‹ La vagabonde; roman par Colette WillyChapitre 2 sur 3 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

— Le joli coin intime! Et comme on comprend mal votre existence au music-hall, quand on vous voit ici, entre cette lampe rose et ce vase d'oeillets ! . . .

Voilà ce qu'il a dit en partant, mon amoureux, la première fois qu'il est venu dîner chez moi, avec Hamond l'entremetteur.

Car j'ai un amoureux. Je ne trouve à lui donner que ce nom passé de mode : il n'est ni mon amant, ni mon flirt, ni mon patito... c'est mon amoureux.

« Le joli coin intime ! »... Ce soir-là, derrière son dos, j'ai ri avec amertume... Une lampe voilée, un vase de cristal où l'eau scinlille, un fauteuil auprès de la table, le divan usé que cache un savant désordre de coussins, — et le passant, ébloui et superliciel, imagine, entre les murs d'un vert éteint, une vie retirée, pensive et studieuse, de femme supérieure... Ah ! ah ! il n'a vu ni l'encrier poudreux, ni la plume sèche, ni le livre non coupé sur la boîte vide de papier à lettres...

Une vieille branche de houx se recroqueville, comme tombée dans le feu, au bord d'un pot de grès... La vitre d'un petit pastel (une esquisse d'Adolphe Taillandy), fendue, attend en vain qu'on la remplace... Ma main négligente a épingle, puis oublié, un lambeau de papier autour de l'ampoule électrique qui éclaire la cheminée... Une pile de cinq cents cartes postales, — scènes de VEmprise, — sous leurs bandes de papier gris, couvrent, au risque de l'écraser, un ivoire gravé du xv^ siècle.

Cela sent l'indifférence, l'abandon, 1' « à quoi bon? », presque le départ... « Intime » ? Quelle intimité se serre, le soir, autour de la lampe dont l'abatjour se fane ?

J'ai ri, et soupiré de fatigue, après le départ de mes deux convives, et ma nuit fut longue, agacée d'une honte obscure née de l'admiration même du Grand-Serin. Sa foi naïve d'homme emballé m'éclaira, ce soir-là, sur moi-même, comme il arrive que certains miroirs inattendus, au détour d'une rue, dans un escalier, révèlent soudain certaines tares, certains fléchissements de visage et de silhouette...

Mais, depuis, d'autres soirs ont passé, ramenant Hamond avec mon amoureux, ou mon amoureux sans Hamond... Mon vieil ami lait en conscience ce

qu'il appelle son sale métier. Tantôt il patronne» avec une brillante aisance d'ancien homme d'esprit, les visites de son pupille, qui, sans lui, — je l'avoue en toute sincérité, — m'excéderait. Tantôt il s'efface, — pas longtemps ! — se fait attendre, — juste assez! — dépensant pour moi sa diplomatie salonnière qui se rouillait...

Je ne me pare pas pour eux, et ne quitte pas la chemisette à plis, ni la jupe plate et sombre. Je laisse devant eux « tomber ma ligure », — la bouche lasse et fermée, l'œil volontairement terni, — j'oppose à l'entêtement de mon amoureux une mine passive de fdle qu'on veut marier contre son gré... Je soigne seulement, pour moi plus que pour eux, le décor menteur et sommaire où je vis si peu ; Blandine a daigné visiter les recoins poudreux du salon de travail, et les coussins du fauteuil, devant la table, gardent l'empreinte de mon repos...

J'ai un amoureux. Pourquoi celui-là, et non un autre? Je n'en sais rien. Je regarde, étonnée, cet homme qui a réussi à pénétrer chez moi. Parbleu, il le voulait tellement ! Tous les hasards l'ont servi, cl Hamoud l'y a aidé. Un jour, toute seule chez moi, i'ai ouvert à un coup de sonnette nmide : le moyen

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de jeter dehors cet individu attendant gauchement, les bras chargés de roses, à côté d'Hamond qui m'implorait pour lui, du regard? II a réussi à pénétrer ici, — cela devait arriver sans doute...

J'apprends sa figure, chaque fois qu'il revient, comme si je ne l'avais jamais vue. Il a, de chaque côté du nez, un pli déjà marqué, qui se perd sous la moustache, il a des lèvres rouges, d'un rouge un peu bistré, comme il arrive aux gens trop bruns. Ses cheveux, ses sourcils, ses cils, tout cela est noir comme le diable, et il a fallu un rayon de soleil bien franc pour m'enseigner, un jour, que, sous tant de noir, mon amoureux a des prunelles d'un gris roux, très foncées...

Debout, c'est vraiment un grand serin, raide, emprunté, tout en os. Assis, ou demi allongé sur le divan, il semble s'assouplir tout à coup et goûter la grâce d'être un autre homme, paresseux, détendu, avec des mouvements de mains heureux, un renversement oisif de la nuque contre les coussins...

Quand je sais qu'il ne me voit [)as, je l'observe, vaguement choquée de penser que je ne le connais pas du tout et que la présence chez moi de ce garçon est aussi insolite qu'un piano dans une cuisine.

Comment se fait-il que lui, épris de moi, ne se trouble point de me si peu connaître ? 'Visiblement,

il n'y songe pas, et ne paraît occupé que de me rassurer d'abord, me conquérir après. Car, s'il a appris très vile, — sur le conseil d'IIamond, je le parie ! — à cacher son désir, adoucir son regard et sa voix en me parlant, s'il feint, rusé comme une bête, d'oublier qu'il me convoite, il ne montre pas non plus Tappétilde me découvrir, de me questionner, de me deviner, et je le vois plus attentif au jeu de la lumière sur mes cheveux qu'à mes paroles...

Que cela est étrange!... Le voilà près de moi, assis, — le même rayon de soleil glisse sur sa joue et sur la mienne, et si la narine de cet homme en paraît carminée, la mienne doit se teinter de corail vif... Il n'est pas là, il est à mille lieues ! A tout moment, je veux me lever et lui dire : « Pourquoi êtcsvous ici ? allez-vous-en ! » Et je n'en fais rien.

Pense-t-il? lit-il ? noce-t-il ? travaille-t-il ?... Je crois qu'il appartient à la catégorie nombreuse, assez banale, qui s'intéresse à tout et ne fiche rien. Point d'esprit, une certaine rapidité de compréhension, un vocabulaire très suffisant que rehausse une belle voix étoffée, cette facilité au rire, à la gaîlé enfantine qu'on peut remarquer chez tant d'hommes, voilà mon amoureux.

Pour ne mentir en rien, mentionnons ce qui me plaît le mieux en lui : un regard parfois absent,

chercheur, cette espèce de sourire intérieur de l'œil, qu'on voit aux sensitifs violents et timides.

Il a voyagé, mais comme tout le monde : pas très loin, pas souvent. Il a lu ce que tout le monde lit, il connaît « pas mal de gens » et n'arrive pas à nommer, en dehors de son frère aîné, trois amis intimes ; — je lui pardonne tout cet ordinaire en faveur d'une simplicité qui n'a rien d'humble, et parce qu'il ne trouve rien à dire sur lui-même.

Son regard rencontre rarement le mien, que je dérobe. Je ne puis oublier le motif de sa présence et de sa patience. Et pourtant quelle différence entre l'homme qui s'assoit là, sur ce divan, et l'animal méchant, au désir sauvage, qui força la porte de ma loge ! Rien ne marque chez moi que je me souviens de notre première rencontre, sauf que je ne cause presque pas avec le Grand-Serin. Quoi qu'il essaie, je lui réponds brièvement, ou bien j'adresse à Hamond la réponse destinée à mon amoureux... Ce mode de conversation indirecte donne à nos entretiens une lenteur, une fausse gaîté inexprimables...

Je répète toujours la nouvelle pantomime, avec Drague. Tantôt les FoIics-Bcrgère nous donnent asile, le matin, ou bien c'est l'Empyrée-Clichy qui nous prête son plateau pour une heure ; nous errons encore de la brasserie Gambrinus, habituée aux éclats de voix des tournées Baret, à la salle de danse Cernusclii.

— Ça se dessine... dit Brague, avare de compliments pour autrui comme pour lui-même.

Le Vieux Troglodyte répète avec nous : c'est un famélique jeune gars de dix-huit ans, que Brague secoue, ahurit, agonit d'injures, au point de m'apitoyer :

— Tu lui en dis trop, Brague ! il va pleurer !

— Qu'il pleure, et je lui f... mon pied dans le c... ! Les larmes, c'est pas du travail !

Il a peut-être raison... Le Vieux Troglodyte ravale ses larmes, tâche d'enfler un dos « préhistorique » et se dévoue à la garde d'une Hamadryade qui fait des grâces, en chandail de tricot blanc...

Un malin de la semaine dernière, Brague s'est donné la peine de venir, en personne, me prévenir que la répétition du lendemain n'aurait pas lieu. 11 nous a trouvés, Hamond, Dufferein-Chautcl et moi, finissant de déjeuner.

J'ai dû garder Brague quelques minutes, lui offrir du café, le présenter à mes convives... Et je voyais le petit œil noir et brillant de Brague s'arrêter à la dérobée sur mon amoureux, avec une satisfaction curieuse, une sorte de sécurité qui m'a sottement gênée...

Quand je l'ai reconduit à la porte, mon camarade ne m'a pas questionnée, ne s'est permis aucune allusion familière, et mon embarras a redoublé. J'ai reculé devant le ridicule d'expliquer : « Tu sais, c'est un camarade... c'est un ami d'Hamond qui est venu déjeuner... »

Fossette porte à présent un collier de maroquin rouge à clous dorés, d'un goût sportif et déplorable. Je n'ai pas osé dire que je le trouvais laid... Elle fait la cour — damnée petite femelle servile ! — au Monsieur bien mis qui sent l'homme et le tabac, qui îa caresse d'une adroite claque sur le râble...

Blandine se multiplie, fourbit les vitres, apporte

— sans qu'on le lui demande ! — le plateau à thé quand mon amoureux est là...

Tous, à l'exemple de mon vieil ami Hamond, ont l'air de conspirer contre moi en faveur de Maxime Dufferein-Chautel... Hélas ! j'ai si peu de peine à demeurer invulnérable ! . . .

Invulnérable, et pis qu'insensible : rétraclile. Car, lorsque je donne la main à mon amoureux, le contact de sa longue main, chaude et sèche, me surprend et me déplaît. Je n'effleure pas sans un petit hérissement nerveux le drap de son veston, et c'est involontairement que je me gare, quand il parle, de son haleine pourtant saine... Je ne consentirais pas à nouer sa cravate, et j'aimerais mieux boire dans le verre d'Hamond que dans le sien... Pourquoi ?

C'est que... ce garçon est xiyi homme. Malgré moi, je me souviens qu'il est un homme. Hamond, ce n'est pas un homme, c'est un ami. Et Brague, c'est un camarade; Bouty aussi. Les sveltes et musclés acrobates qui révèlent, sous un maillot nacré, les particularités les plus flatteuses de leur anatomie... eh bien ! ce sont des acrobates !

Ai-je jamais songé que Brague, qui m'étreint dans VEmpinse à me meurtrir les côtes, et paraît m'écraser la bouche sous un fougueux baiser, avait un sexe?... Non. Eh bien! le regard le moins

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appuyé, la poignée de main la plus correcte de mon amoureux me rappellent pourquoi il est là, et ce qu'il espère... Quel joli passe-temps pour une coquette ! quel bon flirt agaçant et convaincu !

Le malheur est que je ne sais pas flirter. Manque d'aptitude, manque d'expérience, manque de légèreté, et, surtout, oh ! surtout ! le souvenir de mon mari !

Si j'évoque un instant Adolphe Taillandy dans l'exercice de ses fonctions, je veux dire travaillant, avec i'âpreté, l'entôtement chasseur qu'on lui connaît, à séduire une femme ou une jeune lillc, me voilàrefroidie, contractée, toute hostile aux « choses de l'amour »... Je revois trop bien sa figure de conquête, l'œil voilé, la bouche enfantine et rusée, et cette afl'ectation de battre des narines au passage d'un parfum... Pouah! tout ce manège, celte cuisine autour de l'amour, — autour d'un but qu'on ne peut même pas nommer l'amour, — je les favoriserais, je les imiterais, moi? Pauvre DufTerein- Chautel, il me semble parfois que c'est vous qu'on trompe ici, et je devrais vous dire... vous dire quoi? Que je suis redevenue une vieille fille, sans tentation, et cloîtrée, à ma manière, entre les quatre murs d'une loge de music-hall ?

Non, je ne vous le dirai pas, car nous ne savons

échanger, comme à la dixième leçon de la Berlitz School, que des phrases élémentaires, où les mots pain, sel, fenêtre, température, théâtre, famille, tiennent beaucoup de place...

Vous êtes un homme, tant pis pour vous ! Chacun dans ma maison semble s'en souvenir, non comme moi, mais pour vous en féliciter, depuis Blandine qui vous contemple avec une satisfaction jamais lassée, jusqu'à Fossette dont le large sourire canin dit pareillement : « Enfin ! voilà dans la maison un homme — voilà l'Homme ! »

Je ne sais pas vous parler, pauvre DufTercin- Chautel. J'hésite entre mon langage à moi, un peu brusque, qui ne daigne pas toujours finir les phrases, mais chérit la précision d'un terme technique, — mon langage d'ex-bas bleu, — et l'idiome veule et vif, grossier, imagé, qu'on apprend au musichall, émaillé de « Tu parles !» de « Ta gueule ! »... « J'mc les mets ! »... « Très peu pour moi I »...

A force d'hésiter, je choisis le silence...

— Cher Hamond, que je suis contente de déjeuner avec vous ! Pas de répétition aujourd'hui, du soleil, et vous, — ça va bien !

Mon vieil ami; qui souffre de rhumatismes lancinants, me sourit, flatté. Il est fort maigre en ce moment, vieilli, léger, très grand, le nez décharné et busqué, — tout ressemblant au chevalier de la Triste Figure...

— Il me semble pourtant que nous avons déjà eu le plaisir de déjeuner ensemble cette semaine ? Quelle tendresse débordante pour ma vieille carcasse, Renée !

— Parfaitement, je déborde ! Aujourd'hui, il fait beau, je suis gaie, et... nous sommes tout seuls 1

— Ce qui veut dire ?

— Que le Grand-Serin n'est pas là, vous l'avez deviné !

Hamond hoche son long visage mélancolique :

— Décidément, c'est de l'aversion !

— Du tout, Hamond, du tout! C'est du... du

rien !... Et, tenoz, il y a plusieurs jours que je médite d'être franche avec vous : je ne peux justenionl pas me découvrir l'ombre d'un sentiment pour Dufferein-Ghautel... hormis de la défiance, peut-être.

— C'est quelque chose.

— Je n'ai même pas d'opinion sur lui.

— Je me ferai un plaisir de vous offrir la mienne. Cet honnête homme n'a pas d'histoire.

— Pas assez !

— Pas assez ? c'est de la provocation ! Vous ne l'encouragez pas à vous conter la sienne.

— Il ne manquerait que çà ! Le voyez-vous, avec sa grande main sur son grand cœur : « Je ne suis pas un homme comme les autres... » C'est ça qu'il me dirait, hein ? les hommes disent toujours la même chose que les femmes, à ce moment-là.

Hamond me couvre d'un regard ironique :

— Je vous aime bien. Renée, quand vous vous parez d'une expérience qui vous fait — heureusement — défaut. « Les hommes font ceci... les hommes disent cela... » Où avez-vous pris une pareille assurance ? Les hommes ! les hommes ! Vous en avez connu beaucoup ?

— Un seul. Mais quel !...

— Justement. Vous n'accusez pas iMa.vimc de vous rappeler Taillandy ?

— Dieu! non. Il ne me rappelle rien du tout. Rien, je vous dis! Il n'est pas spirituel...

— Les amoureux sont toujours un peu idiots. Ainsi, moi, quand j'aimais Jeanne...

— Et moi donc, quand j'aimais Adolphe ! Mais ça, c'était de l'idiotie consciente, presque voluptueuse. Vous rappelez-vous, les soirs où nous dînions en ville, Adolphe et moi, et que je prenais mon air pauvre, mon « air de fiUc épousée sans dot », comme disait Margot ? Mon mari pérorait, souriait, tranchait, brillait... On ne voyait que lui. Si on me regardait un instant, c'était pour le plaindre, je crois. On me faisait si bien comprendre que, sans lui, je n'existais pas !

— Oh! tout de même... vous exagérez un peu...

— Guère, Hamond ! Ne protestez pas ! Je m'employais de tout mon cœur à disparaître le plus possible. Je l'aimais si imbécilemcnt !

— Et moi, et moi ! dit Hamond s'animant. Vous souvenez-vous, quand ma petite poupée de Jeanne donnait son opinion sur mes tableaux? « Henri est né consciencieux et démodé », déclarait-elle. Et je ne pipais pas !

Nous rions, nous sommes contents, rajeunis de remuer des souvenirs humiliants et amers... Pourquoi faut-il que mon vieil ami gâte ce samedi si

conforme à toutes nos traditions en ramenant le nom de Dufferein-Chautel ?

Je fais une moue fâchée :

— Encore! Laissez-moi un peu en repos avec ce monsieur, Hamond! Qu'est-ce que je sais de lui? qu'il est propre, correctement élevé, qu'il affectionne les chiens bulls et qu'il fume la cigarette. Qu'il soit, par-dessus le marché, épris de moi, ce n'est pas, — soyons modeste I — un signe très particulier.

— Mais vous faites tout le possible pour ne le jamais connaître !

— C'est mon droit.

Hamond s'agace et claque de la langue, désapprobateur :

— C'est votre droit, c'est votre droit... Vous discutez comme une enfant, ma chère amie, je vous assure!...

Je dégage ma main qu'il retenait sous la sienne, et je parle vite, malgré moi :

— Vous m'assurez quoi ? Que c'est un article de tout repos ? Vous voulez quoi, à la fin ? Que je couche avec ce monsieur ?

— Renée !

— Eh ! il faut bien le dire ! Vous voulez que je fasse comme tout le monde? que je me décide?

Celui-là ou un autre, après tout!... Vous voulez troubler ma paix reconquise, orienter ma vie vers un autre souci que celui, âpre, fortifiant, naturel, d'assurer moi-même ma subsistance? Ou bien vous me conseillez un amant, par hygiène, comme un dépuratif? Pourquoi faire ? je me porte bien, et. Dieu merci! je n'aime pas, je n'aime pas, je n'aimerai plus personne, personne, personne !

J'ai crié cela si haut que je me tais soudain, confuse. Hamond, moins 6mu que moi, me donne le temps de me ressaisir, pendant que mon san^, monté à mes joues, redescend lentement vers mon cœur...

— Vous n'aimerez plus personne? Mon Dieu, c'est peut-être vrai. Et ce serait plus triste que tout... Vous, jeune et forte, et tendre... Oui. ce serait plus triste que tout...

Indignée, près de pleurer, je contemple l'ami qui m'ose parler ainsi :

— Oh! Hamond... c'est vous, vous qui me dites cela! Après ce qui vous est... ce qui nous est arrivé, espérericz-vous l'amour?

Hamond détourne son regard, fixe sur la fenêtre claire ses beaux yeux de chien, si jeunes dans sa vieille figure, et répond vaguement :

— Oui... Je suis très heureux comme je suis, c'est

vrai. Mais, de là à répondre de moi, à déclarer : « Je n'aimerai plus personnel » ma foi, non 1 je n'oserais pas...

Cette étrange réponse d'Hamond a tari notre discussion, car je n'aime pas parler de l'amour... La plus déterminée grivoiserie ne m'effare pas, mais je n'aime pas parler de l'amour... Si j'avais perdu un enfant bien-aimé, il me semble que je ne pourrais plus prononcer son nom.

— Viens ce soir bouffer chez Olympe, m'a dit Brague à la répélition. Après, on ira dire bonsoir aux copains de la revue, à l'Emp'-CIich'.

Je n'ai garde de m'y tromper : il ne s'agit pas d'une invitation à dîner; nous sommes deux camarades, et le protocole — il y en a un ! — de la camaraderie entre artistes bannit toute amphibologie.

Je rejoins donc Brague, ce soir, à rOlymp's-bar, de fâcheuse renommée . Fâcheuse ? je m'en soucie bien ! Libérée du soin de ma réputation, je franchis, sans appréhension comme sans plaisir, le seuil de ce petit restaurant montmartrois, silencieux de sept à dix heures, trépidant, le reste de la nuit, d'un A'acarme, assez « chiqué », de cris, de vaisselles et de guitares. J'y venais dîner quelquefois, vite, seule ou avec Brague, le mois dernier, avant de nous rendre à rEmpyréc-Clichy.

