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CHAPITRE II

L ESPRIT ET LA METHODE SCIENTIFIQUES, LEUR OPPOSITION AVEC LE MYSTICISME.

§ 4. Ze langage et la pensée. — Le langage est la condition nécessaire de la pensée. Rien de plus évident lorsqu'il s'agit de communiquer celle-ci. Mais, quand je pense pour mon propre compte, ne puis-je prétendre me dispenser de mots ou de signes? à coup sûr non. Si je ne me représente pas ma pensée, je ne sais pas à quoi je pense ; or se représenter, c'est présenter aux regards de la conscience une image, un signe.

Des philosophes vous diront : — j'atteins ma pensée elle-même^ indépendamment de tout ce qui n'est pas elle. — Soit. Alors où bien ils pourront nous exprimer cette pensée, et ce sera avec des expressions, c'est-à-dire avec un langage, ou bien ils ne le pourront pas, et elle équivaudra au néant, même pour eux, car toute parole ou toute action qu'ils sauraient être en rapport avec elle en serait l'expression, et justement elle ne comporte pas d'expression. La pensée pure du métaphysicien aura donc tout au

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plus la valeur d'un rêve dont on ne connaît que sa nature de rêve : elle se réduira à la conscience confuse d'une activité non moins confuse. Peut-être se la représentera-t-on encore par cette espèce de nébuleuse qui est la pensée en formation. De semblable brouillards se lèvent souvent en nous; on ne sait rien d'eux sinon leur présence et notre soupçon qu'il» recèlent quelque chose; puis une forme se dessine, parfois avec une soudaineté surprenante, et nous noua affirmons après coup qu'elle provient de tel brouillard. Seulement la pensée pure est une brume qui ne se condense jamais. A-t-on bien le droit de l'appeler pensée? Pas plus, il me semble, que le gland ne mérite le nom de chêne s'il doit rester enfermé dans un tiroir.

Donc on a le droit de poser d'une manière absolue en fait, sinon en théorie : pas de pensée si elle n'est communicable, pas de pensée sans langage.

Imaginons des créateurs mythiques du langage. Ils auraient pu concevoir un élément de pensée correspondant à ce que nous exprimons dans une phrase simple : un sujet accolé à un verbe ou un attribut, par exemple ; ils se seraient alors avisés de faire correspondre l'élément de langage à l'élément de pensée : autant d'éléments de pensée, autant de mots différents. Tentative absurde, ou du moins qui n'a jamais abouti à la formation d'un langage, même aussi peu perfectionné que celui des Hottentots ou des sauvages d'Australie. Il y a, pour nous autres civilisés, un si grand nombre d'éléments possibles de pensée communicable qu'il nous faudrait plusieurs vies pour apprendre le langage des créateurs mythiques et que nous n'aurions pas une minute pour l'utiliser.

La seule solution pratique était celle que l'humanité a adoptée, peut-être pas sans beaucoup de

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tâtonnements : prendre un nombre relativement pet^t de signes — en l'espèce quelques dizaines de milliers — et utiliser leurs combinaisons par groupes de deux, trois, quatre, etc.. Mille signes combinés ensemble trois à trois de toutes les manières possibles fournissent uu peu plus de 1997 millions de combinaisons (en tenant compte de l'ordre des signes, en affectant à G B A, par exemple, une signification différente de celle d'A B G); ce nombre esl celui des secondes qu'il y a dans trente années. Un tet système de mille signes diffère beaucoup des langages réels, mais il donne une idée de leurs ressources.

Les langages réels, en effet, sont loin d'utiliser toutes les combinaisons qu'ils ont à leur disposition. Prenezvau hasard dix mots dans un dictionnaire, il y a d'assez grandes probabilités pour que vous ne puissiez pas construire avec eux, ou partie d'entre eux, une phrase intelligible, même si vous laissez complètement de côté la correction grammaticale.

Les mots sont comme des pièces de machine détachées : il s'agit de trouver ceux qui s'emboîtent les uns avec les autres, de les articuler entre eux. Pour parler ou écrire, la connaissance de ces articulations est non moins indispensable que celle des mots. Les langages sont des mécanismes, pas absolument pareils, c'est pourquoi un Français, un Allemand et un Russe, traduisant une même phrase latine en leurs idiomes respectifs, ne penseront pas tout à fait la même chose. Mais, chez les peuples civilisés, ces mécanismes divers ont en commun leurs lois générales de fonctionnement et leurs organes fondamentaux. G'est de cela seulement qu'il sera question ici. Les différences auxquelles il a été fait allusion n'affectent pas, d'ailleurs, sensiblement, la pensée objective.

Si l'on tient à se représenter d'une mianière con-

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crête ce que j'appelle le langage en général, qu'on se figure un volapuk, un ido, un espéranto, ou une langue vivante adoptée comme idiome universel, apprise et bien sue par tous les civilisés sans exception, cette langue pouvant être n'importe laquelle parmi celles des peuples sortis de la barbarie. Au surplus, un langage, même particulier, suppose un accord universel implicite entre tous les hommes d'une culture analogue, par cela seul que la traduction en un autre langage n'est pas arbitraire.

Le langage ne devrait être qu'objectif et, par conséquent, il ne devrait y avoir que pensée objective. Puisque en effet il s'impose à chacun comme un accord sur ce qui est accessible à tous, en quoi exprimerait-il ce qui est inaccessible à tous sauf à une conscience en particulier?

Et cependant le rôle subjectif, émotif, sentimental, mystique, du langage déborde infiniment son rôle objectif.

C'est d'abord, cas le plus ordinaire, parce qu'on parle pour dire autre chose que ce que l'on dit expressément. 11 n'y aurait sans cela ni art, ni littérature.

Voici deux phrases :

1° Cétait à 20 heures, heure de V Europe orientale.

2° C'était Vheure tranquille ou les lions vont boire.

La seconde, vers de Victor Hugo [La Légende des Siècles, lîuth et Booz), signifie la même chose que la première, étant donné qu'il s'agit du commencement de la nuit, en Judée et à l'époque de la moisson, c'està-dire en mai, et en un pays où les nuits de la belle saison durent plus que les nôtres. Tel est le point de vue objectif. Très objectif aussi est ce renseignement que les lions vont boire peu après le coucher du soleil. Or le grand poète ne l'énonce pas pour nous documenter sur les mœurs des lions. Que se propose-t-il donc? Les réponses à cette question vont

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être aussi nombreuses que les lecteurs de Ruth et Booz. Ils sont unanimes, sans doute, — encore est-ce bien certain? — sur quelques généralités vagues : beauté, grandeur, harmonie, magnifique expression d'un instant à la fois calme, redoutable et solennel. Pour le reste, nous en savons autant qu'une mère dont le fils a passé un brillant examen : toutes boules blanches ; elle ne connaît que les boules blanches, la joie, les félicitations, les embrassades, l'orgueil ; de l'examen lui-même, des interrogations, des sujets traités, rien.

Ce qui s'évoque en moi, à la Iecj,ure du vers de Hugo, c'est un paysage fauve, une plaine bordée de montagnes, deux ou trois mares qui reflètent le crépuscule, et autour desquelles des fourrés mettent leurs taches sombres; et les lions n'y sont pas. Vision déraisonnable, en plein désaccord avec le reste du poème. Je la fixerais sur une toile si je savais tenir un pinceau, mais je sens que le tableau a déjà changé. Les autres lecteurs ont vu chacun autre chose. Celles de ces images qui se ressemblent le plus n'ont entre elles qu'une ressemblance générale et qui ne va pas plus loin, à coup sûr, que celle de Notre-Dame de Paris avec Saint-Sulpice. Qu'on traduise le vers de Hugo par le crayon ou le pinceau et on n'aura aucune garantie de la fidélité de ces traductions par rapport à l'impression première; sachant combien celle-ci est indécise, mobile, incomplète, on sait aussi combien elle a évolué avant de se stabiliser : autant que l'insecte depuis l'œuf. S'il en est ainsi de l'évocation visuelle, que dire de l'harmonique et de l'émotive?

Chaque mot émet, autour de son sens précis, un halo, une irradiation quelquefois aussi vaste que celle de la lumière du jour autour du soleil ; elle représente le pouvoir suggestif du mot. Les artistes ne s'occupent que du halo, et cela de propos délibéré. Le

halo subsisle quand bien même on aurait besoin de s'en débarrasser. Il est de contours indéterminés, il dépend de l'âme où tombe le mot et du moment où le mot y tombe. Cela fait que le langage le plus objectif est exposé à produire des effets subjectifs.

Ceux-ci résultent aussi d'un culte quasi-religieux qui s'attache à certains mots. M. Julien Benda, avec une intelligence pénétrante, nous expliquera comment.

« Si les hommes, dit-il, appelaient par exemple, la tendresse « tendresse » et le désir sexuel « désir sexuel », d'interminables disputes seraient évitées; mais ils veulent appeler l'un et l'autre « amour », en raison de la religion universelle qui s'attache à ce mot. Ce que veut chacun en cette affaire, ce n'est pas du tout s'entendre ou se faire entendre... c'est confisquer un verbe sacré au profit du mode qu'il préfère. En sorte que ce qu'on nomme en souriant la guerre des mots, c'est en réalité cette chose très sérieuse : la guerre des valeurs pour l'occupation de ces places formidables qu'on appelle les mots.

