‹ La vague mystiqueChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

§ 1. Nécessités métaphysique, logique et mathématique; nécessité physique. — Au cours de sa carrière philosophique, M. Boutroux a défendu le spiritualisme par deux ordres d'arguments différents : d'abord en partant de la contingence des lois naturelles, et ensuite par cette idée que la science ne remplit pas tout le domaine de la raison humaine.

II devint célèbre de bonne heure par ses ouvrages sur l'Idée de la loi naturelle et sur la Contingence des lois de la nature qui lui valurent aussitôt une grande influence surles jeunes philosophes,

« On peut, dit-il, distinguer dans l'univers plusieurs mondes qui forment comme des étages superposés les uns au-dessus des autres. Ce sont, au-dessus du monde de la pure nécessité, de la quantité sans qualité, qui est identique au néant, le monde des causes, le monde des notions, le monde mathématique, le monde physique, le monde vivant, et enfin le monde pensant (1). »

(1) De la contingence des lois de la nature, pp. 150-151.

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Dans la pensée de l'auteur, aucun de ces échelons ne doit être considéré comme une abstraction, car il se demande un peu plus loin :

« Est-ce... par une série de créations isolées les unes des autres ou par une marche continue que la nature s'élève ainsi, des formes vides et stériles des mondes ontologique et logique, aux formes riches et fécondes des mondes vivant et pensant (1)? »

S'exprimer ainsi, c'est bien soutenir que la nature a été réellement sous forme ontologique, logique, mathématique, avant d'être physique, que ces formes n'ont pas été seulement conçues par le Créateur ou ne sont pas seulement conçues par nous mais ont véritablement correspondu, si l'on peut dire, à une réalisation extérieure.

Il peut sembler étrange d'employer un langage qui traite la nature, à un moment quelconque de sa genèse, de non physique, c'est-à-dire de non naturelle. Cela n'introduit-il pas quelques obscurités? M. Boutroux s'y est résigné, parce qu'il se procure, en revanche, des facilités pour la démonstration dulibre arbitre.

Si nous le suivons, en elfet, nous voyons la nécessité décroître au furet à mesure que la nature s'élève le long des susdits étages. Intransigeante d'abord, celle-là se relâche bientôt : à l'étago physique, les lois qui régissent le monde deviennent passablement « contingentes » et elles n'ont plus enlin aucune rigueur quand on enarriveau sommet psychologique, de sorte que là règne la pleine liberté.

Cette argumentation repose sur une équivoque relative au sens du mot « nécessité ». La nécessité logique, métaphysique, premier degré de l'échelle qu'examine, M. Boutroux, ne concerne que l'homme;

^1) Loc. cil., p. 156,

elle équivaut alors à ce que Henri Poincaré appelle la « comniodité.» ; lorsque l'on passe à l'ordre physique, la nécessité correspond à une « force des choses » et déVierit toute différente de ce qu'elle était précédëiiiment. Il n'y a pas transition d'une nécessité plus grande à une nécessité moindre : on a iaffaire à un changement de sens. C'est ce qu'une courte discussion permettra d'établir.

La seule nécessité absolue que reconnaisse M. Ëoutroux est la nécessité logique, ""au moins celle des principes logiques fondamentaux : le principe d'identité et le principe de contradiction. Le premier se traduit par cette âflirmation : A est A; cela veut dire qu'un chat est un chat; que tel objet est tel objet; tel objet et non lin autre, pourrait-on ajouter, ce qui donne naissance âii principe de contradiction qui se formule encore par : une chose ne peut pas à la fois être et nètre pas..., être à la fois elle-même et ce qui n'est pas elle-même...

Or afllrmer que de tels principes s'appliquent au monde extérieur, qu'ils expriment la nécessité primordiale à laquelle sont soumis les faits et les chosiss, cela ne se comprend guère. Un principe logique est affaire de langage et de pensée, et il arrive tous les jours à l'homme de se conformer dans son langage et sa pensée aux principéâ de contradiction et d'identité, et d'arriver à des conclusions démenties par l'expérience ultérieure ; que signifié àd juste, en présenciB de tels démentis, robéissancô de l'univers à ces mêmes principes d'identité et de contradiction? En outre, l'identité de A avec A, et par conséquent l'exclusion forilieîle, hors du sein de A, dé ce qui n'est pas A, cette identité n'est jamais qu'approximative. Tout se modifie dans l'àhivers ; un objet qlierconqUe, à un moment donné, n'est plus exactement ce qu'il était au moment antérieur : sa température, sa Cotti-

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position chimique..., ont un peu varié. Nulle part non plus un corps n'(;sl identique à lui-même : de l'eau prise à un puits dilïere de l'eau [)rise au puits le plus voisin. L'eau distillée n'est chimiquement pure qu'avec l'approximation accessible aux méthodes chimiques ; mettons qu'elle contienne un milliardième d'impuretés; ce résidu de substances étrangères ne sera certainement pas le même tl'un échantillon à l'autre... En un mot, il est impossible d'entendre ce que signitie le strict assujettissement des choses à l'empire de la nécessité logique, des principes d'identité et de contradiction.

