CHAPITRE V
L'Arc Karpatique. — Le Relief et l'Érosion.
I. Les vallées longitudinales. — II. Les vallées transversales, le Jiu. — III. Les vallées transversales : Oltu, Buzeu. — IV. Action des anciens glaciers sur le relief des massifs élevés.
Les forces orogéniques ne sont pas les seules qui contribuent à la formation d'une chaîne de montagne. Comme les Alpes, les Karpates sont loin d'être ce que les poussées intérieures les avaient faites. Ravagées par l'érosion, elles doivent bien encore leurs directions et les traits principaux de leur histoire, aux dislocations tectoniques, mais le détail de leur aspect est le résultat de deux grands faits : le creusement des vallées et le développement des glaciers de la période quaternaire, aujourd'hui disparus.
Ce qui différencie peut-être le plus les Karpates méridionales des Alpes, c'est la prédominance des vallées transversales sur les vallées longitudinales. Celles-ci sont réduites à des tronçons, dont la longueur n'atteint nulle part 50 kilomètres. On n'y trouve pas de grands fleuves, tels que l'Inn, la Salzach, l'Isère, la Durance; mais seulement des torrents comme le Lotru et son affluent la Latori^a, le Jiul românesc ou la Cerna. Ces vallées sont d'ailleurs loin de présenter la largeur des vallées alpines ; on les voit à chaque instant s'encaisser en des cluses profondes comme le Lotru de Yidra à Yoineasa, le Jietu à Baraken, le Jiul românesc à Urikany, la Cerna en amont du Plaiu Bulzului. Seul le Lotru inférieur, de Malaia à Brezoiu, élargissant sa vallée au contact des schistes cristallins et des grès sénoniens, présente une image qui peut rappeler certains coins des Alpes.
En outre, au lieu de former des tronçons qui semblent se raccorder naturellement, et que séparent des seuils peu élevés, comme les vallées supérieures de l'Inn, de la Salzach et de l'Enns par exemple, les vallées longitudinales karpatiques paraissent complètement indépendantes l'une de l'autre. Un col de près de 1,300 mètres, sépare la Cerna du Jiul românesc ; le Jietu et le Lotru, descendent parallèlement vers le N. des cimes les plus élevées du Paringu, avant de couler en sens contraire, séparés par une crête constamment voisine de 2,000 mètres
Cet état de choses a-t-il toujours existé? Il est permis d'en douter. Certains détails géologiques ont fait supposer qu'à une époque très reculée, les tronçons de vallée que nous observons actuellement faisaient partie d'un même sillon tectonique, où Ton retrouve les mêmes dépôts élastiques, d'origine à demi continentale 1. Ces dépôts sont ceux de la formation de Schéla dont nous avons déjà montré l'extension le long de la grande faille du Jietu jusqu'à la Latorita, et sur le flanc S. de la vallée du Jiu românesc.
Si cette hypothèse était exacte, l'évolution des vallées dans les Karpates aurait été complètement différente de ce qu'elle est en général dans les chaînes de plissement, et de ce qu'elle a été en particulier dans les Alpes. Les vallées longitudinales ne se développent, en effet, qu'à la suite des vallées transversales, et ont coutume d'élargir graduellement leur aire de drainage au lieu de se tronçonner 2.
En tout cas, il paraît certain que la disposition en arc de cercle des vallées de la Cerna, des deux Jiu et du Lotru, ne peut être considérée comme un effet du hasard. Cet arc de cercle représente l'axe même de la chaîne karpatique, telle qu'elle existe actuellement, et telle qu'elle commençait à s'esquisser déjà à la fin de la période primaire. Cette ligne a toujours été une ligne de moindre résistance, l'effondrement du bassin de Petroseny à l'époque tertiaire, en est la preuve. Déjà, à la fin du crétacé, le synclinal du Lotru était envahi par les eaux de la mer qui ne devaient l'abandonner qu'après Téocène 3. C'est au contact des couches gréso-marneuses analogues au flysch, déposées dans ce golfe intérieur, et des
1. L. Mrazec. Contributions à l'histoire de la vallée du Jiu, Bul. Soc. Se. Bue, \IH, 1899. — G. Munteanu Murgoci. Communication inédite.
