TROISIÈME PARTIE
Plusieurs saisons naquirent et moururent. François Rougemont avait songé à fuir les Terrains Vagues. Son cœur l'y retenait. Des liens innombrables le rattachaient aux sites chaotiques, aux métamorphoses surprenantes, au vagabondage, à l'instabilité, à la truculente misère et la troublante énergie des créatures qui peuplaient les casernes neuves ou nichaient dans les vieilles baraques lézardées.
C'était un charme ingénu et rude, le secret de son âme d'homme des foules et de faubourien.
Il avait usé l'amour d'Eulalie.
La grande fille s'accrochait au souvenir saisissant de la mer, des falaises, de la vie tendre et sauvage, où son être s'était révélé à soi-même. Son cœur changeant ne voulait plus changer. Elle disposait, autour de François, les beaux mensonges dont nous ornons notre pèlerinage. Mais, reconnaissant qu'ils s'étaient pris comme les moineaux sur la branche, elle ne voulait pas tronquer des paroles, lier des actes, pour s'en faire des droits et imposer des devoirs à l'homme. Au rebours, elle se répétait qu'il
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n'avait jamais rien promis. Pourquoi l'aurait-il fait? Il savait bien qu'elle s'était donnée à d'autres. Et parce que, cette fois, elle eût été fidèle, ce n'était pas une raison! Il était bien libre!
Ainsi la grande fille faisait son effort pour n'être pas crampon. Ombrageuse, elle devenait patiente; vive, elle refrénait ses propos; libre de gestes, elle se montrait timide. C'était bien la bonne tactique, par quoi l'aventure se prolongea. Souvent encore, Eulalie eut l'illusion d'être aimée; elle fit sa gerbe de souvenirs, et quand l'heure eut sonné enfin, il y avait de la splendeur dans sa tristesse. Car pour les simples, le souvenir n'est pas une chose morte : il vit en eux, il palpite, et s'il est beau, il les console et leur laisse une gloire.
Par-dessus tout, le souvenir de Christine peuplait les rues, les demeures et les terrains malades. François n'avait pu la bannir du pays des songes. Elle n'était point ce que nos aïeux nommaient un idéal, car un idéal suppose des qualités qui furent l'objet de nos méditations et de nos rêves, et aussi d'un triage. Elle était bien plutôt comme la terre mysté rieuse dont le premier aspect a fait tressaillir nos nerfs et dont le charme s'impose : elle évoquait une grâce neuve, non la grâce qui enveloppe l'homme par la féerie des réminiscences, par le rythme « classique » de la sélection.
Parce qu'il lui arrivait de la rencontrer chez les Garrigues, parce qu'il l'entrevoyait au détour d'une rue, les Terrrains Vagues étaient le sol sacré et presque divin où il bâtissait la maison du bonheur.
C'est à cause d'elle encore qu'il s'éternisait chez Delaborde et qu'il haïssait l'éditeur. Ce vieil homme la «hérissait autant que François la chérissait luimôme. Quand le meneur, plein d'amertume et de jalousie, paraissait devant la face variqueuse, où les paupières se levaient avec tant de peine, ce
n'était plus le révolutionnaire, c'était l'amoureux pauvre, jeune et fort qui exécrait l'amoureux riche, vieux et débile. Que Christine pût être tentée, Rougemont ne voulait pas le croire, et les raisons se pressaient devant lui, persuasives.
Mais il le croyait tout de même, parce que l'instinct emporte les arguments comme le torrent emporte les pierres de la montagne. Dans les ténèbres du subconscient, une mauvaise colère l'excitait à faire dévaster, un jour de grève, les établissements Delaborde.
Cette jalousie eut sa grande heure. Un mercredi, passant par l'avenue de Choisy, où l'amenait un incident de grève, François vit Delaborde descendre de voiture. L'éditeur portait un long pardessus clair, un huit reflets neuf. Des moindres détails de la toilette, de la face frais rasée, des moustaches retroussées au petit fer, se dégageait une volonté d'élégance, plus frappante chez €et homme mal fait pour la tenue.
Delaborde congédia le fiacre. Il marchait à petits pas, d'un air indécis, vers les fortifications :
« Il n'a rien à faire par ici! » se disait le propagandiste.
Son cœur fit un bond terrible : Christine venait d'apparaître. Alors, tout sembla possible. Une méfiance amère et injurieuse posséda le jeune homme; il aurait appris sans surprise que Christine était la maîtresse de l'autre. Les mains glacées, la bouche cuivreuse, et presque inconscient, il se dissimula à l'ombre d'une porte cochère...
Le gros homme saluait, maladroit, misérable et essoufflé. Rien, dans l'attitude de Christine, «ne marquait qu'elle s'attendît à la rencontre ni qu'elle en fût surprise. Il hésita une minute, puis il se rapprocha et parla vivement. Elle haussa les épaules, ils se mirent à marcher côte à côte :
« Je ne veux pas les suivre! » se disait François.
Mais il les suivait, à grande distance, comme halé par une corde.
Delaborde s'était tu. Sa langue était sèche, son larynx lourd; il avait dans les jambes la faiblesse « grouillante » des cardiaques. Enfin, il bégaya, soulevant ses mots comme des fardeaux :
— Pardonnez-moi... Je sais que ma démarche est absurde... J'aurais dû vous parler à l'atelier. Mais on n'apprend rien... Nous redevenons continuellement des enfants.
Elle écoutait avec mélancolie et méfiance. Elle avait de la tendresse pour ce gros homme poussif, bénévole et généreux. Indulgente à sa hâblerie et ses mensonges, sachant qu'il avait l'imagination prompte et qu'il se pipait lui-même plus encore qu'il ne pipait les autres, jamais elle ne l'avait trouvé dur ni perfide. Il conduisait ses affaires avec bonhomie, rétribuant les travailleurs sans avarice et leur venant en aide aux jours noirs; il avait toujours été excellent pour Marcel Deslandes, qu'il aimait et redoutait, meilleur encore pour Christine.
— Mais il n'y avait qu'à me faire appeler! dit-elle avec bonne grâce.
— Non! Je n'aurais pas pu, je n'aurais pas osé. J'ai préféré, sachant que vous deviez passer par ici, un ridicule coup de tête. Dans les grands moments de la vie, j'agis en joueur... Je risque ma chance sur la rouge ou la noire.
— Oui, fit-elle, vous avez le goût du jeu... Je le déteste.
— Ne devons-nous pas le meilleur de la vie aux événements dont nous ne voyons ni la suite exacte ni les causes? Enfin, je ne m'excuse pas... Je veux dire...
Il avait les joues moites et presque la démarche d'un ataxique.
— Savez-vous, reprit-il précipitamment, que, dès
notre première rencontre — vous étiez presque une enfant! — j'ai eu pour vous une sympathie sans bornes? C'était un coup de lumière... de lumière vivante... cette chevelure, ces yeux surtout et ce sourire sain, confiant, courageux, si beau! Ah! j'ai tout de suite compris que vous traceriez votre route quand vous le voudriez et comme vous le voudriez... Depuis, vous êtes pour moi je ne sais quoi de rassurant et d'irrésistible... dont je rêve même lorsque je m'accroche aux affaires. Ne le saviez-vous pas? N'avez-vous pas senti qu'il vous suffirait de dire un mot pour que je vous aide à réaliser vos souhaits? Honnêtement et loyalement, je vous jure. Je me couperais le poing plutôt que d'espérer un prix de mes services. Oh! vous pouvez le croire, il y a, dans ma tendresse, du dévouement et du sacrifice.
Christine penchait la tête; son visage exprimait la pitié, la tristesse et l'indulgence :
— Je le sais, fit-elle à moi-voix. Je sais que vous êtes un homme excellent.
Les yeux de Delaborde se mouillèrent de grosses larmes; saisi par l'émotion molle des gens de son caractère, de sa structure et de son âge, un sanglot barra sa gorge; il balbutiait :
— Que c'est gentil de me dire cela... que vous me faites de bien! Peut-être devrais-je m'arrêter là... c'est déjà du bonheur, mais demain, tout serait à refaire. Mieux vaut aller jusqu'au bout. Et puis vous devinez. Si je n'ai jamais fait le moindre calcul, hélas! ma chère Christine, je ne vous en aime pas moins, depuis bien longtemps, d'une autre tendresse que celle d'un ami.
Elle fît un geste qui implorait le silence, geste de pitié amicale et de résignation. Et, sans le bien comprendre, il y répondit d'instinct, dans une fermentation de souvenirs et une sorte d'extase :
— Vous ne savez pas ce que vous êtes pour
moi... non, vous ne le savez pas : il n'y a pas de parole humaine pour le dire. Quelque chose comme la destinée, ce qu'il y a d'universel dans une pauvre créature qui aime la beauté et qui se sent disparaître... Mon Dieu, quand je pense à vous... c'est un chant de gloire, l'hymne des vies innombrables... tout ce que j'ai vu dans mes voyages, quand j'étais jeune et si riche d'enthousiasme... ces villages d'Italie où j'ai été heureux... ces crépuscules de Naples pleins de navires et de nuages en feu... les montagnes d'été, quand les forêts se hâtent de faire leurs feuilles, et tant d'autres choses inexprimables... des villes, des môles, des rivières, des étoiles vues au fond des bois, des fontaines sur la place d'un beau village, des routes qui ont l'air de conduire au ciel, des canaux perdus dans un vieux paysage de France, où les chalands semblent abriter des joies éternelles, enfin, tout ce que j'ai vu quand j'étais fort, plein de sève et d'admiration. Vous êtes comme ces mélodies qui éveillent notre existence ancienne et nous font voir ce que nous avons perdu... et bien plus encore. Oh! Christine, bien plus encore!
Il s'essoufflait, fou d'amour et de détresse. L'artiste qui n'avait pu croître et qui survivait en lui, se mêlait au vieil homme désespéré de sentir la fin de toute espérance; les mots jaillissaient avec une éloquence sourde; ils ne mentaient pas, ils tâchaient à exprimer sa passion; ils s'exaspéraient seulement de leur impuissance. Sur le boulevard silencieux, devant les fortifications pelées comme de vieux tapis, Christine se sentait émue de ce grondement lamentable. Son âme optimiste conçut — presque — notre incurable misère, l'embuscade terrible où nous jettent nos mouvements, l'épouvante d'être /à, avec notre chair souffrante, la certitude affreuse de vieillir et de périr!... Que répondre? Elle crut devoir écouter jusqu'au bout.
— Enfin, reprenait-il avec un halètement, c'est pour dire que je vous aime... sachant que vous ne pouvez m'aimer et même que vous ne le devez pas. Pourtant, Christine? Si vous vouliez être ma femme... pendant une année... j'aurais eu tout ce qu'un homme peut vouloir sur la terre, je ne me plaindrais plus de la vieillesse ni de la mort! L'existence entière serait encore devant vous, plus belle peut-être, puisque vous pourriez la régler selon votre désir.
— Vous n'auriez pas dû prononcer ces dernières paroles! murmura-t-elle avec désolation. Comment pouvez-vous supposer que j'accepterais votre argent? Régler mon existence! Elle serait pourrie. Je n'oserais plus rencontrer mon regard dans la glace.
— Christine! interrompit-il avec fièvre, j'ai pu parler ainsi parce que ma fortune doit vous appartenir, quoi qu'il arrive!
— Non, pauvre ami, votre fortune ne doit pas m'appartenir. Ce ne serait pas juste et notre amitié en serait, à tout jamais, gâtée. Taisons-nous sur ces misères, parlons de vous. Vous m'avez profondément attendrie. Comme je voudrais céder à votre illusion! Mais je mentirais à tout ce que je crois honnête et nécessaire... je me détesterais; je vous en voudrais aussi; nous souffririons l'un et l'autre... Cher grand ami, je ne me marierai pas sans amour : la pitié et le sacrifice seraient non seulement inutiles, mais dangereux.
Un faible soleil jaunissait la route et tirait des herbes une lueur de malachite. Des vagues de nuages roux déferlaient à l'occident. On apercevait des jardins souffreteux, des champs descendre et de chaux, des maisons mortes. C'était le silence, la solitude et la désolation. Delaborde traînait des jambes lourdes, le vent séchait des larmes dans le creux de ses paupières, il était humble et accablé :
— Mon cœur est comme pétri par une serre! sou-
pira-t-il. Je sais que vous avez raison, Christine, et c'est si terrible! La mort est là, sur ma nuque, c'est là qu'elle me frappera... J'ai mal fait de vous parler de mon amour, j'ai mal fait et je ne pouvais me taire. Ayez tout de même pitié de moi... restez ma fille, ma chère enfant... promettez que je vous reverrai comme d'habitude. Oh! si vous alliez me fuir— quels jours et quelles nuits!...
— Je ne vous fuirai pas! s'écria-t-elle. Pourquoi vous fuirais-je? Comme je vous aimais hier, je vous aimerai demain.
— Oui, n'est-ce pas? Mon amour est une trop pauvre chose pour mériter votre rancune. C'est dit, c'est promis, rien n'est changé?
Il avait pris la main de Christine. Elle ne la relirait point. Elle était « recrue de compassion ». Il étreignait cette main, d'un geste lent et pitoyable, il balbutiait :
— Songer qu'il y aura un homme qui tiendra celle petite main comme je la tiens, et qui sera jeune, et qui sera aimé! ElTroyable vieillesse! Je comprends la mort, oui, je la comprends. Dans toute ma chair, quelque chose sent bien qu'il faut que cela finisse. Mais vieillir! Pourquoi devenir une loque misérable, une ruine dédaignée par la nature et par les hommes? Pourquoi ce visage flétri, ces yeux sans lumière? Savoir qu'on est vieux, le lire sur le visage de la femme qu'on aime, et qui méprise, qui doit mépriser votre amour. N'est-ce pas, Christine, vous avez pitié de moi?
— Oui! oui! gémit-elle, une pitié ardente... une pitié infinie! Vous aurez du courage, grand ami, vous voudrez que cette crise passe. Il ne pouvait y avoir que du malheur diins ce que vous avez désiré, de la défiance, de la jalousie, et quel accablement!
— Je ne sais pas, ma chère petite enfant. J'aurais donné le reste de ma vie pour quelques mois de ce malheur-là. Enfin! c'est impossible. Ai-je ja-
mais cru, au fond, que c'était possible? La force qui me poussait dépassait toute raison et toute expérience. Dites-moi encore que nous nous reverrons... comme si rien ne s'était passé.
— Je l'ai promis!
— Christine, c'est encore très beau! Qui sait si je ne finirai pas par vous aimer tout à fait comme un père?
Il portait la petite main à ses lèvres, dans un suprême sursaut de passion, puis, le visage en larmes, il s'enfuit à travers le site de cendre et de misère.
Là-bas, dans un angle gazonné, sous les feuilles blafardes d'un platane, l'autre, le jeune, François Rougemont, l'accompagnait d'un regard de haine et de jalousie. Il répétait avec fureur :
— Elle sera sa femme! Elle se donnera à cette ruine honteuse, elle subira le vieux corps pourri!...
Les terrassiers et les ouvriers du bâtiment s'orga nisaient avec une ténacité calme. Jamais le sabotage et le « ralentissement » n'avaient été discutés avec plus de méthode et mis en pratique avec plus de discipline. Chez les maçons, comme chez les terrassiers, comme chez les ravaleurs, le travail assidu devint une honte. Tout homme qui accomplissait une tâche normale manquait de cœur et de dignité; c'était un inconscient ou un esclave. Ces idées s'emboîtaient parfaitement dans la tête des remueurs de terre et des gâcheurs de plâtre.
C'est surtout dans le truquage qu'ils devenaient extraordinaires. Les habiles connaissaient à fond l'art de tourner la difficulté. Chaque tâche était précédée d'ingénieux préliminaires, exécutée avec une lenteur savante, entrecoupée de pauses pendant lesquelles l'artisan examinait, cherchait, tâtait, réfléchissait et semblait résoudre de subtils problèmes. Les individus gauches ou lourds se fatiguaient par le simulacre même, par la nécessité de défaire ce qu'ils avaient, imprudemment, fait de trop.
En somme le résultat fut appréciable. Partout le travail diminuait dans une proportion encourageante. La C. G. T. ne tarissait pas d'éloges. Ses agents se pâmaient : enfin commençait la vraie guerre des classes qui ne devait finir qu'avec Vc\ propriation bourgeoise.
François Rougemont y voyait une phase fatale do
l'évolution syndicaliste; il lui semblait évident que si les ouvriers ne dépassaient pas un peu le but, ils n'aboutiraient jamais. Et toute arme n'est-elle pas bonne qui, sans nuire au prolétaire, fera fléchir le capital?
Il se montrait inquiet, le capital! Depuis longtemps, les entrepreneurs souffraient du ralentissement et du sabotage. Ils avaient pu se rattraper par une tonte plus minutieuse de la clientèle, mais la tonte a ses limites et la fortune de Paris, non plus que celle de la France, ne permettaient une production si coûteuse. Rougemont ne s'en inquiétait pas, persuadé que les conditions de l'échange se transformeraient par l'accroissement des salaires et un travail moins déprimant.
Et comme Thomas dit Castaigne s'en allait disant aux maçons, aux ravaleurs et aux terrassiers que les patrons ne pourraient pas tenir le coup, François le prit à partie, à l'heure du casse-croûte, aux abords d'un chantier où travaillait Isidore Pouraille.
— Il doit nous être tout à fait indifférent que quelques patrons tiennent ou ne * tiennent pas le coup. Ils seront éliminés. Ce sera un bien. Soyez sûr qu'il n'y en aura pas un sur cent qui succombera dans la lutte; ils ont plus d'un tour dans la gibecière. Ceux qui déposent leur bilan l'auraient déposé quand même. Allez, vieux Thomas, vous ne voyez pas plus loin que la pièce de cent sous. Elle n'est qu'un emblème. La réalité, c'est la mise en œuvre des énergies qui dorment au sein de notre vieille société. C'est tout ce que la science a découvert et peut découvrir au premier signal. Ce sont d'extraordinaires ressources où nous n'aurions pour ainsi dire qu'à puiser. Notre fortune? Mais elle est ce que nous voudrons qu'elle soit. En attendant que le prolétariat ait saisi les instruments de la production, il n'y a qu'un moyen de réveiller les
richesses engourdies et de les multiplier par leur usage même. Ce moyen, c'est l'échange. Que la consommation soit doublée et triplée, du même ■coup, les objets consommables iront se triplant et se quadruplant. Vieux Thomas, chaque fois que l'on augmente le salaire d'un travailleur, on crée un débouché. Si tous les travailleurs de France avaient de quoi acheter deux fois davantage, il y aurait un renouvellement prodigieux de l'industrie et du commerce : avant cinq ans, nous aurions enfoncé les Anglais et les Allemands.
— Non! non! répondait Thomas avec un mouvement acharné de la tête, il n'y aura pas plus d'échange! Les objets seront plus chers. Et qu'est-ce que cela me fait d'être augmenté de cinquante centimes, si les provisions coûtent onze sous de plus à la ménagère?
— Vous n'êtes pas juste, Castaigne! Les provisions n'augmenteront pas de vingt sous quand les ouvriers auront vingt sous de plus. Elles augmenteront, c'est inévitable, puisque la goule bourgeoise est là, prête à sucer dès qu'elle sent la chair fraîche... ou même la charogne. Mais elles n'augmenteront pas en proportion des salaires. Ce sera surtout la consommation qui augmentera, et avec elle l'échange.
Thomas dit Castaigne avait fait, dans la dernière année, de sérieuses lectures. Sa tête ressemblait davantage à celle du père Socrate. Il levait son nez court, il grattait sa barbe qui, vivant libre, massive et drue, en devenait agressive; les gamins chantaient sur son passage :
Castaigne avec sa barb' d'chiendent, N'a pas besoin de brosse à dents!
Il répondait finement, en balançant l'index :
— Il n'y a que la consommation de l'absinthe, de
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la bière et du vin qui a augmenté, et peut-être un peu celle des habits. Le pire, c'est que ça n'a servi qu'à faire pousser la graine de troquets, sans même enrichir ces bons citoyens : ils se font une concurrence dévorante. Quand je vais de ma turne jusqu'à la place d'Italie, j'en compte cinquanteneuf. Presque tous finissent par faire faillite ou par revendre leur trou à une poire. Il faut voir bâiller le garçon devant les tables vides! Quant aux habits d'ouvriers, ahî mes petits gosses, c'est fait par des malheureux et des malheureuses qui claquent de faim comme des Arabes sur une moisson mangée par la sauterelle. Les ouvriers et leurs dames « raient » sur les frusques que c'en est dégoûtant, vu qu'il leur faut le perroquet et le cafconce. Camarade Rougemont, tu parles bien, tu as la platine doublée à l'or « Fix », mais de me dire que les patrons peuvent continuer le train que leur fait danser la C. G. T., c'est du maboulism'e! La richesse ne se développe pas comme des lapins qu'on lâche dans une île déserte. C'est plus compliqué. C'est beaucoup plus compliqué! Pour vous suivre dans votre petit jeu de l'augmentation des salaires produisant l'augmentation des échanges, et de celle-ci faisant naître la richesse à l'infini, il faudrait que tous, patrons et ouvriers, nous soyons beaucoup plus intelligents et de bien meilleure volonté. Les patrons, mon Dieu, pas par nature, mais par situation, sont plus dégourdis que les ouvriers, juste assez pour être patrons, mais ce ne sont pas des génies. Quant à leur bonne volonté... c'est des hommes comme les autres : il n'y a qu'à ngus regarder entre camarades pour voir que notre bonne volonté, ça ne pèse pas des cent et des mille. Dans ces conditions, les patrons suffisent à leur tâche mieux que n'y suffiraient les prolétaires... pas très bien tout de même. Et lorsqu'il se présente du nouveau, ils sont estomaqués, ils retardent. Il leur
faut une évolution, quoi! De croire que cette évolution va se faire comme ça, à la fourchette, parce qu'on décrétera de plus hauts gains, moins d'heures de travail, et aussi moins de travail à l'heure, j'aime autant croire les propos de mon curé. Si on lui demande trop, le gros patron ne saura plus où donner de la tête, et le petit fermera boutique. Il faut toujours tenir compte de la concurrence étrangère, même quand elle n'a pas l'air de nous concurrencer directement. Si le Français payait par trop cher tout ce qu'il consomme, par rapport aux Allemands ou aux Anglais, il finirait par y avoir une réaction. C'est inévitable!
— Et alors, il ne faut pas d'augmentation de salaires? L'ouvrier travaillera au même prix et abattra la même quantité d'ouvrage jusqu'à la crevaison définitive?
— Pas du tout! s'écria Castaigne en tournant son bras droit comme s'il maniait une fronde. Je veux l'amélioration du sort des travailleurs, camarade Rougemont. Seulement, il y a la manière. Et la manière, c'est de demander ce que les patrons et l'accroissement de la richesse peuvent donner. Même je tiendrai compte d'un accroissement de la consommation avec l'augmentation des salaires... le jour où les suppléments n'iront plus chez les bistros et au beuglant. Mais pour ça, il faut que l'ouvrier apprenne à consommer moins bêtemenL En attendant, le Parisien, je parle de celui qui a déjà les liants salaires, car les pauvres bougres et les pauvres bougresses des bas métiers me font mal au cœur... en attendant, je dis, l'ouvrier parisien en demande trop. Comme les patrons ne peuvent plus le suivre, gare les machines. Ça va être comme en Angleterre. On maintiendra les prix, oui, mais on remplacera des cent et des cent mille homme par la mécanique. C'est alors, mes amis, que vous voirez <lo rhonottos rliAmnges.
Là-bas, il en rôde des troupeaux... les « vorkhaouses » ne peuvent plus depuis longtemps les contenir!
— Parce qu'ils n'ont pas su combiner la question du salaire avec celle de la diminution du travail, répliqua sévèrement Rougemont. A chaque intervention d'une nouvelle machine, tous les travailleurs du corps de métier menacé doivent répondre par une diminution correspondante du rendement.
