CHAPITRE III
Les Divisions de la Valachie.
I. Premier essai de division naturelle : montagnes, collines, plaines. — IT. Difficultés pour préciser l'extension de ces zones. — III. Division populaire en Olténie et Munténie, ses rapports avec l'histoire, la géographie physique, le climat, la biogéographie. — IV. Conclusion.
Le voyageur qui pénètre en Roumanie par la voie de Predeal peut, en quelques heures, avoir un aperçu des aspects les plus divers de la Valachie.
Après la longue et monotone traversée de la plaine hongroise et des plateaux transylvains, on éprouve une impression de soulagement lorsqu'à la sortie de Kronstadt, le train s'engage dans la verdoyante vallée qui mène au col de Predeal. De superbes forêts de sapins couvrent les croupes aux pentes raides, aux formes régulièrement symétriques, que constituent les conglomérats cénomaniens visibles à chaque instant en tranchée, et que séparent de larges vallons où se presse, le long des ruisseaux, une végétation touffue de grandes ombellifères, de campanules, de gentianes et de tournesols. Au-dessus, une échappée découvre de temps en temps une haute cime calcaire.
Le col franchi, la descente se fait au galop, et c'est comme un coup de théâtre lorsque, soudain, apparaît la masse imposante du Bucegiu, muraille presque verticale, dominant de plus de 1,500 mètres la profonde vallée de la Prahova. Les crêtes aux formes rectilignes, les escarpements de conglomérats déchiquetés et découpés en un chaos de pyramides entassées les unes sur les autres, les pentes inférieures aux formes plus douces, couvertes d'un sombre manteau de sapins, et la vallée, où s'étalent des terrasses herbeuses peuplées d'élégants
villages tels que Sinaïa, forment un tableau riche en contrastes, qui a fait la réputation de cette vallée, devenue le séjour d'été préféré des Bucarestois.
Après Sinaïa, la rivière s'étrangle entre des parois rocheuses où l'on voit les couches plissées, broj'ées, empilées les unes sur les autres, témoigner des forces gigantesques mises en jeu pour soulever ce puissant bourrelet montagneux. Les pentes déboisées sont sillonnées de chemins d'éboulis, et d'énormes cônes de déjections, aux cailloux anguleux à peine roulés, encombrent la vallée déjà trop étroite. Ce n'est qu'en arrivant à Comarnic qu'on voit les parois rocheuses s'écarter; on respire, la vallée s'élargit, bordée de hauteurs encore élevées, mais étagées avec des pentes plus douces. On sent qu'on est sorti de la montagne et qu'on entre dans une région de collines.
L'érosion, encore très intense, fouille avec une vigueur effrayante les pentes déboisées des coteaux, mettant à nu les marnes rouges et vertes qui leur donnent un aspect singulier. La Prahova se perd au milieu de bancs de sable et de cailloux, dans un lit démesurément large. Dans les vallons latéraux se cachent partout des villages aux maisons dispersées au milieu d'un fouillis d'arbres fruitiers et de champs de maïs. Sur les routes apparaît la silhouette du paysan roumain coiffé du bonnet à poil {caciu(a), portant la ceinture rouge sur la chemisette de toile et le pantalon de flanelle, conduisant le char lentement traîné par deux bœufs aux longues cornes recourbées.
Un œil attentif peut, en scrutant les tranchées, reconnaître encore la nature du terrain, voir les couches gréseuses qui supportent les marnes rouges plonger tantôt vers le N., tantôt vers le S. Nous sommes encore dans une région plissée, mais les reliefs tendent à prendre des formes tabulaires, la vallée semble de plus en plus creusée dans une sorte de plateau. A Câmpina apparaît une terrasse élevée sur laquelle s'élèvent, noires et fumeuses, les cheminées des puits de pétrole. Les couches se rapprochent de l'horizontale ; bientôt la voie entame des lits de cailloux roulés et débouche sur une terrasse qui s'étend à perte de vue vers le S. Les derniers reliefs s'éloignent ; c'est la plaine roumaine, déroulant ses champs de maïs, qui ondulent sous le vent, cachant ses villages dans les replis de quelques vallons un peu plus humides. Jusqu'à Bucarest, le même aspect monotone accompagne le voyageur dont l'œil n'est arrêté, dans cette étendue démesurément uniforme, que par quelque énorme meule, ou par un bouquet d'arbres isolé autour d'une mare à demi desséchée...
Après une pareille traversée, on peut admettre qu'on a vu la Valachie sous ses trois aspects caractéristiques : la haute montagne, la région des collines et la plaine ou terrasse diluviale. Cependant il faut dire qu'on n'a peut-être pas l'idée la plus exacte de ce que sont généralement les Karpates. La vallée de la Prahova est une exception,, La présence du château royal à Sinaïa, la voie ferrée internationale qui passe par Prédeal, la beauté du site, y attirent chaque été une foule élégante; l'alttention a été appelée sur ses richesses naturelles et, avec les fabriques d'Azuga, les exploitations de pétrole de Câmpina, c'est une des rares régions industrielles de la Yalachie.
