CHAPITRE PREMIER
§ 1. Ze royaume intérieur. — Le mysticisme prend sa source dans le royaume intérieur; il est d'origine <( subjective » : voilà son caractère essentiel.
Tout être doué d'une conscience peut se dire : « II y a deux mondes : moi d'un côté, de l'autre ce qui reste ». Et même, théoriquement, rien ne l'empêche de penser : « Il n'y a que moi ». Quand un homme a dormi d'un sommeil profond et sans rêves, comment lui prouvera-t-on que la suspension de sa vie consciente n'était pas l'abolition réelle de l'univers, que son réveil n'a pas recréé les choses? Et s'il a rêvé, n'est-il pas en droit de soutenir qu'il rêve toujours, que l'univers constitue seulement la forme la plus commune de ses songes personnels?
C'est là ce qu'on pourrait appeler le subjectivisme absolu : le royaume intérieur n'autoriserait ni importation ni exportation, pour cette raison péremptoire
qu'il serait se.ul, qu'il n'y aurait pas d'autre royaume avec quoi faire des échanges.
Opinion sans importance. Elle n'a été professée que par un petit nombre de philosophes, des taquins sans doute, qui s'amusaient à embarrasser leurs semblables.
Je n'aurais même pas mentionné le subjectivisme absolu s'il n'attirait notre attention sur un fait très réel et très important : la clôture sentimentale du royaume intérieur.
Les hommes peuvent s'entendre sur tout ce qui leur vient du dehors et tout ce qu'ils manifestent au dehors, mais leurs sensations et leurs sentiments en eux-mêmes demeurent incommunicables. Nous reconnaissons que la couleur du coquelicot, celle de la teinture de garance, celle du sang artériel, sont la jnême couleur, et nous lui donnons le nom de <( rouge )), et nous appelons « vert » la couleur commune à l'herbe des prairies et au tapis de billard; mais rien ne me dit que ma sensation du vert ne soit pas votre sensation du rouge. On connaît des pâleurs, des sueurs froides, des plaintes, des grimaces douloureuses, on ne connaît pas les souffrances : leur expression ne nous renseigne que très imparfaitement sur leur intensité, car il y a lieu de croire que, même chez des patients qui ne font aucun effort décourage, les réactions diffèrent beaucoup, à sensibilité égale : quant à la nature intime des souf^ frances, à leur « qualité », comme disent les philosophes, rien de plus vague. Nos ressources descriptives à leur égard sont dérisoires. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de dire : « Cette douleur est pareille à telle autre », ou de quelle cause organique ou extérieure elle provient.
Même impuissance en tout ce qui concerne l'ordre affectif purement moral où les émotions comportent
des nuances plus fines et plus variées, et sont donc encore plus personnelles.
Ainsi on se trompe grossièrement sur l'amour lorsqu'on y voit la fusion de deux âmes. Il va d'un être à l'autre comme un fleuve de la montagne à la plaine, car c'est un dynamisme ; pareil à toutes les énergies, au courant électrique, par exemple, il ne subsiste que grâce à des différences. C'est une accommodation et non un mélange homogène qui s'opère chez les couples les plus unis ; ils présentent des contrastes tels que le blanc et le noir en fait d'intelligence et de sensibilité. Comment parler de pénétration des esprits s'il y a d'une part tempérament d'artiste et de l'autre tempérament de savant? Songeons tout simplement que le chien aime son maître et que le maître aime soa chien; ils en arrivent, dit-on, à se ressembler; tout de même on accordera que celui des deux d'où vient le plus de tendresse — je veux dire le chien, bien entendu — demeure loin du seuil de la 'conscience profonde de l'homme.
Les amoureux ignorent mutuellement leur être intime parce que, pendant tout le temps de leur amour, ils sont chacun sortis hors d'eux-mêmes, marchant l'un au-devant de l'autre. Leurs conversations ne comportent pas de ces coups de sonde psychologiques qui pourraient prétendre explorer les abîmes du Moi; prises au pied de la lettre, elles sont le plus souvent insignifiantes, plates et banales ; elles valent cependant des entretiens sublimes ; ce sont des romances dont on n'écoute que la musique; peu importent les paroles.
