable, d'apprendre que « ça boulotte » ou que « ça ne se dessine pas ».

Ça ne se dessine pas... C'est sous cette périphrase vague qu'ils déguisent, mes compagnons errants, la panne, l'arrêt forcé, l'embarras d'argent, la misère... Ils n'avouent jamais, gonflés, soutenus par celte vanité héro'ique qui me les rend chers...

Quelques-uns, poussés à bout, trouvent à remplir un petit rôle dans un vrai théâtre et, chose singulière, ne s'en vantent pas. Us y attendent, patients, obscurs, le retour de la veine, l'engagement au music-hall, l'heure bénie qui les reverra sous la jupe à paillettes, sous le frac qui sent la benzine, affronter (le nouveau le halo du projecteur, dans leur réper Loire !

« Non, cane se dessine pas », me diront quelquesuns, et ils ajouteront :

— Je rapplique au ciné.

Le cinématographe, qui menaça de la ruine les humbles artistes de caf conc', les sauve à présent. Ils s'y plient à un labeur anonyme et sans gloire, qu'ils n'aiment pas, qui dérange leurs hahiludes.

change leurs heures de repas, de flânerie et de travail. Des centaines en vivent, aux époques de chômage, plusieurs s'y enrichissent. Mais, si le « ciné » regorge de figuration et de vedettes, que faire ?

— Ça ne se dessine pas... non, ça ne se dessine pas...

On jette la phrase d'un air à la fois détaché et sérieux, sans insister, sans larmoyer, la main balançant le chapeau ou une paire de vieux gants. On plastronne, la taille serrée dans un pardessus juponné à l'avant-dcrnicre mode, — car l'essentiel, l'indispensable, ce n'est pas d'avoir un complet propre, c'est de posséderun pardessus « un peu là », qui couvre tout : gilet élimé, veston avachi, pantalon jauni aux genoux, — un pardessus tape-à-l'œil, épatant, qui fait impression sur le directeur ou sur l'agent, qui permet, enfin, de lancer crânement, en rentier, le « Ça ne se dessine pas » !

Où serons-nous, le mois qui vient?... Le soir, Bouty rôde, désemparé, dans le couloir des loges, toussote, jusqu'à ce que j'entr'ouvre ma porte pour l'inviter à s'asseoir un instant chez moi. Il insinue ses reins de chien maigre sur une frêle chaise, dont la peinture blanche s'écaille, et ramène ses pieds sous lui pour ne pas gêner mes mouvements. Brague vient nous rejoindre et s'accroupit en romanichel,

le derrière au cl»aud, sur le tuyau du calo. Debout entre eux, j'achève de me vêtir, et ma jupe rouge, brodée de dessins jaunes, les évente au passage... Nous n'avons pas envie de parler, mais nous bavardons, luttant contre un sourd besoin de nous taire, de nous serrer les uns contre les autres et de nous attendrir...

C'est Brague qui conserve le mieux son activité curieuse et lucide, son appétit commercial de l'avenir. L'avenir, pour moi, ici ou là... Mon goût tardif,

— acquis, un peu artificiel, — des déplacements et du voyage fait bon ménage avec un fatalisme foncier et paisible de petite bourgeoise. Bohême désormais, oui, et que les tournées ont menée de ville en ville,

— mais bohème ordonnée, attentive à recoudre elle-même ses nippes bien brossées ; — bohème qui porte presque toujours sur elle sa mince fortune ;

— mais, dans le petit sac en peau de daim, les sous sont d'un côté, l'argent blanc de l'autre, l'or caché précieusement dans une pochette à secret...

Vagabonde, soit, mais qui se résigne à tourner en rond, sur place, comme ceux-ci, mes compagnons, mes frères... Les départs m'attristent et m'enivrent, c'est vrai, et quelque chose de moi se suspend à tout ce que je traverse, — pays nouveaux, ciels purs ou nuageux, mers sous la pluie couleur de perle

fi.

grise, — s'y accroche si passionnément qu'il me semble laisser derrière moi mille et mille petits fantômes à ma ressemblance, roulés dans le flot, bercés sur la feuille, dispersés dans le nuage... Mais un dernier petit fantôme, le plus pareil de tous à moi-même, ne demeure-t-il pas assis au coin de ma cheminée, rêveur et sage, penché sur un livre qu'il oublie de lire ?...

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