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Figure 19. — Limite de la forêt clans les Karpates valaques, suivant l'exposition.
On trouve que ce sont les versants tournés vers le S. et l'E. qui présentent, en général, la limite la plus basse. Il y a là une preuve évidente que la température et l'insolation sont loin d'être les facteurs les plus importants de la végétation. Les études sur la limite polaire des arbres l'ont déjà montré \ mais il ne semble pas qu'on en ait jusqu'à présent tenu assez compte dans l'interprétation des zones de végétation en montagne.
Si l'on se rappelle que les vents pluvieux, en Yalachie, sont ceux venant de l'E. et du S., et que les pentes montagneuses les plus arrosées sont celles qui sont exposées à ces vents, on aura déjà une première raison qui explique l'anomalie constatée. Toutes clioses égales d'ailleurs, ce sont les massifs les plus pluvieux où la limite des arbres est le plus basse. Dans les monts de la Cerna, elle descend à 1,490 mètres, alors qu'elle s'élève à 1,690 dans le Paringu, 1,630 dans les monts du Lotru, 1,620 dans les Fogarash. Il est intéressant de constater que cet abaissement est en relation avec celui de la limite des neiges éternelles pendant la période glaciaire (v. chap. V). On n'a peut-être jamais songé à remarquer que la limite moyenne de la forêt, dans les Alpes, semble coïncider avec la zone où les précipitations atteignent leur maximum. D'après les calculs que nous avons établis (v. chap. YI), il en serait de même pour les Karpates. La zone des précipitations maxima étant plus basse sur les versants exposés aux vents pluvieux, la limite de la forêt subirait le même abaissement. Des observations précises nous seraient utiles pour préciser ces relations.
Il y aurait intérêt aussi à étudier la vitesse moyenne du vent. C'est un facteur de la limite des arbres dont toute l'importance a été montrée dans les contrées circumpolaires, et dont le rôle est considérable en montagne. Les vents dominants étant, en Yalachie, des
1. Kïhlmann. Pflanzenbiologische Studien aus Russisch-Lappland, Helsingfors, 1890, cité et analysé par Schimper. Pflanzengeographie auf physiologischer Grundlage, Iena, 1898.
vents d'E., on ne saurait s'étonner que les versants balayés par ces vents offrent des conditions d'existence moins favorables à la végétation arborescente, et que la limite de la forêt y descende plus bas qu'ailleurs.
Bien d'autres circonstances influent sur la hauteur de la limite des forêts, comme on l'a déjà remarqué dans les Alpes1; elle est, en général, plus basse dans le fond des vallées que sur leurs flancs et sur les arêtes qui les séparent. Le voisinage des bergeries fait aussi presque toujours faire un crochet à la ligne sinueuse et sombre qui, de loin, marque le commencement des pâturages alpins. Mais, même en mettant à part tous les cas particuliers où la limite de la forêt subit un abaissement local, on trouve une moyenne qui peut paraître plus basse qu'on ne serait porté à s'y attendre. Drude avait déjà fait pareille constatation pour les Karpates septentrionales, sans en trouver une explication satisfaisante 2.
Il semble bien qu'on doive la chercher dans la répartition de l'humidité et des vents. La zone des précipitations maxima est, en effet, nous l'avons vu dans les Karpates comme dans les Alpes, à peu près à la même hauteur que celle de la limite de la forêt. La zone du vent maximum doit avoir aussi une action notable ; or, ce sont les crêtes qui sont toujours souffletées par les vents, de quelque direction qu'ils viennent, tandis que les pentes inférieures sont abritées au moins d'un côté. A partir de 1,000 a 1,200 mètres, dans les montagnes moyennes, il n'existe à peu près aucun sommet qui soit couvert d'arbres. Ainsi, toutes choses égales, d'ailleurs, les plus hautes montagnes doivent être celles où la limite de la forêt est, en moyenne, la plus haute. Cette loi explique une foule d'anomalies dans les Karpates et se vérifie dans toute l'Europe. Les Karpates valaques sont bien à leur place dans la série formée par les Alpes, avec des altitudes dépassant fréquemment 4,000 mètres et une limite moyenne de la forêt de 2,000 à 2,100 mètres, le Plateau Central, avec des altitudes de 1,800 mètres et une limite de la forêt de 1,400 mètres environ, les Yosges, avec des altitudes de 1,300 mètres et une limite de la forêt voisine de 1,000 mètres, etc.