Réfléchir en amour, c'est rentrer en soi-même, c'est ne plus aimer. Tout au moins éprouve-t-on la solidité de la clôture qui sépare un Moi d'un autre Moi. On s'en désespère et l'on s'écrie comme Mme Colette : « L'amour, c'est ce choc douloureux et toujours
recommencé, contro une paroi qu'on ne peut pas rompre. Nous pouvions être deux amis, qui marchent parallèlement de l'un et l'autre côté de ce cristal dur, «n ignorant qu'il nous sépare. Mais l'amour va nous jeter l'un vers l'autre, et je tremble de m'y briser la première, moi la plus fragile '... »
Les consciences n'entrent donc jamais les unes chez les autres. Si elles communiquent cependant, c'eat exclusivement par l'extérieur, par des sons, des images, du toucher, et en particulier par cet ensemble systématisé de signes qui constitue le langage.
Ce sera l'extérieur, l'objectif, sur quoi elles s'entendront avec le plus de précision. Là, en effet, leurs différences individuelles interviennent au minimum et arrivent même à être tout à fait négligeables. Il suffit, pour qu'on puisse tomber d'accord sur le signe attribué à un objet, de savoir distinguer cet objet de tout autre : pas n'est besoin, pour cela, de s'occuper en quoi que ce soit des réactions émotives que suscite la perception de l'objet désigné.
Quand il s'agira de quelque chose d'intérieur au Moi, comme d'une sensation, d'un sentiment, nous sommes obligés, au contraire, pour que le langage y devienne applicable, de postuler qu'ils sont les mêmes chez chaque individu lorsque leurs marques et leur origine extérieures sont les mêmes. Décrit-on, par exemple, le deuil d'une mère qui a perdu un enfant, on dira ses troubles physiques, ses jeux de physionomie, ses gestes, ses attitudes, ses paroles; on n'atteindra ses pensées qu'en les extériorisant, en les traduisant par des paroles prononcées tout bas au lieu de l'être à haute voix, en faisant appel à ses souvenirs qui sont des résurrections d'images ou d'actions, et dont, par conséquent, l'origine est extérieure. Des-
i. VEntrave. Paris, Librairie des Lettres, 1913, p. 245.
cription toujours très incomplète, et qui implique nécessairement la supposition suivante : n'importe qui, dont on aurait raconté identiquement la même histoire que de cette mère, aurait éprouvé une douleur identique. Cette supposition est vraie dans la mesure où il faut que les hommes soient pareils pour se comprendre mutuellement, mais nous savons que sa correspondance à la réalité manque de rigueur. L'approximation deviendra de plus en plus grossière à mesure que la pensée communicable voudra pénétrer davantage dans le sanctuaire du Moi, éclairer les couches profondes déposées par un passé lointain : souvenirs qui sont morts laissant subsister la gaine émotive dont ils s'entouraient, nostalgies héréditaires, résurrection de voix ancestrales, et enfin le Moi lui-même, inviolable parce que, comparé à tout le reste, il est une différence irréductible.
Ainsi le langage est clair lorsqu'il est « objectif », parce qu'il fait alors abstraction de tout ce qui a trait aux divergences individuelles possibles. — C'est ce langage dont se sert la science. — Tandis qu'il s'obscurcit en proportion de l'intimité des phénomènes psychologiques auxquels il se rapporte ; autrement dit, il s'obscurcit à mesure qu'il devient plus « subjectif ».
Or, dans le premier cas, bien qu'il entraîne un accord universel, ou plutôt à cause de cela même, il n'excite guère les passions. L'enthousiasme pour les idées implique toujours qu'on a besoin de les faire triompher, et, par conséquent, que certains hommes ne les partagent pas. On ne fait qu'exprimer ces remarques d'une autre manière quand on se plaint, comme il arrive si souvent, de ce que la science soit « desséchante ».
Plus le langage est subjectif, moins on lui adresse ce reproche de sécheresse. C'est qu'alors, si les signes
qu'il emploie ne sont pas interprétés par chacun d'une manière rigoureusement identique, du moins atteignent-ils des cordes vibrantes : nul n'en est totalement dépourvu. L'effet émotif de la sorte de musique ainsi produite s'accroît à mesure que les résonances des mots pénétrent davantage au sein de l'individu en s'éloignant de sa surface de contact avec le monde extérieur. Conclusion paradoxale : les hommes s'isolent les uns des autres lorsqu'ils sont soulevés par un grand élan collectif.