— Et avec ça? ricana Castaigne. Quand on peut produire à la machine cent mille clous avec trois minutes de travail, alors qu'à la main-d'œuvre il faudrait deux semaines? Je vois d'ici l'ouvrier répondant par la diminution du travail. Il ne ficherait plus une heure de présence. Ce serait le cas de le laisser cuire dans son jus et de faire venir n'importe qui, des Arabes, des Chinois, des nègres... des gorilles!
— Castaigne, vous vous emballez! riposta Rougemont, sur qui l'argument portait plus qu'il ne voulait se l'avouer. Vous prenez un cas invraisemblable. A part quelques exceptions, cela ne se présente pas ainsi. Il y a des transitions. Il naît de nouvelles industries et de nouveaux débouchés, à cause des machines mêmes. On a le temps de se retourner. Et la preuve, vous la trouvez dans la société actuelle, comparée à celle du dix-huitième siècle. Nos machines font à elles seules six, sept, peut-être dix fois le travail des gens de cette dernière époque. Est-ce qu'on a cessé d'avoir besoin de l'effort humain? Ne voyons-nous pas, comme par le passé, des millions d'ouvriers dans les villes et d'autres millioiffe dans les campagnes?
«Pourquoi cependant' sont-ils misérables?îUniquement parce que les patrons ont réussi à les rouler, parce qu'on leur a volé leur part de tant de richesses nouvelles, parce que l'échange se fait mal,
parce que la consommation de la foule n'a pas suivi la progression des forces disponibles. Cela serait-il arrivé si les travailleurs avaient mieux connu leur intérêt, s'ils ne s'étaient pas laissé leurrer par les révolutionnaires bourgeois de 89, massacrer pour le petit chapeau de Napoléon, abrutir par la prêtraille de la Restauration, berner par les politicards de Louis-Philippe, éblouir par les blagueurs de 1848, écraser par Badinguet, enfin bafouer par les sinistres polichinelles de la Chambre? Allez, Castaigne, s'ils avaient organisé leurs syndicats, réduit leurs heures et leurs quantités de travail, accru moins lentement leurs salaires, aujourd'hui le revenu de la France serait triple, aucun ouvrier ne souffrirait de la misère et du surmenage, et notre pays ne serait pas devenu la patrie de la tuberculose!
Thomas voulut répondre, mais Rougemont avait emporté les enthousiasmes. Le chantier hurlait en chœur :
Ouvrier, prends la machine 1
— C'est égal! grommela Castaigne, aveu son sourire socratique, vous avez un beau coup de platine, camarade Rougemont, mais c'est toujours les si et les que, avec quoi on met le prolétaire en bouteille. Vous n'avez oublié qu'une chose, c'est qu'on ne monte pas sur ses propres épaules, et que les hommes de 1830, de 1848 et de la troisième République ont tout juste fait ce qu'ils étaient capables de faire... Les syndicalistes feront de même!
Personne n'entendait seulement sa voix, et Pouraille, juché sur un échafaudage du haut duquel il brandissait un litre, annonçait avec allégresse :
— On aura leur peau!
A part les pituites du matin, dont l'intensité s'ac-
croissait, jamais le brave homme n'avait été plus heureux. Dans ce travail qui était une grève ou cette grève qui était du travail, il vivait comme une grenouille dans sa mare. Nul mieux que lui ne connaissait l'art de remuer doucement la terre ou de férir sournoisement du pic. Il y mettait de la religion; c'était son honneur et c'était sa gloire. Le soir venu, il se tapait le sternum, roulait ses yeux soufrés de bile, poussait de l'avant sa barbe sablonneuse et clabaudait :
— • J'en ai pas f... six noyaux de prune. Ceux autres qui esquintent leur viande pour le capital, c'est pas mes semblables, c'est cheval, bourrique et compagnie. Un homme libre n'a pas le droit de s'abîmer le tempérament. La fatigue est une saleté. On a le droit de vivre, pas? Eh bien! le docteur Mèchenikove a découvert qu'on peut vivre deux cents ans, seulement faut pas se dépiauter et faut boire un bon verre pour chasser les microbes. Qu'est-ce qu'il a fait jusqu'ici, l'exploiteur? Il a fait claquer le terrassier avant cinquante ans. C'est-y vrai? Quelqu'un oserait-il me contredire? Je le lui défends, au nom de la statistique. Je dis et je répète que le terrassier ne vit pas le quart de son temps, vu les miasses et l'éreintement... Si tu f... le cintième de ce qu'ont fait tes pauvres bougres de pères et de grands-pères, as pas peur, le coiïre-fort s'enrichira tout de même. Y connaît l'art, le coffrefort, y sait faire de la monnaie avec chaque goutte de ta sueur... Alors quoi! Ceux qui s'éreintent sont des cochons et des vendus et puis des imbéciles.
Il décrivait un signe de croix avec son perroquet :
— Contre les microbes, contre la fatigue, pour les trois-huit, ainsi soit-il!
Les compagnons de Pouraille appréciaient le charme de cette religion. Ils attribuaient au jeu de leurs muscles une valeur incalculable. Une pelletée
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de terre, un coup de pic, la moindre sueur devenaient des choses précieuses et vénérables. Peu doutaient que leur travail symbolisât toute la puissance et tout le génie social...
Pourtant, le chantier comptait des hérétiques. De faire un sort à chacun de leurs gestes et de passer la moitié du temps à considérer le prochain, les gênait et les inquiétait. Ils ne pouvaient croire qu'un travail aussi réduit représentât, à la fin de l'heure, douze et quatorze sous. Et lorsqu'ils n'étaient pas surveillés par les camarades, d'instinct ils allaient plus vite. On les dénonçait, on les accusait de « remplir le coffre-fort »; l'invective, la raillerie, le mépris leur tombaient dessus en averse. Pouraille mêlait les cris d'un prophète de mannezingue aux injures d'un Bruant « attrapant » sa clientèle.
Le plus malheureux était Bardoufle. L'art de travailler sans rien faire le désolait, le désemparait et lui fatiguait terriblement la cervelle. Il en avait mal aux tempes, il « suait d'embêtement ». Non qu'il détestât le repos : il aimait à se visser sur une chaise, il y demeurait immobile avec béatitude. Mais à la manœuvre, sa nature lui commandait d'agir avec lenteur, puissance et continuité. Chacun de ses coups en valait deux; sa pelletée était profonde et pleine; il abattait plus de besogne qu'aucun autre, sans fatigue, comme une machine bien pourvue, bien graissée. Certes, il aurait voulu travailler moins d'heures, mais lorsqu'il était en train, un instinct le poussait, qui ne lui était pas désagréal)lc. Et il prenait le temps de souffler, largement. Quand il crut devoir lésiner sur chaque effort, interrompre au hasard, il n'eut plus aucun goût à la besogne. Accoutumé au franc jeu, il avait honte s'il trompait sur la marchandise. Et malgré tout, le malheureux abattait trois fois autant de travail qu'Isidore, lequel l'agonisait.
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— Tu nous trahis, tu marches avec les renards, avec les sarrazins, avec les ministres! Et tu abuses de ta force. Oui, c'est comme si tu tapais sur un vieux ou sur un infirme. Est-ce que tu crois qu'il y en a un seul ici qui pourrait faire seulement la moitié de ta sale ouvrage? Quand on a une poigne comme la tienne, on a pitié des camarades, on se fait pardonner à force de solidarité et la solidarité ousque nous en sommes, c'est de n'en pas f... une datte. Ecoute, Bardoufle, t'es mon ami; on t'aime bien, mais si tu continues comme ça, on sera forcé de te fiche à l'index comme un sale exploiteur. Je ne te l'envoie pas dire!...
Bardoufle levait son torse énorme et sa tête de granit. Une lente colère luisait au fond de ses prunelles. Et voyant la réprobation sur les faces, il poussait un soupir d'ours :
— J'fais ce que je peux! Je me massacre à ne rien faire!
— ■ Alors, t'as qu'à défaire! Une supposition que tu creuses... Bon! Tu tires dix pelles et tu en ref... sept dans la tranchée.
Une telle idée ne pouvait se faire jour dans la tête de Bardoufle; autant emporter des moellons, des briques ou des planches pour les revendre! Il essayait pourtant. Sa tête résonnait comme un tambour, la honte suait à chaque racine de ses cheveux. Lorsqu'il voyait paraître la face d'un patron, il avait la « trouille ». Il y renonça; il préféra consacrer une grosse part de son salaire à offrir des tournées propitiatoires chez le mastroquet, au grand dam de sa maîtresse, la dame au profd dg Napoléon.
Cependant les entrepreneurs annonçaient la fin du monde. Impuissants et furibonds, ils en appelaient aux journaux, au gouvernement, à la justice immanente. Quelque chose était devant eux qui déconcertait leur expérience et accablait leur lo-
gique. Les exhortations, les promesses et les menaces se heurtant à une inertie implacable, ils ne savaient qui frapper, car tous les prolétaires étaient coupables, ni à qui parler, car chacun se dérobait.
La chambre patronale de la maçonnerie se révolta la première. Il parut de hautes affiches, où les patrons informaient le public de la conduite des travailleurs et offraient une augmentation de vingt pour cent sur les prix payés avant la grève de 1906 : les maçons recevraient dix-huit sous l'heure, les limousinants quinze sous, les garçons maçons douze, les tailleurs de pierre dix-neuf, les ravaleurs un franc et trente centimes, les tapissiers un franc, les briqueteurs dix-neuf sous, les garçons briqueteurs onze sous, les tourneurs de treuil treize sous, les bardeurs quatorze sous et demi, les pinceurs quatre-vingt-cinq centimes, les poseurs dixneuf sous. Le repos hebdomadaire serait donné le dimanche, sauf pour douze dimanches précédés d'un jour de fête dans le cours de la semaine. La journée de travail s'élèverait à dix heures de mars en octobre, à neuf heures en novembre, à huit heures en décembre et janvier. Les artisans s'engageraient à renoncer au sabotage.
Les délégués ouvriers rejetèrent ces conditions. Ils exigèrent en moyenne un sou de plus par heure et la journée de neuf heures, ils refusèrent le travail en commun avec les non syndiqués : ceux-ci opéreraient séparément, dans des chantiers spéciaux.
Après quelques nouveaux pourparlers, les entrepreneurs décrétèrent le lock-out. Les ouvriers l'accueillirent avec flegme et déployèrent, pendant le chômage, la même force d'inertie que sur les chantiers. Ceux que n'atteignait pas le lock-out continuaient le travail, on vcrlii du mol d'ordre : « Pas de grève! »
— Pas de grève! s'en allaient criant les bons drilles qui vagabondaient délicieusement des mannezingues aux chantiers, et des chantiers aux réunions de la Bourse du travail. Les patrons veulent nous acculer à la grève, donc c'est un piège. Nous n'y tomberons pas. « Tant » qu'au lock-out, y se décollera de lui-même.
La Voix du peuple publiait un article de tête : Déclaration de guerre, et un manifeste aux travailleurs de province : Paris à Vindex. Les soupes populaires s'organisaient, dont maintes furent joyeuses; les « lock-outés » processionnaient en bandes pacifiques ou goguenardes autour des chantiers gardés par la police et les municipaux; le flux labial coulait à pleins bords dans les . estaminets.
Surtout la force d'inertie était inquiétante. On sentait chez ces travailleurs une confiance sourde, une volonté passive, une haine flegmatique. Tous devaient réintégrer les chantiers au premier signal des entrepreneurs, beaucoup étaient prêts à signer des contrats qu'au fond de l'âme ils se juraient de ne pas observer, et les Limousins, par surcroît, connaissaient la résistance invincible de leur sobriété et de leurs économies.
Pour la première fois, peut-être, dans l'histoire sociale française, les travailleurs agirent avec la détermination froide d'industriels et de négociants. Ils virent dans le lock-out un combat d'avant-garde dont le résultat ne pouvait engager l'avenir.
Cette situation passionnait François. Bien plus qu'une grève triomphante, elle décelait le nouvel esprit révolutionnaire. Les hommes agissaient, non plus par fièvre ou par fureur, mais par un esprit de lutte continu, attentif, conscient. Ainsi la grande guerre sociale devenait possible. Une génération croissait qui mêlerait intimement le travail et la révolte, pour qui les mots cesseraient d'avoir ce sens
Ui LA VAGUE ROUGE
grandiose, décevant et vide qui intoxique les âmes.
Il s'en allait, presque silencieux, aux cuisines syndicalistes, aux assemblées, aux chantiers, dans les rues et les cabarets, interroger ces hommes, souvent déconcerté par leurs cervelles rudimentaires, mais ragaillardi par la moindre parole sage, et se répétant qu'ils étaient à la période où l'instinct est plus sûr que la raison, où une conscience simpliste, mais ferme, précède une conscience plus élaborée.
Le lock-out ne dura guère. Les patrons se trouvaient devant le vide et l'énigme. La résistance était dans les cœurs, non dans les discours. Le lockout lui-même n'était-il pas un succès pour les ouvriers? Ne comportait-il pas, automatiquement, une augmentation de salaires? Tous réintégreraient donc les chantiers, au premier signe, et par la patience, par l'inertie, ils obtiendraient de nouveaux avantages.
Vers la fm d'avril, la plupart des chômeurs avaient repris leurs places sur les murailles et les échafaudages. Beaucoup signaient le nouveau règlement, sûrs de n'en tenir compte que dans les limites assignées par la prudence ou par les tactiques syndicales.
Les patrons, ignorant s'ils avaient remporté une victoire ou subi une défaite, prévoyaient des luttes sinistres et s'y préparaient avec inquiétude; ils concevaient que le machinisme seul pouvait vaincre. La guerre des classes serait une guerre de mort et de famine.
Après un 1" mai morne, ce fut le tour des terrassiers. Leur jeu était sûr, à cause des vastes travaux du Métropolitain, qui absorbaient la masse flottante des chômeurs. La province, contenue par la C. G. T. et par les fédérations régionales, limitait son émigration.
Exaspérés par le sabotage, les patrons rêvaient, depuis longtemps, un coup de force. Mais la bataille indécise de la maçonnerie les démoralisa. Par ailleurs, sur quelques chantiers du Métropolitain, malgré un long lock-out, les terrassiers résistaient opiniâtrement. Soudain la lutte qui, jusqu'alors, intéressait surtout les grands travaux, gagna l'industrie privée. On vit les hommes de Marsolleau et Fargel, dont les attelages comportaient mille chevaux, organiser la grève en quelques heures. Leur exemple déchaîna la tourmente. Ce fut un mois de fièvre et de colères, pendant lequel le syndicat rédigeait les revendications. Isidore, après les joies du sabotage, connut les délices de la grève.
Il attirait d'inombrables camarades aux lEnlants de la Rochelle, se saoulait au bruit des gueulements et des chants de victoire, organisait des processions auxquels la présence de Dutilleul et des Six Hommes, d'Alfred le Rouge et de la Trompette de Jéricho donnait une allure déconcertante; il sollicitait des conférences de François Rougemont qui ébahissaient les nouveaux venus. Chargés de flanc et mettant leur dernière espérance dans une entente, les entrepreneurs cédèrent successivement, lorsque Marsolleau et Fargel eurent donné l'exemple. Les revendications étaient sévères. Les terrassiers exigeaient soixante-dix centimes l'heure, les puisatiers, les mineurs, quatre-vingt-cinq, les chefs de chantier dix-huit sous; de plus, le sj^ndicat décréta que ces derniers seraient choisis par les camarades et il l'obtint chez un grand nombre d'entrepre^jeurs.
Isidore Pouraille fît, pour le jour de la rentrée, l'acquisition d'une vieille trompette. S'étant raboté les entrailles avec trois verres de fil en quatre, il franchit les clôtures du chantier en soufflant la Casquette du père Bugeaud, qu'il intitulait la Vcsic patronale. Trente drilles dansaient en rond
tandis qu'un gros terrassier battait du tambour sur son ventre.
— Halte! cria le bancroche en déposant sa trompette. V'ià l'ouvrage qui repique. D'abord, n'oublions pas que c'est nous qui nomme le chef de chantier.
Il tourna vers Bardoufle une face où le rire faisait frétiller la barbe :
— C'est toi, que je propose!
L'homme aux vastes fémurs le regarda, béant :
— Oui, toi, ricana Pouraille. T'auras la grosse paye de dix-huit sous l'heure, ce qui fait que tu ne regarderas pas à nous payer un litre. T'es pas chien, on te connaît. Tu n'as qu'un défaut, et c'est pour celui-là qu'on te fait chef. Attendu que ça te le coupe, ton défaut!
Il dirigeait vers' les camarades un clin d'œil énorme. Deux ou trois seulement grommelèrent — qui, eux-mêmes, guignaient le poste, mais les autres, saisissant le truc, croassaient en cadence :
— Ça y est, bourdonna Isidore, t'es not' chef et tu sais, on te respectera, à condition que tu nous respectes. Un coup de trompette!
— Le singe! grommela un « mousse » qui veillait à la clôture.
Effectivement, le patron, Eugène Lehoudeaux, faisait son entrée. Il avait pris son meilleur visage, il dirigeait vers les hommes un sourire de bon prince qui redoute son peuple. Et il déclara :
— Mes amis, nous voilà de nouveau ensemble. J'espère que ce sera pour longtemps. Je ne vous cache pas que j'ai fait d'énormes sacrifices et que je m'attends à perdre de l'argent. Mais je compte sur vous, car si l'entreprise ne marche pas, il n'y aura plus d'ouvrage pour personne. Patron et ouvriers seront logés à la mémo enseigne, l'enseigne de sous les ponts et de l'iiospitalité de nuit. Enfin, j'espère que vous êtes contents!
— Pour le moment, on ne se plaint pas! répliqua Isidore. Faut un commencement à tout. On vient de nommer notre chef de chantier.
L'entrepreneur fronça les sourcils, inquiet, plein d'une rage sourde.
— Ça sera Bardoufle! continua le bancroche. Les traits de Lehoudeaux se dilatèrent. Sachant
que l'homme, par nature, ne boudait pas à l'ouvrage, il envoya à Bardoufle un sourire presque tendre :
— Mes félicitations au camarade Bardoufle!
— J'te crois, sifflota Isidore.
Pour mieux amadouer les travailleurs, Lehoudeaux ne s'éternisa point. Il se borna à donner les instructions utiles et laissa le chantier se débrouiller.
— Bon voyage! grommela un terrassier à la nuque renflée et à la gueule de loup.
— Au turbin! goguenarda un autre.
— Et doucement, foutre! repartit Isidore en saisissant sa pelle.
Bardoufle tenait déjà la sienne prête. La tradition de la « terrasse » veut que le chef de chantier, taillé en force, soit en même temps un entraîneur. L'homme aux lourds fémurs, plus qu'aucun autre, était apte à cette tâche. Il commença par donner une énorme bêchée, une bêchée d'honneur.
— Ah! ben, ricana Pouraille, à ce compte, l'ouvrage, elle serait vite bouffée. Mon vieux, ous qu'est ta dignité de chef? T'as donc du plâtre dans l'œil ou du mastic dans l'oreille? Le syndicat a décidé que les chefs de chantier n'en f... traient plus une prune! ^
De saisissement, Bardoufle faillit lâcher sa pelletée :
— Mais on m'a porté à dix-huit sous de l'heure!
— Justement! On t'a augmenté pour que tu te reposes. T'es un quinze mille balles, quoi! Subséquemment, tu n'as plus qu'à flâner et à nous sur-
veiller. Celui qui fera trop d'ouvrage, tu lui flanqueras une pelle dans le trou de balle.
Bardoufle ne pouvait s'évader de son ahurissement. Il avait la bouche béante, les bras morts; il bégayait :
— Voyons, dix-huit sous! Y a pas de raison... ces pattes-là, c'est fait pour la besogne.
— • Tu tapes dans le mille. C'est parce que t'es trop bâti! Quand tu tiens l'outil, c'est plus fort que toi, tu ne mets que du café. Allons, vieux berlingot, t'as assez travaillé pour le coffre-fort! On te pensionne; tu vas pas chialer, peut-être?
Bardoufle se résigna. Il promena par le chantier sa masse dandinante. Ses yeux lents examinaient avec tristesse et dégoût le travail des camarades. Il essayait de se persuader que c'était de bonne guerre, mais tout son instinct se révoltait. Plus encore que les pauses innombrables, il exécrait les mouvements qui singent l'activité, cette contrebesogne qui était comme un croc-en-jambe à la besogne utile. Et il soupirait, le cœur gros, se demandant si la révolution demeurerait aussi sournoise, si le devoir du travailleur continuerait à ressembler à l'action d'un marchand qui fraude sur le poids ou la qualité de la marchandise...
Vers dix heures, Eugène Lehoudeaux reparut. Cette fois, estimant qu'il avait abondamment fait preuve de bonhomie, il apportait l'œil du maître. Il sut s'introduire à l'improviste. Le cœur lui creva : d'un coup d'œil, il constatait la « flemme » dos hommes et que leur production n'était guère plus abondante qu'avant la grève. Comme il passait à travers les groupes, consterné et hostile, il vit Bar doufle qui « inspectait ». Ce fut le coup de couteau. L'entrepreneur s'arrêta, les oreilles brûlantes, considéra le chef, de haut en bas et de bas en haut :
— Alors, tu ne fiches rien! cria-t-il.
Rnrdniiflo, j'ouge jusqu'au fond do 1m nii(|ii(\ di
rigea vers le patron un œil humilié et bafouilla :
— Je surveille, m'sieu Eugène.
— Ah! tu surveilles, hurla l'autre, dont les orbites semblaient prêtes à cracher les yeux. Tu as passé de treize à dix-huit sous l'heure, tu te feras chaque jour neuf beaux francs... et tu surveilles et tu laisses pousser un poil gros comme un câble dans tes pattes!
Le vaste Bardoufle aurait préféré recevoir une gifle sans la rendre. Il tournait vers Lehoudeaux de bons yeux de chien, il sentait ses pieds coller au sol et ses fémurs peser comme des meules :
— Dans la terrasse, tonnait le patron, le chef de chantier donne l'exemple, c'est lui qui porte les meilleurs coups. Bâti comme tu l'es, il n'y en a pas un seul, de Grenelle à Ménilmontant, qui est capable de te faire la pige!
— Pardon, excuse, intervint l'homme à gueule de loup. C'est le règlement du syndicat.
— Je m'en f...! rauqua l'entrepreneur.
— Faudrait aller le leur dire, fît sournoisement Isidore, vu que vous avez accepté le règlement. Si Bardoufle mettait la main à l'ouvrage, ça serait notre devoir de nous y opposer, pas, camarades?
Les camarades, selon leur tempérament, éjaculèrent un : « Pour sûr! » persifleur ou crachèrent un « oui » oblique. La rage et l'impuissance enflaient Lehoudeaux; il fit le geste de les chasser tous : haletant, rauque, saisi d'une telle haine qu'il les aurait envoyés à l'échafaud, il s'éloigna.
— Il a son baluchon! fit l'homme à tête de loup.
— Il le gardera sur les reins! appuya Isidore. Une vaste rigolade secouait les faces pesantes.
A la sortie, François Rougemont se montra. Les terrassiers l'acclamèrent; leur victoire lui fut douce. Il voulait voir en eux ces « conscients » dont la Voix du peuple chantait l'âme nouvelle :
— N'oubliez pas, camarades, que le succès d'aujourd'hui n'est qu'un tout petit commencement. Que personne ne désarme. La lutte ne doit plus jamais cesser, ou du moins elle ne doit cesser que le jour où disparaîtra le dernier exploiteur.
— Pas peur! s'ébroua Pouraille. Nous connaissons la valeur de nos os!
Tous ricanaient de béatitude; il y eut une magistrale levée d'absinthes chez le mastroquet; le seul Bardoufle gardait sa mélancolie. Et comme François l'interrogeait :
— J'en peux plus! soupira-t-il. D'avoir gagné la croûte à ne rien faire, ça me fiche la guigne.