(( Cette guerre est naturellement d'autant plus acharnée que les mots sont plus puissants et qu'ils sont moins définis (on ne se bat pas pour le mot « physique » dont le sens n'est point vacant). D'autre part les mots sont d'autant moins définis qu'ils sont plus puissants, puisqu'ils sont puissants par le graiid nombre des sentiments qui s'y peuvent projeter (1).

M. Julien Benda nous désigne ainsi une occasion importante de conflit de passions : c'est la délinition même des mots. Le langage réalise l'accord entre les hommes quand ils s'entendent sur les conventions qui règlent l'application des signes aux choses signi-

(1) Julien Benda, Une Philosophie pathétique. — Cahiers de la quinzaine; deuxième cahier de la quinzième série, p. 27 et note.

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fiées, et alors le langage est objectif; mais il arrive, pour le même mot, que l'entente, établie en temps normal, cesse brusquement; ators les passions s'excitent, un effet sentimental est produit.

Certains mots ne sont pas définissables en ce sens qu'ils servent à déiinir les autres et qu'aucun autre ne les défiait; il faut qu'il y en ait — le moins pos sible — : on ne s'en passerait pas sans tourner dans un cercle vicieux. Tels sont/e tem,ps, Vespace, la masse. Ceux-là cependant sont clairs dans les pratiques courante et scientifique parce que nul n'hésite sur l'application qu'il convient d'en faire; ils resteraient toujours clairs si l'on revenait à leur origine, car ils se rattachent de proche en proche à des mots « concrets » parfaitement clairs eux-mêmes comme étant les signes attachés d'une manière invariable à ce qu'atteignent nos sens. Ces rebelles à la définition ne sont pas des mots-bases, ce sont des mots-sommets, des pointes de pyramides formées par la convergence de lignes issues de tous les mots dont le contact avec les choses est direct. Or, on ne peut pas monter plus haut que la pointe, à moins de s'envoler dans le vague où il est impossible de tracer un chemin, où chacun suit des voies personnelles. Quand vous prendrez un tel essor, vous vous exprimerez en poète ou en métaphysicien et ne réaliserez que des accords de pure sympathie. Les gens à qui vous plairez s'écrieront : — Quelle lumière surnaturelle! — En réalité ils seront heureux de se trouver dans le mystère en même temps que vous, parce que c'est vous ; mais ils n'y verront pas plus clair pour cela, ou, du moins, s'ils voient quelque chose, n'en pourront pas mieux s'entendre sur ce qu'ils voient.

Quelques-uns de ces mots-sommets comme vérité, réalité, connaissance, existence, le Bien, le Beau, ne paraissent pas toujours irréductibles entre eux.

Quand les philosophes s'en mêlent, on se demande si c'est le mot A qu'on doit définir par les mots B et G, ou G par B et A... De tels doutes ne sont exploités qu'en vue des conflits de doctrine métaphysique qui se réduisent tous à des conflits sentimentaux, et l'on rentre dans le cas étudié par M. Julien Benda.

C'est pendant leur fonctionnement subjectif, remarquons-le en passant, et à cause de lui seul, que les langages cessent d'être traduisibles les uns par les autres avec une rigueur complète. On arrive bien toujours à faire coïncider, sur le même sens précis, des mots ou assemblages de mots de deux idiomes distincts, mais les « halos » émotifs moyens dilTèrent d'amplitude, la religion des mots n'est pas la même..., de sorte qu'il faut se résigner toujours à un certain vague dans les versions franco-allemandes ou autres quand il s'agit du côté moral, esthétique, pittoresque, mystique, métaphysique, etc., de l'expression.

^ 2. Abstraction, généralisation. — Ces deux opérations de l'esprit, bien que distinctes l'une de l'autre, sont dans une dépendance mutuelle très étroite; on ne généralise pas sans avoir abstrait, et, dès que l'on a abstrait, on a une possibilité de généraliser.

Je sers dans la cavalerie ; j'ai un cheval alezan; certains caractères individuels le distinguent des autres chevaux alezans de la même taille et me permettent de le reconnaître parmi ces autres chevaux quand on les mène ensemble à l'abreuvoir ; il y a dans mon escadron d'autres chevaux alezans qui ont la même taille, et cependant je reconnais aussi chacun d'eux par d'autres caractères individuels. Abstraction faite de ces caractères ou de caractères du même ordre sur la nature desquels aucun cavalier ne se tromperait, on a tous les chevaux alezans de même taille : gêné-

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ralisation. Absiraclion faite de la taille, on a tous les chevaux alezans : progrès dans la généralisation. Abstraction faite de la couleur de la robe, on a tous les chevaux, nouveau progrès dans la généralisation. En procédant ainsi par une suite d'abstractions et de généralisations, on arriverait au quadrupède, au mammifère, à l'animal, à l'être vivant...

En somme, on a généralisé quand on a « retiré » des choses d'un groupe déterminé un certain nombre d'abstractions.

La taille, la couleur... (1) sont des abstractions. Abstraire, étymologiquement, ressemble à extraire; on peut comparer l'abstraction à l'extraction que l'on fait des huiles essentielles contenues dans certaines fleurs ; mais il y a une différence fondamentale : quand vous avez traité des tonnes de roses pour en tirer quelques grammes d'essence de roses, cette essence, vous l'enfermez dans un flacon, vous la conservez, €lle subsisterait^quandbien même il ne devrait plus y avoir de roses ni de rosiers. Une fois faite, au contraire, l'abstraction reste absolument dépendante de ce dont on l'a abstraite. Si on supprimait tous les objets colorés, il n'y aurait plus de couleur.

Il est bien évident que le pouvoir d'abstraire et de généraliser était à l'origine même du langage et de la pensée, sinon il aurait fallu inventer un signe pour chaque brin d'herbe, pour chaque caillou; alors il eût été encore bien plus pratique d'aller chercher l'objet mis en question ou d'amener auprès de lui les gens auxquels on voulait le désigner.

Au surplus, la pensée purement imaginatrice des animaux abstrait et généralise déjà dans une certaine

(1) Dans des cas comme ceux des animaux, c'est la couleur de certaines matières contenues dans leur peau et leurs poils, plumes, écailles, etc.. qui est une abstraction.

mesure. La vache est sans doute capable de se représenter un brin d'herbe « type » qui est seulement le brin d'une certaine espèce d'herbe, sans être plutôt ce brin-ci que ce brin-là.

Le progrès du langage ne s'est pas fait en inventant beaucoup de mots pour désigner beaucoup de catégories d'objets, mais au contraire en réduisant le nombre des catégories auxquelles on affectait un signe verbal particulier et en inventant des mots qui servaient dans beaucoup de catégories. Les langues primitives sont souvent très riches, parce qu'elles affectent des termes différents, non seulement à toutes les choses suivant leurs espèces, mais encore suivant leur manière d'être; par contre, elles manquent de moyens pour exprimer les classes, les genres un peu étendus : « arbre », par exemple, fera défaut dans leur dictionnaire où on trouvera des vocables spéciaux pour « jeune érable », « érable courbé », (( vieil érable », « érable en forêt », (( érable isolé », etc. Mieux vaut évidemment n'avoir qu' « érable » pour n'importe quel érable, et avoir « jeune », (( vieux », (( courbe », « isolé », qui trouvent à s'appliquer à une énorme quantité de choses qui ne sont pas des érables.

§ 3o La Logique. — Une fois suffisamment riches en termes abstraits et généraux, ces langages furent régis par certaines nécessités pratiques communes à tous et aussi impérieuses, aussi inéluctables, que celle de l'abstraction et de la généralisation elles-mêmes. Ces nécessités, les mécanismes qu'elles imposent, font la logique.

On a beaucoup étendu le sens du mot « logique ». Il n'y a plus la logique mais des logiques, chacune comprenant non seulement une manière de juger et de raisonner, mais les principales affirmations et

négations irréductibles qui sont, pour ainsi dire, les premiers anneaux des cliaînes de raisonnements.

Des notions fécondes ont été introduites par là, mais aussi quelque confusion. Pour l'éviter, qu'il soit bien convenu que la logique dont nous parlons ici est la logique « rationnelle », la logique entendue en son vieux sens. Celui-ci demeure aussi le sens moderne dans la plupart des cas, lorsqu'on reproche, par exemple, à un orateur de conclure son discours contrairement à la logique, c'est-à-dire en désaccord avec les principes initiaux qu'il a proclamés. La logique ainsi entendue laisse en dehors d'elle ces principes initiaux ; la preuve en es! que la faute commise contre elle peut apparaître aux yeux des amis comme des adversaires de l'orateur, de ceux qui admettent comme de ceux qui repoussent sa base doctrinale. Qu'est-ce que cette faute? Elle a consisté simplement à fausser le mécanisme du langage. Le langage n'existerait pas s'il n'était une convention non seulement sur l'affectation particulière des mots, mais sur leur assemblage ; l'orateur a violé cette convention là où elle résulte, pour tous les hommes, du besoin de s'entendre.

