‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 4 sur 195 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'Individualité de la Valachie.

Relief du sol.

I. Caractères généraux du relief de la Valachie. Affinités avec la Moldavie et la Bulgarie. — II. Le réseau hydrographique, ses différences avec les pays voisins. — III. Hypsométrie de la Valachie, son caractère original.

Depuis quarante ans seulement, c'est-à-dire depuis l'union des deux principautés danubiennes, qui, avec la Dobrodgea, forment le royaume actuel de Roumanie, la Yalachie a cessé d'être une unité politique. Elle reste une région naturelle qui paraît si bien marquée qu'elle est reconnue par les statisticiens eux-mêmes à côté des divisions administratives.

Ses limites semblent faciles à tracer : d'un côté l'arc karpatique la sépare de la Transylvanie et du Banat par un bourrelet montagneux continu, où les altitudes supérieures à 2,000 mètres ne sont pas rares, où les cols sont élevés et les percées fluviales étroites ; de l'autre un des fleuves les plus puissants de l'Europe, le Danube, déroule en arc de cercle d'Orsova à Tulcea son cours lent, encombré de bras latéraux, d'îles boisées et de marécages, l^solant des plateaux bulgares et de la montueuse Dobrodgea,

Entre ces deux lignes, s'étend une sorte de glacis incliné en général du N. au S., sillonné de nombreuses rivières et présentant, suivant l'altitude, des zones d'aspect très différent. Il suffit de jeter les yeux sur une carte hypsométrique et d'examiner quelques profils menés du N. au S. (fig. 2) pour se rendre compte que la descente vers le Danube ne se fait pas partout de même. A l'O., on voit succéder au bourrelet montagneux des Karpates, terminé par un abrupt

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très marqué, une région de collines assez élevées qui s'inclinent doucement, ne laissant place entre elles et le Danube qu'à une zone de plaines peu étendue (profils passant par le Retiezat et le Paringu). A l'E., au contraire, l'abrupt des hautes Karpates vers le S. est moins frappant, mais le sol s'abaisse ensuite plus vite, et la zone basse des plaines voisines du Danube semble s'étaler démesurément aux dépens de la région des collines (profils passant par le Negoiu, le Bucegiu et le Csukas). Mais, en somme, malgré des différences locales, c'est toujours le même schéma qu'on retrouve, la même succession de hautes montagnes, collines, plaines et vallée danubienne. Les caractères du relief de la Valachie paraissent donc assez constants et ses limites assez bien marquées.

Cependant, si l'on cherche à préciser davantage la nature et l'extension de cette province naturelle, on s'apercevra vite de certaines difficultés. Les traits généraux du relief que nous venons de noter en Yalachie ne sont pas très sensiblement différents de ceux qu'on peut observer en Moldavie, et, si l'on veut trouver une limite nette entre ces deux régions, il semble qu'on la cherchera vainement dans les plaines monotones qui s'étendent entre le rebord des Karpates, à Buzeu et Focsani, et la tête du delta danubien, à Galati. Le Milcov, longtemps considéré comme la limite politique, n'est qu'un ruisseau sans importance, affluent de la Putna.

La frontière, entre les deux principautés jadis rivales et maintenant unies, a d'ailleurs constamment changé pendant la période historique, témoignant par son instabilité de l'absence de limites naturelles bien marquées entre les deux régions. Au XVe siècle, la Yalachie s'étendait jusqu'à la mer Noire et englobait toute la Moldavie méridionale jusqu'à Bârlad *. Plus tard, Brâila devait tomber aux mains des Moldaves. Actuellement, le nom de Tara Românesca (le Pays Roumain) désigne, pour la plupart des écrivains qui l'emploient, non seulement la Yalachie à l'E. de l'Oltu, mais une partie de la Moldavie, tout au moins le département de Putna.

Du côté de la Bulgarie, si la large et marécageuse vallée du Danube forme une limite naturelle, on ne saurait se dissimuler qu'elle peut être aussi considérée comme une sorte d'axe de symétrie ou comme l'artère centrale d'une région. A l'arc karpatique

1. P. Haçdeu. — Histoire critique des Roumains, trad. Damé, I. Extension territoriale, p. 12.

correspond celui des Balkans, qui le continue d'une façon si parfaite que la coupure du Danube aux Portes de Fer apparaît comme un accident. Le bassin inférieur du Danube n'est pas loin de former une unité géographique, qu'on serait tenté de rapprocher de la plaine du Pô ; un géologue éminent n'a-t-il pas marqué l'analogie de l'arc formé par les Karpates et les Balkans avec celui de l'Atlas et de la Cordillière bétique 1 ?

Les destinées de la Yalachie et de la Bulgarie ont d'ailleurs été longtemps communes. L'empire des Àssans, au XIIP siècle, était, pn le sait, un empire bulgaro-roumain. Les traces d'influences bulgares sont encore partout manifestes dans la langue et les traditions roumaines. Actuellement même, l'ethnographie des bords du Danube offre, des deux côtés, un mélange d'éléments roumains et bulgares.