— Vous ne savez pas! s'esclaffait l'homme à tête de loup, il avait trop de poigne. Alors, on l'a fait chef de ehantier. Il faut qu'il paye une tournée!
Dans le crépuscule naissant, François s'en revenait avec Bardoufle. Il consolait, presque tendrement, le pauvre colosse mangé par les scrupules :
— Je vous comprends bien, ami... je vous en estime davantage. Et si nous pouvions retourner aux siècles passés, je vous approuverais. Car il n'y a pas de doute : jadis l'homme qui ne travaillait l)as ferme gagnait mal son pain. La terre était ingrate et dure, le moindre confort coûtait des luttes terribles. Mais n'oubliez jamais, Bardoufle, que de nos jours, les machines nous permettraient, si l'organisation était humaine, de vivre, presque luxueusement, avec un Iraxail modéré de deux ou trois heures. Quand on exige dix heures d'efforts, on nous vole abominablement!
— C'est que je n'ai pas même donné un coup de pelle, gémit le terrassier.
— Et combien en avez-vous donné de trop dans votre existence? Combien de milliers de fois avezvous reçu cent sous pour un travail qui valait vingt
francs? Allez! vous ne devez rien à la société actuelle. Elle vous exploite depuis le jour où vous avez commencé votre apprentissage. Vous en avez fait assez pour vivre inoccupé jusqu'à l'heure de votre mort. Puis, il ne s'agit pas seulement de vous. Il s'agit des autres. Si le chef de chantier travaille, c'est autant de pris aux camarades, c'est du pain enlevé de la bouche des chômeurs. Soyez fraternel, Bardoufle! Dites-vous que vous défendez la cause de tous ceux qui souffrent et qui peinent, dites-vous que vous avancez l'heure où l'homme cessera d'être la proie de l'homme, où les ateliers, les usines et les chantiers cesseront d'être des bagnes...
La lourde machine de Bardoufle s'exaltait avec lenteur. A la voix de Rougemont s'évanouissaient remords et scrupules; elle montrait clairement le devoir; elle remplaçait la honte par la fierté et l'abattement par la ferveur. Levant ses pinces opaques, le terrassier murmurait :
— Alors, c'est sûr, je peux gagner cet argent sans rien faire?
— Vous le devez, mon ami, au nom de la justice et de la solidarité sociales!
— • Puisque vous le dites, c'est que c'est comme çaî cria Bardoufle d'une voix tremblante.
Comme ils approchaient des En{ants de la Rochelle, François aperçut Alfred le Géant rouge attablé devant un byrrh et Berguin-sous-Presse, qui triturait pharmaceutiquement son absinthe. Tous deux décelaient de la fièvre. Alfred grattait la table par intervalles et montrait des pommettes éêarlates; Berguin-sous-Presse suait abondamment et roulait des prunelles saugrenues. A la vue du propagandiste, tous deux sursautèrent :
— Ça y est! déclara Berguin d'un air sinistre. Mais Berguin n'avait aucune autorité. Rougemont
tourna un visage interrogateur vers le colosse, qui dit, avec un faux flegme :
— Nous sommes prêts.
Le meneur devint pâle. Depuis trois mois qu'il préparait la grève des ateliers Delaborde, toujours une angoisse secrète se mêlait à ses objurgations. C'était tantôt une hâte passionnée, tantôt le sentiment que cette grève serait inutile et presque nuisible. Malgré la puissance que sa parole exerçait sur lui-même, François savait qu'il y mettait trop de rancune, et tout son dépit et toute sa jalousie. Aussi avait-il mené une propagande confuse, chaotique, intermittente... Que de fois, la colère tombée, il avait souhaité ne pas réussir — et dans sa colère même ne désirait-il pas un autre dénouement, une de ces circonstances illogiques par quoi le sort désarme la vanité de notre raison et de nos actes?...
Et voilà qu'il avait réussi. Il n'était plus en son pouvoir de retenir cette grève énigmatique et redoutable.
— • Quand marcherez-vous? fit-il d'une voix soudain lasse.
— • Après-demain, répondit Alfred avec un ricanement. Demain, les délégués iront poser les conditions. Pas d'erreur : elles seront refusées!
— Croyez-vous?
— J'en suis sûr! La Jaunisse est au cœur de la place.
Hougemont baissa la tête. La jalousie lui tordait le foie. Et des images ardentes le poussèrent à la bataille :
— Eh bien! on exterminera la Jaunisse! s'cxclama-t-il. Les camarades viendront ce soir?
— En masse!
— J*y serai.
Il se dirigeait vers la rue de Tolbiac, lorsqu'il aperçut trois compagnons qui longeaient un terrain
vague. Il reconnut Auguste Semail, Jacques Lamotte et Pierre Barrault dit Hareng, les trois meneurs des forges d'Arcueil. Auguste Semail portait un torse de bœuf sur des jambes en vilebrequin. Toute la force de cet homme résidait dans les bras et les pectoraux, mais ses pieds flasques le portaient mal, une sciatique lui rongeait la cuisse. Il était sombre et menaçant, avec une pointe de férocité. Jacques Lamotte, un « rouquin » dont les cheveux aplatis et tassés luisaient ainsi qu'une plaque de cuivre rouge, l'œil jaune, la paupière joyeuse, toute ridée par la fréquence du rire, parlait du coin de la bouche et développait un long corps gesticulant. Barrault dit Hareng, très petit homme, avec des bras courts dont la résistance était surprenante, des épaules si charnues qu'elles formaient deux bosses, une barbe d'escarbilles, ouvrait des yeux en losange, dont l'écarquillement doublait le volume et qui passaient rapidement du bleu éteint au vert phosphorescent. Hareng avait une voix de casserole, il ne pouvait prononcer ni les / ni les v, mais il disait les choses au meilleur moment et attisait merveilleusement ses camarades. C'est lui qui se dirigea d'abord vers François Rougemont :
— ■ Les porges sont minées, fit-il d'un air mystérieux.
François regarda les trois hommes avec stupéfaction. Depuis longtemps, il « cuisinait » les ouvriers des forges. Il avait réussi à convertir un certain nombre de jaunes, mais ces hommes demeuraient craintifs; d'autres biaisaient devant la propagande. Rougemont, malgré son optimisme, n'espérait aucune grève prochaine. Cependalit, dans les derniers mois, une fermentation s'était produite. Les conversions se multipliaient, en sourdine. On pressentait une de ces mutations brusques qui surprennent les meneurs eux-mêmes. Si François ne l'ignorait pas, il était loin d'en connaître l'enver-
giire, et les affirmations de Barrault le frappaient à l'improviste :
— Etes-vous sûr? insista-t-il.
— Je vous le promets! fît le sombre Semail. Hanotteau et Barjac ont lâché les écluses en faisant la nique à la jaunisse.
— Et y z'entraînent quarante camarades, jubila Lamotte. Avec eux autres, ça fait la rue Michel. Ce qui a défînitivement décroché l'affaire, c'est qu'on a un tuyau sur les commandes. Ils vont avoir de l'ouvrage jusqu'à plus soif. Ils n'auront pas le temps de se retourner; en une semaine, on les fera toucher des épaules.
— Bu, affirma Hareng, que non seulement ils ont besoin de tout leur personnel, mais qu'il leur paudra embaucher plusieurs équipes si y beulent paire pace à leurs appaires! Que la C. G. T. nous soutienne et nous bouppons la boutique!
Rougemont remonta pensif dans l'interminable crépuscule. Un four se creusait au couchant et dévorait la Tombe-Issoire; trois pieuvres de cuivre rouge allongeaient leurs tentacules sur la Butte-aux- Cailles, une haleine infiniment tendre se roulait parmi les usines et les masures. Le triomphe et l'inquiétude serraient François à la gorge. Il entre vit des scènes de fièvre et de démence; il calcula les paroles et les actes qui apaiseraient les instincts primitifs.
Recru de fatigue et de chaleur, il monta chez les Garrigues. Devant la soupe chaude et le pain clair, il eut sa lueur de béatitude. Le geai ricanait entre la salière et la carafe; Charles collait des coupures dans un grand cahier de papier brun, et le petit Antoine rempaillait des chaises illusoires. C'était l'oasis, le coin du monde où les songes croissent lièdes, drus et consolants. Le meneur y a vu passer l'hôte joyeux f[ui se pose au hasard, n'attend pas l'heure des hommes et se dérobe aux circonstances.
Comme il y pensait, la grillade de bœuf et le gâteau aux pommes de terre prirent une saveur incomparable. Il connut une fois de plus qu'il fait bon avoir la bouche gourmande et l'estomac solide; l'odeur du café frais, qu'Antoinette préparait dans la cuisine, fut l'odeur même de l'éden :
— Elles ont du poil aux pattes! grinça le geai. Et, s'étant penché pour piquer une miette, il
sauta sur l'épaule de François, il lui pinça l'oreille. Déjà Antoinette versait le café, et les trois adultes, en silence, aspiraient l'arôme magnifique. C'était un long souvenir, une jouissance presque parfaite et une mystérieuse promesse. Antoinette n'en concevait pas la privation. Depuis quarante ans, elle ne pouvait moudre la fève et verser l'eau bouillante sans un frisson pieux; même les jours de migraine, elle y trouvait une aide généreuse et une caresse subtile. Elevés par elle, François et Charles partageaient son culte.
Quand le propagandiste eut vidé sa tasse, il annonça :
— Nous allons avoir une grève chez Delaborde, et chez ces insolents maîtres de forges d'Arcueil.
— Chez Delaborde! fit Antoinette, contristée, c'est dommage!
— Pourquoi? Jamais il n'a gagné autant d'argent. C'est l'heure ou jamais de donner quelque chose à ceux qui triment...
— Cela fera beaucoup de peine à Christine.
Ces mots tombèrent sur François comme une pelletée de glaise. Ses joues se figèrent; une sensation de vie manquée appesantit ses os. Et, songeant à ces soirs où la rumeur ailée des jupes emplissait la chambre, il se sentait chaAirer de tendresse et de désespoir. Pourquoi avait-il parlé? Il aurait dû cacher son amour comme un forfait. Christine ne l'évitait point, elle serait peut-être là ce soir même... et sa présence seule, ah! mon Dieu!... Les jours,
456 LA VAGUE KOUGE
les mois, les saisons allaient passer. Il ne connaîtrait plus ces minutes où la destinée devient innombrable...
Comme il plongeait au rêve, le timbre de l'entrée jeta son appel. Et tandis que le geai bredouillait : « Qui est là? » la porte s'était ouverte. François entendit un froissement de jupes; la grande chevelure brilla, qu'il voyait déferler au fond des souvenirs. Une émotion formidable ploya l'échiné du malheureux.
Christine s'était assise, avec le petit Antoine contre ses épaules, comme par les soirs fabuleux de jadis; elle répondait vaguement à quelque question d'Antoinette. Ses yeux luisaient; une agitation crispait ses doigts, et elle finit par dire, tournée vers le meneur
— ■ Est-ce vrai qu'il va y avoir une grève chez M. Delaborde?
— C'est vrai.
Il sentit une menace étrange et insupportable. Posant la main sur les cheveux du petit Antoine et secouant la tête d'un air chagrin, Christine demanda :
— Pourquoi? Cette grève ne serait pas seulement injuste, ce qui n'est rien, elle serait absurde. Nulle part les ouvriers ne sont aussi bien traités que chez M. Delaborde et nulle part on ne les traitera aussi bien. Leur grève doit échouer.
Il écoutait, engourdi d'amour. Toute combativité était morte. Chacune de ses fibres voulait vivre la présence de Christine. Il murmura d'une voix lointaine :
— Il est facile pourtant de les satisfaire! Ils céderaient sur la promesse de ne plus embaucher aucun Jaune et sur une réduction de travail d'une demi-heure.
— Ce serait une lâcheté et une trahison! M. De-
laborcle ne peut céder ni pour lui-même, ce serait déchoir, ni à cause du mauvais exemple. D'ailleurs, il a promis de ne pas le faire!
— A qui? s'écria François, brûlé par une jalousie brusque.
— Aux autres imprimeurs.
— Il vous l'a dit?
— \on, mais je le sais.
Rougemont était sorti de sa torpeur. La silhouette du vieil homme se mêlait à la présence de Christine. Dans une buée de détresse, il revoyait le visage violet, les joues pendantes, là-bas, au long des fortifications, parmi les herbes usées, les arbres cancéreux et la fumée rance du train de ceinture. C'est pour lui qu'elle était venue! Il le savait. Il en était sûr. Un sang mauvais sifflait dans ses oreilles.
— Jamais il n'a fait de plus beaux bénéfices! Pourquoi ne donnerait-il pas quelques miettes à ceux qui les lui gagnent?
— • Il le fait! Non seulement il donne les salaires complets aux malades, mais il acquitte leurs dettes. Il leur accorde, à chaque instant, de petites vacances — payées; — il est toujours prêt à faire quelque chose pour leurs enfants. Plus tard, quand ce ne sera pas une trahison, il acceptera sans doute une réduction des heures de travail. Quant aux jaunes, pourquoi s'engagerait-il à n'en plus prendre? Il n'a aucune raison pour les persécuter. Ce serait aussi injuste que couard!
A chaque parole, il sentait quelque chose qui lui vrillait le diaphragme. Et quand elle s'arrêta, il murmura méchamment :
— Pourquoi me dites-vous cela? Que m'importent les bontés de ce monsieur qui gagne autant à lui seul que tous ses travailleurs?
Elle le regarda bien en face :
— Vous pouvez encore arrêter la grève.
— Croyez-vous?
— J'en suis sûre. Ce serait une action courageuse et généreuse. Car chacun souffrira, les grévistes surtout : leur défaite est sûre.
— Qu'importe à leur exploiteur? Il aura le plaisir de vaincre.
— Ce ne sera pas un plaisir, ce sera une grande amertume. M. Delaborde est malade...
— Alors, c'est pour lui que vous venez?
Elle continuait à le regarder en face. Le feu de ses yeux était franc, net et pur. Mais François n'y voyait qu'équivoque et dissimulation.
— Oui, répondit-elle à mi-voix. Il a besoin de ménagements : des émotions trop vives peuvent le contraindre à abandonner son imprimerie. Que deviendront alors ceux qu'il emploie? Ou il se rencontrera un homme capable de mener cette affaire et les ouvriers auront un maître bien moins indulgent, peut-être dur et rapace. Ou les ateliers péricliteront et ce sera du chômage. S'il est vrai que je pense surtout à M. Delaborde, vous voyez bien que son intérêt se confond a\ec celui de ses hommes!
Il ne répond plus. Elle voit passer dans les yeux sincères une rancune dont elle n'a pas le secret. L'idée qu'il est jaloux, et jaloux du vieil homme, est la dernière qui puisse l'effleurer. Elle croit que la rancune est pour elle et conçoit que sa démarche est vaine. Cette démarche, elle l'a méditée et voulue, sachant bien que la chance de convaincre Rougemont était presque négligeable. Elle existait pourtant. Il fallait la tenter. Et maintenant qu'elle l'a tentée et (ju'elle connaît son écliec, un poids de tristesse courbe son épaule. Elle est pleine de pitié pour Delaborde, dont le cœur est malade et qui supportera mal les agitations de la grève, mais elle n'est point irritée contre François; elle sent le regret profond, presque un remords,
d'être par sa seule existence le trouble d'une autre existence. Ah! qu'y faire? Dans la mêlée des êtres, où chaque geste attise des joies et des peines — et combien plus souvent les peines! — il faut aussi meurtrir des âmes parce qu'elles vous aiment! Ce sont les trophées, les drapeaux conquis, les scalps de la guerre des sexes. Plus d'une en fait le meilleur de sa destinée amoureuse et danse autour du poteau. Apre lutteuse, Christine déteste pourtant qu'on souffre pour l'amour d'elle; elle ne ménagera pas l'ennemi, mais elle veut le bien des alliés. Lesquels plus sûrs que Delaborde, qui lui donnerait toute chose, et que ce Rougemont qui courrait au feu pour elle?
D'une voix qui s'est détendue, elle murmure :
— Vous ne répondez pas?
Les bras de l'homme ont frémi. Toute sa peau est endolorie, glaciale et ardente; dans sa poitrine, une bête farouche étouffe. L'envie l'emplit de la plus mauvaise illusion. Comme d'autres se forgent le faux bonheur, ivres de foi auprès d'une femme c(ui les trompe, lui se crée un drame misérable et dérisoire : les yeux qui le regardent, aussi francs que les siens, demeurent illisibles. Il est dans ce monde étrange de l'homme, que la parole et l'écriture ont construit à travers les temps, où l'histoire des peuples et l'histoire des individus se noie dans la fable. Il imagine qu'il veut bien perdre toute espérance, mais pas comme cela! Dans cette minute où chaque nerf s'affole, la pire horreur est qu'elle soit là, auprès de lui, François Rougemont, pour sauver le vieil homme. C'est la seule, l'inexpiable trahison, et l'injure suprême! Ah! si la grève n'était pas résolue, il la déchaînerait, parce que Christine est venue!
— Que pourrais-je répondre? fait-il d'une voix qui sombre. Je ne suis pas le maître de l'heure. Et quand je le serais? Vous le savez bien, mademoi-
460 LA VAGUE ROCGE
selle, que nos raisons ne peuvent se rejoindre. Vous croyez à je ne sais quelle entente de l'exploiteur et de l'exploité. Je ne crois qu'à leur inimitié immortelle, je ne veux entre eux que la guerre. Vous dites que M. Delaborde est moins mauvais que d'autres? C'est une ruse, une manière de faire prévaloir sa puissance. En attendant, il n'en empoche pas moins trois cent mille francs par année... de quoi nourrir cent cinquante ménages d'artisans! Allez! il n'y a rien de commun entre lui et ceux qui peinent pour sa caisse! Cette grève sera bonne.
— Même si elle échoue?
— Même si elle échoue!
Elle secoua sa tête brillante. Résignée aux forces fatales, et dans une sorte d'attente vide, l'attente des choses qui ne peuvent ni ne doivent \enir, elle détournait les yeux. Elle songeait que la structure saine de François, faite pour répandre la vie, aurait pu partager son destin. // était à elle. Elle n'avait qu'un mot à dire, qu'elle ne dirait jamais. Ainsi des événements innombrables avortaient, dans les possibles du sort. C'était, en quelque sorte, ces événements abolis d'avance qu'elle attendait...
Elle se leva enfin, elle tendit la main à Rougemont. Quand il sentit la petite paume flexible, son cœur se déchira. Lui aussi voyait cet avenir innombrable qui ne serait pas. Ah! qu'elle promît seulement de n'être jamais la femme du vieil homme. Qu'il aurait voulu le lui demander! Mais des obstacles le lui défendaient, légers, ténus et plus infranchissables que des abîmes.
Quand elle fut partie, il demeura longtemps la tête appuyée aux coudes. La vieille Antoinette seule devinait sa peine.
Depuis son incorporation, Armand Bossange faisait une propagande éperdue. Il était venu à la caserne avec la certitude qu'il allait endurer des souffrances hideuses et dégradantes. Il avait fallu en rabattre. Le caporal, personnage incolore et jovial, cherchait à éviter les affaires; le sergent ne se signalait que par une propension excessive à se faire abreuver; l'adjudant professait, en sourdine, des opinions pacifistes; le lieutenant se révélait indulgent, blagueur et plein de scepticisme. Seul le capitaine avait des sévérités subites, des foucades « d'honneur et patrie », des manies intermittentes de réforme : son enthousiasme ou sa -colère se répandaient communément en paroles. Le colonel était un vieux monsieur sec, plein d'amertume, qui avait fait campagne en Indo-Chine et qui, sachant qu'on allait lui fendre l'oreille, estimait l'armée française « foutue ». Il accomplissait ses devoirs d'une façon méprisante, qui ne gênait personne. C'est à peine si Armand subit de vagues consignes et endossa quelques épithètes dénuées de politesse. Comme il cédait volontiers son tabac, le sergent lui parla comme à une personne naturelle. L'adjudant, sans se compromettre, Jui faisait entendre que le grade seul l'empêchait de fraterniser. Quant au capitaine, il le mêlait en bloc à ses accès de discipline et à ses crises de patriotisme.
Ainsi le martyre atteignait le niveau qu'il atteint
à l'école primaire, et ceux qui enduraient des souffrances les devaient particulièrement à leurs compagnons de chambre, sous forme de larcins, de farces et de brimades. Armand lui-même passa sous les fourches. Ce fut court. Il était trop homme des foules pour n'avoir pas sa cuirasse : un groupe de partisans le rendait redoutable.
Et cette servitude, qu'il avait prévue atroce, lui dispensa maintes périodes charmantes. Quand le temps de l'apprentissage fut terminé, que telle chose agaçante devint familière, il goûta les longs répits de la caserne. Museur, la jambe infatigable et les yeux, même quand il rêvait, heureux de happer les scènes et les sites, il savoura la petite ville. Elle comportait beaucoup de canaux, de très vieux arbres; une rivière dormassante et fort étroite décelait des herbages, des emblavures, de longs rideaux de peupliers, des saules et des roseaux. Mais il fallait accomplir une longue traversée, de la caserne à la gare, et au delà, pour trouver la forêt de Montarguy.
Avant toutes choses, Armand s'attachait aux canaux. Il rôdait infiniment au bord de ces eaux où la na\'igation est lente comme aux premiers âges. Un mulet, un cheval, accouplés à quelque Ane, balaient le bateau. C'était un chaland nu, rudement chargé de bois, de houille, de briques, de poutres, de chaux, de sable, ou la péniche brune, grand sabot à la pointe arrondie, où niche une famille. L'heure n'existait pas. Le marinier semblait venir du fond des terres légendaires. L'écluse, à son approche, s'emplissait d'eau verte. Et l'on n'imaginait aucune fin au voyage.
Un après-midi, par un fin soleil d'après pluie, il vit une barque poindre au bout du quai, à l'ombre des trembles. Elle longea les platanes énormes : ils ont deux siècles; plusieurs sont pareils à des arbres agglomérés; tous rejoignent leurs feuillages
et font une muraille de chair verte. La péniche bombait son ventre large, aux moires rousses. Un barbichon jappait à la vie, plein de la folle confiance des jeunes chiens; une femme mafflue, les cheveux gras et tordant les épingles, la jupe de guingois, rattachée par une ficelle, courait de la proue au gouvernail. L'homme marchait derrière les bêtes de halage, bêtes rustiques au poil rance, l'âne tendant des oreilles horizontales, la mule redressant les siennes comme une cavale. Et l'on voyait, devant la cabine, trois enfants aux cheveux de cuivre sale.
L'un d'eux ache\ait une pomme, l'autre déchirait un quignon de pain et le troisième, armé d'une antique brosse de peintre, badigeonnait des surfaces, au hasard de l'inspiration, avec l'eau des épluchures. Cependant, l'éclusier sortit d'une maisonnette vêtue de glycine et de vigne vierge, déchaîna la cascade; la vanne s'ouvrit au large.
La barque stagne, prise au piège dans l'étroit corridor. Puis elle descend; on dirait qu'elle sombre. Le barbichon, les trois petits s'en vont au gouffre, une angoisse légère arrête le souffle d'Armand Bossange. Mais l'autre vanne livre passage, le marinier pousse le cri du départ, l'âne et la mule tendent l'échiné, battent la poussière de leurs pattes minces, et la péniche est repartie vers les horizons sans nombre, roulotte des canaux, maison de rêve, asile de légendes, ombre des temps où la planète était obscure, insondable et plus vaste que toutes les étoiles.
