CHAPITRE XX
La Vie économique de la Valachie. — L'Industrie.
I. L'industrie spontanée. — II. Commencements de la grande industrie. Richesses minières. Le sel. — III. Le pétrole. — IV. L'industrie dans la montagne et les grandes villes.
Une contrée où la population augmente incessamment, qui compte une dizaine de villes de plus de 30,000 habitants, dont une atteint presque le chiffre de 300,000, ne saurait rester longtemps exclusivement agricole. La Yalacliie offre ce spectacle toujours curieux d'un pays qui traverse la période critique où le commerce et la grande industrie s'éveillent. Celui qui pénètre maintenant en Roumanie par le col de Predeal ne reconnaît plus la sauvage vallée de la Prahova, où la descente vertigineuse du train vous emportait sans arrêt entre les forêts de sapins et les escarpements pittoresques des Karpates. Au confluent de deux torrents se dressent les hautes cheminées des usines, plus loin la rivière endiguée se précipite en une chute utilisée pour éclairer à l'électricité la coquette ville de Sinaïa. Les environs de Câmpina, de Baicoiu réservent de nouvelles surprises à qui ne les a pas visités depuis une vingtaine d'années. Les vallons verdoyants et frais sont convertis en enfers par les exploitations du pétrole. On y circule au milieu des tambours des puits d'essai et des hautes cheminées des sondes, dans un sol défoncé, noir et puant. L'aspect nouveau des ports danubiens, devenus de grandes villes à l'aspect occidental comme Brâila, les transformations de Bucarest, partout des faits significatifs montrent un pays où s'organise l'activité économique. Il faut revenir à la campagne, y retrouver les costumes paysans tissés et brodés par les femmes, la boutique de l'au-
bergiste épicier, et l'échoppe du tzigane cordonnier ou forgeron, pour reconnaître quelle est la situation véritable de la Valachie. C'est celle d'un pays qui tend à passer du régime de l'industrie locale à celui de la grande industrie.
Il n'est pas de contrée, si primitive soit-elle, où l'industrie soit inconnue, mais elle y prend des formes spéciales en rapport avec les besoins plus modestes des habitants et avec la circulation plus difficile des produits. Limitée aux métiers manuels qui procurent les objets d'usage courant, elle est généralement domestique, corporative ou même spéciale à une caste semi-nomade. Telle était l'industrie en Valachie, il y a quelques années, et telle on la trouve encore presque partout en dehors des centres urbains.
L'industrie domestique est pratiquée surtout par les femmes. Ce sont elles qui confectionnent la plupart des pièces de leur costume. C'est à la maison qu'est tissée et cousue la chemise en toile de coton ou de lin ; les chemises de cérémonie aux larges manches et au col brodé sont confectionnées avec amour' pendant les longues veillées, par les jeunes filles et surtout par les fiancées. La marama, le fichu brodé dont la paysanne s'enveloppe la tête est aussi un produit de l'industrie domestique, de même que le jupon de laine (fusta), et le tablier noir à bandes rouges (fota, opreg) qui en tient lieu dans les régions montueuses 1.
Les pièces du costume qui ne sont pas fabriquées à la maison sont achetées chez des paysans qui habitent le village ou bien au bourg le plus voisin où se tient tous les huit jours un marché. Il n'est guère de commune qui n'ait son cojocar, fabricant de cojocs, de gilets en peau de mouton (pieptar) et de caciule. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour tailler la feuille de cuir qui, recourbée et munie de lacets, forme Yopinca chaussure ordinaire du campagnard. Dans les bourgs, les marchands de cojoc, de câciula, de mintean sont généralement des paysans qui fabriquent ou font fabriquer sous leurs yeux à peu près tout. A Novaci, l'aubergiste qui est le grand personnage de cette petite sous-préfecture, utilise la force motrice du Gilortu pour actionner des métiers à tisser.