Loin de dissimuler ces difficultés, il importe d'appeler l'attention sur elles. C'est, en effet, montrer avec quelles régions la Yalachie a le plus d'affinités et de relations naturelles. Les examiner de plus près et voir jusqu'à quel point l'individualité de la Yalachie est parla compromise, est le meilleur moyen pour pénétrer plus avant la nature et le caractère de cette région.

Sans entrer dans une analyse détaillée du relief de la Yalachie et des régions voisines, il est facile, en étudiant une carte d'échelle moyenne, de découvrir certains traits qui différencient la Yalachie de la Moldavie, aussi bien que de la Bulgarie prébalkanique. S'il est vrai que la disposition du réseau hydrographique reflète, dans l'ensemble, l'allure générale du relief, on peut constater qu'elle offre assez de contrastes, de part et d'autre du bas Danube, pour justifier une distinction fondamentale de ces deux régions (fig. 3).

Le drainage de la Yalachie s'effectue par un ensemble d'artères fluviales toutes plus ou moins parallèles qui portent leurs eaux au Danube, et dont la disposition donne l'impression d'un réseau hydrographique encore très jeune. Les rivières principales suivent la pente générale du sol ; leurs affluents se greffent plus ou moins obliquement, en coulant toujours dans le même sens ; on n'en trouve aucun qui coule dans le sens contraire à l'inclinaison générale du

1. Suess. La lace de la terre, trad. E. de Mar^erie, I, p. 646.

terrain, répondant à la définition des cours d'eau obséquents. Il est difficile d'y soupçonner des phénomènes de capture.

Telle n'est pas la disposition des cours d'eau bulgares. Si le drainage se fait là aussi vers le Danube, en suivant l'inclinaison générale du pays prébalkanique vers le N., l'aspect du réseau hydrographique semble témoigner d'une évolution plus avancée. A côté de cours d'eau conséquents, suivant la pente générale du sol, on en voit de subséquents, dirigés normalement aux précédents (tels la Rusija, affluent de la Iantra, et la Iantra moyenne) ; on trouve même des cours d'eau obséquents, greffés sur les cours d'eau subséquents, et coulant en sens inverse de la pente générale (tel le Kadikiôj, affluent de la Iantra).

Figure 3. — Réseau hydrographique de la Valachie et de la Bulgarie.

Ces contrastes ne sont pas accidentels ; ils correspondent à un passé géologique différent. Le pays prébalkanique est un plateau secondaire émergé depuis longtemps déjà, tandis qu'un lac saumâtre s'étalait encore sur la basse Valachie, à la fin du tertiaire.

Il est encore d'autres différences qui méritent d'être notées, entre le réseau fluvial en Bulgarie et en Valachie. Le caractère le plus curieux du système de drainage dans cette dernière région est une tendance à la déviation vers la gauche de toutes les artères princi-

pales, tendance d'autant plus marquée qu'on va de l'O. à l'E. 1. Le Jiu et l'Oltu coulent sensiblement du N.-N.-O. au S.-S.-E. L'Arges dévie vers le S.-E., après Pitesci, et coule même parallèlement au Danube dans son cours inférieur. La Jalomij;a, sortie de la montagne avec la direction N.-S., dévie constamment vers la gauche, passant à la direction O.-E. et même O.-S.-O. ■ — E.-N.-E. Enfin, le Buzeu qui, à son débouché des Karpates, coule vers le S.-E., remonte vers le N.-E., si bien qu'il ne peut atteindre directement le Danube et se jette dans le Siret. Il semble que tous ces fleuves soient saisis, dès qu'ils sortent de la montagne, par une pente qui les attire invinciblement vers l'E. et tend à les faire converger vers un point voisin de l'origine du delta danubien.

Rien de pareil chez les rivières du pays prébalkanique ; leur cours est, en général, à peu près normal à celui du Danube, et, loin de dévier toutes vers l'E., elles semblent plutôt manifester une tendance à converger vers un point voisin de l'embouchure de la Iantra.

Des différences aussi profondes dans la disposition du réseau hydrographique doivent évidemment correspondre à une structure complètement différente du relief. Pour les rendre sensibles, il suffit de mener quelques profils de l'E. à l'O., à travers la Bulgarie prébalkanique et la Yalachie (fig. 4). On s'apercevra aussitôt que dans celle-ci la tendance des rivières à dévier vers l'E. est en rapport avec un abaissement général du sol dans cette direction, tandis que le pays prébalkanique apparaît comme un plateau sans pente sensible.

L'étude du passé géologique révélerait qu'on touche ici à un des faits capitaux de l'histoire du sol de la Yalachie ; le lent mouvement d'affaissement qui affecte, depuis la fin de l'ère tertiaire, la Yalachie orientale, en atteignant son maximum le long de la ligne Râmnic- Braila, est, en effet, la raison profonde de la disposition curieuse du réseau hydrographique valaque.