Une provinciale servante, paisible et lente parmi les appels, nous sert ce soir le petit salé aux choux,

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pàlée saine, encombrante, lourde aux estomacs débilités des pauvres petites prostituées du quartier qui mangent auprès de nous, seules, avec cet air farouche que prennent, devant une assiette pleine, les animaux et les femmes pas assez nourris. Ah I l'endroit n'est pas toujours gai !

Brague, narquois, apitoyé au fond, débine deux femmes qui viennent d'entrer, jeunes, minces, avec des chapeaux imbéciles qui tanguent sur leurs frisures. L'une est saisissante, avec un port de tète d'une insolence enragée ; sa maigreur révoltée paraît toute gracieuse, sous un étroit fourreau de liberty rose, acheté chez la « marchande ». Par ce soir glacial de février, elle a, pour se couvrir, un manteau, une sorte de cape légère, en liberty également, bleu et brodé d'argent, fané... Elle est gelée, affolée de froid, et ses yeux gris exaspérés repoussent toute compassion ; elle est prête à insulter, à griffer le premier qui dira, navré : « La pauvre gosse ! »

L'espèce n'est pas très rare, en ce pays montmartrois, de ces filles qui crèvent de misère et d'orgueil, belles de leur dénûment éclatant. Je les rencontre, ici et là, traînant leurs nippes légères de table en table aux soupers de la Butte , gaies . saoules, rageuses, la dent prête, jamais douces.

jamais tendres, boudant au métier, ct« travaillant » tout de môme. Les hommes les appellent « sacrées petites charognes » avec un rire de mépris complaisant, parce qu'elles sont de la race qui ne cède pas, qui n'avoue ni la faim, ni le froid, ni l'amour, qui meurt en disant : « Je ne suis pas malade », qui saigne sous les coups, mais les rend...

Oui, je les connais un peu, celles-là, et c'est à elles que je songe en regardant la petite fdle gelée et fière qui vient d'entrer chez Olympe, — comme si elles me donnaient un vague enseignement, un exemple contre toute faiblesse...

Un demi-silence affamé règne dans le bar. Deux jeunes hommes fardés échangent des répliques pointues, d'un bout à l'autre de la salle, sans conviction. Une gamine courte sur pattes, qui dîne d'une menthe à l'eau en attendant l'aléatoire souper, leur envoie mollement la réplique. Une chienne bouledogue, pleine à éclater, soulïle péniblement sur le tapis râpé, son ventre en ballon clouté de mamelles saillantes...

Brague et moi, nous bavardons, alanguis par la chaleur du gaz. Je songe à tous les restaurants médiocres de toutes les villes qui nous ont vus ainsi attablés, las, indifférents et curieux, devant des nourritures étranges... Brague oppose aux vinasses

(les buffets de gare et des hôtels un estomac d'airain ; moi, si le veau bourgeoise ou le gigot bonne femme, coriaces, me résistent, je me rattrape sur le fromage et l'omelette...

— Dis donc, Brague ? L'homme, là, qui nous tourne le dos, ce n'est pas Sléphane-le-Danseur?

— Où?... Si, c'est lui... avec une poule.

Une telle « poule », en effet, que j'en demeure rslomaquée, devant cette brune cinquantenaire à la lèvre ombrée... Et, comme s'il sentait notre regard, Stéphane-le-Danseur se tourne à demi pour nous lancer un de ces coups d'œil d'intelligence qui servent, au théâtre, à signifier : « Chut ! mystère! » assez discrètement pour être aperçus de toute une salle.

— Pauvre bougre ! il la gagne, son argent! chuchote Brague... Le café. Mademoiselle, appelle-t-il, qu'on se barre!

Le café, c'est une encre d'un noir olivâtre, qui laisse aux parois des tasses une teinture tenace. Mais, à ne plus boire de bon café, j'ai pris le goût de ces tisanes chaudes, amères, qui sentent le réglisse et le quinquina... On se passe de viande, dans notre métier, mais pas de café...

Si vite qu'on nous serve le nôtre, Stéphane-le-

Dîanseur « se barre » avant nous, — il rinke dans la revue de l'Emp'-CIich' — derrière sa mûre compagne. Sans vergogne, il esquisse, derrière elle, pour nous, le geste de l'athlète quia arrache » le poi<ls de deux cents kilos, et nous avons la lâcheté d'en rire. . . Puis, nous quittons ce morne lieu, que l'on dit « de plaisir», où tout somnole à celte heure sous les ampoules rosées : la chienne pleine, les gamines éreintées, la servante campagnarde et le gérant à moustaches cirées... ,

Dehors, le boulevard extérieur, la place Blanche 011 tournoie un vent glacé, nous raniment, et je me sens joyeusement reprise de la fièvre active, du besoin de travaille?'... un besoin mystérieux et indéfini, que je dépenserais à danser aussi bien qu'à écrire, courir, jouer la comédie, ou tirer une voiture à bras...

Comme pris de la même envie, Brague me dit soudain :

— Tu sais, j'ai un mot de Salomon, l'agent... La tournée que je t'avais parlé se dessine. Il dégote un jour ici, deux jours là, une semaine à Marseille, une à Bordeaux... Tu peux toujours partir?

— Moi ? tout de suite ! Pourquoi donc pas ? Il me lance, de côté, un vif coup d'œil :

— Je ne sais pas... Pour rien... Des fois... Je sais ce que c'est que la vie...

Ah! j'ai compris! Mon camarade se souvient de Duiïerein-Chautel et croit que... Mon rire brusque, ou lieu de le détromper, l'égaré davantage, mais je me sens, ce soir, si taquine et si gaie, légère, déjà presque en voyage... Oh ! oui, partir, repartir, oublier qui je suis et le nom de la ville qui m'abrita hier, penser à peine, ne refléter et retenir que le beau paysage qui tourne et change au flanc du train, l'étang plombé où le ciel bleu se mire vert, la flèche ajourée d'un clocher cerné d'hirondelles...

Un jour, je me rappelle... en quittant Rennes par un matin de mai... Le train suivait, très lent, une voie en réparation entre des taillis d'épines blanches, des pommiers roses dont l'ombre était bleue, des saules jeunets à feuilles de jade... Debout, au bord du bois, une enfant nous regardait passer, une fillette de douze ans, dont la ressemblance avec moi me saisit. Sérieuse, les sourcils froncés, de rondes joues brunies, — comme furent les miennes, — des cheveux un peu blanchis de soleil, elle tenait un surgeon feuillu dans ses mains hàlées et griffées, — comme furent les miennes. Et cet air insociable, ces yeux sans âge, presque sans sexe, qui paraissaient prendre tout au sérieux, — les miens, réellement

les miens !... Oui, debout au bord du hallier, mon entance farouche me regardait passer, éblouie par le soleil levant...

— Quand tu voudras, tu sais !

La sèche invite de mon camarade me réveille devant l'Emp'-Clich' illuminé de feux mauves dont l'éclat blesse, dit Brague, « le derrière des yeux », et nous gagnons le sous-sol où l'odeur reconnue — plâtre, ammoniaque, crème Simon et poudre de riz — me soulève d'un dégoût presque agréable... Nous venons voir les copains de la revue, nous, et non la revue !

Je retrouve ma loge, qu'habite à présent Bouty, et celle de Brague est emplie de l'éblouissante présence de Jadin, qui joue trois rôles de V Emp" -Clich' - Revue.

— Grouillez-vous, nous crie-t-elle. Vous arrivez juste pour ma chanson de Paris la Nuit I

Hélas! on a habillé Jadin en pierreuse !... Jupe noire, corsage noir échancré, des bas en toile d'araignée, un ruban rouge au cou, et, sur la tête, la traditionnelle perruque en casque, où saigne un camélia ! Rien ne demeure, en vérité, du charme populacier et prenant de cette petite fille à l'épaule de travers...

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Il fallait s'y attendre : on transforme, vile et sûrement, ma boudeuse et fraîche apache en p'tile femme de café-concert ! Parmi les « Ça va ?... quoi de neuf?... ça se dessine ? », je la regarde piétiner dans sa loge, navrée de constater que Jadin marche en poule, comme tout le monde, ventre rentré et jabot sorti, qu'elle place sa voix en parlant et qu'elle n'a pas encore dit « Mange ! » depuis que nous sommes arrivés...

Bouty, qui va danser avec elle 'indispensable « chaloupée », rayonne silencieusement sous la casquette de soie. Pour un i)eu, il nous dirait : « Ilein! » en nous montrant, d'un geste de propriétaire, la petite créature... A-t-il enfin conquis sa camarade ? Il s'emploie, du moins, je le devine, à la banalisation de Jadin, et les voilà tous deux, maintenant, qui parlent de faire un c numéro sensationnel », très bien payé, au Cristal-Palace de Londres!...

Comme tout change vite !... Les femmes surtout... Celle-ci, en quelques mois, perdra presque tout son mordant, son pathétique naturel et inconscient. Un sournois atavisme de concierges, de petits commerçants cupides, va-t-il se faire jour en cette folle Jadin de dix-huit ans, si prodigue d'ellemême et de sa pauvre galette ? Pourquoi, devant

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elle, songé-je aux Bells , acrobates allemands au nom anglais, que nous connûmes, Brague et moi, à Bruxelles ? Incomparables de force et de grâce sous des maillots cerise que pâlissait leur peau blonde, ils habitaient, à cinq, deux chambres sans meubles, où ils cuisinaient eux-mêmes, sur un petit fourneau de fonte. Et, tout le jour, c'étaient — nous raconta l'imprésario — des palabres mystérieux, des méditations sur les journaux financiers, des disputes sauvages à propos de mines d'or, de Sosnowice et de Crédit foncier d'Egypte ! L'argent, l'argent, l'argent...

Jadin anime de son vide bavardage noire visite, qui en a besoin. Après que Bouty, un peu moins maigre, nous a donné les nouvelles de sa santé, annoncé que « ça se dessine » pour l'hiver prochain, nous voilà silencieux, gênés, — amis de hasard que le hasard sépare... Je tripote les fards et les crayons sur la tablette, avec cet agacement gourmand, ce prurit du maquillage, connu de tous ceux qui ont abordé le plateau... La sonnette trille, heureusement, et Jadin sursaute :

— Ouste ! grimpez ! le pompier va vous donner son avant-scène, et vous verrez si je dcgotc dans ma chanson de Paris la Nuit !

Le pompier somnolent me prête, en effet, son

i32 LA VAGABONDE

tabouret de paille et sa logelte. Assise, le nez au grillage qui sertit un carré de lumière chaude et rougeàtre, je puis, invisible, jouir de la vue de deux demi-rangs d'orchestre et de trois baignoires découvertes, plus une avant-scène... une avant-scène où Ton distingue une dame, — chapeau géant, perles, bagues, paillettes, — et deux hommes qui sont Dufferein-Chautel aîné et Dufferein-Chaulel cadet, tous deux noirs et blancs, bien cirés, bien fourbis, îls sont brutalement éclairés et prennent dans le guichet où je les isole une importance extraordinaire.

La femme n'est pas une femme, c'est une dame : j^jme Dufferein-Chautel aine, sans doute. Mon amoureux, lui, paraît s'amuser beaucoup au défilé des chiffonnières, des cochèrcs maraudeuses qui leur succèdent et s'en vont, après un couplet et un pclit pas de danse négligent.

Enfin, voici Jadin qui s'annonce elle-même :

— « Et moi, je suis la reine du Paris nocturne : je suis la Pierreuse ! »

Je vois mon amoureux se pencher, assez vivement, sur le programme, puis relever le nez et détailler ma petite camarade, du chignon en casque aux bas ajourés...

Par une interversion singulière, c'est lui qui

devient, pour moi, le spectacle, car je vois seulement le profil de la petite Jadin, que la rampe aveuglante fait camard, comme rongé de lumière, la narine noire, la lèvre raccourcie au-dessus d'une lame brillante de dents...

Avec son cou tendu en gargouille, noué d'un chifTon rouge, cette enfant fraîche ressemble, tout à coup, à je ne sais quelle larve luxurieuse de Rops.

Lorsque, son couplet fini, elle revient saluer deux fois, les talons joints, les doigts aux lèvres, mon amoureux l'applaudit de ses grandes mains brunes, si fort qu'elle lui décoche, avant de disparaître, un petit baiser particulier, avec un coup de menton en avant...

— Eh bien ! tu dors ? Voilà deux fois que je te dis qu'on ne peut pas rester là : on plante le tableau d'Héliopolis!

— Oui, oui... je viens...

Il me semble bien, en effet, que je m'endormais, — ou bien je sors d'une de ces minutes sans pensée, qui précèdent la mise en branle d'une idée pénible, qui préludent à un petit décrochement moral...

— Décide-toi, ou ne le décide pas, voyons, Ça te va, ou ça ne te va pas ?

Ils sont là tous deux, Brague et Salomon, à me bousculer do la voix et du regard. Celui-ci rit pour me donner confiance, celui-là grommelle. Une lourde main, celle de Salomon, se pose sur mon épaule :

— Pour un contrat, c'est un contrat, je pense ! Je le tiens, ce contrat dactylographié, et je le

relis pour la dixiôme fois, dans la crainte d'y découvrir, entre ses quinze lignes brèves, le piège caché, la clause louche... Je le relis surtout pour gagner du temps. Et puis je regarde la fenêtre, les rideaux de tulle empesé et, derrière eux, la cour triste et propre...

J'ai l'air de réfléchir, mais je ne réfléchis pas. Hésiter, ce n'est pas réfléchir... Distraitement, j'inventorie ce bureau genre anglais que j'ai déjà vu tant de fois, illustré de photographies étrangères : dames en buste, décolletées, très coiffées, qui ont le sou-

rire viennois; hommes en iiabit, dont on ne peut conjecturer s'ils sont chanteurs ou acrobates, mimes ou écuyers...

Quarante jours de tournée, à cent cinquante francs par jour, ça fait... six mille francs. Bon tabac. Mais...

— Mais, dis-je enfin à Salomon, je ne veux pas l'engraisser de six cents balles ! Dix pour cent, à la fin, c'est de l'assassinat!

J'ai retrouvé la parole et l'art de m'en servir, et le vocabulaire qui sied. Salomon devient de la couleur de ses cheveux, rose brique : ses yeux insaisissables eux-mêmes rougissent, mais de sa grosse bouche amène se précipite un flot de supplications presque amoureuses :

— Ma chérie ! ma mignonne ! ne commence pfss à dire des bêtises!... Un mois, un mois que je travaille à ton itinéraire ! Demande à Brague ! Un mois que je m'éreinte à te trouver des établissements de premier ordre, de tout premier ordre!... un afilchage comme... comme... comme M'"'' Otéro, tiens !... Et c'est comme ça que tu me remercies ! Tu n'as pas de cœur, alors? Dix pour cent? mais c'est douze que tu devrais me donner, tu entends ?

— Je t'entends. Mais je ne veux pas t'engraisser de six cents balles. Tu ne les vaux pas.

Los petits yeux roux de Salomon rapetissent encore. Sa lourde nnain, sur mon épaule, caresse, avec l'envie de m'écraser :

— Ah ! mauvaise graine ! Tu la vois, Brague ? une enfant à qui j'ai fait son premier engaq-ement !

— Une enfant bigrement majeure, mon vieux, et qui a besoin de renouveler sa garde-robe ! Mon costume de VEmprise est fini, tu sais ? un costume truqué, trente louis, plus les chaussures, plus le voile pour danser, enfin, voyez accessoires ! Tu ne me les payes pas à part, vieille frappe ?

— Brague, tu la vois ? répète Salomon... J'ai honte pour elle, devant toi! Qu'est-ce que tu vas penser d'elle?

— Je pense, dit Brague tranquillement, qu'elle aurait raison d'accepter la tournée et tort de te donner six cents francs.

— C'est bon. Rendez-moi les papiers.

La grosse main me lâche. Salomon, froncé et pâle, retourne à son bureau genre anglais, sans nous accorder un coup d'œil.

— Salomon, vous savez, pas de chiqué entre nous ! Je suis mauvaise comme la gale quand je m'y mets, et je me fiche de rater une affaire quand on m'embête!

— Madame, répond Saiomon, digne et glacé,

VOUS m'avez parlé comme à un homme qu'on méprise, et je l'ai sur le cœur !

— Fourneau ! intervient Brague sans élever la voix. Quand tu auras fini de jacter ! Six cents pour sa part à elle, quatre cent quarante pour la mienne... tu nous prends pour des acrobates allemands ! Donne-moi les feuilles : on ne signe pas aujourd'hui. Je demande vingt-quatre heures pour consulter ma famille.

— Alors, c'est foutu ! jette Salomon avec une impétuosité bafouilleuse. Tous ces gens-là, c'est des directeurs d'établissements très chics, des gens qui n'aiment pas qu'on les lanterne, des gens...

— ... Qu'ont le derrière dans la friture bouillante, je sais ! interrompt mon camarade. Eh ben ! dis-leur que je repasse demain... Tu viens. Renée?... Salomon, pour nous deux, c'est sept et demi pour cent. Et je trouve que c'est grand et généreux.

Salomon essuie ses yeux secs et son front mouillé :

— Oui, oui, vous êtes encore deux jolis cochons !

— Salomon, on ne peut pas dire que vous soyez joli, joli...

— Laisse-le donc. Renée, c'est un amour, cet homme-là ! Il fera ce que nous voudrons. D'abord, il t'aime. Pas, Salomon?

Mais Salomon boude. Il tourne l'épaule comme un gros enfant, et dit d'une voix pleurarde :

— Non, Allez-vous-en. Je ne veux plus vous voir. J'ai un vrai chagrin. C'est bien la première fois, depuis que je fais des engagements, qu'on m'inflige une humiliation pareille ! Allez, allez ! J'ai besoin d'être tout seul. Je ne veux plus vous voir.

— C'est ça. A demain !

— Non, non ! c'est fini, nous trois !

— Cinq heures ?

Salomon, assis à son bureau, lève vers nous son mufle rose éploré :

— Cinq heures ? C'est ça, il faudrait encore que je manque pour vous mon rendez-vous de l'Alhambra ! Pas avant six heures, vous entendez ?

Désarmée, je serre sa courte patte, et nous sortons.

L'encombrement de la rue rendant tout colloque impossible, nous nous taisons. J'appréhende la solitude relative du boulevard Malesherbes, où Brague va commencer à discuter et à me convaincre. Convaincue, je le suis d'avance, et décidée à partir... Hamond ne sera pas content. Margot me dira : « Tu as bien raison, ma fille! » et n'en pensera pas un mot, mais elle me donnera d'excellents conseils et trois ou quatre boîtes de « spécialités » contre la migraine, la constipation et la fièvre...

140 LA VAGABO.NDE

Et Dufferein-Ghautel, au fait, qu'est ce qu'il dira? Ça m'amuse de penser à sa fig'ure. Il se consolera auprès de Jadin, voilà tout .. Partir... Quand donc, déjà?

— La date, Brague ? je n'ai pas fait attention, figure-loi !

Brague hausse les épaules et se range près de moi, parmi le peloton de passants qui attendent, soumis, que le bâton blanc fende la file des voitures et nous ouvre un gué, du trottoir Haussmann au refuge de la place Saint-Augustin.

— S'il n'y avait que toi pour boucler des engagements, ma pauvre amie! Madame gueule, Madame monte sur ses grands chevaux, Madame veut ci, ne veut pas ça, et puis, au bout ; a Tiens ! j'ai pas fait attention à la date ! »

Je le laisse, déférente, savourer sa supériorité. C'est un des plus vifs plaisirs de Brague que de me traiter en novice, en élève gaffeuse... Nous courons, sous la houlette de l'agent, jusqu'au boulevard Malesherbes...

— Du 5 avril au 15 mai, achève Brague. Tu n'as rien contre ?Rien ne te retient ?

— Rien...

Nous montons le boulevard, un peu essoufflés par la buée de bain tiède qui se lève du pavé mouillé.