Pour mieux connaître les Karpates dans toute leur sauvage beauté, il faudrait les traverser par une route moins fréquentée, par exemple par la vallée du Jiu. Pétroseny est le centre du bassin tertiaire où se forme le Jiu avant de traverser de part en part la chaîne karpatique. Le chemin de fer qui en part mène jusqu'à l'entrée du défilé, mais ne s'aventure pas plus loin. Depuis la douane hongroise jusqu'à Bumbesci, le voyageur qui suit les eaux bondissantes du Jiu ne rencontre d'autre trace d'habitations que les maisonnettes des cantonniers qui gardent la route établie à grands frais, et le monastère de Lainici, qui dresse sa vieille église omée de naïves et curieuses peintures, sur une terrasse alluviale formée dans un élargissement de la vallée. Des forêts de hêtres et de sapins couvrent les pentes qui s'élèvent régulièrement jusqu'à des hauteurs parfois couronnées d'escarpements calcaires. Dans le lit de la rivière apparaît partout la roche cristalline, d'une dureté défiant le marteau : amphibolites veinées où les eaux sculptent de superbes marmites d'érosion, quartzites, phyllites, toutes les variétés de schistes cristallins. De longs chemins de pierres, par où descendent au printemps les avalanches ravagent la forêt, menaçant d'engloutir la route, précipitant dans la rivière des blocs énormes au milieu desquels elle bondit, réduite parfois à 10 mètres de largeur.
En arrivant à Bumbesci, on voit progressivement les pentes de la vallée devenir moins raides, la forêt s'éclaircir, les hêtres céder, près de la route, la place aux chênes et aux noyers ; mais la sortie de la montagne n'en est pas moins brusque, et l'on ne peut s'empêcher d'être étonné, lorsqu'on se trouve soudain sur une terrasse élevée, qui s'appuye sur la montagne et descend vers le S., couverte de bouquets de chênes et de champs de maïs. Le Jiu circule désormais dans une
très large vallée, entaillée dans cette terrasse. Ce n'est qu'au S. de Târgu Jiu qu'on peut voir le sol se relever, ou plutôt, les vallées l'entamer plus profondément, et le relief reprendre l'allure mouvementée d'une région de collines.
Si l'on prend le chemin de fer pour Craïova, on pourra, de Carbunesci à Filiasi, retrouver les aspects familiers de la route, déjà faite, de Comarnic à Bucarest : plateaux ondulés et profondément ravinés, là où le déboisement les a gagnés, villages cachés dans les replis de terrain au milieu des vergers et des champs de maïs, larges vallées bordées de terrasses alluviales qui, peu à peu, se confondent et forment une vaste plaine. Toutefois on découvrirait un nouvel aspect de lai région plate si l'on voulait regagner Bucarest, en traversant la vallée de l'Oltu, fossé large de 10 kilomètres qui montre bien qu'on a affaire à une terrasse et non à une véritable plaine...
Zone montagneuse, zone des collines, plaine ou terrasse diluviale, voilà donc la division naturelle qui s'impose à tout esprit observateur parcourant la Yalachie. Elle correspond à tant de différences faciles à constater, que tout le monde l'a adoptée et qu'on la rencontre sous la plume de tous ceux, quel que soit leur point de vue, qui ont écrit sur la Yalachie.
Le géographe 1 est heureux de trouver une distinction nette entre trois régions de relief varié, offrant à l'homme des conditions complètement différentes d'habitabilité. Le géologue 2 doit classer forcément à part les hautes Karpates, formées de schistes cristallins, de sédiments secondaires et de flysch, la zone des collines constituée par le tertiaire récent légèrement plissé, et la terrasse diluviale formée de cailloutis horizontaux recouverts de limon. Le climatologue 3 doit aussi distinguer la région très pluvieuse et couverte de neiges pendant six mois, les collines assez bien arrosées, la plaine brûlante et desséchée pendant l'été. Le botaniste 4 le suit et est heureux de
1. Lehmann. Das Kônigreich Rumanien. Kirchoffs Lânderkunde. — G. Jannescu. Studii de geografie militarâ, Bue, 1894. — C. Calmuschi. Geografia României si a târilor vecine locuite de Romani Ploiesci, 1897. — G. Romenholler. La Roumanie, Rotterdam, 1898, etc., etc.
2. Cobalce^cu. Studii geologice si paleontologice asupra unor târmuri ter^iare Bue, 1883. — G. Stefanescu. Curs elementar de géologie Bue, 1887. — Draghiceanû. Ei'lauterungen zur geologische Karte. Jahrb. K. Geol. R. Anstalt, 1890, etc.