Le système de drainage de la Moldavie ne diffère pas moins que celui de la Bulgarie du réseau fluvial de la Yalachie. Tandis qu'ici toutes les eaux qui tombent sur le sol s'écoulent par le chemin le

1. Le fait a frappé tous ceux qui se sont occupés de la géographie physique de la Valachie : Cobalcescu. Sludii geologice si paleontologice asupra unor târmuri tertiare din unele parti României Bue, 1883. — Jannescu. Studii de creografie militarâ. Oltenia si Banatul Bue, 1894, p. 40. — Alimanesteanu. Sondagiul din Barâgnn, Bul. Soc. Géogr. Rom., 1806. — Draghiceanu. Coup d'œil sommaire sur Fhydroiogie de la plaine roumaine, Bue, 1895. — L. Mrazec. Quelques remarques sur le cours des rivières en Valachie, Ann. Mus. Géol. de Bue. (1896), 1898, etc.

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plus direct vers le Danube, deux artères maîtresses, le Prut et le Siret, rassemblent celles qui arrosent la Moldavie ; et ce seul fait révèle une différence fondamentale dans le relief de ces deux régions. Rien de comparable, en Yalachie, à la longue dépression, parallèle au pied des Karpates, que forme la vallée du Siret. Ce n'est que dans l'Oltenie (Yalachie occidentale) qu'on trouve une suite de petites dépressions indépendantes les unes des autres et non reliées par une grande vallée fluviale. La vallée du Siret est une grande voie de communication naturelle qui facilite la circulation en Moldavie, parallèlement à la cliaîne des Karpates, tandis qu'en Yalachie les communications sont des plus difficiles dans toute la région des collines, dans le sens de l'axe montagneux, et tendent, au contraire, à se faire du N. au S. Le réseau seul des voies ferrées rend évident ce contraste : la Moldavie a deux lignes parallèles aux Karpates, tandis que la Yalachie n'en possède qu'une, formée ellemême de tronçons de voies transversales raccordées sans souci du chemin le plus direct.

L'hydrographie moldave n'a pas la simplicité de l'hydrographie valaque. L'évolution du réseau fluvial semble plus avancée et les directions les plus diverses s'y rencontrent, témoignant d'un accommodement plus parfait au double système de pente, qui sollicite les eaux vers le S. et vers l'E. Le réseau primitif, formé par le Prut et le Siret avec ses grands affluents (Bârlad, Moldova, Bistrij;a) est orienté N.-N.-O. — S.-S.-E. Un réseau secondaire vient se greffer dessus, formé de rivières coulant de l'O. à l'E. (Bahluiu, Jigea, Bârlad supérieur, etc.). Comme le relief d'une région de collines dépend de la direction des vallées, on comprend que les orientations des lignes de relief soient par suite toutes différentes en Yalachie et en Moldavie.

L'histoire géologique expliquerait là aussi les contrastes. D'après ce que l'on sait de la répartition des dépôts tertiaires l, la Moldavie apparaît comme émergée et soumise à l'érosion subaérienne depuis bien plus longtemps que la Yalachie. Le pontien manque dans tout le N. de la Moldavie, tandis qu'il est largement développé en Yalachie, et le lac plaisancien s'étendait encore d'Orsova à Bucarest, alors que toute la Moldavie était complètement exondée dès le début du pliocène.

1. Sabba Stefanescu. Etude sur les terrains tertiaires de Roumanie. Lille, 1897, carte 1/1,000,000'.

On le voit, l'examen du réseau hydrographique révèle déjà plus d'un caractère qui différencie la Yalachie aussi bien de la Moldavie que de la Bulgarie. Si l'on envisage de plus près l'allure du relief, on pourra aisément mettre en lumière de nouveaux contrastes.

Ce qui paraît être le trait le plus important du relief en Yalachie, c'est la grande extension des plaines, particulièrement dans la région orientale. On a pu déjà le constater à l'aide des profils menés du N. au S. (flg. 2) et de l'E. à l'O. (fig. 4).

Des mesures effectuées sur une carte hypsométrique montrent que 05 % de la surface de la Yalachie se trouve au-dessous de 200 mètres, et 44 % au-dessous de 100 mètres. Malgré les sommets neigeux des Karpates, qui dépassent 2,500 mètres (Paringu, 2,529m; Negoiu, 2,541 m), l'altitude moyenne de cette province n'atteint pas "JOf #§0 mètres ("^^).(lS 7 mi >

Yoici d'ailleurs l'étendue occupée par les surfaces comprises entre les principales courbes hypsométriques jusqu'à 2,000 mètres x :

Au-dessous de 50 mètres 20010,1 kmq. 25,5 %

De 50 à 100 mètres 14097,4 — 18,2 %

Au-dessus de 2,000 mètres 135,9 — 0,2 %

Ces chiffres peuvent servir à établir la courbe hypsographique de la Yalachie, suivant la formule de Penck 2. La grande extension des faibles altitudes ressort au premier coup d'œil de l'examen de cette figure (flg. 5).

1. Disons une fois pour toutes que pour tous les calculs planimétriques, nous avons uniformément considéré la Valachie comme formée par l'ensemble des départements roumains de : Mehedinfi, Gorj, Vâlcea, Arges, Muscel, Dâmbovita, Prahova, Buzeu, Râmnicu-Sârat, Bràila, Jalonna, Ilfov, Vlasca, Teleorman, Oltu, Romanati et Dolj.

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