Une courte pluie, presque orageuse, a commencé le dégel; le pavé noirâtre reflète, étirées, irisées, les lumières du gaz. Le haut de l'avenue se perd dans une fumée indistincte, roussie par un reste de crépuscule... Involontairement, je me retourne, je regarde autour de moi, cherchant... quoi ? Rien. Non, rien ne me retient ici, — ni ailleurs. Aucun cher visage ne surgira du brouillard, comme une fleur claire émerge de l'eau obscure, pour prier tendrement : « Ne t'en va pas ! »

Je partirai donc, — encore une fois. Le 5 avril est loin, — nous sommes au 15 février, — mais c'est comme si j'étais déjà partie. Brague peut, à mon oreille distraite, énumérerdes noms de villes, d'hôtels, des chiffres, des chiflres, des chiffres...

— Tu m'écoutes, au moins?

— Oui.

— Alors, tu ne fais rien, d'ici le 5 avril ?

— Pas que je sache !

— Tu ne vois pas un petit acte, une petite couillonnade quelconque, genre mondain, qui t'occuperait d'ici là ?

— Ma foi, non.

— Si tu veux, je te chercherai une petite affaire à la semaine?

Je quitte, en le remerciant, mon camarade, tou-

chée qu'il veuille m'éviter la panne, l'oisiveté qui démoralise, appauvrit et détraque les comédiens sans emploi...

Trois têtes se lèvent lorsque j'entre dans mon salon de travail : celles d'Hamond, de Fossette el de Dufferein-Chautel. Serrés tous trois sous l'abatjour rose autour d'une petite table, ils jouaient à l'écarté en m'attendant. Fossette sait jouer aux caries à la manière des bulls; grimpée sur une chaise, elle suit le va-et-vient des mains, prête à happer au vol une carte jetée trop loin.

Hamond s'écrie : « Enfin ! » Fossette : « Ouali ! » et Dufferein-Chautel ne dit rien, mais il a bien failli aboyer aussi...

L'accueil joyeux, la lumière tamisée, au sortir du brouillard fétide, m'éclairent le cœur, et c'est dans un élan de joie affectueuse que je m'écrie :

— Bonjour ! Vous savez, je pars !

— Vous partez ? Comment ça ? Quand ?

Sans m'arrêtera ce que l'intonation de mon amoureux prend, malgré lui, de bref et d'inquisiteur, je roule mes gants, je retire mon chapeau.

— Je vous dirai ça en dînant. Vous restez tous les deux : c'est presque un dîner d'adieux, déjà !...

Restez tranquilles, continuez votre petite partie, j'envoie Blandine chercher des côtelettes et je passe une robe de chambre : je suis si fatiguée!...

Quand je reviens, perdue dans les plis d'un kimono de flanelle rose, je leur trouve à tous deux, Hamond et Dufîerein-Chautel, un air trop dégagé de gens qui ont concerté quelque chose... Qu'importe ? mon adorateur bénéficie, ce soir, d'un optimisme qui s'étend sur toute la nature : je l'invite, pour « arroser la tournée », à nous offrir le Saint-Marceaux de l'épicier voisin, et il court, nu-tête, rapportant deux bouteilles sous ses bras...

Fébrile, un peu grise, j'appuie sur mon amoureux un regard désarmé qu'il ne m'a jamais vu. Je ris tout haut, d'un rire qu'il n'a jamais entendu, je rejette sur l'épaule la manche large du kimono, découvrant un bras plus clair que ma robe, un bras « couleur chair-de-banane », dit-il... Je me sens prévenante, gentille, — pour deux sous, je lui tendrais ma joue : qu'est-ce que ça fait? je pars! je ne le verrai plus, ce garçon ! Quarante jours ? mais nous serons sans doute tous morts, d'ici là !

Pauvre amoureux, comme j'ai été mauvaise avec lui, tout de même !... Je le trouve aimable, propre,

bien peigné, avenant... comme quelqu'un qu'on ne reverra plus ! Car, à mon retour, je l'aurai oublié, et il m'aura oubliée, lui aussi... avec la petite Jadin, ou avec une autre... Plutôt avec la petite Jadin.

— Hein ? Cette petite Jadin !

J'ai jeté tout haut cette exclamation qui me semble suprêmement drôle.

Mon amoureux, qui a du mal à rire, ce soir, me regarde en fronçant ses sourcils de charbonnier :

— Quoi, cette petite Jadin ?

— Vous la trouviez à votre gré, l'autre jour, hein? à l'Emp'-Clich' ?

Dufferein-Chautel se penche, intrigué. Son visage franchit la zone d'ombre de l'abat-jour et je distingue la nuance de ses prunelles brunes, fauves et pailletées comme certaines agates dauphinoises...

— Vous étiez dans la salle ? Je ne vous ai pas vue !

Je vide ma coupe, avant de répliquer, mystérieuse :

— Ah ! voilà!...

— Tiens ! vous étiez là ?... Oui, elle est gentille, la petite Jadin. Vous la connaissez? Je la trouve très gentille.

— Plus que moi ?

J'aurais mérité qu'il répondît, autrement que par

un silence étonné, à cette parole imprudente, imbécile, indigne de moi! Je voudrais me battre !... Bah î qu'est-ce que ça faitPje m'en vais!... Je raconte mon itinéraire : tout le tour de la France, mais rien que les grandes villes 1 un affichage comme. . . comme M"* Otéro ! et les beaux pays qu'on verra, et le soleil qu'on trouvera dans le Midi, et... et...

Le Champagne, — trois coupes, il n'en faut pas plus ! — engourdit enfin mon bavardage heureux. Parler, quelle dépense d'énergie pour qui demeure muette des journées entières !... Mes deux amis fument, maintenant, et, derrière leur voile de fumée, reculent, reculent... Comme je suis loin! déjà partie, dispersée, réfugiée dans le voyage... Leurs voix même s'étouffent, s'éloignent, mêlées à des grondements de trains, des sifflements, à la boule berceuse d'un orchestre imaginaire... Ah ! le doux départ, le doux sommeil, qui m'emporte vers une rive qu'on ne voit pas !...

— Quoi? il est six heures? Bon, merci... Ah! c'est vous ?

Je dormais, et je rêvais voyage : un garçon d'hôtel frappait du poing contre la porte de mon rêve, en criant qu'il était six heures... Et je me retrouve

assise en sursaut au creux de mon vieux divan où la fatigue, la griserie légère m'ont assoupie. Debout devant moi, le Grand Serin barre toute la hauteur de la chambre. Mes yeux, ouverts trop vite, clignent à la lampe, et les bords de l'abat-jour, les arêtes de la table éclairée blessent mes yeux comme autant de lames luisantes...

— C'est vous ? Où est Hamond ?

— Hamond vient de partir.

— Quelle heure est-il donc ?

— Il est minuit.

— iNIinuit!

J'ai dormi plus d'une heure !

Machinalement, je relève, en les peignant des doigts, mes cheveux aplatis, puis je tire, jusqu'à la pointe de mes mules, le bord de ma robe...

— Minuit ! Pourquoi n'êtes-vous pas parti avec ïlamond ?

— Nous avons craint que vous ne fussiez effrayée, en vous retrouvant seule ici... Alors, je suis resté.

Est-ce qu'il se moque de moi? Je ne distingue pas son visage, si haut, dans l'ombre...

— J'étais fatiguée, vous comprenez...

— Je comprends très bien.

Qu'est-ce que c'est que ce ton sec, qui réprimande ? Je tombe des nues ! Vraiment, si j'étais pol-

tronne, j'aurais une belle occasion de crier à l'aide, seule avec cet individu noir qui me parle de làhaut!... Il a peut-être bu, lui aussi, mais plus que moi ?

— Dites donc, DufTerein-Ghautel, vous êtes souffrant ?

— Je ne suis pas souffrant.

Il se met en marche. Dieu merci : j'en avais assez de le voir jouer le menhir si près de moi !

— Je ne suis pas souffrant, je suis en colère.

— Ah ! ah !

Je réfléchis un moment, puis j'ajoute, assez sotte :

— C'est parce que je m'en vais ?

Dunerein-Cliautel s'arrête :

— Parce que vous vous en allez? Je n'y pensais pas. Puisque vous êtes encore là, je n'ai pas

■ besoin de penser que vous vous en irez. Non. Je vous en veux. Je vous en veux parce que vous dormiez.

— Oui?

— C'est insensé, de s'endormir comme ça ! Devant des gens ! devant Hamond ! et même devant moi ! On voit bien que vous ne savez pas quelle ligure vous avez quand vous dormez ! Ou alors vous le faites exprès, et c'est indigne de vous !

Il s'assied brusquement, comme s'il se cassait en

trois, et se trouve tout près de moi, son visage à la hauteur du mien :

— Quand vous dormez, vous n'avez pas l'air de dormir! vous avez l'air... eh ! enfin, vous avez l'air d'avoir fermé les yeux pour cacher une joie plus forte que vous! Parfaitement I vous n'avez pas un visage de femme endormie... Enfin, vous comprenez ce que je veux dire, bon Dieu! C'est révoltant! Quand je pense que vous avez dû dormir de celte manicre-là devant un tas de gens, je ne sais pas ce que je vous ferais !

Il est assis de biais sur une chaise fragile, et détourne à demi son visage bouleversé, fendu de deux grandes rides, une au front, l'autre au long de la joue, comme si l'explosion de sa colère venait de le lézarder. Je n'ai pas peur, — au contraire : ce m'est un soulagement de le retrouver sincère, pareil à l'homme qui entra, il y a deux mois, dans ma loge.

Voici donc, devant moi, avec sa fureur enfantine, son entêtement bestial, sa sincérité calculée, — voici que reparaît mon ennemi, mon tourmenteur : l'amour. Hélas ! il n'y a pas à s'y tromper. J'ai déjà vu ce front-là, et ces yeux, et cette convulsion des mains nouées l'une à l'autre, oui, j'ai vu tout cela... dans le temps qu'Adolphe Taillandy me désirait...

Mais que vais-je faire de celui-ci ? Je ne suis pas

offensée,jenesuis pas môme — ou si peu! — émue; mais que vais-je faire? Comment lui répondre?... Ce silence qui se prolonge devient plus intolérable que son aveu. S'il pouvait s'en aller... mais il ne bouge pas. Je ne risque pas le plus petit mouvement, dans la crainte qu'un soupir, qu'une ondulation de ma robe ne suffisent à ranimer mon adversaire, — je n'ose plus dire mon amoureux, non, il m'aime trop!...

— C'est tout ce que vous me dites?

Le son de sa voix, adoucie, me cause un si vif plaisir que je souris d'aise, délivrée du silence irrespirable.

— Dame ! je ne vois vraiment pas...

11 se tourne vers moi avec une gentillesse encombrante de grand chien :

— C'est vrai, vous ne voyez pas... Oh! vous avez un talent pour ne pas voir ! Dès qu'il s'agit de moi, vous ne voyez pas, vous ne voyez rien ! 'Vous regardez à travers moi, vous souriez par-dessus moi, vous parlez à côté de moi!... Et je fais celui qui ne voit pas que vous ne voyez pas. Comme c est malin ! comme c'est digne de vous et de moi !

— Écoutez, Duiïerein-Chautcl...

— Et vous m'appelez Dufferein-Chautel ! Je le sais bien que j'ai un nom ridicule, un nom de député, d'industriel ou de directeur du Comptoir d'Es-

compte! ce n'est pas ma faute!... Oui, oui, riez!... C'est encore de la chance, ajoute-t-il plus bas, que je vous fasse rire...

— Voyons, comment voulez-vous que je vous appelle? Duiïerein, ou Chautel? ou Duduffe ? ou... Maxime tout court, ou Max ?... Oh ! je vous en prie, donnez-moi la glace à main, là, sur la petite table, et le mouchoir à poudre : je dois avoir une figure ! . . . Le Champagne, le sommeil, et plus de poudre sur le nez !

— Ça ne fait rien ! dit il avec impatience. Pour qui voulez-vous mettre de la poudre, à cette heure-ci ?

— Pour moi, d'abord. Et puis pour vous.

— Pour moi, ce n'est pas la peine. Vous me traitez en homme qui vous courtise. Si j'étais, tout simplement, un homme qui vous aime ?

Je le regarde, plus méfiante que je ne le fus jamais, déconcertée de trouver en cet homme, dès qu'il s'agit d'amour entre nous, une intelligence, une aisance spéciales, bien cachées sous ses dehors de Grand-Serin. L'aptitude à l'amour, oui, voilà ce que je devine en lui, voilà par quoi il me dépasse et m'embarrasse !

— Dites-moi, franchement, Pienée. . . est-ce que cela vous est odieux, ou indifférent, ou vaguement agréable, de savoir que je vous aime ?

11 n'est pas outrageant, il n'est ni humble, ni larmoyant, il n'a rien de timide, ni de cauteleux... Imitant sa simplicité, je réponds, enhardie :

— Je n'en sais absolument rien.

— C'est bien ce que je pensais, dit-il gravement. Alors...

— Alors ?

— Je n'ai plus qu'à m'en aller !

— Il est minuit et demi.

— Non, vous ne m'avez pas compris. Je veux dire : ne plus vous revoir, quitter Paris !

— Quitter Paris ? Pourquoi ? dis-je honnêtement. Ce n'est pas nécessaire. Et je ne vous ai pas défendu de me revoir.

Il secoue les épaules :

— Ohl je m'entends!... Quand ça ne va pas, quand j'ai... des embêtements, enfin, je m'en vais chez nous.

11 a bien dit « chez nous », provincialement, tendrement.

— C'est joli, chez vous ?

— Oui. C'est la forêt. Beaucoup de sapins, pas mal de chênes. J'aime bien les coupes fraîches, vous savez, quand on a abattu les bois et qu'il reste seulement lesbahveaux, et les grands ronds des places à charbon, où il pousse de la fraise l'été suivant...

— Et du muguet...

— Et du muguet... Et des digitales aussi. Vous connaissez? Elles sont hautes comme ça, et on met ses doigts dans les cloches, quand on est gosse...

— Je connais.

Il raconte mal, mon bûcheron d'Ardennes, mais je vois si bien ce qu'il raconte !...

— J'y vais pendant l'été, en auto. Je chasse aussi un peu, à l'automne. C'est chez maman, naturellement. La mère Coupe-Toujours ! dit-il en riant. Elle coupe, elle coupe, et elle scie, et elle vend.

— Oh!

— Mais elle n'abîme pas, vous savez! Elle sait ce que c'est que le bois, elle s'y entend comme un homme, mieux qu'un homme !

Je l'écoute avec une aménité nouvelle, contente qu'il m'oublie un instant, qu'il parle, en digne bûcheron, de sa forêt maternelle. Je ne me souvenais pas qu'il fût Ardennais, et il ne se souciait pas de m'apprendrc qu'il aimait son pays. Je sais maintenant pourquoi il a l'air serin ! C'est qu'il porte ses vêtements un peu comme des « habits de fête », avec une gaucherie indélébile et sympathique, en beau paysan endimanclié...

— ... Seulement, si vous me renvoyez. Renée, ma mère comprendra tout de suite que je viens me

« faire soigner » chez elle, et elle voudra encore une fois me marier. Voyez à quoi vous m'exposez 1

— Laissez-vous marier.

— Vous ne dites pas ça sérieusement?

— Pourquoi donc ? Parce qu'une expérience personnelle m'a été néfaste ? Qu'est-ce que ça prouve ' Vous devriez vous marier, ça vous irait très bien. Vous avez déjà l'air marié. Vous promenez votre célibat dans des vêtements de jeune père de famille, vous êtes épris du coin du feu, tendre, jaloux, têtu, paresseux comme un époux gâté, et despote, au fond, et monogame de naissance !

Stupéfait, mon amoureux me dévisage sans mot dire, puis saute sur ses pieds :

— Je suis tout ça ! s'écrie-t-il. Je suis tout ça ! Elle l'a dit ! Je suis tout ça !

Je refrène sèchement ses cris et ses gestes :

— Taisez-vous donc ! Qu'est-ce qui vous prend ? Que vous soyez égoïste, en somme, et paresseux, et coin du feu, ça vous donne envie de danser?

Très docile, il se rassied en face de moi, mais ses yeux de chien de berger me couvent avec une sagacité victorieuse :

— Non. Ça m'est bien égal d'être tout ce quo vous dites : ce qui me donne envie de danser, c'est que vous le sachiez !

Ah ! sotte que je suis ! Le voici triomphant, fort de mon aveu, — l'aveu de ma curiosité, sinon d'un intérêt plus vif... Le voici glorieux, tremblant du désir de se livrer davantage. Il crierait, s'il osait : « Oui, je suis tout cela ! N'ous avez donc daigné me voir, tandis que je désespérais d'exister à vos yeux? Regardez-moi encore? Découvrez-moi tout entier, inventez en moi des faiblesses, des ridicules, accablez-moi de vices imaginaires... Et qu'importe que vous erriez ? Mon souci n'est pas que vous me connaissiez tel que je suis : créez votre amoureux à votre guise, et c'est après, — comme un maître retouche et refait l'œuvre médiocre d'un élève chéri, — c'est après que, sournoisement, peu à peu, j'y mettrai ma ressemblance ! »

Vais-je lui réciter tout haut sa pensée, pour le confondre ?... Attention ! j'allais commettre une maladresse de plus. 11 ne sera point confondu, il écoutera, ravi, sa devineresse, et louera bien haut la seconde vue que dispense l'amour!... Et qu'attend-il présentement? que je tombe dans ses bras? Rien n'étonne un homme épris. Je voudrais qu'il fût loin... Je lutte contre le besoin de me reposer, de me détendre, de lever une main, de prier : « Pouce! arrêtez ! je ne sais pas le jeu. Si l'envie m'en vient, nous le recommencerons ; mais je ne suis pas de force à vous

suivre, et je me fais prendre à tout coup, vous voyez bien... »

Ses yeux vigilants vont et viennent, rapidement, de mes paupières à ma bouche, de ma bouche à mes paupières, et semblent lire mon visage... Soudain, il se lève et se détourne, avec une brusque discrétion :

— Adieu, Renée! dit-il d'une voix plus basse... Je vous demande pardon d'être resté si tard, mais Ilaniond m'avait recommandé...

Je proteste, avec un embarras mondain :

— Ohlça ne fait rien... au contraire...

— Est-ce que votre concierge a le sommeil très dur ?

— J espère que non...

Nous sommes si pitoyables de niaiserie que la gaîté me revient un peu :

— Attendez! dis-je tout à coup. J'aime mieux que vous ne réveilliez pas la concierge : vous allez sortir parla fenêtre...

— Par la fenêtre? Oh t Renée...

— C'est le rez-de-chaussée.

— Je sais bien. Mais vous n'avez pas peur que... qu'on me voie ? Un locataire de la maison pourrait rentrera ce moment-là...

— Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?

Malgré moi, j'ai mis à répondre, à hausser les épaules, une si dédaigneuse indifïérence que mon amoureux n'ose plus se réjouir. Au fond, cette sortie à une heure du matin, par la fenêtre, — de ma chambre à coucher, s'il vous plaît 1 — doit le reniplir d'une joie d'étudiant. Ah! quelle jeunesse !...

— Sautez ! C'est ça ! adieu 1

— A demain, Renée?

— Si vous voulez, mon ami...

... Quelle jeunesse !... Il a pourtant trente-trois ans, cet homme!... Moi aussi. Trente-quatre dans six mois...

Je l'ai entendu courir sur le trottoir, sous une pluie lîne et collante qui poisse le pavé et mouille l'appui de la fenêtre, où je demeure accoudée, comme une amante... Mais, derrière moi, personne n'a foulé le grand lit, banal et frais, nappé d'un drap sans pli, et que mon insomnie résignée ne froissera môme pas.

11 est parti. Il reviendra demain, et les jours d'après, puisque je le lui ai permis. Il reviendra presque heureux, maladroit, plein d'espoir, avec cet air de dire :« Jene demande rien », qui, à la longue, m'exaspère comme une prière machinale de men-

diant... Quand celait si simple de le blesser d'un refus sans danger encore, et qu'il s'en aille avec sa coupure fraîche et guérissable!...

Dans le carré de ma fenêtre éclairée, la pluie fine tombe, blanche sur le fond noir de la rue, comme une mouture humide...

