‹ La vague rougeChapitre 3 sur 8 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

L'automne €oula, puis l'hiver. Rougemont alternait sa vie de travail et sa vie de propagande. Il s'occupait beaucoup d'une fédération de la rive gauche et portait la bonne parole jusqu'à Grenelle et aux extrémités de la Gare. Il voyait rarement Christine. Quand il l'apercevait chez Delaborde, et malgré qu'il se préparât à ces rencontres, il devenait pâle : Christine déclenchait toute émotivité latente dans les réserves de l'être. Le sang se jetait par torrents dans la poitrine, François était une pauvre chose nerveuse, sans force et sans vouloir.

D'habitude, elle s'effaçait dans une pénombre. Grand et profond souvenir, toujours prêt à redevenir une réalité, Christine n'entravait pas les actes de l'existence, elle y jetait seulement une fine buée de mélancolie.

La jeune fille voyait bien l'émotion de François, elle lui était reconnaissante de sa constance et l'en estimait. Aux heures de rêve, elle pensait que d'autres événements auraient pu favoriser l'aventure. Mais les heures du rêve étaient rares.

364 LA VAGUE KOUGE

Christine entamait sa grande lutte contre les choses et les hommes. Elle venait de fonder, au delà du Grand-Montrouge, un atelier de brochure; il fallait développer l'entreprise. Elle s'y appliquait avec sagacité et vigilance. Comme le succès était en elle, déjà elle réussissait à vaincre les forces obtuses et les accidents perfides qui guettent nos initiatives. Elle recevait un gros appoint de Delaborde. Il avait encore accru l'importance de son imprimerie, en absorbant la maison Philippe Roubays, et trouvait avantage à donner une grosse partie de la brochure à Christine. Il satisfaisait ainsi son goût pour la belle fille.

Elle était son dernier amour — un amour honteux, craintif et triste. Pour la posséder durant une saison, il l'aurait épousée en lui reconnaissant une dot considérable. Peut-être aurait-il consenti à un mariage blanc. Né de parents sceptiques, qui ne l'avaient pas même fait baptiser, aucun souvenir ne l'attirait vers des croyances religieuses; sans enfants et l'âme tendre, il devait sombrer dans une passion de vieil homme. Quand cette passion se mit à croître, non seulement il ne l'avait pas repoussée, mais il l'avait presque voulue. En un sens, son amour était noble. Même avec la certitude de n'avoir jamais Christine pour femme, il était prêt à se dévouer. Mais sachant qu'elle était fière et qu'elle n'accepterait pas une seule faveur, il attendait d'improbables circonstances...

Deslandes, lui, menait toujours sa vie acharnée. Il avait renoncé à toute lutte oratoire avec les syndicalistes rouges. Sa propagande en était plus minutieuse. Il fournissait aux patrons des hommes qui louchaient les mêmes salaires, travaillaient le même nombre d'heures que les autres, mais ne se livraient à aucun sabotage; il tendait aussi à constituer une élite d'ouvriers, en vue des progrès du machinisme.

Il prédisait que les syndicats rouges allaient porter un €Oup fnueste à l'industrie française. Le système de la C. G. T. rendrait définitive l'infériorité de nos manufactures et de nos usines. Comme la France est encore assez forte et surtout assez ingénieuse pour réagir, comme le capital est un élément soumis à des lois irrépressibles, il y aura une levée fatale et sans pitié. Des machines vont naître, tantôt puissantes, tantôt subtiles, qui économiseront prodigieusement la main-d'œuvre. En même temps se constituera une caste nouvelle, une bourgeoisie ouvrière, composée d'homme réfléchis, adroits, ingénieux, à qui seront confiées les besognes supérieures. Quant à la masse, sa défaite est certaine : ou elle recourra à une révolution dérisoire, ou, s'obstinant à suivre les errements de la C. G. T., elle endurera d'effrayantes famines.

Il enseignait, avec un enthousiasme sec et têtu : — Produites par la nécessité, les machines sont plus fortes que ceux-là mêmes qui les ont inventées. Les prolétaires ne peuvent rien contre elles. Elles les écraseront tant qu'ils n'auront pas leur part du capital. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas d'avoir sa part à la façon d'un fonctionnaire ou d'un contribuable; il ne s'agit pas d'être un bavard ou un imbécile qui compte arrêter la production et qui rêve d'une humanité où l'on gagnerait sa vie en musardant. Non! il s'agit de besogner vaillamment et honnêtement, d'apprendre le mécanisme de l'échange et de la production. Le rêve d'un paradis, où « on se la coulerait » en fainéantise et en rigolade, est un rêve d'imbécile. Gela pourrait durer dix ans, vingt ans... Après ce serait la débâcle. Les forts, actifs et volontaires, se lasseraient d'une société stupide, qui ne mériterait pas de vivre. Ils

reprendraient la lutte, ils réduiraient à merci ce tas de lâches dont le loisir aurait fait des animaux de cage. Il n'y a qu'une loi saine et sûre, c'est l'effort. Le reste est une fumisterie. Je sais bien qu'il existe des farceurs qui vous disent : « Je ne travaillerais presque pas à l'usine, à l'atelier ou aux champs, d'accord. Mais je me développerais! » Laissez-moi rire! Se développer, qu'est-ce que ça signifie? Une société bien faite produit naturellement quelques milliers de savants, d'artistes et de virtuoses. Mais croyez-vous qu'elle puisse perdre son temps à en produire des millions? Ce serait le dernier terme du crétinisme. Autant une élite est utile, autant une masse de médiocres et de faibles d'esprit, adonnés aux sciences et aux arts, serait ridicule et intolérable! Le développement sain, c'est celui que nous dicte la vie directe; celui-là convient à la majorité des liommes, celui-là conduit aux grandes sciences et aux grands arts, parce qu'il leur crée des milieux sans cesse nouveaux. La lutte seule est salutaire. Et la part même du bonlieur l)ossible ficherait le camp si \ous vous rc})osioz tous, stupidement, comme des boas (|ui digèrent. Du reste, je suis bien tranquille. Il n'est au pouvoir d'aucune doctrine de supprimer la bataille. On peut la différer pendant quelque temps; elle ne tarde pas à se ranimer et à secouer les liommes. C'est pourquoi je vous mets en garde. En vous ralliant aux doctrines de parade, aux doctrines du socialisme j)olitique ou à celles de la C. G. T., vous ne vous apprêtez que des déboires ou des misères : \ous serez collés au mur. Acceptez la loi inexorable mais juste, perfectionnez-vous dans votre métier, faites loyalement \otre tAchc; d'autre part, luttez pour avoir votre portion du capital, éludiez la manière dont fonctionne une fabrique ou une maison de commerce. Ce faisant, vous améliorerez votre sort avec certitude; \ous \errez diminuer aussi les jonr-

nées trop longues. Seulement, ne souhaitez pas qu'elles diminuent au point de faire de vous des paresseux. Dites-vous que les besoins ne cessent de s'accroître et qu'il faudra toujours besogner pour les satisfaire!

Ainsi prêchait-il dans les réunions jaunes; mais son succès tenait surtout à la peine qu'il se donnait pour placer ses adeptes. Il avait conçu une organisation qui englobait plusieurs arrondissements de Paris, et maintes communes de la banlieue. Son bureau de Maison-Blanche était en rapport avec un grand nombre d'industriels qui lui apportaient une aide indirecte, fort efficace. Et comme il avait pris quelques revanches sur la propagande de François Rougemont, la confiance lui était revenue : il ne désespérait plus d'une action lente, 'continue, tenace, qui amortirait l'élan des rouges.

Chez Delaborde, sa situation demeurait stationnaire. Pourtant, il enregistrait deux petites victoires : il avait pu remplacer Bouilland, mort d'une embolie, par une de ses créatures; et à l'homme de peine Carbejat, antimilitariste furibond, qui s'était fait casser la jambe dans une rixe, il avait subordonné un homme du Cantal, plein de haine contre les révolutionnaires.

Quelques semaines avant le V mai, de brillantes nouvelles réjouirent les syndicalistes. Il était devenu, ce P^ mai, par la force de traditions encore jeunes, une réalité étrange, un pôle de foi et d'espérance; chaque année, les prolétaires en attendaient quelque miracle et la bourgeoisie subissait du malaise, de l'anxiété ou de la terreur. La C. G. T. laissa entendre que la !•(. volution allait franchir une belle étape; la Voix du peufjle multiplia les airs de bravoure; dans l'atmosphère des syndicats luisait cette flamme rouge et fumeuse, retentissaient ces discours messianiques dont on faisait reproche aux vieilles barbes et même aux hommes de la Commune. Le peuple ouvrier se retrouvait saisi par la foi, par les dogmes, par les mystères, par le besoin des accomplissements foudroyants et des réformes triomphantes.

On allait avoir la Grève Générale.

Ainsi que le P** mai, celle-ci devenait une réalité mystique. Elle avait d'abord paru lointaine. Les sages ne l'envisageaient pas comme un événement unique, mais comme une suite de batailles livrées pour les salaires, pour les liuit heures, pour des expropriations graduelles : ils concevaient ainsi cent grèves générales, marcjuant chacune une victoire du prolétariat. La dernière, la Grève Suprême, ne deviendrait possible qu'au jour où les disciplines et les lois organiques seraient, sinon parfaites, du moins fortement tracées.

Une telle conception paraissait pusillanime à de otables théoriciens. Pourquoi ne pas accorder une art plus large à l'imprévu? Sans doute, les cadres yndicaux ne s'ajusteraient pas providentiellement ux circonstances, mais ils possédaient des élélents d'adaptation préférables aux règles trop riides et trop prévoyantes. Cette affirmation rameait le vague; elle accéléra, cette année, une poussée 'e mysticisme. Les gens de la C. G. T. n'annonaient qu'une campagne pour la journée de huit leures, mais leur langage était sybillin; tout autour l'eux s'agitait un propagandisme nébuleux. Le tréor bourgeois redevint infini; il recela tous les posibles du bonheur; dès qu'il aurait passé dans les nains du peuple, la misère s'évanouirait comme la èpre ou la petite vérole. Ce fut la foi de 1848, entée ;ur une faible discipline syndicaliste : cette justice [u'ils se proposaient naguère de conquérir par îtapes, les hommes-enfants l'exigèrent avec l'intensité des « envies de femme », et tout de suite le partage, le bien-être, le repos... le bonheur!

Alors, il sembla que la C. G. T., munie de forces nystérieuses, fût à l'œuvre depuis des temps imnenses et qu'elle eût découvert enfin la loi définiive, la formule de transmutation sociale. La molesse du gouvernement, le relâchement de la discipline, les événements de Brest et de l'Yonne, décelaient l'anémie bourgeoise : beaucoup de journaux modérés l'avouaient eux-mêmes. Le verbiage régna. Il enivra le peuple, qui n'écoutait qu'à contre-cœur le rude et précis catéchisme corporatif. A la fin de mars, une littérature emphatique envahit les journaux et se répandit en brochures; il y eift une poussée de propagande qui semblait organisée et qui n'était faite que de fermentations anonymes. La multitude y voyait l'action de la C. G. T.; la C. G. T., pauvre en ressources, comptait sur les retentissements de l'apostolat, sur l'autonomie

syndicale, sur la logique immanente des contin gences. Au fond, elle n'espérait qu'un succès relatif L'attitude des bourgeois servait efficacement l'agi tation. Une veulerie sénile, une couardise dérisoin caractérisèrent la classe moyenne à Paris et dam les grandes villes : la légende de l'Organisatioi formidable, des immenses ressources de la C. G. T rencontrait chez elle plus de crédit que dans le peuple même.

Le souffle révolutionnaire réjouissait les E/j/an/? de la Rochelle, le groupe des Etudes syndicales c la Jeunesse antimilitariste. Rougemont et ses néophytes menèrent une campagne tumultueuse. A mesure que levait la semence d'illusion, le meneui s'illusionnait lui-môme. Depuis longtemps, il n'avail connu cette douceur optimiste, ce flottement dans h nuée, ces rêves où l'Icarie communiste se profile ainsi que jadis le royaume de Dieu. Dans les averses et les giboulées, il se transportait joyeusement parmi ses néophytes; on le voyait à tous les détours deg terrains vagues, à l'entrée des usines et des fabriques, aux abords des chantiers, à la sortie des artisans, aux enterrements des camarades syndiqués, aux réunions et aux banquets, même à dos répétitions de chorales ou de fanfares.

Les Enfanls de la Rochelle et leurs annexes ne pouvaient plus contenir la foule; le patron avait loué une deuxième baraque, vouée aux démolitions prochaines. La pluie entrait par les fissures, le vent soufflait autour des lampes, une odeur de vieux terreau se mélangeait aux effluves des hommes; la fraternité coulait à pleins verres parmi les palabres, les chansons et les clameurs, chacun ])artageant (h^s richesses aussi abondantes que la lumière et des conforts distribués comme l'eau, le gaz et l'électricité.