C'est ce jour qu'Armand conçut le grand projet qui devait dévaster sa jeunesse. Tandi% que la barque s'évanouissait au détour du quai, son cœur eut un grand sursaut que provoquaient le désir du voyage et la volonté de « faire quelque chose ». L'ambition vide croissait en lui : elle ronge l'âme des jeunes hommes et ne meurt pas complètement
clans celle des vieillards. L'antique civilisation, nourrie par des siècles de discours, remplit nos cerveaux d'actions imaginaires. Comme l'homme primitif se jette vers la proie, nous nous précipitons vers tous les possibles sociaux. Un extraordinaire hasard nous y convie. Toute ville est pleine d'êtres qui réussissent, par une agitation saugrenue, inutile ou nuisible — par d'absurdes palabres, par des œuvres illusoires, par l'entr'aide déloyale, par des rencontres baroques... D'ailleurs, des vocations sûres commencent par la même incohérence qui préside aux efforts dérisoires, l'enthousiasme créateur offre la plus ahurissante similitude avec l'exaltation imbécile, et même l'effort utile se mêle d'inconcevables gaspillages.
Armand rôda longtemps sur les berges avant de savoir quelle était cette chose dont l'urgence le surexcitait. Il le sut lorsqu'il eut atteint les Vieilles Tanneries. Tout de suite, il la trouva exemplaire et très belle : il {allait décider un groupe de soldats à déserter le même jour.
Dès lors, il eut un but. Il le poursuivit avec la ténacité d'un inventeur et la foi d'un apôtre. Chacun de ses actes en fut ennobli. Même lorsqu'il n'y songeait point, il avait l'impression de sa présence. La crainte qu'un autre être eût la même idée et le devançât, lui donnait une horrible palpitation.
Pourtant, il agit avec lenteur et prudence. Car il avait appris, au club antimilitariste, la distance qui sépare les paroles des actes, et il se souvenait aussi des conseils de François Rougemont. Il n'entreprit que les plus sûrs de ses camarades. C'étaient Jacques Bouchut, le fossoyeur; Antoine Fagot, l'ébéniste; Pierre Torcol, le fils d'un marchand de vins; Alphonse Marchot, le meunier; Paul Roubelet, le mécanicien; Arthur Méchain, le fils d'un cocher de fiacre; Lucien Troublon, le droguiste.
Jacques Bouchut, le fossoyeur, se distinguait par
une charpente granitique. Avec ses mains dures, il clivait des pierres et trouait des planches; sur ses pommettes en pyramides, il s'amusait à casser des noix. Ses dents broyaient les os de jambon. Cet individu de haute stature, légèrement déjeté vers la gauche, les pieds pointus, les rotules saillantes, la face en chanfrein, marquait une ardeur noire et une invincible obstination. Fils de fossoyeur, il n'exerçait encore la profession paternelle que par intermittences et comme aide. Elle ne lui répugnait pas. Il tenait seulement que, dans une société bien faite, chaque famille devrait elle-même ensevelir ses morts, et que les fossoyeurs étaient ignoblement exploités.
Jacques Bouchut lisait avec frénésie. Il couchait avec ses livres et les dévorait jusqu'au bord îles fosses. Mais il ne pouvait les souffrir que de deux sortes : ceux qui racontent quelque chose, — l'Histoire, les romans, les mémoires, les causes célèbres, — ou ceux qui revendiquent des droits, excitent à la révolte, dépeignent la misère et l'humiliation des pauvres. Toute autre lecture l'endormait. En sorte qu'il avait des lumières sur les Perses, les Grecs, les Assyriens, les Espagnols, les Prussiens ou les Russes, sans aucune idée sur les lieux où s'agitaient et s'étaient agités ces peuples.
Le fossoyeur, dès qu'il entendit Bossange, reçut le coup de grâce. Il admit d'un bloc que ce jeune homme possédait la vérité; il était prêt, selon l'occurrence, à se faire casser la g... ou à aller poser une bombe chez le colonel.
Antoine Fagot, l'ébéniste, passait à travers les êtres et les choses d'une manière circonspecte. Ce garçon aimait le mystère. Son visage, où l'huile transsudait sur un fond vieille poire, affectait une impassibilité pleine d'amertume. Il surprenait les secrets des autres avec une habileté merveilleuse.
Son cœur était aigre et sec; il n'aimait personne, pas même ses parents, et mêlait une avarice infinie à des rêves de fraternité anarchique. Destiné à des fins sordides, le cerveau infecté par des calculs, il lui restait à épuiser son instinct de conspiration,
Pierre Torcol, le fils du marchand de vins, jeune homme chauve à qui aboutissaient trois générations d'artério-scléreux, se caractérisait par un nez en toupie, dont l'herpès rongeait les ailes, par des yeux noyés de vieux caniche et par une générosité sans bornes. Aussi naturellement partageux qu'il était rhumatisant, il ne défendait sa bourse contre aucune prière; dès que le sieur ou la dame Torcol lui expédiaient quelques pièces de \ingt francs, il les « cassait » au profit des camarades.
Par nature, ce jeune homme ne devait avoir aucune opinion. Mais son père, issu de communard, versait ensemble les apéritifs et les propos révolutionnaires. Pierre, ayant avalé les uns et les autres, professait un antimilitarisme obscur et bénévole.
Alphonse Marchot, le meunier, était venu à l'armée dans l'ignorance totale. Sa science sociale et politique se référait au député Anatole Beaujeu, qui était contre les prêtres, et à l'homme de l'opposition, un marchand de bois, qui avait organisé un chambard lors des inventaires. Les brochures qu'il reçut, après son incorporation, par des voies mystérieuses, lui plurent et le flattèrent. Et quand Armand Bossange les lui eut paraphrasées, il fut saisi d'un fervent dégoût et vécut dans la crainte qu'on ne l'envoyât se faire empoisonner chez des nègres ou recevoir des briques syndicales sur la mâchoire.
Paul Roubelet, le mécanicien, apportait à la révolution une simplicité d'âme admirable. Chacun devait « soigner sa gueule ». La pièce de cent sous était la vraie patrie; avec elle, on était au chaud
partout, sans elle on devait se la caler avec des briques. Quant à l'armée, elle servait à la guerre : donc, si on la supprimait, il n'y aurait plus de guerre. Ce serait fait en cinq sec, le jour où les soldats français et allemands s'entendraient pour mettre de la dynamite au derrière des gradés. Cette solution était prochaine.
Arthur Méchain, le fils du cocher de fiacre, secouant un visage lugubre, se mouchait continuellement et s'irritait de produire tant de « moelle ».
Il ne pouvait souffrir qu'on le regardât, il détournait la tête avec un air de frayeur et de dégoût. A cause de ces manies, le sergent l'accablait de goguenarderies et le capitaine, agacé, déchargeait sur lui mainte mauvaise humeur. Il les haïssait sans mesure, il passait des heures à imaginer des traquenards où il les ferait tomber, des trappes, des pièges à loups, des cages de fer. Quand il les tenait, il les condamnait à des tortures où les produits de la digestion jouaient un rôle prépondérant.
Quant à Lucien Troublon, le droguiste, c'était un « naturien ». Il cherchait une vingtaine de compagnons et de compagnes pour vivre à l'état de nudité parmi des châtaigniers, des noyers, des pommiers, des poiriers, des vignes ou, si l'on choisissait les pays chauds, parmi des figuiers, des dattiers et des pamplemousses. Car « l'homme vient des arbres et doit retourner aux arbres » : avec une arboriculture intelligente, la terre nourrirait six milliards d'individus :
— Ce qui n'est rien! clamait Troublor^ avec enthousiasme... Mais ces six milliards d'hommes, au lieu d'être des galvaudeux, comme les hommes d'aujourd'hui, seraient des créatures heureuses. Ils s'habitueraient Yiie à se passer de vêtements et de demeures. Or, le vêtement et la demeure sont notre grande servitude. Celui qui a bâti la première ca-
bane et celui qui a emprunté la première peau de bête ont créé toute la misère du monde
Sûr de son affaire, il ne discutait point. Tout au plus admettait-il une période de transition pendant laquelle on diminuerait peu à peu les habits.
Pour le demeurant, Lucien Troublon était un compagnon aimable, qui favorisait d'autant plus la propagande antimilitariste qu'il voyait dans l'armée « l'ultime produit de la demeure et du vête ment ».
Armand prit sur ces jeunes hommes un ascendant plein de douceur. Il les entraînait dans ses pérégrinations, leur communiquait le goût des sites et mêlait aux exhortations révolutionnaires le charme aigu de la jeunesse, le vague d'un immense avenir, les possibilités infinies qui s'offrent aux âmes encore croissantes.
D'abord le projet demeura presque hypothétique. Arthur Méchain et le fossoyeur l'adoptèrent sans réticence, le fossoyeur avec une joie mystique, Méchain avec un frémissement de haine. Paul Roubelet voulait que les déserteurs fussent au moins une vingtaine et qu'ils ne partissent pas sans avoir « mis du poivre dans le derrière du capitaine ». Alphonse Marchot fut saisi d'épouvante. Dans le premier moment, il mit la main à son ventre et se sentit chavirer. Ensuite, il s'habitua et posa beaucoup de questions sur la Hollande, dont il avait entendu dire que c'était le pays des moulins à ^ent. Pierre Torcol comprit qu'il serait entraîné par les camarades. Et il ne résista pas. Pourtant l'image de sa famille lui faisait le cœur gros : lorsqu'il recevait un mandat, ses yeux se remplissaient de larmes. Lucien Troublon entrevit des terres neuves où il vivrait de fruits et dormirait dans une caverne. Antoine Fagot accueillit l'idée avec une circonspection froide et sinistre. Elle augmenta sa méfiance. Il se retournait dans la rue et s'arrêtait der
rière les coins, pour surprendre les espions. La nuit, il se nouait un mouchoir sur la bouche, pour ne pas prononcer, en rêve, des paroles imprudentes. La rencontre des chefs faisait grouiller ses pieds, de crainte et d'une volupté méchante; la conspiration coulait avec le sang de ses veines, assaisonnait ses aliments, lui râpait délicieusement la cervelle.
Pendant un mois, l'enthousiasme et l'inquiétude alternèrent. Lorsqu'ils avaient subi les discours d'Armand, tous semblaient résolus. La contagion mystérieuse des paroles abolissait leur personnalité; un brouillard et une chaleur étaient en eux, qui mettaient plusieurs heures à disparaître. Puis reparaissaient ces routes et ces sentes où cheminent les idées et les sentiments que nous ont faits le milieu, et l'éducation, l'habitude, l'atavisme. Ils concevaient la gravité de l'aventure, ils entrevoyaient des luttes déprimantes et de longs regrets. Chacun cachait ses faiblesses aux autres. Lorsqu'ils se retrouvaient ensemble, l'âme des foules les repréparait à subir l'ascendant de Bossange, à s'exalter a\ec le fossoyeur. De nouveau, leurs personnalités se simplifiaient, étreintes par cette énergie collective qui donne un charme si grave au renoncement, une sécurité si confiante et si vaste...
C'est un samedi du mois d'août, dans une clairière de la forêt, que leurs dernières incertitudes s'évanouirent. Ils discutaient la lettre. Cette lettre était un manifeste qu'ils comptaient envoyer, après la fuite, au ministre de la guerre et à quelques journaux. Armand avait finement suscité la collaboration de chaque camarade. Il écoutait le« bavards, « déclenchait » les silencieux et les timides, savait détourner chacun de ses manies et lui suggérer les idées utiles : par des allusions cordiales, par des approbations discrètes, il leur donnait l'amourpropre d'auteur.
Ce jour-là, ils discutèrent avec une gaieté fanfaronne. L'heure et la forêt étaient enchantées. Au lointain des ramures, le soleil croissait en s'abaissant. De hautes fougères emplissaient l'éclaircie, végétation de la nuit des âges, dentelle verte qui, géante alors, abritait une vie élémentaire et formidable. Les hêtres élevaient leurs piliers de cathédrale entrecoupés du vieil argent des bouleaux; il passait des vanesses sur leurs ailes de feu, de velours et de cachemire, des insectes d'émail, de cristal, de bronze, d'ébène, de broderie d'argent, de cuir jaune; on en voyait se hâter à travers la mousse, cuirassés d'acier bleu, glacés de béryl, engainés de peluche, caparaçonnés d'écarlate, de cuivre et d'or vert. Ils avaient leurs aigles, leurs faucons, leurs tigres, leurs gazelles, leurs tortues, leurs alligators; ils montraient des cornes de buffle et de bouquetin, des bois de cerf, de renne et de chevreuil.
Une pie, par intervalles, traversait la clairière, puis, du bout d'une branche, surveillait ces hommes aux pattes rouges; un coucou sonnait, dans les nuées vertes; un long cri rauque, de joie et d'espace, annonçait les corbeaux. Venue du fond des éthers, l'énergie remplissait le tronc des arbres et la poitrine des soldats. Quand ils eurent vociféré, ardents et sans ordre, Armand feignit de résumer la discussion. Ses phrases s'émurent de soleil et de forêt, sa voix fut chaude, une abondance de vie coulait avec ses gestes. Les huit furent les piotcslants au prêche de la lande.
Le fossoyeur respirait avec un raucjucment. les yeux sans cils de Torcol ruisselaient d'eau, le mécanicien n'en finissait plus de balancer son torse, Arthur Méchain, oubliant son nez, ne détournait plus la tête, le meunier poussait des soupirs de cheval, Troublon dirigeait sur les arbres un regard
tendre, et Antoine Fagot, les joues raides, les yeux gelés, saluait d'un sourcillement les passages où il croyait reconnaître sa part de collaboration.
Armand montra la folie des nations d'Europe qui, pour éviter une humiliation chimérique, laissent traiter en vaincu, en paria, un peuple de jeunes hommes, le meilleur et le plus pur de leur sang. Quelle défaite temporaire ne serait préférable à la défaite perpétuelle des conscrits, arrachés à leuis foyers, parqués comme du bétail, jetés frémissants sous le joug des brutes? Une humanité inconsciente a pu s'y résigner; une humanité consciente refusera l'enrôlement et désertera les casernes. Mais il faudrait d'éclatants exemples. Les désertions indi\iduelles n'y peuvent suffire : l'heure des désertions en masse est prochaine. Il appartient à des âmes courageuses de se grouper, de se sacrifier à la cause commune, de montrer aux soldats du monde entier, qu'un esprit nouveau grandit, qui va détruire la superstition du meurtre collectif, dressée devant l'émancipation du travail, comme jadis la superstition religieuse devant l'émancipation de la science...
Quand Armand se tut, le fossoyeur l'étreignit contre son torse; une clameur de consentement jaillit des poitrines; tous, songeant que la lettre paraîtrait dans les journaux, avec leurs signatures, eurent un frisson d'orgueil.
— Cette fois, c'est convenu? On est d'accord? On partira tous ensemble? beuglait le fossoyeur dont les longs bras fauchaient l'atmosphère. Il faut jurer.
— Notre fuite, affirma Armand, marqv^ra une date dans l'histoire des prolétaires!
Ils jurèrent, l'un après l'autre; ils se sentirent des personnages historiques et, lorsque le mécanicien eût entonné le // faut supprimer les patries^ c'est un hymne qu'ils chantèrent dans la forêt
profonde, devant les hauts fourneaux du crépuscule :
Oh! que t'importe le drapeau Et la patrie, ô pauvre mère!
Quand ton fils est dans le tombeau.
— Maintenant, fit le fils du cocher de fiacre, soyons pratiques. Par où filerons-nous?
— Par le Nord, suggéra Armand, c'est la Belgique qui est le pays le plus proche et on y parle français.
— J'allais le dire. Il faut aussi connaître nos ressources... car nous allons faire bourse commune pendant les premiers jours. Moi, je pourrai apporter dans les soixante à quatre-vingts francs.
— Je promets deux cents francs! ajouta Torcol. Ce chiffre fît passer un frisson agréable.
— J'aurai six ou sept pistoles, déclara Bouchut avec un geste d'excuse.
— Moi, j'ai pas grand'chose, avoua Roubelet. Tout de même je trouverai voir moyen d'apporter cinquante francs.
Le meunier avait un air pensif. Il tournait les yeux autour de la clairière avec inquiétude. Brusquement, il se décida. Et frappant sur sa poitrine :
— J'ai là, cousues dans un mouchoir, huit pièces de vingt francs, chuchota-t-il d'un air fraternel. Bien sûr, je les donnerai de bon cœur.
— Et moi, ça ne sera toujours pas moins de cent .balles, fit Troublon.
— J'en mettrai autant, déclara Bossange.
II ne restait qu'Antoine Fagot. Il avait écouté les autres d'un air lointain. Aux gros chiffres, il avait un tressaillement.
— Je suis le plus pauvre de tous, soupira-t-il, c'est le bout du monde si je peux rassembler une vingtaine de francs.
Son œil avare épiait les visages. Personne ne protesta et Torcol lui mit gentiment la main sur l'épaule.
— Chacun fait ce qu'il peut! On partagera en frères.
Tous, ayant depuis longtemps accepté la lésine de Fagot, montrèrent des faces indulgentes. Et l'ébéniste, sûr de déserter aux frais des camarades, •se sentit le cœur plein d'un ardent héroïsme.
Le train les emporte. Ils ont abandonné leurs uniformes dans une chambre garnie procurée par Torcol; ils sont neuf. Armand Bossange a joint au groupe le petit Meulière qui suit son ami à Bruxelles comme il le suivrait au Sahara ou dans les Indes. Par les portières fuit ce sol de France qu'ils ne doivent plus revoir pendant les jours de leur jeunesse : ces villages où se symbolisent les humbles circonstances de la vie humaine, ces villes où les clochers et les beffrois mêlent une vieille histoire à la jeunesse morose des usines, ces rivières qui semblent une même rivière, éternellement en route de la montagne à l'océan, ces emblavures, ces forêts, ces houblonnières, ces étangs, ces herbages... C'est une terre aussi inconnue pour les déserteurs que l'Afrique ou l'Océanie, et pourtant c'est la terre où leur courte palpitation rejoint une longue destinée, où l'on parle leur langue, où l'on a leurs habitudes, où l'hérédité a accumulé des instincts parallèles. Ils le sentent, même le meunier au cerveau de brume, même Méchain plein de haine ou Fagot pour qui l'argent deviendra la suprême patrie, et leur cœur se ratatine.
Mais la crainte chasse le regret : ils sont los fui^ntifs; le sol où court la roulotte fumante est redoutable, leur imagination fabrique des piègo« sans nombre. Et s'ils comptent les gares, si M< chain feuillette l'indicateur, si Fagot tire sa montre,
si le meunier pose des questions imbéciles et tremblantes, si le petit Meulière grelotte en se serrant contre son camarade, si le mécanicien siffle le même air avec une persistance intolérable, si Armand jette de longs regards sur les paysages de Picardie et de Flandre, c'est qu'ils ont hâte d'entendre un cri ou de voir un poteau qui annoncera la délivrance. Alors, leurs cœurs seront délivrés de cette attente qui coupe, qui pèse et qui ronge.
Seul le fossoyeur ignore l'angoisse. La certitude est en lui. Il sait qu'il atteindra sans encombre la frontière; il la touche déjà, et la lettre seule l'occupe qui « épatera » le ministre de la guerre et fera couler l'encre d'imprimerie. Dans la poche intérieure de son veston, il tate les cinq enveloppes qui seront jetées à la poste de Bruxelles. Il est fier, il est puissant, il est historique. L'acte qui les réunit dans ce dur compartiment de troisième classe lui apparaît égal à la prise de la Bastille. Les phrases d'Armand sont gravées sur l'airain de sa mémoire; leur réalité est aussi sûre, et plus belle que ces paysages qui tournent à l'horizon. Les Temps nouveaux clignent là-bas, avec le soleil couchant, avec les premières étoiles, avec ces lueurs qui dansent sur les villages ou rougissent aux cratères d'usines. Jacques Bouchut voudrait étreindre des hommes inconnus et leur annoncer que la déli- \ rance est prochaine : les patries sont mortes, l'anli(|ue misère est abolie.
— Nous y sommes! fait soudain la voix mystérieuse d'Antoine Fagot.
Les entrailles ont tressailli. Méchain est livide, le fossoyeur a les joues ardentes. Des larmes •coulent aux paupières nues de Torcol. L'ébéniste, sinistre, regarde Troublon, donner des coups de poing sur son genou; le meunier s'étonne de ne pas voir des choses extraordinaires; le petit Meulière lève un
regard fataliste vers le compagnon auquel il a remis sa volonté, et Armand songe qu'il entraîne ces jeunes hommes vers un avenir hasardeux, loin des choses, des êtres et des circonstances qui les liaient d'une chaîne subtile et si forte. La certitude se dérobe. Il cherche au fond de lui les phrases dont les combinaisons forment sa foi et entretiennent son exaltation. La voix rauque du fossoyeur le fait sursauter :
— Camarades, c'est fini de l'esclavage. Nous voilà libres!
Heureux Bouchut! Il suit sa voie comme le torrent dans la montagne; il emporte les blocs, les herbes, les branches, les sables du passé vers le fleuve. Son cri est contagieux. Armand a retrouvé les mots et les phrases; il dit ce qu'il faut dire, il remet dans son âme et dans celles de ses compagnons l'illusion ae la victoire et l'ivresse de l'héroïsme...
Des fournaises, des cratères, des tours de flamme, des phares de pourpre et de soufre jaillissent d'un sol furieux et lourd. Ce sont les cités de la houille, les cités du fer et du vitriol, les hauts fourneaux dévorants. La route est noire, la demeure est noire, l'homme est noir. Le charbon teint les peaux et la salive, la limaille incruste les faces brûlées et les mains recuites, les acides mangent les cils, rongent les narines. Et l'alcool coule à pleine chair. C'est la forêt d'industrie, plus carnivorc que les lions, plus empestée que les marécages.
Par ce soir d'été, elle est surnaturelle. L'éclat qu'elle projette éteint les étoiles, le grouillement de la vie est dominé par le grouillement de la matière, l'esprit qui se croit vainqueur est vaincu par les énergies homicides.
Mais les neuf ne voient guère ces sites de la fièvre. Ils parlent.
Le verbe chauffe et amalgame leurs âmes
nemes : il n'y a plus de péril, il n'y a plus que l'inconnu, et tous se flattent de le vaincre :
— On trouve du travail partout, s'exclame le fossoyeur. Toi, l'ébéniste, il ne te manquera pas de meubles à fignoler; toi, le mécanicien, sois tranquille, il y a de la mécanique par ici, plus qu'en France... et tant qu'à avaler des petits verres, mon vieux Torcol, ils ne doivent laisser leur part à personne dans ce patelin. Moi, je suis bien tranquille, je trouverai toujours des clients!
Le paysage avait changé. C'était encore une terre encombrée d'hommes, la terre pullulante du Brabant, mais la chair fraîche des plantes couvrait les plaines, le vent fleurait l'herbe et la feuille. Puis, la lueur d'une grande cité monta parmi les constellations, le train poussa sa clameur aiguë, le pouls des pistons se ralentit et les neuf se virent dans une gare fuligineuse, pareille à une gare de Lyon, de Marseille ou de Lille. Mais l'accent et la syntaxe des porteurs signalaient un autre peuple :
— Monsieur, veuyes-tu que je porte ta malle?
— Est-ce qu'il faut appeleye une vigilante?
Ils se tassaient, avec une sourde méfiance. Parce qu'ils n'étaient plus emportés vers l'étendue, ils sentaient mieux le vague et la menace. Ces commissionnaires qui se ruaient sur les bagages, c'était la lutte avec une race indéfinissable. Ils refusaient leurs valises, et, par ce seul geste, encouraient le ttédain ou la moquerie. Le gîte semblait lointain; ils redoutaient d'exposer leur maigre budget à l'astuce des aubergistes. Ce fut Torcol, le moins énergique de la bande, qui dut prendre la première résolution. Il appela un vieux porteur à blouse bise et lui remit sa mallette en disant :
— Vous allez nous conduire dans un petit hôtel pas cher...
Le vieux le dévisagea de ses yeux noyés dans la couenne. C'était une face d'ivrogne, honnête et
bénigne, dont la bouche, encombrée d'une chique de tabac, chevauchait à gauche.