2. E. de Martonne. Problèmes de l'histoire des vallées, Ann. d. Géoyr., 1898.
3. Redlich. Geologische Studien im Gebiete des Oit und Oltetzhales, loc. cit.,
schistes cristallins inférieurs, que le Lotru a pu creuser sa large vallée où s'étalent les terrasses et les cônes de déjection. La Cerna elle-même, avec son affluent la Mehadia, se sont établies dans un fossé tectonique qui avait formé un golfe des mers secondaires et tertiaires.
Ainsi, malgré leur peu d'importance à l'heure actuelle, les vallées longitudinales sont cependant des traits fondamentaux de la structure des Karpates, tout au moins dans la partie cristalline de la chaîne ; leur genèse est nettement en rapport avec des faits tectoniques, et leur histoire offre des épisodes lointains qu'on peut encore reconstituer. Il n'en est pas moins vrai que là comme partout, cette histoire est liée à celle des vallées transversales, et malheureusement, on est loin de reconnaître aussi facilement les rapports de celles-ci avec la tectonique et le relief.
L'existence de neuves tels que le Jiu, l'Oltu, le Buzeu, qui percent de part en part des massifs montagneux de plus de 2,000 mètres d'élévation, est un des problèmes les plus irritants qui puisse fixer l'attention du géographe.
Le Jiu, formé par la réunion de quatre torrents, collecteurs des eaux qui dévalent des cirques du Paringu, du Surian et du Hetiezat, en convergeant vers la dépression de Petroseny, est déjà une rivière au large lit, entaillé dans les couches tertiaires recouvertes de terrasses limoneuses, lorsque brusquement il s'engage dans une véritable gorge. C'est le Surduk ou défilé de Lainici, dont nous avons déjà dépeint la sauvage beauté. Les flancs de la vallée, au fond de laquelle la rivière se précipite en une suite presque ininterrompue de cataractes, s'élèvent couverts de forêts, avec une inclinaison constante de 30° environ, jusqu'à des hauteurs de plus de 1,500 mètres. Quand l'horizon s'élargit et que l'on débouche à Bumhesci dans la dépression de Târgu Jiu, le fleuve a descendu depuis l'entrée du défilé 215 mètres sur une longueur de 25 kilomètres, avec une pente moyenne de 8m50 par kilomètre, qui s'élève à plus de 10 mètres entre la frontière et Lainici 1.
1. E. de Martonne. Elude sur la crue du Jiu du mois d'août 1900, Ann. Institut Météorol. de Roumanie, 1001. Calcul d'après nos mesures barométriques à Bumbesci et Lainici et des mesures de distances sur le 75.000e.
E. de Martonne. — La Valachie
Planche A-
I. - Cirques de Galcescu et Gauri vus de Coasta Benghei (Massif du Paringu).
II. - Lacul Paseri. Lac glaciaire entouré de roches moutonnées, sur le bord du Caldarea Dracului, cirque latéral de Galcescu >if du Paringu).
Cette curieuse percée fluviale a intrigué géographes et géologues. L'hypothèse d'une faille ou tout au moins d'une cassure qui aurait marqué leur chemin aux eaux, se présenta d'abord aux esprits. Elle dut être abandonnée, quand l'étude géologique de la vallée eût montré la ressemblance parfaite des deux rives, et l'on attribua le principal rôle à l'érosion remontante dans la formation de la vallée 1.
Le point difficile à expliquer était : pourquoi le Jiu s'engage-t-il dans la gorge du Surduc au lieu de suivre le chemin facile que lui offre la vallée de Merisor ? Lorsque, du haut du pic de Mândra, on contemple le panorama merveilleux du bassin de Petroseny, dominé par les cimes déchiquetées du Retiezat, il est difficile de s'imaginer que le Jiu, dont on voit la vallée s'abaisser régulièrement vers le N., puisse prendre un autre chemin que le couloir bien dessiné qui mène au bassin de Hatzeg (fig. 12).
Figure 12. — Panorama pris clu haut de Mândra (Paringu), dessin d'après nature.
y Pàrete, v \ Dimitrianu, v v v seuil de Merisor
v v v v vallée du Jiu românesc, v v v v v Polatistea, v v v v v \ Sadu.