L'Effort allait enfin disparaître. Maître d'énergies

LA VAGUE ROUCE 371

incalculables et merveilleusement souples, l'ouvrier se bornerait à ouvrir des robinets, à tourner des manettes, à surveiller des compteurs. Son génie naturel, équilibré par le bien-être et stimulé par le loisir, se développerait sans limites; ses découvertes rendraient toute fatigue musculaire inutile; l'inventeur bourgeois disparaîtrait avec le capitaliste, l'industriel et le militaire : comme ceux-ci, n'avait-il pas été un produit de l'exploitation des hommes par les hommes? Car 16 laboratoire n'est qu'un atelier alimenté par les fortunes individuelles ou les subsides gouvernementaux; des myriades d'ouvriers meurent obscurs, qui auraient égalé les Pasteur, les Berthelot, les Curie. Demain, les hommes inventeront avec aisance et modestie, comme le menuisier rabote sa planche, comme le maréchal ferre un cheval : à son tour, l'invention cessera d'être un privilège et une manière commode de se faire déifier.

Cette question faisait renaître celle de l'égalité fondamentale des intelligences. Elle excitait surtout Dutilleul, Gourjat, Armand Bossange, Anselme Perregault, Isidore et Emile Pouraille, le mécanicien Goulard, Haneuse Clarinette, l'Empereur du jeu de bouchon, Vacheron, l'Acacia, Baraque, Margueraux, Filatre, Vagrel et Piston.

Un soir d'avril, où Rougemont devait venir tard, ils discutèrent la thèse avec acharnement. Dutilleul avait jeté le brandon. Il venait de lire une anecdote sur Sauvage, « l'inventeur de l'hélice »; il en demeurait hérissé :

— Les trois quarts des inventions sont volées à de pauvres bougres! meuglait-il en tirant sa demioreille. Les ouvriers sont les vrais inventeurs.

Ses yeux jaunes tournaient comme des phares.

— Pour sûr, appuya Pouraille, si les ouverriers avaient le temps et les laboratoires, on verrait ce qu'y z'ont dans la balle. Ainsi, moi, vous croyez

peut-être que j'ai jamais songé à une drague?... Je vous fous mon billet que ma drague aurait valu ur peu mieux que celles d'Amérique.

La Trompette de Jéricho, Antoine Gachot, le mécanicien Goulard, Anselme Perregault, avaient de^ idées plein la tête. Ils en distribuaient des fragments, en clabaudant tous ensemble.

— L'invention, c'est rien... c'est une foutaise criait Goulard. Qu'on me donne de la galette et j'invente tout ce qu'on veut.

Il passait ses doigts dans sa belle barbe; à chaque mouvement, il exhalait une fine odeur de bergamote Une vanité pacifique luisait en sa prunelle : combier son élégance et ses goûts délicats étaient supérieure à la télégraphie sans fils ou au phonographe!

— C'est rien! appuya-t-il avec un doux sourire Il faut seulement être débrouillard et avoir de k patience. Ben! ça ne manque pas plus parmi le.' prolétaires que parmi les exploiteurs...

— Je ne vais pas aussi loin, interrompit Perre gault, les inventions ne se ramassent pas comme du crottin de cheval; je dis seulement que tou homme qui a une bonne caboche peut y arriver.

— C'est forcé qu'il y arrive! aboya Dutilleul L'invention sort des instruments et les instrumente ont été construits par les ouvriers depuis les siècles des siècles... donc l'invention sort des ouvriers.

Cette démonstration lui plut; il la répéta à troie reprises, d'un air féroce. Le père Meulière se mi à rire. Quoiqu'il continuât à nier la révolution, i subissait l'attrait des parlolles; tout au fond de soi ûme, il concevait la possibilité d'un monde meilleur

— C'est toujours la môme répétition! ricana-l-il.. Tous les bossus se figurent que leur bosse est ui petit accident, et tous les imbéciles se croient ma lins... On est comme on est. V'ià Bardoufle. Essaye/ un peu vos pinces contre les siennes... vous verrci si vous pourrez en sortir.

Bardoufle, d'instinct, se dressa sur ses fémurs :

— Et v'ià Alfred le Rouge, continua le ferblantier, est-ce que je ne serais pas une fichue bête, si je me croyais aussi fort que lui? C'est pour la force comme pour l'esprit. Bardoufle mangerait M. Rougemont, mais pour sûr, il ne se croit pas aussi intelligent que lui.

— Ni moi ni personne! gronda caverneusement Bardoufle.

— C'est l'Homme! appuya Dutilleul.

Les joues de Perregault flambèrent :

— Moi, je ne donne pas ma tête pour la sienne!

Un orgueil dur et sec éclatait dans toute sa structure; il regardait avec mépris ces révolutionnaires, prêt à les lâeher au premier coup de chance.

— On sort du sujet, reprit Dutilleul. Sûrement qu'il y a des différences, mais qu'est-ce que ça prouve? Bardoufle est plus fort que moi, mais je suis plus leste. Avec une bonne trique, je fais sa partie!

— Alors, t'es différent mais égal à Rougemont? reprit malicieusement le ferblantier.

Cette question énervait Dutilleul, car il conciliait mal son admiration pour le meneur et sa thèse égalitaire.

' — T'es un type dans le genre des taons! ripostat-il. Je ne refuse pas de te répondre, mais il faut d'abord rentrer dans le sujet. Il s'agit des inventions.

— Bon! goguenarda le père Meulière... je vas y rentrer en plein. V'ià par exemple le même Bardoufle, puis le garçon Béquillard et la mère Bihourd : tu crois qu'ils auraient pu inventer le téléphone?

Le garçon Béquillard ne put s'empêcher de dire :

— Pourquoi pas?

— Oui, pourquoi pas, fît Dutilleul, s'ils avaient été dans la partie?

. Mais lui-même sentait la faiblesse de sa réponse : il jugeait Bardoufle et Béquillard incapables d'enventer le plus modeste jouet mécanique. Les autres, au tréfonds, partageaient cet avis. Néanmoins, sauf Taupin, Meulière, Fallandres, ils avaient fini par se persuader que l'invention était une forme de l'exploitation et de la rouerie bourgeoises. Hypnotisés par le principe, ils s'achoppaient aux objections de détail :

— Tu n'en es pas sûr? reprit Meulière... Si tu vas au fond de toi et si tu dis la vérité, tu ne crois pas du tout que Jules Béquillard aurait pu découvrir le téléphone.

Dutilleul fît mine de se précipiter sur le père Meulière :

— Bon! fît l'autre, pas la peine de faire le fendant, je suis sûr que tu me flanquerais une pile et ça serait encore une fois la répétition de l'inégalité des hommes.

Le petit Taupin, qui avait écouté en silence, eut un aboiement joyeux :

— Pour sûr, qu'on est pas égaux... et pour sûr aussi que les bourgeois sont plus malins que les ouverriers!

Dutilleul s'était calmé. Un mot de Rougemont lui remonta à la mémoire; il le lança à tour de bras, comme une pierre de fronde :

— On n'est pas égaux, peut-être, on est équivalents — et c'est la même chose.

— Je ne comprends pas! fît l'obstiné Meulière.

— Ça veut dire qu'on a chacun ses qualités. Celui qui n'est pas inventeur se rattrape sur autre chose. On peut être, un médecin épatant et n'avoir rien inventé, ou être un très mauvais médecin et avoir trouvé le remède au croup. L'un vaut l'autre.

— C'est une farce! Y a des tas de mauvais médecins qui ne sont pas fichus d'inventer (|ueh|ue chose. Lu connais comme moi des types (pii n'ont rien du

out pour eux, et puis rien. Ils sont faibles, souards, bêtes, paresseux, mauvais comme teigne et ;ale. Ça commence depuis qu'ils sont gosses... Tu iS pourtant été à la primaire.

Cette argumentation de fait démontait Dutilleul. 1 se remit en colère :

— C'est la faute à la société!

— C'est le capitalisme et le militarisme qui ont létérioré la marchandise! hurla Isidore, dressé sur ;es pattes bancroches.

Le mécanicien Goulard, lissant sa barbe avec imour, déclara :

— L'intelligence c'est une affaire d'instruction. Juand on saura s'y prendre, tout le monde sera ntelligent... La seule chose à quoi on ne peut rien aire, c'est que les uns sont beaux et les autres aids.

— Tu ne te donnes pas de coups de pied dans le ;rou de balle! fit doucement Taupin.

Perregault se rangea subitement du côté de Meulière :

— Pour l'invention, elle passera aux ouvriers, mais l'intelligence et puis le courage et la volonté, il n'y en aura jamais que pour un petit nombre d'hommes.

Des faces velues boulèrent, ivres d'égalité. La Trompette de Jéricho s'enfla dans un rugissement de lion, suivi d'une aboyade de molosses; Isidore Pouraille frappait la table de son verre, avec méthode et fureur; Armand et Marcel Bossange, le petit Meulière, Emile, clamaient la déchéance du privilège intellectuel; Goulard rythmait sa foi de la main et de la barbe; Jules dit Béquillard, 4)lessé dans sa dignité par les propos de Meulière, bégayait qu'un garçon de salle vaut un ingénieur; Vagrel, Bollacq, Alfred le Rouge, Vérieulx, Piston dit la Tomate, Baraque, Vacheron l'Acacia, Bouliand, Cambrésy, Filâtre, Pignarre, Lévesque,

Fourru, Mangueraux, Haneuse Clarinetle niaient énergiquement toute l'élite naturelle. Le liourvari régna, la joie de faire danser les tables et de vomir des injures énormes. Tous en revenaient, avec des mimiques furibondes, à cet axiome que l'injustice avait créé à la fois des inégalités morales et l'inégalité des fortunes.

Les jeunes Bossange, hissés sur une table, exécutaient une bourrée parmi les verres, ivres de nivellement, et les instincts aristocratiques, qui grouillaient dans chaque fibre d'Armand, contribuaient à rendre son enthousiasme plus incandescent.

— Camarades! cria-t-il d'un air extatique... le problème a été mal posé!

Son attitude intéressa la Trompettede Jéricho qui, curieux de savoir ce qu'il voulait dire, prit sa voix de ventre, bourdonnante comme une grosse caisse :

— Faut écouter le jeune coq!

Il imita le bruit d'une sonnette avec une telle maestria qu'il obtint le silence. Et Armand, plein de son idée, répétait :

— Le problème a été mal posé!

— Eh bien! pose-le ton double six! ricana Pouraille.

Le jeune homme devint très rouge en voyant tant de barbes dressées vers son visage glabre. Puis il déclara :

— Dans la société actuelle, il faut tenir compte des dégénérés!

— C'est ceusses qui boivent de l'eau! s'égaya Isidore.

— C'est les Auvergnats! fit Haneuse Clarinette.

— C'est les gourdes comme toi! riposta un citoyen de Saint-Flour.

— Ce sont les bourgeois! fit Goulard d'une voix pateline.

— La vérité sort de la bouche des enfants, riposta Dutilleul que la barbe de Goulard agaçait.

— Camarades, reprenait Armand, il est vrai que les dégénérés se trouvent en plus grand nombre parmi les bourgeois, mais ne nous aveuglons point, il y en a beaucoup parmi les travailleurs. C'est le résultat de l'exploitation humaine, et si cette exploitation continuait, on peut être sûr que le nombre des dégénérés ne cesserait de s'accroître. La classe des dirigeants en serait la principale victime : la dégénérescence a toujours décimé les vainqueurs. Elle peut même finir par être comme qui dirait une justice : c'est ainsi qu'à la veille de 1789, la noblesse était pourrie; il n'y avait plus qu'à la toucher du doigt pour la faire tomber; et nous voyons nos maîtres actuels, plus névrosés, plus faibles, plus lâches, plus déséquilibrés de génération en génération. La dégénérescence pourrait ainsi être considérée comme une sorte de nivellement naturel, et satisfaire nos instincts de revanche. Mais elle présente d'effrayants dangers pour le peuple même.

Les barbes écoutaient avec stupeur. Ils s'étaient apprêtés à rire; ils reconnaissaient obscurément, dans ce jeune homme maigre, quelque chose qui les dépassait. Il y avait déjà de l'éloquence dans la manière de lancer les paroles, il y avait aussi quelque chose d'abstrait, qui ne plaisait qu'à demi aux auditeurs, et ils retrouvaient encore cette sincérité, ces yeux convaincus qui les charmaient chez François Rougemont :

— Y parle bien, le gosse! cria Haneuse.

— Continue à poser ton double six! goguenarda Pouraille. *

Armand, qui bégayait au début de sa harangue, tournait maintenant ses phrases avec une facilité qui le surprenait lui-même; sa parole était plus claire que sa pensée :

— En effet, continua-t-il avec une autorité crois-

378 LA VACxUE ROUGE

sanle, la dégénérescence atteint les prolétaires non seulement en eux-mêmes, mais aussi par les déchets aristocratiques et bourgeois qui font retour à la masse ,: nous connaissons tous des familles bourgeoises que la ruine a rejetées parmi les ouvriers... je suis moi-même, camarades, le produit d'une de ces familles. La dégénérescence accumule donc les individus mal venus, les tarés, les malingres, les imbéciles. Or, comme je l'ai déjà dit, elle est le produit naturel de l'inégalité sociale. Car l'inégalité sociale crée d'une part des misères qui dépriment, et d'autre part des luxes, des jouissances, des excès qui pourrissent. C'est comme une double série de maladies qui finiraient par ronger l'humanité entière, si le communisme ne venait y mettre bon ordre. Le rôle du communisme n'est pas seulement d'établir la justice, il est encore d'assainir les hommes, gangrenés par trois sales civilisations successives : la civilisation de l'esclavage, qui a dégradé les anciens; la civilisation féodale et royale, qui a débilité l'Occident; la civilisation industrielle, qui est en train de ruiner complètement nos santés. Camarades! le communisme nettoyera les écuries! Il inaugurera le régime solidaire et, en même temps, celui de l'hygiène physique et morale que l'iniquité rend impossible; il redressera les corps et il redressera les esprits : c'est alors seulement qu'il y aura équivalence de droits et de facultés. Osons le dire, camarades, si étrange que cela puisse d'abord paraître, il n'y a pas de justice sans salubrité, il n'y a pas de salubrité sans justice.