Ces quelques indications suffiront peut-être à montrer quel intérêt présenterait une étude climatologique de la limite de la forêt.
1. G. Bonnier. Etudes sur la végétation de la vallée de Chamounix, Rev. gén. de Botanique, I, 1899.
2. Drude. Vegetationsregionen der Nôrdl. Zentral Karpaten, loc. cil.
E. de Martonne. La Valachie
Planche D
vu. - Limite de la Forêt de Sapins à Balota (Monts du Lotru)
i'.iolotypie A. Boryer
Vin. - Vallée du Sireu. (Monts du Bu-ru i. Dévastation de la forêt. Au fond Fetele Sireului, escarpements de Flysh cénomanien.
La zone qui s'étend au-dessus de la forêt dense est, sans conteste, ce que la végétation des hautes montagnes offre de plus curieux. La transition des formations arborescentes aux formations herbacées, qui, seules, peuplent les sommets, s'y fait par une série d'étapes, où se manifeste la souplesse du végétal pour s'adapter aux conditions les plus défavorables.
Quand c'est le hêtre qui forme entièrement la forêt, la limite est généralement très tranchée ; la zone de transition n'est formée que par quelques grands arbres isolés sur les pentes gazonnées, aux branches mutilées par le vent et la foudre, à l'aspect contourné. Dans ce cas, la limite de la, forêt et la limite des arbres sont très rapprochées et toutes les deux très basses (flanc S. du Paringu, Csukas, monts de la Cerna, Frumoasa, Bou, etc.).
Earement on voit le hêtre essayer de s'adapter, en modifiant son port et sa stature, aux conditions climatiques, qui prévalent à partir de 1,400 mètres. Mais il montre alors une souplesse que le sapin et le pin atteignent à peine. Tantôt il forme des buissons hauts de 1 à 2 mètres, dominés par quelques arbres élancés, tantôt il s'accroupit sur les pentes raides, cramponné, dans les éboulis, avec des branches couchées sur le sol, comme celles du pin de montagne, formant un tapis d'où surgissent des arbres rabougris, souvent décapités, d'aspect fantastique. Ce type de limite des arbres, si commun dans les Yosges, dans le Plateau Central (Cantal)0 est rare dans les Karpates ; nous ne le connaissons que dans les montagnes de la Cerna (Scârisoara, Bulzu) 1.
La forêt de sapins ne finit jamais brusquement, comme la forêt de hêtres. Le plus souvent, on voit des vides se produire qui s'élargissent de plus en plus. La forêt se résoud en des bouquets de sapins disséminés au milieu d'une sorte de maquis, formé par le pin de montagne (Pinus Mughus), aux branches couchées sur le sol, ou par le genévrier nain (Juniperus nana). Peu à peu, les bouquets de sapins deviennent plus maigres, plus clairsemés, les arbres plus chétifs, avec les branches toutes tournées vers la montagne. Enfin, le tapis de pins et de genévriers subsiste seul. Cette zone peut atteindre 200 mètres et plus de largeur (Fogarash : Piscu Negru, Jeseru; Bucegiu : Sfîntu Ilie ; Paringu, etc., etc.).
1. Ce type existerait aussi dans les Karpates septentrionales (Fatra). — Pax. Grundzuge, p. 124.
Une formation plus curieuse et plus rare est celle où le tapis de pins ou de genévriers manque. Là, c'est le sapin qui devient buissonnant. Avec leurs branches étalées sur le sol, leur forme régulière de cône aplati, ces arbres étiolés semblent avoir été taillés par le caprice de quelque jardinier fantasque. Tantôt mêlés au genévrier nain, ils forment un tapis d'où surgissent des arbres isolés, aux branches mutilées, toutes tournées vers la montagne (Monts du Lotru : Balota, v. pi. D). Tantôt ils s'avancent seuls, piquant de taches sombres les pentes gazonnées (monts du Lotru : Mâinileasa). Cette formation s'étend sur une zone généralement moins large que la précédente de 100 à 150 mètres.