En s'engageant dans cette vallée, on peut constater qu'un seuil insignifiant sépare seul la Bani^a, affluent du Jiu, de la rivière de Hatzeg, le Strell. Ce seuil, formé comme tous les environs par les calcaires jurassiques et crétacés, est recouvert d'une terrasse de cailloutis de schistes cristallins qui ne peut venir que de l'E. 2. Il faut donc admettre, qu'à une époque relativement récente, le Jiu s'écoulait vers le N. au lieu de traverser les Karpates.
Cette époque doit se placer vers la fin des temps tertiaires, au moment où des effondrements tectoniques formaient les bassins de Petroseny et Hatzeg, occupés par des lagunes saumâtres sans communication possible avec le versant S. des Karpates (burdi-
1. Inkey. Die Transsylvanischen Alpen, loc. cit. — L. Mrazec. Contributions à l'histoire de la vallée du Jiu, loc. cit.
2. E. de Martonne. Sur l'histoire de la vallée du Jiu, CR. Ac. d. Se, 4 déc. 1899.
galien ou aquitaiiien) l. L'état de choses actuel, daterait de la fin du pliocène ou du quaternaire, et c'est la formation des dépressions subkarpatiques du côté de la Yalachie, qui aurait été la cause principale du changement. Plus profonde que toutes les autres, la dépression de Târgu Jiu dut, en s'afïaissant, décupler la force érosive des rivières karpatiques qui y débouchaient. L'une d'elles, qui devait former le Jiu, fut assez vigoureuse pour capter le Strell supérieur, à qui le niveau relativement élevé du lac de Petroseny n'avait jamais permis de pousser activement vers le S. sa tête de source. Toutes les eaux confluant vers le bassin de Petroseny devinrent ainsi tributaires du Jiu (fig. 13).
Figure 13. — Schéma de l'évolution du réseau hydrographique du Jiu et du Streil
du miocène (A) à l'époque actuelle (G).
Les surfaces supérieures à 1,000 m. sont marquées en grisé. — H. Hatzeg,
M. Merisor, P. Petroseny, E. Lainici, B. Bumbesci
Il est permis de penser que cette capture ne fit que rétablir un état de choses antérieur à la formation des bassins de Petroseny et Hatzeg. C'est même ce qui la rendit possible. En effet, une capture de rivière dans un couloir déjà encaissé, comme devait certainement l'être déjà le défilé de Lainici, ne peut paraître vraisemblable, que si on admet une ligne de partage des eaux assez basse entre les deux bassins, formant un col, et comme une selle au fond d'une vallée ébauchée. Or, on a constaté effectivement dans le défilé du Jiu, des terrasses reconstituant comme un fond d'ancienne vallée, et atteignant leur point le plus élevé près de Lainici. C'est là sans doute, qu'était le partage des eaux antépliocénique.
1. Lehmann a donné une bonne description du bassin de Petroseny. Das Thaï von Petroseny, Verh. Ges. /. Erdk. Berlin, 1884. — Stefanescu. Etude sur les terrains tertiaires de Roumanie, rattache les couches de Petroseny au Burdigalien. Récemment encore on les a attribuées à l'oligocène (Hofmann).
Avant le miocène, il est probable qu'une rivière semblable au Jiu actuel coulait déjà dans une vallée encaissée dans les schistes cristallins, héritage d'une temps lointain où le drainage avait commencé à s'organiser en donnant naissance à des cours d'eau qui suivaient la pente générale du sol de la pénéplaine cristalline, recouverte par les calcaires jurassiques. Creusée en canon dans ces calcaires qui formaient jadis une couverture continue, la vallée continua à s'approfondir dans le soubassement cristallin lors de la surrection de la chaîne 1.
Cette histoire compliquée, et sans doute susceptible encore de bien des retouches, est celle qui rend le mieux compte de toutes les particularités topographiques et géologiques connues jusqu'à présent. Elle montre que la vallée transversale du Jiu est un des traits les plus anciens de la structure des Karpates, puisque les mouvements récents d'affaissement qui ont affecté la bordure S. de la chaîne n'ont fait que rétablir un ancien état de choses. Les éboulis qui encombrent le lit du fleuve de blocs énormes, les marmites d'érosion qui se rencontrent jusqu'à 30 mètres au-dessus des eaux, attestent d'autre part la jeunesse de la vallée actuelle, la plus sauvage qu'offrent les Karpates valaques.
