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CHAPITRE VIII

Si l'on s'en tient à l'intelligence des choses, à la conquête progressive de la vérité, il est incontestable que la science demeure seule nécessaire et suffisante. Connaître n'a de sens que par la méthode scientifique. Il ne faut pas conclure de là que tous les problèmes soient résolus. Si le progrès de la connaissance est indéfini, le cercle des ténèbres qui nous entourent ira s'élargissant avec celui de nos lumières, et il y aura encore des énigmes pour le dernier homme.

Le mysticisme entretient à ce sujet une équivoque. — A des questions importantes, dit-il, comme, par exemple, celle de l'origine de la vie, la science ne répond que par des incertitudes ; et, malgré cela, elle se déclare, en cette matière, seule compétente : c'est de l'usurpation et de l'orgueil. Si elle tenait à se montrer juste et simplement logique, elle laisserait à d'autres doctrines le soin de la suppléer là où elle ne peut rendre de services. — Mais ce n'est pas du tout la prétention à posséder un jour la totalité de la

vérité intelligible qui arme la science contre le mysticisme. Elle a raison de le repousser : il ne s'occupe des brumes de notre esprit que pour y souffler de la fumée. Quand il traite un problème, non content d'en laisser subsister tout le mystère, il y ajoute un nouveau prol)lèmo encore plus difficile à éclaircir que le premier. Ainsi de l'origine de la vie : c'est Dieu, dit le mysticisme, qui, par la toute-puissance de sa volonté, anima la matière inerte. Or, se demander comment les phénomènes vitaux ont apparu parmi les phénomènes physico-chimiques, ou comment Dieu s'y est pris pour tirer ceux-là de ceux-ci, c'est exactement la même question. Le mysticisme la laisse sans réponse, et, par surcroit, il nous propose le mystère de l'action divine : pourquoi Dieu a-t-il créé, pourquoi a-t-il permis le mal quand il lui était si facile, même en respectant la liberté humaine., d'assurer parmi nous le règne «lu bonheur et de la justice...? Et combien d'autres interrogations n'a-t-on pas à poser! De sorte que^ sur les points mêmes où la science nous laisserait toujours ignorants, elle aurait encore un très grantl avantage sur le mysticisme : elle n'épaissirait pas les ténèbres.

Seule donc la science nous donnera la part de vérité qui nous est accessible. Le mysticisme n'y contribuera en rien.

Le scientiste, l'homme qui adhère pleinement à la science, c'est-à-dire non seulement à la science faite mais à la méthode scienlilique, cet homme-là est « matérialiste » et athée, il n'y peut rien. Il nie Dieu et l'immortalité de l'âme on suivant jiisqxiau bout la méthode scientilique ; et il a raison: la méthode scientifique est seule valable lians les questions de fait, et l'existence de Dieu, comme l'immortalité de l'âme, sont des questions de fait.

Inexpugnable au point de vue de la vr'rilé, la poi^^i-

tion du scientiste n'en est pas meilleure pour cela. Il passe pour destructeur de la morale et, par conséquent, de la société humaine.

Nier Dieu et la survie de l'âme, dit-on, c'est supprimer les fondements de la morale en supprimant le juge et les sanctions de nos actes. Il est vrai que l'esprit religieux, s'il est sincère et profond, peut être considéré comme une garantie de la morale ; encore y aurait-il là bien des cas à considérer. Je crois, pour ma part, que la morale n'a besoin d'aucune garantie de la part des gens pourvus d'un certain idéalisme, et que la religion lui en procure d'illusoires vis-à-vis de ceux qui sont trop dépourvus de ce même idéalisme. La religion ne fait pas faire le bien aux âmes naturellement élevées ; elle les préserve de la fatigue, des désillusions et des déboires inhérents à la pratique de la vertu. C'est là un rôle consolateur, non un rôle de défense sociale.

Laissons toutefois poser que la religion soit utile, très utile à la morale. Le spiritualiste va nous dire : — Cessez donc de professer publiquement votre doctrine : elle est nuisible, puisqu'elle diminue la solidité de l'armature sociale. — Ainsi le scientiste devrait se tairo. C'est trop exiger, évidemment, tant que ses adversaires auront le droit de parler. Il juge, pour sa part, que la vérité doit se rechercher indépendamment des attributs dont nous désirons qu'elle soit ornée. Inquiétante ou désespérante, elle ne cesse pas d'être la vérité. La fabriquer, 1' « inventer » d'après nos besoins, ne sera jamais qu'un stratagème provisoire. En fin de compte, il faudra bien régler sur elle la satisfaction de nos aspirations, même les plus nobles ; donc il ne saurait être mauvais, quelle qu'elle soit, de la proclamer.

Après de grands penseurs, on remarque que la science n'inspire par elle-même ni élan d'nmonr, ni

acte de dévouement, ni simplement le respect des conventions sociaI(\s les plus élémentaires. Et il est certain que l'alambic ne soufflera jamais à l'oreille du chimiste : — Prends soin de tes vieux parents. — Que le plus criminel des hommes eût employé, avant Pasteur, le bon moyen de voir les microbes, et les microbes se fussent dévoilés à lui. On part de là pour dénoncer l'amoralité de la science.