La logique « rationnelle » se réduit à ce qu'il y a de nécessaire et d'universel dans la convention du langage.

La légitimité de cette délînition apparaît quand on examine le raisonnement, principale matière de la logique.

Le raisonnement élémentaire, sous sa forme classique de syllogisme, consiste à poser deux propositions, la majeure et la mineure, d'où en découle une troisième, la conclusion. Exemple :

Majeure. — Tous les hommes sont mortels.

Mineure. — Or Pierre est un homme.

Conclusion. — Donc Pierre est mortel.

Le syllogisme ne nous apprend rien : si nous savons que tous les hommes sont mortels el que Pierre est un homme, ce n'est pas du syllogisme que nous le tenons. Par sa vertu propre, il ne nous dit qu'une chose : si tous les objets d'une catégorie — les hommes — doivent porter une étiquette, — l'étiquette mortel, par exemple, — chaque objet du groupe, — Pierre en particulier, — devra la porter : n'oubliez pas Pierre. C'est une nécessité évidente du langage, et ce n'est que cela.

Comme tous les raisonnements, si longs, si complexes qu'on les imagine, se résolvent en une chaîne de syllogismes, le raisonnement, en général, ne répond à rien de moins, à rien de plus, que le syllogisme : les seules conventions nécessaires du langage le conditionnent. Appliquer un système de références par fiches tel que tout le monde aboutisse à la même référence ou raisonner correctement sont deux opérations semblables.

Le raisonnement est donc un instrument de vérification, non de découverte. Prenons la géométrie qui est le type de l'édifice logique, cimenté par le raisonnement, et considérons le théorème du carré de l'hypothénuse. II est démontrable aussitôt que l'on connaît les cas d'égalité des triangles et des aires triangulaires et les propriétés des parallèles. Une telle connaissance, aidée du simple raisonnement, ne vous fera pas soupçonner cependant qu'il pourrait bien exister une relation générale entre les trois carrés ayant pour côtés respectifs ceux du triangle rectangle. Et quand, soupçonnant la relation, vous ferez sur elle des hypothèses, il faudra encore que vous inventiez des constructions propres à en éclairer la discussion. C'est à partir de ce moment-là seulement que vos connaissances géométriques antérieures vont jouer un rôle décisif : elles serviront de critérium à

vos essais et vous permettront de vérifier votre réussite. Cette vérification s'accomplit lorsque vous pouvez rattacher une de vos hypothèses à des ventés deja acquises, et en faire ainsi une vérité nouvel e. On procède de la sorte, pour ainsi dire, <. a reculons ». Les vérités acquises, on pourrait les vérifier a leur tour et vérifier les vérifications, toujours « a reculons'», en « remontant ». Il est clair qu'on ne pourra pas aller ainsi indéfiniment, ne fût-ce que faute^de temps. Si on était obligé de s'arrêter a du verifiable géométrie ne serait jamais vérifiée. Heureusement on ne tarde pas à rencontrer le logiquement invérifiable; il est tel, non pas parce que mystérieux mais parce que l'acte même de la vérification n'a plus de

sens.

On arrive, en effet, à des propositions telles que : Par un point, on ne peut mener qu'une seule parallèle à L droite. - La droite est le plus court chemin d'un point à un autre, - etc.. Ces ce qu on appelle des postulats, des axiomes, des detinitions ïfenri Poiucaré a établi que, sous ces noms divers il n', avait que des conventions et des définitions. Dire qu'on aurait à vérifier logiquement des conventions pt des définitions n'aurait aucun sens.

Touiours est-il que fédifice logique de la géométrie se vérifierait ainsi en entier. On aurait procède a (( reculons », par une file de propositions enchamées es unes aux 'autres, jusqu'à des propositions qu'on énonce mais qu'on ne (( démontre » pas, c est-à-dire où Ton arrête l'enchaînement; ce sont des anneaux auxquels toute la chaîne logique est attachée. Nous les appellerons propositions initiales.

Un édifice logique, quel qu'il soit, ne se présente pas autrement. Quand il s'agira de démontrer de prouver, non d'émouvoir, le théologien, 1 avocat ^e métaphysicien, comme le professeur de géométrie ou

de physique, emploieront toujours le même procédé, à savoir, relier une conclusion par des files de raisonnements à des propositions initiales au delà desquelles le pur raisonnement ne peut pas remonter, ou bien à des propositions que l'on juge implicitement reliées à celles-ci dans l'esprit des auditeurs. Ces proposir tions initiales peuvent d'ailleurs être de toute nature, venir, par exemple, du sentiment, comme les expressions d'un devoir moral, d'une opinion politique, d'une croyance religieuse... : — Le salut de la patrie avant tout, — La mission d'une démocratie est de... — La vraie tradition française consiste à... — Le Christ est Dieu. —

La logique ne fournit pas de propositions initiales : un matérialiste et un théologien peuvent se décerner l'un à l'autre un brevet de parfait logicien ; et, précisément parce qu'ils sont parfaits logiciens, ils devront aboutir à des conclusions inconciliables, leurs propositions initiales étant opposées.

Si la logique ne fournit pas de propositions initiales, cela confirme, par une élimination importante, qu'elle ne contient que les nécessités du langage.

Nécessités de langage équivalent à nécessités de pensée, puisque nous ne pouvons pas penser sans langage. Par là se crée un contact entre la métaphysique et la logique, la première appelant Absolu, en soi, ce qui n'est en réalité qu'un mode de pensée pratiquement indispensable, c'est-à-dire sans lequel on ne voit guère comment nous penserions.

La métaphysique n'a aucun droit à accaparer certains principes fondamentaux comme ceux d'identité et de contradiction : ils appartiennent à la logique ; ils constatent simplement, au fond, que si chaque signe du langage correspondait n'importe quand à n'importe quoi, il n'y aurait ni langage, ni pensée (voir plus bas : ch. vu, § 1).

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Par ailleurs, la logique est pleinement compétente pour dissiper, à elle seule, certaines obscurités métaphysiques, notamment dans le cas des abstractions.

Voici le bref exposé de ce cas :

Nous traitons couramment comme subslantifSj comme termes faits pour désigner des substances, des supports d'attributs et d'actions, ces actions, ces attributs eux-mêmes : la blancheur, le galop, par exemple.

Or qu'est-ce que « blanc » sans chose blanche, qu'est-ce que « galoper » sans animal qui galope ? Et cependant il y a certainement beaucoup plus de la moitié de nos phrases qui ont une abstraction jiour sujet. Voilà, dans cet apparent non-sens, une 4cs plus merveilleuses inventions du langage. Elle rond aisés des discours qui sans cela deviendraient impossibles dans la pratique à force de complication et de lourdeur. Voulez-vous parler des animaux qui galopent? Essayez de ne jamais employer comme sujet de phrase leur manière de développer leurs membres, leur allure, leur mouvement, le mécanisme de leurs articulations. A tout le moins le galop dispense de reprendre à chaque instant l'expression : — tous les quadrupèdes qui galopent —, sans compter une foule d'autres facilités.

Ce n'est rien encore : une abstraction telle que « galop » s'extrait de relativement peu de choses, elle est peu étendue ; on pourrait se passer de la prendre comme sujet, de la traduire en substantif, de la substantiver. 11 n'en va pas de même des abstractions de vaste envergure qui sont extraites, pourrait-on dire, de tout, comme la « durée », 1' « espace »... Dans cette expression : — La durée peut être mesurée — , essayez-donc de remplacer « la durée » par du nonabstrait accompagné d'action, le travail sera long : il ne s'agit pas des choses elles-mêmes qui « du-

rent », mais d'un certain rapport entre elles, lequel rapport ne peut pas se définir; il faudra l'expliquer par des exemples ; voit-on même comment on se tirerait d'affaire?

Bref, traiter les abstractions en sujets, les substantiver, c'est plus qu'un avantage, c'est une nécessité, au moins pour maintenir la pensée humaine à son degré actuel de perfection. L'inconvénient est nul pourvu qu'on se souvienne de la convention implicite du point de départ; c'est la suivante : ce qu'on dit d'une abstraction n'a de sens que si on le rapporte à l'ensemble des choses d'où elle a été extraite : il n'y a pas de galop, encore une fois, en dehors des animaux qui galopent. Et de même pour la durée. Il n'y a pas de durée en dehors des choses qui changent, qui agissent ou sur lesquelles on agit, des phénomènes, de l'eau qui s'écoule, des étoiles qui vont d'un bord à l'autre de l'horizon... L'accord là-dessus est unanime, au moins dans la pratique courante et scientifique, dans les cas où l'on convient de s'entendre; l'accord est unanime pour la bonne raison que l'on reconnaît une nécessité du langage sans l'observation de laquelle on ne s'entendrait pas.

Il s'enregistre à la base même de la logique qui, connaissant de la convention nécessaire et universelle du langage, nous rappellera efficacement en quoi consiste cette convention.