Moins sauvage, moins étranglée, la vallée de l'Oltu n'est pas moins curieuse que celle du Jiu. Ce fleuve capricieux a déjà deux fois jeté, en quelque sorte un défi à la nature en perçant des chaînes de montagne, lorsqu'il arrive dans la plaine de Fogarash et Hermannstadt, et s'engage au cœur des Karpates, coupant perpendiculairement les deux chaînes des Fogarash et les quatre anticlinaux anciens qui les forment. Sa vallée s'étrangle à la Tour Rouge, en traversant la première chaîne, s'élargit dans la région sénonienne et éocène de Brezoiu-Titesti, mais redevient une véritable gorge lorsqu'elle scie les contreforts du Cozia pour aller déboucher à Calimanesci, dans la zone du flysch éocène subkarpatique. La route, entaillée dans le roc, s'élève jusqu'à 20 et
1. On peut supposer que ces calcaires épousaient d'ailleurs les inflexions de la surface sur laquelle ils reposaient, L'abaissement de l'axe des plis à Lainici, marqué par la formation de Schéla, aurait ainsi contribué à déterminer l'emplacement de la vallée (voir Mrazec, loc. cit. et E. de Martonne, CR. Ac. Se, loc. cit.).
30 mètres au-dessus des eaux, et le chemin de fer actuellement en construction perce les escarpements de l'Arma saru en trois tunnels, dont l'un atteint presque un kilomètre.
L'hypothèse d'une faille doit être écartée pour expliquer la percée de l'Oltu, comme pour celle du Jiu. Tout au plus pourraiton admettre une cassure superficielle dont il ne reste plus trace l. Inkey admet qu'à une époque peu éloignée, dont il ne cherche pas à fixer la date, l'Oltu, au lieu de traverser les Karpates, s'écoulait par Hermannstadt vers le Maros, et attribue à l'érosion remontante d'une rivière valaque la capture du fleuve transylvain 2. L'hietoire de l'Oltu serait ainsi assez semblable à celle du Jiu dans sa dernière phase.
La voie la plus vraisemblable par laquelle on peut supposer que l'Oltu ait jadis coulé vers le N., est celle que forment les larges vallées du Krummbach et du Weissbach, les flancs et le fond en sont malheureusement ensevelis sous un manteau de loess qui rend impossible leur étude détaillée. D'Hermannstadt à Salzburg (Yizakna), où se trouve le partage des eaux, on voit la terrasse de cailloutis recouvrant les formations salifères exploitées à Salzburg, s'incliner lentement vers le N". (Hermannstadt 427, terrasse du Krummbach 419, Yizakna 400 mètres). Cette puissante terrasse est sans rapport avec les ruisseaux qui la sillonnent actuellement.
Il n'est pas impossible que le point où la capture s'est effectuée soit le bassin sénonien et tertiaire de Brezoiu, qui se continue à l'E. de l'Oltu jusqu'à Tisesti. L'Oltu miocène, affluent du Maros, devait recevoir des Karpates un affluent important, peut-être le Lotru lui-même, qui rassemblait les eaux de la région Brezoiu- Tisesti actuellement encore très arrosée. Le défilé de la Tour Rouge est en effet beaucoup moins étroit que celui du Cozia. Lorsque, d'un point dominant la plaine d'Hermannstadt, on regarde vers le S. le panorama de la chaîne karpatique, la percée de l'Oltu n'étonne nullement, car on voit la crête s'abaisser lentement vers la vallée; seulement on a l'impression qu'un fleuve débouche là, et non qu'il va s'engouffrer dans la montagne (fig. 14).
1. Inkey. Die Transsylvanischen Alpen, loc. cit. — Lehmann. Die Siidkarpaten, Zeitschr. d. Ges. f. Erdkunde, Berlin, 1883. C'est pourtant à la théorie tectonique que se tiendrait encore Rkhmann (Géographie de l'ancien domaine polonais, I. Les Karpates, Lemberg, 1895 (polonais), d'après l'analyse de Eugène Rômer (Mitl. K. K. Geogr. Ges. Wien., 1896, pp. 151 et sqq.).
2". Inkey. Die Transsylvanischen Alpen. loc. cit.