Que la science soit amorale, je le veux bien : elle n'enseigne pas la vertu. Elle n'en est pas moins une école de vertu, en ce sens qu'il faut des vertus, et non des moindres, pour se consacrer pleinement à elle, pour faire siens, sans restriction, l'idéal et l'esprit scientiliques.

Avant tout, la science est une discipline de la raison. Elle exige absolument que nous soumettions notre esprit aux résultats de l'expérience et de l'observation. Notre esprit a beau jouir d'une certaine liberté, — et encore combien restreinte ! — pour choisir des méthodes de recherche, des moyens d'expression, il ne trouve pas ce qu'il veut : la vérité objective échappe à son arbitraire ; il faut s'y soumettre, se tenir prêt à lui sacrifier désirs et avantages personnels, car elle ne se fait pas faute de les contrarier.

L'idéal scientifique est incompatible avec l'Orgueil de la Raison que les religions reprochent avec tant d'âpreté aux incroyants. Ce sont les métaphysiciens qu'aveugle cet Orgueil de la Raison. Eux fabriquent l'univers avec leur sens propre. Ils s'égalent à des dieux créateurs ; non point certes qu'ils s'arrogent le pouvoir magique de faire apparaître quelque chose là où il n'y avait rien; mais, par la contemplation intime de leur Moi, donc par leurs seules forces, ils connaissent les essences primordiales de l'univers, le (( fond )) des choses ; leur pensée est celle qui pré-

cédait la naissance de notre monde, la pensée de Dieu même dans ce qu'elle a,vait de plus sublime et de plus général.

Si l'on pouvait enlever aux arguments mystiques le caractère émouvant que leur communique la souffrance humaine, on les trouverait basés sur l'orgueil. Voici ce que répètent si souvent les spiritualistes : — Il faut que l'univers réponde à un but ; autrement il serait une immense duperie. — Une duperie pour qui? Pour l'homme évidemment et non pas pour la pierre ni le végétal, ni même sans doute pour l'animal. Ainsi donc l'univers he ferait pas son devoir s'il trompait les désirs de l'homme, s'il ne se comportait pas de telle sorte que l'homme fût content de lui ! N'est-ce pas là se poser comme la raison ultime de l'existence des choses? Impossible d'imaginer une plus formidable mégalomanie.

La discipline que la science impose à la raison est une forme du désintéressement. Celui-ci, pris dans son acception la plus générale, mérite le nom de vertu scientifique par excellence ; on peut le considérer comme faisant partie de la méthode scientifique elle-même : le savant qui ne maîtrise pas ses appétits de lucre, de gloire même, introduit dans son travail des causes d'erreur.

II est vrai qu'en raison de la solidarité actuelle entre la science et l'industrie, on est habitué à considérer le laboratoire comme une source de profits pécuniaires. Nul n'ignore cependant que ces profits ne vont que très exceptionnellement au savant. Quand elles passent à l'industrie, les découvertes scientifiques doivent subir le plus souvent une longue élaboration de (( mise au point » dont l'intérêt, pour la science elle-même, est très secondaire.

Viser les applications pratiques immédiates, ce n'est pas, si l'on veut, faire de la science tout à fait

désintéressée. Le véritable idéal scientifique consiste à étudier la nature sans chercher d'autre avantage que de la connaître un peu mieux. Vaines spéculations ! disent alors les ennemis de la science, passetemps d'intellectuels égoïstes, puisqu'il ne s'agit de rien d'utile pour l'humanité! Or, au contraire, ces travaux désintéressés sont peut-être les plus fructueux, même au point de vue des applications pratiques. Une industrie cherchera et fera chercher en partant de ce qui est déjà connu dans cette industrie elle-même ; ses efforts la conduiront à des perfectionnements très importants par leurs conséquences, mais il arrivera un moment où il n'y aura plus guère d'améliorations à espérer. La dynamo électrique et son emploi comme générateur et comme moteur en sont là aujourd'hui. 11 n'y a que par une voie détournée, d'un point insoupçonné du champ de la science, qu'on doive attendre le progrès capable de susciter un renouvellement, un bond en avant. Or cette voie, ce point, l'industrie en question n'a aucune chance pour les rencontrer elle-même ; il aurait fallu qu'elle travaillât hors de son domaine, et cela sans posséder aucune donnée sur les probabilités de succès : elle n'aurait plus été une industrie.

La physique désintéressée, g^u contraire, va partout. Elle se livre à une exploration d'autant plus universelle qu'elle se préoccupe moins d'applications prochaines; et elle a d'autant plus de chances de trouver ce qui échappe à l'industrie.