Lors donc que la métaphysique proposera des entités subsistant par elles-mêmes comme la pensée, l'esprit, la logique suffira à elle seule pour répondre que spéculer ainsi, c'est aller au rebours des possibilités d'une signification intelligible : séparer la pensée, l'esprit, dans les êtres qui se manifestent à nous par de l'activité psychologique, c'est comme séparer le galop des animaux qui galopent.

Pour la même raison, la logique supprimera

comme artiflciels, inexistants, des problèmes tels que ceux de la séparation des deux termes force et m^atière^ énergie et substance, laquelle revient à mettre d'un côté l'Univers et de l'autre l'activité de l'Univers. L'activité vraiment isolée, complètement abstraite, reste celle de rien s'exerçant sur le néant ; elle n'a de valeur ainsi que comme étiquette d'attente, et la convention fondamentale du langage est que cette étiquette n'accomplira une fonction réelle de signe qu'une fois accolée à une ou plusieurs autres étiquettes.

§ 4. La raison. — Rien n'est plus en désordre que le bazar de significations sur la devanture duquel est écrit le mot « raison ». On y trouve de tout, même du contradictoire : nous voyons certaines raisons invoquer des raisons pour condamner la raison.

Pour savoir de quoi il s'agit ici, nous éliminerons d'abord tout ce qui n'est pas la Raison avec une majuscule, la raison-raisonnante, spéculative... Et nous avancerons dans la précision en protestant contre la majuscule qui érige la Raison en divinité rivale de Dieu, mais, comme lui, antérieure et supérieure à la pensée humaine. Il faut la ramener à ses humbles origines : elle est née dans la cervelle obscure des animaux, et elle a grandi avec nous. Rien ne prouve qu'elle atteigne encore sa pleine maturité.

Elle comprend, si l'on veut, la logique et la faculté de raisonner, mais aussi quelque chose de plus. La preuve en est qu'un édifice logique d'une rigueur parfaite n'obtiendrait pas le qualificatif de « rationnel » s'il était construit sur un postulat mystique. La raison doit, en outre, être considérée comme un réservoir de propositions initiales. Lesquelles? Toutes sont d'origine expérimentale et leur valeur expéri-

mentale a été en s'enrichissant. La raison fait donCj en réalilé, partie intégrante de la science ; elle en est le commencement.

« Le bébé attaché à sa chaise, dit M. Bergson, qui voit tomber l'objet avec lequel il joue, ne se figure probablement pas que cet objet continue d'exister; ou plutôt il n'a pas l'idée nette d'un « objet », c'està-dire de quelque chose qui subsiste, invariable et indépendant, à travers la diversité et la mobilité desapparences qui passent. Le premier qui s'avisa de croire à cette invariabilité et à cette indépendance fit une hypothèse (1)...

Ce que le grand philosophe appelle hypothèse peut à la rigueur en être une pour le métaphysicien; pour tout autre vertébré supérieur, c'est une donnée de l'expérience ancestrale confirmée par l'expérience personnelle. Montrez à un chien un bel os bien garni de viande que vous enterrez ensuite dans le sable; l'os est devenu invisible; n'empêche que l'animal, même s'il n'a qu'un flair obtus, fouira des pattes et du museau avec une ardeur joyeuse, explicable seulement par la foi en la survivance de l'os.

La certitude d'une certaine permanence des objets et des phénomènes est donc inscrite dans l'intelligence ou, si l'on préfère, dans l'instinct de l'animal. Elaborée par nous, elle a dicté un grand nombre des propositions initiales de la raison : le principe de la permanence du fait, de la raison suffisante, ceux qui concernent les causes et les effets...

Tous les principes de la raison (ceux du moins qui ne sont pas purement logiques), devraient être passés en revue. Ce serait une œuvre très longue. Il faut se contenter de quelques exemples ;

(1) William James, Le Pragmatisme. — Introduction par H. Bergson, Paris, Ernest Flammarion, 1911. pp. 12, 13.

Un ami se précipite chez vous en s'écriant :

— La cathédrale de Notre-Dame a disparu.

Vous haussez les épaules et vous ne vous dérangez pas pour aller voir. Pourquoi? N'est-il donc jamais arrivé que des villes entières aient été anéanties? Si vous consentez à expliquer votre certitude, vous répondrez seulement :

— Il n'y a aucune raison pour qu'elle ait disparu, donc elle est toujours à sa place ordinaire. (Principe de la raison suffisante.)

Vous savez qu'une cathédrale ne s'engloutirait pas dans le sol comme une halle de plomb dans une motte de beurre, en silence, et sans que la région avoisinante soit violemment secouée. Le « bon sens » vous le dit. Et le bon sens, ici, ce n'est pas autre chose qu'une certaine connaissance de la terre et des phénomènes qui s'y passent. Cette connaissance, vous ne la devez pas seulement à votre expérience personnelle, mais à celle des autres hommes qui vous l'ont transmise ; et eux-mêmes l'ont reçue de plus loin.

Vous allumez votre feu avec des allumettes d'ancien type, soufre et phosphore; avant qu'il ait pris, vous avez éternué. Il y a là deux phénomènes, l'embrasement de l'allumette et l'éternùment, qui ont précédé d'aussi près un troisième phénomène : le jaillissement de la première flamme parmi les combustibles disposés dans votre cheminée. Vous distinguez les deux premiers phénomènes dans leur rapport avec le troisième : l'embrasement de l'allumette est une € cause )) de celui-ci, l'éternùment ne l'est pas. Ainsi, dans le faisceau énorme des faits, vous savez;^ discerner certains enchaînements que vous appelez^ de (( cause à effet », et auxquels vous attribuez un caractère de constance; vous dites qu'une allumette embrasée peut toujours mettre le feu à des journaux

qui peuvent toujours enflammer des fagots qui peuvent toujours enflammer des bûches, pourvu que le tout soit sec et que l'accès de l'air demeure assuré aux diverses parties du tas de combustibles. C'est le principe : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

L'adhésion, implicite ou formulée, à ces « principes )) de la raison est de tous les êtres vivants, de tous ceux du moins qui ont été obligés de chercher et de choisir leur nourriture. La condition primordiale de leur existence à été et sera pendant la durée entière de leurs espèces qu'il y ait des choses qui ne changent pas : certaines qualités physiques et chimiques des aliments devront correspondre invariablement à certaines formes, certaines couleurs, certaines odeurs; mêmes invariabilités en ce qui concerne les terrains, les milieux, une foule d'objets de toutes sortes; et il faut que les animaux aient, ancrée au fond de leur instinct, la « certitude » de ces invariabilités. Admettez que, sous les apparences de pâturages, il y ait, au hasard de l'instant, et sans rythme ni lois, du sable, ou de l'eau, ou de l'air, ou des cailloux, aussi souvent que de l'herbe; imaginez qu'il y ait autant de chances, n'importe où et n'importe quand, pour que le sol soit résistant et pour que vous tombiez à travers, pour qu'on se heurte la tête contre l'atmosphère et qu'elle vous laisse passer, que les rochers soient de la vapeur et que les brouillards soient de la pierre ; plus simplement encore, ayant restitué la stabilité aux choses, persuadez la bête herbivore que si elle veut manger de l'herbe elle risque de broyer du plâtre, que le chemin de son pâturage et son pâturage lui-même se déplacent à chaque minute, que si elle bouge elle s'expose à une chute terrible.., et rendez son cerveau rebelle à l'expérience; la conclusion s'impose : il n'y aura

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plus de bète herbivore, puisqu'elle ne pourra plus jamais se résoudre à manger.

La nécessité qui nous impose les « principes » formulés dans les propositions initiales de la raison est d'origine biologique, au même titre que la nécessité de respirer. Elle se range parmi les nécessités de l'adaptation d'un être vivant au milieu où il vit.

Cette adaptation comporte des espèces et des progrès. Connaître les astres du système solaire et prévoir leurs positions, c'est une adaptation de l'homme à l'univers, mais elle diffère de l'adaptation qui consiste à ne pas mourir de froid. Qu'il puisse y avoir progrès, on le voit tout de suite dans le domaine purement vital: une espèce sera mieux adaptée à son milieu si, sur la même étendue de ce terrain, le nombre de ses représentants augmente ainsi que la durée moyenne de leur vie. En ce qui concerne la raison, cela est moins évident, mais seulement à cause de l'habitude que nous avons de considérer la Raison, un Absolu installé une fois pour toutes et ne varielur. En mettant à la base de la raison l'affîrmartion de certaines stabilités dans les choses et les phénomènes de l'univers, j'exprimais par le mot certaines qu'il n'était pas question de toutes les stabilités, et, en outre, que ces stabilités sont des stabilités jusqu'à un certain point : quand la vache retourne à son pré, tous les cailloux du chemin ne seront pas à la même place, l'herbe aura poussé depuis la veille..., tout aura un peu changé, et cependant la vache n'aura aucune hésitation et ne se trompera pas dans la recherche de sa nourriture.

Il y a donc des progrès possibles dans la connaissance et de ce qui est permanent, de ce qui « permane », et des degrés de permanence. C'est, dirat-on, l'affaire de la science ; oui, mais, au fond, la science et la raison se tiennent tellement qu'il

est difficile de départager rigoureusement leurs attributions respectives ; si la raison a précédé la science, la science, à son tour, a fait évoluer la raison.