Toute autre est l'impression lorsqu'on contemple des environs de Calimanesci, la chaîne du Cozia, rempart qui semble exclure toute percée fluviale. Les vallées qui traversent la chaîne du Cozia en descendant de la crête principale des Fogarash offrent d'ailleurs généralement des gorges d'une sauvagerie extraordinaire. Telles les célèbres Cheile Àrgesului (gorges de l'Arges) qu'on traverse par un sentier de chèvre, véritablement vertigineux.
Figure 14. — Vue de la chaîne karpa tique prise du Sesul Ungurilor,
près Hermannstaclt. Dessin d'après nature.
v La Tour Rouge, entrée du défilé de l'Oltu ; v v Negoiu.
Il est donc vraisemblable que la percée de l'Oltu à travers la chaîne méridionale des Fogarash est de date récente. Si l'histoire de la formation du fleuve, tel qu'il existe actuellement n'est pas encore élucidée dans tous ses détails, il est cependant assez probable que le bassin de Brezoiu-Titesti peut être considéré comme le théâtre de la capture, à laquelle la Valachie doit d'être arrosée par les eaux de l'Oltu transylvain.
Plus encore que l'Oltu, le Buzeu s'écarte du type de vallée de traverse étranglée, que réalise le Jiu. Comme celui-ci, il se forme dans une plaine située en arrière de l'arc karpatique, mais c'est à peine s'il reste vingt kilomètres emprisonné dans une véritable gorge. A Gura Sireului, la vallée s'est déjà dégagée ; jusqu'à son débouché en plaine, elle ne cessera de s'élargir, permettant à de vastes cônes de déjections de se développer à côté de terrasses alluviales. Le fleuve entaille à peine en deux ou trois endroits la roche en place.
D'un point élevé, on a l'impression que les hauteurs bordant la vallée, sont comme ensevelies à moitié sous un manteau alluvial qui s'accumule dans une dépression en voie d'affaissement. Il est en effet très vraisemblable, que la percée du Buzeu a été déterminée par l'affaissement qui affecte ici, non seulement la bordure des Karpates, mais une partie de la chaîne elle-même1.
1. Voir E. de Martonne. Sur la formation des vallées et les mouvements du sol, CR. Ac. Se, lac. cit.
Les vallées de traverse, qui font l'originalité des Karpates valaques, sont, on le voit, le plus souvent en rapport avec des mouvements généraux du sol, de date récente. On peut en dire autant de presque toutes les rivières transversales, qui ont contribué au démantèlement du massif imposant porté en l'air par les poussées orogéniques, en y sculptant tout un fouillis de crêtes et de rigoles descendant vers le S. Quelques vallées, comme celles de la Jalomifa et de la Praliova, suivent des synclinaux failles ou des failles de date assez ancienne ; mais ces dislocations locales ont simplement déterminé la direction et l'emplacement approximatif d'une artère du drainage primitif, le degré d'approfondissement et d'élargissement de la vallée dépend de l'œuvre plus ou moins active d'une érosion réglée par l'affaissement de la plaine valaque, qu'un alluvionnement intense tendait toujours à compenser.
Dans beaucoup de ces vallées, des terrasses alluviales pénètrent assez loin dans l'intérieur de la montagne, et leur étude montre que la pente de la vallée actuelle, entaillée généralement dans ces terrasses jusqu'à la roche en place, est plus forte que celle de l'ancienne vallée. Tout semble d'ailleurs prouver que la période actuelle est encore, dans les Karpates, une période d'érosion active.
La saison de la fonte des neiges est celle qui contribue le plus à la ruine de la montagne, celle où se déchaînent toutes les forces de destruction ; érosion des rivières, décomposition chimique et mécanique des roches sous l'action des intempéries, éboulements dans les escarpements instables, glissements dans les terrains argileux détrempés. On peut dire qu'en deux mois, la montagne est plus changée que pendant tout le reste de l'année. A l'été, on trouvera tel chemin où l'on pouvait circuler à l'aise dans une gorge, barré par un éboulis, encombré de troncs d'arbres précipités pêle-mêle avec des blocs énormes ; tel sentier en pente raide accessible aux chevaux, sera labouré de sillons profonds et devenu impraticable. De grandes routes, comme celle de la vallée du Jiu, sont parfois complètement ravagées, une crue d'été emporta en 1900 tous les ponts construits à grands frais dans ce défilé.