J'ai cédé, je l'avoue, j'ai cédé, en permettant à cet homme de revenir demain, au désir de conserver en lui non un amoureux, non un ami, mais un avide spectateur de ma vie et de ma personne. « Il faut terriblement vieillir, m'a dit un jour Margot, pour renoncer à la vanité de vivre devant quelqu'un! »

Pourrais-je sincèrement affirmer que, depuis quelques semaines, je ne me complais pas à l'attention de ce spectateur passionné ? Je lui ai caché mon plus vif regard, mon plus libre sourire, j'ai surveillé en lui parlant le son de ma voix, je lui ai fermé tout mon visage, mais... Mais n'était-ce pas pour qu'il constatât, chagrin, maté, que toutes mes réticences lui étaient adressées, que je prenais la peine, pour lui, d'exister moins ? 11 n'y a pas de déguisement sans coquetterie, et il faut autant de soins, autant de vigilance, pour s'enlaidir à toute heure que pour se parer.

Si mon amoureux, dans l'ombre, guette ma fenê-

158 LA VAGABOiNDE

tre ouverte, qu'il soit fier ! Je ne le regrette point, je ne le souhaite point, — mais je pense à lui. Je pense à lui, comme je mesurerais ma première défaite...

La première ? Non, la seconde. Il y eut un soir — a!i! quel souvenir empoisonné, et que je le maudis de ressusciter à celte heure ! — un soir où je m'accoudai ainsi, penchée sur un jardin invisible. Mes cheveux très longs pendaient comme une corde de soie hors du balcon ... La certitude de l'amour venait de s'abattre sur moi et, loin d'en faiblir, ma force adolescente la portait orgueilleusement, avec une joie impitoyable au reste des humains. Ni le doute, ni la mélancolie même la plus suave, n'assagirent cette nuit triomphale et solitaire, couronnée de glycines et de roses 1... Cette aveugle, cette innocente exaltation, qu'en a-t-il fait, l'homme qui la suscitait?...

Fermons la fenêtre, fermons la fenêtre ! Je tremble trop de voir monter, à travers le voile de la pluie, un jardin provincial, vert et noir, argenté par la lune levante, où passe l'ombre d'une jeune fille qui enroule rêveusement sa longue tresse à son poignet, comme une couleuvre caressante...

— Marseille, Nice, Cannes, Toulon..."

— Non, Menton, avant Toulon...

— Et Grenoble ! on a Grenoble aussi!

Nous recensons les villes de notre tournée comme des gosses comptent leurs billes. Brague a décidé que nous emmenions deux « pantoches » : l'Emprise et La Dryade.

— Pourlcsgrandspatelinsoùron fait quatre jours, six jours, assure-t-il, c'est plus prudent d'avoir une pièce de rechange.

Moi, je veux bien. Je veux bien n'importe quoi. Il n'y a pas plus bénévole et plus approbateur que moi, ce matin. L'atelier de Cernuschi, où nous travaillons, ne résonne guère que des éclats de voi.K de Brague et des rires du « Vieux Troglodyte » qui exulte à l'idée de faire une tournée et de gagner quinze francs par jour : sa jeune figure affamée, aux yeux bleus caves, reflète une joie continue, et Dieu sait s'il lui en cuit 1

— Bouf.rre de saucisse 1 hurle Brague. Je t'en fou-

160 LA VAGABOiNDE

Irai des sourires de danseuse! On dirait que lu n'as jamais vu de troglodyte! La gueule de travers, je te dis ! Encore plus que ça! Et l'œil désossé! Et le tremblement dans la ganache! Un petit genre Chaliapine, quoi !...

Il s'essuie le front et se tourne vers moi, découragé :

— Je ne sais pas pourquoi je m'esquinte après cet oulil : quand je lui parle de Chaliapine, il croit que je lui dis des cochonneries!... Et puis, toi, qu'est-ce que tu fiches-là, à plafonner?

— Ah! c'est mon tour, à présent? Je me disais aussi : il y a longtemps que Brague ne m'a pas murmuré des paroles d'amour !

Mon camarade professeur me toise avec un théâtral mépris :

— Des paroles d'amour! Je laisse ça à d'autres : tu ne dois pas en manquer ? Ouste ! la séance est levée. Demain, répétition en costume, mise en scène et accessoires. Ce qui signifie que t'auras un voile pour ta danse et que Monsieur, ici présent, voilurera une caisse à bougies pour imiter le rocher qu'il brandit sur nos têtes. J'en ai assez de vous voir loi avec un mouchoir grand comme ma fesse, et l'autre avec Paris- Journal roulé en boule à la place de son granit 1 Demain, ici, dix heures. J'ai dit.

Juste au moment où Brague finit de parler, un rayon de soleil dore le plafond de vitres, et je lève la tête comme si l'on m'appelait brusquement de là-haut.

— Tu m'entends, la môme Renée?

— Oui...

— Oui ? Eh ben I va-t'en. C'est l'heure de la soupe. Va zyeuter le soleil dehors I Tu rêves de campagne, hein ?

— On ne peut rien te cacher. A demain.

Je rêve de campagne... Oui, mais pas comme le pense mon infaillible camarade. Et l'activité joyeuse de la place Clichy, à midi, ne me détourne pas d'un souvenir agaçant, tout frais, tout vif...

Hier, Hamond et DufTerein-Chautel m'ont emmenée dans les bois de Meudon, comme deux rapins invitant une modiste. Mon amoureux faisait les honneurs d'une automobile neuve, fleurant le maroquin et la térébenthine -. un magnifique joujou de grande personne.

Sa sombre et jeune figure rayonnait du désir de m'offrir ce beau meuble verni et trépidant, dont je n'avais nulle envie. Mais je riais, parce qu'Hamond et Dufîerein-Chautel arboraient, pour cette fugue meudonnaise, le même chapeau marron, fendu, à

iùù LA VAGABONDE

larges ailes, etj'étais si petite, entre ces deux grands diables !

— La Tarnowska et ses gardiens, hein, Ilamond ? Assis en face de moi sur un des strapontins, mon

amoureux pliait discrètement ses jambes sous lui, pour garer mes genoux du contact des siens. Le clair jour gris, très doux', printanier, me montrait tous les détails de son visage, plus brun sous le feutre mordoré, et la nuance enfumée de ses paupières, et ses cils durs, abondants, en double grille. La bouche, à demi dissimulée sous une moustache d'un noir roux, m'intriguait, et le treillis imperceptible des petites rides sous les yeux, et les sourcils moins longs que l'orbite, épais, mal achevés, un peu hérissés comme ceux des griffons de chasse... D'une main inquiète, je cherchai soudain la glace de mon petit sac...

— Vous avez perdu quelque chose, Renée? Mais déjà je me ravisais :

— Non, rien ; merci.

A quoi bon mirer, devant lui, les flétrissures d'un visage qui perd l'habitude d'être contemplé au grand jour? Et qu'aurait pu m'apprendre mon miroir ? Un adroit maquillage de crayon brun, dekoheul bleuté, de raisin rouge ne suffisait-il pas, hier comme tous les jours, à attirer l'attention sur les yeux et la

bouche, les trois lumières, les trois aimants de mon visage ? Point de rose sur la joue un peu creuse, ni sous la paupière que la fatigue, le clignement fréquent ont, déjà, délicatement guillochée...

La joie de Fossette, assise sur mes genoux et tendue vers la portière, nous fournissait une conversation intermittente, et la douceur aussi de ce bois encore hivernal, ramilles grises sur ciel chinchilla... Mais, dès que je me penchais pour boire un peu le vent faible, chargé du musc amer des anciennes feuilles décomposées, je sentais le regard de mon amoureux se poser, assuré, sur toute ma personne...

De Paris aux bois de Meudon, nous n'avions pas échangé cent phrases. La campagne ne me rend pas loquace et mon vieil Hamond s'ennuie dès qu'il passe les fortifications. Notre mutisme pouvait assombrir tout autre qu'un amoureux, égoïstement récompensé de me tenir là, sous son regard, prisonnière dans sa voiture, passive, vaguement contente de la promenade, souriant aux cahots de la route humide et défoncée...

Fossette, impérieuse, décida, d'un cri bref, qu'on n'irait pas plus loin et qu'une affaire urgente l'appelait au fond de ces bois nus, sur la roule forestière où brillaient en miroirs ronds les flaques d'une pUiie

récente. Nous la suivîmes tous trois sans prolester, d'un pas long de gens qui vont souvent à pied...

— Ça scntbon, dit tout à coup le Grand-Serin, en reniflant l'air. Ça sent comme chez nous.

Je secouai la tête :

— Non, pas comme chez vous -. comme chez nous ! Hamond, qu'est-ce que ça sent ?

— Ça sent l'automne, dit Hamond d'un ton las. Sur ce mol, nous nous sommes arrêtés sans parler

davantage, levant la tête vers un ruisseau de ciel serré entre les arbres très hauts, écoulant, à travers le murmure vivant et chuchoté qu'exhale une forêt, le pipeau mouillé, clair et grelottant d'un merle qui défie l'hiver...

Une petite bête rousse partit sous nos pieds, fouine ou belette, que Fossette prétendit forcer à la course, et nous suivîmes la chienne emballée, obtuse, ostentatoire, qui aboyait : « Je la vois ! je la tiens ! » sur une piste imaginaire...

Stimulée enfin, je m'élançai derrière elle dans l'allée, tout au [)laisir animal de la course, mon bonnet de skungs enfoncé solidement jusqu'aux oreilles et les jambes libres sous ma jupe empoignée à deux mains...

Quand je m'arrêtai, à bout de souffle, je trouvai mon amoureux derrière moi :

— Oh ! VOUS m'avez suivie ? Gomment ne vous... ai-jc pas entendu courir ?

11 respirait vite, les yeu.K brillants sous ses sourcils irréguliers, les cheveux décollés par la course, — très charbonnier amoureux, et pas rassurant du tout.

— Je vous ai suivie... J'ai fait bien attention de courir au môme pas que vous, pour que vous n'entendiez pas mes pieds... C'est très facile...

Oui... c'est très facile. Mais il fallait y penser. Je n'y aurais pas pensé, moi. Piquée, imprudente, et grisée encore d'une brutalité de nymphe, je lui riais en plein visage, le bravant. Je voulus, tentée, rallumer la jaune et méchante lumière au fond des belles prunelles sablées de gris et de roux... La menace y parut, mais je ne cédai pas, butée comme ces enfants insolents qui attendent, qui appellent la gifle. Et le châtiment vint, sous la forme d'un baiser coléreux, mal posé, un baiser raté, enfin, qui laissa ma bouche punie et déçue...

... Ce sont tous les instants de cette journée d'hier que je pèse scrupuleusement, tout en suivant le boulevard des Batignolles, — non pour les revivre avec complaisance, ni pour chercher une excuse.

Il n'y a point d'excuse, sauf pour l'homme que j'ai provoqué. « Cela me ressemble si peu ! » m'écriaisje mentalement, hier, pondant que nous revenions vers Hamond, mécontents l'un de l'autre, et déliants... Eli ! qu'en sais-je ! « Tu n'as pas de plus redoutable ennemie que toi-même! »... Fausse étourderie, fausse imprudence, voilà ce qu'on trouverait au fond de la pire impulsive, — et je ne suis pas la pire impulsive ! Il faut être sévère pour celles qui crient : « Ah 1 je ne sais plus ce que je fais ! » et discerner dans leur désarroi une bonne part de ruse prévoyante...

Je n'admets point mon irresponsabilité, même partielle. Que dirai-je à cet homme, ce soir, s'il veut me serrer dans ses bras ? Que je ne veux pas, que je n'ai jamais voulu le tenter, que c'est un jeu ? que je lui ofïre mon amitié pour la période d'un mois et dix jours qui nous sépare de la tournée... Non ! Il va falloir prendre un parti ! Il va falloir prendre un parti...

Et je marche, je marche, pressant le pas chaque fois que la glace d'une vitrine me renvoie mon image, parce que je trouve à ma figure une expression un peu trop théâtrale de volonté soucieuse, avec des yeux pas assez convaincus sous des sourcils froncés... Je la connais, cette figure-là 1 Elle se

masque d'austérité, de renoncement, pour mieux attendre le petit miracle, le signe de mon maître le Hasard, le mot phosphorescent qu'il écrira sur le mur noir, quand j'aurai, cette nuit, éteint ma lampe...

Comme Tair sent bon, autour de ces voiturettes pleines de violettes mouillées et de jonquilles blanches ! Un vieil homme tout moussu de barbe vend des perce-neige en pied, avec leur bulbe gangue de terre, et leur fleur en pendeloque qui a la forme d'une abeille. Leur parfum imite celui de l'oranger, mais si faible, presque insaisissable...

Voyons, voyons ! Il va falloir prendre un parti ! Je marche, je marche, comme si je ne savais pas qu'en dépit de mes sursauts d'énergie, de mes scrupules, de toute cette pénitence intérieure que je cherche à m'infliger, comme si je ne savais pas, déjà, que je ne prendrai pas ceparli/à, mais l'autre /...

Une fatigue !... Oh ! mais quelle fatigue !... Je me suis endormie après le déjeuner, comme il m'arrive parfois les jours de répétition, et je m'éveille si lasse ! Je m'éveille comme si j'arrivais des confins du monde, étonnée, triste, pensant à peine, l'œil hostile à mes meubles familiers. Un réveil, en vérité, pareil aux plus affreux des temps où je souiïrais. Mais, puisque je ne soulTre pas, pourquoi?...

Je ne puis bouger. Je regarde, comme si elle ne m'appartenait pas, ma main pendante. Je ne reconnais pas rétolle de ma robe... Qui m'a découronnée, pendant que je dormais, de mon diadème de cheveux, roulés autour de mon front comme les tresses d'une grave et jeune Cérès ?. . . J'étais. . . j'étais. . . Un jardin... le ciel couleur de pêche rose au couchant... une voix enfantine, aiguë, qui répond aux cris des hirondelles... Oui, et ce bruit d'eau lointaine, tantôt puissant et tantôt assoupi : le souffle de la forêt... J'étais retournée au commencement de ma vie. Tant de chemin à faire pour me rejoindre, jusqu'ici t

J'appelle le sommeil enfui, le sombre rideau velouté qui m'abritait et qui vient de se retirer de moi, me laissant frissonnante et comme nue... Les malades qui se croient guéris connaissent ces reprises du mal; elles les trouvent puérilement étonnés et plaintifs : « Mais je croyais que c'était fini ! » Pour un peu, je gémirais, à voix haute, — comme eux...

Funeste et trop doux sommeil, qui abolit en moins d'une heure le souvenir de moi-même ! D'où reviensje, et sur quelles ailes, pour que si lentement j'accepte, humiliée, exilée, d'être moi-môme?... Renée Néré, danseuse et mime... Est-ce là le but qu'ont préparé mon enfance orgueilleuse el mon adolescence recueillie, passionnée, qui accueillit si intrépidement l'amour?

O Margot, ma décourageante amie, que n'ai-je la force de me lever et de courir auprès de vous, et de vous dire... Mais vous n'estimez que mon courage, el je n'oserais défaillir devant vous. Il me semble que votre viril regard, la pression de votre petite main sèche, gercée par l'eau froide et le savon commun, savent mieux récompenser mon triomphe sur moi-môme qu'aider mon quotidien effort.

Mon départ prochain? La liberté?,.. Peuh ! La liberté n'est vraiment éblouissante qu'au commencement de l'amour, du premier amour, le jour oîi

LA VAGABONDE 17i

l'on peut dire, en l'offrant à celui qu'on aime : « Prenez ! je voudrais vous donner davantage... »

Des villes nouvelles, des pays nouveaux, entrevus, frôlés à peine, qui se fondent dans le souvenir... Est-il des pays nouveaux, à qui tourne en rond comme un oiseau tenu par un lil ? Mon pauvre essor, repris chaque matin, n'abordera-t-il pas, chaque soir, au fatal « établissement de premier ordre » que me vantent Salomon et Brague?

J'en ai vu tant, déjà, d'élablissements de premier ordre\ Côté public : une salle cruellement inondée de lumière, où la fumée lourde amortit h peine l'or des moulures. Côté artistes : des cases sordides, sans air, et l'escalier de fer aboutissant à des latrines immondes...

Il faudra donc, pendant quarante jours, soutenir cette lulle contre la fatigue, la mauvaise volonté blagueuse des machinistes, l'orgueil rageur des chefs d'orchestre provinciaux, la chère insuffisante des hôtels et des gares, — il faudra trouver et renouveler sans cesse en moi ce trésor d'énergie que réclame la vie des errants et des solitaires ? Il faudra lutter, enfin, — ah ! je ne saurais l'oublier ! — contre la solitude elle-même... Et peur arriver à quoi ? à quoi ? à quoi ?. . .

Quand j'étais petite, on me disait : « L'effort porte

en soi sa récompense », et j'attendais, en effet, après le coup de collier, une récompense mystérieuse, accablante, une sorte de grâce sous laquelle j'eusse succombé. Je l'attends encore...

Un trille étouffé de sonnette, suivi de l'aboiement de ma chienne, me délivre enfin d'une si amère songerie. Et me voici debout, avec la surprise d'avoir sauté légèrement sur mes pieds, de recommencer facilement à vivre...

— Madame, dit Blandine à mi-voix, est-ce que M. Dufferein-Chautel peut entrer ?

— Non... un instant...

Poudrer mes joues, rougir mes lèvres, et disperser d'un coup de peigne les cheveux bouclés qui cachent mon front, c'est une besogne machinale, rapide et qui ne demande pas même le secours du miroir. On fait cela comme on se brosse les ongles, par convenance plutôt que par coquetterie.

— Vous êtes là, Dufferein-Chautel ? Vous pouvez entrer. Attendez, je donne la lumière...

Je n'ai aucun embarras à le revoir. Le fait que nos deux bouches se sont touchées hier, infructueusement, ne me gêne pas du tout en ce moment. Un baiser raté, c'est beaucoup moins grave qu'un échange complice de regards... Et je suis tout près

de m'étonner qu'il ait, lui, l'air malheureux et frustré. Je l'ai appelé Duiïerein-Chautel comme d'habitude, — comme s'il n'avait pas de prénom. Je le nomme toujours « 'Vous » ou « Dufferein-Chaulel »... Est-ce à moi de le mettre à l'aise? Soit,

— Eh bien ? Vous voilà? Vous allez bien ?

— Je vais bien, je vous remercie.

— Vous n'en avez pas l'air.

— C'est que je suis malheureux ! ne manquc-t-il pas de répondre.

Grand-Serin, va !... Je souris à son malheur, son petit malheur d'homme qui a mal embrassé la femme qu'il aime... Je lui souris d'assez loin, pardessus le chaste fleuve noir où je me baignais tout à l'heure... Je lui tends une coupe emplie de ses cigarettes favorites, — un tabac blond et sucré qui sent le pain d'épices...

— Vous ne fumez pas aujourd'hui ?

— Si. Mais je suis malheureu.x tout de même. Assis sur le divan, le dos aux coussins bas, il

lance machinalement de longs jets de fumée par les narines, — j'allais dire les naseaux. Je fume aussi, par contenance, pour faire comme lui. Il est mieux, nu-tête. Le haut de forme l'enlaidit, et le feutre mou l'embellit jusqu'au rastaquouérisme... Il fume, les yeux au plafond, comme si la gravité des paroles

qu'il prépare le détournait de s'occuper de m®!. Ses cils longs et brillants — la seule parure féminine et sensuelle de ce visage qui pèche par excès de virilité — battent fréquemment et décèlent l'agitation, l'hésitation. Je l'cMilonds respirer. J'entends aussi le tic-tac de ma petite pendule de voyage, et le tablier de la cheminée que secoue soudain le vent...

— Il pleut, dehors ?

— Non, dit-il en sursaut. Pourquoi me demandezvous cela?

— Pour savoir. Je ne suis pas sortie depuis le déjeuner, je ne sais pas quel temps il fait.

— Un temps quelconque... Renée!...

Il s'est redressé brusquement, en jetant sa cigarette. II me prend les mains et me regarde de tout près, d'assez près pour que son visage me paraisse presque trop grand, avec les détails accusés, le grain de la peau, le coin palpitant et humide de ses larges yeux... Qu'il y a d'amour, oui, d'amour, dans ces yeux-là ! Hélas ! qu'ils sont parlants, et doux, et entièrement épris ! Et ces grandes mains qui serrent les miennes avec une force égale et communicative, comme je les sens convaincues !...

C'est la première fois que je laisse mes mains dans les siennes. Je crois dompter ma répugnance, d'abord, puis leur chaleur me détrompe, me per-

suade, et je vais céder au fraternel, au surprenant plaisir, ignoré depuis si longtemps, de me confier, sans paroles, à un ami, de m'appuyer un instant à lui, de me réconforter contre un être immobile et chaud, affectueux, silencieux... Oh! jeter mes bras au cou d'un être, chien ou homme, d'un être qui m'aime !...

