‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 40 sur 195 · Kotschy. loc. cit · texte numérisé non relu

Kotschy. loc. cit

G. Grecescu. pp. 722-723.

On pourrait peut-être réclamer une place à part, dans la zone alpine, pour la région qui s'étend au-dessus des derniers rhododendrons, et où, près des flaques de neige fraîchement fondues, à l'abri des rocs les plus élevés, poussent et fleurissent, en juillet, les derniers phanérogames : œillets, gentianes, primevères, violettes, saxifrages, aux fleurs éclatantes, et l'edelweiss, qu'on appelle, dans le Bucegiu, la fleur de la reine (ûoara reginei). Les rochers nus sont préparés pour ces plantes par des lichens et des mousses, qui manquent rarement à l'ombre et près des flaques de neige.

Toute cette belle végétation alpine ne pare les Karpates que pendant un ou deux mois à peine ; les fleurs sont presque toutes flétries à la fin de juillet ; en août, l'herbe desséchée forme un tapis glissant, dangereux sur les pentes raides. On ne saurait rien imaginer de plus triste et de plus monotone que les sommets nus et chauves de ces montagnes. C'est un monde vraiment à part et qui ne ressemble ni aux Alpes, ni aux Pyrénées, ni au Jura. Toute vie semble avoir disparu. Les dernières bergeries sont près de la limite de la forêt, les troupeaux de moutons paissent dans les cirques, rien n'anime les sommets, que le vol d'un vautour planant au-dessus des vallées, ou les bonds du chamois sautant, sur les crêtes, de rocher en rocher.

Le botaniste, qui veut faire sur ces sommets une excursion fructueuse, doit y monter sans craindre les orages si fréquents à la fin du printemps, avant la disparition des dernières flaques de neige. Il trouvera d'ailleurs ample matière à des observations intéressantes. L'étude de la flore alpine des Karpates, au point de vue systématique, semble promettre des résultats intéressants par la comparaison avec les montagnes voisines.

D'après les recherches de Pax, les espèces endémiques seraient nombreuses, en général, dans les Karpates l ; les campanules, les draba, les pedicularis se distingueraient par des formes apparentées aux formes répandues dans les montagnes de la péninsule balkanique. La flore des Karpates valaques a les plus grandes affinités avec celle des Karpates septentrionales, mais elle en diffère par un grand nombre d'espèces communes avec les Balkans, tandis que dans la Tatra et les massifs voisins, on rencontre plus d'espèces communes avec les Sudètes 2.

1. Pax. Grundzuge der Pflanzcnverbreitung in den Karpaten. — Grecescu, op. cit., compte sur 303 espèces alpines roumaines, 95 espèces endémiques, soit 31 %.

2. D'après Grecescu, op. cit., p. 723, les espèces alpines suivantes sont communes avec les Balkans : nanunculus crenaius, Potentilla Haynaldiana, P. chrysocraspida, Hieracium petrœum, Gentiana bulgarica, Poa arsina, Sesleiia cœrulans.

Un fait curieux, mis en lumière par Pax, est que les grandes Coupures transversales, telles que les vallées de l'Oltu et du Jiu, représentent des lignes de végétation de premier ordre, car elles forment la limite d'un grand nombre d'espèces l. On peut peut-être voir là une preuve de l'ancienneté relative de vallées comme celle de l'Oltu, et de leur existence avant la période glaciaire, au moins sous la forme de dépression profonde traversant toute la chaîne.

Il est regrettable que les recherches sur la faune ne soient pas poussées assez loin pour voir si certains groupes ne prêteraient pas à de semblables remarques. Les insectes, notamment, pourraient offrir des particularités intéressantes.

Le seul fait à retenir des études parues jusqu'à présent est que les espèces de papillons spéciales à la montagne descendent plus bas que dans des pays situés plus au N. 2. Il y a là une conséquence de la dépression signalée pour toutes les limites d'altitude de la végétation.

La faune des Karpates n'a guère, jusqu'à présent, attiré l'attention du zoologue. Ce que l'on en peut dire est tiré de l'expérience quotidienne du berger montagnard et des observations qu'on peut faire lorsqu'on séjourne assez longtemps sur les hauts sommets.