Voici un exemple de progrès de la raison en prenant <( raison » dans un sens où tout le monde l'acceptera. 11 y a quatre cents ans encore, l'alchimiste — le chimiste du temps — qui voulait répéter une opération déjà connue de lui, tenait compte du jour de la semaine, de la position des astres, etc., toutes conditions que le chimiste du xx' siècle néglige absolument. Or l'un et l'autre se sont dit : — Pour que je réussisse dans mon expérience, il faut et il suffit que je renouvelle un certain nombre de faits choisis parmi ceux qui précédaient immédiatement ou accompagnaient la même expérience antérieurement réussie. — Ni l'un ni l'autre ne prétendaient reproduire tous les faits; ils en reconnaissaient d'inutiles, ils en choisissaieiit d'efficaces qui étaient des causes, et ils se fiaient au principe : — Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. — Le progrès a consisté dans le choix, dans l'appréciation de ce qui était cause. Eliminant l'influence des astres et des jours, le savant moderne a introduit des causes ignorées de son ancêtre telles que la pureté chimique des produits employés... Progrès de la raison : on peut dire, en effet, que la notion de l'indifférence des planètes pour nos laboratoires chimiques est entrée dans le domaine commun du bon sens ; elle n'y a pas toujours été : les opinions des anciens alchimistes n'étaient nullement absurdes en leur temps.

La raison considérée comme ce qu'il y a de raison en plus de la logique, nous a donné le seul raisonnement créateur : le raisonnement induclif. D'après ce qui a été, elle permet de deviner ce qui sera, de créer en quelque sorte l'avenir dans le présent. Le raison-

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nement logique n'en est pas moins indispensable : avec sa puissance de contrôle, il relie les unes aux autres nos divinations, assimile celles qui paraissent les plus hasardeuses, comme les prédictions astronomiques, à celles que le doute ne peut effleurer, comme la prédiction de la chute d'une pierre privée de son appui.

Or l'infaillibilité de ces prédictions ne peut être en aucune façon justifiée avec le seul secours de la conscience individuelle et de la logique. Des métaphysiciens se sont efforcés de n'employer que ces deux dernières ressources : ils ont voulu tirer d'euxmêmes les bases de l'univers, mais l'univers n'a jamais voulu reposer dessus. S'ils parvenaient à prouver bien des choses, ils échouaient à autoriser aucune des certitudes élémentaires sans lesquelles la vie serait impossible, telle la certitude que la terre n'aura pas tout à l'heure sous nos pas la consistance d'un brouillard. Leur méthode se sépare de l'expérience, leur raison ne fonde aucun des « principes » de la raison et souvent les ébranle tous, ce qui est un témoignage indirect et précieux de la solidarité qjii unit l'expérience à la raison.

§ 5. La relativité et Vahsolu. — Tout est relatif, rien n'est absolu. — Quand on profère cet aphorisme, on a l'air de se proclamer radicalement sceptique. C'est que l'on pense à une certaine acception du mot « relatif » qui en fait le synonyme de « à peu près », « c'est selon », « comme vous voudrez », « vague^ ment », « pas beaucoup ».

Ce sont en général les contempteurs de la science qui la traitent de « relative » et entendent par là qu'elle n'amasse que nos incertitudes.

Or, la science est bien relative, mais en ce sens qu'elle ne donne que des relations, que des rapports.

En disant cela, on ne la taxe pas d'impuissance; bien plutôt on ouvre à sa puissance un champ illimité, puisque rien n'est faisable, exprimable, pensable, connaissable, qu'en rapports et en relations.

La réalité même n'aurait pas de sens si, outre la chose réelle, il n'y avait personne qui pût en témoigner. Que seraient les réalités si nul être conscient ne passait dans l'univers? Ce qu'elles sont pour les hommes qui ne sont pas nés et ne naitront pas. Il n'y aurait pas non plus de réalité s'il n'y avait pas de chose réelle en face de celui qui serait capable de la percevoir. Deux termes sont donc nécessaires : c'est un rapport.

Tout langage consiste en un système de rapports, puisqu'il assemble des signes, et que le signe n'a aucune valeur sans un rapport avec la chose signifiée. De même la pensée, laquelle équivaudrait au néant sans un langage.

L'attribut est un rapport : pas de choses lourdes ni légères sans choses plus lourdes ou plus légères. Pas de couleur s'il n'y a qu'une seule couleur : dans un univers où tout serait rouge, comment imaginer le non-rouge? tout nom, toute pensée de couleur feraient détaut par le défaut de toute possibilité d'établir un rapport de coloration.

Pas d'action sans un rapport au moins de cause à effet, d'antécédent à conséquent; la plus intérieure, comme la pensée, suppose quelqu'un qui pense et quelque chose à quoi on pense ; les états psychologiques à peine définissables, comme le rêve quand on ne rêve « à rien », ne se discernent que par comparaison avec d'autres états; donc toujours deux termes.

De même toute abstraction est une relation, et disparaît, par conséquent, avec l'un des deux termes entre quoi s'établit la relation. Les plus vastes abs-

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tractions — le temps et l'espace — n'échappent pas à cette loi. Il ne saurait y avoir de temps sans un rapport entre au moins deux phénomènes comme Fécoulement de l'eau et la rotation apparente des étoiles, ni d'espace sans un corps dans l'espace; l'espace devient alors une relation entre l'intérieur et l'extérieur du corps : quand on prétend se représenter l'espace vide, on se projette dedans, et alors il n'est plus vide.

Quand nous passons à la connaissance, le problème se complique : c'est ici que la métaphysique va pouvoir intervenir. — Nous ne connaissons que nous-mêmes, nos sentiments, nos sensations, — ditelle parfois. Si elle a raison, connaître se réduit à rien. Puisqu'il m'est impossible de savoir si ma sensation du rouge est la vôtre, me voilà réduit, avec mes sensations, à une connaissance incommunicable, purement « subjective », intraduisible par le langage; qu'en ferait donc ma pensée? Connaîtrais-je même mon rouge à moi si je n'avais au moins une autre couleur, à moi aussi, peut-être, mais différente, un vert à moi si vous voulez? non certainement ; dès lors, comme je ne connais pas mon rouge sans vert, ni mon vert sans rouge, ma véritable connaissance réside dans celle de leur rapport, d'un rapport de sensations, et je ne peux plus dire avec le métaphysicien que je connais mes sensations elles-mêmes. Et puis mes sensations ne sont miennes qu'en un seul sens : elles ne sont pas vôtres. Je me trompe si je veux dire par là qu'elles ont leur détermination en moi seul : je puis ne pas regarder par la portière d'un wagon lorsque je voyage, ou fermer les yeux, mais si je regarde, je vois ce que je vois, une plaine sans arbre, par exemple, quand bien même je me serais mis dans la tête qu'il y aurait une forêt. Pas de sensations miennes

sans moi, mais pas davantage sans quelque chose qui n'est pas moi. Je ne suis, en ce qui les concerne, qu'un terme d'un rapport; l'autre terme n'est pas moi.

Si donc je veux connaître le Moi tout seul, le Moi lui-même, exempt de tout élément étranger, il faut que je l'isole de mes sensations, de mes sentiments, de tout ce qui, dans mes pensées, a pour origine un langage, une image. Représentez-vous un homme privé de vue," d'ouïe et de toucher, depuis sa naissance, dépourvu par conséquent de tout rapport avec le monde matériel et avec ses semblables; cet homme, d'ailleurs inconcevable, ne connaîtra rien; en revanche il aura la connaissance absolue, celle où il y a identité entre le sujet connaissant et l'objet connu : c'est Moi qui connaît Moi.

Car tel est bien l'Absolu de la métaphysique, au moins contemporaine. Du temps d'Aristote, une certaine idée de l'Absolu, différente de celle-ci, était justifiée par les conceptions physiques d'alors.) L'Absolu, c'est d'abord Moi, c'est ensuite Moi pénétrant; dans les choses, devenant leur conscience, et dèslors les connaissant comme le Moi se connaît luimême, par une identification totale avec elles. Cette opération magique nous apprend quel est le fond des choses, elle nous dévoile la chose en soi et tous les Absolus : mouvement Absolu, espace Absolu...

Je n'oserais attribuer à personne une idée aussi singulière si je n'avais pour garant le plus grand philosophe de notre temps, un des plus grands parmi ceux de tous les temps, M. Bergson :

(( ...Lorsqu'on parle, dit-il, d'un mouvement absolu, c'est qu'on attribue au mobile un intérieur et comme des états d'âme, qu'on sympathise avec ces états, qu'on s'insère en eux par un effort d'imagination... qu'on se reporte à la conscience des mouvements

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qu'on exécute volontairement soi-même... » Certes M. Bergson ne prétend pas s'incarner dans le soleil et connaître, par une telle méthode, où va cet astre et avec quelle vitesse. Repoussant comme ridicule toute entreprise de ce genre, il se défend contre M. Félix Le Dantec d'y avoir même songé. Mais sa défense est accompagnée d'un aveu.

