Suess. La face de la terre, tr. fr., I, pp
2. Inkey Die Transsylvanischen Alpen vom Rotenturmpass bis zum Eisernen Tor. Math und Naturwissenschaftliche Ber. aus Ungarn, IX, 1892, pp. 220-253.
excluent la présence de glaciers, mais elles suffisent pour faire attendre une chaîne alpine.
Pourtant le touriste qui tente l'ascension de quelques-uns de ces pics encore peu fréquentés, pourrait avoir quelques déceptions s'il y cherchait les fortes impressions que donnent dès l'abord les Alpes ou les Pyrénées. Qu'on monte au Paringu en partant de Novaci ou de Bumbesci, qu'on gagne le Kegoiu en prenant pour point de départ Corbeni ou Sâlatrucu, le spectacle est d'abord le même. Après une rude montée par des pentes nues, déboisées, sauvagement affouillées par l'érosion, et baignées d'une soleil brûlant qui rend plus pénible la marche dans les sentiers caillouteux, on débouche sur des hauteurs atteignant déjà 1,000 à 1,200 mètres. A partir de là, c'est une longue et monotone promenade à travers une épaisse forêt de hêtres ou de sapins, par des sentiers suivant les crêtes, tantôt montant, tantôt descendant, et sans pentes bien sensibles. Parfois une clairière ouvre la vue sur un panorama de crêtes arrondies, aux pentes couvertes de forêt, aux sommets gazonnés et nus. Lorsqu'on arrive définitivement au-dessus de la limite des arbres, ce sont toujours les mêmes formes qu'on retrouve ; rien de plus austère et de plus triste que ces sommets nus, auxquels manque à la fois la parure des neiges éternelles et celle des eaux bondissantes. Souvent un guide habile peut vous conduire jusqu'au point culminant sans presque aucune escalade. Le saisissement est d'autant plus grand, lorsque, en descendant de quelque vingt ou trente mètres, on se trouve soudain au bord d'un précipice, et qu'on voit s'étaler sous ses pieds des vallées profondes ou de larges cirques entourés d'escarpements grandioses, au fond semé de lacs étincelants et encombré d'énormes éboulis. Si, dans la montée, on a pu apercevoir le sommet de ce côté, on aura cru voir une véritable crête alpine ou pyrénéenne.
L'impression qu'on remportera de deux ou trois semblables ascensions, est que les Karpates sont une chaîne, où dominent les formes de moyenne montagne, et où les sommets les plus élevés dépassant 2,000 mètres offrent seuls les abrupts et les contrastes violents qui caractérisent la haute montagne. Cette impression correspond si bien à la réalité qu'elle a été notée par tous ceux qui connaissent les Karpates; qu'elle s'impose même rien qu'à l'examen de bonnes cartes topographiques l.
1. Voir par exemple ce qu'en dit Penk (Morphologie des Erdoberflâche), rien que d'après la carte du Retiezat.
Les surfaces supérieures à 2,000 mètres occupent dans les Karpates valaques une place assez restreinte. Inférieures en hauteur absolue aux Karpates septentrionales qui, avec la ïatra, atteignent presque 2,700 mètres (Gerlsdorferspitze 2,663m), elles représentent cependant une masse plus compacte, où les altitudes élevées sont plus développées, et dont la hauteur moyenne est plus considérable1.
Cette différence est en relation avec une différence de constitution géologique. Le massif de schistes cristallins qui forme les cimes les plus élevées des Karpates septentrionales, est morcelé et recouvert encore d'un placage sédimentaire assez puissant, tandis que les Karpates méridionales offrent un bloc cristallin, s'étendant sur plus de 200 kilomètres de long, de la Dâmbovita aux Portes de Fer.
C'est justement dans la région cristalline que sont réalisées les plus hautes altitudes, à part le massif conglomératique du Bucegiu, et l'étroite crête calcaire de Piatra Craïului. Un brusque abaissement du relief général, qui supprime définitivement tous les sommets supérieurs à 2,000 mètres se produit à l'E. de la Prahova. C'est, et ce sera jusqu'en Moldavie, la région où le flysch forme toute la haute montagne. D'autre part la ligne de faîte qui suivait pendant longtemps la frontière roumaine s'en écarte à l'O. du Jiu ; ce n'est plus en effet que dans les massifs du Retiezat et du Sarco>, qu'on retrouvera des sommets comparables au Paringu ou aux Alpes de Eogarash.