— Renée ! Gomment, Renée, vous pleurez ?

— Je pleure ?

Mais c'est qu'il a raison ! La lumière danse, en mille rayons brisés et croisés, dans mes larmes suspendues. D'un coin de mouchoir je les essuie prestement, mais je ne songe pas à les nier. Et je souris à l'idée que j'ailai.'i pleurer... Depuis combien de temps n'ai-je pas pleuré ? il y a... des années, des années !...

Mon ami est bouleversé, et m'attire vers lui, et m'oblige — je ne fais pas grande défense ! — à masseoir auprès de lui, sur le divan. Ses yeux aussi sont humides, le pauvre ! car ce n'est qu'un homme, capable de feindre une émotion sans doute, mais non de la dissimuler...

— Mon enfant chérie, qu'est-ce que vous avez? Le cri étouffé, le tressaillement qui lui répondent,

les oubliera-t-il ? je l'espère... « Mon enfant chérie... » Son premier mot de tendresse, c'est « Muii

enfant chérie ! » Le môme mot, et presque le même accent que l'autre !...

Une peur enfantine m'arrache de ses bras, comme si Vautre venait de paraître à la perle, avec sa moustache à la Guillaume II, son menteur regard voilé, et ses terribles épaules, et ses courtes cuisses de paysan...

— Renée! ma chérie! si vous vouliez me parler un peu...

Mon ami est tout pâle, et ne tente pas de me reprendre... Qu'il ignore au moins le mal qu'il vient, innocemment, de me faire ! Je nai plus envie de pleurer. Mes lâches larmes délicieuses remontent vers leur source, lentement, laissant à ma gorge, à mes yeux, une brûlure... D'un signe, je rassure mon ami, en attendant que ma voix s'affermisse...

— Je vous ai fâchée. Renée ?

— Non, mon ami.

De moi-même, je reprends ma place à son côté, mais timidement, avec l'appréhension que mon geste, mes paroles ne provoquent une autre exclamation tendre, familière et détestée.

Son instinct l'avertit de ne point se réjouir d'une si prompte docilité. Le bras qui me soutient ne veut pas m'étreindre, et je ne retrouve plus la communicalive chaleur, dangereuse, bienfaisante... Il m'aime

LA VAGAUO.NDI': 477

assez, sans doute, pour deviner que, si je pose sur sa forte épaule une tête obéissante, il ne s agit pas d'un don, mais d'un essai...

Mon front sur l'épaule d'un homme !... Est-ce que je rêve? Je ne rêve, ni ne divague. Ma tête, mes sens, tout est paisible, — lugubrement paisible. Pourtant, dans la nonchalance qui me retient là, il y a mieux et plus que de lindifTérence, et si je joue, d'une main distraite et chaste, avec la tresse d'or fixée à son gilet, c'est que je me sens abritée, défendue, — à la manière du chat perdu qu'on recueille, et qui ne sait jouer et dormir que quand il a une maison...

Pauvre amoureux... à quoi songe-t-il, immobile, respectueux de mon silence ? Je renverse la tête pour le voir, et je baisse vite les yeux, éblouie, confondue par l'expression de cet iiomme. Ah ! que je lenvie d'aimer si fort, de puiser dans sa passion une telle beauté !

Il a rencontré mon regard et sourit héroïquement.

— Renée... Est-ce que vous croyez que vous m'aimerez, un jour, on ne sait pas quand?

— Vous aimer ? Que je le voudrais, mon ami ! Vous n'avez pas l'air méchant, vous... Est-ce que vous ne sentez pas que je suis en train de m'attacher à vous ?

— De vous allacher à moi... C'est bien ce que je crains, Renée : ce n'est guère le chemin de l'amour...

II a si profondément raison que je ne proteste pas.

— Mais... attendez... on ne sait pas... Peut-être que, quand je reviendrai de ma tournée... Et puis, enfin, une très, très grande amitié...

Il secoue la tôle. II n'a que faire de mon amitié, sans doute. Moi, je serais bien contente d'avoir un ami, un ami moins âgé, moins fini qu'Hamond, un vrai ami...

— Quand vous reviendrez... D'abord, si vous espériez réellement m'aimer un jour, Renée, vous ne songeriez pas à vous éloigner de moi. Dans deux mois comme à cette heure, c'est la même Renée qui me tendra ses petites mains froides, avec des yeux qui ne laissent pas entrer mon regard, et cette bouche qui, même en s'offrant, ne se donne pas...

— Ce n'est pas ma faute... La voilà, pourtant, celte bouche. . . Tenez. . .

J'ai reposé ma tête sur son épaule, et je ferme les yeux, plus résignée que curieuse, puis je les rouvre au bout d'une seconde, étonnée qu'il ne se précipite pas, avec la hâte goulue d'hier... Il s'est seulement tourné un peu vers moi, et m'entoure commode-

ment de son bras droit. Puis il réunit mes deux mains de sa main libre, se penche, et je vois s'approcher, lentement, celte sérieuse figure étrangère, cet homme que je connais si peu. . .

Il n'y a presque plus d'espace, presque plus d'air entre nos deux visages, et je respire brusquement, comme si je me noyais, avec un sursaut pour me dégager. Mais il tient mes mains et resserre son bras autour de ma taille. Je rejette inutilement ma nuque en arrière, au moment où la bouche de Maxime atteint la mienne...

Je n'ai pas fermé les yeux. Je fronce les sourcils, pour menacer au-dessus de moi ces prunelles qui cherchent à réduire, à éteindre les miennes. Caries lèvres qui me baisent, douces, fraîches, impersonnelles, sont bien les mêmes qu'hier, et leur inefllcacité m'irrite... Soudain, elles changent, et je ne reconnais plus le baiser, qui s'anime, insiste, s'écrase et se reprend, se fait mouvant, rythmé, puis s'arrête comme pour attendre une réponse qui ne vient pas...

Je remue imperceptiblement la tête, à cause des moustaches qui frôlent mes narines, avec un parfum de vanille et de tabac miellé... Oh !... tout à coup... malgré moi... ma bouche s'est laissée ouvrir, s'est ouverte, aussi irrésistiblement qu'une prune

180 LA VâGABOMDE

mûre se fend au soleil... De mes lèvres jusqu'à mes flancs, jusqu'à mes genoux, voici que renaît et se propage cette douleur exigeante, ce gonflement de blessure qui veut se rouvrir et s'épancher, — la volupté oubliée...

Je laisse l'homme qui m'a réveillée boire au fruit qu'il presse. Mes mains, raidies tout à l'heure, s'abandonnent chaudes et molles dans sa main, et mon corps renversé cherche à épouser son corps. Pliée sur le bras qui me tient, je creuse son épaule un peu plus, je me serre contre lui, attentive à ne pas disjoindre nos lèvres, attentive à prolonger confortablement notre baiser.

11 comprend et acquiesce, d'un petit grondement heureux... Enfin sûr que je ne fuirai pas, c'est lui qui s'écarte de moi, respire et me contemple, en mordant sa bouche mouillée. Je laisse tomber mes paui)ières, je n'ai plus besoin de le voir. Peut-être va-t-il me dévêtir et s'emparer de moi tout à fait... Il n'importe. Une joie irresponsable et paresseuse me baigne... Rien ne presse, sauf que ce baiser recommence. Nous avons tout le temps... Fier, mon ami me ramasse à pleins bras comme une gerbe, pour me coucher à demi sur le divan, où il me rejoint. Sa bouche a le goût de la mienne, à présent, et l'odeur légère de ma poudre de riz... Elle veut

se faire nouvelle, cette bouche savante, el varier encore la caresse, — mais déjà j'ose indiquer ma préférence pour un baiser presque immobile, long, assoupi, — le lent écrasement, l'une contre l'autre, de deux fleurs, où vibre seulement la palpitation de deux pistils accouplés...

Maintenant, nous nous reposons. Une grande trêve, où nous reprenons haleine. C'est moi qui l'ai quitté, cette fois, et qui me suis levée avec le besoin de tordre mes bras, de m'étirer, de grandir. J'ai pris, pour rajuster mes cheveux et mirer mon nouveau visage, la glace à main, et je ris de nous y voir à tous deu.'v ces traits ensommeillés, ces lèvres tremblantes, brillantes, un peu enflées. Maxime est demeuré sur le divan, et son muet appel reçoit la plus flatteuse réponse : mon regard de chienne soumise, un peu penaude, un peu battue, très choyée, et qui accepte tout, — la laisse, le collier, la place aux pieds du maître...

Il est parti. Nous avons dîné ensemble, n'importe comment : Blandine a fait des côtelettes en sauce., avec des cornichons... Jo mourais de faim. « Et l'amour comblant tout, hormis... » disait-il, pour montrer qu'il a lu Verlaine.

La fin du dîner ne nous a point rejetés aux bras Tun de l'autre, et nous ne sommes pas amants, car il est pudique, et l'impromptu me déplaît... Mais je me suis engagée, promise joyeusement, sans coquetterie :

— rsous avons tout le temps, n'est-ce pas, Max y

— Pas trop, chérie ! Je suis si vieux, depuis que je vous attends !

Si vieux... Il ne sait pas mon âge...

Il est parti, il reviendra demain... Il ne pouvait se détacher de moi, et j'avais peur de faiblir, je le repoussais de mes bras étendus... J'avais chaud, et il me flairait avec emportement, comme prêt à mordre... Enfin, il est parti. Je dis « enfin », parce que je vais pouvoir penser à lui, à nous...

« L'amour... » a-t-il dit. Est-ce l'amour? Je voudrais en être sûre. Est ce que je l'aime ? Ma sensualité m'a fait peur; — mais ce ne sera peut-être qu'une crise, un débordement de ma force bridée si longtemps, et, après, je m'apercevrai que je l'aime? Oui, je l'aime, sans doute... S'il revenait frapper à mon volet... Oui, certainement, je l'aime. Je me penche, émue, vers le souvenir de certaines intonations qu'il eut aujourd'hui, — Técho de son petit grondement amoureux suffit à me faire perdre le souiïle, — et puis, qu'il était bon, et fort, et secourable à ma solitude, lorsque j'ai mis ma tête sur son épaule !... Mais oui, je l'aime ! Qui m'a rendue si craintive ? Je n'y mettais pas tant de façons, lorsque...

Sur quelle tombe ma pensée vient-elle imprudemment de buter? Il est trop tard pour fuir, — j'ai rencontré une fois de plus ma conseillère sans pitié, celle qui me parle de l'autre côté du miroir...

(( Tu n'y mettais pas tant de façons, lorsque l'amour, fondant sur toi, te trouva si folle et si brave ! Tu ne t'es pas demandé, ce jour-là, si c était Vamourl'ïw ne pouvais t'y tromper : c'était lui, l'amour, le premier amour. C'était lui, et ce ne sera plus jamais lui ! Ta simplesse de petite fille n'a pas hésité à le reconnaître, et ne lui a marchandé ni

ton corps, ni Ion cœur enfantin. C'était lui, qui ne s'annonce point, qu'on ne choisit pas, qu'on ne discule pas. Et ce ne sera plus jamais lui ! Il t'a pris ce que tu peux donner seulement une fois : ta confiance, l'étonnement religieux de la première caresse, la nouveauté de les larmes, la fleur de ta première souffrance!... Aime, si tu peux; cela te sera sans doute accordé, pour qu'au meilleur de ton pauvre bonheur tu te souviennes encore que rien ne compte, en amour, hormis le premier amour, — pour que tu subisses, à chaque instant, la punition de te souvenir, l'horreur de comparer ! Même quand tu diras : « Ah ! ceci est meilleur ! » tu pâtiras de comprendre que rien n'est bon, qui n'est unique ! Il y a un Dieu qui dit au pécheur : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé... » mais l'Amour n'a pas tant de miséricorde : « Toi qui m'as trouvé une fois, dit-il, tu me perds à jamais ! » Tu croyais, en le perdant, avoir tout souffert ? ce n'est pas fini ! Savoure, en cherchant à ressusciter ce que tu fus, ta déchéance ; taris, à chaque festin de ta nouvelle vie, le poison qu'y versera le premier, le seul amour !... »

II va falloir que jo parle à Margot, que je lui avoue l'événement, ce coup de soleil qui eml)rase ma vi€... Car, c'en est fait, nous nous aimons. C'en est fait et, d'ailleurs, j'y suis résolue. J'ai envoyé au diable tous mes souvenirs-et-regrets, et ma manie, comme je dis, du filigrane sentimental, et mes si, mes car, mes mais, mes cependant...

Nous nous voyons à toute heure, il m'entraîne, m'étourdit de sa présence, m'empêche de penser. Il décide, il ordonne presque, et je lui fais, en même temps que l'hommage de ma liberté, celui de mon orgueil, puisque je toU-re qu'arrive chez moi une abondance gaspilleuse de fleurs, de fruits de l'été prochain, — et je porte, épinglée à mon cou, une fléchette scintillante, comme fichée dans ma gorge, toute saignante de rubis.

Et pourtant nous ne sommes pas amants ! Pa'.i.'nt désormais, Max s'impose et m'impose des liançailles étrangement déprimantes, qui, en moins d'une semaine, nous ont déjà un peu maigris et

i88 LA VAGABONDE

alanguis- Ce n'est pas vice, chez lui, c'est coquetterie d'homme qui veut se faire désirer et me laisser en même temps, aussi longtemps que je voudrai, un fallacieux « libre arbitre »...

Il ne me reste pas grand'chose à souhaiter, d'ailleurs... Et je ne tremble à présent que devant cette ardeur ignorée, jaillie de moi au premier contact, toujours sauvagement prête à lui obéir... L'heure qui nous joindra tout à fait, oui, il a raison de la retarder. Je sais à présent tout ce que je vaux, et la magnificence du don qu'il recevra. Son espoir le plus exaspéré, je le dépasserai, j'en suis sûre ! Qu'il grappille, un peu, son verger, s'il veut...

Et il veut souvent. Pour mon plaisir et pour mon inquiétude, le hasard a mis, en ce grand garçon dune beauté simple et symétrique, un amant subtil, créé pour la femme, et si divinateur que sa caresse semble penser en même temps que mon désir. Il me fait songer, — j'en rougis, — au mot d'une luxurieuse petite camarade de music-hall, qui me vantait l'habileté d'un nouvel amant : « Ma chère, on ne ferait pas mieux soi-même ! »

Mais... il va falloir que j'avertisse Margot ! Pauvre Margot que j'oublie... Quant à Ilamond, il a disparu. Il sait tout, grâce à Max, et s'écarte de ma demeure comme un parent discret...

Et Brague ! Oh ! la tête de Brague à notre dernière répétition ! Sa plus belle grimace de Pierrot accueillit mon arrivée dans l'automobile de Max, mais il ne dit rien encore. Il témoigna même d'une courtoisie singulière et imméritée, car je fus, ce malin-là, gaiïeuse, absente, prompte à rougir et à m'excuser. Enfin, il éclata :

— Fous le camp ! Retournes-y ! Prends-en ton content, et ne rapplique ici que quand tu en auras jusque-là!...

Plus je riais, plus il fulminait, pareil à un petit diable asiatique :

— Rigole, va, rigole ! Si tu voyais la gueule que t'as!

— Ma gu... !

— Elle en veut, elle en demande, ta gueule ! Ne lève pas les yeux sur moi, Messaline!... Vous la voyez ! criait-il en prenant à témoin des dieux invisibles : elle montre ces calots-là en plein midi ! et quand je réclame, pour la scène d'amour de la Dryade, d'en mettre tant et plus, et de me mouiller un peu çà, elle vous sort un caralon de première communiante !

— Est-ce que ça se voit vraiment ? demandais-je

à Max qui me ramenait chez moi.

Le miroir, — le même qui refléta, l'autre soir, ma glorieuse figure de défaite, — encadre un visage effilé, au sourire défiant de renai'd aimable. Je ne sais quelle flamnitî, pourtant y passe et repasse, le fardant, si je puis dire, d'une jeunesse harassée...

J'avouerai donc tout à Margot : ma rechute, mon bonheur, le nom de celui que j'aime... Il m'en coûte. Margot n'est pas la femme du « Je te l'avais bien dit! » mais je crois que je vais, sans qu'elle le manifeste, l'attrister, la décevoir. « Chatte échaudée, tu retourneras à la chaudière! » Certes, j'y retourne, et de quel cœurl...

Je trouve Margot immuablement pareille à ellemême dans le grand atelier où elle dort, se nourrit, et élève ses chiens brabançons. Grande, droite, en blouse moscovite et longue veste noire, elle penche sa pâle figure aux joues romaines, ses rudes cheveux gris coupés au-dessous de l'oreille, sur un panier où remue un petit avorton jaune, un minuscule chien en chemise de flanelle qui lève vers elle un front bossue de bonze, de beaux yeux implorants d'écureuil... Autour de moi jappent et frétillent six

bestioles effrontées, qu'un claquement de fouet précipite dans leurs niches de paille...

— Comment, Margot, encore un brabançon ? C'est de la passion !

— Ah ! Dieu, non ! dit Margot qui s'a.ssic(l en fnco de moi, berçant sur ses genoux la bètc malade. Je ne l'aime pas, cette pauvrette-là.

— On vous l'a donnée ?

— Non, je l'ai achetée, — naturellement. Ça m'apprendra à ne plus passer devant le marchand de chiens, cette vieille fripouille d'Hartmann. Si tu avais vu cette brabançonne dans la vitrine, avec sa petite figure de rat malade, et cette épine dorsale en chapelet saillant, et surtout ces yeux... Il n'y a plus guère qu'une chose qui me touche, tu sais, c'est le regard d'un chien à vendre... Alors je l'ai achetée. Elle est à moitié claquée d'entérite ; ça ne se voit jamais chez le marchand : on les dope au cacodylate... Dis-moi, mon enfant, il y a bien longtemps que je ne t'ai vue : tu travailles ?

— Oui, Margot, je répète...

— Ça se voit, tu es fatiguée.

Elle me prend le menton, de son geste familier, pour renverser et attirer mon visage. Troublée, je ferme les yeux...

— Oui, tu es fatiguée... Tu as vieilli, dit-elle d'un ton de voix profond.

— Vieilli!... Oh! Margot!...

Tout mon secret m'échappe dans ce cri de douleur, avec un flot de larmes. Je nie réfugie contre ma sévère amie, qui me caresse l'épaule, avec le « Pauvre petit ! » dont elle rassurait tout à l'heure la brabançonne malade...

— Allons, allons, pauvre petit, allons... Ça va passer. Tiens, voilà de l'eau boriquée pour laver tes yeux. Je venais justement d'en faire pour les yeux de Mirette. Pas avec ton mouchoir I prends du colon hydrophile... Là!... Pauvre petit, tu as donc bien besoin de ta beauté, en ce moment-ci ?

— Oh ! oui... oh! Margot ..

— « Oh ! Margot ! » Dirait-on pas que je t'ai battue ? Regarde-moi ! Tu m'en veux beaucoup, pauvre petit ?

— Non, Margot...

— Tu sais bien, poursuit-elle de sa voix égale et douce, que tu dois trouver toujours chez moi toute espèce de secours, même le plus cuisant de tous : la vérité... Qu'est-ce que je t'ai dit? Je t'ai dit : tu as vieilli...

— Oui... Oh ! Margot...

— Allons, ne recommence pas ! Mais tu as vieilli

cette semaine! lu as vieilli aujourd'hui! Demain, ou dans une heure, tu auras cinq ans de moins, dix ans de moins... Si lu élais venue hier, ou demain, je l'aurais dit sans doute : « Tiens, lu as rajeuni ! »

— Songez donc, Margot, j'ai bientôt trente-quatre ans!

— Plains-toi ! j'en ai cinquante-deux.

— Ce n'est pas la même chose. Margot, j'ai tant besoin d'être jolie, d'être jeune, d'être heureuse.. J'ai... Je...

— Tu as un amant ?

Sa voix est toujours douce, mais l'expression de son visage a changé légèrement.

— Je n'ai pas damant, Margot ! Seulement, il est hors de doute que... je vais en avoir un. Mais... je l'aime, vous savez !

Cette manière de niaise excuse égaie Margot.

— Ah ! tu l'aimes ?. . . Lui aussi t'aime ?

— Oh!

D'un geste orgueilleux, je garantis mon ami du moindre soupçon.