Un seul exemple entre mille : les entrepreneurs de transport par terre, au commf>ncement du xvii^ siècle, pouvaient bien songer à l'amélioration des routes, des véhicules, des races de chevaux. N'eussent-ils pas haussé les épaules si on leur avait dit : — Etudiez donc la pesanteur de l'air. — Ce fut pourtant cette étude qui fut la cause directe de lin-

vention de la machine à vapeur. Quand l'expérience de Pascal eut définitivement confirmé la réalité de la pression atmosphérique, l'idée vint d'utiliser cette force en faisant le vide sous un piston par la condensation de la vapeur — invention de Papin — ; et les premières machines à vapeur naquirent. L'expérience de Pascal ne fut-elle pas bien de la physique désintéressée? on ne l'avait instituée que « pour savoir. »

Peu importe d'ailleurs une telle justification. Que l'idéal scientiste soit l'amour désintéressé de la vérité, cela devrait suffire amplement à le défendre contre l'accusation d'être un idéal sans noblesse et sans beauté.

Cependant, puisque cet idéal procrée des athées (( matérialistes », on objecte encore que l'amour de la vérité scientiste n'est pas sans profits. Qui ne connaît ni Dieu ni âme a liberté entière d'orgies et de débauches, et, dans nos jours de persécution religieuse, le pouvoir politique, les places, les honneurs... sont pour lui. Bref le scientiste est, par rapport au croyant, l'enfant gâté de l'époque moderne, au moins en France. Voilà ce que prétendent les partis mystiques. Le contraire est bien plus vrai.

Le jeune homme court peut-être plus volontiers les femmes et les tripots s'il ne croit pas à l'enfer que s'il y croit. Admettons-le à défaut d'une statistique qui seule pourrait nous éclairer. Encore faudrait-il savoir si les sports ne sont pas, pour les appétits sensuels, de meilleurs freins que les religions.

Mais la quarantaine a vite fait d'arriver. C'est l'âge où quelques hommes commencent à réfléchir. Et, quand même ils ne sont pas encore « rangés », le (( désordre » ne leur paraît,plus une raison de vivre suffisante. On a encore des désirs; leur satisfaction cesse toutefois d'être cette mer sans limites au bord

de laquelle on rêvait naguère. La carrière s'est faite; l'ornière se creuse dans laquelle on roulera désormais jusqu'au bout. Sans que soit épuisée la provision d'espoirs, elle devient accessible à la mesure et on l'estime petite. Il est temps de voir si on ne pourrait pas se ravitailler en d'autres régions qu'en Cft univers instable. C'f^st alors une grande consolation que de retrouver la foi uuliliée ou négligée. Elle vous dit : — Tu as encore tout devant toi. — Il faudrait être insensé pour ne pas l'écouter. Aussi la quarantaine est-elle Tâ-ge de la conversion.

A cet âge-là, le scientiste entend la même voix. S'il lui répond : — tu me trompes, — ce n'est pas pour son plaisir, c'est parce qu'il ne peut pas faire autrement. La vérité à laquelle il demeure attaché n'a pour lui d'autre valeur que d'être la vérité : quelle joie, quel avantage lui procure-t-elle? ou plutôt de quelle joie, de quel avantage ne le prive-t-elle pas?

Parlerons-nous des faveurs politiques réservées au scientisme? La moindre réflexion montre qu'elles sont ici hors de question. Il s'agit d'une doctrine, d'une philosophie, particulièrement indépendantes de la politique, puisque celle-ci agit, suivant la méthode des religions, par appel aux sentiments, tandis que le scientisme s'en tient à la méthode objective de la science. Que l'étiquette de scientiste favorise un homme qui fait de la politique, peut-être, mais les politiciens n'iront pas chercher un scientiste obscur pour le hisser aux honneurs, parce qu'il est scientiste. Ils ne lui donneront de la gloire que s'il s'est déjà rendu célèbre; à lui donc d'abord de se faire Connaître. Pour parvenir à ce but, il devra compenser par sou talent le tort immense que lui font ses opinions, car il dépend, pour l'avaucement de sa carrière, non pas de la majorité des électeurs mais de la majorité des lecteurs.

Or celle-ci est incontestablement spiritualiste, sinon — en France du moins et aujourd'hui — catholique. Dans aucune des revues importantes et à fort tirage on n'accepterait un article où soient niées catégoriquement l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Les gros succès de librairie vont aux défenseurs de la Religion; la littérature des anticléricaux ne se vend plus que s'ils s'abstiennent de professer l'anticléricalisme. Que l'on ne cite pas des auteurs comme Anatole France et Mirbeau : ceux-là ne bénéficient plus que de la force d'inertie; ils (( marchent » encore parce qu'ils sont lancés. Nul ne leur connaît d'héritiers éventuels.

Les grandes vedettes de la philosophie sont spiritualistes. Tout ce livre en fait foi. Je ne chagrinerai personne en constatant que Félix Le Dantec est bien loin derrière MM. Bergson, Boutroux, W. James, dans la faveur de la masse du public.

L'élite est catholique : il faut le croire, parce que les catholiques l'affirment et qu'ils ne sont pas contredits. Par crainte de désobliger les gens à tendance protestante ou théosophique, mettons que cette élite soit seulement spiritualiste.

Dès lors, vraiment, on ne peut pas prétendre que les convictions du scientiste soient pour lui « une bonne affaire » : rien dans ce monde ni dans l'autre, c'est bien l'attachement gratuit à une cause. On ne saurait donc refuser au scientisme l'Idéal ni toutes les valeurs d'ordre moral dont s'auréole cette sublime entité.

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