« Pour étudier un mouvement déterminé, poursuitil, il faudra toujours, comme le dit Félix Le Dantec..., recourir à des procédés objectifs de mesure. Mais il est bien permis de croire que la sensation intérieure de mouvement musculaire nous fait pénétrer plus avant dans la nature intime du mouvement que la perception visuelle de déplacement extérieur. Celle-là est immanente à l'action même, celle-ci ne nous en montre que le rapport aux objets environnants (1). »

Donc, lorsqu'il ne s'agira pas d'un « mouvement déterminé », c'est-à-dire (si j'ai bien compris) de mouvements particuliers, mais du mouvement en général, M. Bergson en pénétrera la « nature intime » par « sa sensation intérieure de mouvement musculaire. » Or il n'y a pas de nature intime du mouvement en général si cette nature intime ne se retrouve dans tous les mobiles quels qu'ils soient ; animaux, locomotives, projectiles, bolides, planètes, étoiles, soleils, courants d'air, gouttes de pluie, flocons de neige... Il fauilra, bon gré mal gré, que M. Bergson insère sa sensation de mouvement musculaire dans ces mobiles — et aussi bien dans les plus baroques — s'il les reconnaît animés de mouvement. Et alors, ce que nous connaîtrons, si c'est quelque chose d'Absolu", cela ne se distinguera pas des sensations musculaires de M. Bergson. Celles-ci, dira-t-on, sont identiques

(1) Revue du M As, 10 septembre 1907, pp 351-334. (Réponse à un article de M Félix Le Dantec publié dans la même revue.)

aux vôtres, aux miennes? Certainement non : analogues seulement; et encore est-ce la physiologie, non le témoignage de la conscience, qui nous garantit cette anatogie. Finalement, il y aura eu insertion d'une conscience daas les mobiles, puis insertion d'autres consciences dans la première par l'intermédiaire de la physiologie. On ferait aussi vite et aussi bien en «'insérant, chacun de son côté, dans les mobiles, par l'intermédiaire direct de la physiologie. C'est alors réduire le mouvement en général à celui des êtres vivants, théorie inadmissible.

La faillite intellectuelle de l'Absolu désole bien des gens, et c'est cela qui lui assure, malgré tout, un long succès : il aura beau n'avoir d'Absolu que l'Absolament Incompréhensible, on l'aime troppour le laisser partir. On a besoin de certitude. Chacun est certain d'exister, Absolument certain ; sous ce prétexte, on réclame de toutes les certitudes l'identité avec cellelà; exigence manifestement déraisonnable, puisque la certitude Absolue ne peut concerner qu'un cas unique : celui du Moi pur tout seul dans le Moi pur tout seul.

On n'en formule pas moins cette exigence avec force, et comme la science ne saurait la satisfaire sans manufacturer des illusions, à quoi elle se refuse, on lui reproche de n'apporter que des vérités aux contours tremblants. Or, si elle est incompatible avec l'Absolu, si elle ne connaît rien qu'en relations, elle nous fait accéder tout de même à des relations absolues; cet adjectif, que j'écris à dessein avec une minuscule, signifie alors qu'étant donné le langage dans lequel on les exprime, elles sont telles qu'elles sont et pas du tout autres.

§ 6. La Science. — Les sciences sont des ensembles coordonnés de relations objectives. Strictement objective est leur matière constituée par les faits en tant

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qu'ils sont susceptibles de se répéter. Le but d'obtenir les relotions les plus étendues et les plus permanentes est celui qu'on vise en coordonnant ces faits. De telles relations ne seraient pas objectives si elles n'étaient exprimées par un langage objectif, donc si elles n'obéissaient pas à la logique rationnelle et contredisaient les propositions initiales de la raison^ propositions exprimant l'adaptation de l'être vivant à son milieu.

Il y a des sciences distinctes en ce sens que les faits se groupent parfois en catégories assez tranchées pour qu'on puisse étudier l'une d'elles sans presque s'occuper des autres. 11 y a aussi la Science. La Science est une, car les sciences qui s'occupent des phénomènes les plus complexes les trouvent toujours rattachés aux phénomènes physico-chimiques; les phénomènes psychologiques dépendent des physiologiques, la physiologie des êtres vivants (tous cellulaires ou composés de cellules) est, même quand il s'agit de l'homme, un complexe de la physiologie cellulaire, celle-ci à son tour n'est qu'un complexe de la physico-chimie (1); la physique et la chimie, autrefois assez nettement séparées, se rejoignent dans l'état colloïdal de la matière, dans la théorie cinétique des gaz, dans la radio-activité... Et enfin la mécanique et l'énergétique cimentent ce vaste ensemble en lui fournissant des lois qui sont en même temps des procédés méthodiques et de l'expérience au plus haut degré de généralisation.

On n'a pas besoin de montrer que l'astronomie, la géologie, et diverses autres sciences non énumérées, ont leur place dans ce système général de relations entre tous les faits de l'univers, système que l'on peut appeler par excellence la Physique^ sui-

(1) Voir l'œuvre biologique de M. Félix Le Dantec.

vant l'ctymologie grecque de Science de la Nature.

11 importe seulement de lever deux objections. L'une ■est relative à la psychologie. Gomment, dira-t-on, la psychologie peut-elle pren<Jre place dans un ensemble objectif? elle est Tétudc par l'esprit humain de l'esprit humain; rien de plus sul)jectif. L'autre objection consiste à maintenir entre les sciences une cloison étanche, à nier l'unité de la science en invoquant l'exemple des mathématiques. Celles-ci, en effet, contrastent, par des différences radicales, avec le reste de l'édifice scientifique.

La psychologie occupe, il est vrai, une situation toute spéciale, mais on a tort de la considérer comme entièrement subjective. Au contraire, ce qu'il y a en elle de purement subjectif n'entrera jamais dans le domaine des connaissances acquises. Je ne puis exprimer de mon esprit que ce qui lui est commun avec les autres esprits, c'est-à-dire, non pas les phénomènes intérieurs, mais les causes extérieures d'où ils procèdent immédiatement et les effets extérieurs qui les suivent. De ma sensation du rouge on saura qu'elle suit l'impression produite sur ma rétine par tels objets, que je puis la reproduire à laide du pinceau, et c'est tout, et cela est objectif.

Quant à savoir comment est ma sensation elle-même dans ma conscience, cela échappera toujours à tout autre qu'à moi, et, réciproquement, les autres consciences me sont fermées. La métaphysique a beau prétendre pénétrer en ce domaine clos, tout ce qu'elle nous raconte quand elle revient d'exploration ne fait jamais qu'épaissir le mystère. Voilà la partie subjective de la psychologie, celle qui échappe à la connaissance collective, parce qu'il n'y a pas de langage qui lui soit applicable : l'ensemble des hommes ne peut convenir de signes pour ce qui est vu par un seul homme, par un Moi.

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La conscience restera toujours Tînconnaissable. Je suppose que nous arrivions à fabriquer un être conscient comme on fabrique une machine; nous lui dirons : — On t'a fait suivant tel ou tel procédé, donc ta conscience résulte de tels ou tels phénomènes physico-chimiques. — Il aura le droit de ne pas nous croire, de n'admettre aucun rapport entre son Moi et les colloïdes, les courants électriques, les effluves de radium... Nous ne le convaincrons pas en manufacturant sous ses yeux des êtres semblables à lui ; il répliquera : — Ceux-là sont fabriqués, pas moi! — Pour qu'il fût obligé, en toute rigueur, sous peine d'absurdité ou de mauvaise foi, de se rendre à nos raisons, il faudrait qu'il eût assisté lui-même à la genèse de son Moi, qu3 sa conscience eût été capable de s'observer dans l'instant même de sa propre naissance, chose contradictoire, puisque cela suppose qu'elle fût déjà née. A bien plus forte raison ce refus d'accepter une explication scientiste de la conscience est-il irréductible dans l'actuelle réalité, où nous sommes loin, non seulement de savoir créer le vivant avec du nonvivant, mais de suivre jusqu'au bout le détail des phénomènes cérébraux qu'accompagne le fait conscient. Ma conscience affirmera si bon lui semble son origine mystique; on ne lui démontrera jamais qu'elle a tort.

On sait, en revanche, qu'elle n'aurait jamais apparu dans un être né et demeuré léthargique, sans communication avec le monde extérieur. Gela permet — non à elle mais aux autres — de la déclarer assujettie aux déterminations naturelles. Le scientisme n'en demande pas davantage.

Je prophétiserais volontiers que « le problème » de la conscience ne sera jamais résolu. Ce qui me paraît possible, c'est qu'il cesse d'être un problème. Il en arriverait de la conscience comme du mouvement.

« Comment, se demandait-on jadis, la pierre, qui est inerte, se meut-elle lorsqu'elle a quitté la fronde? » Notez qu'en réalité on n'a rien « expliqué » là-dessus, que, si l'on y tenait, celte vie, cette force communiquée à une cliose morte, serait mystérieuse. En fait, la question a purement et simplement disparu en tant que question.

La psychologie n'échappe donc à la science que dans la mesure où elle s'occupe de l'Inconnaissable, c'està-dire où elle s'occupe vainement.