Si l'on jette un coup d'oeil rapide sur la carte pour reconnaître les orientations dominantes, on aura d'abord l'impression que les Karpates valaques ressemblent plutôt à une série de massifs juxtaposés, qu'à une chaîne de plissement régulière formée de chaînons parallèles. Cette impression n'est pas loin d'être conforme à la réalité.
La région cristalline entre la Dâmbovita et le Jiu est encore l'endroit où l'on sent le mieux un certain parallélisme des crêtes, orientées à peu près E.-O. Les monts de Eogarash sont formés de deux chaînes séparées par une zone déprimée, dont l'une porte les pics les plus élevés de toutes les Karpates valaques alignés sensiblement de l'E. à l'O. (Negoiu, Moldovean, etc.), tandis que l'autre légèrement inclinée du N.-E. au S.-O., n'atteint 2,000 mètres qu'au
1. Voir Tillo. Carie hypsomélrique de la Russie d'Europe, Feuille des Karpates, 1 : 1,680,000e, publiée in Ann. d. Geogr., 1896.
massif de Jeseru par lequel elle vient se raccorder avec la première. Les monts du Lotru offrent encore deux chaînes E.-O. séparées par une dépression qui, cette fois, est suivie par une vallée fluviale importante.
Mais bientôt les deux chaînes s'écartent, la chaîne méridionale qui atteignait à peine 2,000 mètres au Balota (2,131m) se relève soudain pour former le bourrelet massif du Paringu, où la ligne de faîte dessine une sorte de S , de Papusa à Vîrfu Paringu en passant par Mohoru, Piatra Tâiata et Mândra ; puis elle s'étale en une sorte de plateau élevé, culminant vers son bord septentrional par une série de sommets (Yulcan, Straja, Sigleu), qui dessinent une crête déjà un peu infléchie vers le S.-O. Au contraire, la chaîne septentrionale, qui continuait la chaîne du Xegoiu, après avoir gardé quelque temps la direction E.-O., tend à s'infléchir vers le N.-O. en formant les massifs du Cândrelu et du Surian.
On n'a pas manqué de remarquer cette disposition et on a voulu en voir la raison dans la tectonique du massif cristallin. A la conception simpliste de Lehmann qui voyait dans les monts de Fogarash un anticlinal simple déjeté vers le N. 1, Primics, auquel nous devons une sérieuse étude géologique de ce massif 2, substitua la notion d'un système de plis E.-O. dont les deux principaux formaient les deux chaînes désignées depuis par Suess sous le nom de chaîne des Fogarash et chaîne du Cozia 3. Une bande de gneiss orientés du N.-E. au S.-O., allant du Cozia au Jeseru, marque le cœur de l'anticlinal méridional, tandis qu'une traînée de schistes amphiboliques associés à des cipolins suit à peu près la crête de la chaîne du Negoiu, dessinant à ]'E. une inflexion vers le N.-E. dans le sens des monts de Persiany, inflexion à laquelle Suess accorde, avec raison, une grande importance4 (v. fig. 10).
Inkey reconnaît à l'O. de l'Oltu quatre plis, continuant ceux des monts de Fogarash et s'écartant progressivement les uns des autres sans qu'aucun forme constamment une ligne de crête 5. La vallée
1. P Lehmann. Beobachtungen ùber Tektonik und Glelscherspuren im Fogarnscher Hochgebirg., Zeitschr. d. Geolog. Ces., Berlin, 1881, pp. 115 et sert-
2. Primics. Die GeologHclien Verhàltn;s~e rler Fognrascher Alpen und des benachbarten rumënischen Gebirges, Mitt. a. d. Jahrb. d. K. Ung. Geol. Anstalt, Budapest, 1884, pp. 283-315. Carte géologique sans échelle et coupes.
H. Suess. La face de la terre, tr. fr., I, p. 639.