— Pas cher, y a l'hôtel du Vert Chasseur, mais c'est toujours plein. Saye-vous, y sera mieux d'alleye au Petit Miroir, beaucoup comme vous êtes...
— Allons au Petit Miroir.
Le vieux enleva la mallette et dit avec bonhomie :
— Je peuye bien encore porteye deux ou trois valises, ça ne coûtera pas un cens de plus.
Du moment que ça n'augmentait pas la dépense, l'ébéniste tendit son baluclion.
— Passons devant une boîte aux lettres, fit Bouchut.
— Y en a une contre la station, remarqua le commissionnaire.
Le fossoyeur sortit les enveloppes de sa poche et les considéra avec tendresse. Il les glissa dans la boîte, méticuleusement, et cet acte simple prit une signification profonde. C'était du mystère pour le meunier, le geste décisif de la conspiration pour Antoine Fagot, de la vengeance pour Méchain, un défi aux bourgeois pour le mécanicien, une chose sinistre pour Torcol. Armand sentait fondre son cœur, et le petit Meulière tremblait.
— La corde est coupée! s'écria Bouchut. Vive le genre humain!
L'hôtel du Petit Miroir dressa sa façade \ert pâle. Une chambrière conduisit les jeunes hommes devant la patronne, femme au visage de cheval blanc qui offrit, à prix modeste, une chambre à un lit et quatre chambres à deux lits.
Au deuxième étage. Troublon et Torcol se détachèrent et furent dirigés à travers des corridors. Au troisième étage, le fossoyeur et le mécanicien se virent assigner une chambre près de l'escalier, tandis que Bossange et le petit Meulière étaient emmenés au fond d'un couloir étroit. Au quatrième,
Mécliaiii eut une manière de mansarde; Fagot et le meunier partagèrent une chambre longue, qui finissait en boyau. A mesure qu'on les séparait, ils perdaient leur âme collective. Le froid de l'hôtel tombait sur eux, et comme le Petit Miroir n'avait pas encore la lumière électrique, ils se trouvaient enveloppés de pénombre, entre des murs mornes, devant la pâleur équivoque des lits.
Torcol et Troublon occupaient une pièce assez vaste où deux couches s'allongeaient côte à côte. Il n'y avait qu'une seule bougie. Elle élevait sa lueur misérable vers un Cinquantenaire et un Ouvrier de Vexpansion belge. Une tristesse incommensurable tomba sur Torcol. Il revit le zinc où fonctionnait son père aux bras nus, la caisse où sa mère montrait un \isage violet et une perruque orange. C'étaient de bonnes créatures, aux veines saillantes, aux chairs tapées, dont les eczémas, les rhumatismes, les furoncles, l'asthme et les névralgies ne diminuaient ni l'humeur cordiale ni le naïf optimisme. Leurs cœurs usés dès l'adolescence palpitaient d'amour pour le fils aux paupières bouillies. Ils l'avaient « fortifié » avec des \ iandes rouges, du vin généreux et même de la vieille eau-de-vie d'Armagnac. Si Pierre commençait à perdre son poil à dix-huit ans, s'il connaissait déjà l'attaque des rhumatismes, si ses yeux produisaient de l'eau pendant le jour et de la cire pendant la nuit, son enfance n'en a\ait pas moins été chaude de bien-être et de tendresse. Il s'en souvenait, avec la terreur de l'avenir, devant VOuvrier de Vexpansion belge à la barbe fleurie.
Son ame s'envolait vers la boutique fum^ise, vers l'odeur des pipes, du vin, de l'absinthe et de l'anis, Aers la trogne hilare du cabaretier, vers le visage cyanose de la mère. Et l'acte héroïque devenait un crime... Pierre Torcol avait trahi ceux qui peinaient pour lui depuis sa naissance et qui peine-
raient pour lui jusqu'à l'heure de la mort. Ah! qu'ils le chérissaient! Comme tous leurs actes aboutissaient à leur garçon, à quelles souffrances ils auraient consenti pour le garder auprès d'eux!
Il voyait leur saisissement, le silence affreux du père, il entendait le sanglot de la mère. Abattu sur une chaise, la tête ensevelie dans ses mains, il se mit à pleurer.
— Bah! bah! bougonnait Troublon. Faut pas pleurer, vieux... Y a la nature, vois-tu, y a la nature!
Orphelin, il ne se connaissait d'autre protecteur qu'un oncle sourd, inepte et malveillant, qui collectionnait des jeux de cartes et ajoutait continuellement des « trucs » aux serrures ou aux verrous de ses portes. Cet oncle l'avait fourré dans une droguerie dont le jeune homme haïssait les produits puants, visqueux, acides ou caustiques. C'est là pourtant qu'il avait connu, par une brochure, la doctrine naturienne, et maints beaux songes restaient enduits d'une odeur de vernis ou de térébenthine.
Lucien regrettait confusément des lectures, des promenades par les soirs d'été, de clairs visages de filles. Mais l'avenir surtout le préoccupait. Aucun des neuf, en somme, n'ayant mordu à ses doctrines, il se méfiait de cette ville inconnue. La crainte du pain quotidien s'entremêlait piteusement à la vision de drogueries bruxelloises. Où fuir, où trouver la terre et les compagnons qui le libéreraient de la défroque civilisée, où mener la vie heureuse des orangs-outangs?
— Qu'est-ce que tu regrettes? cria-t-il dans l'oreille de Torcol. Des blagues! Des cochonneries! Tu es le serf des meubles, des vêtements et des habitations. Dans les îles malaises, avec la moelle de deux sagoutiers, un homino \it niio niinéo oiilière!
Mais Torcol ne l'écoutait point. Ses larmes coulaient inépuisables. Chacun de ses nerfs s'élançait vers le cabaret natal, vers le zinc argentin où se tenaient le père aux bras nus et la mère aux joues violettes.
Une imagerie rudimcntairc mais indélébile formait la mémoire du meunier. Il revoyait solidement le village, la grande rue dévalant vers le Loing, avec les bicoques mangées par le vent et la pluie, la maison du maire, qui commençait par une bâtisse du temps de Louis XIII et finissait par un cube construit sous Charles X; l'auberge du Cheval blanc; le charcutier, qui vendait aussi du beurre et de la volaille; le boucher, cjui débitait deux jours par semaine... A l'orient, l'église se cachait entre une abbaye désaffectée, une étrange muraille de granit percée de portes ogivales, et les arbres de la place Saint-Eleuthère.
Alphonse Marchot se voyait au matin, tout poudré de farine, la peau de Pierrot, les cheveux d'un marquis, jacassant avec la grosse Anne et la longue Rose, ou, par les nuits chaudes, dans les ténèbres serties d'étoiles, interpellant les filles aux paroles mystérieuses et aux rires brusques. Parfois, l'éclair du café d'Orléans les prenait en écharpe, les visages avaient un éclat inattendu, ou bien une chevelure s'emplissait d'une onde lumineuse qu'elle dégorgeait à travers la pénombre :
« Ah! songeait le déserteur... reverrai-je-t-y jamais la grande Rose?.. »
Et les images coulant avec leur force magique, son cœur s'appesantissait de détresse, il j^oussait dos soupirs lugubres, qui irritaient Fagot.
Car l'ébéniste faisait des calculs. Il savait que la caisse devait encore contenir près de trois cents francs : il se proposait d'en demander le partage. Lui, avec trente-trois francs, vivrait deux semaines,
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tandis qu'en faisant bourse commune, au bout do quatre ou cinq jours, on verrait le fond du sac. Cette perspective l'atterrait. Quoiqu'il n'eût versé que vingt francs et que, par suite, il eût son voyage gratuit, il en venait à considérer la caisse comme un fonds commun. Son droit, d'abord vague, devenait indiscutable. Il voulait sa part.
La fuite, l'avenir, la passion du complot, tout disparaissait devant cette préoccupation, et il ne put se retenir d'en parler :
— Vois-tu, Marchot, pour se tirer d'affaire, le mieux serait encore de prendre chacun son neuvième de la caisse... Je le demanderai et tu diras comme moi.
Le meunier, tournant ^ers lui une face ahurie, ne répondit point.
— Tu refuses? dit hargneusement l'ébéniste. Est-ce que t'es un avare?
— Ah! ça m'est égal! gémit Alphonse. Qu'on m'enterre, si on veut.
Et il demeurait là, pris dans un piège incompréhensible, un piège social où l'avaient entraîné le mirage des paroles, des théories fantasmagoriques qu'il n'avait jamais comprises, qu'il ne comprendrait jamais, et qui pourtant détournaient le cours de son existence liée à tant de choses solides, précises, séculaires.
Dans sa chambre solitaire, Méchain ricanait. A cause de son nez, il n'avait voulu d'aucun compagnon. Il examinait avec rage son mouchoir encombré de mucus et se demandait si les gens de Bruxelles le dévisageraient comme ceux de Paris, d'Orléans ou de Monlarguy. Car il s'imaginait in\ariabloinent (|u'on le dévisageait ou bi(Mi (|u'oîi so détournait de lui avec répugnance :
— ■ Ali! nom do Dieu de nom do Dieu! gronda l-il en jetant son mouchoir par terre. Qu'est-ce (jue j'ai fait pour avoir un nez comme ça?
Il songea à son capitaine. C'était le symbole actuel de ses rancunes. Il s'en était fait une légende sinistre; il regrettait amèrement de ne lui avoir pas joué un sale tour avant de quitter la caserne :
« Il faut que je lui écrive une lettre d'injures », songea-t-il. Il est marié, donc je lui dirai que sa femme le cocufie dans les grandes largeurs. Et je trouverai bien des détails. Ah! le cochon, je veux qu'il bisque! »
Tout en se déshabillant, il développait ce projet; il cherchait des épithètes, inventait des circonstances, et surtout \oyait la « gueule du galonné ». Une idée nou\clle fulgura. Il fallait aussi écrire au ministre de la guerre, peut-être à VHumanité ou à V Aurore, que les neuf avaient fui les mauvais traitements du capitaine. Ainsi il serait déplacé, peut-être; en tout cas, il piquerait de sales rages, et payerait cher les punitions qu'il avait infligées au fils du cocher de fiacre.
— Chouette! Chouette! s'exclamait Méchain. Ah! vieux salaud, ça \a être ton tour... On \a t'en f... de la Patrie, du Drapeau et de l'Honneur!
Il en oubliait son nez, son mucus, l'avenir, il dansait en chemise devant le lit, dans une jubilation de haine, dans une convulsion de vengeance.
Paul Roubelet, ressentant les atteintes de la soif, s'était fait monter un litre de bière. Il avait demandé du faro, curieux de savourer cette boisson, dont il connaissait l'existence par des blagues de caféconcert. Quoique le Petit Miroir eût pour règle de ne monter que des bières en bouteilles, on déféra au désir du mécanicien : •
— C'est rio'olo, s'exclama-t-il, c'est de la bière avec du sucre et du vinaigre... Tout de même, ça se laisse boire. T'en veux, fossoyeur?
Bouchut refusa :
— J'ai pas soif.
Son exaltation s'était concentrée. Il avait pour son acte une estime profonde et attendrie : pendant toute son existence, il ne cesserait de travailler à la destruction des patries. Les phrases qui chantaient en lui étaient des réalités plus vastes, plus subtiles, plus durables que les réalités quotidiennes. Cependant, il connaissait une mélancolie : il revoyait son vieux père, bêchant là-bas, dans le Loiret, la terre des morts, il se souvenait de la maison et du cimetière; des scènes tendres se liaient à des fosses et à des cercueils... Mais des événements étaient proches qui changeraient la face des nations; l'armée chancellerait au milieu des huées; les frontières s'évanouiraient devant les invasions fraternelles; une félicité extraordinaire naîtrait de la disparition des rois, des généraux, des hommes politiques et des millionnaires. Jacques revivrait avec son père dans la maison rajeunie : il n'y aurait plus de fatigue, le travail deviendrait une jouissance, les fossoyeurs seraient abolis, chaque famille enterrant elle-même ses morts, avec le concours des amis et des voisins.
— On a été des hommes, Roubelet! s'enorgueillit-il. On a eu des c... Et retiens bien ce que je te dis : ça portera l'exemple. On ne sera pas les seuls. Les désertions en masse vont commencer. C'est glorieux d'avoir été les premiers.
Roubelet ne partageait pas cet enthousiasme. Pour lui, le vrai système demeurait l'entente des soldats allemands et français. On collerait de la dynamite au derrière d'une douzaine de généraux et de trois ou quatre cents colonels, commandants et capitaines. Après, ça marcherait tout seul :
— Tant qu'à notre désertion, bien sûr, c'est pas une mauvaise chose. Ça fera de la cliauffe. Y aura du bouzin. Seulement quoi! dans f[uinze jours, on n'en parlera plus. Et y en a neuf qui se la caleront avec des pavés de bois!
— Si! Si! On en parlera, protesta le fossoyeur avec colère... Peut-être pas dans les journaux, mais à la caserne. C'est nous qui avons semé la graine... elle lèvera, elle donnera une sacrée moisson... tes généraux et les colonels sont plus près d'être passés à tabac qu'ils ne le pensent.
— Je ne suis pas contraire! riposta le mécanicien avec un claquement de la langue, pour mieux se rendre compte de la saveur du faro. C'est pas moi non plus qui chialerai, vu que je suis un mécanicien et puis un bon... de ceux pour qui y a toujours de l'embauche!... Mais crois-tu qu'eux autres y vont s'amuser? Va pour l'ébénisse, y a du bon, je crois qu'il sait fignoler le meuble... et ça ne se trouve pas dans la crotte de lapin. Mais le meunier, où veux-tu qu'il courre pour trouver un moulin? Chez « Manne qui pisse »? Et le droguiste? Et les employés?... Et le fils du cocher de fiacre, qu'est bien jeune pour le cheval? Mon vieux, ils ne vont pas suer des pièces de cent sous!... Et toi-même, là... crois-tu que tu n'auras qu'à te présenter au cimetière avec une pelle pour qu'on te confie les macchabées?
— T'inquiète pas pour moi, fît rudement Bouchut. J'ai des os qui ne craqueraient pas sous un autobus, et des bras qui n'ont pas peur. Je ne resterai pas pour compte et j'aiderai sûrement les autres. x\h! si on voulait rester ensemble, partager le bon et le mauvais, s'organiser pour défendre la cause, c'est pour le coup que les Neuf deviendraient célèbres dans l'Histoire!
Ses yeux flamboyaient de dévouement; tout son être se donnait au sacrifice, à la fraterjaité et aux faibles.
— Faut d'abord exterminer le bourgeois! remarqua Roubelet avec nonchalance. Alors, l'homme sera bon tout naturellement... chacun pourra « soigner sa gueule » sans faire tort à personne. Actuel-
4a6 LA VAGUE ROUGE
lement, laisse faire les syndicats, ne fourre pas clans le même sac des ébénisses, des meuniers, des cochers, des employés, des mécaniciens et des fossoyeurs; il n'en sortirait que du vitriol ou de la mort-aux-rats!
— Alors, s'écria le fossoyeur en tremblant d'indignation, tu lâcherais les amis?
— Je ne lâche personne, camarade. J'ai promis d'aller jusqu'à Bruxelles, et m'y voilà. Eux autres aussi, et ils y sont. Personne n'a promis qu'on serait une grande famille. La Grande Famille, justement, on l'a lâchée! Si on peut se donner un petit coup d'épaule, je ne suis pas contre... et d'y aller de ma pièce de quarante sous pour un camarade dans le malheur, si tu crois que j'y refuserais, tu ne m'as pas regardé... Voilà le faro fini, je crois que je m'y ferai. Dors bien, ma vieille, et crois-moi, soigne ta gueule!
Bouchut ne répondit point. De nouveau, il suivait les lettres. Il voyait l'ébahissement du ministre de la guerre, la jubilation des antimilitaristes, un grand article dans la Guerre sociale, signé par Hervé lui-même, et sa cervelle bouillante chassait les doutes comme des scories.
Lorsqu'il fut seul avec le petit Meulière, Armand se sentit les omoplates gelées. La tristesse était dans sa poitrine comme un poids mou, qui palpitait avec le cœur. Il agrippa les épaules de Gustave, le regarda en face et murmura :
— Nous ne nous quitterons jamais!
— Oh! non... jamais, jamais! répondit convul sivement le petit Meulière.
Puis, ils détouinèrent leurs yeux, dont les cils se remplissaient d'eau, et considérèrent leur chambre. Elle était basse mais spacieuse. Des chasseui-s rouges, montés sur des chevaux cacao, poursui\ai(Mit un cerf gomme gutte, tout au long du pa-
picr (le Icnlurc. On voyait un jeune roi Léopold el, une jeune reine Marie-Henriette qui achevaient de pourrir dans le brouillard de verres décrépits. Sur la cheminée, Jean-Jacques llousseau promenait un Emile trépané, tandis que le Vicaire savoyard élevait, à tour de bras, un cadran de laiton qui marquait minuit et neuf minutes. Par la fenêtre entr'ouverte s'estompaient la flèche de Thôtcl de ville et les deux tours carrées des Saints-Michel et Gudule.
Armand murmura :
— C'est une date solennelle. Nous nous en souviendrons jusqu'à notre dernière heure, Gustave, comme les peuples se souviennent de leurs victoires ou de leurs cataclysmes. Il faut que ce souvenir soit beau!
Il fit quelques pas, furtivement, devant le jeune Léopold et la jeune Marie-LIenriettc. Il ne pouvait plus retenir ses larmes; il répéta :
— Il faut que ce souvenir soit beau!
Ses pensées, débouchant au hasard, tourbillonnaient comme une foule prise de panique; il continuait à marcher le long de la muraille, aussi étranger à lui-même que les tours de Sainte-Gudule.
Le petit Meulière laissait tomber sa tête blonde; il était humble, soumis, recru de fatigue et de chagrin. La vue de ce pauvre être, dont il avait bouleversé le destin, rendit la parole à Bossange :
— Ne nous dissimulons pas notre tristesse, balbutia-t-il. Nous sommes des exilés... Nous nous sommes sacrifiés à notre cause et nous devons nous attendre à de lourdes épreuves. Mais nous avons fièrement agi, nous avons eu ce grand c(5urage de ne pas reculer devant les conséquences de nos idées. C'est commencer magnifiquement notre vie d'hommes. Vois-tu, nous en serons tout de même récompensés. Le monde nous paraîtra plus splendide, l'humanité plus haute, nous verrons plus
brillant et plus héroïque, notre amitié sera plus profonde, notre courage plus soutenu, nos espérances plus généreuses. Et quant à ceux que nous regrettons, nous les verrons bien plus tôt que tu ne €rois!
Le petit Meulière pleurait. Mais il absorbait chaque parole. Tout son pauvre être tendit vers l'obéissance. Ah! il ne demandait qu'à se laisser conduire, commander, hypnotiser. Comme il avait obéi hier, il obéirait demain; il subirait la misère, monterait sur la barricade, marchei-ait au mur d'exécution. Entre les mains de son ami, au sein du mystère des choses, il était comme un jeune chien plein de confiance, et, quoiqu'il regrettât amèrement ces jours mous qu'on passait auprès de la mère et de Georgette, aucune révolte, aucun reproche ne s'élevaient dans son cœur. Chaque fois qu'Armand se rapprochait, il avait un mouvement frileux des épaules qui exprimait l'abandon et cherchait le refuge.
— Courage, allons, courage! s'écria Bossange d'une voix coupée de sanglots.
Il passa la main sur les cheveux de Gustave, se laissa tomber dans un fauteuil, les mains aux tempes, et le cœur lui creva. Que les Terrains- Vagues étaient doux!... que tendres ces terres pelées, ces jardins de fortune allongés sur la bulte, la fumée des usines, le mystère des chantiers, l'odeur des acides, des charbons, des soufres, des herbes pâles, des fleurs malades, des arbres écorchés! Ah! l'église Sainte-Anne, quand la lune filtrait à travers les campaniles, les tours de l'usine Caillebotte sonnant dans la nuit, les fortifications où montent les nuages d'automne, certains matins où le soleil donnait une lueur si fraîche qu'elle semblait recommencer le monde; certains jours où l'on se trempait dans un brouillard tiède, cachés derière les clôtures, avec d'extraordinaires palpitations, comme si l'on allait
\oir le désert, la sylve brésilienne, le Mississipi, la Gordillière des Andes; certaines pluies qui chuchotaient contre les vitres, qui disaient l'eau féconde, la vie primitive, qui donnaient une saveur si pénétrante à la lecture, ou (jui faisaient de la chambre une arche flottant sur le ciel, un refuge où l'on attendait des sortilèges...
La famille apparut. La mère aux cheveux gras, toujours prêts à lâcher leurs peignes et leurs épingles, aux pantoufles béantes et aux mains sales... Qu'il l'aimait maintenant, que son incurie, ses propos désarticulés, sa fainéantise bénévole semblaient chérissables! Comme il voudrait entendre la voix de fouet, les propos au vitriol de Marcel, revoir sa face blême, violente, sardonique, ses yeux agressifs!... Surtout, il songeait au père. Tout à coup, il le comprenait : c'était la race, l'amour lié à l'humanité profonde, un dévouement qui voyait au delà du temps, au delà de la mort. Ah! le visage usé par la désillusion, les yeux creusés par la déchéance, la volonté tenace de remettre ses fils dans leur milieu héréditaire, tant d'humiliations, de morsures, de souffrance muette!... Quel coup il allait recevoir! Il ne dirait rien. IL s'assoirait au bout de la table de sapin, dans l'angle de la fenêtre, avec des joues de plomb, des lèvres mortes, et de si pauvres paupières! Puis, il resterait là, à souffrir sans arrêt, sans limites, à user encore son cœur las, à empoisonner tout le sang de ses veines...
Alors, les sanglots se multiplièrent dans la poitrine d'Armand; le goût de la vie l'écœurait, il était ainsi qu'un assassin et aussi un déchet, une pourriture jetée au hasard, une carcasse obscure, dérisoire et sinistre.
Deux sergents de ville promenaient leur ennui devant les ateliers Dclaborde. Il régnait un grand silence. Le soleil achevait de sécher les herbes infortunées des fortifications; une petite vieille ramassait des crottes de chien, qu'elle empilait dans une caissette d'emballage, et l'un des agents remarqua :
— C'est pour les gants.
Il faisait insupportablement triste. Un vent décrépit traînait de la poussière ou bien une automobile passait, puait et disparaissait dans un nuage sale. Et l'on voyait trois poules avec un coq, qui fouillaient le talus : quelquefois le coq, avec une férocité rapide, mêlait le souci de se reproduire au souci de la pitance. Tout de suite on recommençait à picorer.
Vers quatre heures, deux brocheuses vinrent considérer les sergents de ville. Puis, il y eut des typos, un minerviste. Ils se promenaient, ils fumaient de graves cigarettes et crachaient avec mesure.
— Tiens, v'ià Duchaf'faud, fit l'une des brocheuses.
C'était un homme boigne et si)asmodicjue. Il arri vait d'un air soupçonneux. Oiiaiid il fui j)rès (h's typos, il grommela :
— Si on voulait bien, ça ne sciail pjis loii^ <l<' nettoyer les flics.
Les lypos ac(|uicscèrcnt avec boiiliomie. El le rruiierviste remarqua :
— Faudrait des rognons!
— V'ià Burgas qui s'amène.
Burgas Barbe Verte a\ ait une face de tuberculeux, au nez transparent, une barbe déteinte, qui semblait un paquet dlierbes. Il toussa en abordant les autres :
— Ça va, ça vient! ricana-t-il. Va falloir commander ma fosse.
Les sergents de ville commençaient à s'occuper des ciiconstances :
— Circulez! fit, à tout hasard, le plus formaliste.
— T'as bien envoyé ça! remarqua Burgas. Cir culons! Quand la circulation va, tout va.