Quelques barbes applaudirent; d'autres oscillaient, partagées entre l'admiration et un mécontentement obscur. Mais le jeune homme était lancé; il se reconnaissait les dons de l'orateur, il s'adressait à la foule avec la. môme sécurité que s'il eût parlé au petit Meulière ou aux camarades du Cercle antimilitariste :

— Quand la justice et la salubrité auront duré pendant quelques générations, le type humain commencera à produire des individus de même valeur. Sans doute, il y aura tout de même quelques inégalités. Pas plus que les facultés ne seront uniformes, pas plus ne seront-elles strictement égales ni même équivalentes. Mais ce sera bien peu de choses, camarades. D'abord, la plupart du temps, la légère infériorité d'un homme doué à peu près des mêmes qualités qu'un autre sera compensée par quelque petit avantage dans un autre genre. Il deviendra ainsi très difficile de décider si Pierre est réellement supérieur à Paul : c'est tout ce qu'il faut pour établir l'égalité véritable des droits et des devoirs, la jouissance de conforts et de luxes divers mais à peu près de même valeur. Le grand homme, ce reste intellectuel des temps barbares, disparaîtra complètement. Il n'y aura plus de Victor Hugo et de Pasteur, pas plus qu'il n'y aura de Napoléon, de Gambetta, de Rockefeller, ni même de Blanqui et de Jaurès; il n'y aura plus de demidieux, des quarts ni des huitièmes de dieux, il n'y aura plus de héros ni même d'hommes notoires. La raison en est simple : le nombre des individus capables de faire ce qu'on appelle de grandes choses sera presque illimité. La société aura à sa disposition des légions de philosophes, de savants, d'inventeurs, de poètes, de littérateurs, de peintres et de musiciens. L'art et la science donneront des fleurs merveilleuses ainsi que dans ces parterres hollandais où ne poussent que d'admirables tulipes. Alors à quoi bon glorifier ou déifier une créature? La gloire paraîtra je ne sais quelle folie, «quelle misérable conception d'hommes encore à demi sauvages : il suffira à chacun de se développer selon ses goûts et ses énergies, dans la plénitude de sa dignité, dans le sentiment fraternel des droits du prochain. Et .d'appartenir au genre humain suffira

pour obtenir toute la sécurité, toute l'aide, tout le bonheur dont disposera l'organisme social, mille fois plus fort, plus subtil, plus ingénieux que de nos jours.

Cette fois, tous applaudirent. A l'idée qu'il n'y aurait plus de grand homme ni même d'homme notoire, une allégresse souleva ces âmes avides de nivellement. La Trompette donna le signal d'un vaste hourvari, et la Tomate qui était perclus. Clarinette à qui un bégayement donnait l'air imbécile, Cambrésy qui n'avait jamais pu apprendre la multiplication et pour qui la division restait un mystère, BouUand qui tentait depuis dix ans de parler en public et qui s'enlisait chaque fois dans un bredouillement, BoUacq qui, mécanicien inepte, demeurait asservi aux basses besognes, Vacheron l'Acacia, qui était battu par sa femme, Mangueraux, qui avait trois fois monté un petit bar et trois fois vu péricliter son entreprise, Vagrel, furieux d'avoir échoué dans ses examens pour le brevet élémentaire, tous acclamaient avec fièvre l'ère où les hommes cesseraient d'être humiliés par la supériorité ou la ■chance du prochain. Mais Gourjat, Fallandres, Isidore Pouraille, Dutilleul, le petit Meulière, Bardoufle, Alfred le Rouge, Vérieulx, Filâtre. Pignarre, Lévesque, Fourru, d'autres encore, obéissaient à des sentiments plus mystiques : sans faire complètement abstraction de leur vanité, et sans être étrangers à l'envie, leurs cœurs s'échauffaient poui de généreux symboles.

— Un ban .pour le gosse! cria cordialement Alfrec le Rouge, il a bien envoyé ça!

— Un ban! sonna la Trompette.

Les barbes consentirent; le ban clapota au lon^ de la baraque moisie; Armand mordit, enflé d'or gueil, à ce gûteau de la renommée qu'il venait d( proscrire des sociétés futures. On vit s'esclaffer 1* père Meulière :

— Tu ris, vieux singe. N'empêche que le petit t'a joliment collé! cria Dutilleul.

— C'est toujours la même répétition!... S'il m'a collé, c'est qu'il parle mieux que moi, et ça ne prouve pas l'égalité. Et vous le savez bien, puisque vous l'avez applaudi... même qu'il dresse la crête comme un coq sur son fumier...

Perregault considérait avec malveillance ce neveu qui se permettait d'être éloquent en présence de son oncle; il lui eût volontiers rabattu le caquet d'une solide mornifle. Quant au petit Taupin, il avait claqué des mains comme les autres, avec méthode et conviction. Il expliqua son applaudissement :

— C'est pas les idées que j'approuve... elles ne valent pas les quatre fers d'un chien, c'est le type. Marquez ce que je vous dis, ce petit-là sera député, et peut-être minisse. Comme ça, y prouvera que les hommes sont égaux.

Il ricana avec douceur et se remit à fumer sa pipe, heureux de vivre et de boire son bock, de sentir toute sa personne pleine d'aise, de santé et de force.

Avril accroissait sa chair verte, la fleur d'espérance riait au cœur des révolutionnaires. Les vastes théories cédèrent à une sentimentalité aiguë. Les syndicats connurent la fièvre; les cercles d'étude s'assemblaient pour proférer des résolutions turbulentes : incertains des projets de la C. G. T., les orateurs se bornaient à des anecdotes, deg objurgations, des oracles. Cependant, les vœux étaient unanimes; ils convergeaient vers le grand mythe de l'heure : la grève générale. Les enthousiasmes s'y heurtaient comme des oiseaux migrateurs au phare. A Paris, quelques corps de métier se préparaient avec constance. Les terrassiers, les ouvriers du bâ-

timent, les boulangers, les peintres, les mécaniciens encombraient la Bourse du Travail. Leurs réunions étaient ensemble tumultueuses et énigmatiqucs, leurs résolutions forcenées.

En même temps, croissait la terreur bourgeoise. Le massacre et la famine, tour à tour, obsédaient les imaginations; le prolétariat et son état-major, la C. G. T., prirent la figure de hordes barbares, avec quelque chose de plus mystérieux, car l'invasion devait surgir du terroir même, entr'ouvrir le sol, tel un tremblement de terre, se répandre ainsi ({ue des laves, ou, plus subtile encore, engourdir, empoisonner et capturer la puissance sociale. A quelques jours du P*" mai, l'idée de famine prédomina. Des bandes de capitalistes et même de petits rentiers émigrèrent. Ils eussent été suivis par d'innombrables congénères sans l'instinct rapace de la propriété et la nouvelle que le gouvernement empilait des troupes dans les casernes.

La peur d'être assassiné ou même pillé s'atténua. Celle de mourir d'inanition prit des proportions fabuleuses. La ruée de l'approvisionnement commença. On vit s'agiter les ménagères en files de fourmis, s'accroître les fournées des boulangeries, l'épicerie écouler d'un jet le stock des vieilles conscr\cs; les pûtes, les macaronis, les fromages, les confitures, le sucre, le chocolat s'accumuler aux garde-manger et aux armoires. Il y eut le vieux monsieur qui fait charger deux fiacres de jambons; la famille qui remplace son linge par des piles de porc salé, celle qui transforme en poulailler la moitié d'un appartement. La folie du jour se décela aux postes de police par l'apparition d'inventeurs de comestibles; un multiplicateur de vivres se présenta à l'Elysée; un citoyen, appréhendé rue Croixdes-Petits-Ghamps, se proclamait ministre de l'approvisionnement public.

L'exaltation croissait d'iicure en heure aux Ter-

rains-Vagues. Isidore Pouraille annonçait la journée de deux heures et proférait d'obscures menaces contre le comte de CuUont; Dutilleul, suivi des Six Hommes, promenait une trique éperdue du pont de Tolbiac jusqu'à la place des Quatre-Chemins; Gourjat circulait avec des clameurs inouïes, dont il prétendait dépeindre la joie du prolétariat délivré; l'Honmie frileux, sa houppelande au vent, errait plein d'une fraternité m3'stérieuse; Alfred le Rouge ne cessait de tater ses biceps; Vérieulx, dès le malin, était contraint de marcher le long des murailles; Jules Béquillard avait triplé la casse; Bardoufic escomptait des prodiges et s'arrêtait au milieu de son travail, pour balancer ses pinces et souffler d'enthousiasme; Piston la Tomate, Baraque, Cambrésy, Margueraux, Haneuse, Clarinette, Vacheron l'Acacia, BoUacq, Vagrel, Levesque, Filâtre, Fourru, vingt autres, patrouillaient du boulevard Jourdan jusqu'aux contreforts de la Butte-aux-Cailles. Les femmes s'en mêlaient; elles oscillaient entre la crainte du désordre, des payes fondues chez le mastroquet et l'espérance des trésors déterrés au fond des caves, des usines et des banques : en voyant la terreur bourgeoise et la bonhomie du gouvernement, elles commençaient à croire à la viande obligatoire et au pain gratuit.

Malgré qu'elles eussent, pour la plupart, le goût de la hiérarchie et le respect de la force, elles prirent alors la maladie de leurs hommes, elles la répandirent par la vertu d'un verbe abondant et de gestes épidémiques. On les voyait sur les seuils craquelés, devant la boucherie Malenboucq, dans l'épicerie mi-soulerraine de Pellavoine, aux confins des jardins pouilleux, dans les terrains bosselés de tessons et de ferraille. Là, elles s'abandonnaient au plaisir divin des vaticinations. Elles se réunissaient aussi chez elles, devant du café fleurant la « mauvaise fève » et fangeux de chieorée, du pain

aigre, du beurre salé où se dissimulent les suifs et les axonges...

La parole coule au sein d'une délicieuse veulerie, la vie du prochain se transmue en chaotiques légendes, l'espérance vagabonde, entretenue par la cartomancie et par la clef des songes. Entre ces femmes aux tignasses appauvries, peignées en un tour de démêloir, ces faces grisonnantes et ces bouches vermoulues, ces jupes remontées sur le ventre, marinées de ragoûts, de graisse et de sueur, passe la bonne aventure, — l'occulte, le mystère, les esprits propices et néfastes, une féerie que la vie des villes et la mort des dogmes a faite uniforme, vermiculaire, mais où se retrouve l'essentiel de ce qui, depuis le premier fétiche, soutient les misères de la bête humaine...

Et les femmes aperçoivent la révolution comme une fête débonnaire, arrosée de cafés, pendant que les hommes organiseront une existence sûre et brillante.

Une exaltation pareille animait les ouvrières des usines et des ateliers. Brocheuses, brunisseuses, polisseuses, couturières, lingères, lavandières, vendeuses, plumassières, cardeuses sentaient l'approche d'une heure solennelle. A l'atelier Delaborde les deux sexes fraternisaient, dans une ivresse comparable à celle qui précède les vacances aux lycées ou la libération de la classe aux casernes. Quoique le patron eût une bonne fiche dans la franc-maçonnerie prolétarienne, on l'accusait de gaspiller d'exorbitants bénéfi€es, dans des restaurants chics, avec de somptueuses Oléros ou de mousseuses cabotines : on lui ferait la « reprise » en douceur, on lui garderait une place confortable.

La plupart narguaient sourdement Deslandes dont la rigidité croissait h mesure : sa presse était mnuvaiso cl l'on se proposait de le condamner aux

travaux bas ou ridicules. Quelques lurons jugeaient expédient de lui casser plus ou moins la gueule. Les partisans de la « purge », estimaient sa suppression désirable, en même temps que celle de trois ou quatre cent mille de ses congénères. Beaucoup de camarades, d'ailleurs, partisans de la bénévolence en bloc, rêvaient leurs petites vengeances secrètes.