— C'est bien. Et... quel âge a-t-il ?

— Juste mon âge, Margot : tout près de trentequatre ans.

— C'est... c'est bien.

Je ne trouve plus rien à ajouler. Je suis affreuse-

ment gênée. J'espérais, le premier embarras passé, bavarder ma joie, raconter tout de mon ami, la couleur de ses yeux, la forme de ses mains, sa bonté, son honnêteté...

— 11 est... il est très gentil, vous savez, Margot... risqué-je timidement.

— Tant mieux, mon enfant. Vous avez des projets tous deux?

— Des projets ? non... Nous n'avons encore pensé à rien... On aie temps...

— C'est juste : on a bien le temps... Et la tournée, qu'est-ce qu'elle devient dans tout ça?

— Ma tournée ? Eh bien ! Ça n'y change rien.

— Tu emmènes ton... ton individu?

Je ne puis, tout humide de larmes, m'empêcher de rire : Margot désigne mon ami avec une discrétion dégoûtée, comme si elle parlait de quelque chose de sale !

— Je l'emmène, je l'emmène... c'est-à-dire... A la vérité, Margot, je n'en sais rien. Je verrai...

Ma belle-sœur hausse les sourcils :

— Tu n'en sais rien ! tu n'as pas de projets ! tu verras!... Vous êtes étonnants, ma parole! A quoi pensez-vous donc? Vous n'avez pourtant que ça à faire : projeter, préparer votre avenir !

— L'avenir... Oh ! Margot, je ne l'aime pas ! Pré-

parer l'avenir! Hrrr... 11 se prépave bien tout seul, et il arrive si vite...

— Est-il question d'un mariage, ou d'un collage ? Je ne réponds pas tout de suite, gênée, pour la

première fois, par le vocabulaire assez cru de la chaste Margot...

— 11 n'est question de rien... On fait connaissance tous les deux, on s'apprend...

— On s'apprend !

Margot m'observe, la bouche pincée, avec une cruelle gaîté dans ses petits yeux lumineux.

— On s'apprend !... Je vois : c'est la période où l'on parade l'un pour l'autre, iiein ?

— Je vous assure, Margot, nous ne paradons guère, dis-je en me forçant à sourire. Ce jeu-là est bon pour de tout jeunes amants, et nous ne sommes plus, lui ni moi, de tout jeunes amants.

— Raison de plus ! réplique Margot, impitoyable. Vous avez plus de choses à vous cacher. . . Ma petite, ajoute-t-elle doucement, tu sais bien qu'il faut rire de ma manie. Le mariage m'apparaît comme une chose si monstrueuse 1 T'ai-je assez fait rire en te racontant que, dès mes premiers jours de ménage, j'ai refusé de faire chambre commune avec mon mari, parce que je trouvais immoral de vivre aussi près d'un jeune homme étranger à ma famille ! C'est

de naissance, que veux-tu? je ne me corrigerai pas... Tu ne m'as pas amené Fossette aujourd'hui ? Je fais, comme Margot, effort pour m'égayer :

— Non, Margot. Votre meute lui a fait un si mauvais accueil, la dernière fois 1

— C'est vrai. Elle n'est pas brillante, ma meute, en ce moment ! Venez, les éclopées !

Elles ne se le font pas dire deux fois. D'une rangée de niches surgissent, petit troupeau grelottant et misérable, une demi-douzaine de chiens dont le plus gros tiendrait dans un fond de chapeau. Je connais presque tous ceux-ci, sauvés par Margot du « marchand de chiens », arrachés à ce commerce imbécile et malfaisant qui parque, en vitrine, des bêtes malades, gavées ou affauiées, alcoolisées... Quelques-unes sont redevenues, chez elle, des animaux sains, gais, robustes ; mais d'autres gardent à jamais l'estomac détraqué, la peau dartreuse, une hystérie indélébile... Margot les soigne de son mieux, découragée de penser que sa charité ne sert à rien et qu'il y aura éternellement des « chiens de luxe » à vendre...

La chienne malade s'est endormie. Je ne trouve rien à dire... Je regarde la grande chambre qui a toujours l'air un peu d'une infirmerie, avec ses

fenêtres sans rideaux. Sur une lable s'alignent des flacons de pharmacie, dos bandes roulées, un thermomètre minuscule, une toute petite poire en caoutchouc pour les lavements des chiens. Ça sent la teinture d'iode et le crésyl-Jeyes... J'ai brusquement envie de m'en aller, de retrouver tout de suite, oh ! tout de suite ! ma case étroite et chaude, le divan creusé, les fleurs, l'ami que j'aime. .

— Adieu, Margot, je m'en vais...

— Va, mon enfant.

— Vous ne m'en voulez pas trop ?

— De quoi donc ?

— D'être si folle, ridicule, amoureuse enfin... Je m'étais tellement promis...

— T'en vouloir? Pauvre petit, ça sérail bien méchant!... Un nouvel amour... Tu ne dois pas être à la noce... Pauvre petit!...

J'ai hâte de revenir chez moi. Je me sens gelée, contractée, et si triste !... C'est égal, ouf! c'est fait : j'ai tout dit à Margot. J'ai reçu la douche que j'attendais, et je cours me sécher, m'ébrouer, m'épanouir à la flamme... Ma voilette, baissée, cache les traces de mon chagrin, et je cours, — je cours vers luil

— Monsieur Maxime est là qui attend Madame. Car ma femme de chambre Blandine dit à présent :

« Monsieur Maxime », tendrement, comme si elle parlait de son nourrisson.

11 est là !

Je me jette dans ma chambre et m'y enferme : qu'il ne voie pas mon visage ! Vite ! la poudre de riz, le koheul, le bâton de raisin... Oh ! là, sous l'œil, ce sillon nacré, attendri... « Tu as vieilli... » Sotte, qui t'en vas pleurer comme une petite fille ! N'as-tu pas appris à « souffrir à sec ? » Où est le temps de mes pleurs étincelants, roulant sans le mouiller sur le velours de ma joue? Pour reconquérir mon mari, j'ai su, autrefois, nie parer de mes larmes, lorsque je pleurais vers lui, le visage levé, les yeux grands ouverts, et secouant sans les essuyer les lentes perles qui me faisaient plus belle... Pauvre que je suis!

— Enfin, vous voilà, ma chérie, ma parfumée, mon appétissante, ma...

— Mon Dieu ! que vous êtes bête !

— Oh ! oui! soupire mon ami avec une conviction extasiée.

Il se livre à son jeu favori, qui est de m'enlevcr dans ses bras jusqu'à toucher le plafond, et il m'embrasse sur les joues, sur le menton, sur les oreilles, sur la bouche. Je me débats, assez pour qu'il soit obligé de montrer sa force. Notre lutte finit à son avantage, et il me fait basculer complètement sur son bras, tête en bas et pieds en l'air, jusqu'à ce que je crie : « Au secours ! » et qu'il me remette debout. La chienne se précipite pour me défendre, et le jeu rude, qui me plaît, se mêle d'aboiements enroués, de cris et de rires...

Ah ! que c'est bon, celte stupidité saine ! Le gai camarade que j'ai là, insoucieux de paraître spirituel comme de déranger sa cravate !... Qu'il fait tiède, ici, et comme notre rire de jouteurs qui s'affrontent se change vite en défi voluptueux ! Il la dévore, son « appétissante », il la savoure lentement, en gourmet...

— Comme tu serais bonne à manger, ma chérie ! . . . Ta bouche est sucrée, mais tes bras, quand je les mords, sont salés, un tout petit peu, et ton épaule, et tes genoux... J'en suis sûr, tu es salée de la tête aux pieds, comme une coquille fraîche, dis ?...

— Vous ne le saurez que trop tôt, Grand-Serin ! Car je l'appelle encore « Grand-Serin », mais...

avec un aulrc accent.

— Quand ?... Ce soir? C'est jeudi, aujourd'hui, n'est-ce pas ?

— Je crois... oui... pourquoi ?

— Jeudi... c'est un très bon jour...

Il dit des choses bêtes, très heureux, renversé entre des coussins écroulés. Une mèche de cheveux lui barre l'œil, il a ses yeux vagues des grandes crises de désir et entr'ouvre la bouche pour respirer. Un beau gars de campagne, un bûcheron qui « sieste » sur l'herbe, voilà ce qu'il redevient, — non pour me déplaire, — à cliaque attitude abandonnée...

— Levez-vous, Max : nous avons à causer sérieusement...

— Je ne veux pas qu'on me fasse de la peine ! soupire-t-il plaintivement.

— Max, voyons !

— Non! Je sais ce que ça veut dire, causer sérieusement... C'est le mot de maman chaque fois qu'elle veut parler affaires, argent, ou mariage!

Il s'enfonce dans les coussins et ferme les yeux. Ce n'est pas la première fois qu'il montre cette frivolité obstinée...

— Max ! Vous vous souvenez que je pars le 5 avril ?

11 entr'ouvre ses paupières aux longs cils féminins cl me flatte d'un long regard :

— Vous parlez, chérie ? Qui donc a décidé ça ?

— Salomon, imprésario, et moi.

— Bon. Mais je n'ai pas encore donné mon consentement... Enfin, soit. Vous partez. Eh bien ! vous partez avec moi.

— Avec vous ! dis-jo effarée... Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une tournée?

— Si. C'est le voyage... avec moi !

Je répète :

— Avec vous ? Pendant quarante-cinq jours! Vous n avez donc rien à faire ?

— Oh ! si ! Depuis que je vous connais, je n'ai pas une minute à moi, Renée.

C'est gentiment répondu, mais...

Je contemple, déconcertée, cet homme qui n'a rien à faire, qui trouve de l'argent dans sa poclic à toute heure... Il n'a rien à faire, c'est vrai, je n'y avais jamais songé ! Il n'a pas de métier : aucune sinécure ne déguise sa liberté d'oisif... Comme c'est étrange ! je n'avais jamais connu, avant lui, d'homme inoccupé... Il peut se donner tout entier, jour et nuit, à l'amour, comme... comme une grue...

LA VAGABOJNDli: 203

Cette idée baroque que, de nous deux, c'est lui la courtisane, me cause une brusque gaîté, et ses sourcils susceptibles se rapprochent...

— Qu'est-ce que c'est? Tu ris ?... ïu ne partiras pas!

— Voyez-vous ça ! Et mon dédit?

— Je le paye.

— El le dédit de Brague ? Et celui du Vieu.x Troglodyte ?

— Je les paye.

Même si c'est une plaisanterie, elle ne me plaît qu'à demi. Puis-je encore douter que nous nous aimons ? nous voici au bord de la première querelle !...

Je me trompais, car voici mon ami près de moi, presque à mes pieds :

— Ma Renée, vous ferez ce que vous voudrez, vous le savez bien !

Mais il a posé sa main sur mon front, et ses yeux s'attachent aux miens, pour y lire l'obéissance... Ce que je voudrai? Hélas ! pour l'instant, je ne veux que lui!

— C'esiencoreV Emprise que vous allez jouer, en tournée ?

— Nous emportons la Dryade aussi... Oh! que vous avez une belle cravate violette ! elle vous fait tout jaune!

— Laissez ma cravate ! h' Emprise, la Dryade, tout ça, ce sont des prétextes pour montrer vos belles jambes, et le reste !

— Plaignez- vous-en! N'est-ce pas sur lesplancl-.cs que ce « reste » eut Ihonneurde vous être présenté ?

Il me serre contre lui, à me faire mal :

— Taisez-vous ! je me souviens ! Tous les soirs, pendant cinq jours, je me suis dit des choses pénibles, et chaque fois définitives. Je me trouvais slupide de venir à l' « Emp'Clich' », comme tu dis, et quand tu sortais de scène, je m'en allais en m'injuriant. Et puis, le lendemain, je transigeais lâchement : « C'est bien le dernier soir qu'on me verra dans cette boîte ! Mais je voudrais être sûr de la nuance des yeux de Renée Néré, et puis, hier, je n'ai pas pu arriver au commencement. » Enfin, j'étais déjà idiot !

— Déjà idiot ! Vous avez l'euphémisme savoureux, Max ! Ça me semble si étrange qu'on puisse s'éprendre d'une femme rien qu'en la regardant...

— Ça dépend de la femme qu'on regarde. Vous ne connaissez rien à ces choses, Renée Néré... Figuretoi : j'ai passé une heure au moins, après t'avoir vu mimer V Emprise pour la première fois, à crayonner le schéma de ton visage. J'y ai réussi, et j'ai répété je ne sais combien de fois, dans les marges d'un livre, un petit dessin géométrique lisible pour moi

seul... Il y avait aussi, dans ta pantomime, une minute où tu m'emplissais d'une joie insupportable : c'est quand lu lisais, assise sur la table, la lettre menaçante de l'bomme que tu trompais. Tu sais? tu te claquais la cuisse, en te renversant de rire, et on entendait que ta cuisse était nue sous ta robe mince. Tu faisais le geste robustemcnt, en jeune poissarde, mais ton visage brûlait d'une méchanceté si aiguë et si fine, si supérieure à ton corps accessible... Tu te rappelles ?

— Oui, oui... comme ça... Brague était content de moi, à cette scène-là... Mais ça, Max, c'est de... de l'admiration, du désir ! ça s'est changé en amour, depuis ?

Il me regarde très surpris :

— Changé? Je n'y ai jamais songé. Je vous aimais, sans doute, dès cette heure-là. Il y a beaucoup de femmes plus belles que vous, mais...

Il exprime, d'un mouvement de main, tout ce qu'il y a d'incompréhensible, d'irrémédiable dans l'amour...

— Max, si vous étiez tombé, pourtant, au lieu d'une bonne petite bourgeoise comme moi, sur une rosse habile et froide, et méchante comme la teigne ? Cette crainte-là ne vous a pas retenu?

— Elle ne m'est pas venue, dit-il en riant. Quelle

drôle d'idée. On ne pense pas à tant de choses, quand on aime, voyons !

H a de ces mots qui me cliàlieni, moi (jui pense à tant de choses !

— Petite, murmure-t-il, pourquoi fais-tu du caféconcert ?

— Grand-Serin, pourquoi ne faites-vous pas de lébénisterie? Ne me répondez pas que vous avez le moyen de vivre autrement, je le sais! Mais, moi, que voulez-vous que je fasse ? De la couture, de la dactylographie, ou le trottoir ? Le music-hall, c'est le métier de ceux qui n'en ont appris aucun.

— Mais...

J'entends, à sa voix, qu'il va dire quelque chose de grave et d'embarrassant. Je relève ma tète qui reposait sur son épaule, et j'observe atteritivement ce visage au nez droit et dur, les farouches sourcils qui abritent les yeux tendres, la moustache drue où se cache une bouche petite, aux lèvres habiles...

— Mais, chérie, vous n'avez plus besoin de musichall, puisque je suis là, et que...

— Chut !

Je le presse de se taire, agitée, presque effrayée. Oui, il est là, prêt à toutes les générosités. Mais cela ne me concerne pas, je ne veux pas que cela me concerne. Je ne parviens pas à tirer, du fait que mon

ami est riclie, une conclusion personnelle. Je n'arrive pas à lui ménager, dans mon avenir, la place qu'il ambitionne. Cela viendra, sans doule. Je m'y habituerai. Je ne demande pas mieux que de mêler ma bouche à la sienne, et d'éprouver par avance que je lui appartiens, et je ne puis associer sa vie à ma vie ! S'il m'annonçait : « Je me marie ! » il me semble que je lui répondrais poliment : « Toutes mes félicitations ! » en pensant au fond de moi : « Cela ne me regarde pas. » Et pourtant je n'aimais guère, il y a quinze jours, qu'il détaillât avec tant de complaisance la petite Jadin...

Complications sentimentales, chichis, coupage de cheveux en quatre, soliloques psychologiques... Dieu ! que je suis ridicule ! Est-ce qu'au fond ce ne serait pas plus honnête, et plus digne d'une amoureuse, de lui répondre : « Mais oui, tu es là ! puisqu'on s'aime, c'est à toi que je demande tout. C'est si simple ! Si je t'aime vraiment, tu me dois tout, et le pain impur est celui qui ne me vient pas de ta main. »

C'est très bien, ce que je pense là. Je devrais le dire tout haut, au lieu de me taire càlinemenl, en frottant ma joue contre la joue rasée de mon ami, qui est douce à la façon d'une pierre ponce très douce.

Mon vieil Ilamond s'obstinait, depuis tant de jours, àresterchezlui, en alléguant ses rhumatismes, la grippe, un travail pressé, que je lai mis en demeure d'accourir. Il n'a pas lardé davantage, et sa mine, discrète et dégagée, de parent en visite chez des jeunes mariés, double ma joie de le revoir.

Nous voici en tête à tête affectueux, comme autrefois...

— Comme autrefois, Hamond ! Et pourtant, quel changement !

— Dieu merci, mon enfant ! Allez-vous être enlui heureuse ?

— Heureuse ?

Je le regarde avec un sincère étonnemenl.

— Non, je ne serai pas heureuse. Je n'y songe même pas. Pourquoi serais-je heureuse?

Hamond claque de la langue : c'est sa façon de me gronder. Il croit à un accès de neurasthénie.

— Allons, allons, Renée... Ça ne va donc pas aussi bien que je le croyais ?

J'éclate de rire, très gaie :

— Mais si, Hamond, ça va ! ça ne va que trop bien ! On commence, j'en ai peur, à s'adorer.

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous trouvez qu'il y a là de quoi me rendre heureuse ?

Hamond ne peut s'empêcher de sourire, et c'est à mon tour de mélancoliser :

— A quels tourments m'avez-vous de nouveau jetée, Hamond ? Car c'est vous, avouez-le, c'est vous... Des tourments, ajouté-je plus bas, que je n'échangerais pas pour les meilleures joies.

— Eh! jette Hamond soulagé, au moins, vous voilà sauvée de ce passé qui fermentait encore en vous ! J'en avais assez, vraiment, de vous voir assombrie, défiante, repliée dans le souvenir et la crainte de Taillandy ! Pardonnez-moi, Renée, mais j'aurais fait de bien vilaines choses pour vous doter d'un nouvel amour !

— Vraiment ! Pensez-vous qu'un « nouvel amour », comme vous dites, détruise le souvenir du premier, ou... le ressuscite ?

Déconcerté par l'âpreté de ma question, Hamond ne sait que dire. Mais il a touché si maladroitement ma place malade!... Et puis il n'est qu'un homme : il ne sait pas. Il a dû aimer tant de

fois : il ne sait plus... Sa consternation m'attendrit.

— Non, mon ami, je ne suis pas heureuse. Je suis... mieux ou pis que ça. Seulement... je ne sais pas du tout où je vais. J'ai besoin de vous dire cela, avant d'être tout à fait la maîtresse de Maxime...

— Ou sa femme !

— Sa femir ^ ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que je ne veux pas !

Ma réponse précipitée a devancé mon raisonnement,— la bêle saute loin du piège avant de l'avoir vu...

— Ça n'a pas d importance, d'ailleurs, dit Hamond négligemment. C'est la même chose.

— Vous croyez que c'est la môme chose ? Pour vous, peut-être, et pour beaucoup d'hommes. Mais pour moi! Souvenez-vous, Hamond, de ce que fut pour moi le mariage... Non, il ne s'agit pas des trahisons, vous vous méprenez! 11 s'agit de la domesticité conjugale, qui fait de tant d'épouses une soile de nurse pour adulte... Etre mariée, c'est... comment dire ? c'est trembler que la côtelette de Monsieur soit trop cuite, l'eau de Vitlel pas assez froide, la chemise mal empesée, le faux col mou, le bain brûlant, — c'est assumer le rôle épuisant d'intermédiaire-tampon entre la mauvaise humeur de Mon-

sieur, l'avarice de Monsieur; la gourmandise, la paresse de Monsieur...

— Vous oubliez la luxure. Renée, interrompt doucement jHamond.

— Fichtre non, je ne l'oublie pas !... Le rôle de médiatrice, je vous dis, entre Monsieur et le reste de l'humanité. Vous ne pouvez pas savoir, Hamond, vous avez été si peu marié! Le mariage, c'est... c'est : « Noue-moi ma cravate!... P'ous la bonne à la porte!... Coupe-moi les ongles des pieds... Lèvetoi pour me faire de la camomille... Prépare-moi un lavement... » C'est : « Donne-moi mon complet neuf, et remplis ma valise, pour que je file la retrouver... » Intendante, garde-malade, bonne d'enfant, — assez, assez, assez!