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Les Karpates sont en ruine qui achève de s'écrouler, mais les forces naturelles qui ont contribué à leur destruction n'ont pas toujours travaillé de la même façon qu'à l'heure actuelle. Si l'éro-
sion des eaux courantes a ciselé l'ensemble de la niasse montagneuse, c'est à l'action de glaciers, aujourd'hui disparus, que ]es hauts sommets doivent leurs formes caractéristiques.
Lorsqu'après une longue et monotone ascension, on arrive sur la crête principale du massif du Paringu, dont le point culminant dépasse 2,500 mètres, le spectacle qui s'offre aux yeux ne peut manquer d'arracher un cri de surprise et d'admiration. Au bas d'escarpements terribles qui s'ouvrent brusquement sous vos pieds, s'étale une vallée démesurément large, dont le fond semble d'autant plus plat qu'on le regarde de haut, mais paraît cependant accidenté d'une foule de bosses irrégulières et arrondies, et de levées de blocs énormes au milieu desquelles brillent de petits lacs. De tous côtés, des murailles imposantes, striées de rigoles au pied desquelles s'amassent les éboulis, hérissées d'escarpements bizarres, coloriées de teintes rougeâtres fantastiques, dominent ce chaos sauvage, où les touffes sombres des rhododendrons sont la seule trace de vie végétale. Les murailles qui limitent la vallée s'abaissent plus rapidement que son fond, de façon à laisser comme une brèche dans la ceinture d'escarpements qui encercle cette sorte de chaudière ; par là, l'œil plonge dans les profondeurs d'une vallée encaissée, aux flancs couverts d'une épaisse forêt et qui semble continuer la haute vallée. Pour descendre, il faut suivre le rebord des escarpements, on chemine sur une crête étroite, sorte de contrefort de la crête principale, séparant la haute vallée qu'on vient de voir, d'une autre en tout semblable. Au fur et à mesure qu'on descend, la crête s'étale en une sorte de dos plat et arrondi, et en même temps la vue se développe; tout le flanc !N\ de la montagne semble comme éventré de carrières gigantesques, ne laissant debout que des crêtes étroites et escarpées. L'aspect est vraiment celui d'une chaîne alpine et quiconque est familier avec la haute montagne, n'hésitera pas à reconnaître dans les hautes vallées à fond plat que nous venons de décrire, des cirques aussi typiques que les plus beaux des Alpes et des Pyrénées (v. fig. 15 et 16 et planches A-B).
Tous les massifs élevés des Karpates valaques offrent un spectacle semblable. De même que le Paringu, les Fogarash, le Bucegiu, le Retiezat, les monts de la Cerna, ont leurs crêtes entaillées aussi comme à l'emporte-pièce. C'est à l'action des glaciers qu'on doit attribuer ces formes de relief.
Figure 15. — Carte de la légion des sources du Lotru (massif du Pannguj montrant la disposition des cirques et Vallure des sommets. Echelle du l/50,000e, équidistance des courbes 10 m. Les croix marquent les moraines, les flèches indiquent la position et la direction des stries glaciaires. Réduction photographique d'une partie de la minute de notre carte au 1/25, 000e du massif du Paringu.
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L'existence d'une période glaciaire dans les Karpates méridionales, signalée d'abord par Lehmann I, contestée par Primics et Inkey 2, ne peut plus maintenant être mise en doute. L'examen le plus sévère des dépôts détritiques, qu'on trouve au débouché et dans le fond même des cirques, a fait reconnaître qu'à côté d'éboulis à apparence morainique, ils offrent de véritables moraines, comme celles de Carbunele et de Gluri dans le Paringu 3, de Soarbele et de Stîna mare dans les monts de la Cerna 4. Les cirques du Paringu sont hérissés d'un nombre infini de superbes roches moutonnées, sur lesquelles on a pu trouver des stries glaciaires, ainsi que dans les cirques de Capra (Fogarash) 5. Si parmi les lacs innombrables qui sont semés dans les cirques, et font le charme de ces paysages d'une sauvage beauté, un grand nombre sont des lacs d'éboulis, il en est qui sont incontestablement des lacs d'origine glaciaire 6 (v. planche B, et fig. 15).