Au club des jeunes antimilitaristes, Armand Bossange apportait une énergie accrue par le succès. Son mysticisme hypnotisait ces mentalités neuves. Tous attendaient, à date fixe, la métamorphose du vieux monde. Par des soirs mêlés d'astres et de nuages, au fond du jardin vague, dans l'annexe titubante des Enfants de la Rochelle, ils vécurent une semaine admirable. En vain usaient-ils d'un verbiage saturé de termes positifs, €es termes se revêtaient d'espérance occulte et de foi miraculeuse. Ils élevaient vers l'expropriation bourgeoise, vers l'Organisation communiste, la même âme extasiée qu'un Arabe de l'Hégire vers le ciel d'Allah; et tandis qu'ils brûlaient les images, d'autres images naissaient interminablement dans leurs cervelles. Ivres de rites, de symboles, de vieux songes transfusés, ils postulaient, avec une confiance éperdue, la puissance insaisissable qui magnifiait leurs désirs.

Le grand jour se leva. Des nues moutonneuses virevoltaient au-dessus des usines et des terrains vagues, une faible haleine frôlait les fortifications et coulait vers la Butte-aux-Cailles. La lumière était fine et tendre, les herbes, les chardons, les giroflées, les linaires, les plantains, les arbres valétudinaires et les arbustes plaintifs se hâtaient de faire un peu de chair verte. La légion des cheminées était morte; l'usine Caillebote, la fabrique Fauvel, la teinturerie de Fritz, les établissements de Mirvalet-Constant, oubliaient d'infecter le terroir de leurs haleines car-

boniques, sulfurées ou oléagineuses. C'était la paix d'un profond dimanche; les enfants mêmes désertaient la primaire, les chiens frétillaient et multipliaient leurs jeux obscènes, excités par le grouillement des hommes.

D'abord, ce fut une vaste attente.

Pouraille, en bras de chemise, pérorait sur le calcaire crevassé de son seuil, avec le maçon Pirart et le charpentier Vaneresse, pendant que Victorine et Fifine épiaient l'étendue, la mère comme une vieille poule échappée aux casseroles, Fifine, avec ses yeux gris de cendre : toutes deux redoutaient sourdement la venue du peuple et craignaient que leur pécule, celé dans la muraille, ne fût confisqué par la C. G. T. Leurs âmes chétives haïssaient les propos d'Isidore. Fifine, par surcroît, craignait d'être violée...

Depuis l'aurore, Emile promenait une structure cahotante et une tête éberluée; il hurlait par intervalles et annonçait, selon les sautes de son humeur, la béatitude universelle ou de ealamiteuses charcuteries.

— Ça va chauffer! disait Isidore au maçon Pirart; à l'heure où je parle, les faubourgs s'apprêtent à marcher sur la Bourse du travail. C'est place de la République que le balayage commencera! Moi, je file à neuf heures sonnantes. Clemenceau doit ciî'o en train de faire ses malles.

La chaleur de trois amers excitant déjà sa mécanique, il apercevait distinctement la frousse des ministres, la fraternisation des soldats et du populaire. Tandis qu'il vaticinait, on vit survenir le mécanicien Goulard, Bardoufle et la Tomate.

Goulard portait un complet marron, exactenuii adapté à sa stiucture; une cravate vert cornichoi s'ornait d'une éj^ingle d'cscarl)ouci(% la barbe cm baumait l'Iiéliotrope cl les mains, lavées à outrance décelaient des ongles coupés de frais, décrassée j^a

une main patiente. Le mécanicien recevait avec dignité les regards ravis des commères; il en tirait toute sa gloire, sans que sa vertu fût atteinte, car cet homme, qui aurait pu se faire un harem, gardait sa force amoureuse pour la seule Amélie. Il attendait la révolution comme les autres, bien résolu à ne pas abîmer son complet dans les bagarres : pourtant, si son intervention devenait nécessaire, il mettrait des culottes de toile et une salopette. Mais il n'augurait que de bénignes bourrades : la C. G. T. avait cuisiné la troupe, à peine si quelques fusils cracheraient sur le peuple. A côté de lui, piété sur ses pattes percluses, avec un visage suant de crédulité, la Tomate écoutait Isidore :

— Et à quelle heure crois-tu qu'on mènera la danse? demanda-t-il, quand le bancroche eut révélé que le Central télégraphique s'apprêtait à répandre, par toute la France, les ordres révolutionnaires.

— L'heure exacte, faudrait la demander au citoyen Rougemont, qui la tient de Griffuelhes. Seulement, y te la dirait pas! Tout ce qu'on peut savoir, c'est que ça tombera l'après-midi.

C'était l'avis de Goulard. Il tenait qu'avant sept heures, la révolution envahirait les ministères, occuperait les casernes et ferait jouer le télégraphe. Bardoufle n'attachait aucune importance aux propos de Pouraille, mais François, ayant fait, la veille encore, un appel aux courages, l'homme aux gros fémurs attendait le déclenchement des circonstances. Cependant, chassés de leurs tanières par une curiosité identique, d'autres camarades gagnaient la porte de Pouraille. Il y eut Baraque, Cambrésy, Vacheron l'Acacia, Filatre, Pignarre et LIaneuse. Quoiqu'ils tinssent Isidore pour une tourte, ils s'hypnotisaient à ses allégations. Castaigne dit Thomas passa en compagnie de Tarmouche le Jaune. Entendant prophétiser, Castaigne ne put s'empêcher de dire :

— Des patates!... Il y a quarante mille hommes dans les casernes.

— Y lèveront la crosse! certifia Isidore.

— Ils ne lèveront seulement pas la patte! riposta Tarmouche. On a de la bonne troupe, bien commandée, bien encadrée. D'ailleurs, tout le monde compte sur son voisin. Il y aura tout au plus des engueulades, et des fournées de bonnes gens au bloc! Qu'est-ce que tu paries? Je mets dix francs contre vingt sous.

Cela jeta un froid. Puis Isidore clignant de l'œil gauche, tandis que l'œil droit s'ouvrait rond, goguenard et péremptoire :

— Tu joues ta partie, vieux lard! Ils sont quelques milliers comme ça, en route pour décourager le peuple. On sait qui te paye, la C. G. T. a l'œil sur toi et le bon!... Seulement faut pas nous prendre pour des andouilles.

A ces mots, tous connaissant que Tarmouche et Castaigne étaient soudoyés par un pouvoir ennemi, il s'éleva une huée :

— A bas les Jaunes! hurla Vacheron l'Acacia. La menace grimaça sous les masques, pendant

que Tarmouche anonnait :

— Moi, ça m'est égal! Vous pouvez bien croiio ce que vous voulez et aller faire du pétard place de la Grosse Femme. La police vous f... une conduite de Grenoble.

— Tu es vendu à ccusses qui nous sucent la moelle! claironna Isidore.

— Hein? De quoi? Où sont-ils les vendus? Qu'on leur décolle la peau et qu'on leur tisonne les tripes avec un fer rouge!

C'était Dutilleul, avec trois des Six Hommes, hc puis l'aube, il vivait sur un rythme frénétique. Son Ame, oscillant selon les sauts d'un cerveau trop agile, entre de fabuleuses espérances et -des soupçons sans nombre, tantôt il douait la C. G. T. de la toute-puis-

sance, tantôt il apercevait distinctement la lactique d'ennemis noirs, subtils, insaisissables : ils rongeaient comme des termites, empoisonnaient comme des crotales, engourdissaient comme des vampires. Il les signalait à des amis invisibles; son visage s'échauffait au point qu'il dut le tremper, plus de dix fois, dans l'eau froide.

A huit heures, n'y tenant plus, il se mit à la recherche des Six Hommes, résolu à casser des gueules et à exposer la sienne propre. Déjà, il tenait trois de ses acolytes et, parvenu à la hauteur de Pouraille, il ouït un lambeau de phrase. La barbe hérissée, les lèvres spumeuses, ses yeux tournant de toutes parts leurs étincelles, il leva le gourdin des beaux jours et dansa de fureur :

— Oui... où sont-ils? Paris est truffé de traîtres, les casernes en sont bourrées, les rues en regorgent : on les sciera entre deux planches, comme ce salaud d'Isaïe!

Tarmouche et Castaigne, concevant que l'exaltation du groupe pourrait croître, et peu enclins à se mesurer deux contre vingt, disparurent derrière la maison Perregault.

Les paroles fermentaient en Dutilleul, si tumultueuses qu'il ne pouvait les éjaculer en bon ordre; il haletait :

— Toutes les forces de la réaction bourgeoise nous guettent dans l'ombre. Compagnons! C'est aujourd'hui ou jamais! Le choc de deux mondes!... Le lion prolétaire va se heurter aux panthères, aux serpents et aux chacals de la bourgeoisie. Prenez garde, nos ennemis ont le guet-apens et le croc-enjambes. Obéissons aveuglément aux ordres de la C. G. T. et cassons cent mille gueules, nom de Dieu!

Soulignant ce « gaspacho » d'un huit de canne, que répétèrent ses acolytes, il se précipita à l'aventure. Le groupe continuait à grossir. Tous commentaient ces ordres mystérieux dont avait parlé Du-

390 LA VAGUE UOUGE

tilleul. Comme aucun n'en avait reçu, ils conjecturaient une milice mystérieuse, une franc-maçon nerie du chambardement qui jaillirait de l'inconnu et que les masses n'auraient qu'à suivre. Isidore usait sa salive à l'affirmer :

— C'est réglé comme ma montre! s'exclamait-il en tirant une toquante ancestrale et en faisant constater qu'elle marquait la même heure que le cadran de l'usine Caillebotte. Soyons seulement tous, à partir de quatre heures, aux environs de la Bourse du Travail! La Grange aux Belles aura turbiné, je ne vous dis que ça!

Une voix tonna et parut escalader les fortifications, les tours de Sainte-Anne, la Butte-aux-Cailles : c'était la Trompette de Jéricho.

Nègre de l'usine,

Forçat de la mine,

Ilote du champ, Lève-toi, peuple puissant :

Ouvrier, prends la machine!

Prends la terre, paysan!

En passant par ce formidable organe, dans la clarté du matin, le chant parut immense, écrasant, irrésistible. Tous beuglèrent, électrisés :

Ouvrier, prends la machine!

Prends la terre, paysan !

Il y eut une pause, où ils se regardaient, les poils frémissants : leur foi écumait comme un vin de vendange. Et Gourjat certifiait :

— La braise est au four... ça va chauffer!

Il allait poursuivre, lorsqu'on vit s'arrondir son œil et vaciller ses joues : sa femme venait d'apparaître. Elle avançait son nez pointu; un sarcasme amer retroussait ses babines :

— Qu'est-ce que lu fais ici, voyou! fil-cllc, avec

LA VAGUE IIOUGE 391

un grincement de lime. Qui est-ce qui va chauffer, jobard? Est-ce qu'il y a un four assez grand pour y y cuire ta bêtise? Ah! tu chauffes tes pieds à courir, comme si tes chaussettes n'étaient pas assez pourries, et tu fatigues ton haleine afin qu'elle rancisse un peu plus le beurre!

Gourjat devint blême comme le plâtre de la façade; ses membres flageolèrent; la honte le couvrait d'une sueur froide : c'était la première fois que Philippine le poursuivait dans la rue. A la vue des têtes ahuries, dont quelques-unes commençaient à rire, il conçut la révolte, sa voix s'éleva, chevrotante :

— Mes chaussettes ne sont pas pourries... et jamais mon haleine n'a ranci le beurre.

Dans son désespoir, il déboutonna une de ses bottines; son pied apparut, vêtu d'une chaussette rayée de vert et de jaune. Il le présentait au nez des assistants, il bégayait :

— Tenez, sentez-le! Tâtez-le. Vous verrez qu'il est sec et qu'il n'a pas d'odeur.

— • Parce qu'il a pris un bain de pieds et mis des chaussettes propres! glapit l'astucieuse Philippine.

— ■ C'est faux! c'est faux! se lamenta la Trompette, ce sont des chaussettes de trois jours, je le jure, et même je n'ai pas lavé mes pieds depuis une semaine.

Tous avançaient la narine avec des grimaces rieuses, tandis que Philippine gloussait :

— Après-demain, ces chaussettes seront plus pourries qu'un vieux camembert! Qu'est-ce qu'on peut attendre d'un homme qui n'a qu'un poumon et qui est incapable d'avoir des enfants?

— Je suis capable d'avoir des enfants! riposta lamentablement Hippolyte.

— Alors, ce serait moi qui ne serais pas capable d'en d'avoir? Et tu oses me dire ça devant le peuple, ventriloque de bas étage... Va! tu casseras des cailloux et tu crèveras dans un dépôt de mendiants, comme ton oncle Antoine. Ouste! à la maison!

Gourjat avait remis sa bottine; il écoutait, d'un air morne, cette voix de vrille qui le torturait depuis tant d'années; il songeait à Mlle Félicie Pasquerault, la fille du maître tanneur, fraîche, gentille, d'humeur égale, avec qui il aurait été si heureux. Ah! madame Giraud, qu'avez-vous fait?

— A la maison! réitéra la mégère.

Faute de concevoir l'influence de la foule, la suggestion de faces ricanantes et de propos joviaux, elle avait dépassé la mesure. Cet humble Hippolyte se redressa sous les fourches caudines, il regarda Philippine bien en face. Son art prenant une forme inattendue, il poussa le cri rauque de la dinde et les clameurs ahuries de la pintade. Puis, il fila à travers les terrains vagues avec de tels miaou, que tous les chiens du terroir aboyèrent, et que les ménagères, penchées à leurs fenêtres ou surgies des corridors, crurent ouïr la première clameur révolutionnaire.