Je finis par rire de moi et de la longue figure scandalisée de mon vieil ami...

— Mon Dieu, Renée, que vous me chagrinez donc, avec cette manie de généralisation ! « Dans ce pays, toutes les servantes sont rousses ! » On n'épouse pas toujours Taillandy! Et je vous jure bien que pour mon humble part, j'aurais rougi de demander à une femme un de ces menus services qui... Bien au contraire!...

Je bals des mains :

— Chic ! Je vais tout savoir! « Bien au contraire! »

Je suis sûre que vous n'aviez pas votre pareil pour boutonner les bottines ou écraser les « puces » d'une jupe-tailleur ? Hélas ! tout le monde ne peut pas épouser Hamond !...

Après un silence, je reprends avec une lassitude véritable :

— Laissez-moi généraliser, comme vous dites, malgré l'unique épreuve dont je me sens encore fourbue. Je ne suis plus assez jeune, ni assez enthousiaste, ni assez généreuse pour recommencer le mariage, — la vie à deux, si vous voulez. Laissezmoi attendre, parée, oisive, seule dans ma chambre close, la venue de celui qui m'a choisie pour harem. Je voudrais ne savoir de lui que sa tendresse, et son ardeur, — je ne voudrais de l'amour, enfin, que l'amour...

— Je connais beaucoup de gens, dit Hamond après un silence, qui nommeraient cet amour-là du libertinage.

Je hausse les épaules, agacée de me faire si mal comprendre :

— Oui, insiste Hamond, du libertinage ! Mais, pour moi qui vous connais... un peu, je conjectucrais plutôt chez vous un chimérique, un puéril engouement de l'irréalisable : le couple amoureux, prisonnier d'une chambre tiède, isolé par quatre

murs du reste de la terre... c'est le rêve familier d'une jeune fille très ignorante de la vie...

— Ou d'une femme déjà mûre, Hamond !

Il proteste, d'un geste évasif etpoli, et esquive une réponse directe :

— Dans tous les cas^ ma chère enfant, ce n'est pas l'amour.

— Pourquoi ?

Mon vieil ami jette sa cigarette, d'un mouvement presque emporté :

— Parce que ! Vous m'avez dit, tout à l'Iicure : « Le mariage, c'est pour la femme une domesticité consentie, douloureuse, humiliée; le mariage, c'est « noue-moi ma cravale^ prépare-moi un lavement, veille à tna côtelette, subis ma mauvaise humeur et mes trahisons. » Il fallait dire amour et non mariage. Car c'est l'amour seul qui rend facile, joyeux, glorieux, le servage dont vous parlez ! Vous le haïssez à présent, vous le reniez, vous le vomissez, parce que vous n'aimez plus Taillandy ! Souvenezvous du temps où, de par l'amour, la cravate, le bain de pieds, la camomille devenaient des symboles sacrés, révérés et terribles. Sou venez- vous de votre rôle misérable ! Je tremblais d'indignation à vous voir employée à des complicités presque d'entremetteuse entre Taillandy et ses amies, mais,

le jour où j'ai perdu toute discrétion el toute patience : « Aimer, c'est obéir ! » m'avez-vous répondu !.., Soyez franche, Renée, soyez lucide et dites-moi si toutes tos immolations n'ont pas plus de prix, à vos yeux, depuis que vous avez recouvré votre libre arbitre ? Vous les cotez à leur valeur, à présent que vous n'aimez plus ! Avant... je vous ai vue à l'œuvre, je vous connais, Renée!... avant, dans le pire temps de vos acceptations navraiites, de vos complicités même, n'avez-vous pas joui, inconsciemment, de la miséricordieuse anesthésie que dispense l'amour ?

A quoi bon répondre?... Je suis cependant prête à discuter, de la plus mauvaise foi du monde : je ne pourrais, aujourd'hui, m'altcndrir, sauf sur ce pauvre homme qui détaille mes infortunes conjugales, en songeant aux siennes... Gomme il a dû bien aimer, et bien souffrir, ce faux anesthésie !

— C'est la première fois, Hamond, que j'entends comparer l'amour à la cocaïne !

Froissé par ma maladroite ironie, il riposte assez sèchement :

— Vraiment, ma chère amie ? Un homme aussi vieux, et aussi « vieux jeu » que moi ne s'attendait pas à vous fournir une comparaison inédite, croyezle!

Mon Dieu, qu'il est jeune, et « blessable », et tout imprégné, lui, du poison dont il s'estvoulu sevrer !... Nous voilà loin de mon aventure et de Maxime Dulïerein-Chautel...

Je voulais me confier à Hamond, lui demander ses conseils... Par quelle route revenons-nous invinciblement au passé, tout écorchés d'épines mortes ? Il me semble que, si Maxime entrait, nous n'aurions pas le temps, Hamond et moi, de quitter assez vite nos visages que nul ne doit voir : Hamond est tout jaune de bile, avec un petit tic dans la pommette gauche, — et moi je rapproche mes sourcils, comme si la migraine les opprimait, et je tends durement le cou en avant, mon cou robuste, mais qui perd le moelleux, l'enveloppé de la chair jeune...

— Hamond, dis-je très doucement, vous n'oubliez pas que je dois partir en tournée, — pour changci-?

— Partir. . . Oui, oui, fait-il comme un homme qu'on éveille. Eh bien?

— Eh bien ! et Maxime ?

— Vous l'emmenez, naturellement ?

— « Naturellement »! ce n'est pas si simple que vous avez l'air de le croire ! Cette vie de tournée, c'ost terrible... à deux! Les réveils, les départs au petit matin ou en pleine nuit, les soirées interminables pour celui qui attend, et puis l'hôtel !... Quels

débuts pour une lune de miel!... Une femme de vingt ans ne se risquerait pas aux surprises de l'aube, du sommeil en wagon, ce sommeil des fins de journées éreintantes, pendant lequel on a l'air d'une morte un peu bouffie... Non, non, le danger est trop grand pour moi ! Et puis, nous valons mieux que ça, lui et moi ! J'avais songé. . . vaguement. . . à ajourner notre...

— ... cœur-à-cœur. . .

— Merci... jusqu'à la fin de la tournée, et commencer alors une vie, oh ! une vie I... Ne plus penser, Hamond, se terrer quelque part, avec lui, dans un pays qui me tendrait, à portée de ma bouche et de mes mains, tout ce qui s'offre et se dérobe à moi derrière la vitre du wagon : des feuilles humides, des fleurs que le vent balance, des fruits embués et des ruisseaux surtout, de l'eau libre, capricieuse, de l'eau vivante... Tenez, Hamond, quand on vit depuis une trentaine de jours en wagon, vous ne pouvez pas savoir comme la vue de l'eau courante, entre les berges d'herbe neuve, crispe la peau tout entière d'une espèce de soif indéfinissable... Pendant ma dernière tournée, je me souviens, nous roulions toute la matinée, et souvent l'après-midi aussi, A midi, dans les prés, les filles de ferme trayaient les vaches : je voyais, dans l'herbe profonde, les seaux

it

de cuivre fourbi, où le lait mousseux g'icle en jets fins et raides. Quelle soif, quel douloureux désir j'avais de ce lait tiède, couronné d'écume ! C'était un vrai petit supplice quotidien, je vous assure... Alors, voilà... je voudrais... je voudrais jouir à la fois de tout ce qui me manque : l'air pur, un pays généreux où tout abonde, et mon ami...

Malgré moi, je tends mes bras, mes mains unies, pour mieux appeler ce que je désire. Hamond écoute encore, comme si je n'avais pas fini de parler :

— Et puis, mon enfant ? après ?

— Comment « après » ? dis-je avec véhémence... Après ? mais c'est tout ! Je ne demande plus rien.

— C'est heureux ! murmure-t-il pour lui-même... J'entends : comment vivrez-vous, après, avec Maxime ? Vous renoncerez aux tournées ? Vous ne... travaillerez plus au music-hall ?

Sa question, si naturelle, suffit à m'arrêter court, et je regarde mon vieil ami, défiante, inquiète, presque intimidée :

— Pourquoi pas? dis-je faiblement.

Il hausse les épaules :

— Voyons, Renée, raisonnez un peu ! Vous pourrez, grâce à Maxime, vivre confortablement, luxueusement même, et... reprendre, nous l'espérons tous, cette plume spirituelle qui se rouille... Et puis,

peut-être qu'un enfant... Quel joli petit gars ça ferait t

Imprudent Hamond ! A-t-il cédé à son instinct d'ex-peinlre de genre ? Ce petit tableau de ma vie future, entre un amant fidèle et un bel enfant, produit sur moi le plus inexplicable, le plus désastreux effet. . . Et il continue, le malheureux ! il insiste I sans s'apercevoir qu'une gaîté détestable danse dans mes yeux qui fuient les siens et qu'il n'obtient plus de moi que des « oui » ennuyés, des « sans doute... je ne sais pas... » de pensionnaire qui trouve la leçon trop longue...

Un bel enfant... un mari fidèle... H n'y avait pourtant pas de quoi rire !

J'en suis encore à chercher le motif de ma méchante hilarité... Un bel enfant... j'avoue que je n'y ai jamais pensé. Je n'avais pas le temps, quand j'étais mariée, occupée d'amour d'abord, de jalousie ensuite, accaparée, en un mot, par Taillandy, qui ne se souciait pas, d'ailleurs, d'une progénituie encombrante et coûteuse...

Voici que j'ai passé trente-trois ans, sans avoir envisagé la possibilité d'être mère ! Suis-je un monstre ?... Un bel enfant... Des yeux gris, un museau fin, l'air d'un petit renard, comme sa mère... de grandes mains, de larges épaules, comme Maxime... Eh bien ! non. Je fais tout ce que je peux, — je ne le vois pas, je ne l'aime pas, le petit que j'aurais eu, que j'aurai peut-être...

— Qu'en pensez-vous, dites, Grand-Serin chéri ?

Il est arrivé là, tout doucement, si présent déjà à

mon cœur que je continue, avec lui, mon examen de conscience...

— Qu'en pensez-vous, de l'enfant que nous aurions ? C'est Hamond qui en veut un, figurez-vous !

Mon ami ouvre une bouche de Pierrot, toute ronde et stupéfaite, des yeux énormes, et s'écrie :

— Chouette 1 vive Hamond ! Il l'aura, son gosse !... tout de suite, Renée, si vous voulez !

Je me défends, car il me bouscule de la pire et la meilleure manière, mordant un peu, embrassant beaucoup, avec cet air affamé qui me fait juste assez peur...

— Un enfant ! crie-t-il, un petit à nous ! Je n'y avais pas pensé. Renée ! Comme Hamond est intelligent ! C'est génial, cette idée-là !

— Vous trouvez, mon chéri ! Brute égoïste que vous êtes ! Vous vous en fichez pas mal que je sois déformée, et laide, et que je souffre, hein?

Il rit encore, et me terrasse sur le divan, au bout de ses bras tendus :

— Déformée ? laide ? C'est vous qui êtes une oie, Madame ! Tu seras magnifique, le petit aussi, et on s'amusera follement !

Il cesse brusquement de rire et fronce ses féroces sourcils au-dessus de ses doux yeux :

— Et puis, au moins, tu ne pourrais plus me quit-

ter, ni courir toute seule les grands chemins, hein? lu serais prise I

Prise... Je m'abandonne, et je joue mollement avec les doigts qui me tiennent. Mais l'abandon, c'est aussi la ruse du faible... Prise... il l'a bien dit, avec un égoïsme emporté... Je l'avais jugé tel qu'il est, quand je le traitais, en riant, de bourgeois monogame, de père de famille coin-du-feu...

Je pourrais donc finir paisiblement ma vie, blottie dans sa grande ombre? Ses yeux fidèles m'aimeraient-ils encore, quand mes grâces se seraient fanées une aune?... Ah! quelle différence, quelle différence avec... l'autre !

Sauf que l'autre aussi parlait en maître et savait dire tout bas, en me serrant d'une poigne rude : « Marche droit! je te tiens !... » Je souffre... j'ai mal de leurs différences, j'ai mal de leurs ressemblances... Et je caresse le front de celui-ci, ignorant, innocent, en lui disant : « Mon petit... »

— Ne m'appelez pas « votre petit », chérie ! ça me rend ridicule I

— Je vous rendrai ridicule si je veux. Vous êtes mon petit, parce que vous êtes plus jeime que. . . que votre âge, parce que vous avez très peu souffert, très peu aimé, parce que vous n'êtes pas méchant... Ecoutez-moi, mon petit : je vais partir — sans vous.

— Pas sans moi. Renée !

Comme il a crié! j'en frissonne de chagrin et de plaisir...

— Sans vous, mon chéri, sans vous ! Il le faut. Ecoutez-moi... Non... Max... je parlerai quand même, — après... Écoutez, Max! Vous ne voulez donc pas, vous ne pouvez donc pas m'attendre? Vous ne m'aimez donc pas assez ?

Il s'arrache de mes mains et s'écarte de moi violemment :

— Pas assez ! pas assez ! Oh 1 ces raisonnements de femme ! Je ne t'aime pas assez, si je te suis, et pas assez si je reste ! Avoue-le : si je t'avais répondu: « Bien, chérie, je t'attendrai », qu'aurais-tu pensé de moi ? Et toi qui pars, quand tu pourrais ne pas partir, comment veux-tu que je croie que tu m'aimes ? Au fait. . .

Il se plante devant moi, le front en avant, et soupçonneux :

— Au fait ! tu ne me l'as jamais dit ? ■ — Quoi donc ?

— Que tu m'aimes 1

Je me sens rougir, comme s'il me prenait en faute...

— Tu ne me l'as jamais dit ! répète-t-il, têtu.

— Oh ! Max I

— Tu m'as dit... tu m'as dit: « Chéri... Mon Grand-Serin aimé... Max... Mon ami chéri... » Tu t'es plainte tout haut, comme si tu chantais, le jour où...

— Max !...

— Oui, ce jour où tu n'as pas pu t'empêcher de m'appeler « Mon amour... » Mais tu ne m'as pas dit: « Je t'aime ! »

C'est la vérité. J'espérais, follement, qu'il ne s'en apercevrait pas. Un jour, un autre beau jour, je soupirais si fort dans ses bras que le mot «... t'aime... » s'est exhalé de moi, comme un soupir un peu plus haut, et, tout de suite, je suis devenue muette et froide...

«... T'aime... » Je ne veux plus le dire, je ne veux plus le dire jamais! Je ne veux plus entendre cette voix, ma voix d'autrefois, brisée, basse, murmurer irrésistiblement le mot d'autrefois... Seulement, je n'en sais pas d'autre... il n'y en a pas d'autre...

— Dis-le moi, dis-le moi, que tu m'aimes? dis-le moi, je t'en prie !

Mon ami s'est agenouillé devant moi, et sa prière impérieuse ne me laissera pas de repos. Je lui souris de tout près, comme si je lui résistais par jeu, etj'ai soudain envie de lui faire du mal, pour qu'il soufEre un peu aussi... Mais il est si doux, si loin de

ma peine! Pourquoi l'en charger? Il ne le mérite pas...

— Pauvre chéri... ne soyez pas méchant, ne soyez pas triste ! Oui, je vous aime, — je t'aime, oh ! je t'aime... Mais je ne veux pas te le dire. Je suis si orgueilleuse, au fond, si tu savais !

Appuyé à ma poitrine, il ferme les yeux, il accepte mon mensonge avec une sécurité tendre, et continue de m'écouter lui dire a Je t'aime », quand je ne parle plus...

L'étrange fardeau sur mes bras, mes bras si longtemps vides ! Je ne sais pas bercer un enfant si grand, et comme sa tète est lourde... Mais qu'il repose là, sûr de moi !

Sûr de moi... car une aberration classique le rend jaloux de mon présent, de mon vagabond avenir, mais il repose confiant contre ce cœur qu'un autre habita si longtemps ! Il ne songe pas, l'honnête, l'imprudent amant, qu'il me partage avec un souvenir et qu'il ne goûtera pas celte gloire, la meilleure, de pouvoir me dire : « Je t'apporte une joie, une douleur que tu ne connais pas... »

Il est là, sur ma poitrine... Pourquoi lui, et non un autre ? Je ne sais pas. Je m'incline sur son front, je voudrais le protéger contre moi-même, m'excu^

ser de ne lui donner qu'un cœur désaffecté, sinon purifié. Je voudrais le garder contre le mal que je peux lui faire... Allons! Margot l'avait prédit : je retourne à la chaudière... une chaudière de tout repos, celle-ci, et qui n'a rien d'infernal : elle ressemblerait plutôt à un familial coquemar...

— Éveillez-vous, chéri !

— Je ne dors pas, murmure-t-il sans relever ses beaux cils... Jeté respire...

— Vous m'attendrez à Paris, pendant que je serai en tournée ? ou bien vous irez dans les Ardennes, chez votre mère ?

Il se lève sans répondre, et lisse ses cheveux du plat de la main.

— Dites ?

Il prend son chapeau sur la table, et s'en va, les yeux bas, toujours muet... D'un bond, je suis sur lui, je m'accroche à ses épaules :

— Ne t'en va pas ! ne t'en va pas I je ferai ce que tu veux ! reviens ! ne me laisse pas seule ! Oh ! ne me laisse pas seule !

Que s'est-il donc passé en moi ? Je ne suis plus qu'une pauvre loque trempée de larmes... J'ai vu s'éloigner de moi, avec lui, la chaleur, la lumière, et ce second amour tout mêlé des cendres brûlantes du premier, mais si cher, si inespéré l... Je me sus-

pends à mon ami, d'une main de naufragée, et je bégaie obstinément sans l'entendre :

— Tout le monde me laisse!... je suis toute seule!...

Il sait bien, lui qui m'aime, qu'il n'est pas besoin de paroles, ni de raisonnements, pour me calmer. Des bras berceurs, un chaud murmure de vagues mots caressants, des baisers, des baisers...

— Ne me regardez pas, mon chéri ! je suis laide, le noir de mes yeux est parti, j'ai le nez rouge... j'ai honte d'avoir été si bête !

— Ma Renée 1 ma toute petite ! quelle brute j'ai été !... Oui, oui, je ne suis qu'une grande brute ! Tu veux que je t'attende à Paris ? je t'attendrai. Tu veux que j'aille chez maman ? j'irai chez maman !

Indécise, embarrassée de ma victoire, je ne sais plus ce que je veux :

— Écoutez, Max chéri, voilà ce qu'il faut faire : je partirai, seule, avec l'entrain d'un chien qu'on fouette... On s'écrira tous les jours. .. On sera héroïques, n'est-ce pas ? afin d'atteindre la date, le beau 1 5 mai qui nous réunira !

Le héros, morne, acquiesce d'un signe de tête résigné.

— Le 15 mai, Max!... Il me semble, dis-je plus bas, que, ce jour-là, je me jetterai à vous comme je

me jetterais à la mer, aussi irrémédiablement, aussi consciemment...

Sous l'étreinte et le regard qui me répondent, je perds un peu la tête :

— Et puis, écoute... si on ne peut pas attendre, eh bien! tant pis... tu viendras me retrouver... je t'appellerai... Tu es content ? Après tout, c'est idiot, l'héroïsme... et la vie est courte... C'est dit! Le plus malheureux rejoindra l'autre, ou lui écrira de venir... Mais on va toujours essayer, parce que... une lune de miel en wagon... Tu es content ? Qu'estce que tu cherches ?

— J'ai soif, figure-toi ; je meurs de soif ! Veux-tu sonner Blandine ?

— Pas besoin d'elle ! Reste là : je vais chercher ce qu'il faut.

Heureux, passif, il se laisse servir, et je le regarde boire, comme s'il m'accordait une grande faveur. S'il veut, je lui nouerai sa cravate, et je veillerai au menu du dîner... Et je lui apporterai ses pantoufles... Et il pourra me demander d'un ton de maître : « Où vas-tu ? » Femelle j'étais, et femelle je me retrouve, pour en souffrir et pour en jouir...

Le crépuscule cache mon visage hâtivement réparé, et je tolère qu'assise sur ses genoux, il boive

sur mes lèvres mon haleine encore saccadée des sanglots de tout à l'heure. Je baise, au passage, une de ses mains qui descend de mon front à ma gorge... Je retombe, entre ses bras, à l'état de victime choyée, qui se plaint à mi-voix de ce qu'elle ne veut ni ne peut empêcher.,.