Enfin, le développement des cirques est, comme l'avait indiqué Lehmann, une preuve décisive de la présence d'anciens glaciers. Les études les plus récentes à ce sujet ont montré d'une façon qui paraît évidente, que l'érosion subaérienne ne peut, comme le croyaient Bonney et Inkey 7, former de cirques, mais que ceux-ci sont le résultat de l'action combinée des glaciers rabotant le fond de la vallée, et des intempéries qui font constamment s'ébouler les parois rocheuses qui la dominent. Ainsi s'établit le profil trans-
1. Lehmann. Beobachtungen ûber Tektonik und Gletscherspuren im Fogarascher Hochgebirge, Zeitschr. d. D. Geol. Ges., 1881. — Die Sûdkarpaten, Zeitschr. d. Ges. }. Erdkunde Berlin, 18S5.
2. Primics. Die geologischen Verhaltnisse der Fogarascher Alpen, Mitt. a. d. Jahrb. d. K. Ung. Genlog. Anstalt., 1881. — B. von Inkey. Geotektonische Skizze der westlichen Hâlfte des Ungarisch-rumânischen Grenzgebirges, Fôldtani Kôzlôny, 188i. — Die Transsylvanisehen Alpen, Math. u. Naturwiss. Ber. aus Ungarn, 1801.
3. E. de Martonne. Contribution à l'étude de la période glaciaire dans les Karpates méridionales, Bull. Soc. Géol. de France. 1900.
4. E. de Martonne. Nouvelles observations sur la période glaciaire, CR. Ac. Se. 1901, 11 févr.
5. E. de Martonne. Le levé topographique de Gâuri et Gàlcescu, carte au 1/10,000\ Bul. Soc. Ingen. Bue, 1900. — Contributions à l'étude de la période glaciaire, loc. cit.
6. E. de Martonne et G. Munteanu Murgoci. Sondage et analyse des boues du lac Gàlcescu, CR. Ac. Se. 1900. Cf. Le levé topographique de Gâuri, loc. cit., carte au 1/2,500°.
7. Bonney. On the formation of cirques, Proc. Geogr. Soc. Lond., 1873, p. 387. — Do glaciers excavate? Geogr. Journ., 1893. I. p. 481. — Inkey. Die Transsylvanisehen Alpen, loc. cit., spéc. pp. 47 et sqq.
E. de Martonne. — La Vaïachie
Planche B
III. - Lacul Galcescu. Lac glaciaire typique, cirque de Galcescu (Massif du Paringu).
IV. - Lacul Galcescu. Vu du haut des escarpements de Stâncile Lacului. On voit la ceinture de roches moutonnées.
versai en II et le profil longitudinal en escalier, caractéristiques du cirque, ainsi se conservent les escarpements qui l'encerclent, et le fond inégal, chaos de bosses et de cavités qui décèle l'action de l'érosion glaciaire. Le ressaut final de la pente à l'endroit où le profil en Y se substitue au profil en U , est dû à l'action de l'éroision aqueuse dans la grande vallée voisine, libre de glace 1.
Les cirques sont le témoignage d'un régime de glaciers locaux du type des glaciers pyrénéens et leur extension reflète celle des anciens glaciers. En s'inspirant de ces principes, on a pu reconnaître que des glaciers ont couvert jadis tous les principaux massifs des Karpates méridionales, Fogarash, Bucegiu, Paringu, Surian, Retiezat, Sarco, Grodeanu, etc.
Plusieurs faits ont permis de conclure que le changement de climat, qui avait fait ainsi des Karpates une chaîne ressemblant aux Pyrénées actuelles, s'était renouvelé deux fois, une première fois probablement tout à la fin du pliocène, une seconde pendant le quaternaire. La limite des neiges éternelles se serait abaissée à 1,600 mètres ou 1,700 mètres, la première fois, à 1,900 mètres la seconde. Mais la valeur de ces chiffres varie suivant l'exposition et suivant la situation des massifs. Il est probable, que la limite s'abaissait rapidement vers PO., comme on l'a constaté dans les Alpes 2, dans les montagnes de l'Europe moyenne 3 et dans les Balkans 4. Ainsi le Csukas, dont le point culminant est une pyramide de 1,952 mètres, dominant un massif d'une altitude moyenne de 1,700 mètres, n'a pas connu de glaciers 5. Dans les Fogarash et le Paringu, il semble que la langue des glaciers les plus puissants soit descendue jusqu'à près de 1,500 mètres ; enfin dans les monts de la Cerna, on trouve à Soarbele une superbe moraine à une altitude de 1,437 mètres 6. Ces faits tendent à prouver que le maximum
1. E. Richter. Physikalische Untersuchungen in den Hochalpen, Peterm. Mitt. Ergânzungsheft n° 132, 1900. — E. de Martonne. Contributions à l'étude de la période glaciaire, Bull. Soc. Géol. de Fr., 1900. — Sur la formation des cirques, Ann. d. Géogr., 1901.