Quant aux mathématiques, elles ne sont pas plus de la science que la charrue ou que trois lettres de l'alphabet ne sont du blé. Sans charrue cependant, oq ne ferait que de mé liocres récoltes de blé ; sans lettres de l'alphabet, on répandrait peu et lentement les notions nécessaires aux progrès de la culture du blé. Et de même, avec les mathématiques, la science perdrait un instrument et un langage sans lesquels elle serait demeurée embryonnaire.

Les mathématiques ont bien une origine expérimentale. C'est sur des solides modifiés par la main de l'homme, sur des champs..., que la géométrie empirique s'est d'abord exercée. Mais dès qu'elle fit appel au raisonnement déductif, elle enleva toute réalité concrète à ses objets ; ses. points n'eurent plus de dimensions, ses lignes plus de largeur, ses surfaces plus d'épaisseur ; bref, elle n'eut plus rien de physique, rien de naturel, dans son domaine. Ce que nous disons là est vrai a fortiori de l'arithmétique et de l'algèbre qui ne considèrent que des abstractions poussées au maximum : le nombre et la grandeur.

Outre que les mathématiques n'ont plus rien d'expérimental, elles doivent, pour conserver leur valeur, n'accepter l'expérience qu'à titre d'inspiratrice, en attente, et réserver le contrôle définitif au seul rai-

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sonnement logique ; c'est l'inverse de la science, pour qui les mathématiques sont inspiratrices, tandis que la vérification finale appartient à la seule expérience.

Henri Poincaré a montré que les propositions initiales de la mathématique — les axiomes et les postulats — sont en réalité des conventions et des définitions. Rien ne montre mieux son caractère de langage; elle forme une branche de la logique rationnelle.

L'opinion populaire attribue aux mathématiques une vertu miraculeuse; elle croit que, pour être traduits en X et en Y conformément aux secrets d'un art magique, les discours deviennent l'expression certaine de la vérité. Or, bien loin de conférer la vérité aux propositions dont elles partent, les mathématiques en conservent soigneusement, sûrement et jusqu'au bout l'erreur, s'il y a erreur. Cette fidèle conservation de l'erreur est aussi précieuse que celle de la vérité. Les mathématiques vous donnent la garantie d'un honnête meunier; vous avez fourni du blé, il vous revient tout ce que votre blé contenait de farine et de son, rien d'autre : pas de talc, par exemple, ou de plâtre. Livrez au moulin mathématique une hypothèse de physique, il vous reviendra tout le contenu de cette hypothèse en fait de conséquences, et rien que ce contenu. Dès lors, si une ou plusieurs de ces conséquences peuvent être soumises au contrôle de l'expérience, l'expérience les vérifie-t-elle, votre hypothèse était juste, les contredit-elle, votre hypothèse était fausse; vous en êtes parfaitement sûr. Votre confiance ne serait pas justifiée si le traitement mathématique avait pour effet de produire par lui-même des modiTications dans le sens de la vérité; car alors des conséquences vérifiées expérimentalement sortiraient parfois d'une hypo-

thèse fausse ; que de temps perdu alors à tâtonner dans des chemins sans issue !

Et notez que le mathématicien peut avoir, pour son propre compte, les idées les plus extravagantes sur l'univers réel, de même que le meunier sur la culture du blé. Le tout est que ces deux techniciens sachent usiner la matière première qu'on leur apporte.

§ 7. La faillite de la science. — Les faillites que le mysticisme a imputées ou impute à la science sont innombrables. Parmi elles, on n'en notera ici qu'une seule, parce que la fausse idée que le public a de la science donne à cette banqueroute quelque chose de permanent.

Cette erreur du p ablic consiste à confondre la science avec les mathématiques. La confusion faite, on observe alors, très logiquement, que, complète dans l'algèbre et la géométrie, la certitude offerte par la science va en déclinant à mesure que Ton passe de la mécanique à l'astronomie, à la physique..., en allant vers la biologie. De ce que les mathématiques sont dénommées sciences exactes, ne s'ensuit-il pas que les autres sciences se caractérisent par l'inexactitude?

Hors des mathématiques, en effet, les lois changent et les théories aussi. On en conclut que la science (telle que nous l'avons définie) proclame un jour vrai ce qu'elle reconnaîtra faux le lendemain, et que, par conséquent, elle se trompe toujours.

Il y a là un malentendu dont réclaircissement est assez simple.

Le changement apparent des lois et des théories est la conséquence nécessaire de leur progrès, qui se fait de deux manières : par plus grande approximation et par extension. Le changement n'existe que dans l'expression des lois et des théories, non dans leur (( contenu. » Le contenu antérieur demeure acquis:.

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on ne fait que le débarrasser de plus en plus de sa gangue et enrichir sa valeur par des coordinations nouvelles.

Je vais prendre un exemple astronomique. Bien que peu conforme à la vraisemblance et à la vérité telles que nous les présente l'histoire, il permettra de comprendre assez clairement ce dont il s'agit.

Soit une planète ; on veut connaître ses distances au soleil et la forme de son orbite. Pour simpliiier la question, nous supposerons le plan de cette orbite parfaitement déterminé. On commence avec des méthodes et des instruments grossiers ; on trouve que l'orbite est un cercle de 200 millions de kilomètres de rayon ; en réalité on n'a pu apprécier cette longueur qu'à 10 pour 100 près en plus ou en moins, c'est-à-dire que l'orbite est comprise entre deux cercles ayant respectivement 180 et 'i'iO millions de kilomètres de rayon. Après un perfectionnement de l'outillage et des méthodes, on procède à une deuxième détermination et l'on trouve une orbite elliptique dont le grand axe est de MO et le petit axe de 190; en réalité, comme l'approximation est de ^2 1/2 pour cent environ en plus ou en moins, le grand axe est compris entre 205 et 215, le petit axe entre 185 et 195. Nouveau progrès, troisième détermination : 207 pour le grand axe, 192 pour le petit ; en réalité le grand axe est compris entre 2061/2 et 207 1/2, le petit entre 191 1/2 et 192 1/2, parce que l'on sait estimer les distances à un 1/4 pour cent près en plus ou en moins. Dans la dernière détermination, on s'aperçoit que l'ellipse subit de légères altérations de forme.

L'astronomie a proclamé successivement : l'orbite est un cercle, c'est une ellipse fixe, c'est une ellipse déformable. Le public en déduit qu'elle se trompe. Or il n'en est rien. La science n'a fait que rapprocher progressivement des barrières placées de part et d'au-

tre (le la « piste » delà planète, dcsortc que la configuration de cette piste a été connue de mieux en mieux. Les barrières délimitent d'abord une bande circulaire de 40 millions de kilomètres de large, puis, dans la bande circulaire, une bande elliptique de 10 millions de kilomètres, puis, dans celle-ci , une bande elliptique un peu déformable de 1 million de kilomètres ; plus tard, on délimitera au sein de celle-ci, oîi il y a une infinité de courbes fermées, des bandes, successivement de 100000, de 10000, de 1000 kilomètres, et l'on verra apparaître, sans aucun doute, des caractéristiques nouvelles de l'orbite qui en feront changer la dénomination géométrique ; en même temps se vérifieront des lois déjà connues — les déformations de l'ellipse trouvée en troisième lieu permettaient de constater l'attraction des autres planètes sur la planète considérée — , et l'on pourra découvrir des lois nouvelles.

Or, dès la première pose des barrières, la lui de la planète, pour s'exprimer symboliquement, a toujours été de ne pas les franchir, pas du tout ; c'était donc toujours une loi absolue.

On dirait la même chose de toutes les lois qui s'expriment par une relation mathématique, c'est-à-dire dont la vérification expérimentale peut se faire par des mesures.

Ne fût-ce qu'à cause de l'intervention des mesures, il est clair qu'une loi n'est jamais qu'approchée. Une mesure absolument exacte ne saurait se concevoir. Si quelqu'un prétendait mesurer une longueur au milliardième de millimètre près, vous hausseriez les épaules, et cependant ce milliardième a lui-même un milliardième.

L'idée, absurde en physique, de cette exactitude absolue, a été introduite par les mathématiques, où ce que l'on appellerait « lois » ne comporte aucune

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approximation : quand la géométrie euclidienne dit que la somme des angles d'un triangle est égale à 180 degrés, elle entend 480 degrés rigoureusement : une erreur prouvée de un milliardième de milliardième de seconde rendrait la loi aussi fausse qu'une erreur de plusieurs degrés. Quand les lois physiques s'expriment en langage mathématique, on leur attribue à tort la même signification qu'aux lois mathématiques. Une planète est-elle dite avoir une orbite circulaire, on se trouve aussitôt porté à se figurer que sa distance au soleil est absolument constante, parce que le cercle géométrique est une ligure qui cesserait d'être un cercle aussitôt que le rayon varierait de la moindre longueur imaginable. En réalité, on a traduit par « cercle » ce que l'observation iidèlement interprétée ferait appeler « bande circulaire » ; c'est une abréviation qui simplifie et allège le langage scientifique, mais qui tromi)e beaucoup de monde et même des philosophes.