Chez les Bossange, la mère avait tressauté :

— Ils viennent! déclara-t-elle avec certitude. Pourvu qu'on ne coupe la tête à personne; ça me renverserait les sangs!

Malgré les explications cent fois répétées de ses fîls, elle n'imaginait pas la révolution sans guillotine et sans pendaisons. Lorsqu'elle rencontrait Tarmouche, Castaigne dit Thomas, Théodore ou Pierre Caillebotte, le curé de Sainte-Anne, Christine ou Marcel Deslandes, elle les voyait nettement hissés à une lanterne, la corde au cou, ou la tête passée dans la lunette à Dciblcr. Elle craignait aussi pour son mari, Adrien Bossange, qui s'obstinait à exécrer le communisme et à mépriser le peuple : quand Armand discourait sur la justice, son père l'interrompait d'un ton chagrin ou se retirait dans la chambre voisine. La joie de voir ses enfants rejeter l'outil du prolétaire, était empoisonnée par ces manies socialistes. Il observait ses fils avec des pru-

nelles mornes. Lorsqu'il les entendait vitupérer contre les exploiteurs ou flétrir l'avilissement militaire, une telle amertume envahissait son vieux cœur, qu'il en aurait pleuré.

Ce matin-là, levé de bonne heure, à son habitude, la jaquette bleu de roi, le pantalon gris méticuleusement brossés, la cravate de satin noir nouée selon un rite immuable, le col et la chemise bien clairs, il sentait en lui les éléments du bonheur et considérait le soleil avec une petite palpitation de jeunesse. Qu'il eût été doux d'emmener ses fils au bois de Verrières, de sentir en eux la suite de sa race et l'espérance d'un relèvement. Hélas! c'était le 1" mai, une fête pour eux, d'odieuses saturnales pour lui... tout le jour, leurs âmes vivraient en discordance. Pendant qu'il s'astiquait dans le logis malodorant, où bondissaient les puces, où pullulaient les mouches, Adèle avait passé une jupe de finette, couverte de taches larges comme des écus de cinq francs. Un cambouis de pommade et d'ordures ménagères poissait sa chevelure, ses orteils trouaient les pantoufles; son visage, huilé par le sommeil, s'éclairait de prunelles joviales, crédules, imprévoyantes, soupiraux d'une âme où la vie avait passé comme dans l'âme d'un chien.

Elle préparait grossièrement, avec du café moulu d'avance chez l'épicier PastruUe, le petit déjeuner; et tandis que le breuvage exhalait son arôme, elle disposa sur la table du beurre rance, une miche de quatre livres, du lait bleu, des jattes fleurant l'eau de vaisselle.

L'employé épiait ces préparatifs avec mélancolie. Ils eussent pu lui paraître aimables, car il appréciait la douceur des repas en famille. Mais vingt ans de désordre et de crasse n'avaient pu l'habituer à se repaître comme une bête. yVh! la table et la vaisselle claires, une odeur saine, des mets préparés par une main propre, ah! la séduction d'une intimité faite

d'ordre, de vigilance, d'hygiène et de politesse!... Il n'y osait plus même penser. Détournant la tête avec un long soupir, le cœur recru de fatigue, il considéra les terrains vagues, les usines et la Buttcaux-Cailles estompée dans le matin de mai..

Lorsque les fils survinrent, Adrien dirigea vers eux sa face flétrie, avec un sursaut de tendresse. Armand apparaissait peigné, le visage, les oreilles et le cou lavés avec soin, les vêtements brossés; ces signes d'une hérédité bourgeoise tirèrent à l'employé un sourire. Pour Marcel, il exhibait une chevelure éparse, des joues encore sales, un pantalon moucheté : la tradition d'Adèle. Tous deux aimaient le père et quand ils vinrent l'embrasser, d'un geste d'enfant, il se réjouit en son cœur. Cette jolie minute ne dura guère : les jeunes gens ne songeaient qu'au 1^' mai. Afin de ne pas contrarier le père, ils se contraignaient à n'en rien dire; mais, de-ci de-là, un mot décelait l'orientation de leurs âmes. Cette réserve finit par être plus pénible qu'une discussion; Adrien murmura, en beurrant prudemment sa tartine :

— Il y aura certainement des désordres. Les yeux d'Armand scintillèrent :

— Oh! des désordres! Ce ne serait pas la peine.

— Comment pas la peine! se récria Adrien... que te faut-il donc?

— La révolution! cria impétueusement Marcel.

— Et qu'en feriez-vous, pauvres petits? Une révolution ne pourrait apporter que la misère.

— Pas celle-ci! certifia l'aîné d'une voix ardente. Nous ne sommes plus au temps où les révolutions se faisaient au hasard; maintenant nous connaissons les vraies ressources du pays; les syndicats sauraient s'en servir.

— Tu crois ça! fît le père en haussant les épaules. Si les ouvriers connaissaient les ressources du pays, ils seraient pris de terreur, ils sauraient qu'il n'y en

LA VAGUE KOUGE 395

a vraiment pas assez pour tout le monde, et qu'à une société composée de riches et de pauvres, ils ne pourraient substituer qu'une société de crève-lafaim.

— La France peut nourrir cent millions d'hommes, protesta Armand. Il suffira de l'organiser. Nous sommes prêts.

— Ah! vous êtes prêts, ricana mélancoliquement Bossange. Et comment? Où ça se passe-t-il? Qui a dressé les plans? Et les connais-tu, ces plans?... Mon cher garçon, tu en sais, sur ce point, juste autant que moi. Tu fais partie d'un club antimilitariste et tu fréquentes un cercle révolutionnaire. Ça s'arrête là! Ton cercle et ton club ne seraient pas seulement capables de diriger l'usine Caillebotte ni les ateliers Delaborde.

— Non, mais les ouvriers de Caillebotte et ceux de Delaborde en seraient aussi capables que les exploiteurs actuels. Ils sont organisés; ils appartiennent presque tous à des syndicats.

— Organisés! soupira le père, organisés pour faire une grève, pour réclamer vingt sous d'augmentation de salaire ou la réduction des heures de travail, organisés pour clabauder, pour menacer, pour aller au cabaret et applaudir les bavards. Mais qu'ils reprennent l'usine Caillebotte ou les ateliers Delaborde, avant six mois, il leur faudra fermer boutique.

— Oui, s'ils sont isolés dans un monde bourgeois, boycottés par de mortels ennemis, non, s'ils luttent et travaillent dans une société fraternelle.

— Et qu'en sais-tu? Y as-tu vécu dans unep société fraternelle? Avec quoi la fera-t-on? Avec des hommes, de sales bêtes envieuses et jalouses! Tu rêves, tu es dans la lune, tout comme les révolutionnaires du vieux temps.

— Nous ne rêvons pas, s'exalta le jeune homme, pâle de mysticisme. Le prolétariat a fait des pas

de géant. Il a rompu avec le passé politique, il a compris les lois positives de l'association, il a couvert la France de syndicats solidaires, qui font trembler la bourgeoisie; il a fondé cette Fédération générale du travail qui n'a aucun équivalent chez nos adversaires, qui nous permet de coordonner et de centraliser nos efforts, qui dirige et prévoit nos destinées sociales bien mieux que le gouvernement ne dirige et ne prévoit les destinées politiques. Le quatrième Etat, après avoir été si longtemps un idéal, est devenu une réalité solide, il est prêt à l'action, il n'a plus qu'un geste à faire pour s'emparer de la fortune nationale...

— Tu vois, fît le père avec amertume. Je te demande des explications positives et tu me sers un discours. Tu ne parles pas mal, mon enfant, tu auras de l'éloquence, mais ce n'est pas avec de l'éloquence qu'on réglera la question sociale, c'est avec des chiffres!

Le visage d'Adrien décelait un tel dégoût, que le jeune homme n'osa continuer. Il se tut, plein d'une indulgence dédaigneuse pour les idées du vieillard qui, sentant trop bien cette indulgence, soupira :

— Oui, mon cher petit, tu es jeune, tu découvres l'Amérique!

Le déjeuner finissait. Adrien n'osa proposer une promenade : il savait que ses fils s'ennuieraient, que toute leur âme se porterait vers la ville, le Chûteau-d'Eau, la place de la République, vers le mystérieux repaire de la Grange-aux-Belles. Avec un chiffon de soie, chauffé aux braises de la cuisine, il polit son haut de forme et s'en fut, humilié, voir la chair verle des prairies, des emblaves et des bois.

Son départ libéra les langues. Armand et Marcel laissèrent flamber leur espérance; Adèle, heureuse de leurs bonnes « platines », enfournait pôle-môle les phrases. Elles évoquaient ses notions propres, une ratatouille d'événements, un hochepot d'images,

cependant qu'en sa manière, elle mettait un peu d'ordre dans le ménage, chassant les bottines à coups de pied, donnant un revers de torchon ou promenant sur le sol un balai hasardeux. Elle ne s'obstina point. Dès qu'elle jugea les rites accomplis, elle concéda au logement sa crasse et son cliaos.

Pour honorer le P^ mai, elle se disposait à donner un petit quart d'heure à sa toilette, lorsque éclata le miaulement de la Trompette : la révolution était venue! Elle la voyait. D'abord une légion d'hommes brandissant des sabres, des barres de fer, des fusils démesurés, et chantant la Carmagnole : leur costume est déguenillé, mais pittoresque; ils portent des chapeaux pointus, des casquettes rabattues ou des bonnets phrygiens; derrière, sur un char de bœuf gras, une dame corpulente qu'environnent des messieurs très bien, en redingote et haut de forme; puis beaucoup de femmes qui vocifèrent : « A la lanterne! » suivies d'un groupe noir et d'une guillotine.

Le spectacle présentait quelques variantes, selon l'état d'âme d'Adèle ou de récentes palabres. Ce matin, elle concevait le groupe de la C. G. T. avec une interminable banderolle, bourrée de devises et de mots historiques, et M. Griffuelhes, sur un cheval blanc, suivi d'hommes rangés en bon ordre, la boutonnière rougie d'une églantine et clamant terriblement riniernalionale.

— Ils arrivent! Ils arrivent! cria-t-elle, en se jetant vers la fenêtre.

Quoiqu'une action sérieuse leur parût invraisemblable, à cette heure et dans ce terroir, les garçons suivirent Adèle : toutes les façades laissaiènt^urgir des têtes de commères, toutes les portes vomissaient des hommes.

— C'est toujours la même répétition! grinçait le père Meulière, penché sur le ruisseau.

Il était un peu pâle. Perregault, la main en vi-

sière, épiait l'étendue, avec un visage morose, car maintenant qu'il l'estimait possible, il exécrait la révolution. Pêle-mêle, Mme Meulière, Mme Ga chot, la femme au visage de Napoléon, Georgette et Eulalie, Mme Haneuse, Fallandres, Goulard, Ber guin, avaient surgi; des silhouettes se profilaient au bord des ruelles ou longeaient les clôtures. Enfin, la vérité se décela : un rire énorme secouait encore le rassemblement Pouraille. Philippine tendait le poing vers une forme fuyante en qui chacun reconnut Gourjat.

— C'est pas la révolution! gémit Adèle.

Car la crainte de voir pendre des voisins ayant disparu, elle se connut déçue.

— • La révolution ne peut pas éclater dans ce quartier vague! assura Marcel.

— Alors, faudra aller la voir en ville?

— Il vaut mieux que les femmes n'y aillent pas! fit l'adolescent avec autorité.

Adèle jeta sur ses fils un regard où l'admiration s'assombrissait d'inquiétude :

— A cause? Est-ce qu'on va se massacrer? Je ne veux pas que vous y alliez!

Jusqu'alors, elle s'était mis en tête que la révolution éclaterait d'un bloc et que seuls les adversaires courraient des dangers. Maintenant elle voyait les barricades de 1848 et le siège de la Commune :

— Je ne veux pas! Je ne veux pas! répéta-t-ellc. Ou alors j'irai avec vous!

Une émolion grotesque, incoordonnée et touchante, brouillait son visage.

— • Allons, maman, intervint l'aîné, en l'étreignant aux épaules, il n'y a rien à craindre. Tout est préparé pour une révolution pacifique. Marcel veut dire que la présence des fcnnues ferait tort à la (liscij)liuo...

Si les plus sages propos d'Adrien passaient *'i travers la cervelle de Mme Bossange comme h tra

vers un tamis, elle subissait l'ascendant de son fils.

— Les capitalistes n'oseront pas sortir? demandât-elle. Et les soldats?

— Les capitalistes se garderont bien de montrer le bout de leur nez. Quant aux soldats, ils lèveront la crosse.

Il n'en était pas sûr; il craignait une courte résistance.

— L'armée est convertie, ajouta-t-il, la propagande antimilitariste a fait son œuvre : les soldats savent que l'ennemi n'est plus aux frontières.

— Ce soir, tous les officiers seront dans le coffre, clama Marcel, en exécutant une pyrrhique. Les plus méchants auront la hure truffée de balles! On sort, Armand?

— On sort.