'2. E. Richter, op. cit.
3. Partsch. Die Gletscher der Vorzeit in den Karpalen, 1882. — Penck. Die geographische Wirkung der Eiszeit, Verh. d. IV. D. Geographentages zu Mûnchen, L884.
4. Cuijic. L'époque glaciaire dans la péninsule des Balkans. Ann. de Géogr.,
5. E. de Martonne. Nouvelles observations sur la période glaciaire, loc. cit.
6. E. de Martonne. Contributions, loc. cit. et nouvelles observations, loc. cit.
de pluviosité se trouvait déjà à l'époque glaciaire dans les monts de la Cerna, dont l'escarpement tourné à TE. est heurté directement par les vents pluvieux 1. On constate d'ailleurs partout que, toutes choses égales d'aileurs, les cirques sont plus beaux et les traces glaciaires descendent plus bas sur les pentes tournées à l'E. et surtout au S.-E.
La forme des crêtes est dans les Karpates, en liaison intime avec l'extension des anciens glaciers, c'est-à-dire des cirques. Là où les cirques manquent ou sont peu développés, les cimes sont de vastes plateaux mamelonnés couverts d'herbe, souvent tourbeux, où l'on peut errer des heures, sans rien voir, sans arriver à reconnaître son chemin, jusqu'à ce que, brusquement, on se trouve au bord d'un précipice. Pour connaître cet aspect dans toute sa tristesse, qui va parfois jusqu'à l'angoisse, lorsqu'un brouillard épais limite encore la vue, il faut avoir parcouru les tourbières de C^rbunele dans le Paringu, les pâturages de Piscu Negru et de Coastele dans les Fogarash, ou du Caraïman dans le Bucegiu.
Si, pour des raisons de structure orographique et d'exposition, un des versants de la montagne s'est trouvé plus riche en glaciers que l'autre, on aura, comme dans le Paringu, un massif à profil dissymétrique, et qui, suivant qu'on l'abordera par le N. ou par le S., aura l'aspect d'une véritable chaîne alpine, ou d'une montagne de type vosgien aux contours arrondis. Si, au contraire, les glaciers ont été également développés sur les deux versants comme dans les monts de Fogarash, les cirques entamant le bloc montagneux des deux côtés, n'auront laissé debout qu'une crête déchiquetée, également escarpée sur ses deux flancs et qui, de quelque côté qu'on la regardera, rappellera les Alpes ou les Pyrénées.
Soulevée du sein des mers et portée à des altitudes bien supérieures à celles qu'elle atteint actuellement, par des poussées orogéniques de date et de direction différentes, la chaîne karpatique valaque doit son individualité aux phénomènes de surrection en
1. E. de Martonne. Remarques sur le climat de la période glaciaire dans les Karpates méridionales, Bull. Soc. Géol. de Ft., 1902.
masse et de tassement qui l'ont laissée dominant comme une muraille en arc de cercle, la basse Yalachie ; la sculpture délicate de ses vallées, de ses crêtes, de ses plateaux, de ses cols, est l'œuvre d'une érosion séculaire dont la principale période d'activité se place à la limite des temps tertiaires et quaternaires, et qui semble actuellement reprendre une nouvelle vigueur ; mais les formes caractéristiques de ses sommets, tantôt massifs et monotones comme' les ballons vosgiens, tantôt déchiquetés et hardis comme les pics alpins, sont dues aux changements de climat, qui, à une époque relativement récente, ont fait s'étaler sur ses cimes un manteau de glaces et de neiges éternelles.