Les arts nous montrent bien comment se résout cette apparente contradiction. Considérons la poésie, puisqu'elle se sert du langage proprement dit. — On dirait la même chose de la sculpture, de la peinture et de la musique qui emploient un système de signes, donc un langage.
Le contraste le plus remarquable entre la poésie et la science, c'est que la première est comparativement très pauvre en thèmes généraux ; par contre ces thèmes ne s'épuisent pas. Avec Ulysse et Pénélope, Hector et Andromaque, Homère chantait déjà l'amour ; à l'instant même où on lira les lignes que j'écris, il paraîtra bien dans le monde quelques centaines de pages sur l'amour, et pendant les vingtsix siècles au moins qui nous séparent d'Homère, les calâmes, stylets, pinceaux, plumes et engins dactylographiques, n'ont guère connu d'époque où l'amour ne les mît à contribution. Ce qui vient d'être dit de l'amour se répéterait du printemps, du vin, de la mort, de la guerre, et en général des principales matières poétiques. Non seulement le poète ne nous apprend rien de nouveau, mais il cultive l'éternel; les nécessités de son art, à défaut de sa volonté expresse, le ramènent aux instincts primitifs de notre race comme à la source la plus profonde et la plus certaine d'émotion. Une œuvre objective est
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tout le contraire : elle ne rappelle les travaux anciens que pour mieux montrer en quoi elle en modifie les résultats : quand elle n'ajoute rien à ce qui est déjà connu, on ne lui attribue aucune valeur, 'à moins qu'elle n'affiche un but pédagogique ou de vulgarisation.
Du point de vue positif, la poésie apparaît comme un formidable rabâchage. D'où vient cependant, à l'heure présente, que les éditeurs publient encore des livres d'amour et que cette branche de leur industrie paraisse immortelle? C'est que la poésie est essentiellement sul)jective. En art, pour un sujet donné, aussi précisément délimité que l'on voudra, autant d'auteurs, autant d'expressions différentes; ajoutons : autant de lecteurs ou d'auditeurs (s'il s'agit d'art littéraire), autant d'impressions différentes. L'art atteint par là les choses des royaumes intérieurs, dont la puissance émotive se mesure à la profondeur où elles séjournent dans chaque Moi, et, par conséquent, au caractère secret, obscur, inviolable, mystérieux, qu'elles ont pour ceux d'un autre Moi.
Voulez-vous apprécier le degré de tempérament poétique d'un écrivain? demandez-lui s'il a réussi à rendre les beautés de son rêve. Plus il aura un talent élevé, plus il se plaindra de la disproportion entre ce qu'il a senti et ce qu'il a exprimé. Comment aurait-îl reproduit sa vision? elle demeure enfermée en lui; tout ce qu'il a pu projeter au dehors c'est une combinaison de signes propres à évoquer des visions, les visions des autres, parentes.de la sienne; parentes à quel degré? il n'en sait rien.
Ses vers, déclamés devant des assistances nombreuses, ont déchaîné des enthousiasmes. Efforcezvous de connaître l'émotion de chacun des admirateurs; ils vous en feront mesurer jusqu'à un certain point l'intensité, mais vous en laisseront ignorer la
nature; des citations, des exclamations, quelques adjectifs, voilà tout ce que vous tirerez d'eux; et, en général, vous en tirerez d'autant moins de discours que leur sensiijilité a été plus atteinte. Ils vibraient naguère ensemble, un élan collectif les soulevait, mais ils n'étaient réunis que par cette manifestation; ils redevenaient isolés dès qu'ils prétendaient s'expliquer l'un à l'autre; toutes les paroles qu'ils pouvaient échanger se seraient traduites ainsi : « Quelque chose de fort a passé sur moi comme sur vous. » C'était fort parce que cela touchait au fond de chaque conscience, et, pour la même raison, incommunicable.
L'isolement des individus qui participent à un enthousiasme commun leur échappe tout à fait, bien entendu, car la faculté d'examen interne est alors supprimée en eux. Pendant les révolutions, personne ne comprend personne. On s'en aperçoit au sort des victimes, dont la plupart, en régime normal, auraient été épargnées, parce qu'elles auraient pu (( s'expliquer ». Ou s'en aperçoit encore après la crise, lorsque les gens se demandent, stupéfaits : — Gomment ai-je pu marcher avec tel ou tel et approuver de pareilles énormités?