Il se mit à circuler avec affectation. Il vint des hommes de la rue des Peupliers, d'autres du côté de Montsouris; enfin, on vit un groupe que surmontait Alfred le Géant rouge : il y avait Berguin-sous- Presse, Vérieulx, Vacheron, Lamy, Bergeron, Laloing, Méchard Haute Epaule et d'autres que l'ab sence de vice, de faconde ou d'ancienneté, remisaient à l'ombre, et d'autres encore qui n'étaient pas de la boîte, qu'on avait ramassés en route ou au cabaret. L'alcool était dans les souffles. L'un essayait de pousser Jean Misère, un second la Carmagnole, un long sec voulait Je naime pas les sergots. Mais, comme ils débouchaient sur les fortifs, Alfred recommanda le silence :
— On chantera tout à l'heure! S'agit d'abord de causer.
Il tapa sur l'épaule d'un personnage morne, qui avait le « cœur gras » et qui tenait la boftche ouverte pour respirer. C'était un type de la Fédération du Livre. Alfred l'avait décroché en passant; il l'emmenait de force, pour parler à Delaborde. L'homme marchait mollement. Il avait envie de s'asseoir à l'ombre et de boire du vin blanc très
frais. Mais, soumis à la fatalité, il allait pesamment vers les palabres, qui lui fatigueraient la poitrine et accroîtraient sa soif.
Quand la troupe déboucha devant les ateliers, les personnages épars convergèrent, avec des voyous et des filles à casques. Les sergents de ville connurent qu'il y aurait du chambard. Ils prirent un air redoutable.
— Circulez! fît rudement le formaliste.
— Pardon, excuse, s'écria Berguin-sous-Presse; vous ne savez peut-être pas qu'on nous attend. On est la délégation.
Quelques petites brocheuses se glissaient sournoisement le long de la façade; des hommes cernaient les agents d'un air équivoque :
— D'abord, v'ià le camarade qui est de la Fédération! clamait Alfred. Vous allez voir... je vais sonner.
Il sonna rudement à la poterne de gauclie. La voix de la cloche s'éleva, suivie du hurlement d'un chien; un domestique en tablier bleu se montra :
— Bonjour, Ernesse! C'est une délégation! glapit Berguin-sous-Presse. Dites voir à M. Delaborde qu'elle demande à être reçue.
— Circulez! réitérait le sergent de ville.
Il y avait de l'indécision dans sa voix. Son compagnon, homme naturellement timide, que sept ans de service n'avaient pu accoutumer aux bagarres, considérait la foule avec méfiance .
— Puisqu'on vous dit qu'on est délégués! intervint Duchaffaud d'un air goguenard. Vous n'avez peut-être pas l'intention de recommencer les massacres de Raon-1'Etape?
— On ne se laisserait pas faire! ajouta sinistrement Burgas Barbe-Verte.
Son œil de cheval se fixait sur le sergent de ville. Depuis un mois, il « sentait la terre » et il aimait autant partir soudain que de faire le déménagement
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sur une charrette à bras. D'ailleurs, il ne lui aurait pas déplu d'emmener ses compagnons là-bas, surtout quelques individus solides, qui se croyaient sûrs d'une longue vie :
— On se f... de crever! toussa-t-il.
L'indécision des agents s'aggrava. Une odeur
d'humanité chaude, des faces mauvaises, des yeux troubles, les enveloppaient. Et il y avait des triques. La porte se rouvrit :
— M. Delaborde recevra la délégation.
Tout de suite, Alfred et une douzaine d'hommes se précipitèrent.
— C'est pas un métingue, s'exclama le domestique.
— T'occupe pas, ma vieille, le patron ne sera pas fâché de nous revoir en troupe, rigola Duchaffaud en repoussant Ernest avec douceur.
Trois ou quatre petites brocheuses le cernaient aimablement. Et la grande Eulalie, qui venait d'arriver avec Georgette, affirmait :
— • On est des petits moutons... on ne mangera personne.
La foule coulait. De joyeux chômeurs se glissaient avec les autres, pour faire bonne mesure; sept ou huit voyous entrèrent avec leurs dames.
— J'veux pas! clamait encore Ernest.
Les sergents se désintéressaient. Puisqu'on « recevait » la délégation, ils préféraient attendre.
Déjà Alfred, Berguin, l'homme de la Fédération, l'avant-garde, pénétraient dans le hall, devant la rotative silencieuse. Une lueur froide, tamisée aux rideaux violets, enveloppait les balustrades, les courroies de transmission, les presses plates, les établis, la machine à ébarber. Trois typos jaunes, perdus dans la solitude, un homme de peine et quelques brocheuses battirent en retraite :
— V'ià la foire aux cochons! hennit Duchaffaud.
— La corde au cou! hurla Barbe-Verte.
— De l'ordre et de la discipline! ordonna sévèrement Alfred.
Il a\ait encore dans l'oreille les conseils de Rougemont. Mais il avait sablé quelques bonnes bouteilles.
— Le patron!
On vit Delaborde, dans la galerie de l'étage, devant le grand escalier. Il se penchait; ses joues molles retombaient étrangement autour du nez vultueux. Puis il descendit, lent et mélancolique, avec un balancement du ventre :
— Vous êtes bien nombreux, remarqua-t-il. Qu'est-ce que vous voulez?
L'homme de la Fédération, poussé par Alfred, parut devant le libraire. Une ressemblance se décelait entre ces deux personnages dissemblables. Tous deux avaient des artères rigides, le visage plein de veinules éclatées, des cœurs étouffants.
— Nous sommes venus pour voir, répondit l'homme, s'il y a moyen de s'entendre.
— J'ai dicté mes conditions aux secrétaires des syndicats! Ça ne dépend plus de moi.
— Et de qui cela dépend-il?
— De vous autres.
L'imprimeur levait à demi les bras, a\cc un grand air de lassitude.
— Il me semble que ça dépend surtout de vous. Qu'est-ce que vos travailleurs demandent? Que vous leur ôliez une heure de travail et que vous vous engagiez à ne plus prendie des snrrazins ni des Jaunes...
— Qui nous dégoûtent! îq)puya J)uchaffaud.
— Je n'accorderai ni une heure, ni même une demi-henre! ré|)ondit Delaborde en levant deux doigts comme s'il faisait un serment. Et je ne prendrai aucun engagement en ce qui concerne les Jaunes : comme je n'embauche personne h prix réduit, la demande est ridicule.
— Sérions les questions. D'abord, pourquoi n'ac- €orderiez-vous pas une réduction d'une heure? Votre librairie est peut-être la plus prospère de Paris.
— Vous n'en sa\ez rien, ni moi non plus. Mais quand elle serait cent fois plus prospère, je refuserais. Ce serait une trahison.
— Envers qui?
— Envers l'industrie du livre tout entière.
— Est-ce que les ouvriers ne sont pas les créateurs de cette industrie?
— Pas plus que les chevaux ne sont les créateuis du camionnage!
Burgas Barbe-Verte poussa un cri de fauve :
— Il nous traite de cheAaux!
Les faces s'exacerbèrent; l'odeur de l'alcool augmenta avec l'agitation des souffles; les chômeurs étrangers s'abandonnèrent à des mimiques excessives, et un jeune seigneur à rouflaquettes insinua que l'heure était venue de saigner le cochon.
— Les ouvriers ne sont pas des chevaux, répondit amèrement le délégué. Les ouvriers sont la clef de voûte de la civilisation. Qu'ils s'arrêtent une semaine de travailler et la baraque tout entière s'écroule!
— Sur leur tête! ricana Delaborde. Personne ne lient la destinée du monde, pas plus l'ouvrier que le patron. Mais ne perdons pas notre temps à dire des bêtises. J'ai tenu à vous recevoir pour montrer ma bonne volonté. Je ne veux aucun mal à mes hommes; ils le savent bien. C'est même pour cela que je ne les ai pas encore remplacés : les demandes d'embauché affluent; il n'y a qu'i^ geste à faire! J'aime mieux être indulgent pour des travailleurs à qui je garde de l'affection et dont je plains les femmes et les enfants. Je leur pardonne volontiers de s'être laissé séduire par un bavard. Qu'ils rentrent, et demain j'aurai tout oublié.
— Et ils n'auront rien obtenu!
— Ils ne doivent rien obtenir. Ce serait ridicule. La situation de l'imprimerie et de la librairie s'y oppose. En exigeant trop, ils travaillent contre euxmêmes; ils poussent le patron à se porter dans la grande banlieue et en province. Mes hommes ne sont pas malheureux!
— Pas malheureux! cria Duchaffaud. Misère! On turbine neuf heures pour une croûte de pain, on se f... la tuberculose pour vivre et vous trouvez qu'on n'est pas malheureux!
— Des phrases! Mes ateliers sont sains, bien aérés, pleins de lumière. Aucun de vous ne supporte de grandes fatigues. Vous le savez bien, au fond. Ceux qui ont la tuberculose ne l'ont pas attrapée ici. La plupart sont allés la prendre chez le mastroquet.
— Pas vrai! rauqua Burgas... je ne bois que du vin.
Il se campa devant l'éditeur, et, crispant ses poings maigres, par trois fois il se frappa la poitrine :
— J'ai à vous dire que la mort est là-dedans! C'est pas du truqué, c'est pas du chiqué, c'est la mort... Celui que vous voyez ici, Pierre Burgas, mangera le pissenlit par les racines avant la fin de l'hiver. Et y aura pas de Fallières pour lui signer sa grâce. Alors, pas d'erreur! Je suis sorti de ma mère frais et bien portant. J'ai été un gosse solide, j'ai été un conscrit râblé, qui vous bouffait ses soixante kilomètres et f[ui grimpait les côtés au pas gymnastique. Et tu sais, le nez sec, le soufflet qui ne ronflait pas. Tant qu'à l'hygiène, j'ai mon Raspail, je vous prie de croire qu'il s'y connaît. Et pourtant me voici avec des truffes plein les poumons et des trous gros comme le poing. Vous n'allez pas me dire cjue c'est venu tout seul? Si vous ne le savez pas, c'est moi qui vous renseigne.
C'est le travail qui m'a f..tii ça! C'est la fatigue, c'est les longues heures, c'est de turbiner depuis le jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre. Encore, si j'avais eu de la galette... j'aurais chauffé ma boîte dans le Midi, en Algérie, en Egypte. J'en connais qui l'ont fait. Ils ont craché leur mal, ils ont rafistolé les trous... y se portent comme père et mère. Mais quoi! un pauvre ouverrier! J'ai pas pu. Fallait bouffer... la femme, le gosse!... J'ai continué à prendre la semence de cimetière. Et c'est pas la faute des bourgeois, c'est pas la faute des exploiteurs? C'est pas ta faute aussi, m'sieu l'éditeur, toi qui gagnes pas seulement des mille mais des cent mille, toi qui peux te payer autant pour ta seule gueule que tous les travailleurs et travailleuses réunis. Non! tu comprends, quand on va dévisser son billard, on ne se laisse plus chanter des phrases... on dit la vérité et la vérité c'est qu'avec les cochons qui vivent de notre peau, pour gagner sa vie faut se tuer. Si on avait du cœur, on leur tomberait une bonne fois sur le cuir et on s'en débarrasserait tout de suite, comme on se débarrasse des loups et des crocodiles...
Une verve lugubre animait le typographe... Sa colère s'exaspérait devant la face molle de Delaborde; en infusant l'idée de vengeance dans l'idée de mort, Burgas se rendait la mort moins redoutable. Sa voix rauque, la toux, les joues creuses, la bouche terrible, agissaient étrangement sur la foule. La haine se leva, les individus cessèrent de s'appartenir, et, tout à coup, Duchaffaud prit l'éditeur au collet :
— Les huit heures, ou on t'assomme!
Au geste, au cri, l'animalité roula comme un torrent, les poings montèrent; les femmes tendirent leurs griffes.
— Tape, Duchaffaud!
Dclabordc jeta un long regard sur la foule. Il
498 LA VAGCE ROUGE
vit Alfred, il vit Vérieulx, Berguin-sous-Presse, Vacheron, Simonet, Dugas, Méchard, Châtelain, Lachambre, il vit la grande Eulalie, Georgelte Meulière, la petite Suzanne, Euphrosine Bidard, et il lui semblait impossible qu'ils fussent devenus ennemis. Ils les interpella :
— Voyons, camarades, vous savez pourtant que je vous ai toujours bien traités, que j'ai été un ami pour ceux qui ont été malheureux ou malades! Vous le savez bien, voyons!
Il tremblait, son gros cœur battait lourdement, il n'avait pas de souffle.
— Cassez-y la gueule! cria un chômeur étranger. Duchaffaud continuait à secouer l'éditeur; mais
étonné de son propre acte, il y allait mollement :
— Je Aas t'aiderî cria un seigneur à rouflaquettes.
François Rougemont venait d'entrer dans le hall. Il regarda la foule, Duchaffaud, le libraire livide et, quoiqu'il réprouvât cette violence, il lui plaisait de voir humilier Delaborde. Le pauvre homme ventru et cardiaque était le rival, celui qui barre la route du monde, celui que, pendant les millénaires, le sauvage, le barbare, le guerrier des civilisations primitives, le châtelain féodal, le condottiere, le paysan de Sicile exterminèrent sans miséricorde. Aux cris de la foule, s'ajoutait subtilement la silhouette de Christine. Et Rougemont se dissimukit, sachant que, reconnu, il ramènerait les grévistes à l'ordre.
Deux étrangers se jetèrent l)rusquement sur Delaborde. Le premier lui (h'coclia une gifle, le second lui cracha au visage :
— Porc plein d(^ s(MI|>('... bn\(Mii' i\c sang... assassin du |»eu|)le!
La joue de l'éditeur Mèiiiil, puis (le\int violâtrc. On y voyait dislincleuMMit la marcjue de quatre doigts; le crachat lui coulait sur utic paupière; pal
pilant, hors d'haleine, écrase de stupeur, de honte et d'épouvante, il essayait de battre en retraite. La foule haletait de la volupté des outrages. Delaborde devint la bête aux abois, l'ennemi captif, le maître déchu; un goût de plaintes et de sang exaspéra les crânes; une femme cria :
— Faut l'assommer!
C'était cette margeuse que Deslandes avait surprise, un matin, à « fabriquer » un accident. Elle tournait vers Delaborde un visage de papier sale, des yeux de mcurtiière, pleins d'une haine sèche; deux bulles d'écume sourdaient aux commissures de ses lèvres :
— Un salaud que je dis! Puis, un sournois... De ces gens qui ont l'air d'être bonhomme et c'est les pires. Ça donne deux sous pour pouvoir voler dix francs, ça fait risette pour vous frapper en dessous, et puis encore ça accuse le pauvre monde... Tapez-y dessus, allez... Y n'aura que ce qu'y mérite! Tiens!
Elle donna son coup de griffe. Un trait sanglant raya le front du libraire; la margeuse, ses pattes jaunes relevées près des tempes, dans une attitude de vieille chatte, feulait et crachait de rage.
Cette scène « déclencha » Rougemont. Honteux de son attitude, il se montra devant la foule et se prépara à l'attaquer. Il n'en eut pas le temps. Une femme venait de paraître, avec la démarche ailée des victoires. Elle poussa un grand cri et les hommes de l'atelier, levant la tête, reconnurent la chevelure en torche et le visage étincelant de Christine. Déjà, elle rejoignait Delaborde :
— Ah! lâches... Ah! lâches!...
Elle avait rejeté la margeuse; elle fixait sur les hommes le feu dilaté de ses yeux, elle disait :
— Quelle honte! Comment, vous, Alfred, ^ous que je croyais aussi loyal et aussi courageux que fort, vous avez souffert cette infamie? Et vous, Berûuin, dont il a secouru tant de fois la famille! Et
vous, vous, misérable Vérieulx, qu'il garde depuis quinze ans et qui ne faites plus seulement le travail d'un enfant! Et vous Duchaffaud, dont il a payé les dettes! Et vous, Burgas, qu'il a embauché par compassion... Ah! ce que je ne voudrais pas être à votre place! Ce que je me mépriserais!
Alfred, tout pâle, incapable de répondre une parole, avait baissé la tête; Berguin ricanait stupidement; Duchaffaud sifflottait d'un air embêté; Vérieulx se cachait; mais Burgas répondit avec insolence :
— De quoi! Je vais claquer... par sa faute et celle des autres! Peut-être que je dois le remercier!
— Faut la crever! hurlait la margeuse. C'est une sale garce... c'est de la paillasse à patrons!
Une voix tonnante tomba sur la foule :
— Vous avez tort, camarades!
On vit François Rougemont dans la travée de gauche. Il était livide; il regardait a\ec envie le pauvre vieux visage giflé et griffé où coulait encore de la salive. L'outrage devenait une victoire. Et lui, François Rougemont, pris dans le piège des circonstances, allait compléter sa propre défaite :
— Vous avez tort, reprenait-il d'un ton rauque. Cette violence est non seulement inutile à votre cause, elle est nuisible. C'est par une résistance consciente, par une volonté réfléchie que vous devez vaincre, non par des actes qui sont la négation même de l'idée syndicaliste. Vous ne devez recourir aux voies de fait que pour répondre aux actions l^rutales de la police ou des Jaunes...
Il allait au hasard, laissant les phrases se nouoiselon des associations automatiques, plein d'un dégoût incommensurable. Et pourtant sa parole gardait cet accent de franchise par quoi elle dominai! les multitudes. Elle éveillait le repentir dans h» cœur d'Alfred, elle brassait les Amer falotes d<» Berguin, de Duchaffaud, de Vérieulx, de Chastelin,
de Lachambre, de Lalaing, de Méchard, elle tou- €hait même Burgas qui, secouant lentement sa tête de mort, croisait les bras sur sa poitrine; elle séduisait les femmes et agissait jusque sur les voyous. François ne voyait que Delaborde et Christine. Elle avait pris l'éditeur par le bras, elle le soutenait, fdialement. Lui, blême encore et tremblant des jambes, sortait de sa stupeur; il enveloppait la tête brillante d'un regard adorant, il était dans un demirêve où s'enchevêtraient la crainte et le bonheur. Quand il comprit que les chômeurs s'apaisaient, il fit un grand souffle et s'essuya la joue avec son mouchoir; puis, une colère brusque le saisit :
— Vous pouvez vous vanter d'être d'ignobles brutes, bégaya-t-il d'une voix bizarre, une voix de ventriloque, qui semblait monter du sol. Je vous ai reçus, plein de confiance, tout seul... malade... sans avoir pris l'ombre d'une précaution. Quels cochons! et quels lâches! Et vous voulez qu'on améliore votre sort?... Votre sort est beaucoup trop beau pour vos sales âmes... vos âmes de gorilles.
Christine l'entraînait. Il se laissait faire. Il balbutiait, il titubait, il secouait son bras libre. Quand il fut au haut du grand escalier, abaissant sa face vultueuse vers la foule, il déclara :
— Je jure... je jure sur mon honneur, qu'aucun de ceux qui sont ici présents ne reprendra le travail dans ma maison! Aucun, vous entendez bien, aucun, aucun!
Et sur le seuil de son bureau, retrouvant sa voix de clairon :
— Fichez le camp tout de suite... ou je vais vous faire expulser par la police. •
— Pas avant d'avoir chambardé ta sale boîte! hurla Méchard Haute-Epaule.
— ■ Non, camarades, fit gravement François, vous ne commettrez pas de nouvelles violences! C'est assez d'avoir compromis une grève qui était belle,
502 LA VACxUE ROUGE
qui était juste, qui était sûre! Les travailleurs du livre, plus peut-être que les autres, doivent l'exemple de la raison et de la discipline consciente. Vous l'avez oublié, et c'est déjà trop. Ne l'oubliez pas une seconde fois, vous auriez contre vous l'opinion publique... vous vous le reprocheriez plus tard. Retirons-nous, camarades!
Une tristesse amère paraissait sur son visage; sa voix était si pathétique qu'elle mettait des larmes aux yeux des femmes. Tous subissaient l'illusion d'une sympathie, d'un extraordinaire amour pour leur cause. Alfred ne put s'empêcher de dire :
— C'est vrai, on a mal agi... fallait causer et voir venir!
— C'est la faute à Burgas!
— C'est .votre faute à tous! Et j'en suis désespéré.
La foule s'écoulait. Son alcool était devenu fade et lourd; le soleil d'été surchauffait des crânes sans courage; l'âme qui avait soulevé les colères se fondait et s'éparpillait. Burgas Barbe-Verte filait tout seul, avec l'idée de la fosse prochaine. Le délégué se hâtait vers la guinguette, contracté par la vision du vin blanc; Alfred, Berguin, Duchaffaud, Lachambre, Vérieulx, Lalaing, Méchard LLnute-Epaule roulaient des corps ventes et suants d'ennui. Partout s'échappaient des groupes aux faces vides, aux gestes mous, des hommes et des femmes pour (|ui la vie devenait une solitude épouvantable dès qu'elle les livrait à eux-mêmes.
François Rougemont fuyait le long des talus pelés. C'était la fuite du vaincu. Il avait pour soimême un mépris brus(juc et une compassion profonde. Son âme optimiste concevait le désordre, la menace permanente, les pièges innombrables, que le i)essimisle découvre au fond des circonstances.
Il revoyait sans cesse, comme un étrange symbole, la femme laide et sale qui griffait Delaborde, et la fille de lumière qui surgissait pour le délivrer. Qu'il enviait le \ieil homme! Douceur de voir Christine braver les grévistes et d'être sauvé par elle!...
— C'est bien fait! murmura-t-il. Cette grève était mauvaise. Elle ne devait pas aboutir. Tu n'as pas écouté ta conscience : elle s'y serait opposée. Fran* çois, Françofs, tu avais charge d'amcs, tu ne devais pas risquer sans motif le pain quotidien de ces pauvres gens, tu as obéi à une colère mesquine... et pire, à une rancune personnelle. Ah! je ne suis pas fier de toi!
Sa droiture le fouettait, naïve et si douloureuse! Car s'il avait parfois cédé à des crises d'orgueil ou de fureur, s'il avait déchaîné sans motif la passion populaire, c'était obscurément, au grand hasard des propagandes, dans le feu de la bataille et de la vocation. Ici, il le sentait trop, l'individu avait oublié la foule.
— Tu as été un pauvre homme, François Rougemont! Et il faudrait se réjouir de ta défaite, si ces malheureux ne devaient pas en pâtir!
De nouveau, il revit Christine et tous ses gestes. Faible image et si puissante! Un atome de forme et de couleur mêlé à l'univers des formes et des couleurs! La connaît-il seulement? Par toutes ses idées, elle le contredit et le heurte; elle ne rêve que la lutte individuelle, le triage, le commandement. C'est l'ennemie. Il devrait la haïr, et en somme ne la hait-il point? Serait-il heureux ou triste de sa mort?... Il grince des dents, il sent bouillonner la férocité latente, une force rude se lève... Mais l'herbe brillante de la chevelure, un sourire qu'elle a eu auprès du petit Antoine, la robe du soir où il a « parlé »... et l'univers se ferme, les hommes sont dans une brume : il chavire d'amour.
— J'étais guéri! soupire-l-il, ou j'allais l'être... Elle est venue me reprendre...
Une barrière est là, la grande barrière d'Orléans... Rougemont songe à V autre grève, celle des forges d'Arcueil. Le meneur reparaît. Il regarde les lourds tramways de Montrouge, les trains d'Arpajon et de Bourg-la-Reine, surtout les cheminées qui fument terriblement sur la banlieue. L'acti\ité des hommes est là, noire et puante, la fatigue, la misère; le site réel va rejoindre tant de sites où le •cœur de François a battu. La chimère du bonheur se lève, et le hasardeux devoir; l'image de Christine n'est plus triomphante :
— Il faut que cette grève-ci réussisse! fait ardemment le propagandiste, en franchissant la barrière. Je la surveillerai jusqu'au bout.