Par contre, il n'y a plus rien d'obscur ni d'ambigu si l'on fait de la nécessité logique, conformément à l'étymologie, une nécessité de langage. Le principe d'identité : — A est A, — exprime tout uniment que le signe verbal A doit toujours demeurer A, c'est-à-dire être employé conformément aux conventions qui ont été faites à son sujet. Le principe de contradiction revient au même, puisqu'il interdit d'appliquer à A les conventions relatives aux signes autres que A. Plus simplement encore, ces principes reviennent h proclamer qu'il n'y aurait pas de langage si la signilication de n'importe quel mot, ou de n'importe quel assemblage de mots, variait de toutes les manières possibles et tout à fait au hasard.

La nécessité logique est donc bien une de ces nécessités que Henri Poincaré appelait « commodités ». Elle n'est absolue qu'en ce qui nous concerne seulement. L'homme ne serait pas l'homme sans le langage. 11 y a aussi des êtres qui ne parlent ni ne pensent, dans l'acception la plus large de la parole et de la pensée. Pour ceux-là la nécessité logique ne répond à rien.

Que dire de la nécessité métaphysique? Puisqu'il y a autant de métaphysiques que de métaphysiciens, elle ne s'impose même pas à l'homme. Quelle

que soit la métaphysique, elle doit toujours consister en un système logique bâti sur certaines propositions initiales. Celles-ci ne peuvent être que (les conventions ou définitions, ou des affirmations de la raison, lesquelles affirmations se rapporteront soit à l'expérience héréditaire, soit à l'ordre subjectif; et ainsi la nécessité métaphysique, en dehors de ce qu'elle aura de subjectif, c'est-à-dire d'impropre à s'imposer à tous les hommes, de non nécessaire, ne comprendra que les nécessités logique, mathématique et physique.

Quant à la nécessité mathématique, ce n'est autre chose qu'une nécessité logique appliquée à un langage mieux fait que le langage ordinaire, un langage où les conventions et définitions initiales sont fixées avec une rigaeur telle qu'aucune ambiguïté n'y subsiste. Que les mathématiques régissent l'univers, cela n'a aucun sens : elles s'imposent pratiquement à notre manière de nous accommoder de mieux en mieux à l'univers, ce qui est tout différent. Pas plus que la logique, la nécessité mathématique ne peut être considérée comme une contrainte imposée aux choses et aux phénomènes eux-mêmes.

Toutes les précédentes nécessités sont analogues à celles qui ont conduit les hommes dans la fabrication de leurs instruments; ce sont bien les « commodités » de Poincaré. Nécessités étroites, mais pour nous seulement, et par rapport à certains buts que nous poursuivons ou que nous avons atteints. Que nous ayons ou non un langage, donc une logique, que nous fassions ou non de la métaphysique ou des mathématiques, cela n'influence en rien le rayonnement du soleil, la chute des pierres, la fluidité de l'eau à l'équateur, sa solidification aux pôles, tout un (( ordre des choses » auquel nous sommes soumis nous-mêmes.

Bien que co soil une nécessité qqe (le manger, il y a des exemples do gens qui niourenl de faim volontairement. D'autre part, si l'homme ne mange pas, il meurt nécessairement. La première nëcessité est donc en quelque sorte conditionnelle, elle implique l'idée d'un but, celui de vivre, elle est de la môme catégorie que les nécessités logique et mathématique; la seconde est une nécessité inconditionnelle, une nécessité ])hysiqu0. Co sont bien là deux ordres différents d(>. nécessités, deux idées distinctes auxquelles correspond le même mot de « nécessité ».

La seconde, la nécessité physique, lorsque nous arrivons à la reconnailre et à la formuler, a pour expression les lois naturelles. Elle est rigoureuse ; elle ne comporte aucune contingence. La contingenca signifierait en effet, par exemple, qu'un corps solide tombe ou ne tombe pas quand on l'a privé de tout support. Contingence et loi s'excluent l'une l'autre. M. Boutroux semble quelquefois confondre contingence et approximation : moins une loi serait approchée, plus elle serait contingente. Ce point de vue est insoutenable : nous progressons dans l'exactitude avec laquelle nous exprimons les lois ; nous serions donc les auteurs de la contingence ! D'autre part, si l'on a le simple soin de mentionner le taux d'approximation des mesures par lesquelles on arrive à l'expression d'une loi, toute contingence disparaît. Que l'on se reporte à l'exemple de la planète fictive (pp. 57-59) : lors îles premiers travaux, on « enfermait » son orbite dans une bande circulaire do 40 millions de Isilomètres de largeur, puis dans une bande elliptique de 10 millions de kilomètres; si elle ne sort pas de la seconde bande, elle ne sortait pas non plus de la première, absolument pas : il n'y avait pas plus de contingence dans un cas que dans l'autre.