Un type curieux de la limite des arbres est celui où les aulnes buissonnants, avec leurs branches couchées sur le sol, forment des fourrés aussi impénétrables que ceux du Pinus mughus, et d'où s'élèvent quelques sapins isolés. Nous l'avons rencontré dans les cirques les plus sauvages (Paringu Câldarea lui Ferdinand) et dans les monts de la Cerna (Stâna mare).
La végétation herbacée est rare dans la zone de la limite de la forêt. Les buissons couvrent souvent le sol d'un tapis continu. Le gazon, sur les espaces libres, est formé de graminées (Poa ovina, P. disticha, etc.), au milieu desquelles apparaissent déjà quelques plantes alpines aux fleurs éclatantes, aux tiges courtes, aux feuilles charnues, aux longues racines; des primevères (Primula longiflora), des clochettes aux fleurs violettes (Scilla bifolia), des campanules, des anémones...
Au-dessus des derniers sapins, le tapis de pins couchés et de genévriers nains s'étale sur les pentes rocailleuses, parfois jusqu'à 2,000 mètres et plus. Dans les Alpes, le Pinus mughus préfère les sommets calcaires; dans les Karpates, on n'observe rien de pareil. Parfois il est mêlé au genévrier, dont la teinte gris argenté tranche sur les touffes, d'un vert plus sombre, du pin.
La région alpine proprement dite est celle qui s'étend à partir de 2,000 mètres au-dessus des derniers fourrés épais. Le rhododendron (Rh. myrtiiolium) et quelques bruyères délicates (BrucJcenthalia spiculif olia) y sont les seuls représentants de la végétation ligneuse. On les trouve presque jusqu'aux plus hauts sommets, cramponnés sur les pentes d'éboulis les plus raides, accrochés aux parois rocheuses les plus escarpées et les plus nues.
Là où le sol n'a pas été remanié depuis plusieurs années, la végétation herbacée s'installe. Ce sont des prairies formées de diverses graminées alpestres (Phleum alpinum, Poa alpina, P. hybrida, y ardus stricta), semées, à la fin du printemps, de milliers de fleurs éclatantes. Il faut avoir parcouru les sommets des Karpates, au mois de juin, pour savoir quel spectacle merveilleux offrent ces prairies, que le botaniste Kotschy déclarait plus riches que les plus belles prairies alpines l. La neige n'a pas achevé complètement de fondre, que déjà surgit toute une floraison, où dominent le blanc des anémones, des renoncules alpestres, le bleu et le violet rose des crocus, des petites primevères, des violettes alpines, des silènes et des gentianes 2. Deux ou trois semaines plus tard, succèdent des couleurs plus intenses : renoncules dorées, ancolies, pavots, violettes aux larges fleurs jaunes ou rouges 3.
Les pentes rocheuses et les éboulis récents ont une végétation spéciale de saxifrages, androsace, et de petits saules nains (Salix retusa), auxquels se mêlent les belles fleurs pourpre du Sedum carpathicum et les grandes inflorescences blanches du Sedum maximum 4.
Les fonds de cirque marécageux et tourbeux sont la station préférée de divers petits saules, des airelles (Yaccinium Myrtillus, V. salix), des azalées (Azalea Bruchenthalia) et des carex, qui forment des prairies où le pied enfonce.
Les sommets calcaires sont, là encore, plus riches que les régions cristallines. Sur les escarpements de Piatra Craiului et du Bucegiu, on trouve en foule les œillets rouges. UEritrichium Hocquetii couvre des mètres carrés de ses belles fleurs bleues. Des draba, des renoncules pendent partout des crevasses des rochers. Les fentes irrégulières des lapiez, où s'amasse la terre noire, riche en acide humique, abritent une végétation spéciale de saxifrages, de cerastium, de renoncules, de gentianes, de centaurées 5. D'après Grecescu, on compte 142 espèces alpines spéciales au Bucegiu 6.
1. Kotschy. Beitràge zur Kenntniss des Alpenlandes in Siebenbùrgen, loc. cit.
2. Anémone alla, B Ipestris. crenatus, Crocus hanaticus très caractéristique. Primula minima. Viola alpina. silène acaulis. divarica, pumilio, Gentiana excisa, orbicularis, œstiva, Grecescu, p. 717.
3. Ranunculus scutatus, montanus, aureus, Aquilegia transsylianica, Papaver
>la biflora. Grecescu, p. 717.