Tout ce qui précède contribue à éclairer le mysticisme. Il estessentiellement subjectif. Pour amener la poésie à ne faire qu'un avec lui, on n'a qu'à prendre au pied de la lettre ce qui est chez elle simple moyen d'expression : les images, les métaphores. On comprend alors que le mysticisme concilie une formidable puissance sur les masses avec une floraison secrète au centre de chaque royaume intérieur, là où nul étranger ne peut pénétrer. Entre ses heures d'exaltation religieuse, l'individu considère le sentiment dont il a été transporté. 11 atteint l'intime de son Moi, ce qui n'appartient à aucun autre Moi. 11
n'existe pas de mots pour décrire avec précision cette chose de l'abîme, puisque les mots sont des étiquettes mises, par convention commune, sur les objets accessibles à tous. L'individu sera impuissant à dire, même à se dire, ce qu'il trouve au fond de lui : c'est l'indéfinissable, l'incommunicable, donc le mystère, qu'on grandit, sans le changer, en lui donnant les noms de Dieu, d'âme, d'Infini; et il apparaît comme «ne réalité vivante, puisque c'est le Moi.
§ 2. L'évolution du mysticisme. — Je ne mettrai en évidence qu'un fait de cette évolution : la séparation progressive de la science et du mysticisme.
Il faut remonter jusqu'à Aristote, puisque aussi bien la doctrine aristotélicienne a persisté dans son essence à travers l'antiquité, puis le moyen âge, et même la Renaissance, pour ne s'évanouir que devant Descartes. Encore le grand philosophe grec n'at-il perdu que son influence laïque : il préside toujours, par l'intermédiaire de son disciple saint Thomas d'Aquin, à la métaphysique dont se réclame la théologie catholique orthodoxe.
Cette métaphysique, aujourd'hui indépendante de la science, était une conséquence logique de la physique d'Aristote.
Celui-ci avait fait un ensemble remarquablement cohérent et bien lié des données du bon sens et delà science de son époque : il établissait, par des arguments non seulement légitimes, mais alors irréfutables, l'immobilité de la terre; il considérait, pour des raisons tout aussi valables, la pesanteur comme une (( qualité » inhérente aux corps matériels solides et liquides, et en vertu de laquelle ils tendaient en ligne droite vers le centre du monde où leur agglomération formait la terre. Une telle doctrine est conforme à l'observation qui, si nous ne disposons pas
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d'un matériel approprié, nous montre la pesanteur d'un corps terrestre comme indépendante de tous les autres corps voisins, donc bien intrinsèque à lui. Arislote admettait que les objets célestes étaient formés d'une substance spéciale, (Jénuée de pesanteur et de légèreté, soustraite aux causes d'altération qui modifiaient sans cesse les choses sublunaires, et apte seulement au mouvement circulaire qui lui était (( naturel », c'est-à-dire pouvait lui être imprimé sans nécessiter de « violence », sans effort physique. Il attribuait enfin à l'inertie de la matière tant céleste que terrestre un sens conforme à l'acception commune du mot : une fois en son « lieu », en la régioE vers laquelle elle tendait naturellement, la matière était incapable de mouvement, à moins qu'elle ne fût entraînée par un moteur, et ce moteur devait rester en contactavecellepour que l'impulsion persistât. (Le mouvement des projectiles s'expliquait dans cette théorie par des réactions de l'air.)
L'absolu, maintenant propriété privée de la métaphysique et chassé de la science, imprégnait toute cette physique. 11 y avait un mouvement absolu — puisque la terre ét^t immobile et seule de son espèce — , des directions absolues vers un point absolu
— supprimez par la pensée le monde entier, ne conservez qu'une pierre, elle irait à ce point par la ligne droite — , une pesanteur, des « qualités » absolues
— qu'un pouvoir surhumain soulève la terre dans les cieux et l'y maintienne et qu'il en détache un caillou, celui-ci tombera vers le centre du monde en vertu de sa pesanteur, qui lui est donc bien propre et n'apparaît en relation avec rien d'autre, rien d'extérieur au caillou, car on prétendrait en vain qu'il est « attiré » par le centre du monde : comment un point géométrique exercerait-il une attraction?