Peut-il s'agir ici de contingence métaphysique ?

j Quelle que soit sa valeur ou sa signification, celle-ci n'amoindrit en rien la nécessité physique. Le métaphysicien aura peut-être raison de nous dire que la chute des corps en mouvement uniformément accéléré est tout à fait CQntiiigente, que la raison s'accommoderait «l'une intînïté d'autres manières de tomber, que toutes ces autres manières de tomber seraient réalisables en des univers différents du nôtre; de tels discours, même considérablement enrichis, n'empêcheront pas les corps de tomber en mouvement uniformément accéléré.

En résumé, la gradation régulière et continue de la nécessité et de la contingence, décroissante pour l'une, croissante pour l'autre, est inconcevable comme réalisée dans l'Univers. Or elle constitue la substance m'ême de l'argumentation par laquelle M- Boutroux fopde le libre arbitre. M. Boutroux n'a donc pas donné par là au libre arbitre une base consistaiîte.

§ 2. Science et Religion. — Aujourd'hui, M. Boutroux professe, relativement à la science, une doctrine contre laquelle le scientiste le plus exigeant ne trouverait absolument rien à redire. Son livre de Science et Religion attribue à la science, entièrement et ssins restriction, tout le domaine de la connaissance objective des faits. Elle ne saurait réclamer davantage.

Que reste-t-il alors à la religion, ou même lui reste t-il quelque chose?

La raison scientitique, répond l'éminent philosophe, n'est pas toute la raison ; celle-ci « prise dans toute sa compréhension, est le point de vue sur les choses que détermine dans l'âme humaine, l'ensemble de ses rapports avec elles. C'est le mode de juger que l'esprit se forme, au contact et des sciences et de la

vie, en recueillant et fondant ensemble toutes les pensées lumineuses et fécondes qui jaillissent du génie humain (li. »

C'est faire do la raison la somme de l'activité mentale et réfléchie de l'homme. Alïaire de délinition.

La religion tiendrait, dans le vaste territoire qui n'appartient pas à la raison scientifique, la place dominante et centrale vers laquelle convergent toutes les routes.

M. Boutroux estime, et il n'a pas tort, que cette zone, la principale en somme de notre âme, zone oîi n'agit pas la science, est vivante, non négligeable. Des forces spirituelles immenses en jaillissent. Elles ne seraient pas des forces si elles agissaient dans le vide et sur le vide ; il y a donc lieu de les traiter en réalités.

Et c'est ainsi que M. Boutroux dirige notre intelligence vers la morale et vers la religion. Elles répondent, dit-il, non pas à la connaissance de ce qui est, mais de ce qui doit être. Et il considère Dieu comme le support de l'idéal, support dont on ne démêle pas bien si M. Boutroux lui attribue une existence symbolique ou concrète, ou à la fois symbolique et concrète. Dieu est-il comme les grandes entités morales, la Justice, par exemple ? Il est vivant, affirme l'émiment philosophe. De quelle vie? La Justice aussi est vivante dans le cœur de ceux qui combattent l'iniquité. « Aimer, ajoute M. Boutroux, c'est imiter Dieu, c'est être Dieu en quelque manière, c'est vivre en lui et par lui (2). « On écrirait la même phrase en y substituant « le Beau » ou « le Bien à « Dieu » et sans avoir besoin le moins du monde de croire en

(1) Science et Religion. Paris, Ernest Flammarion, 1913, p. 354.

(2) Science et Religion, p. 387,

Dieu. Au surplus M. Boutroux cûuiirme que, dans l'ordre religieux, les idées sont nécessairement à contours vaguas, et il réduit les dogmes religieux fontlamentaux à l'existence du Dieu ci-dessus défini et à notre union avec lui. Si c'est là peut-être le minimum de religion, avec ce minimum, on n'en serait pas moins encore religieux.

Alors, évidemment, il n'y aurait aucune opposition foncière entre la religion et le scientisme. Niez la création du monde, la Providence, la survie, et soyez allaché avec ferveur aux biens moraux supérieurs de l'humanité, vous proclamerez l'existence de l'Idéal et vous vivrez par lui et en lui ; or il n'y a guère qu'une différence alphabétique entre l'Idéal et le Dieu de M. Boutroux ; vous aurez donc de la religion.

Tout le monde appartient à cette religion. Les plus lièdes eux-mêmes lui rendent hommage par le soin qu'ils mettent à déguiser leur tiédeur.

il est bien difficile de voir dans l'exposé de la doctrine religieuse de M. Boutroux autre chose qu'une éloquente, noble et généreuse contribution à la culture de l'enthousiasme pour le progrès moral de l'humanité.

Mais il n'y a là aucune réponse à la question inévitable : Que décidera-t-on quand la « raison scientilique » et la « raison extra-scientifique » se contrediront? Nous pouvons bien maintenir dans le vague l'existence de Dieu, celle de l'âme, tandis que nous n'échapperons pas à certaines alternatives. Après la mort, par exemple, la personnalité humaine persiste ou ne persiste pas; une solution intermédiaire n'aurait aucun sens. De même pour tant de dogmes religieux tels que la virginité de Marie, la résurrection du Christ. N'y voir que des symboles, c'est proprement les nier.

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