Le soleil commençait à jaunir au fond des banlieues, mais la chaussée demeurait chaude comme un four de boulanger, la poussière et la fumée se tassaient dans les poumons des bêtes et des hommes. Dans le train, Rougemont. ne sentait pas la sueur rouler dans sa nuque; l'action le tenait comme un rêve... Les forges d'Arcueil parurent, les trois tours de Aloloch; une seule fumait, qui badigeonnait de roux le ciel sale. Sur la route et dans un champ d'escarbilles, on voyait piétiner les grévistes. Il y en avait un essaim, près d'un hangar, puis des traînées, des pelotons, des monômes, avec des escouades de curieux, des hordes de gamins et de femmes. Maints sergents de ville défendaient l'accès des forges.
On vit un homme monter sur un tas de coke. D'un élan les tentacules de la grève se resserrèrent; il n'y eut plus qu'une seule masse, autour de laquelle rôdaient les badauds. L'orateur, qui était Barrant dit Hareng, l'homme aux bras de phoque et aux épaules en bosse, déchargeait ses paroles avec un bruit de cailloux :
LA VAGLE ROUGE 505
— Boilà! Il paut la correction pysique... la pesséc. Arquepincez-moi trois ou quatre meneurs jaunes au demi-cercle, déculottez-les et paites mareher la machine à coups de pied et la lanière de cuir. Je bous réponds que les autres caneront. La boilà, l'action directe!
Ces paroles réjouirent les âmes; il y eut une bonne arrosée de rires.
— Faut y ajouter un bain dans la moutarde de fesses, ricana Lamotte, dont les cheveux de cuivre rouge s'allumaient au soleil couchant.
Valbroucq, l'Homme-Pilon, leva ses bras énormes. C'était une magnifique brute blonde, à la toison de bélier, qui soulevait un cheval :
— Je parie que je vous enlève deux renards à moi tout seul... un sous chaque bras. Et ça ne serait pas long.
Un nommé Fichet, d'allégresse, grimpa sur les épaules de Valbroucq.
— Blaguons pas! tonna une voix.
Auguste Semail gravissait le tas de coke. Il s'y calait difficilement, sur ses pieds plats, féroce et presque tragique :
— Camarades, dit-il, Barrant a raison, faisons une rafle parmi les meneurs jaunes. Ensuite, on verra à faire un exemple. Les Jaunes n'en mènent déjà pas large... Et assez de discours! \'oulez-vous qu'on aille les cueillir à la sortie?
Se tournant vers un grand homme glabre, qui venait de la C. G. T., il demanda :
— C'est pas votre avis, camarade Bourrât?
— • Vous êtes maître de vos moyens! répondit le camarade. ♦
— C'est pas mon avis, à moi! glapit un travailleur au pelage blanc et à la physionomie de blaireau. Les coups, ça fait de la rancune. Est-ce que nous sommes venus à vous, Barjac et moi, puis eux autres, parce qu'on nous a tapé dessus? J'aurais
claqué plutôt. Non, c'est les idées... On a fini par voir que vous aviez le bon bout. Alors, on est venu. C'est de bon cœur. Tant qu'à taper sur les autres, non... et puis non! Faut leur parler, que je dis!
— Faut leur flanquer la frousse!
— Oui, oui, la frousse!
L'assemblée ne se prononçait pas. On était à l'une de ces heures où la grève est bon enfant. Les marmites bouillaient à la maison, la rôderie était agréable, une atmosphère de veulerie et d'espérance enveloppait les travailleurs. S'il ne leur déplaisait pas d'entendre quelques vitupérations, ils n'avaient aucune envie d'en venir aux mains avec les sergents de ville ni a^ec les Jaunes.
— Ceux-là ne feront pas de bêtises! songea François Rougemont.
Et il se hissa sur le tas de coke.
Un murmure aimable le salua; tous reconnaissaient en lui le vrai père de la grève :
— ■ Le camarade Hanotteau a raison, fît-il avec rondeur. Ce n'est pas le moment des bourres! Il s'agit d'éteindre cette cheminée là-haut, et non pas de risquer le passage à tabac et la boîte à puces. C'est l'histoire de débaucher encore sept ou huit hommes. Je suis sur qu'il y a plus d'un indécis parmi ceux qui travaillent.
— Vous pouvez le dire! affirma Hanotteau.
— Alors, allons les attendre... je leur parlerai, Hanotteau leur parlera, et Barjac, et pourquoi pas Barrant et Semail? Jacques Lamotte les fera rigoler. On leur payera un bon verre; moi, j'y vais de ma pièce de vingt francs. On leur montrera où est la vérité et le mieux-être : si on réussit, les exploiteurs trinqueront double! Ils seraient trop heureux de voir les ouvriers se taper entre eux. Est-ce dit? Voyons, Semail, voyons, Barrant. Vos preuves ne sont plus à faire. Un bon mouvement, mettez pour quelques jours votre idée dans votre poche avec un
mouchoir dessus. Si nous échouons, vous la ressorti rez!
La foule eut un 1>oiî rire; tous les visages acquiescèrent. Barraut voulait bien et Semail, les sourcils bas, ricanait sans amertume.
— Allons-y! s'écria le propagandiste. Mais gardons-nous de prendre contact avec les flics!
— Sept par sept! cria Semail qui aimait la discipline.
On voyait des têtes de cabires hilares, des cyclopes graves, des banlieusards blêmes sous la limaille; quelques-uns rejetaient en arrière un chapeau aux ailes longues, d'autres renfonçaient la casquette ou la soulevaient sur une oreille, la plupart avaient des chapeaux de paille fumés. Il s'échappait d'eux une odeur de vin, d'apéritifs, de sueur, de métal, avec des bouffées d'oignon et le fleur indéfinissable des agglomérations humaines. A travers les cendres, les tessons, les gravats, et sur la route blafarde, ils formèrent une manière de procession. Rougemont s'était mis à leur tête avec celui de la C. G. T., Semail, Barraut Hareng, Jacques Lamotte, Barjac, Hanotteau le Lapin- Blanc, l'Homme-Pilon et Fichet.
— Attention aux flics!
Quatre sergents de ville déambulaient sur la route. L'un d'eux avançait une tête de chien de ferme :
— Allez, leur dit gaiement François, nous n'avons pas l'intention de mettre le feu aux forges. Nous sommes du monde paisible... on ne plumera pas une poule.
L'agent promena sur la foule ses gros yeux jaunes et ne vit que des faces joyeuses :
— • C'est bon! Seulement, n'approchez pas des établissements, et méfiez-vous du chambard! -
La grève se glissa entre deux maisons d'aventure, aux toits inachevés et aux vitres rafistolées
de papier, longea de petits platanes qui devaient ombrager les générations montantes, et parut de- \ant la façade principale des forges. Là, elle contempla les sergents de ville. C'étaient des agents de banlieue, de structure légère ou basse, car la police de Paris absorbe les hommes de haute taille et déverse les athlètes aux brigades centrales. Les travailleurs du fer et du feu, aux bras renflés, aux rudes pectoraux, dédaignèrent ces flics chétifs : l'Homme-Pilon faisait manoeuvrer ses biceps; un puddleur €répu ricanait en se tapant les épaules. Mais cette force était bénévole.
— Attention! s'exclama Hareng.
Une sirène éleva sa voix stridente; les sergents de ville tournèrent tous ensemble la tête. Bientôt des silhouettes fumeuses surgirent aux portes des forges.
— Voilà ce qu'on va faire, dit Hanotteau d'un air malin. Le gros de la bande demeure ici pour occuper les sergents de ville; pendant ce temps, on ira une vingtaine prêcher ces autres... Quand la conversation marchera bon train, tout le monde pourra rappliquer.
Rougemont, Hanotteau, Barjac, Jacques Lamotte, Labranche, le délégué de la C. G. T. et quelques compagnons connus pour leur langue agile et leur bonne humeur filèrent par la tangente, en ordre dispersé. Les agents, hypnotisés par la masse, ignorèrent cette manœuvre. Hs s'alignèrent pour maintenir la route libre aux Jaunes, qui s'avançaient, soupçonneux. Un grand sec, en salopette, tenait la tête. Les autres suivaient, le long des grilles, avec des airs sournois ou combatifs. Quelques-uns bombaient le torse. Il y en avait une trentaine. Leurs gros souliers raclaient la poussière, parfois un visage houilleux se tournait vers les grévistes. A mesure, l'escorte de police devenait moins nombreuse. Quand les Jaunes eurent longé
un terrain vague, ils se trouvèrent sur la route, avec quatre sergents de ville. Alors, au détour d'un chantier, surgit la délégation gréviste. Hanotteau la précédait avec des gestes débonnaires. Jacques Lamotte clignait de l'œil en manière de bon accueil. Barjac lança un « bonjour camarades »! Labranche, l'Homme-aux-Tannes, dit le Merlan truffé, agitait un mouchoir presque blanc; et Rougemont articulait d'une voix claire :
— Nous venons pour causer, mes amis... nos intentions sont conciliantes.
Mais les Jaunes s'étaient arrêtés, pleins de méfiance; les quatre sergents de ville s'avançaient coude à coude. Jambloux, ouvrier rétrograde, qui allait à la messe, homme aux muscles secs, au visage de Finnois, bramait d'une voix caverneuse :
— C'est un piège! Les autres vont nous tomber sur le casaquin.
— Camarades! croyez-moi, nous sommes ici sans arrière-pensée... cordialement, préoccupés seulement de votre intérêt et du nôtre! répliqua Rougemont.
— Vu qu'on vous trompe! appuya Barjac.
— V'ià les autres qui rappliquent, affirma Jambloux, la main tendue.
Les Jaunes ne s'attardèrent pas à vérifier son afiirmation. Blottis derrière les agents, ils prirent une attitude hargneuse :
— Place! fît un homme court, au torse de sanglier. On n'a rien à se dire.
— Vous êtes ici pour nous protéger, dit Jambloux aux agents, et n'ayez crainte, on a des poinî?s!
— Place! réitéra l'un des sergents de ville.
— • Ce sont des idiots! 3'exaspéra le Merlan- Truffe. C'est venu esclave au monde et ca crèvera esclave.
Il avait cessé d'agiter son mouchoir parlemcn-
taire, il y fourra son nez, d'un air de mépris. Les sergents de ville arrivaient de pied ferme et les cœurs s'emplirent de haine.
— Couennes!... Lavements de eoehons!... Mangeurs de mouscaille! hurlait Jacques Lamotte, d'autant plus furieux qu'il était venu avec l'intention de les faire rigoler.
Dans sa rage, il avait ramassé une pierre. Un des sergents de ville, petit homme au poil de taupe, les mains rouges comme des écrevisses, se jeta sur Lamotte et le saisit à la gorge.
— De quoi! J'ai rien fait... T'as pas le droit de m'arrêter.
— On va voir si j'ai le droit!
L'homme du fer, plus solide, allait se dégager, lorsqu'un deuxième agent intervint, tandis qu'un autre faisait entendre le signal d'appel. Ça se gâtait. Le Merlan Truffé voulait délivrer Lamotte; Jambloux et un peloton de Jaunes offraient leur aide à la police; l'hostilité montait toute chaude; et François Rougemont, surpris par l'incohérence des événements, se sentait lui-même pris d'une obscure colère. Il la contenait :
— Ce n'est pas raisonnable! Personne ne \eut de bagarre. Il n'y a qu'à lâcher notre camarade, et nous nous retirerons en bon ordre.
Mais les policiers s'acharnant sur Lamotte, riIomme-aux-Tannes déclara d'une voix ferme :
— Qu'on me f... au bloc, mais je ne Inisseiai pas arrêter salement mon camarade!
Les renforts arrivaient. Sur la roule, imc \iiiglaine de sergents accouraient au pas gymnasli(|uc; pêle-mêle, par chamjis et par cliemins, on voyait li-otler les grévistes.
— Un... deux... trois... ciii(|... ('omii)!,-!!! I'IIoiiiiik' aux-Tanncs.
A cha(jue chinVe, (h's compagnons s'axançaicnt d'un air farouche.
LA VAGUE KOUGE 511
— Six... sept... huit... neuf... dix! Vous ne le relâchez pas? Non? C'est pesé!
Et il s'élança à corps perdu :
— A moi, si vous n'êtes pas des lâches! Jarnbloux et huit hommes se dressaient devant
les syndiealistes. On entendit claquer une gifle, les triques se hérissèrent. La bagarre ronflait, lorsque survint la masse des sergents de ville. Ils chargèrent d'un seul élan. Les Jaunes s'écartaient; les rouges s'éparpillèrent; six poignes secouaient frénétiquement Jacques Lamotte.
Labranche ne cédait pas. Il hélait les grévistes d'une voix rauque, il dansait d'une façon bizarre et macabre :
— Y ne l'auront pas! J'y laisserai ma peau... Allons, les frères, y a encore du poil aux dents, on va pas se laisser embêter par ces foutriquets de flics. Ah! te v'ià vieux Catiche... Amène-toi, tu en renverserais dix à toi tout seul!
L'Homme Pilon survenait avec l'avant-garde des grévistes, essoufflés et furieux. Une atmosphère de désordre, de crainte et de révolte gauchissait les mouvements. L'âme de la foule, encore éparpillée, se concentrait aux cris de Labranche et de Jacques Lamotte.
— Catiche! Catiche! aboyait presque le Merlan rrufle, si c'est pas aujourd'hui que tu te montres, tu ne te montreras jamais!
L'Homme Pilon devint un peu pâle, puis, enflant son souffle, cambrant ses reins, il tâta, par un geste familier, ses pectoraux :
— J'y vas! fît-il.
Il y allait. D'un bras, avec une \igueur^ lente et pres((ue douce, il écartait deux sergents de ville. De l'autre bras, il étieignait Jacques Lamotte. Et soudain, l'unité exista : les grévistes firent bloc, délivrèrent leuis compagnons et se retirèrent en ordre compact. A travers champs, avec les clameurs
5d2 LA VAGUE ROUGE
de gloire, ils atteignirent le Rendez-vous des Carriers, un cabaret du temps de Louis-Philippe. Un grand terrain à bâtir y aliénait où, après avoir commandé des litres innombrables, les travailleurs s'entassèrent.
— Les sergents de ville rappliquent!
Ce cri coupa le dégorgement des bouteilles.
— C'est rien! affirma Auguste Semail. Le terrain appartient au cabaretier. Nous sommes chez nous! Si les flics entrent, on a le droit de les assommer.
— On est trois cents, ils ne sont pas trente! renchérit Labranche.
— Camarades, intervint Rougemont, ne tombons pas dans un piège. Une bagarre sérieuse ferait le jeu des patrons!
L'événement, plus encore qu'au boulevard Bessières, l'avait nargué. Chagrin, il regardait venir le groupe sombre des sergents de ville. On entendait le martèlement de leurs grosses semelles, et petits, souvent chétifs, ils n'a\aicnt que le prestige de la loi. Ce prestige était tenace. Maint prolétaire aux gros biceps les considérait avec tremblement; les exaltés mêmes ne les auraient pas attendus en rase campagne : mais contre la convention de l'autorité, on dressait la convention du territoire inviolable.
Les agents furent proches. Encore deux pas, ils louchaient à la clôture pourrie. Alors Barrant, passant sa barbe d'escarbilles dans l'entrebâillement des planches, déclama :
— Prenez garde à ce (|ue \ous allez faire! Nous sommes ici chez nous, sur un terrain privé : si vous y pénétriez, vous \ioleriez un domicile! Vous voilà prévenus.
Une voix roguo riposta :
— Il faut rendre l'honnui' airèlé!
- — Viens le prendre, eh! mufle! cria Labianclh au milieu de la foule.
Quelques sergents de ville secouaient la clôture; un litre décrivit une parabole au-dessus des têtes et s'abattit sur la route; au bruit du verre cassé, les âmes s'échauffèrent; dix autres litres partirent; un agent, la figure ensanglantée, sortit son revolver avec un cri de rage et tira. Il y eut une longue plainte lugubre : le contremaître Clémont éleva ses deux bras, fit trois pas en arrière et s'affala. Puis, ayant poussé une deuxième plainte, il demeura immobile.
— Ah! les cochons! Ils l'ont tué! cria Barjac.
— Assassins! A mort! A mort, les flics!... A mort, les crapules!
Les litres, par douzaines, se fracassaient sur la route. Au cri de Clémont, l'officier de paix, redoutant « une affaire », rappelait ses hommes et battait en retraite, tandis que l'agitation croissait parmi les grévistes : sans la faible clôture, une terrible bagarre éclatait. Mais il y avait la clôture. Elle retarda l'élan, elle filtra les hommes; les premiers groupes, disséminés, privés du contact qui crée le courage des foules, se bornaient à lancer des pierres et des injures. Cependant, les sergents de ville avaient pris position à deux cents mètres du terrain. Dans le crépuscule, ils formaient une masse noire, plus compacte et plus redoutable à mesure que décroissait la lumière.
— Chargeons! clamait Auguste Semail.
Une détresse tombait. La mort, après avoir exalté les âmes, pesait sur elles; une curiosité funèbre rappelait les grévistes auprès du visage livide et du corps aplati de Clémont. Et la révolte prit un caractère mélancolique; les hommes soifhaitèrent remettre au lendemain les violences, avec l'espoir confus que les syndicats et la C. G. T. enverraient des renforts. L'arrivée d'un médecin contribua à l'accalmie. Tous voulaient le voir, penché sur Clémont, auscultant la poitrine, et quand il se
releva, il y eut un long murmure triste. Alors, quatre athlètes soulevèrent le cadavre; une phrase se répandit, qui reçut l'assentiment des âmes :
— Nous allons le reconduire tous ensemble!
Les quatre porteurs passèrent par le cabaret, où on façonna une sorte de civière, puis un cortège se forma dans la lumière pourpre. La foule, lugubre et lente, marcha dans la direction des forges, tandis que les sergents de ville, massés sur la route transversale, demeuraient impassibles. Ce fut d'abord le recueillement. On n'entendait que le clapotis des semelles, le frisson des étoffes, quelques voix éparses et craintives; une langueur immense tombait des nuées; l'ombre pleuvait si lentement que le crépuscule semblait ne jamais devoir finir; les porteurs acheminaient le cadavre vers l'occident, où un brasier rouge s'ouvrait, allumé pour de fabuleuses obsèques.
Rougemont se souvenait d'un crépuscule d'avril, dans cette même banlieue, et surtout du soir où il avait lancé la foule à la conquête des cadavres. Alors sa vie était libre comme le vent sur la mer. L'espace et le temps s'étendaient sans limite; il ne sentait que sa jeunesse, sa force et l'espoir des grands jours populaires; l'amour était une heure éperdue, un voyage d'exaltation dont on revenait avec plus de courage... Ah!... et maintenant!... Connaîtrait-il encore cette ardeur d'aventure par quoi il mêlait une âme des premiers âges du monde à ses aspirations de vieux civilisé?
Résigné, il marchait avec la foule vers ce brasier rouge où l'on pouvait rêver les funérailles d'Hercule ou d'Ajnx Télamon. La mort axait fait surgir la fatalité inexorable. François ne retiendrait plus les grévistes; il laisserait agir leur instinct, anxieux seulement de rythmer les épisodes. Le sang avait coulé; qu'importe s'il coulait encore! La haine suivrait, cl la haine est bonne : elle fait les légendes
LA VAGUE KOUGE 515
tenaces, elle donne aux hommes l'amer réconfort et crée les disciplines sombres, qui sont les mieux obéies.
On arrivait devant les forges. Les porteurs s'arrêtèrent; il y eut un vaste silence, puis une clameur forcenée. Et le chant de guerre parut s'élever jusqu'aux nues :
Hideux dans leur apothéose, Les Rois de la mine et du rail Ont-ils jamais fait autre chose Que dévaliser le Travail?
Une multitude était mystérieusement accourue; elle déversait sur les chemins, sur les champs, sur les terres de cendre et d'escarbilles, des silhouettes baroques, des profils souffreteux, appelés par cette voix qui répand les nouvelles tragiques. Tous voulaient voir la face blanche du mort. Ceux des carrières, ceux des usines et des fabriques, «eux qui endurent la faim au fond des masures, ceux qui couchent dans les meules, ceux qui rôdent sinistrement sur les routes crépusculaires, ceux qui mènent les chariots à travers les villages, s'émouvaient à l'hymne de révolte. Leurs cœurs de parias souhaitaient des choses terribles.
Les torches jetèrent une lueur rousse, la lueur qui éclairait jadis les Jacques faméliques, une immense imprécation enveloppa les forges. Le vent des révolutions passa sur la foule.
La presse syndicale, antimilitariste et libertaire chargea hargneusement M. Clemenceau. Il fut la Bête rouge, le Charcutier d'Arcueil, l'immonde Ganache, le vieux Jouisseur homicide, le Sinistre de l'intérieur. Les articles s'intitulaient : Encore un crime de Clemenceau; la Semaine rouge du grand Flic; Gouvernement d'assassins; la Boucherie d'Arcueil; Vingt-quatre heures de Grève générale; le Monstre. On démontra qu'avec le féroce vieillard de la Commune, M. Clemenceau détenait le record des tueries gouvernementales. La Guerre sociale publia un dessin où le ministre, en vieux gendarme cynique, une épaisse moustache tombante, appuyé sur la croupe d'un cheval, ricanait devant les cadavres. Après un enterrement tumultueux, la C. G. T. s'acharna à maintenir le désordre; ses hommes rôdaient avec les grévistes; elle faisait aux syndicats et aux Bourses des appels d'argent enragés.
François s'abandonnait aux circonstances. A se fondre dans les troupeaux, à jouer son destin et celui des autres, à discourir dans le soleil, le vent et les averses, il n'oubliait pas Christine, mais il « l'éparpillait » comme il s'éparpillait lui-môme.
De toutes parts accouraient des hommes d'aventurc, la bohème d'une grande grève : vagabonds, songe-creux, gens de bagarre, demi-fous et chômeurs. Ils ne se mêlaient pas positivement à ceux des forges; ils erraient autour, offrant leurs voix
leurs gestes, dès qu'il se faisait du bruit. La troupe était venue. Tantôt les meneurs de la C. G. T. adressaient aux soldats des sommations amicales, tantôt la foule proférait des injures. Les manifestations se suivaient, selon le temps et les palabres; l'entente demeurait lointaine; et toutefois la grève devenait vague, lorsqu'on annonça un grand Dimanche. La Voix du peuple le voulait pacifique, ferme et très imposant; la Guerre sociale conseillait aux grévistes de ne pas se laisser « embêter ».
Dès le matin, les tramways, le chemin de fer, maints chars à bancs, déchargèrent des voyageurs armés de gourdins et de triques. Outre les vieux routiers de grève, c'étaient des camarades, attirés par le bruit ou l'instinct solidaire, et beaucoup d'individus obscurs, véhéments ou curieux. Malgré les cordons de police, les grévistes tentèrent de se masser devant les forges : une menue charge de dragons les dispersa. Alors ils se réfugièrent dans la campagne et les terrains vagues. Un homme à face de mulâtre éleva le premier drapeau rouge. Sept cents travailleurs formèrent un noyau, tandis qu'une multitude confuse se tassait en grappes ou s'allongeait en files. C'était la horde des temps nomades, faite pour combattre des buffles ou des loups, faiblement cimentée par l'instinct. Rougemont y avait pris sa place, prêt, selon l'occurrence, à discourir, à commander ou à combattre. Un groupe l'enveloppait, solide, formé d'hommes du fer, renforcé par Alfred le Géant rouge, Dutiiieul et ses Six Hommes, Pouraille, la Trompette de Jéricho, Haneuse Clarinette, l'Empereur du jeu de bouchon, Vacheron, Duchaffaud, Bardoufle.