Dieu lui-même, dans un pareil système, se révélait
LE MYSTICISME ET SON ÉVOLUTION il
physiquement. Des rouages ingénieux de sphères faisaient à la vérité que tous les mouvements des astres se commandaient les uns les autres; mais il fallait un moteur pour donner le branle, car les objets célestes, étant en leur « lieu », fussent demeurés immo-^ biles sans une intervention extérieure éternellement active. Comment donner un autre nom que celui de Dieu à ce moteur qui, sans commencement ni fin^ animait le « premier mobile » — la sphère extrême du monde — et par lui la sphère étoilée avec toutes les autres?
Il est vrai que les Grecs abandonnèrent cette gigantesque horlogerie pour lui en substituer une autre. Ils ne cessaient pas pour cela de poser en principe absolu que les mouvements célestes étaient de toute nécessité circulaires et uniformes ou composés de mouvements circulaires et uniformes. Ce dogme régna universellement chez les philosophes et les savants jusqu'à Kepler, c'est-à-dire jusqu'à notre xyii"^ siècle.
Jusqu'à Kepler aussi fut en vigueur le nouveau mécanisme qui se caractérisait principalement par des équipages de cercles affectés à chaque planète : Fastre lui-même tournait, par exemple, sur un cercle nommé épicycle dont le centre suivait la circonférence d'un autre cercle appelé déférent, et il y avait bien d'autres complications : Copernic était obligé de combiner 7 cercles pour rendre compte des déplacements de Mercure, 3 pour la Terre, et 5 pour chacune des autres planètes, et pourtant il introduisait une immense simplification en mettant le Soleil au centre du monde, comme Aristarque de Samos l'avait fait dix-huit siècles avant lui.
Impossible d'imaginer des liaisons matérielles qui fissent dépendre d'un grand mouvement d'ensemble les mouvements de chaque rouage planétaire. On s'y efforça sans aucun succès. On ne parvint pas mieux
à trouver des analogies tirées de la matière inerte et qui se prêtassent à l'explication des révolutions célestes. Force était donc d'en emprunter an flomaine de la vie. Les uns firent agir Dieu sur les astres directement ou par l'intermédiaire de ses anges, les autres supposèrent les planètes douées d'une sorte d'instinct, d'une forcn vitale qui les guidaient le long de leur route. Il n'y avait pas d'autre parti logiqueà prendre. Kepler niait « qu'aucun mouvement éternel nonrectiligne eût été donné par Dieu à un corps privé d'esprit. » La terre est cependant animée d'un mouvement de rotation sur elle-même, c'est pourquoi il lui attribuait une âme ni intelligente, ni sensible, purement motrice. Il considérait la translation des planètes autour du soleil comme produite par une action magnétique; le soleil tournait, et avec lui ce que nous appellerions son flux de force, lequel entraînait les planètes; comment celles-ci, attirées en même temps par l'astre central, ne tombaient-elles pas sur lui? C'était en vertu « d'une puissance vitale ou de quelque autre analogue (1). ))
Donc tant que Newton n'eut pas formulé les lois de la gravitation universelle, la mécanique céleste impliquait, dans les astres, l'existence de quelque chose qui n'était pas matière et cependant agissait sur la matière. Cet agent, bien que dépourvu de raison, empêchait les astres de s'égarer dans un chemin qui n'était tracé qu'idéalement et dont la complication géométrique mettait en échec la sagacité des prédécesseurs de Kepler. Le mysticisme bénéficiait là d'un appui considérable que lui prêtait la science. On n'avait aucune difficulté à croire à l'âme et à la Providence quand l'astronomie vous montrait des
(1) Ch. Frisch. Joannis Kepleri Opéra Omnia. — Frankfurtam-Main et Erlangen, 1856. Vol. 111. p.p. 37, 157, 176-179.
pouvoirs quasi spirituels à l'oeuvre dans les cieux.
Ajoutons une autre commodité qui s'offrait à la croyance jusqu'à la fin du xviii'' siècle: la conception très ancienne, conservée par Copernic, d'une sphère solide qui supportait les étoiles fixes, demeurait scientifiquement soutenable. Au delà de cette sphère, ce pouvait être le Paradis, comme l'enseignait la tradition. Mais le jour ou l'on découvrit les parallaxes des étoiles, celles-ci se séparèrent les unes des autres par de formidables distances et flottèrent dans l'espace vide. Où résident dès lors le Tout-Puissant et sa cour? J'entends bien qu'ils subsistent en dehors de l'étendue. Tout de même, lorsque nos aïeux les localisaient, ils avaient moins de peine que nous à se les représenter, donc à y croire.