Il n'est pas rare de rencontrer encore à la fin de l'été quelques paysans qui parcourent la montagne le fusil sur l'épaule et le filet ou la nasse dans un saie, couchant dans les bergeries abandonnées, chassant le chamois, et péchant les truites dans les torrents. En fait, les eaux de montagne sont presque partout assez poissonneuses. On trouve des truites même dans des lacs très élevés, sans qu'on puisse bien s'expliquer comment elles ont pu remonter jusque-là (Lacul Gâlcescu, 1,913 mètres, dans le Paringu). Le chamois devient de plus en plus rare, et ce n'est que dans les cirques les plus sauvages des monts de Fogarash et du Paringu qu'on peut encore espérer voir des troupes de ces gracieux animaux. « Il a vu la chèvre noire » (capra neagra), est un dicton populaire qui signifie qu'on a vu quelque chose d'extraordinaire.

1. Ainsi Primula clusiana, Gentiana orbicularis , Onobrychus transsylvanica, etc. ne dépassent pas à l'O. l'Oltu, qui forme d'autre part la limite E. de Campanula

ekii, Galium Kitaibelianum, etc. — Pax. Grundzuge, p. 193.

2. Caradja. Zusammenstellung der bisher in Rumànien beobachteten Macrolepidopteren, Iris, 1899, cité par Ed. Fleck. Die Macrolepidopteren Rumâniens, Bul. Soc. Se. Bue, VIII. 1899, p. 682.

Un animal moins mystérieux, mais qu'il est cependant rare de rencontrer, est le porc sauvage, qui vit en troupes dans la forêt, et, après le départ des bergers, s'abat aux alentours des Stâne, remuant la terre avec tant de furie qu'on croirait voir narfois un cbamp labouré. C'est aussi dans la forêt qu'habitent les loups qui, l'hiver, descendent vers la plaine par bandes, et, l'été, viennent rôder autour des bergeries, jusque dans les cirques les plus élevés. On en a moins peur que de l'ours, hôte des cavernes, qui devient de plus en plus rare, mais qui, dans les massifs élevés, est encore un fléau pour les Stâne. Lorsqu'on campe dans un cirque, un grand feu allumé la nuit, des coups de pistolet, tirés avant de se coucher, sont des précautions utiles. La bête n'est pas, d'ailleurs, en général, aggressive pour l'homme, sauf lorsqu'elle tient une proie.

Le monde des oiseaux est nombreux et varié en montagne. Les chasseurs recherchent la gelinotte, qui vit avec le coq de bruyère dans les bois de sapins, et le coq de montagne (Tétras urogallus), dont le vol lourd s'élève parfois à l'improviste d'une touffe d'arbres rabougris, à la limite de la forêt. Les grands carnassiers sont ici dans leur domaine. Nombreuses sont les espèces d'aigles et de vautours. On trouve à la fois l'aigle impérial (Aquila imperialis) et l'aigle penné (Aq. pennata), le vautour fauve (Vultur fulvus) et le vautour ermite (V. monachus) 1.

Ces indications et d'autres semblables, qu'il serait facile de multiplier, suffisent pour donner une idée de la physionomie du monde animal ; elles ne peuvent satisfaire celui qui voudrait savoir quelle peut être son originalité dans les Karpates valaques.

L'étude du climat, de la flore et surtout de la faune, réserve sans doute encore plus d'une surprise. Ce qu'on en sait permet cependant de présenter un tableau d'ensemble de ce monde plus sauvage, malgré son altitude relativement peu élevée, que la plus grande partie des Alpes. Malgré sa sauvagerie, il n'est pas aussi abandonné par l'homme qu'on pourrait le croire. Il est certaines vallées où la population est aussi dense que dans la plaine la plus fertile ; sur les sommets couverts d'herbe, les clochettes des moutons résonnent, et le toit des stîne fume pendant plusieurs mois à la limite de la forêt.

Comment l'homme a-t-il su s'adapter aux exigences d'une nature farouche et capricieuse, c'est ce que nous devons maintenant examiner.

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