La procession brailla la Ravachole et se porta vers l'entrée d'Arcueil : elle n'y put atteindre. Un escadron de cuirassiers barrait la route; des dragons accouraient sur le flanc droit; des sergents de ville harcelaient l'arrière. D'abord, le troupeau
s'arrêta. Des remous défaisaient son ordonnance, les curieux, intimidés, refluaient à travers champs. Toutes les âmes flottaient au hasard... Une trique, retentissant sur une cuirasse, déclencha la bagarre. Des cailloux, des mottes de terre, quelques litres arrosèrent les casques; une nuée de gourdins menaça la police; deux manifestants se jetèrent devant le cheval d'un capitaine en criant :
— Pas un pas de plus! Vous n'avez pas le droit d'intervenir. En arrière, sale gradé, et au galopî
La rumeur des victoires bourdonna, la Ravachole retentit plus discorde et. dans cette tempête, on entendit le bruit grêle d'une détonation. Elle fut suivie de six autres; des individus à grands feutres secouaient leurs revolvers :
— C'est idiot! hurla Rougemont...
La clameur ne traînait plus que par lambeaux, un long étonnement oscillait de crâne en crâne. Un capitaine de dragons, tournant la tête vers ses hommes, s'assurait qu'aucun n'était blessé. Blocs d'argent taché de bleu et de rouge, les cuirassiers demeuraient impassibles. La police se massait près d'un carré d'avoine, plusieurs centaines d'individus, pris de panique, fdaient à travers champs :
— Au grand hangar! Au grand hangar!
Les quatre syllabes roulèrent par des larynx graves, aigus, rauques ou chantants, jusqu'aux extrémités de la horde. Déjà le noyau se mettait en route : comme le but était à gauche, aucun barrage n'arrêtait les grévistes. Ils atteignirent le hangar, où quatre cents hommes s'abritèrent, tandis que la multitude occupait les terrains et la prairie. Et Hareng, monté sur un tas d'escarbilles, ses mains en j)Ortc-voix devant sa l)0uche, mugit :
— La grève est chez elle! Nous n'allons pas nous laisser aplatir. Camarades, à la vie, à la moil! Celui qui quittera sa position sera un lâche!
Un vent mou roulait sur les torses, de longs i.ii>
d'ambre, par iiitermiltences, jaillissaient du ciel tatoué de nuages. Les émeutiers vivaient leur drame, tournés vers l'homme perché sur les escarbilles qui, au hasard, proférait l'exhortation ou la menace. Il y avait de la victoire dans les âmes : ni la police, ni la cavalerie n'osaient poursuivre... Quelque temps fluèrent les phrases de Hareng; elles s'évaporaient en route, des mots perdus frappaient les tympans, mais c'étaient les mots familiers, que chacun pouvait enfiler les uns aux autres. Une vocifération les coupa :
— Attention! la troupe rapplique!
— On ne flanchera pas! mugit Hareng. Des barricades!
A peine la phrase eut-elle sonné, que des grévistes se ruaient sur les poutres, les planches, les pierres du hangar et des terrains vagues. En dix minutes, une première barricade s'ébauchait, face à la cavalerie, puis d'autres s'amorcèrent. Ce fut un quadrilatère chaotique, plein de brèches, qui, toutefois, pouvait enrayer une charge. Il ne contenait pas toute la foule : un millier d'hommes virevoltait sur la plaine et cherchait confusément des matériaux... Au loin, on voyait circuler les estafettes militaires; un général à tête argentée parada devant les escadrons; un flot de dragons s'engagea sur la chaussée. Avant qu'ils eussent franchi cinq cents mètres, des grévistes émergèrent, armés de planches, de madriers, de cordages et la voie se trouva barrée. A droite, à gauche, des masures, des monceaux de gravats, des amas de mâchefer et de coke : la charge s'arrêta.
— Vivent les dragons! hurlait la foule. Sabre au fourreau... nous sommes frères! •
Un morceau de coke fendit l'air et s'écrasa sur la face d'un brigadier. Alors, sur un ordre rapide, les soldats descendirent de cheval pour déblayer la route. Un essaim de cailloux les accueillit, cailloux
noirs et moroses qui souillaient les uniformes. Ils n'arrêtaient pas les dragons. Sabre au clair, ils chargèrent en vitesse. Les lames pointaient ou hachaient, les gourdins s'abattaient sourdement, le sang coulait des faces. Enchevêtrés, les assaillants évoluaient avec peine. Toutefois quelques soldats ayant contourné les obstacles, le courage des grévistes s'évapora, une furieuse panique les rejeta vers le grand hangar, et, la barricade abattue, deux cents dragons chevauchèrent. Ils ne rencontraient que le Aide; à peine quelques frénétiques tombaient aux sabots des bêtes, le demeurant s'éparpillait aux quatre horizons ou se cachait parmi les masures.
Ce n'était qu'une échauffourée d'avant-garde. Les barricades du grand hangar demeuraient intactes, trois mille hommes s'y tassaient, chantant et clabaudant; les orateurs tonnaient de courtes harangues; les fiévreux lançaient des projectiles dans le vide ou brandissaient des revolvers.
Ayant déblayé la route, les dragons se reformèrent en bataille et attendirent les renforts. Il y eut deux escadrons de cuirassiers, trois de dragons, deux cents sergents de ville. Les cuirasses furent une fournaise d'argent; les casques déferlèrent en vagues de phosphore; la police forma des blocs noirs. Cette force demeurait indécise. Elle s'accumulait près des barricades du nord et de l'est; une partie débordait au midi; l'occident seul demeurait encore libre. Au loin, le général Thénars et le préfet de police conversaient.
Après un mouvement d'estafettes, les dragons prirent du champ et vinrent à portée, les cuirassiers étincelèrent à deux cents mètres des palissades : les grévistes, au hasard, lançaient des blocs de bois, du coke, de la ferraille, des })lûtras énormes. Un cavalier se mit à saigner, un autre eut la paupière meurtrie. La pierraille rebondissait sur le crâne des chevaux, les poitrines ou les casques des hommes :
LA VAGUE KOUGE 521
c'est alors qu'on vit arriver le préfet. Six agents énormes barricadaient son corps grêle. Dans sa face maigre brillaient des prunelles attentives, hardies, sagaces. Quand il fut proche, il interpella les émeutiers :
— Retirez-vous... On va charger!
Des plâtras, des cailloux, des huées ripostèrent :
— Mort au préfet! A bas les assassins! Cuirassiers, nous sommes vos frères... Dragons, f... vos officiers sous les chevaux. Crosse en l'air! Vive le ITl
Le préfet, essuyant tranquillement son épaule enfarinée de plâtre, reprit :
— Que les bons citoyens se retirent... On va tirer.
Pierres, coke et ferraille pleuvaient sans intervalle; huit fois, le préfet renouvela les sommations. Deux escadrons mirent pied à terre. Alors des revolvers fumèrent derrière la barricade, un cavalier dégringola :
— Armez! cria un capitaine.
Les dragons épaulaient; d'un geste et d'un ordre, le préfet les contenait encore, mais de nouveaux coups de revolver ayant retenti, la troupe tira à son tour. Avec des cris d'horreur, une flaque d'hommes détalait vers l'occident. D'autres, acceptant la lutte, répondaient aux salves par les crépitements de leurs revolvers. On les voyait debout, accroupis ou couchés, plâtrés et charbonnés, avec les courges étranges des crânes, les visages blêmes ou violâtres, glabres ou couverts d'une barbe salie, les petits brasiers des yeux brûlant le feu d'âme, les trous noirs des bouches exhalant l'injure, le refrain ou le rauquement de bête. Aucun n'était blessé, les dragons ayant tiré haut : les balles filaient en longues trajectoires, à peine dangereuses pour des inconnus qui passaient là-bas, sur les sentes désertes. Trois, quatre salves bruirent, inoffensives.
Enfin, un dragon, avec une plainte, lâcha sa carabine et montra son poing rouge. Dès lors la colère gronda sous les casques, cependant que les révolutionnaires s'aveuglaient au vertige de la lutte... François partageait ce vertige; il était dans une existence flottante, où la règle et la pesanteur •avaient disparu; il clamait des paroles éloquentes qui électrisaient Alfred, Pouraille, Dutilleul, les Six Hommes, Gourjat, l'Empereur du jeu de bouchon et les hommes du fer. Il ne voyait pas la mort; rien ne persistait que des images soudaines et, au tréfonds, infinie, la figure de Christine.
Deux nouvelles salves. Un homme rugit un blasphème. Le bras percé, un autre ricanait, avec une éraflure à la tempe. D'un seul jet, les émeutiers hurlèrent :
— Assassins! Assassins!
Puis leur chant s'éleva sur la plaine :
Nous ne voulons ni Dieu ni Maître Entravant notre liberté.
Et, comme les balles des revolvers sifflaient toujours à leurs oreilles, les dragons abaissèrent encore la hausse. Une légion de projectiles troua les palissades ou s'écrasa contre les moellons, des hurlements coupèrent le refrain, suivis d'une formidable débandade :
— Ah! crapules! Ah! misérables!... vous avez tué vos frères!
Quatre forgerons soulevaient une forme humaine, dont la tête oscillait :
— Saluez, bandits... Saluez, assassins! Voici voire œuvre!
Le silence tomba comme une nuit, les armes des soldats s'étaient inclinées et les officiers se découvrirent devant le cadavre. Presque aussitôt, un deuxième corps apparut, que soulevaient cinq ter-
rassicrs aux grands feutres. Les cris reprirent, avec la menace des poings innombrables. Deux cortèges sinistres défilèrent devant les cuirassiers et les dragons immobiles...
Chapeau bas et suivi par trois cents hommes, François escortait les cadavres. Une tristesse de néant glaçait son crâne, toute sa volonté se concentrait à ne pas laisser les morts aux mains de l'ennemi.
Le préfet et les officiers laissèrent passer cinq ou six cents hommes, qui condensaient l'énergie révolutionnaire. Ensuite, ils n'eurent qu'à couper la file. La vague multitude reflua le long des barricades.
Cependant, comme naguère, un instinct unanime poussait les porteurs de cadavres vers les forges et r Internationale s'élevait lente et lourde :
Debout, les damnés de la terre!
Debout, les forçats de la faim!
Les forges apparurent, faiblement gardées. Une trentaine d'agents, deux escouades de dragons circulaient devant les grilles. Derrière, le désert noir des cours, la maussade structure des bâtisses et les terribles cheminées, obélisques de feu, phares géants de l'énergie humaine. A leur vue, les grévistes rugirent :
— Les morts dans les forges.
Un même halètement secoua toutes les poitrines. Le cortège passa comme une trombe; les sergents de ville ahuris, les dragons émus, ne firent guère de résistance : d'ailleurs des masses ardentes accouraient, fuyards revenus de leur panique, nouveaux arrivants, qui aggravaient le désordre. Arrachée de ses gonds, une porte claqua; on vit les cadavres dans la grande cour; Rougemont cria :
— Exploiteurs, voihà votre oeuvre. C'est votre
dureté criminelle, votre ignoble rapacité qui ont tué ces hommes!
Des ricanements farouches, des cris de pourchas rauquèrent : devant les bureaux de l'administration, on vit détaler une trentaine d'hommes que des grévistes traquaient :
— Les Jaunes! Les Jaunes!... A mortî... A la fournaise!...
Les malheureux se tassaient contre une façade, les yeux étincelants de détresse, et comme amaigris par la peur. Seul Jambloux faisait bonne contenance et regardait en face le ressac des têtes, les bouches homicides, les moulinets des gourdins :
— Qu'on les saigne! croassa Dutilleul.
Il s'élançait avec les Six Hommes, lorsqu'un personnage épais, aux bras trapus, au grand visage pourpre surgit de l'administration. C'était le chef de guerre des forges, l'ingénieur Michel, âpre, calme et dédaigneux, qu'on estimait pour sa justice rugueuse, qu'on détestait pour sa volonté invincible. Il croisa ses bras avec calme et gronda :
— Qu'est-ce qu'il y a? Qui vous a permis de venir ici?
Il gardait l'attitude et la voix du maître. Sentant recroître en eux l'âme des esclaves, les hommes du fer s'entre-regardaient. Mais Rougemont riposta :
— La mort et la justice!
Il s'interrompit, épouvanté : deux nouvelles silhouettes venaient de surgir. C'était d'abord le corps agile, la face vigilante et orgueilleuse de Marcel Deslandes. Il bravait la foule, mais elle ne reconnaissait pas sa force, et sa seule présence eût ranimé le feu des injures. Une puissance étincelanle et douce le protégeait : Christine, aj)paruc sur le seuil, étonnait les brutes mêmes et jetait un sortilège aux âmes indécises. Pour François Rougemont, la grève, les morts, la révukilion s'enfonçaient dans le pays des ombres, une stupeur d'amour le pa-
ralysait... Il y eut une trêve; quelques Jaunes réussirent à se dérober, puis l'événement poursuivit ses voies mystérieuses. On entendait une galopade, un furieux ressac. François vit s'élever des revolvers... D'un élan aussi instinctif que le bond du cerf devant les fauves, il se trouva près de Christine... Les détonations retentirent, la chevauchée s'arrêta, les dragons et les cuirassiers envahirent les cours et, durant que la foule fuyait en hurlant, François sentit une douleur légère dans sa poitrine, un tourbillon dans sa tète : avec un faible gémissement, il s'abattit contre la terre.
Il s'éveilla dans une chambre pauvre, aux murs blêmes, sur un lit de fer qui sentait le varech et la rouille. Une lueur craintive filtrait par des vitres verdies et des rideaux de tulle. Rougemont vit confusément quelques créatures humaines qui le regardaient. Il y avait Alfred le Rouge, Dutilleul, Gourjat, Pouraille, Bardoufle, deux femmes inconnues et un médecin qui venait de panser les blessures. Alfred fléchissait, avec un air de honte. Une horreur embuait la face bise d'Isidore; Dutilleul baissait la tête, plein d'une souffrance haineuse. Contre la muraille, Gourjat connaissait une immense détresse : la mort de François Rougemont allait le remettre sans défense devant Philippine. Le plus malheureux de ces hommes était Bardoufle. Enfoncé dans un coin de la chambre, il y demeurait immobile, avec un tremblement continu des bras. Son âme d'enfant et de colosse s'effondrait : depuis deux ans, il l'avait remise aux mains du nfeneur. Le monde incompréhensible, l'évolution énigmatique des créatures, tout ce qui rend une conscience méfiante, tout ee qui s'élabore d'inquiétant autour d'un pauvre homme, s'illuminait, se colorait, s'expliquait par les yeux sincères et la voix chaude de son ami.
Lorsqu'il aurait disparu, une obscurité profonde environnerait Bardoufle... Et ses yeux de chien et d'ours, chauds de larmes, n'osaient pas se fixer sur le visage redoutable, qui n'était déjà plus le visage de François Rougemont...
. Cependant, la A'ision du blessé se précisait. La stature affaissée d'Alfred, le visage frénétique de Dutilleul, l'œil de poule d'Isidore, le masque éperdu de Gourjat émergeaient comme ces figures qui, sur la montagne, se montrent dans l'échancrure des nuages. La distance qu'il percevait au dehors, François la sentait en lui, immense, qui durait depuis très longtemps. Sa pensée demeura quelques minutes ensevelie dans des souvenirs sans date ni perspective, entremêlés comme les épis d'une meule. Puis il revit, faibles et vagues, les circonstances qui l'avaient amené dans cette chambre. Il demanda d'une voix flottante :
— La grève a-t-elle triomphé?
Et, songeant à sa blessure :
— Est-ce grave?
— Non, répondit le médecin. Il faudra avoir de la patience, et voilà tout.
— Et voilà tout? interrogea rêveusement François.
Il semblait que des espaces se fussent creusés dans le crâne et la poitrine. Le révolutionnaire sentait à la fois des brûlures, une anxiété brumeuse et du bien-être. Il revoyait la grève. D'autres grèves tournoyaient autour d'elle, et des rues grouillantes, des chaussées campagnardes, des granges pleines d'antimilitaristes, un bois de hêtres perdu dans la nuit de l'enfance, des pigeons blancs sur une muraille, la tête d'un instituteur contre un tableau noir, Antoinette parfois vieille, parfois presque jeune, Charles Garrigues avec un cartable, jouant aux billes, et le geai hérissant ses ailes bleu-ténèbres. Puis ce fui Christine. Elle venait du [ond, comme
un personnage de cinématographe. Sa chevelure donnait aux scènes une signification bizarre et charmante...
— Nous triompherons, balbutia le blessé. Nous l'aurons, ce monde que les autres nous volent depuis si longtemps.
Ces paroles s'étaient déclenchées sans qu'il les eût senties venir. Tout de suite, elles se rattachèrent à Christine. Il entrevit quelque chose de frais, de fortuné et d'indéfinissable. L'univers serait doré par le bonheur, les hommes se lèveraient parmi des choses aussi jeunes que le blé d'avril... Il tressauta, ses blessures s'exaspérèrent : il venait d'apercevoir, aux fortifications, Delaborde qui portait à ses lèvres la main de la jeune fille.
— Ils nous ont tout volé, murmura-t-il, les tempes trempées de sueur... ils devront tout nous rendre.
Puis :
— Elle n'est pas blessée?
Et plus bas:
— Mademoiselle Christine Deslandes?
— Non, elle n'est pas blessée! répondit Alfred. Il les regarda d'un air pitoyable. Ah! qu'il aurait
voulu qu'ils lui parlassent de Christine. Sa ruse d'orateur, toujours éveillée au fond de l'inconscient, lui dictant un détour, il dit, sincère d'ailleurs, et tout attendri :
— Camarades... il m'est doux de vous voir autour de moi... il y a longtemps que vous êtes de ma famille... des compagnons fidèles et loyaux... et de si braves gens!
Alors, le grand Alfred se sentit faible îîomme nn petit enfant; la poitrine de Dutilleul craquait; Pouraille détourna une face égarée; Gourjat cacha ses yeux pleins de larmes, et, dans son encoignure, Barcloufle, ayant saisi son mouchoir à pleins poings, conlonait les longs sanglots qui lui crevaient la gorge.
— Patience! reprenait le révolutionnaire. Vous n'aurez pas perdu votre temps... vous aurez votre part dans les grandes choses qui se préparent... et comme chez tous ceux qui travaillent pour les autres, vos cœurs resteront jeunes.
Il ferma les yeux, il s'ensevelit dans sa fatigue et ses rêves. Quand il releva les paupières, il demanda :
— Est-ce qu'ils ont encore tué des hommes?
— Non! répondit Alfred, ils en ont encore blessé une vingtaine. On le leur a rendu.
— Et les Jaunes?
— Les grévistes ont à peine eu le temps de leur taper dessus!
— Mais ils n'ont pas frappé la jeune fille? La voix cassée de Bardoufle bégaya :
— Oh! elle vous tenait la tête!... Et celui qui l'aurait touchée!...
Il s'était redressé; il dilatait ses pinces effroyables.
La fièvre bondissait par les tempes de Rougemont. A l'idéa que les mains de Christine avaient soutenu sa tête, toute sa chair débile devint une féerie; il épiait Bardoufle comme un témoin prodigieux. Alors, dans son cœur simple, le terrassier trouva les paroles nécessaires :
— Vous lui avez sauvé la vie, elle le sait bien, et si vous voulez la voir, c'est moi qui irai la chercher.
François fixa sur Bardoufle un regard suppliant.
Christine était venue. Elle se tenait, accablée de compassion, devant l'homme qui mourait à cause d'elle. Avant une heure, il aurait sombré au chaos immense. Et songeant avec (pielle force confiante il se levait dans la vie, elle eut, pour la première fois, le sens réel de sa propre faiblesse, elle regretta amèrement l'amour qui allait disparaître. C'était un grand amour, fait pour la durée, tel que, sans
cloute, elle n'en rencontrerait plus. Seules les circonstances humaines l'avaient rendu impossible. Et maintenant qu'il allait périr avec François Rougemont, c'était comme si elle le partageait.
François la contemplait, avec la peur de la voir partir, et cette présence lui semblait le plus grand événement de sa destinée vagabonde. Car il ignorait l'autre événement, celui qui s'accomplissait en lui-même. L'avenir s'étendait devant lui, les jours sans nombre; il craignait seulement que la chance suprême ne s'évanouît brusquement, comme elle était venue. Après une longue hésitation, il dit à voix basse :
— Que vous êtes bonne!
Elle s'assit à son chevet, elle pencha cette herbe crépusculaire dont elle l'avait ébloui dès le premier soir, elle lui donna la lumière attendrie de ses yeux :
— Bonne! fit-elle avec mélancolie. Quelle parole venant de celui qui a risqué sa vie pour la mienne!
Il écoutait. Dans le demi-songe que lui faisait sa lassitude, la voix de Christine frissonnait comme une voix d'eau et de feuilles; il n'avait qu'une pensée continue : la voir et la revoir, exister parfois à côté d'elle, dans le promontoire aérien des Garrigues :
— Je voudrais que vous oubliiez... des choses que je vous ai dites... Je voudrais être votre ami, comme si j'étais déjà vieux... et plus jamais je ne vous parlerais de... de ces choses... plus jamais, je le jure... Oh! si vous disiez oui, j'attendrais ma guérison avec tant de joie!...
Le cœur plein d'une peine insupporMble, elle s'étonnait de pouvoir, par une parole, mêler la douceur à la mort. Pourtant, elle hésitait, révoltée contre le mirage, contre tous les beaux mensonges qui dorent le passage des êtres. Toujours, même lorsqu'elle était petite, elle avait eu en exécration
•ces fictions par quoi l'on soutient les faibles et l'on console les misérables. Elle voulait ardemment que nos actes et nos vœux dérisoires s'accordassent avec une réalité positive. Il lui était dur de se prêter à « un jeu de foi... » Etait-ce bien un jeu? N'aimaitelle pas le moribond, du moins pour les minutes pendant lesquelles il palpiterait encore ? Elle secoua la tête et, clignant un peu, la lèvre tremblante, elle répondit :
— Sans doute, nous nous reverrons! Est-il possible, mantenant, que nous ne nous revoyions pas?... La vie fera ce qu'elle voudra, je ne lutterai pas inutilement contre elle.
Il plissa le front, il se répéta plusieurs fois les paroles de Christine, craignant de mal les entendre, puis la féerie le ressaisit, il s'exclama :
— Est-ce que j'ai mal compris? Est-ce bien une espérance?
Complice mélancolique du beau mensonge, elle inclina la tête.
Il fixait sur elle des prunelles dévorantes, il voyait se rouvrir le monde plus vaste encore qu'aux printemps de l'adolescence. Tous les obstacles étaient abolis. Le bonheur des hommes se confondit avec son propre bonheur; la vieille Europe lasse reverdissait en terre promise, les luttes sauvages étaient finies...
Christine attendait, pleine d'angoisse et d'une âpre défiance. Jamais l'illusion du bonheur ne lui était apparue plus misérable et plus sinistre, jamais la réalité n*avait plus implacablement appesanti son bloc sur la faible poussière des fables. Ah! elle ne serait pas dupe! Elle mépriserait, sans lassitude, le désir du repos, de l'éden, de la paix brillante...
Cependant elle avait pris la main de François, elle la tenait avec une douceur et une patience maternelles. Longtemps leurs pensées coulèrent, parai-
lèles et presque infiniment dissemblables... II s'affaiblissait; un sommeil étouffant pesait sur sa poitrine; le délire renversait les frêles échafaudages de sa pensée; à chaque minute, sa conscience était plus courte et plus obscure. Son souffle devint rude. La préhistoire de son âme monta, puis il eut une lueur brusque, qui fut merveilleuse; il soupira de béatitude :
— Oh! l'avenir... la beauté... vous voir touiours, Christine!...
Tout de suite, le vent d'agonie souffla cette lueur; il bégaya au hasard; les sensations et les images s'emmêlaient comme les herbes, les pétales, les ramilles emportés par la rivière; le bruit affreux de la mort commença; les yeux se ternirent et devinrent aveugles; les mains tâtonnèrent, à la recherche de l'inconnu; puis la poitrine s'éleva et retomba : la petite aventure humaine s'évanouit au gouffre des formes perdues.