En physique, et surtout en chimie, il pullula jusqu'au XIX® siècle des « fluides », des « principes », des entités vagues qui se superposaient parfois aux corps pondérables, et pouvaient, en théorie, subsister indépendamment d'eux, mais disparaissaient du champ de l'observation humaine dès qu'on tentait de les isoler de leur support matériel. Il ne manquait donc que la pensée à ces Invisibles, à ces Insaisissables, pour être des âmes. Du moment que la science garantissait leur existence comme réelle et objective, l'affirmation spiritualiste s'imposait a fortiori, et s'affranchissait de toute difficulté d'ordre expérimental.
Le plus célèbre parmi ces « fluides » ou « principes » fut le phlogistique. Tout le xviii" siècle en admira l'invention comme la plus belle découverte qui se pût imaginer, et Stahl, son auteur, passa au rang de génie. En fait, ce fut une étape importante du progrès scientifique, la première vaste généralisation qui apparût en chimie : la mise en évidence d'un lien commun entre les phénomènes de combus-
lion ol (l'oxydation. Seulement le phlogislique était l'inverse de l'oxygène : phlogisliquer c'était désoxyder et déphlogistiquer c'était oxyder. En outre, ce mystérieux élément tantôt augmentait le poids des corps en se fixant sur eux et tantôt le diminuait. Enlîn personne n'avait pu mettre la main sur le phlogistique libre : il disparaissait le plus souvent en faisant de la flamme. C'était une sorte de démon auquel les chimistes avaient aflaire.
On sait comment Lavoisicr mit fin à son règne. Désormais les « fluides » et autres « principes » trop subtils ne tardèrent pas à évacuer le domaine de la physique et de la chimie. Leur expulsion complète répondit à ce qu'on appela séparation rigoureuse de la matière et de l'énergie. Que faut-il entendre par cette expression, souvent mal comprise, et d'ailleurs assez ambiguë? Que la matière et l'énergie existent indépendamment l'une de l'autre? ce serait un nonsens. Ladite séparation signifie qu'il n'y a que matière pondérable et énergie, c'est-à-dire modifications de la matière pondérable, qu'aucune de ces dernières n'est produite par la superposition à la matière pondérable d'une substance impondérable. L'éther faisait exception : il s'imposait et il gênait. Voilà qu'aujourd'hui on semble être sur la voie d'expliquer la masse, ou « pondérabilité » de la matière, par l'électromagnétisme, par des modifications de l'éther. La matière pondérable ne serait en dernière analyse que de l'éther. Le principe fondamental de la physico-chimie subsisterait sous cette forme : « Il n'y a que l'éther et ses modifications ».
Ainsi la science a été sans cesse en éliminant les analogies, les théories, qui créaient un lien entre elle et le mysticisme. C'était la loi même de son progrès.
Sauf en des occasions qui se font très rares, le
mysticisme et la science n'ont plus de mot en commun dans leur langage. Hier encore un mystique et un (( scientiste » pouvaient sans absurdité s'efforcer de se convaincre l'un l'autre, parce qu'il y avait un assez grand nombre de termes fondamentaux sur le sens desquels ils tombaient d'accord.
Ces temps ont révolus : ouvrez les dictionnaires respectifs du mysticisme et de la science aux mots Vérité, Réalité, Durée, Espace, Existence... et vous constaterez que les mêmes assemblages de lettres correspondent ici et là à des choses très différentes. Le mystique ne dit même pas « oui » ou « non » quand votre question ne comporte que l'affirmative ou la négative; « oui » ou « non » pour lui, c'est « il faut » ou (( i-1 ne faut pas ». Avons-nous une âme? Il faut avoir une âme, déclare M, Paul Doumergue (1), et la phrase est soulignée dans le texte.
A lui seul, un tel impératif résume tout le mysticisme contemporain et le différencie de l'ancien mysticisme où l'on avait une âme même quand il ne le « fallait » guère, témoin Achille qui, devenu le plus illustre des morts, regrettait de n'être pas le moindre parmi les vivants.
(1) Le Matérialisme acliœl. Paris, Ernest Flammarion, 1913, p. 5.