Mais, soudain, je me lève d'un bond, je lutte quelques secondes contre lui, sans rien dire, — je réussis à m'échapper, en criant :

— Nonl

J'ai bien failli me laisser surprendre, là, sur ce coin de divan ! Sa tentative a été si rapide, et si habile !... Hors d'atteinte, je le regarde sans colère et ne lui adresse que ce reproche :

— Pourquoi avez-vous fait cela ? Max, comme c'est méchant !

Il se traîne vers moi, obéissant, repentant, bouscule au passage une petite table et des sièges, avec des « Pardon!... ferai plus!... Chérie, c'est si dur d'attendre !... » dont il exagère un peu la supplication enfantine...

Je ne distingue plus bien ses traits, car la nuit tombe. Mais j'ai deviné, tout à l'heure, sous la brusquerie de l'essai, autant de calcul que d'emballement... « Tu serais prise ! tu n'irais plus courir toute seule sur les roules... »

'^ Pauvre Max ! lui dis-je doucement.

— Vous vous moquez de moi, dites ? J'ai été ridicule?

Il s'humilie gentiment, avec adresse. Il veut ramenerma pensée sur le geste lui-même, etm'empêcher ainsi de songer à ses motifs véritables... Et je mens un tout petit peu, pour le rassurer :

— Je ne me moque pas de vous, Max. Il n'y a guère d'hommes, vous savez, qui se risqueraient à se jeter comme vous, grand diable, sur une femme, sans y laisser tout leur prestige ! C'est votre dégaine de paysan qui vous sauve, et vos yeux de loup amoureux I Vous aviez l'air d'un tâcheron qui rentre du travail à la nuit tombante, et qui renverse une fille au bord de la route...

Je le quitte pour refaire à mes yeux le cerne bleuâtre qui les velouté et les moire, pour mettre un manteau, pour épingler sur ma tête un de ces profonds chapeaux dont la forme, les nuances bien choisies rappellent à Max les « Fleurs animées » de Champfleury, ces petites fées-fleurs coiffées d'un pavot retourné, d'une cloche de muguet, d'un grand iris aux pétales retombants...

Nous allons partir, tous deux, et rouler doucement en automobile dans l'obscurité du Bois. Ces promenades du soir me sont chères, pendant lesquelles

je tiens, dans l'ombre, la main de mon amî, pour savoir qu'il est là, pour qu'il sache que je suis là. Je puis alors fermer les yeux, et rêver que je pars, avec lui, pour un pays inconnu où je n'aurais pas de passé, pas de nom, où je renaîtrais avec un visage nouveau et un cœur ignorant...

Une semaine encore, et je pars..?

Partirai-je vraiment ? Il y a des heures, îl y a des jours où j'en doute. Des jours, surtout, de printemps précoce, où mon ami m'emmène hors de Paris, dans ces parcs battus, sillonnés d'automobiles et de bicyclettes, mais que l'aigre et fraîche saison fait mystérieux quand même. Un brouillard mauve, à la fin de l'après-midi, approfondit les avenues, et la trouvaille inespérée d'une jacinthe sauvage, qui balance au vent trois cloches effilées en porcelaine d'un bleu naïf, y prend le prix d'un larcin...

La semaine passée, nous avons marché longtemps, sous un soleil matinal, dans le Bois où galopent les palefreniers. Nous étions, l'un comme l'autre, actifs, contents, peu bavards, et je chantonnais une petite chanson qui fait marcher vite. . . Au détour d'une allée cavalière déserte, nous nous arrêtâmes, nez à museau, devant une biche toute jeune, dorée, qui perdit contenance à notre vue et s'arrêta au lieu de s'enfuir.

Elle haletait d'émotion et ses genoux fins tremblaient, mais ses longs yeux, allongés encore d'un trait brun — comme les miens, — exprimaient plus d'embarras que de peur. J'aurais voulu toucher ses oreilles, orientées vers nous, pelucheuses comme les feuilles des bouillons-blancs, et ce doux museau de velours cotonneux. Quand j'étendis la main, elle tourna le front d'un mouvement sauvage et disparut.

— Vous ne l'auriez pas tuée, à la chasse, Max ? demandai-je.

— Tuer une biche ? pourquoi pas une femme? répondit-il simplement.

Ce jour-là, nous avons déjeuné à Ville-d'Avray, comme tout le monde, dans ce restaurant qui suspend au bord de l'eau de singulières terrasses, des terrasses à manger et à coucher, et nous fûmes sages comme des amants déjà rassasiés. J'aimais à constater, chez Max, la même sérénité passionnée dont m'imprègnent l'air libre, le vent pur, les arbres... Accoudée, je regardais l'eau plate de l'étang, trouble, oxydée par places, et les noisetiers aux chenilles pendantes. Puis mes yeux revenaient au bon compagnon de ma vie, avec le solide espoir d'édifier, pour lui, un bonheur aussi long que cette vie même...

LA VAGABONDE f35

Partirai-je vraiment? Il y a des heures où je m'occupe, comme en rêve, de mon départ. Le sac de toilette, la couverture roulée, le manteau imperméable, exhumés des armoires, ont reparu au jour, avachis, couturés, et comme excédés de voyages... J'ai vidé avec dégoût des boîtes de blanc-gras rance, de vaseline jaunie qui pue le pétrole...

Ces outils de mon métier, je les manie sans amour, à présent. Et Brague, venu aux nouvelles, a été reçu si distraitement, si cavalièrement, qu'il est parti très pincé et, ce qui est plus grave, sur un « au revoir, chère amie » du meilleur ton. Bah ! j'ai bien le temps de le voir, et de le dérider, en quarante jours ! . . . Je l'attends tout à l'heure, pour les dernières instructions. Max viendra un peu plus tard...

— Bonjour, chère amie.

Je m'y attendais ! Mon camarade est encore froissé.

— Non, écoute, Brague, en voilà assez 1 Ça ne te va pas du tout, le genre noble-faubourg ! On est là pour causer sérieusement. Tu me fais penser à Dranem en Roi-Soleil, quand tu m'appelles « chère amie » !

Brague, vite égayé, se cabre :

— Le genre faubourg ! pourquoi donc pas ? Je dégote Castellane, quand je veux ! Tu ne m'as jamais vu en habit ?

— Non !

— Moi non plus... Dis donc, il est sombre, ton petit... boudoir ! Si on allait dans ta chambre ? on causerait plus clair.

— Allons dans ma chambre...

Brague avise tout de suite, sur la cheminée, une photographie de Max : Max en veston neuf, raide, le noir des cheveux trop noir, le blanc des yeux trop blanc, officiel et un peu risible, mais très beau tout de même.

Brague examine le portrait, en roulant sa cigarette :

— C'est ton ami, décidément, le type, hein ?

— C'est... mon ami, oui.

Et je souris gentiment, avec un air idiot.

— Il est chic, y a pas ! On jurerait quelqu'un du gouvernement ! Qu'est-ce qui te fait rire ?

— Rien... c'est cette idée qu'il pourrait être du gouvernement ! Ça ne lui ressemble guère.

Brague flambe sa cigarette, et m'observe, l'œil en coin :

— Tu l'emmènes ?

Je hausse les épaules :

— Non, voyons ! C'est pas possible I Gomment veux-tu ?

— Mais je ne veux pas, justement ! s'écrie Brague rasséréné... Ça, c'est bien, ma gosse, tu sais ! C'est que j'en ai vu, moi, des tournées foutues, parce que Madame ne veut pas quitter Monsieur, ou que Monsieur veut surveiller Madame ! C'est des disputes, c'est des bécottages, c'est des brouilles, c'est des réconciliations où on ne peut plus se tirer du pieu, c'est les jambes ramollies en scène et les yeux au beurre noir: C'est la vie gâtée, quoi I... Parlez-moi d'un joli voyage où on est entre copains ! Tu me connais, j'ai jamais varié là-dessus : l'amour et le métier, ça ne va pas ensemble. Et puis, enfin, quarante jours, c'est pas l'éternité : on s'écrit et après on se retrouve, on se recolle... Il a son bureau, ton ami ?

— Son bureau ? Non, il n'a pas de bureau.

— Il a... sa fabrique d'autos ? enfin, il bricole ?

— Non.

— Il ne fait rien ?

— Rien.

Brague fait entendre un sifflement qui peut s'interpréter d'au moins deux manières...

— Rien de rien ?

—Rien.

— C'est épatant !

— Qu'est-ce qui t'épate ?

'-Qu'on puisse vivre comme ça. Pas de bureau. Pas de fabrique. Pas de répétitions. Pas d'écurie de courses ! Ça ne te paraît pas drôle, à toi ?

Je le regarde en dessous, d'un air gêné et un peu complice :

— Si.

Je ne puis répondre autre chose. L'oisiveté de mon ami, cette flânerie de lycéen en vacances perpétuelles est un sujet fréquent d'effarement pour moi, presque de scandale..

— Moi, je crèverais, déclare Brague après un silence. Question d'habitude !

— Sans doute...

— Maintenant, dit Brague en s'asseyant, parlons peu et parlons bien. Tu as tout ce qu'il te faut ?

— Naturellement, voyons I Mon costume deDryade, le neuf, un rêve ! vert comme une petite sauterelle, et il ne pèse pas cinq cents grammes ! L'autre est retapé, rebrodé, nettoyé, tu le jurerais neuf : il peut faire soixante représentations sans faiblir.

Brague fronce la bouche :

— Heu... tues sûre ? T'aurais pu le fendre d'une pelure neuve, pour V Emprise !

— C'est ça ! et tu me l'aursis payée, hein ! Et ta

culotte de Y Emprise, en peau de daîm brodé, qui a pris la couleur de toutes les planches qui l'ont cirée, est-ce que je te la reproche, moi ?

Mon camarade lève une main dogmatique :

— Pardon, pardon ! ne confondons pas ! Ma culotte est magnifique ! elle a pris de la patine, du fondu : elle a l'air d'un grès artistique ! ça serait un crime que de la remplacer !

— Tu n'es qu'un grigou ! lui dis-je en haussant les épaules.

— Et toi une râleuse !...

Ah ! ça fait du bien de s'attraper un peu 1 Ça repose. Nous sommes l'un et l'autre juste assez piqués pour que la dispute ressemble à une chaude répétition...

— ...Rompez ! crie Brague. La question costumes est vidée. Passons à la question bagages.

— Gomme si j'avais besoin de toi pour ça ! C'est la première fois que nous partons ensemble, peutêtre ? Tu vas m'apprendre à plier mes chemises ?

Brague laisse tomber sur moi, entre ses paupières plissées par les grimaces professionnelles, un regard écrasant :

— Pauvre créature ! Manchote et bancale cervelle I Cause, cause, fais du bruit, réveille ton hanneton ! Si je vais t'apprendre ? Probable que je vais

t'apprendre ! Ecoute, et tâche de saisir : les excédents de bagages sont à nos frais, pas ?

— Chut !

Je l'arrête d'un signe, émue d'avoir entendu dans l'antichambre deux discrets coups de timbre... C'est lui ! Et Brague qui est encore là !... Après tout, ils se connaissent...

— Entrez, Max, entrez... C'est Brague... Nous parlons tournée : ça ne vous ennuie pas ?

Non, ça ne l'ennuie pas ; mais, moi, ça me gêne un peu. Mes affaires de music-hall sont de pauvres choses, précises, commerciales, auxquelles je ne voudrais pas mêler mon ami, mon paresseux ami chéri...

Brague, très gentil quand il veut, sourit à Max.

— Vous permettez, Monsieur ? C'est la cuisine du métier que nous mijotons là, et je me vante d'être un cuisinier économe, qui ne laisse rien perdre et ne fait pas danser l'anse.

— Mais je vous en prie ! se récrie Max. Au contraire, ça m'amusera, moi qui n'y connais rien ; je m'instruirai...

Le menteur ! Pour un homme que ça amuse, il a l'air bien méchant, et bien triste.

— Je reprends ! commence Brague. La dernière tournée, celle de septembre, on a mangé, si tu te

souviens, jusqu'à des dix et onze francs d'excédent de bagages par jour, comme si on était Carnegie.

— Pas tout le temps, Brague !

— Pas tout le temps. Il y a eu des jours à trois francs, à quatre francs d'excédent. C'est déjà trop. Pour ma part, j'en ai assez. Qu'est-ce que tu as comme bagages, en dehors de la valise à main î

— Ma malle noire.

— La grande ? C'est du délire. Je n'en veux pas, Max tousse...

— Voilà ce que tu vas faire : tu te serviras de la mienne. Dans le dessus : costumes de scène. Deuxième compartiment : notre linge, — tes chemises, tes culottes, tes bas, mes chemises, mes caleçons, eccetera...

Max s'agite...

— ... et, au fond, chaussures, complet de rechange pour toi-z-et moi, bibelots, eccetera. Tu comprends?

— Oui, c'est pas bête.

— Pourtant... dit Max.

— De cette façon, poursuit Brague, nous avons un seul gros colis (le Troglodyte, il s'arrangera ! sa mère, qui est plumeuse, lui prêtera un panier !) un, en tout et pour tout. Suppression de l'excédent, réduction des pourboires aux facteurs des gares,

aux garçons de théâtre, eccetera... Si nous n'y gagnons pas cent sous par jour chacun, je veux bien me faire ténor f... Tu changes de linge tous les combien, en tournée ?

Je rougis, à cause de Max.

— Tous les deux jours.

— Ça te regarde. Comme on se blanchit dans les grands patelins, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, — je compte douze chemises et douze petits grimpants, le reste à proportion, — je suis grand et généreux ? Enfin, je me fie à toi pour être raisonnable.

— Sois tranquille !

Brague se lève, serre la main de Max :

— Vous voyez que c'est vite bâclé, Monsieur. Toi, rendez-vous à la gare, à sept heures un quart, mardi matin.

Je l'accompagne jusqu'à l'antichambre et, quand je reviens, une tempête de protestations, de lamentations et de reproches m'accueille :

— Renée ! c'est monstrueux I ce n'est pas possible ! vous avez perdu la tête ! Vos chemises, vos chemises â vous, et vos petits pantalons trop courts, mon amour chéri, pêle-mêle avec les caleçons de cet individu ! Et vos bas avec ses chaussettes, peutêtre ! Et tout ça pour économiser cent sous par jour ! Quelle dérision et quelle misère t

— Comment, quelle misère ? Ça fait deux cents francs !

— Eh ! je sais bien! une telle mesquinerie...

Je retiens une réplique qui le blesserait : où auraitil appris, l'enfant gâté, que l'argent, — l'argent qu'on gagne ! — est une chose respectable, sérieuse, qu'on manie avec sollicitude et dont on parle gravement ?

Il s'essuie le front, avec un beau mouchoir de soie, violet. Depuis quelque temps, mon ami témoigne d'un extrême souci d'élégance : il a des chemises magnifiques, des mouchoirs assortis à ses cravates, des chaussures à guêtres de daim... Je n'ai pas manqué de m'en apercevoir, car le moindre détail de toilette prend, sur ce cher Grand-Serin à l'encolure un peu lourde, une importance presque choquante. . .

— Pourquoi consens-tu à cela ? demande-t-il avec reproche. C'est odieux, cette promiscuité !

Promiscuité ! J'attendais le mot. Il s'emploie beaucoup... La « promiscuité des coulisses »...

— Dites-moi, chéri, — j'effile, entre deux doigts, les pointes de ses soyeuses moustaches d'un noir roussi, — s'il s'agissait de vos chemises et de vos caleçons, ça ne serait pas de \?Lpi'omiscuî(é ? Songez donc : je ne suis qu'une petite caf conc' très raisonnable, qui vit de son métier...

Il m'étreintloulà coup et m'écrase un peu, exprès :

— Le diable l'emporte, ton métier 1... Ah ! quand je t'aurai tout à fait à moi, va ! je t'en collerai, des wagons de luxe, et des fleurs plein le filet, et des robes, et des robes ! et tout ce que je trouverai de beau, et tout ce que j'inventerai !

Sa belle voix sombre ennoblit la banale promesse... J'y entends vibrer, sous les mots quelconques, le désir de mettre à mes pieds tout l'univers...

Des robes ? c'est vrai, il doit trouver sévère, et bien monotone, ma chrysalide neutre de costumes tailleur, gris, bruns, bleu sombre, que j'échange, la rampe allumée, contre les gazes peintes, les paillons lumineux, les jupes irisées, tournoyantes... Des wagons de luxe ? pourquoi faire ? ils ne vont pas plus loin que les autres...

Fossette a glissé, entre nous, son crâne de bonze, qui reluit comme du palissandre... Ma petite compagne flaire le départ. Elle a reconnu la valise aux coins écorchés et le manteau imperméable, — elle a vu la boîte anglaise émaillée de noir, la cassette à maquillage... Elle sait que je ne l'emmènerai pas, elle se plie d'avance à une vie, d'ailleurs choyée» de balades avec Blandine sur les fortifs, de soirées chez la concierge, de dîners en ville et de goûters

dans le Bois... « Je sais que tu reviendras, disent ses yeux bridés, mais quand ? »

— Max, elle vous aime bien : vous vous occuperez d'elle ?

Allons, bon ! rien que de nous pencher ensemble sur cette petite bête inquiète, voilà que nos pleurs débordent ! Je refoule les miens, d'un effort qui me fait mal dans la gorge et dans le nez... Que les yeux de mon ami sont beaux, agrandis par les deux larmes lumineuses qui mouillent ses cils ! Ah ! pourquoi le quitter ?

— J'irai chercher tout à l'heure, murmure-t-il étranglé, un... beau petit sac à main... que j'ai commandé pour toi... très solide... pour le voyage...

— C'est vrai, Max ?

— En... en peau de truie...

— Max, voyons ! ayez un peu plus de courage que moi!

Il se mouche d'une manière révoltée :

— Pourquoi ça ? je ne tiens pas à avoir du courage, moi ! au contraire !

— Nous sommes ridicules ! Aucun de nous deux n'aurait osé s'attendrir sur soi : Fossette a servi d'excitantà notre émotion. G'estlecoupde la «petite table » de Manon, et du manchon de Poliche, vous vous souvenez ?

Maxime s'essuie les yeux, longuement, soigneusement, avec la simplicité qu'il apporte à toutes choses et qui le sauve du ridicule.

— C'est bien possible, ma Renée... D'ailleurs, si vous voulez que je me change en fontaine, vous n'avez qu'à me parler de tout ce qui vous entoure ici, dans ce petit appartement, tout ce que je ne verrai plus avant votre retour. Ce vieux divan, la bergère où tu t'assieds pour lire, et tes portraits, et le rayon de soleil qui chemine sur le tapis, de midi à deux heures...

Il sourit, très ému :

— Ne me parle pas de la pelle, du foyer, ni des pincettes, où je m'effondre !...

Il est parti chercher le beau petit sac en peau de truie.

— Quand nous serons ensemble, m'a-t-il dit câlinement avant de sortir, tu me donneras les meubles de ce petit salon, veux-tu ? Je t'en ferai faire d'autres.

J'ai souri, pour ne pas refuser. Ces meubles-là, chez Max ? Ces épaves du mobilier conjugal, abandonnées par Taillandy en dérisoire compensation des droits d'auteur qu'il me subtilisa jadis, je ne les ai point remplacées, faute d'argent. Quel couplet de la

te petite table » je pourrais chanter sur ce chêne fumé à prétentions hollandaises, sur ce vieux divan raviné par des jeux... où je n'étais pas conviée! Mobilier hanté, où je m'éveillai souvent avec la peur folle que ma liberté ne fût un songe... Singulier cadeau de noces à un nouvel amant! Un abri, et non un home, — c'est tout ce que je laisse derrière moi : les boîtes roulantes de seconde et première classes, et les hôtels de tout ordre, et les sordides loges des music-halls de Paris, de la province et de l'étranger, me furent plus familiers, plus tutélaires que ceci, nommé par mon ami « un joli coin intime » 1

Combien de fois ai-je fui ce rez-de-chaussée, en me fuyant moi-même ! Aujourd'hui que je pars, aimée, amoureuse, je me voudrais encore pîusaimée, encore plus aimante, et changée, et méconnaissable à mes propres yeux. C'est trop tôt, sans doute, et le temps n'est pas venu encore... Mais, du moins, je pars agitée, débordante de regret et d'espoir, pressée de revenir, tendue vers mon sort nouveau avec l'élan brillant du serpent qui se délivre de sa peau morte...

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