Marcel se débarbouilla au galop et parut dans un costume où se prélassaient des brindilles de zostère, des filaments, des mouchetures, des îlots de graisse, tandis que son frère, prolongeant la tradition paternelle, revêtait un complet bleu, nettoyé à la benzine et au fiel de bœuf, des bottines cirées avec vigilance, un chapeau à qui douze mois d'usage laissaient de la fraîcheur.

— Tu as des manies de capitaliste! gouailla le cadet. Faut s'habiller comme le peuple.

— Pas du tout! Il faut que le peuple se nourrisse, se loge et s'habille comme les bourgeois. C'est son droit et son devoir!

— Son droit, si lu veux, mais mince de devoir! Dans la collectivité, on s'habillera comme on veut. Moi, ça sera en Romanichel!

Dehors, ils trouvèrent le petit ]Meulièref Emile Pouraille, Bachelet, Rivière, Charbonneau, Chrestien, Mirabel et Micheton qui rôdaient avec impatience. Parfois, l'un ou l'autre s'arrêtait, l'œil tourné vers le quartier Saint-Jacques ou le quartier d'Italie.

— Est-ce qu'on n'ira pas voir?

Le groupe Pouraille s'était dispersé; les hommes s'aggloméraient aux Enfants de la Rochelle ; Mme Meulière, devant une fenêtre ouverte, consultait le marc et annonçait des événements prodigieux; les commères foisonnaient. Cependant, tout le monde sentait un grand vide. Il était dû à l'absence de Rougemont. Quoiqu'il s'en fût défendu, on lui attribuait une mission secrète, on attendait le mot d'ordre ou du moins un signal. Cette ombre qui planait sur les plans de la C. G. T., lui seul pouvait la dissiper : il ne le ferait qu'au moment décisif, mais il semblait impossible qu'il ne le fît point. L'énigme agitait pareillement les hommes assemblés aux Enfants de la Rochelle et les jeunes antimilitaristes qui cheminaient autour de l'usine Caillebotte :

— Est-ce qu'on n'ira pas voir? geignit pour la troisième fois Paul Micheton, qui s'impatientait plus que les autres.

— On ne verrait probablement rien, fît Armand, hypnotisé par le rêve d'une explosion brusque, à heure fixe, dans l'après-midi :

— Si pourtant elle éclatait le matin? insista Micheton. Puisque personne ne sait l'heure, pourquoi pas?

— Tu vois bien qu'on n'a pas convoqué les fédérations. Il n'y a qu'à regarder autour de soi...

— C'est pourtant vrai! Et sans les fédérations, qu'est-ce qu'on pourrait faire?

Il y eut un silence; de nouveaux antimilitaristes se montrèrent; instinctivement, on se dirigeait vers les Enfants de la Rochelle. Toutes les tables de la terrasse fourmillaient de verres et de soucoupes: on faisait une installai ion de fortune dans le jardin. Dutillcul avait enfin réuni les Six Hommes. Armés du gourdin et la poche garnie d'un revolver, ils se pressaient autour d'une table rouilleuse; leurs voix s'élevaient, par intervalles, comme un aboie-

ment de meute. Alfred le Rouge occupait une encoignure avec Vérieulx, Edmond Seffens et Bardoufle. On apercevait Fallandres, le petit Taupin, Isidore Pouraille, Berguin-Sous-Presse, Haneuse- Clarinette, Bousquet la Trogne, Vagrel, Piston, Gourjat, revenu par la venelle, Perregault, goguenard et acrimonieux, Auguste Vanneraud, Bollacq, Filâtre, Cambrésy, Levesque, trois maréchaux ferrants, issus de la Râpée, deux vidangeurs descendus de la Butte-aux-Cailles, le père Meulière, Boirot Cosaque et Félicien Canard, l'empereur du jeu de bouchon.

— Qu'est-ce qu'on attend? cria Filatre d'une voix de tête, vrillante et acide. On est ici comme des trous du c... Faut qu'on marche!

— On marchera! meuglèrent Dutilleul et les Six Hommes.

— Et après? goguenarda le petit Taupin. Y aura rien! Les syndicats ne bougent pas. A preuve!

Son doigt désigna circulairement les syndiqués grouillant autour des tables. Cette observation jeta un froid. Dutilleul affirma, comminatoire :

— Le mot d'ordre viendra à son heure!

— D'où donc que j'y coure?

— Le citoyen Rougemont te le dira! fît aigrement Pouraille.

L'alcool ruisselait généreusement par ses méninges : ses vues, toujours plus vastes, embrassaient Paris, la France et le vague univers déposé en lui, au hasard des parlottes. Il frotta ses mains sur son ventre :

— Tu crois que la Confédération irait confier son secret à un tas de poires qui le racoateraient à leurs fumelles? En sorte que les capitalistes et les jésuites auraient le temps de se défiler. Le mot d'ordre est au chaud! Quand il sortira, les bourgeois seront cuits.

Gourjat fît entendre son résonateur :

— C'est justement pour ça que le camarade Rougemont n'est pas ici. Il n'agira qu'au bon moment!

Gourjat n'était pas aussi persuadé qu'Isidore, mais, en affirmant, il se réhabilitait, il réagissait contre l'humiliation encore cuisante. Au reste, ses propos prirent la forme d'une vérité. La foule écoutait, ravie de croire que Rougemont obéissait à des raisons supérieures et que la C. G. T., après avoir tout réglé avec les troupes, ne demanderait au peuple qu'à paraître et à acclamer la Grève Générale.

Dutilleul sonnait l'hallali. Il voyait, dans la lueur rouge du Grand Soir, s'enfuir la bête bourgeoise; les Six Hommes menaient une meute incommensurable; les os craquaient comme des charpentes; le sang coulait sur les trottoirs, avec le bruit joyeux des pluies d'équinoxe.

— Allons faire une reconnaissance! proposa Alfred le Rouge.

— Ça ne servira à rien, puisqu'il n'y aura rien avant ce tantôt.

— Allons voir tout de même; il y a toujours la hure des bourgeois!

Déjà Dutilleul et les Six LIommes étaient debout; leurs gourdins cliquetèrent :

— Ah! non, fit Alfred, à quoi que ça servirait de faire du potin? Vous attraperiez la police dans les fesses et vous ne pourriez pas assister à la grande fête.

L'argument porta. Dutilleul, transi à l'idée qu'il serait au bloc pendant que se déchaînerait la tempête, abaissa sa trique et s'efforça de prendre un air i)acifique.

— On se divisera par groupes. Les uns fileront par la rue Bobillot, par les Gobelins et par la rue Monge. Les autres passeront par le quartier Saint- Jacques; une troisième fournée ira par le Lion et le boulevard Raspail. On pourra encore se diviser

en route et se donner un rendez-vous général.

— Pas la peine! intervint Bollacq, le rendez-vous à la soupe, chacun chez soi. Pour marcher en masse, on verra après le déjeuner.

Dutilleul prit la tête, avec les Six Hommes. Alfred le Rouge conduisait les typographes et les mécaniciens. Isidore Pouraille tanguait entre Bardoufle et l'Empereur du jeu de bouchon, les trois maréchaux ferrants marchaient bras à bras, suivis des vidangeurs, de Filûtre, de Cambrésy, Berguin-sous- Presse, Boirot dit Cosaque, Félicien Canard, Gourjat, Baraque, Vacheron l'Acacia, Pignarre, Haneuse et vingt autres. Les jeunes antimilitaristes hésitaient entre le peloton des Six Hommes et la troupe d'Alfred le Rouge. Le premier les séduisait par son allure martiale, l'autre les attirait par la stature du typographe et une gaieté gauloise.

Un grand charme éclaira le départ. Entre ces hommes légèrement fouettés d'alcool, il se fît une communion de force et de douceur; ils eurent l'âme des sectes, confiants, agressifs et altruistes. Le bruit de leurs pas les grisait, une horripilation picotait leur épiderme, avec des visions de bataille et de chasse, mêlées d'une insouciance généreuse. Rue de Tolbiac, ils demeurèrent en tas, pleins du regret de s'éparpiller. Dutilleul donna le signal :

— On se retrouvera!

Et il entraîna son groupe, chantant :

Y en a qu'aiment pas la sauc' blanche

Ni les escargots;

Moi, j'm'en bats l'œil, mais en r'vanche

J' n'aim' pas les sergots.

L'après-midi, au boulevard Sébastopol, le populaire s'accroissait, déversé des rues latérales par bandes ombrageuses ou par groupes ballants : un fleuve d'hommes coulait, avec des clapotis secs, des refrains déferlant un instant à la surface, des rumeurs s'enflant en houle et tourbillonnant aux carrefours. Tous, persuadés que le spectacle se déroulerait ailleurs, s'abstenaient de manifestations précises. Et la multitude se partageait en deux espèces. La curiosité mouvait l'une; elle marchait plus veule et plus lente, elle était secouée de roulis, elle tanguait, hésitait, ondulait, tournoyait au gré d'événements minuscules. L'esprit des émeutes tra vaillait l'autre; elle montrait des faces avides, farouches ou soucieuses, elle tendait à marquer le pas et prolongeait les souffles vagues en murmures orientés. En somme, c'était une foule hétérogène, une foule où les passions s'allument par traînées courtes, dansent en feux follets, s'éteignent en lueurs d'allumettes.

Des tôles surgissent de la masse comme d'une ombre, têtes de clair-obscur, farouches, fantasques, ou baroques; de brusques silhouettes rappellent des chevaux d'équarrissage, des sarigues, des cigognes, des surmulots; il y a des visages de mouflon, de chien, de porc, de lynx, de dindon, dos barbes pelage de renard, fl'ours, de lama, de bélier, des barbes en mousse et en lichen, opaques ou fluides, trouées comme des éponges ou semées en îlots. Des

flandrins tanguent sur leurs jambes d'échassiers, des Auvergnats roulent des pattes brèves, d'autres font peser Un torse lourd sur des lattes, traînent une coxalgie, clopinent sur des manches de veste, ouvrent une ellipse de bancroches.

Des faces s'éveillent comme d'un sommeil, certaines mettent toute leur action dans la bouche, ou dans le nez qui semble flairer le bruit, les gestes et les événements; il en est qui n'ont que le regard : il s'étire, se creuse, se hausse, s'éteint, se rallume. Le peuple forme des flaques, des mares, des vortex, s'ébroue ou se tasse au passage des patrouilles.

La bande des Terrains-Vagues se distinguait par sa discipline. Dutilleul et les Six Hommes tenaient la tête avec une gravité sournoise et redoutable; Alfred, le Géant rouge, conduisait les gens de la maison Delaborde; Isidore, Bardoufle, la Trompette de Jéricho, Gachot, Félicien Canard, l'Empereur du jeu de bouchon, Filâtre, Vacheron, Baraque, Berguin-sous-Presse, Boirot-Gosaque, Pignarre, Haneuse, Vérieulx, Pierre Laglauze, Auguste Vanneraud, Vagrel, Bollacq, Louis Marihaye, Piston dit la Tomate, Levesque, Comberault, Palan-Vinette, Corveju, Baptiste, Lanterne, formaient un nougat épais qui refluait le long des murailles. Les jeunes antimilitaristes fermaient la marche, saouls de mysticisme.

La vue des masses noires évaporait les doutes d'Armand; à chaque fournée, issant des voies confluentes, un torrent d'énergie palpitait dans sa poitrine et le vertige des foules l'étourdissait mieux qu'un alcool; il se sentait perdu dans UBC onde douce, puissante, intarissable. Au carrefour de la rue Turbigo et du boulevard Sébastopol, la police et la troupe commençaient à canaliser le courant; un immense piétinement coupait le brouhaha; des flots refluèrent; il surgit des êtres mystérieux, des

406 LA VAGUE UOUGE

hommes lestes, i'urtifs ou hardis; la rumeur s'enfla de huées et de glapissements; on entr'apercevait les dragons, inquiets et pacifiques qui, évoluant en mesure, refoulaient le troupeau... Il y eut un arrêt suivi d'un jusant de fuyards : les brigades centrales barraient la rue Turbigo.

— On se bat place de la République!

Ce €ri, prolongé de groupe en groupe, fila vers la place du Châtelet. Dutilleul et les Six Hommes rectifièrent l'alignement, Alfred le Géant rouge, Isidore et Bardoufle exécutèrent une sorte de bourrée, tandis que Pierre Laglauze dit l'Endive, Berguin et les autres s'enchaînaient par les bras en mugissant :

Peuple, ne sois donc pas si flemme.

Au lieu d'être votard, Fais donc tes affaires toi-même.

— Ah! on se bat! On se bat! On se bat! répétait Armand d'une voix haletante.

Tout l'univers se condensait dans ces trois mots : ils enveloppaient la multitude, ils bondissaient sur les toits, ils s'élevaient dans les nuages. L'adolescent voyait distinctement le peuple immense et souverain, dévorant la police.

Le mascaret des badauds coula sur la chaussée; les révolutionnaires, se poussant les uns les autres, opposèrent une barricade de poitrines aux brigades centrales. Alors une deuxième nouvelle se répandit à travers les ouïes innombrables :

— La police renâcle... les soldats commencent à se débander!