Le caractère d'approximation des lois n'autorise donc aucune méfiance à leur égard; aussitôt qu'on le reconnaît et qu'on l'évalue, les lois deviennent rigoureuses. Il est la condition même du progrès. Si une loi physique se confondait, pour l'exactitude, avec une «loi )) mathématique, il n'y aurait plus rien à en tirer; l'expérience ne pourrait y changer quelque chose qu'en la ruinant de fond en <;omble. Par bonheur, cette exactitude est physiquement et biologiquement absurde ; alors on est toujours fondé à espérer des découvertes intéressantes aussitôt que l'on a le moyea d' (( amincir » la « bande » qui représente géométriquement la loi.

D'avance il faut toujours poser la clause d'approximation, d'avance il faut être certain que les corps s'attirent un tout petit peu plus ou un tout petit peu moins que proportionnellement à leur masse et à l'inverse

du carré de leur distance; d'avance il fallait être certain que l'atome n'était pas toujours, ni rigoureusement stable, que la masse n'était pas d'une invariabilité absolue, que la résistance du milieu inl(!i>stellaire n'était pas mathématiquement égale à zéro... Certes les lois de Newton et de Lavoisier avaient cela de remarquable qu'elles devaient conserver la même expression malgré des moyens de contrôle incomparablement plus rigoureux que ceux dont disposaient ces savants géniaux. Mais, tant que le progrès dure, on doit s'attendre à devoir modiOer l'expression des lois. Il conviendrait de le savoir, de le proclamer, et alors chaque étape du progrès ne s'accomplirait pas aux cris de : Faillite! Anarchie! Révolution!

Le progrès par extension concerne plus particulièrement les théories. Il ne s'agira que de celles qui ont un contenu expérimental et méritent seules le nom de scientifiques. Elles sont l'expression d'un rapport entre un très grand nombre de faits. Une théorie nouvelle n'a d'intérêt que si elle unit, par un rapport insoupçonné jusque-là, deux ou plusieurs autres théories. Il lui faut naturellement une expression nouvelle ; bien que l'expression ancienne des théories qu'elle cimente soit amenée à changer, leur contenu demeure : il y a extension, mais non changement, dans ce système des rapports entre les faits qui constituent la science.

La théorie de la lumière fournit un exemple qui a servi à Henri Poincaré. Fresnel développa et étudia mathématiquement la théorie, imaginée avant lui, des ondulations : la lumière serait l'effet d'un mouvement ondulatoire produit au sein d'un milieu, l'éther, qui remplit tout l'espace et pénètre toutes les substances. Plus tard Maxwell attribua les phénomènes lumineux à l'électro-magnétisme. Pense-t-on que l'œuvre de Fresnel en soit atteinte? En aucune

façon. Le rythme des actions électriques d'où naît la lumière est justement celui des ondulations de Fresuel. Au point de vue de ce rythme, il n'y a qu'un nom de changé. La prévision des interférences et de la polarisation se fait toujours et de la même manière par les équations de Fresnel. Ce qu'apporte Maxwell, c'est purement et simplement, chose d'ailleurs considérable, un rapport entre la lumière et l'électricité ; il brise une cloison jusque-là étanche; des ordres de faits, auparavant séparés, communiquent entre eux. Et cependant on aura pu proclamer la faillite : — Hier la lumière était ondulatoire comme le son, aujourd'hui on en fait des courants électriques, demain la science y verra encore autre chose; donc en fait elle n'y voit rien. — Reproche spécieux, qui, à l'examen, tombe dans le vide.

§ 8. Opposition de l'esprit scientifique et du mysticisme. — Cette opposition a déjà été marquée par ce qui précède. Subjectivisme, Absolu, du côté du mysticisme; objectivisme, relativité, du côté de la science. Bien entendu, la science et le mysticisme ne s'opposent que lorsqu'ils se rencontrent sur un terrain commun, celui des faits nécessairement, car il n'y en a pas d'autre pour la science. Partout ailleurs, elle n'a qu'à s'incliner devant la puissance d'enthousiasme et de charme qui s'exhale du mysticisme ; elle n'a aucun conflit à engager contre la morale, la poésie, les arts, retranchés sur des cimes aussi hautes et moins âpres que la sienne.

Souvent, cependant, le mysticisme religieux et philosophique affirme des faits : l'existence d'un Dieu doué de personnalité, l'immortalité de l'âme, entre autres. L'attitude de la science ne peut être alors que la négation. Si des savants, parmi les plus grands, professent le spiritualisme, il faut remar-

qaer que, là où ils commencent à fonder leur foi^ ils abandonnent la méthode scientifique qu'ils déclarent, en de telles matières, incompétente; c'est avouer du même coup que la science prononce contre eux; sans cela ils continueraient de s'appuyer sur elle. D'autres savants s'abstiennent : cela ne change rien à la réponse qu'ils seraient obligés de faire au mysticisme s'ils s'en occupaient en suivant la méthode scientifique.

Voici, pour bien attirer l'attention sur elles, les grandes oppositions contemporaines entre la science et le mysticisme. Elles ont été et seront développées ailleurs.

1° La science n'admet que la vérité objective, la vérité pure et simple, la réponse à la question : — cela est-il ou n'est-il pas? — Le mysticisme, avec M. Paul Doumergue, pose la question ain^i : — Faut-il ou ne faut-il pas que cela soit? — La science se demande : — La personnalité humaine survit-elle ou ne survit-elle pas? — Et elle cherche la réponse indépendamment de l'effet désolant, dangereux, qu'elle pourrait produire. Tandis que cet effet dicte au contraire la réponse du mysticisme : — Nous avons une âme immortelle parce qu'il serait triste de mourir tout entier, et que, s'il n'y avait une autre vie, la morale manquerait de sanction efficace ; nous avons une âme parce qu'il faut croire que nous en avons une.

±° La psychologie scientifique restreint rigoureusement le témoignage de la conscience aux faits conscients; elle le repousse quand il s'agit de la -genèse non consciente de ces faits. Car la conscience ne peut rien savoir sur cette genèse : elle n'y assistait pas. Vous accomplissez un acte librement, vous en avez, conscience. — Mais, dira-t-on, cet acte libre et conscient n'était-il pas déterminé par des faits antérieurs

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jn conscients? — Vous niez, et de quel droit? Ces ils non conscients, votre conscience les ignore, sans la ils seraient conscients. La science ne vous croit is ; le mysticisme fait de votre négation la base la lis solide de ses théories.

'■■>" Il y a enfin, vis-à-vis de la science, une attitude i mysticisme qui est très suggestive. Je ne parle i- ilu mysticisme purement sceptique qui consiste nfiiser à la science le pouvoir de. rien nous faire lunaitre. Je fais allusion au mysticisme qui, au m traire, « s'appuie » sur la science, à celui de plueurs métaphysiciens et savants. Ils prennent les Diinées scientiliques pour en faire la base même où s posent le « transcendant », le « surnaturel », 'inic, Dieu. Leur méthode est la suivante : ils con- (Icrent les lacunes de la science, les régions où les (lii'S de faits ne sont reliés entre eux que par des y[ii)thèses; presque toujours, actuellement, c'est la cnne entre les phénomènes physico-chimiques et s i»hénomènes biologiques. Il y en a une, en efîet, très importante : si l'être vivant se fabrique lui- 'èino avec de la matière non vivante, on le voit touiiirs préexister à cette matière; jamais on n'a consdr ni pu provoquer au sein de la matière non vivante ipparition de la vie. Constater cela, y montrer une iilrrence actuellement irréductible entre le domaine i'\ la biologie et celui de la physico-chimie, dire que hypothèse seule peut aujourd'hui franchir le fossé, on de plus prudent et de plus correct que cette attiblc. Mais les savants mystiques et les métaphysiciens proclament inexplicable l'inexpliqué. On comi rendrait encore leur thèse s'ils ne poursuivaient aussitôt: —C'est inexplicable, donc cela s'explique \ ar le mysticisme. — El ils font intervenir quelque ( hose comme le « fluide » ou « principe » vital. Première difficulté : qu'est-ce que cet agent? on n'en

fera guère connaître que le caractère « mystérieux » il échappe aux lois générales de l'énergétique et d la mécanique; il est immatériel. Deuxième difliculté, il agit sur la matière, puisque c'est grâce à lui qu'elle est vivante; il produit en des lieux de l'espace concret des effets mécaniques et physico-chimiques puisque, sous son action, les êtres vivants se meuvent et assimilent. Ou le mot « matériel » n'a pas de sens, ou ce qui produit, dans l'espace concret, des effets mécaniques et physico-chimiques est une force une énergie, une substance matérielles. Proclamée immatériel le « principe » vital, qu'est-ce donc que cela signifie?

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les partisans du mysticisme, outre qu'ils laissent intactes les énigmes scientiliques, leur en ajoutent d'autres beaucoup plus obscures. Ils n'ont donc pas pour bu de rendre les choses plus intelligibles.

Leurs théories ne s'expliquent que par d"autrei préoccupations. De ce qu'elles n'aident pas l'esprit humain dans la connaissance de ce qui est, concluons qu'elles visent ce qui doit être, ce qu'il faui croire.

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