Ce fut une ruée! La foule tournoya comme un maëlslrom, myriade de faces pâles, rageuses, terrifiées ou folles, et les brigades centrales reculèrent :

— A la Bourse du travail! meuglaient des voix convulsives.

El la Trompette de Jéricho enflant son tonnerre : — A la Bourse du travail!

Dutilleul et les Six Hommes, Alfred et les typographes, Isidore et Bardoufle, avec une douzaine de terrassiers et les jeunes antimilitaristes formèrent un coin et percèrent jusqu'au bureau des omnibus. Mais les brigades, renforcées, prirent le pas de charge, les dragons survinrent au trot; la foule, avec une longue huée, rétrograda, tandis que les agents écrasaient des faces et passaient à tabac quelques citoyens malencontreux.

— En avant! rugit Dutilleul, Touillons-leur le gros intestin, éclaboussons-les de leur propre m...

Sa trique et les triques des Six Hommes claquèrent; Bardoufle épanouit ses pinces, Alfred fendit la foule avec des mouvements de nageur, Gourjat sonna la charge. Mais d'énormes tampons de chair les séparant des brigades, le reflux fut irrésistible; un double barrage défendit la rue Turbigo et le boulevard Sébastopol.

— Rien à faire par ici! tonna Gourjat; il faut prendre la traverse...

— Par la rue aux Ours! appuya Dutilleul.

Le groupe se condensa et, traçant sa trajectoire, se précipita par la rue aux Ours, la rue du Grenier- Saint-Lazare, la rue Michel-Lecomte. La foule se raréfiait. Pourtant, on percevait l'agitation prochaine aux allures nerveuses, aux faces tendues, aux conciliabules du trottoir et des caboulots. La rumeur d'une victoire révolutionnaire circulait avec cette rapidité qui étonnait les Romains pendant la conquête des Gaules. Lorque parut la bande des Terrains-Vagues, les gens s'accumulèrent aux seuils et à la vitre des marchands de vins; on se montrait le magasinier et les Six Hommes rangés en bataille, la tête rouge d'Alfred, Bardoufle tanguant sur ses

408 LA VAGtlËiROUGË

vastes fémurs, Gourjat qui proférait autant de cris qu'une assemblée. Dans ce recoin du vieux Paris, imprégné des âmes ancestrales, on eût dit une horde de 1848 ou de la Commune. L'odeur des révolutions et des barricades s'élevait d'elle; les ouvriers l'acclamèrent, deux vieilles femmes s'enfuirent avec des cris d'orfraie; les gamins suivaient en vol de mouches; et la bande marquait le pas, cohérente, disciplinée, organique.

Rue du Temple, la multitude reparut. Elle se déversait de la place de la République ou s'y précipitait. Des nouvelles contradictoires annonçaient la déroute de la troupe ou le recul des émeutiers, l'arrivée des renforts militaires ou des mystérieuses phalanges de la C. G. T. Les Terrains-Vagues, emportés par leur élan et favorisés par le populaire, que fascinaient les Six Lïommes, parvinrent à deux cents mètres de la place. Une muraille humaine s'y tassait. Refoulée par les barrages d'agents et de cuirassiers, elle exhalait des plaintes, des chants et des blasphèmes.

L'arrivée de la horde lui donna un élan, elle gagna quelques mètres : tout de suite une charge brutale la repoussait en tronçons hurlants contre les façades; les hommes des brigades centrales martelaient les mâchoires, tapaient à tour de bras dans les omoplates, désarticulaient les membres ou défonçaient les derrières à coups de botte. A travers la débâcle, une nouvelle rumeur prenait consistance :

— La bataille est au quai de Valmy!

Dutilleul la répéta d'une voix rauque et sa face, à travers sa furcir chronique, ricanait de plaisir. Toute la troupe a ailleurs baignait dans une atmosphère collective qui em])rumait les cervelles et exaspérait les courages : tant qu'ils seraient serrés les uns contre les autres, confondant leurs palpitations et mêlant leurs gestes, ils oublieraient le péril.

LA VAGUE IIOUGE 409

— La bataille est au quai de Valmyl amplifia La Trompette.

La horde serpenta dans les rues latérales. Elle emportait à sa suite une traînée de solitaires et de menus groupes qui s'organisaient à son contact. Guidée par Haneuse, qui connaissait à fond le terroir, elle coupa successivement par la rue Perrée, la rue du Forez, la rue Chariot, la rue de Bretagne, la rue Froissart, le boulevard des Filles-du- Calvaire, la rue du Passage-Saint-Sébastien, la rue Folie-Méricourt, le quai de Jemmapes.

Aux deux rives du canal, une foule ballottait, traversée par des vociférations et des coupetées d'Internationale. Sur ces quais mélancoliques, où survit la vieille âme batelière de France, près de ■cette eau croupie, aux moires de bitume, l'agitation avait une allure saisissante. Armand entrevit les maisons rongées de moiteur, les bateaux à l'ancre, dans une paix hollandaise, avec leurs petites fumées, leurs cargaisons hétéroclites, leurs hublots, leur intimité pauvre et pourtant savoureuse. Mais, vite ressaisi par l'ondulation des corps et des voix, il tendait les yeux vers les cohortes sombres des sergents de ville, l'étincellement des casques et la stature des chevaux de guerre.

Malgré le tintamarre, le flux et les jusants, il y avait trêve. Quelques individus, juchés sur des tonnes, invitaient les soldats à fraterniser. La masse semblait attendre une intervention providentielle. Il restait des badauds et des femmes, mais cet élément s'éliminait continuellement, remplacé par des escogriffes aventureux ou sinistres. Somme toute, une émeute incohérente, sans force combative, multitude accourue sur la foi de confuses promesses et qui, consciente de sa faiblesse, ne pouvait se résoudre à laisser toute espérance.

Sur un mot semé au hasard et propagé en étin-

410 LA VAGUE KOUGE

celles, sur un de ces frissons qui traversent les assemblées humaines, les prunelles cherchaient le signe mystérieux qui déchaînerait l'ouragan, réduirait les troupes à l'impuissance ou les rallierait à la révolution. La foi croissait ou décroissait, sans que jamais l'incrédulité fût complète. Le piétinement de cette humanité marquait les pulsations de la révolte, de l'inertie, de la gouaille; il s'enflait, par intermittences jusqu'aux barrages de la police, puis retombait flasque, surmonté d'une écume de cris; il déferlait du canal aux façades avec un bruit aussi vague que l'émeute elle-même. La horde amenait avec elle un élément encore jeune, car ces formations fugitives ont leur jeunesse et leur décrépitude. Au grouillement du populaire, elle se ■chargea d'enthousiasme et lança son cri de guerre, d'abord imprécis, dissonant, puis rythmique, mis au point par la rugissante Trompette de Jéricho.

— Allons leur extirper les rognons! clama Dulilleul.

Ses yeux, deux ronds de phosphore, pâlissaient les poils, les cicatrices, les taches du visage. Haneuse Clarinette dressait une tête de lapin blanc aux yeux écorchés, le torse maigre de Bollacq se tordait en hélice, Alfred secouait sa chevelure rouge comme un drapeau. Filâtre ne cessait de ricaner : petit, opaque, la face tassée, il semblait un dogue verdâtre et barbu; la Tomate poussait sa trogne dans le dos du maçon Pirart; l'Empereur du jeu de bouchon et Berguin-sous-Prcsse tapaient le pavé de leurs godillots énormes, la barbe sablonneuse d'Isidore vibrait en cadence, Vacheron l'Acacia « feulait » à côté de Cambrésy, qui poussait des soupirs épais, en arrondissant ses joues. Baraque broutait sa moustache, Bardoufle haussait ses épaules au point qu'on n'apercevait plus le cou : la tête, sous la carapace du chapeau, semblait une courge velue roulée dans un sillon; les jeunes anti-

LX VAGUE KOUGE 411

militaristes se liaient par une chaîne de bras jetés en travers des épaules. Et un homme avait surgi, dont la barbe pullulait vers la droite, alors qu'elle poussait rare à gauche, entre des cicatrices d'écrouelles. Avec un rire frénétique, il hissait un manche à balai surmonté d'un couvre-pied rouge; il rauquait par hoquetées :

Debout, frères de misère I Debout et plus de frontières :

Rèvoltons-nous contre les afîameurs.

La Trompette de Jéricho reprit le refrain en puissance; le chant unifia les faces comme il coordonnait les pas et, si dissemblables, tous parurent issus d'une même race, disciplinés par des traditions identiques. Dans cette minute, un prodige leur eût paru l'âme même des choses.

— La charge! hurlait Gourjat, qui donna les notes du clairon.

A la vue de cette bande massive, le populaire délira. Enfin, la C. G. T. prenait le commandement! Le bruit s'en répandit; des individus aux yeux luisants accoururent; d'un jet, la multitude de l'autre rive emboîta le pas. Plus de mille hommes marchaient, torrent couleur de coke, de houille, d'amadou, de mortier, d'argile rousse et bleue, où bouillonnait la clarté des visages.

Brusquement les brigades centrales et la cavalerie s'ébranlèrent.

— L'heure de la tripe est arrivée! écuma Dutilleul.

Troupe et police chargeaient. Entraîné par son élan, le peuple reçut le choc sans broncher. Dutilleul abattit sa trique et bossela un sergent de ville; les Six Hommes se ruèrent; on vit Alfred le Géant rouge basculer un officier de paix tandis que Bardoufle, empoignant un cheval aux naseaux, d'une main irrésistible décrochait le cavalier. Un

hurlement de triomphe se déchaîna sur les deux rives.

La cavalerie accéléra la charge; elle coupa la horde en trois tronçons; Haneuse, Mangueraux, Baraque, Vacheron l'Acacia, Fourru, Levesque, Filâtre battirent en retraite avec la plupart des terrassiers, des typographes et des jeunes antimilitaristes. Le peuple lâcha tout. Seuls restaient les Six Hommes, Dutilleul, Alfred, Bardoufle, Armand et Marcel Bossange, le petit Meulière, Isidore Pouraille, Gourjat, Piston la Tomate, Bollacq, Vagrel, quelques inconnus à l'âme combative et des fuyards qui, dans un vertige de terreur, s'étaient jetés parmi les sergents de ville. Dutilleul, fou de bravoure, et les Six Hommes tapaient à l'aventure; Alfred le Rouge traînait vers le canal une grappe d'agents : ils lui tordaient les bras ou lui broyaient la gorge : le colosse se secouait comme un sanglier coiffé par les chiens. Bardoufle tenait un gros brigadier serré contre sa poitrine. L'homme devenait bleu et commençait à tirer la langue.

Toute lutte se décelait chimérique. La charge avait déblayé la voie; le peuple, ahuri et torpide, se disloquait aux premiers rangs et hurlait à l'arrièregarde. La répression put se concentrer : un gros d'agents cerna Dutilleul et les Six Hommes; d'autres se ruèrent sur Bardoufle, et les dragons refoulaient le conglomérat des Terrains-Vagues.

— Crevons! cria Dutilleul.

Sa canne, traçant un huit terrible, sonna sur le crâne d'un sergent de ville. Il n'eut pas le temps de récidiver : dix fortes pattes lui ceinturaient le torse; il vociférait :

— Lampions! Tripes fétides! Blairs de chiens... On vous f... un nougat de fer rouge et de plomb fondu dans le ventre...

Les agents l'assommaient en silence, cependant

que Bardoufle, assailli par sept hommes, se déci dait à lâcher son brigadier. Son exaltation était tombée : voyant la partie ridiculement perdue, résigné aux fatalités supérieures, il se laissait passer à tabac avec une bonhomie si douce qu'elle apaisa ses agresseurs. A son tour, Alfred succombait sous le nombre; un croc-en-jambe le précipita sur le sol, où il pantela sous les talons des bottes; à chacun de ses soubresauts, il rejetait les agents, mais lui aussi, s'avouant que cette lutte était vaine et sans profit pour la Cause, finit par se rendre.

Cependant, la charge des dragons avait rompu le conglomérat : elle fut d'autant plus décisive qu'elle était moins brutale; la douceur des soldats apaisait les révolutionnaires et Gourjat, revenant à la raison, criait :

— Pas la peine, camarades! Ce serait se faire casser la gueule pour le roi de Prusse!

Il entraîna Isidore qui, abruti, n'opposait aucune résistance; il ne demeura que les deux Bossange et le petit Meulière. Une tristesse incommensurable abattait Armand. Debout près de l'eau morte, les yeux pleins de larmes, il jetait sur les dragons un regard ivre et vide :

— Allons, filez! s'exclama l'officier avec indulgence.

Gustave prit le bras de son ami pendant que Marcel chantonnait, avec rage et gouaille :

Il était trois petits nenfants

Qui faisaient peur aux éléphants!

Ainsi finit la Révolution du V mai. Quelques éléments de la horde se retrouvèrent et reprirent la route des Terrains-Vagues. Ils cheminaient mélancoliquement, avec des visages de vaincus. Puis, la légende tissa ses premières mailles. Ceux qui

avaient résisté prirent figure de héros; les Six Hommes, sauvés par la frénésie de leur chef, bombaient le torse et magnifiaient leur gloire : n'avaientils pas abattu leurs triques sur des crânes, fendu des ossatures, bosselé des chairs? Tous, en les écoutant, s'adjugeaient un rôle; les plus modestes avaient envoyé leur bourrade ou atteint les naseaux d'un cheval. Et les anecdotes s'ébauchèrent qui, plus tard, enchanteraient les veillées ou rompraient l'uniformité des manilles : quelques-unes jailliraient encore, dans un demi-siècle, de lèvres devenues ancestrales.

Seul Armand Bossange ne participait pas à la légende : il ne comprenait ni la soudaineté ni la platitude de la défaite; il aurait préféré quelque catastrophe effroyable, mais vaste, l'écrasement et le massacre du peuple, l'incendie de Paris, les exécutions en masse; mais pour avoir vu la multitude rompue par la charge d'un escadron et les poings de quelques sergents de ville, il sentait l'indifférence injurieuse et l'ironie amère des circonstances.

La déconvenue des révolutionnaires fut profonde. L'esprit mystérieux des foules avait, d'avance, inscrit une de ces Dates auxquelles se complaisent nos faibles imaginations. Atteints par une illusion parallèle, les bourgeois exultèrent autant que s'ils eussent remporté quelque éclatante victoire. On sut que les casernes regorgeaient de soldats, qu'une division tout entière avait attendu, dans des garnisons prochaines, l'ordre de mobilisation; les journaux démontrèrent que l'émeute, si forte fût-elle, devait être pulvérisée; il y eut un hosannah mêlé d'ironie, et les cafés-concerts chantèrent l'homme aux jambons.

Pourtant la crainte des uns et l'espoir des autres n'étaient pas complètement évanouis. Car il y avait encore la Grève Générale. On annonça, dès le 2 mai, qu'elle n'éclaterait pas en coup de foudre. Les travailleurs de l'approvisionnement restaient à leur poste; les autres parurent aux chantiers, aux usines, aux fabriques. Mais à quatre heures, les terrassiers quittèrent tous ensemble le travail, suivis d'une partie des ouvriers du bâtiment et des mécaniciens. La campagne allait se porter sur les huit heures! Elle se ferait par étapes.

Deux ou trois cents mitrons se joignirent aux grévistes, puis il y eut une petite levée de typographes. Toutefois, le mouvement languissait. Malgré des affiches prophétiques et une propagande ronflante, le nombre des chômeurs ne croissait point : les

mitrons abandonnaient la partie; une grande incertitude divisait les mécaniciens; les typographes manquaient de crânerie. Seuls les terrassiers gardaient leur allure résolue. Ils rôdaient autour des chantiers, par bandes imposantes, patrouillaient au long des faubourgs et se réunissaient fidèlement devant le zinc des mastroquets. Leur discipline était entrecoupée de bagarres.

Aux Terrains Vagues, Isidore Pouraille se livrait à des soulographies homériques. Trois fois, on dut le ramener à dos d'homme, et un soir, tombé dans le ruisseau, il ne réussit à rentrer qu'à quatre pattes. Aux En[anis de la Rochelle, les typographes et les terrassiers formaient une permanence. On y déplorait l'absence de Bardoufle, d'Alfred le Géant rouge, de Dutilleul, respectivement condamnés à quinze jours, trois semaines et un mois de prison. Ainsi qu'ils se figuraient, naguère, une vaste organisation de l'émeute, ainsi les révolutionnaires imaginaient maintenant une incomparable stratégie de la Grève. Quelques mouvements à Lyon, à Marseille et à Brest en apportèrent la preuve. La Grève allait faire tache d'huile; elle se consoliderait d'abord à Paris et dans les centres, puis elle s'étendrait aux petites villes, aux bourgades, aux villages. La C. G. T. était en marche pour la Première Etape.

On se reprochait d'avoir exagéré les promesses de la Voix et mal interprété les harangues de François Rougemont. Ni l'un ni l'autre n'avaient promis une soudaine délivrance : hier comme aujourd'hui, ils ne préconisaient que l'action continue.

Rougemont avait assisté aux émeutes. Celle conlagion chaoticjue, qu'il avait excitée selon sa mesure, il la partageait. Il la partageait avec toute espèce de restrictions mentales. En se blAmanl de revenir

aux illusions des ancêtres, sa pensée flottait, comme une brindille, à la surface du « subconscient ». L'espérance illogique, l'appétit du cataclysme devinrent si vifs qu'il avait quitté les Terrains Vagues, redoutant de griser les pauvres gens par des promesses fabuleuses.

Au matin du V^ mai, il marcha vers la ville, ému comme un adolescent. Avec un mélange d'ennui et de dédain, il €onsidérait les escouades de la préfecture, les dragons et les cuirassiers. Il niait leur puissance effective... Sous l'appareil martial, rien que le désordre et l'incurie! Seule la routine qui a dicté le geste des ministres soude encore ces éléments discords. Que le peuple se lève, la routine est évanouie, la république radicale retourne à la poussière. Mais le peuple connaît-il cette faiblesse profonde? L'armée où toute volonté agonise, où toute cohérence est rongée, ne la juge-t-il pas à l'apparence — aux uniformes, aux fusils, aux chevaux et aux canons?

La ville. était calme. Cependant, expert en psychologie populaire, François découvrait sur les visages une nervosité d'attente analogue à la sienne. Elle se décelait chez tels mastroquets des faubourgs Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin, où grouillait la multitude syndicale, elle devenait manifeste au Château-d'Eau et le long des profondes voies populaires qui montent du Temple à Belleville : là s'agitaient déjà des hordes que la police épiait et dont elle réglait l'écoulement. Devant la Bourse du travail, les attitudes étaient révolutionnaires. Comme un naïf artisan, François imagina que cette C. G. T., dont il connaissait pourtant les faiblesses, avait su organiser la révolte; il entrevit un corps d'émeute orientant les masses. Obsédé, il se dirigea, par le canal Saint-Martin, vers la Grangeaux-Belles.

Parmi des décombres et des bâtisses ruineuses,

au fond d'une cour moisie, siégeait ce comité central qui lançait la terreur sur les bourgeois, l'enthousiasme sur les masses. Des délégués rôdaient parmi les plâtres. François vit le masque pâle de RiffuUes, troué de prunelles violentes, et la face asiatique de Glévy. Riffulles répondait évasivement aux questions d'un délégué bas sur pattes.

Le meneur sentit crouler son rêve. Rien de précis n'avait été conçu, et moins encore réalisé. L'espoir nébuleux qui agitait les révolutionnaires avait réagi sur le comité; Riffulles, Glévy et les autres travaillaient dans l'incohérence. Ce qu'ils savaient mieux que la multitude, c'est que l'agitation, à Paris surtout, était générale. D'innombrables rapports signalaient l'épidémie; elle simulait l'ardeur qui, jadis, avait précédé les grandes insurrections, mais elle cachait une passivité surprenante.

François se retira, déçu. Il avait trop espéré pour désespérer tout de suite; son rêve se reporta sur l'énergie des syndicats et la mollesse des trou})es. Et, après un déjeuner sommaire, il recommença sa rôderie. Alors, il s'étonna de sa propre inclairvoyance. Comment avait-il pu s'y laisser prendre? Aucune volonté précise, aucun enthousiasme moteur : tous ces gens vivaient le même songe, attendaient la même intervention occulte et le même miracle... Rougemont sourit à quelques hurlées insignifiantes, à quelque bénignes bagarres, puis se glissa, par des chemins détournés, vers le Châteaud'Eau. Dc-ci de-là, quelques têtes révélaient une exaltation « positive », capable de se traduire en actes; parfois un groupe faisait mine de s'échauffer, vite attiédi par l'indécision ambiante; tout aboutissait â des sobriquets, des haros, des tabarinades. Pourtant, vers quatre heures, le rêve parut tendre ù quelque réalité : la foule piaffa, des ondes la parcoururent, un barrage d'agents fut surmonté par une

nuée qu'étayait, à l'arrière, la pression des badauds; on entendit le bruit excitant des semelles battant la charge. Quelques caracolades eurent raison de cette ombre d'émeute : une bande entraîna Rougemont jusqu'au quai de Valmy. Il vit naître et s'évaporer de brèves bagarres toujours engagées par les mêmes individus.

Néanmoins, le peuple y mettait quelque pertinacité. Après chaque charge, il se reformait, il enflait son bruit de torrent, il éjaculait des refrains et des injures, il invitait les dragons à jeter leurs officiers dans le canal. François se décidait à battre en retraite, lorsqu'une horde se montra, cohérente, d'allure belliqueuse et qui, aux rumeurs de la foule, joignit une clameur rythmique. Le propagandiste crut voir enfin une avant-garde de cette légion mystérieuse qui devait attirer et concentrer la multitude. Brusquement, il reconnut Dutilleul et les Six Hommes, Alfred le Géant rouge, Pouraille, la Trompette de Jéricho, Haneuse Clarinette, la Tomate, Armand Bossange, le petit Meulière, Bardoufle au torse d'anthropoïde, Pierre Laglauze, Vanncraud, Vagrel, Bollacq, Louis Marihaye, Berguin-sous-Presse, Filâtre, Levesque, Cambrésy et cinquante autres. Sa poitrine battit d'attendrissement plus encore que d'enthousiasme : c'était son œuvre, après tout, c'étaient les hommes auxquels il avait versé la bonne parole; il était doux de les voir plus déterminés et plus disciplinés que les autres* :

— Vingt mille comme eux!... et qui sait!...

Il fut plus troublé encore lorsqu'il les vif s'avancer, d'une allure martiale, presque redoutable :

— Pauvres bougres! murmura-t-il.

Il voulut arrêter leur vaine tentative, mais un tourbillon de badauds l'aspira, le roula à travers des affluents d'hommes toujours plus tassés. Puis

vint la charge, la panique, les ressacs et François vit Dutilleul passé à taba-c, Alfred le Rouge entraînant une grappe de sergents de ville, Bardoufle étreignant un agent pâmé dans ses pattes tentaculaires. La horde était dispersée. Toute intervention devenait ridicule ou nuisible.

Durant toute la soirée, il se reprocha sa faiblesse. Quoi! se laisser prendre, après tant de résolutions et d'expériences, au vieux piège révolutionnaire! Que servait il d'avoir prêché l'organisation, la discipline, la lente étude, l'éducation opiniâtre des syndicats.

Qui savait mieux pourtant que la révolution n'existait pas encore dans les âmes, que les syndicats n'étaient qu'une semence et la C. G. T. un drapeau? Sans doute, une agitation perpétuelle est salutaire; sans doute, lorsque les circonstances sont favorables, il faut exciter à l'indiscipline, courir même le risque d'une répression brutale; dans la masse inerte, ces épisodes suscitent les bonnes révoltes et se cristallisent en légendes. Mais croire à la substitution actuelle du monde ancien par le monde nouveau, quelle démence! Certes, Rougemont n'admettait pas l'antique adage : la nature ne fait pas de sauts. Avec tous les agitateurs ses frères, il exagérait les « mutations brusques », il croyait, énergiquement, que les groupes humains passent par des périodes de fermentation, dont la rapidité est d'ordre révolutionnaire : lorsque, entre une autorité traditionnelle et un pouvoir de {ait, existent des incompatibilités profondes, la guerre éclate comme entre deux nations. Une telle incompatibilité divise l'hégémonie bourgeoise et la puissance syndicale. Mais celle-ci est au début de sa croissance. Ce n'est pas une nation dans la nation, ce n'est pas même une fédération de peuplades, de tribus, de clans, c'est un assemblage amorphe. Elle tâtonne; les appétits

qui la mènent, les intelligences qui l'orientent, sont vagues encore : elle n'est formidable que pour la guerre d'escarmouches; pour les émeutes locales, pour les grèves, non pour une bataille décisive...

L'évolution des grèves accroissait les soucis du meneur. Il avait cru qu'à tout le moins, elles seraient retentissantes et fructueuses. Il les voyait avorter. Les mitrons, les mécaniciens, les ouvriers du bâtiment, les typographes, les terrassiers succombèrent; à peine si les syndicats marquaient quelques succès minuscules. François s'apercevait, après coup, que tout le monde avait rêvé : la C. G. T., les syndicats, le populaire et lui-même. Ce qu'il voyait moins bien, quoiqu'il l'entrevît, c'est que l'époque approchait où les luttes pour l'augmentation des salaires et la journée de huit heures vont pâlir devant les métamorphoses de la production. Et il négligeait aussi, un peu volontairement, la fatalité des concurrences : elles exigeront que toute action socialiste soit internationale. La loi des niveaux rendra peu à peu impossible la prospérité d'une corporation d'artisans en France si une prospérité équivalente n'échoit aux corporations similaires d'Europe et d'Amérique. Ainsi toute révolution solitaire demeurera stérile; une nécessité de fer et de sang condamne l'action syndicale à devenir universelle ou à périr; le rêve d'une nation close, organisant la justice entre ses frontières, devient un rêve aussi lointain qu'un roman de chevalerie : la statistique et la dynamique sociales subiront la même nécessité qui, multipliant toutes les vitesses et reliant toutes les énergies, fait apparaître la vaste planète de Colomb, de Magellan, de Vasco de Gama plus étroite qu'un seul pays des vieux âges.

Page 1